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Roland HUREAUX

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 17:13

 

 Article publié par Marianne2 du 5/3/2010


         La profession agricole a vu son revenu baiser 34 %  entre 2008 et 2009 - et 54 % dans le secteur laitier -, avec peu d’espoir de relèvement dans l’immédiat.

Il y a toujours dans ces cas là des hommes politiques, des haut-fonctionnaires, des journalistes pour    donner des leçons. Pour sortir de la crise, les agriculteurs doivent,  disent-ils, faire des efforts de  productivité.  Le président de la République a lui-même repris l’antienne dans un discours récent.

Le Salon de l’agriculture, que pour la première fois  depuis 1995 le chef de l’Etat n’inaugurera pas, est une grande kermesse destinée à célébrer   la productivité : machines agricoles toujours plus grosses (et plus chères !),   vaches laitières plus productives,  semences plus efficaces etc.

Il y a fort à craindre pourtant   que cette course à la  productivité ne soit pour la  profession  un leurre. Non point que la recherche de la  productivité ne soit pas nécessaire dans  une  compétition mondiale très dure – nous ne prêchons pas le retour au moulin à eau ! -  mais parce qu’elle ne saurait suffire  par elle- même à relever le revenu  agricole.

 

Des progrès de productivité inégalés

 

Parle-t- on de  la productivité du travail ? Contrairement aux idées reçues, elle a augmenté au cours des 60 dernières années,  dans  l’agriculture,  plus que dans n’importe quel secteur,  y compris industriel.  Un  agriculteur nourrissait trois Français en 1950. Il en nourrit cinquante aujourd’hui. Les agriculteurs se comptaient par millions il y a cinquante ans,   encore par centaine de milliers aujourd’hui, par dizaine de milliers bientôt, ce qui veut dire que la  productivité du travail agricole va  encore augmenter. A quoi rimera d’ailleurs de n’avoir plus  que  50 000 agriculteurs  dans un pays qui aura peut-être  5 millions de chômeurs ?

Parle-t-on de la productivité des autres facteurs ? Les rendements de la terre sont devenus si élevés qu’on dut  un temps imposer des  jachères.  Le salon de l’agriculture est le grand festival des super-performances : taureaux de plus d’1,5 tonne, vaches à plus de 10 000 litres de lait par an, brebis  géantes etc.  . Or cette course  à la performance – qui implique chez les meilleurs une  conscience professionnelle extraordinaire et un grand amour du   métier   – n’a depuis  quelque temps aucune incidence sur le revenu.  On dira que ne vont au salon que les champions. Mais n’imaginons pas que ceux qui n’y  vont pas soient très en –dessous de ces performances.  N’imaginons  pas  non plus  que les champions gagnent beaucoup plus que les autres : malgré  les flonflons et les médailles,   certains sont  très en difficulté.

Veut-on que l’agriculture française investisse encore ? Mais la beaucoup des   exploitations  sont surendettées (c’est aussi le cas aux Etats-Unis souvent donnés en exemple).  Depuis   quarante ans, la  politique officielle  encourage les jeunes agricultures à investir le plus possible  en recourant à l’emprunt : pas  d’investissements, pas  de dotation.    L’escalade des  normes environnementales et sanitaires -  le ministre n’est plus d’abord celui de l’agriculture mais celui  de l’alimentation ! -  continue à exiger  toujours plus d’investissements. Ce n’est que depuis une date récente qu’on se préoccupe aussi  du caractère judicieux de ces investissements et du souci d’économiser les « intrants » (inputs) pour maximiser le bénéfice

L’amertume des agriculteurs vient du sentiment que,  au rebours  des discours officiels,  plus ils s’efforcent d’améliorer leurs rendements et leur productivité et   plus ils investissent,   plus leur revenu est laminé.

Beaucoup de fermes ne dégagent encore  du revenu que par  des artifices : ici  un retraité de 75 ans tient lieu  d’ouvrier agricole gratuit, là  le salaire de l’épouse  vient   boucher le déficit de  l’exploitation, presque partout les journées font plutôt  50 heures que 35.

Pour la plupart d’entre elles,  le revenu dégagé  est bien inférieur    à  ce que l’on obtiendrait  en ajoutant,   comme il serait normal,  un  SMIC     et  un rendement de 5 % du  capital investi , soit le  rendement moyen d’un portefeuille boursier normalement géré.

Hors le cas particulier de grands crus viticoles ou de quelques  « niches », seules dégagent encore  des bénéfices à peu  près  normaux  les fermes  qui combinent l’efficacité technique maximum et  les aides européenne les plus conséquentes,  principalement dans le secteur céréalier.

Si  on en est arrivé là, c’est que la  compétitivité  des exploitations  dépend en réalité de bien d’autres facteurs que de la seule productivité technique. Elle dépend du  taux de change :   comme l’industrie, l’agriculture française est piégée par l’euro fort.  Elle dépend  des charges  générales : quelle comparaison faire avec la Grande-Bretagne où il n’y a ni foncier non bâti, ni cotisations sociales lourdes (le National Health Service étatisé assure les soins de santé), ni chambres d’agriculture ?  Elle dépend dans certains secteurs comme les fruits et légumes, des charges   salariales :   pendant longtemps  le recours  des ouvriers saisonniers   sous-payés   était toléré ;  les inspecteurs du travail y ont mis bon ordre, mais comment résister à la concurrence de l’Allemagne où l’emploi de  main d’œuvre venue de l’Est n’est pas soumis au  SMIC ?   A tout cela s’ajoute   l’incertitude des cours mondiaux sur lesquels  Bruxelles voudrait que, de plus en plus,  l’agriculture européenne   s’aligne.

 

Prendre en compte le  rapport de force social  

 

Mais la course à  la productivité recouvre aussi l’illusion que  c’est la profession agricole qui va profiter des  gains  de productivité.   Les milieux dirigeants de l ‘agriculture, FNSEA en tête, qui imaginent que la libéralisation  des OGM sera pour eux  le Pérou, sont en plein dans   cette illusion.  En réalité, depuis soixante ans,  le gain de productivité ne bénéficie que rarement  à  la profession concernée et est au contraire confisqué par le reste du corps social.  Par quel mécanisme ?    La hausse de  la productivité en milieu concurrentiel   se traduit   par une hausse de la production et  donc une baisse des prix relatifs  qui lamine les marges.   Cela vaut autant pour  l’industrie (indépendamment   des délocalisations, les gains de productivité ont abaissé les prix  des appareils électriques) que pour l’agriculture. C’est ce qui explique ce phénomène que les agriculteurs ont tant de mal à comprendre : la baisse des prix relatifs de la plupart de leurs productions sur quarante ans.    Pour s’exonérer de cette confiscation, une entreprise a besoin d’une protection, soit par un brevet, soit par une position de monopole ou de cartel : c’est ainsi qu’avant d’en faire bénéficier le consommateur,  EDF a  pu faire  ses choux gras de la baisse du prix de revient de l’électricité induite par le nucléaire.

Savoir  quelle  part du gain de productivité sera  en définitive retenu par une profession  donnée  ne relève pas de l’économie pure, mais du rapport de force social : les agriculteurs qui  sont dispersés  , en bout de chaine et donc  sans possibilité de répercuter leurs coûts , dans un marché de produits fongibles  et aujourd’hui  ouvert aux   quatre vents de la mondialisation,  se trouvent à cet égard dans une position de vulnérabilité   toute particulière.  C’est pourquoi,  depuis de nombreuses années,  leurs gains de productivité   sont, par le jeu des prix,  confisqués par d’autres : l’industrie agro-alimentaire,   y compris  les grandes coopératives qui ne sont plus que formellement leur propriété,  les grandes surfaces mais aussi les  consommateurs.

C’est dire le caractère  trompeur d’un salon où la fête de la performance cache bien des misères. C’est dire l’inanité des discours qui ne présentent  d’autre  voie de salut aux agriculteurs que la course à la productivité.

Lors de  son discours de Poligny  du 26 octobre dernier , le président de la République a cru bon de servir au  monde agricole , outre le copié-collé  de vieux discours,  quelques   poncifs inspirés par  un   pétainisme grossier , plus  représentatifs des préjugés  du milieu   bobo où il évolue  que des véritables préoccupations des agriculteurs  .  Le ministre de l’agriculture  Bruno Le Maire,   qui a réuni  le 10 décembre   22 ministres de l’agriculture de l’Union européenne pour contrer  les orientations ultralibérales de la commission de Bruxelles  a,   lui,  bien mieux   pris  conscience des véritables enjeux.   Il lui reste à trouver, pour sauver du désastre une profession sinistrée,    à gagner la  bataille intellectuelle contre des institutions , européennes  mais aussi nationales, où les  think tanks libéraux exercent plus que jamais   une influence prépondérante  et  à convaincre une  classe dirigeante   qui croit encore que  l’agriculture coûte trop  cher  et que le  tout-marché est  la panacée.

                                                          Roland HUREAUX

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:56

Il ne fait  aucun doute que la Grèce sortira de l’euro à brève échéance.

Les solutions qui pourraient permettre de l’y maintenir sont toutes exclues.

La première serait que l’Europe garantisse la dette d’Etat grecque qui ainsi deviendrait une dette de toute l’Europe. Le règlement de l’euro ne le permet pas et cela pour des raisons évidentes :   le précédent serait inacceptable. La Grèce n’a pas demandé à l’Europe la permission de faire des déficits, bien au contraire, elle en a fait une partie dans son dos.  Si chaque pays pouvait ainsi   tirer des chèques sur l’ensemble  européen, on irait vite au  laxisme généralisé. Et d’ailleurs même si cette pris en charge était possible, l’opinion allemande ne la  permettrait pas sachant qu’à la fin, c’est l‘Allemagne qui devrait  payer.

L’autre solution serait d’accroître les transferts   financiers  nets  de  l’Europe (celle de Bruxelles, pas de celle Francfort)  en direction de la Grèce. Si l’aide budgétaire proprement dite n’est pas non plus permise, il serait en théorie possible d’accroître le montant des aides régionales que, à l’instar de tous les pays en retard, perçoit  la  Grèce. De cela non plus il n’est pas question.  Pour les mêmes raisons : le précédent serait là aussi  dangereux et les réticences allemandes insurmontables.  On sait d’ailleurs que si  aujourd’hui il faut mettre 100, ce sera demain 200, puis 300 et à la fin, les Grecs ne seraient  plus que des assistés de  l’Union européenne.  On mesure  là les limites de la solidarité européenne, corollaire pourtant nécessaire de l’euro  selon tous  les économistes.  Une étude passionnante de  Laurent Davezies (1)   a montré que les flux de solidarité européenne, via le budget de l’Union ne représentaient qu’environ le dixième des  flux  nationaux ( par exemple de Ile de France vers le Limousin,  à travers les retraites  , les  administrations  etc.) Cela ne suffit pas pour compenser les effets dévastateurs  de l’euro sur les économies les plus faibles.

La troisième solution est d’imposer au peuple grec un  plan de déflation drastique  analogue à celui que le gouvernement  Laval tenta d’imposer aux Français en 1934 ; réduction du nombre des fonctionnaires et de leurs salaires, réduction des retraites,  coupes sombres sur  les dépenses publiques.  Soit le contraire de ce qu’a  promis le nouveau gouvernement    conduit par le socialiste Papandréou, fraichement élu.   Au vu de l’état d’esprit de l’opinion grecque, en particulier du succès des dernières grèves et  de ce qu’on sait du tempérament rebelle des Grecs  (sans que cela  ait de notre part rien de péjoratif), il ya peu de chances  qu’un  tel plan aboutisse .Personne n’aime les plans de rigueur, à plus forte raison s’ils sont imposés de l’extérieur.  Et même   si ce plan réussissait,  5 ou 10 % de déflation ne suffiraient  pas ; c’est 30 %  au moins qu’il faut pour rétablir la compétitivité de  l’économie grecque.

Il est bien  évident que ces 30 %  de rééquilibrage ne pourront être obtenus que par une dévaluation et donc par la sortie de l’euro.  C’est ce qui est sans doute nécessaire pour rétablir sinon l’équilibre du budget, du moins celui des comptes extérieurs.  Pendant les mois qui suivront  cette dévaluation,  la Grèce deviendra la destination touristique la moins chère du monde. L’afflux des touristes devrait  alors  relancer l’économie du pays.

Le cas grec n’illustre pas seulement  l’absence de solidarité économique et financière au sein de la zone euro mais aussi l’absence de solidarité militaire, Les commentateurs n’ont pas manqué de souligner qu’une des causes du déficit grec était le montant anormalement élevé  - pour l’Europe - de ses dépense  militaires (4,6  % du PIB). La raison est que la Grèce fait face à un ennemi traditionnel, la Turquie, dix fois plus peuplé et avec lequel   les  relations demeurent tendues.   Si la défense européenne n’              était pas un vain mot, la Grèce n’aurait pas à s’en faire : elle saurait qu’en cas de problèmes avec la Turquie, elle pourrait compter  sur la solidarité de tout  le bloc des 26. Or c’est le contraire qu’elle doit envisager. Toute la machine européenne  vit aujourd’hui dans une  turcomania  qui explique la poussée vers l’adhésion d’Ankara. On retrouve là  un peu le scenario yougoslave : l’Europe occidentale   préfère les musulmans   aux orthodoxes,  couve d’un œil doux les Turcs, dont on s’obstine à ne pas voir les retards en matière de droits de l’homme et, depuis le début,  méprise les Grecs, alors même   que ces derniers sont dans l’Europe et les autres non.  Quelles explications pour cette étrange attitude ? L’oubli de l’histoire et du rôle majeur joué par les Grecs à l’orée de l’Europe, la véritable, pas celle des bureaucrates ?    La haine de soi  qu’au gré de certains entretiendrait l’Europe ? Ou  tout  simplement l’influence diffuse de l’Amérique sur les  esprits, une Amérique qui soutient la Turquie et s’est toujours méfiée des Grecs, trop proches des Russes ?  On ne sait.

Qu’adviendra-t-il   quand la Grèce sortira de l’euro ? Sur le plan économique, rien. Si les marchés étaient rationnels,  l’euro devrait être renforcé comme une cordée l’est  quand elle a  largué ses poids morts.    S’ils ne le sont pas et que l’euro baisse, ce serait tant mieux pour toute l’économie européenne.   Mais sur le plan financier, il y a peu de doute que la spéculation s’attaquerait alors à des pays plus importants que la Grèce et presque aussi en difficultés,  comme l’Espagne ou l’Italie. Leur situation serait la même que celle de la Grèce aujourd’hui : faute qu’une solidarité véritable soit possible  et dans l’impossibilité de faire les réformes douloureuses que même les Français  ne font pas, la sortie de l’euro serait inévitable.    A la fin, l’euro   redeviendrait ce qu’il ‘na jamais cessé d’être, le mark, c'est-à-dire une monnaie adaptée au tempérament du peuple allemand mais pas à celui du peuple grec, ni même à celui du peuple français ou du peuple  italien.

Si les conséquences économiques d’un tel scénario sont parfaitement gérables,  il aurait, sur le plan politique, l’effet d’un cataclysme : l’euro est le second étage de  la construction européenne ; le marché unique est le premier. Se retrouvant à nu, ce dernier serait aussi fragilisé.   Si Francfort chute, combien de temps tiendra encore Bruxelles ?  Il est trop tôt pour le dire.

Il est une vieille  expression grecque qui nous est familière : celle du talon d’Achille. La Grèce est  bien le talon d’Achille de l’Europe.  Il ne s’agit que d’une petite partie du corps mais , avec elle, c’est la  survie de tout le corps qui est en jeu. 

                                                               Roland HUREAUX

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:54

Après l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne

  

Beaucoup, parmi nous, ont pensé, pourquoi ne pas  l’avouer ? que la mécanique  supranationale  de la Constitution européenne   calerait avant d’aller jusqu’au bout. 
La cause nous paraissait entendue après le double référendum négatif de mai-juin  2005,  en France et aux Pays-Bas.

Quand fut  mis en chantier le traité de Lisbonne, clone de la défunte Constitution, même illusion : le refus irlandais, les difficultés polonaises,  la décision du tribunal constitutionnel de Karlsruhe tendant à  préserver la souveraineté du Parlement allemand, le blocage  obstiné  du traité par   Vaclav Klaus, président de la République tchèque,  la perspective d’un référendum britannique nous avaient  laissé espérer jusqu’ au dernier moment que l’affaire capoterait.

Considérant à juste titre que ces consultations partielles  exprimaient l’hostilité de la  plupart de peuples d’Europe au processus  d’intégration en cours, nous   pensions naïvement  que, dans une  Europe aux fortes traditions démocratiques, les peuples auraient en définitive  le dernier mot.

Et bien non !  Nous nous sommes trompés.   En cette fin de 2009, le traité de Lisbonne entre en application. 

On pourra certes se consoler  encore en considérant que  les grands pays gardent  la maitrise des orientations essentielles  (ou de l’absence d’orientations !)  : plan  de relance, politique étrangère, nomination des personnalités clef de l’Union.  La France et l’Allemagne ont ainsi  imposé ,  en application du traité de Lisbonne, un président de l’Union européenne  honnête mais  falot  Herman Van Rompuy  ( dont l’absence sur la scène intérieure risque de coûter cher à la Belgique ) et un  haut-représentant  aux affaires étrangères,    Catherine Ashton, femme de cabinet sans légitimité démocratique,  dont on peut se demander si les  Britanniques ne l’on pas désignée  pour  ridiculiser la fonction.

Mais là aussi, il ne faut pas se réjouir trop vite.  Car   ce qu’il ya de plus   redoutable dans la machine  européenne se situe au  niveau intermédiaire, celui où règne en maître la commission. Une commission  beaucoup plus puissante depuis  que l’Europe se fait à 27.

Le succès  final  du processus de ratification du traité de Lisbonne  a montré que, malgré tous les obstacles, l’hydre bureaucratique bruxelloise étendait ses tentacules  de manière inexorable et  que, forte de sa puissance administrative, de sa patience et du caractère dispersé et  intermittent  des résistances, elle  finissait , comme   toute machine  idéologique,  à arriver au but qu’elle s’était fixé.   

Or c’est au niveau de la   bureaucratie  qu’il y  a lieu de craindre les effets de la ratification.  Après avoir connu  plusieurs  années de  morosité, liées aux résistances  des peuples,   la  bureaucratie   européenne est aujourd’hui euphorique .  La signature du traité de Lisbonne a libéré sa  volonté de puissance.

Longtemps frustrés, les technocrates   de Bruxelles  veulent à présent mettre des bouchées doubles pour achever  le processus d’intégration. La directive Bolkestein,   aux effets si déstabilisateurs  sur  le marché du travail, un  temps  gelée, entre   en application. Forte de la création d’un ersatz de  ministère des affaires étrangères, la Commission a commencé  à recruter  5000 diplomates   qu’elle déploiera  à travers le monde, à l’égal d’un Etat. Ce  nouveau   réseau diplomatique  ne manquera pas de dévaluer   les ambassades des pays membres.  A la première contrainte budgétaire, un  gouvernement français  d’orientation européiste pourrait   tirer  prétexte de son  existence pour alléger notre propre dispositif, dont l’étendue  fut longtemps un facteur   de rayonnement pour notre pays. Les Pays-Bas et la Bulgarie  y pensent  déjà.

Le traité de Lisbonne a d’importantes conséquences en matière de justice et de sécurité et donc  de contrôle de l’immigration : dans  ces   domaines, les décisions pourront être prises à la majorité.   La formation de policiers européens est à l’étude.  Ne doutons pas que Bruxelles se précipitera  pour occuper ces nouveaux territoires où pourtant elle est loin d’avoir fait  ses preuves

Le travail d’unification des normes de toutes sortes,  en application de l’Acte unique de 1987,  destiné à parachever  le marché intérieur,  va  se poursuivre.

En matière agricole, les crises du lait et celle des fruits et légumes ont montré le caractère impitoyable de la mécanique bruxelloise dès lors qu’il s’agit d’écraser les  petits et les dégâts du tout-marché qu’elle cherche à instaurer. Pourtant la commission a fait circuler un mémorandum destiné à redéployer  vers d’autres secteurs les dépenses de régulation des marchés agricoles, lesquelles  seraient réduites  de 60 à 30 % du budget communautaire. Heureusement, une offensive française relayée par l’Allemagne semble  faire échec à ce plan. Mais combien de domaines où personne ne réagit ?  

Bien que  le coup vienne de   Strasbourg  et non de    Bruxelles, la décision de la Cour européenne des droits de l’homme, au mépris du  principe de subsidiarité et du souhait  de la majorité de Italiens ,  d’interdire les crucifix dans les écoles d’ Italie,  montre jusqu’à quel point l’idée d’un droit abstrait , désincarné, étranger à  la volonté des peuples,   fait son chemin.

 La manière dont le président du Parlement européen a tenté d’empêcher de  parler Nigel Farage,  brillant député britannique eurosceptique,   montre le climat d’intolérance qui règne plus que jamais dans une  machine désormais remise sur les rails.

A ce regain d’activisme bruxellois, répond une soumission grandissante des administrations nationales pour lesquelles le droit  européen est devenu, en France au moins, la loi et les prophètes. Le Conseil d’Etat vient de décider que les directives européennes étaient immédiatement exécutoires avant même leur inscription  dans le droit national. C’était déjà la position – contestable - de la Cour de justice européenne mais pas encore celle des juridictions  nationales.  Le  Parlement français, qui n’a même plus à intervenir, se  trouve ainsi  un peu plus dévalué.

En  réussissant à mettre en œuvre le traité de Lisbonne malgré la volonté de peuples, la machine européenne   a franchi un pas dont nous ne mesurons  peut-être pas encore   les conséquences. Quelque part, l’Europe est  désormais sortie  du « cercle de la démocratie ». L’étonnante « investiture » de Herman van Rompuy par le groupe de Bilderberg a valeur de symbole. Cette capacité d’arriver à ses fins en contournant  tous  les obstacles   est typique d’un régime idéologique, appliquant la maxime    de Lénine : « deux pas en avant, un pas en arrière ».  Jusqu’ où nous mènera cette  machine infernale  en marche, dès lors qu’elle a démontré qu’elle pouvait passer outre avec succès à  la volonté populaire clairement exprimée ? Nul ne le sait.

Que l’Europe ne compte plus beaucoup de vais croyants ne doit  pas nous rassurer. Hannah Arendt  a montré comment les régimes idéologiques continuaient longtemps à fonctionner alors même que leurs cadres avaient perdu la foi.  Leurs bureaucrates  n’en étaient même que plus impitoyables.

Nous émettions l’hypothèse dans un ouvrage paru il ya dix ans (1)  qu’il y avait entre un régime véritablement totalitaire et le système idéologique européen  la différence d’un  étang revêtu d’une  couche de glace  épaisse et d’un autre où seulement flotteraient quelques plaques éparses.   Mais on sait qu’il suffit que la température  baisse de quelques degrés pour que  celles-ci se soudent entre elles et que tout  l’étang soit gelé.

A moins que la Grèce,   déstabilisant  l’euro par sa faiblesse, ne sauve , comme autrefois à Marathon par sa force , la liberté de l’Europe…

 

                                                                         Roland HUREAUX

 

1.       Roland HUREAUX  Les hauteurs béantes de l’Europe, François-Xavier de Guibert, 1999, reed. 2007

 

 

 

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:51

 Article paru dans Le Figaro 26/2/2010

De quelque manière qu’on le considère, il n’y a que trois moyens   de résoudre le problème que pose année après année le vieillissement de la population à nos systèmes de retraite : l’augmentation des cotisations, la diminution des prestations ou l’allongement de la vie active.

L’augmentation des cotisations est la solution de facilité : elle  risque d’être insupportable à terme. Dépenses publiques et transferts représentent déjà 52,7 % du PIB en France: aucun grand pays n’est allé  si loin. N’en déplaise aux tenants du tout-social, au-delà d’un certain seuil, des transferts  excessifs multiplient les effets pervers, surtout s’ils sont financés par des prélèvements comme ce devrait être la règle : évasion, injustice fiscale, travail au noir, diminution de la compétitivité et donc chômage etc. Un fardeau exagéré imposé par les vieilles générations aux  plus jeunes, puisque c’est de cela qu’il s’agit en matière de retraites, risque d’écraser celles-ci et d’entraîner l’effondrement du système.

La diminution des prestations  est aujourd’hui difficilement envisageable, même pour ceux qui prônent, un peu à la légère, la mise en place des fonds de pension qui ne produirait ses effets  que dans quinze  ou vingt ans.  Nous ne sommes cependant pas à l’abri d’une telle diminution, surtout si nous ne faisons rien. En cas de retour de l’ inflation , une telle diminution se produirait faute que  les retraites nominales puissent être revalorisées.

Reste la troisième solution: retarder de l’âge de la retraite (sauf pour ceux qui ont eu les métiers les plus pénibles). Compte tenu de l’amélioration générale de la santé , de l’allongement de la durée de la vie, de la réduction de la durée du travail,   cette solution est évidemment la moins difficile à condition que le taux de chômage n’augmente pas en parallèle. D’autant que l’arrivée massive  à la soixantaine, depuis  2006, des classes pleines de l’après-guerre se conjugue  avec le rétrécissement progressif des cohortes de jeunes en fin d’études.  

Quand et jusqu’où faut-il  relever l’âge de la retraite ? Nous proposons de le faire de manière progressive en instaurant une règle qui, une fois admise, rendrait  insensible ce relèvement : une échelle mobile de l’âge de la retraite en fonction de la pyramide des âges.

 

En fonction de la pyramide des âges

 

Aujourd’hui, en partant d’un âge de la retraite fixé à 60 ans, le rapport des actifs potentiels ( la strate  de 20 à 60 ans) aux retraités potentiels ( les plus de 60 ans) est de 2,4.  ce qui signifie en gros qu’un retraité est soutenu par 2,4 actifs ( en fait moins, compte tenu de l’allongement des études, du chômage et des préretraites, tous facteurs qui expliquent que le rapport effectif des cotisants aux retraités ne soit  que de  1,9). Ce rapport  ne sera , en maintenant les mêmes  seuils d’âge que de 1,8 en 2020  et 1,5 en 2040.  La  loi pourrait  établir que ce rapport doit  rester constant en posant  par exemple que « l’âge de la retraite sera fixé chaque année par décret de telle manière que le rapport du nombre de ceux qui auront entre  vingt ans et cet âge là au nombre  de ceux qui dépasseront cet âge demeure  égal à  2,5 ».

L’INSEE étant un organisme officiel, ses chiffres doivent pouvoir servir de base à un tel  calcul.   

Le gouvernement qui inscrirait une telle règle dans la loi résoudrait durablement  la question de l’équilibre des caisses de retraite, la dégradation de la pyramide des âges entraînant un relèvement progressif de l’âge de la retraite. Son amélioration, qu’elle résulte de   la natalité ou de l’immigration permettrait de le rabaisser. Sans doute la règle sera-t-elle difficile à faire comprendre  au début  mais l’effort initial  d’explication qui serait nécessaire constituerait un investissement. Une fois la règle comprise et acceptée, le glissement annuel rendu nécessaire par le vieillissement se ferait sans douleur.

Une formule glissante est déjà utilisée  en matière de retraite  La retraite du régime général est  fixée en fonction de la durée de cotisation ( 160 trimestres ans pour le taux plein ): façon d’en retarder l’âge au fur et à mesure de l’allongement de la scolarité. Mais cette formule ne prend pas en compte la variable démographique. 

Une échelle mobile à caractère démographique aurait l’avantage   de faire prendre conscience, ne serait-ce que par les débats qui accompagneraient la mise en place d’un tel système, de l’importance de la démographie dans la question des retraites. Elle aurait ainsi un caractère hautement pédagogique.

 

Pédagogie démographique

 

Le poids de la démographie en la matière est en effet une donnée mal connue de l’opinion. D’autant que tout le vocabulaire qui entoure la question des retraites depuis cinquante ans : le calcul du nombre de points, les trimestres de cotisations etc. nourrit l’illusion que nous sommes dans un système de capitalisation où la variable démographique n’entrerait pas en ligne de compte. Une échelle mobile démographique remettrait les idées en place à tous ceux à qui ce vocabulaire fallacieux donne  l’illusion que les caisses mettent leurs cotisations de côté pour leur verser une  retraite. Le fonctionnement véritable d’un régime appelé à rester encore longtemps un régime de répartition serait ainsi mis  en évidence.  

Le poids de la démographie en matière de retraites serait encore mieux mis en valeur  si au lieu de bâtir le ratio sur la tranche d’âge au-dessus de 20 ans, on prenait en compte toute la population  au-dessous de l’âge de la retraite. Un tel calcul serait sans doute moins exact économiquement, dans la mesure où seuls les actifs contribuent au financement des retraites, mais il aurait l’avantage  d’intégrer directement le paramètre de la  fécondité dans le calcul annuel de l’âge de la retraite. Autant qu’une active politique familiale, un tel mode de calcul serait une incitation au renouvellement des générations. On sortirait ainsi de la situation absurde où les plus de quarante ans – où se recrutent la plupart des décideurs – ne sont plus susceptibles d’être affectés dans leur vie personnelle par  l’évolution de la fécondité, et se trouvent par là  peu sensibles à cette variable. 

Quelle que soit la formule utilisée, la mise en œuvre d’une échelle mobile  de l’âge de la retraite, mettant clairement en lumière le mécanisme de la répartition,   aurait le mérite de se fonder sur  la vérité économique et démographique des retraites.

 

 Roland HUREAUX  

 

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:49

 

Interrogé récemment  par la rédaction de Marianne, Bernard-Henri  Lévy tient des propos qui,   à y bien réfléchir, sont    étonnants.

« Comment  se manifeste le pétainisme aujourd’hui ? » dit Marianne.  Réponse : « Dans le souverainisme par exemple ». 

Et au cas où nous n’aurions pas bien compris, l’illustre publiciste précise : « Qui est souverainiste aujourd’hui ? Je veux dire au sens où je l’entends ? Et par la même occasion pétainiste ? Jean-Pierre Chevènement.  Il en a tous les réflexes et l’armature intellectuelle ».

Propos étonnants si l’on considère que  le pétainisme fut  voué à l’opprobre à l’issue de  la seconde guerre mondiale parce qu’il s’était trop facilement  accommodé de la perte de la souveraineté nationale. Les pétainistes furent condamnés, pour  « intelligence  avec l’ennemi » : non point parce qu’ils avaient défendu pied à pied le  sol de la patrie  mais parce qu’ile ne l’avaient pas fait.   Pour défendre sa souveraineté, il faut combattre. Or que  dit  aux Français le vieux maréchal ? « Il faut cesser le combat ».  Ou alors  le souverainisme qu’il  attaque, chez Chevènement et sans doute  d’autres, veut dire  autre chose que l’attachement à la  souveraineté nationale : on se demande   alors ce qu’il pourrait  être.

Philippe Séguin qui devint  une figure nationale  en refusant le traité de Maastricht en 1992  ne serait pas, selon lui, souverainiste.  Et de Gaulle ?

Il est difficile, à moins de falsifier  l’histoire, de dire que le général   ne l’était pas.  S’il est quelque chose de constant dans sa doctrine, c’est bien  l’attachement  à la souveraineté nationale.  Il ne faisait pas de doute pour lui  que   les actes controversés des années soixante : refus de l’Europe supranationale,  retrait de l’OTA N, dénonciation   de l’hégémonie américaine, se situaient dans le rigoureux  prolongement de son refus de l’occupation allemande en 1940 – et de l’AMGOT  en 1944.

Si donc le souverainisme,  c’est le pétainisme,   il est dommage Bernard-Henri Lévy nous prive de sa conclusion :   l’acte fondateur du pétainisme, ce fut l’appel du  18 juin 1940. Le pétainiste emblématique, ce   fut  de Gaulle.

 

Amalgame absurde

 

Absurde,  dira-t-on ?  Evidemment,   mais telle est bien la conclusion à laquelle il faut se rendre si on suit sa démarche.   

« La servitude, c’est la liberté », « La liberté, c’est l’esclavage » fait dire Orwell au terrible pouvoir qui règne sur son « 1984 ».

Comme cet auteur  l’a bien vu, un des  premiers  caractères des régimes totalitaires est d’adultérer le sens des mots, jusqu’à leur faire dire le contraire de ce qu’ils disent.

Il y a plus. Quand Lévy accuse les souverainistes – et pas seulement eux -, de « pétainisme », on aura compris que le mot ne désigne chez lui  pas une option politique parmi d’autres, mais un parti chargé d’opprobre. Le discrédit  qui frappe  Vichy ne   tient pas seulement  à son asservissement à une puissance étrangère mais aussi   - même cette dimension n’apparut que plus tard -  à sa contribution à la  politique d’élimination  raciale   du régime nazi et  donc  à  sa complicité avec un   crime contre l’humanité.  Les souverainistes  sont des pétainistes et donc, au moins virtuellement, des  complices de crimes  contre l’humanité.

Nous repérons   chez le philosophe engagé   un autre   caractère de la démarche totalitaire : la diabolisation de l’adversaire. Lévy dit pétainiste, mais  ne nous leurrons pas, il pense quelque chose comme   « vipère lubrique ».  L’attachement à la  souveraineté nationale n’est  pas seulement pour lui blâmable, il est déshonorant.     

Un troisième caractère de  toute idéologie totalitaire, c’est  l’internationalisme. On connaît celui de la IIIe Internationale (dite en abrégé Komintern).  Ceux  qui entre 1940 et 1944 soutenaient la collaboration  ne disaient  pas ouvertement  aux  Français « reconnaissons   la supériorité allemande »  mais  « nous n’avons pas d’autre solution que de  rejoindre   le nouvel ordre européen ».  « Nouvel ordre européen » : un des leitmotivs  de l’Europe hitlérienne

Faut-il poursuivre ?   Bernard-Henri Lévy rappelle avec justesse  que « le totalitarisme est toujours réductible à une volonté de guérir, un médicalisme , une clinique »  mais  il ne semble pas se demander si sa volonté d’éradiquer à travers  le monde toute trace de « pétainisme »,  en fait tout ce qui résiste à l’hégémonie américaine ,  ne relève pas de la même  logique . D’autant qu’en assimilant le souverainisme au souci de « la persévérance de la nation dans son être »,  le philosophe s’est donné un vaste chantier.  Persévérer dans son être , n’est-ce pas, selon  Spinoza,  la loi de la nature ?  Réformer la  nature, le rêve de tous les idéologues.

 

Idéologie contre droit des peuples

 

Le  grand ennemi  des  régimes totalitaires,  c’est la liberté.     Quand il s’agit d’une collectivité, la souveraineté n’est qu’un autre nom de la   liberté.  La   France souveraine, c’est ni plus ni moins que  la  France libre.  Cette liberté,  Lévy la définit  indirectement en   disant que Chevènement  « pensait comme un souverainiste classique que « charbonnier  est  maître chez soi. »  On peut  supposer que Bernard-Henri Lévy, qui, on l’aura compris,   n’est pas souverainiste,   pense, lui,  que « charbonnier n’est pas maitre chez lui ». Qui donc est maître chez le charbonnier ? Pour les despotes de tous les temps, la réponse ne fait   pas  de doute : c’est eux

Il est vrai que les charbonniers dont Lévy  récuse explicitement la liberté s’appellent  la  Serbie et l’Irak,  au temps où ils étaient sous la coupe de régimes  tenus pour maudits.  Etait-il pour autant légitime de   les attaquer ?  On n’en débattra  pas ici.  On se rappellera seulement que quand ils le furent l’un et l’autre, c’est  , qui en  doute aujourd’hui ?   sur le fondement de mensonges :  l’idée qu’il y avait un commencement  de génocide au Kosovo , que l’Irak préparait un programme d’armes de destruction massive   (ce dernier mensonge, ce  n’est  pas  nous  qui le dénonçons c’est le Parlement  britannique – sans doute un autre haut lieu du  pétainisme ! ).  Le mensonge de masse,  autre caractère du totalitarisme.

Le droit des charbonniers, c’est ce qu‘on appelle aussi «  le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », grande conquête de la Révolution française, fondement de l’ordre international.   Autre nom de  la souveraineté.

Si nous suivions la même méthode des amalgames  infamants  que  le philosophe, nous  dirions que sa   pensée est  totalitaire.  On se contentera de dire, de manière plus nuancée, qu’elle a un caractère idéologique, au sens précis que  Hannah  Arendt, Kostas Papaioannou, Alain Besançon et d’autres ont donné à ce mot.  Jusqu’à preuve du contraire, en effet,   toute idéologie n’est   pas totalitaire.

Mais toute idéologie est porteuse de guerre.  Le droit des peuples ne se divise pas : pour de Gaulle, s’ il  s’appliquait   à la France de 1940, il s’appliquait aussi bien  à   l’Algérie de 1962. Le vrai souverainisme, il vaut pour soi, il vaut aussi pour les autres, comme le reconnaît d’ailleurs Bernard-Henri Lévy avec ses fameux  « droits du charbonnier ».  Au nom de la souveraineté, on peut et même on doit se défendre, on   peut difficilement  agresser  (sauf les  litiges frontaliers  d’autrefois, en tout  état de cause limités).  Pour violer en grand les droits des nations,  il faut  plus, il faut  une idéologie qui transcende celles-ci.  Le problème des idéologues, c’est qu’ils ne font pas « la guerre  en philosophie », ils font la guerre tout court. Chemise ouverte, comme Gérard Philippe dans  Le Cid,   toujours prêts à en découdre.

L’idéologie contre le droit  des peuples, l’idéologie contre la paix,   voilà bien le fond du problème.   «  La nation  n’est pas source  de conflits ; en revanche la négation de la nation  est à l’origine de   toutes   les guerres » (Charles de Gaulle).  « Cinquante ans après la fin de la seconde guerre mondiale, il importait de rappeler que ce confit a eu lieu à cause de la violation du droit des nations » (Jean Paul II).  

 
                                                                  Roland HUREAUX

 

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:44

(article publié par Liberté politique)
 

Béatification ou pas, est-il encore nécessaire  de défendre le comportement du pape Pie XII au temps de la Seconde guerre mondiale ? En fait, tous ceux qui connaissent sérieusement le sujet   ont un jugement favorable,  ou au moins nuancé,   sur son action. Et on s’aperçoit assez vite que, a contrario,  ceux qui  répandent les poncifs habituels  sur son compte ne connaissent pas l’histoire  de cette période (1).  

La vraie question est plutôt de savoir pourquoi ce pape, dont la conduite avait fait l’objet d’éloges unanimes au cours des quinze années qui ont suivi la guerre, de la part du monde juif et non juif, a pu être  ensuite vilipendé comme il l’a été.

Quelques rappels de la manière dont son action  - et celle de l’Eglise – fut alors  saluée :  le 7 septembre 1945,  Giuseppe Nathan, commissaire de l'Union des communautés israélites, rend grâce  au souverain Pontife, aux religieux et aux religieuses « qui n'ont vu, dit-il,  dans les persécutés que des frères, selon les indications du Saint-Père ». Le  21 septembre 1945, le docteur Leo Kubowitski, secrétaire du Congrès Juif Mondial, est reçu par Pie XII afin de lui présenter ses remerciements « pour l'œuvre effectuée par l'Eglise Catholique dans toute l'Europe en défense du peuple juif ».  Le 29 novembre 1945,   l’ United Jewish Appeal envoie une délégation de 70 rescapés des camps de concentration au Vatican pour exprimer à Pie XII la reconnaissance des juifs pour son action en leur faveur.  En 1955, à  l’ occasion des célébrations du 10e anniversaire de la Libération, l'Union des Communautés israélites proclame le 17 avril « jour de gratitude »  pour l'assistance fournie par le pape durant la guerre. Le 26 mai 1955,   94 musiciens juifs, sous la direction de Paul Kletzki,  jouent  sous les fenêtres du Vatican  « en reconnaissance de l’œuvre humanitaire grandiose accomplie par le Pape pour sauver un grand nombre de juifs pendant la seconde guerre mondiale ». Le  9 Octobre 1958, à  la mort de Pie XII, le premier ministre israélien, Mme  Golda Meir déclare : « Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s'est élevée pour condamner les persécuteurs. Nous pleurons un grand serviteur de la paix ». On pourrait ajouter à ceux-là  bien d’autres témoignages, dont, bien sûr,  celui du grand rabbin de Rome Israël Zolli qui se  fit baptiser en 1945 sous le nom d’Eugenio, le prénom du pape,  en hommage à tout ce que ce dernier avait   fait pour les juifs.

 

Un montage ?

 

La seule vraie  question est: pourquoi un  basculement aussi radical de l’opinion, non seulement juive, mais aussi chrétienne, s’opère-t-il ensuite ?

Le point de départ est, on le sait, la représentation en 1963 de la pièce Le Vicaire ( il s’agit du Vicaire du Christ), dont  l’auteur serait un certain Rolf Hochhuth, montée pour la première fois à Berlin  le 20 février 1963, dans une mise en scène d'Erwin Piscator (2).

Que cette pièce ne soit pas une œuvre historique va de soi. On n’est certes pas obligé de prendre pour argent comptant le récit circonstancié de l’ancien officier du KGB passé à l’Ouest, le roumain Ion Pacepa,   expliquant comment elle aurait été fabriquée dans les officines du KGB – ou de la Stasi – pour déconsidérer  l’Eglise catholique, laquelle était  alors un des piliers de la résistance à la poussée communiste en l’Europe de l’Ouest ( nous sommes encore au temps de Don Camillo et Peppone…) (3). 

On se contentera de noter que Piscator est un disciple de Brecht, passé à l’Ouest en 1951 mais resté communiste, et que la suite de l’œuvre de Hochhuth,  sorti de l’obscurité avec  Le Vicaire  est essentiellement composée de pièces  provocatrices dont le dénominateur commun est de  discréditer  le camp occidental :  après la mémoire de Pie XII, Hochhuth s’attaqua en effet  à celle de Churchill que    dans  Nécrologie de Genève (1967)  il  accuse   d’avoir fait assassiner en 1943  le premier ministre polonais en exil  Sikorski pour mieux livrer la Pologne à Staline (4).  Une  autre de ses pièces tend à  réhabiliter  discrètement  la Bande à Baader.

L’affaire prend une tournure encore plus glauque quand on sait que  Nécrologie de Genève est inspiré d’un livre de l’écrivain anglais négationniste et pronazi  David Irving  et que les deux auteurs  ont entretenu une longue amitié.  Hochhuth  lui-même a été condamné pour négationnisme.

 

Une époque réceptive

 

Mais pour un historien sérieux,  l’action des services secrets explique rarement tout.

Le Vicaire et les thèses fallacieuses  qu’il véhicule auraient sans doute  été vite  oubliés s’ils  n’étaient tombés à un moment où toute une  génération, née après la guerre,  ne demandait qu’à  y  croire.

Le  message, tantôt ouvert, tantôt  subliminal,  que le nazisme et le catholicisme avaient partie liée a  en effet tout de suite trouvé des oreilles complaisantes, cela en rupture avec la vision  des générations antérieures.

Entre 1930 et 1950, compte tenu de ce qu’était  la configuration intellectuelle  dominante,  une telle proposition eut parue absurde.  Pour tous ceux qui ont vécu les drames des  totalitarismes  et de la guerre , il était clair qu’il y avait d’un côté, les  « nouveaux barbares », nazis ou communistes, de  l’autre,  les forces traditionnelles de la mesure, de la morale,  de la liberté et de la raison, au premier rang desquelles    les Eglises,  mais aussi  les régimes libéraux (5) . Pour  George Orwell, analyste pointu des folies  du totalitarisme, seule peut leur faire barrage  ce qu’il appelle la  common  decency, une expression très britannique qui fait évidemment référence à la  tradition.  

Pour ceux qui connaissent   les effets de balancier  électoraux  qui suivent les grandes  crises, on ne  comprendrait pas , hors d’une telle configuration  , qu’au sortir de la guerre,  les Allemands  et les Italiens, rejetant violemment le nazisme et le fascisme,  se soient  jetés par réaction dans les bras de la démocratie chrétienne (6). Dans le contexte de l’époque, il était évident qu’il  s’agissait  de deux pôles opposés (7).  

Aux approches de mai 68, s’opère  donc  une mutation  du paradigme dans lequel vivait jusque là  la culture européenne.  Le totalitarisme, spécialement nazi  et fasciste,  est plus que jamais le repoussoir mais les Eglises, et singulièrement  l’Eglise catholique,  ne sont plus le pole opposé ;  elles deviennent  au contraire suspectes  de collusion avec le fascisme et le nazisme.  Et avec elles,  la morale traditionnelle, voire toute forme  d’ordre ou d’autorité : c’est le moment où on braille le slogan absurde: « CRS= SS ». Ainsi  s’ouvre l’espace du  nouveau  pôle  positif  opposé au nazisme et au fascisme, l’esprit libéral-libertaire, fondé sur l’hédonisme sans frein, l’individualisme et le recul de toutes les régulations sociales,  pour le  plus grand bien du   capitalisme  et la satisfaction d’une génération de consommateurs qui aspire à se réaliser dans  la recherche du  plaisir.

La mutation avait été  préparée par  l’Ecole de Francfort : au terme d’une analyse sociologique contestable,   Theodor  Adorno (8) avait prétendu  montrer comment la « personnalité autoritaire » , issue de la  tradition, spécialement  allemande,   offrait  un terrain favorable  au fascisme -  alors même  que d’autres auteurs, comme  Boris Souvarine ou Hannah Arendt avaient au contraire établi  que   le terreau des partis totalitaires était la « foule solitaire », déracinée et sans repères.  Herbert Marcuse  prétendit  un peu plus tard que  l’ordre social bourgeois se doublait  d’un ordre sexuel également oppressif, fondé sur des interdits arbitraires,  et   William Reich    prôna, au côté de la révolution sociale,  la « révolution  sexuelle ». Le temps n’est pas loin où il suffira, dans une certaine gauche « caviar »,  de mener une vie de patachon pour être un antifasciste actif !  

En assénant lourdement la thèse de la complicité entre Hitler et  Pie XII,  emblématique représentant d’une tradition religieuse millénaire,  Hochhuth   va donc  dans le même sens que tout un courant de la culture contemporaine. Plus tard, un Bernard-Henri  Lévy croira déceler une  continuité entre l’humanisme chrétien de    Péguy et  de Mounier et  le pétainisme, voire le fascisme.

En France, ce mouvement de pensée prospère en effet plus facilement qu’ailleurs  en raison de l’épisode   pétainiste. Si le nazisme et le fascisme, se revendiquèrent  ouvertement  comme des antimorales, le pétainisme qui tenta au contraire  de réhabiliter la morale traditionnelle, offrait une cible plus facile. On ignore généralement que  cette préoccupation morale existait aussi dans les mouvements de  Résistance ou  que le retour aux valeurs morales était vécu par certains adeptes abusés du vieux maréchal comme une  résistance spirituelle à la barbarie.

Une toute nouvelle configuration culturelle se dessine ainsi,  une   configuration dont nous ne sommes pas encore sortis, malgré la contestation croissante de l’héritage soixante-huitard par les jeunes générations.  Les  effets de cette configuration ne sont que trop connus : ce que Finkielkraut et Bruckner ont  appelé le « nouveau désordre amoureux » et la déliquescence de la cellule familiale, la déchristianisation qui semble inéluctable  à beaucoup  malgré les efforts héroïques de nombreux apôtres affrontés  pour les raisons que nous montrons,  à de puissants  vents contraires. Ce ne sont    pas seulement la morale et la religion qui se trouvent ainsi érodées par un lent travail de sape, c’est aussi  la culture classique, c’est l’amour et le respect de soi :   l’histoire  de l’Europe  devient dans cette perspective  un long égrenage de crimes appelant la repentance.  Car il est évident que si l’Eglise catholique est complice d’Auschwitz,  toute l’Europe l’est avec  elle. Toute la culture européenne  doit donc  être remise en cause

Il est clair que si  notre époque laisse entendre avec complaisance une  petite musique qui  susurre que tout catholique  ou tout homme attaché aux traditions , quelles qu’elles soient,  sont suspects  de complaisance pour le  nazisme,  légitimement tenu pour  le summum de l’horreur , la disparition du christianisme  et l’anéantissement de toute espèce d’héritage européen  sont à l’horizon.

Que tout cela relève d’une  nouvelle idéologie,  aussi intolérante que celles qui l’ont précédée  et peut-être porteuse de risques analogues,    ne fait pas de doute.

Il  est clair  également que,  aussi longtemps qu’un  nouveau basculement culturel,  l’apparition d’une nouvelle configuration, plus conforme à la vérité historique et à la  juste hiérarchie des choses,  n’auront pas fait disparaitre les amalgames absurdes qui fondent  cette idéologie, l’Europe continuera sur la voie suicidaire  où elle est engagée.

C’est probablement parce qu’il   est intimement  conscient de cet enjeu que le pape Benoît XVI  a décidé de ne pas « caler » sur la procédure de béatification de Pie XII. Toute concession à l’air du temps sur ce sujet serait mortelle pour l’Eglise et pour la culture européenne. Vouloir béatifier Pie XII, apparait  aux yeux du vulgaire comme une provocation. C’est en réalité  une invite à un  vrai débat,  une  manière de déclencher  une « crise »  qui  ne peut-être que salutaire car, seule, elle pourra permettre, de   venir à bout des amalgames  fallacieux  qui  dénaturent la culture de l’Europe d’aujourd’hui.

Comme toute grande institution, l’Eglise catholique ne transige pas sur ses  valeurs propres, et parmi celles-ci  il en est une  qui lui est particulièrement précieuse,  c’est la vérité, non seulement la vérité de  la foi mais aussi la vérité historique.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

1.                 Le cas de tel  grand patron de presse, très sévère pour la mémoire du pape mais qui n’a visiblement  jamais entendu parler de l’encyclique Mit brennender sorge,  est emblématique.  

2.                 Le film Amen de Costa-Gavras (2002) reprend largement les thèses du Vicaire.  

3.                  National Review, 25 janvier 2007. Un autre objectif  de ce montage ,que Pacepa n’évoque pas mais qui a bien été saisi par le rabbin David Dallin, pourrait être d’envenimer les rapports entre juifs et catholiques à un  moment où le concile Vatican II amorçait au contraire un rapprochement.

4.                 Est-il nécessaire de dire que cette thèse n’est pas confirmée par les historiens sérieux ?

5.                 Il est significatif que catholicisme et libéralisme, qui s’étaient opposés au XIXe siècle se rapprochent après la première guerre mondiale  contre la menace totalitaire.

6.                 La  tradition laïque et les compromissions, bien réelles elles, de l’épiscopat avec le pétainisme , empêchèrent le MRP , version française de la démocratie chrétienne, de remporter un succès aussi achevé ;  la gauche, socialiste et surtout communiste profita davantage de cet effet de balancier.

7.                 On ne comprendrait pas non plus, sans référence à cette configuration, comment de nombreux juifs se rapprochèrent alors, hors de tout opportunisme bien évidemment, du christianisme : Simone Weil, Henri Bergson, Edith Stein, Max Jacob, Joseph Rovan, Michel Debré,  le rabbin Zolli , le jeune Lustiger etc.

8.                 Bien qu’il ait été un des inspirateurs du mouvement de mai 68, le professeur Adorno fut alors  fort chahuté par les étudiants et ne s’en releva pas : il  mourut peu après.

 

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:43

(article paru dans Marianne2) 

             D’une manière  devenue désormais classique, Max Weber distingue l’éthique  de la responsabilité et l’éthique de  la  conviction. L’homme de conviction est  soucieux de témoigner de ce qu’il croit juste ,  même si cela le prive de moyens d’action , voire a des effets pratiques négatifs.  L’homme de responsabilité s’efforce de calculer dans chaque circonstance  les effets positifs et négatifs de ce qu’il dit et fait et mesure ses  propos en fonction de cela.

Devant  ce dilemme, il est évident que,  depuis toujours, les chefs de l’Eglise catholique se situent du côté de l’éthique de la   responsabilité. Parce que, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains, les bons chrétiens  ne sont pas des  adolescents attardés,   et   parce que l’Eglise catholique a des responsabilités effectives : entre 1939 et 1945, celle de  millions de catholiques mais aussi de centaines de milliers de juifs réfugiés dans ses institutions  (1) !   Il y a une immaturité inouïe  à imaginer que le pape aurait pu prendre la parole à tort et à travers sans se préoccuper d’abord de cette responsabilité comme certains intellectuels désireux de passer dans l’histoire ont pris l’habitude de le faire.  C’est aussi plus largement la différence entre la morale classique , issue d’Aristote et des stoïciens,  fondée sur  l’objectivité   et une  morale  existentialiste  fondée sur la subjectivité, où le bien consiste à rechercher en chaque circonstance la posture « moralement correcte » ,  à  sculpter ,  de pose en pose , la statue  sublime de  quelqu’un  qui aura toujours été du bon côté.  

Il est vrai que la tradition de l’Eglise assigne aussi aux papes et aux évêques une fonction « prophétique ».  Mais les prophètes de  la Bible  se situaient  en dehors des institutions et  n’avaient  aucune responsabilité ; ils pouvaient  de ce fait, sans autre risque que pour eux-mêmes,  invectiver les pouvoirs en  place.  Il est évident que ce n’est pas la  position d’un pape ou d’un évêque qui est d’abord un  « pasteur »   , c'est-à-dire,  selon  la même Bible,    l’homme qui garde le troupeau contre les loups.

Ces évidences posées,  il est clair que ce qu’il convient de faire dans le cadre de l’éthique de la   responsabilité est affaire de circonstances. Rien  ne permet de dire que,  par rapport à telle situation, le pape aurait pu, en étant moins « prudent », améliorer la balance  bien/mal.  Il faut une présomption singulière à ceux qui n’ont  pas vécu les mêmes  événements, ni  jamais   exercé des responsabilités analogues,  pour porter des jugements péremptoires à ce sujet.

Dans cette logique, il est  aussi choquant d’entendre  certains catholiques dire  que   le procès  en béatification  est   une question  interne à l’Eglise, une affaire de sacristie  en quelque sorte,  qui    ne   concernerait que les vertus privées du pape,    sans considération de son  rôle historique.  Nul doute que si l’ «avocat du diable »  (une  fonction officielle   dans la procédure  en cours !)  arrive à prouver que  dans telle ou telle circonstance le comportement du pape   a eu des effets négatifs sur les juifs ou sur d’autres,     il ne saurait être   canonisé. 

Comme le dit Serge Klarsfeld  (2), une prise de parole  solennelle  lors de la rafle des juifs de Rome  aurait   « sûrement amélioré la propre réputation de Pie XII aujourd’hui. » Mais quel criminel aurait-il été s’il avait, pour forger son image devant l’histoire ou même préserver l’honneur de l’ institution, sacrifié la vie ne serait-ce que d’un des milliers d’enfants  juifs réfugiés  dans les jardins de Castel Gondolfo et de multiples couvents (3) !

Il faut une singulière méconnaissance  de ce qu’avait été le régime nazi pour imaginer que ce genre de proclamations aurait pu l’émouvoir. L’exemple souvent cité de la protestation forte des évêques hollandais face  la déportation des juifs  qui a attiré des représailles non seulement sur les catholiques mais surtout sur les juifs qu’ils protégeaient, est éloquent par  lui-même.

On dit qu’une parole plus  nette du pape aurait au moins  pu faire entrer  les catholiques dans la résistance. Tiens donc !  Les officiers catholiques allemands auraient compris que leur devoir était d’assassiner Hitler. Pie XII n’ayant  rien dit, ils n’y ont pas pensé !!

Comment peut-on dire aussi que le pape n’a rien dit contre le nazisme alors qu’il avait été le porte-plume qui rédigea de bout en bout l’encyclique  Mit brennender sorge  (1937) (4) ?  

Il fut, dit-on, obsédé par l’anticommunisme. Parole légère s’il en est ! Oublie-t-on qu’entre août 1939 et juin 1941, Hitler et Staline  sont alliés, un plan d’extermination des prêtres  et des élites polonaises  est à l’œuvre et des centaines de milliers  de catholiques  polonais  assassinés.  Pas de protestation mémorable non plus. Pourquoi ? Je ne sais.   On reproche assez à l’Eglise ses interdits, ses censures, ses condamnations souvent bruyantes et si impopulaires mais elles  ne visent généralement que les siens avec le but et donc l’espoir de les  réformer. Rien de tel en  la circonstance ; comme tous les papes, Pie XII  croyait au diable et, de propos privés qu’il a tenus, il semble qu’il ait considéré Hitler comme un possédé. Nonce  en Allemagne sous la République de Weimar (4), il ne se faisait en tous cas aucune illusion sur le personnage et savait mieux que  quiconque l’abîme du mal auquel l’Europe était alors confrontée. Il savait que,  face  à la « Bête immonde », rien ne sert  de chercher à l’attendrir, il faut en priorité limiter les dégâts en n’attisant pas sa fureur

Rien à voir dans cette  attitude avec le pétainisme un peu ballot des   évêques français.  Le célèbre  regard  immobile de Pie XII derrière ses lunettes rondes n’est pas celui d’un couard  paralysé par la   trouille, mais celui d’un homme  totalement lucide sur l’ampleur de la catastrophe et   pénétré  de   son immense   responsabilité.

De fait, le vrai mystère de Pie XII n’est pas tant son comportement pendant la guerre que la lecture qui en est faite soixante  ans après. Comment ce pape qui fit de son vivant  l’objet d’éloges unanimes du monde juif  ( Ben Gourion, Golda Meir, Albert Einstein, Léo Kubowitski, secrétaire du Congrès juif mondial, le grand rabbin de Rome  etc.) et non juif, peut-il  être aujourd’hui ainsi vilipendé ?

Le basculement s’est fait avec la pièce « Le Vicaire » (1963), œuvre littéraire et non  historique due à un personnage douteux,  condamné pour négationnisme. Il coïncide surtout avec l’émergence de la génération d’après-guerre dont l’irresponsabilité en tant de domaines avait besoin d’un paravent idéologique : identifier, dans la ligne de l’Ecole de Francfort et au rebours du vécu des contemporains, nazisme et tradition en fut une des clefs de voûte. 

Mais quelque archéologie qu’on en fasse (au sens de Michel Foucault), la lecture rétrospective  du comportement de Pie XII n’en demeure pas moins un  mystère. « Bienheureux êtes vous si l’on vous insulte, si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi ». (Mt 5, 11). Ceux qui font de Pie XII un « bienheureux » ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

 

                                                  Roland HUREAUX

 

1.    Est-il nécessaire de dire que ces centaines  de milliers de juifs cachés dans les institutions catholiques ne l’étaient pas à l’insu du pape ou malgré lui ?  

2.    Le Point,  24/12/2009

3.    Pour assurer la liaison avec l’extérieur dans une ville quadrillée par l’armée allemande , le pape disposait d’un agent particulièrement véloce appelé  Gino Bartali.

4.    On sait que cette encyclique condamnant le nazisme fut lue au prône de toutes les églises allemandes le même dimanche de 1937, au nez et à la barbe du régime qui n’avait pas éventé la chose.

5.    C’est à cette époque qu’il fut photographié à la sortie d’une réception, des militaires allemands lui rendant les honneurs. Comme ils portent déjà l’uniforme des soldats nazis, l’usage pas  toujours innocent de cette photo  prête à confusion.

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:40

Tous les ans ça recommence.

Il y a belle lurette que la messe de minuit  n’est plus à minuit. Pour plus de commodité, sans doute.

Mais cette commodité, il nous faut la payer cher.

Jour de grande fête, les « équipes liturgiques » se déchaînent. Pour marquer l’événement, il faut, selon elles,  que rien ne  soit comme à l’ordinaire.

Las !  Toutes les paroisses n’ont pas la logistique de Notre-Dame de Paris ou du Sacré-Cœur de Montmartre  pour faire plus et mieux les grands jours. Dans les paroisses moyennes ( y en a-t-il encore des petites ? ), la messe est aujourd’hui précédée d’une « veillée de prière » d’au moins une demi-heure. Comme la messe est plus longue qu’à l’habitude, la cérémonie dure donc entre  une heure et demie et  deux heures.  Cela dans une église mal chauffée   où le public, plus large,  est aussi moins recueilli que celui des dimanches ordinaires.  Sans compter les temps morts  qu’occasionne  un protocole mal rodé.   

Cette veillée,  les bonnes âmes qui la préparent la veulent originale : des projections mal faites, des enregistrements réverbérés,  la lecture de poèmes foireux. Faute  de prêter au recueillement, tout  cela exerce au moins  la vertu  de patience, une forme de pénitence.   Ceux qui ont essayé d’  emmener les enfants  se disent  qu’on ne les  y reprendra pas ! 

La messe tient à peu près la route, grâce notamment aux admirables textes de l’Ecriture programmés pour cette fête.  Là , on n’a pas cherché la nouveauté, encore heureux. Mais c’est en vain que l’on attend de retrouver   les mélopées classiques de la nuit de Noël : « Il est né le divin enfant », « Minuit chrétiens ».  Tout cela est banni  par les spécialistes  autoproclamés de  la  liturgie qui veulent l’originalité à tout prix.

A vrai dire, je suis, comme fidèle, même dans  ces circonstances,  doué d’une certaine patience .   Et puis, pour un croyant, c’est malgré tout  du mystère de l’eucharistie qu’il s’agit.  

Mais je sais que ce soir là je souffrirai beaucoup   en pensant à  tous   ceux qui, dans l’assistance,  ne vont à la messe que deux ou trois fois par an , aux  grandes fêtes,  et qui sont à Noël  la majorité du public.   Ceux là ne veulent pas de l’extraordinaire, ils veulent de l’ordinaire.  Ce ne sont pas de grands mystiques :  une longue cérémonie, ils s’en lassent très vite.  Ils  repartiront déçus.   

Les messes des grandes fêtes auraient pu être  l’occasion  de les raccrocher . Je crains qu’elles  ne soient le moyen de les décrocher.  Une belle occasion est manquée .    Quelque part , je  souffre pour eux, j’ai honte pour eux .

Au temps où la messe était vraiment à minuit, on savait qu’il ne  fallait pas la faire durer trop longtemps, d’autant que les gens des campagnes avaient quelquefois une heure de route à faire à pied dans un hiver glacial  pour rentrer chez eux ( je pense à la touchante  évocation de la messe de minuit  dans le roman d’Eugène le Roy, Jacquou le croquant)   

Mais l’Eglise était alors vraiment  « pastorale », ce qui veut dire réaliste et armée de bon sens . « Le Bon pasteur connait ses brebis » .  Il sait donc  ce qui se passe dans son église les jours de grande fête  ; ils sait que ceux qui viennent ces jours là ne sont   pas forcément aptes  à s’adonner à  la prière silencieuse  pendant les temps morts ,   que,  ne venant pas souvent, ils ne craignent pas la monotonie ;  bien au  contraire, ils veulent retrouver des airs connus. Le bon pasteur sait  qu’un  enfant  ne  supporte pas une cérémonie trop longue.  Or Noël n’est-il pas la fête des enfants ? A quoi sert donc  d’avancer l’heure de la messe dite de minuit  si c’est pour  en éloigner les plus petits.

Alor s que faire ?  Je ne sais trop comment  cela est organisé. Mais il faudrait que les autorités compétentes ( l’évêque, le doyen, le curé ? je ne sais) donnent  des ordres stricts aux  équipes liturgiques : les jours de grande fête, surtout  pas de tralala, ne pas oublier que ce n’est pas le public habituel  qui vient  et  que pour cette raison, il importe de faire une cérémonie dense, chaleureuse mais classique. Absolument classique !

Et cette veillée ? L’importance de l’évènement paraît   la  justifier  mais pas trop longue quand même, et,  si veillée il y a,    le plus grand soin est nécessaire  pour ne pas faire fuir un public très ordinaire mais qui vient tout de même  chercher du sacré :  de vieux Noëls à l’orgue plutôt qu’un poème , fut-il de Claudel !  

Sinon, les bons catholiques,  s’il en  existe  encore,  viendront à la messe le lendemain   matin, mais  ce que les sociologues appellent les « pratiquants occasionnels » , eux , se  lasseront vite de venir, si ce n’est déjà fait.

Roland HUREAUX

 

 

 

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29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 23:58

 

L’identité française ne se sépare pas de l’identité européenne.

Dire cela n’a rien à voir avec  une quelconque perspective supranationale,  au contraire.

L’Europe est  entrée dans l’histoire avec les cités grecques. C’est leur amour passionné de la liberté qui s’est exprimé à Marathon, aux Thermopyles,  à Salamine,  à Platées, contre ce que les marxistes devaient appeler plus tard le  « despotisme oriental » .

Même refus d’une monarchie orientale avec la victoire, plus ambigüe,  d’Octave   à Actium, contre Antoine et Cléopâtre.

Tout en sauvant  la façade  républicaine,  Octave,  devenu Auguste,  n’en    imposa pas moins à Rome un modèle impérial,  au mépris de  la tradition romaine et de  l’esprit  de liberté des peuples moins avancés, Celtes,  Ibères  ou Germains. Mais au bout de quelques siècles,  l’Europe, sous le choc  des barbares,  revint,   avec  la bénédiction de l’Eglise,  à un nouveau type de morcellement. Cette Europe où, depuis l’Edit de Caracalla (312) , tous les hommes libres sont citoyens ne supporte plus les pouvoirs trop lointains.  En se partageant l’Empire, Les Francs en Gaule, les Wisigoths en Espagne, les Ostrogoths en Italie,  les Angles et les Saxons  en Angleterre,  les Suèves au Portugal  esquissent la carte politique de l’Europe actuelle : des entités politiques de taille moyenne, sous-dimensionnées par rapport aux grands empires byzantin ou arabe mais où le pouvoir semble  plus  à  portée  du grand nombre , jusqu’à  l’émiettement féodal.

Les tentatives  de reconstituer un grand bloc européen de type impérial   sur le modèle romain ne manquèrent pas:    Charlemagne, le Saint  Empire romain germanique, les Habsbourg,  jusqu’à  Napoléon  et  Hitler,  mais elles  firent les unes après les autres long feu . Il est significatif qu’ au XXe siècle les totalitarismes s’emparèrent    des  deux nations qui  s’étaient vu un moment héritières de Rome, l’Allemagne des Kaiser, la Russie des Czars (deux déformations de César) . Mais  ils n’ont eu , eux aussi, qu’un temps .

Cette histoire tourmentée  fait-elle,  autant qu’on le dit,   de l’ Europe une   terre de brassage ethnique ?  Elle le fut  sans doute au premier millénaire , par l’esclavage d’abord, par les invasions ensuite. Très peu depuis  l’an Mil.  Au temps des invasions,  les nouveaux venus tentaient de  s’imposer par le fer  et par le feu.  Mais ils ne gagnaient  pas vraiment :  soit qu’ils fussent défaits sur les champs de bataille ( les Huns, les Hongrois, les  Turcs), soit qu’ils se soient assimilés à la civilisation des premiers occupants : destin de la plupart des peuples germains du  Ier millénaire. Les Arabes, seuls,  imposèrent leur civilisation en Espagne, mais ils en furent finalement rejetés, comme les Turcs devaient l’être des  Balkans.

Et la France  dans cette histoire,  dira-t-on ?  A un degré suréminent, elle porte cette vocation européenne de liberté, elle en est l’emblème.

Emblématique déjà par sa position : le seul   qui soit à la fois sur la Mer du Nord, l’Atlantique et la Méditerranée, maritime et continental  ( au sens de MacKinder) ,   latin  et  franc , catholique  mais teinté de  protestantisme , chrétien  mais inspirateur  des Lumières , notre pays est à lui seul un condensé   de l’Europe.

Comme jadis les cités grecques, il incarna tout au long de l’histoire – sauf  l’exception napoléonienne –    la résistance à la tentation impériale paneuropéenne :   contre le Saint Empire, contre les Habsbourg,  contre le Reich bismarkien.

Redécouvrant à la  fin du XVIIIe siècle les valeurs de la démocratie grecque, les Français, comme les Grecs jadis, sont bien les Européens  par excellence. Ils sont  un peu à l’Europe, ce que l’Europe est au monde.  Leur identité ,  c’est d’abord cela.

Tout cela appartient –il au passé ?  

Loin de nous l’idée d’oublier ce que la chute du rideau de fer  doit à des acteurs non-européens,  Américains bien sûr  mais aussi  Afghans.  Reste que cet événement résulta  aussi du combat de grands  Européens ; Jean Paul II,  Walesa et d’autres  et doit être considéré comme une grande victoire de la civilisation européenne.

En refusant avec plus de détermination que d’autres l’ultime menace soviétique qu’exprimait la prolifération des euromissiles,  notre pays   réagit alors en conformité avec  son sens séculaire  de la liberté.

Comment  dès lors  s’étonner  que la France  doute de son identité dès lors que de nouvelles menaces  semblent,  à tort ou à raison, lui rappeler ce que, tout au long de l’histoire, elle  a , comme les autres  Européens, rejeté ?

Toujours ouverte aux autres cultures,  y compris arabe, comment  se résignerait-elle  à ce que l’Europe appartienne jamais à  l’oumma ,  ainsi que  l’envisagent   certains islamistes ?  

Comment pourrait-elle accepter que  certains faucons américains, tel Zbigniew Brzezinski , prônent  la mise en tutelle  de l’Europe au sein d’un nouvel ordre impérial ? .

Comment ne serait-elle pas inquiète, elle qui, presque tout  au long de son histoire,   a combattu  les empires ,  d’entendre Barroso  dire :  « parfois j'aime comparer l'Union Européenne en tant que création, à l'organisation des empires. », même s’il ajoute qu’il s’agira du  « premier empire non impérial » (1). De quelque manière que cela soit dit,  il n’est en tous les cas pas dans la vocation de la construction européenne de  substituer à la variété colorée de ses personnalités nationales, la grisaille d’  un soft power bureaucratique.

Loin de se replier sur elle-même, la France, en se souciant de son identité, ne fait que défendre, comme elle l’a toujours fait,  l’identité  de l’Europe.

 

 Roland HUREAUX

 


 (1) Conférence de presse à Strasbourg ; 10 juillet 2007,


 

 

  

 

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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 08:37

Après l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne

Parmi les patriotes que nous sommes,  beaucoup, pourquoi ne pas  l’avouer ?  ont pensé que la mécanique  supranationale  de la Constitution européenne   calerait avant d’aller jusqu’au bout. 
La cause nous paraissait entendue après le double référendum négatif de mai-juin  2005,  en France et aux Pays-Bas.

Quand fut  mis en chantier le traité de Lisbonne, clone de la défunte Constitution, même illusion : le refus irlandais, les difficultés polonaises,  la décision du tribunal constitutionnel de Karlsruhe tendant à  préserver la souveraineté du Parlement allemand, le blocage  obstiné  du traité par   Vaclav Klaus, président de la République tchèque,  la perspective d’un référendum britannique nous avaient  laissé espérer jusqu’ au dernier moment que l’affaire capoterait.

Considérant à juste titre que ces consultations partielles  exprimaient l’hostilité de la  plupart de peuples d’Europe au processus  d’intégration en cours, nous   pensions naïvement  que, dans une  Europe aux fortes traditions démocratiques, les peuples auraient en définitive  le dernier mot.

Et bien non !  Nous nous sommes trompés.   En cette fin de 2009, le traité de Lisbonne entre en application. 

On pourra certes se consoler  encore en considérant que  les grands pays gardent  la maitrise des orientations essentielles (ou de l’absence d’orientations !)  : plan  de relance, politique étrangère, nomination des personnalités clef de l’Union.  La France et l’Allemagne ont ainsi  imposé ,  en application du traité de Lisbonne, un président de l’Union européenne  honnête mais  falot  Herman Van Rompuy  ( dont l’absence sur la scène intérieure risque de coûter cher à la Belgique ) et un  haut-représentant  aux affaires étrangères,    Catherine Ashton, femme de cabinet sans légitimité démocratique,  dont on peut se demander si les  Britanniques ne l’on pas désignée  pour  ridiculiser la fonction.

Mais là aussi, il ne faut pas se réjouir trop vite.  Car   ce qu’il ya de plus   redoutable dans la machine  européenne se situe au  niveau intermédiaire, celui où règne en maître la commission. Une commission  beaucoup plus puissante depuis  que l’Europe se fait à 27.

Le succès  final  du processus de ratification du traité de Lisbonne  a montré que, malgré tous les obstacles, l’hydre bureaucratique bruxelloise étendait ses tentacules  de manière inexorable et  que, forte de sa puissance administrative, de sa patience et du caractère dispersé et  intermittent  des résistances, elle  finissait , comme   toute machine  idéologique,  à arriver au but qu’elle s’était fixé.   

Or c’est au niveau de la   bureaucratie  qu’il y  a lieu de craindre les effets de la ratification.  Après avoir connu  plusieurs  années de  morosité, liées aux résistances  des peuples,   la  bureaucratie   européenne vit aujourd’hui   dans   l’euphorie.  La signature du traité de Lisbonne a libéré sa  volonté de puissance.

Longtemps frustrés, les technocrates   de Bruxelles  veulent à présent mettre des bouchées doubles pour achever  le processus d’intégration. La directive Bolkestein,   aux effets si déstabilisateurs  sur  le marché du travail, un  temps  gelée, entre   en application. Forte de la création d’un ersatz de  ministère des affaires étrangères, la Commission a commencé  à recruter  5000 diplomates   qu’elle déploiera  à travers le monde, à l’égal d’un Etat. Ce  nouveau   réseau diplomatique  ne manquera pas de dévaluer   les ambassades des pays membres.  A la première contrainte budgétaire, un  gouvernement français  d’orientation européiste pourrait   tirer  prétexte de son  existence pour alléger notre propre dispositif, dont l’étendue  fut longtemps un facteur   de rayonnement pour notre pays. Les Pays-Bas y pensent  déjà.

Le traité de Lisbonne a d’importantes conséquences en matière de justice et de sécurité et donc  de contrôle de l’immigration : dans  ces   domaines, les décisions pourront être prises à la majorité.   La formation de policiers européens est à l’étude.  Ne doutons pas que Bruxelles se précipitera  pour occuper ces nouveaux territoires où pourtant elle est loin d’avoir fait  ses preuves

Le travail d’unification des normes de toutes sortes,  en application de l’Acte unique de 1987,  destiné à parachever  le marché intérieur,  va  se poursuivre.

En matière agricole, les crises du lait et celle des fruits et légumes ont montré le caractère impitoyable de la mécanique bruxelloise dès lors qu’il s’agit d’écraser les  petits et les dégâts du tout-marché qu’elle cherche à instaurer. Pourtant la commission a fait circuler un mémorandum destiné à redéployer  vers d’autres secteurs les dépenses de régulation des marchés agricoles, lesquelles  seraient réduites  de 60 à 30 % du budget communautaire. Heureusement, une offensive française relayée par l’Allemagne semble  faire échec à ce plan. Pour combien de  temps ?

Bien que  le coup vienne de   Strasbourg  et non de    Bruxelles, la décision de la Cour européenne des droits de l’homme, au mépris du  principe de subsidiarité et du souhait  de la majorité de Italiens ,  d’interdire les crucifix dans les écoles d’ Italie,  montre jusqu’à quel point l’idée d’un droit abstrait , désincarné, étranger à  la volonté des peuples,   fait son chemin.

 La manière dont le président du Parlement européen a tenté d’empêcher de  parler Nigel Farage,  brillant député britannique eurosceptique,   montre le climat d’intolérance qui règne plus que jamais dans une  machine désormais remise sur les rails.

A ce regain d’activisme bruxellois, répond une soumission grandissante des administrations nationales pour lesquelles le droit  européen est devenu, en France au moins, la loi et les prophètes. Le Conseil d’Etat vient de décider que les directives européennes étaient immédiatement exécutoires avant même leur inscription  dans le droit national. C’était déjà la position – contestable - de la Cour de justice européenne mais pas encore celle des juridictions  nationales.  Le  Parlement français, qui n’a même plus à intervenir, se  trouve ainsi  un peu plus dévalué.

En  réussissant à mettre en œuvre le traité de Lisbonne malgré la volonté de peuples, la machine européenne   a franchi un pas dont nous ne mesurons  peut-être pas encore   les conséquences. Quelque part, l’Europe est  désormais sortie  du « cercle de la démocratie ». L’étonnante « investiture » de Herman van Rompuy par le groupe de Bilderberg a valeur de symbole. Cette capacité d’arriver à ses fins en contournant  tous  les obstacles   est typique d’un régime idéologique, appliquant la maxime    de Lénine : « deux pas en avant, un pas en arrière ».  Jusqu’ où nous mènera cette  machine infernale  en marche, dès lors qu’elle a démontré qu’elle pouvait passer outre avec succès à  la volonté populaire clairement exprimée ? Nul ne le sait.

Que l’Europe ne compte plus beaucoup de vais croyants ne doit  pas nous rassurer. Hannah Arendt  a montré comment les régimes idéologiques continuaient longtemps à fonctionner alors même que leurs cadres avaient perdu la foi.  Leurs bureaucrates  n’en étaient même que plus impitoyables.

Nous émettions l’hypothèse dans un ouvrage paru il ya dix ans (1)  qu’il y avait entre un régime véritablement totalitaire et le système idéologique européen  la différence d’un  étang revêtu d’une  couche de glace  épaisse et d’un autre où seulement flotteraient quelques plaques éparses.   Mais on sait qu’il suffit que la température  baisse de quelques degrés pour que  celles-ci se soudent entre elles et que tout  l’étang soit gelé.


                                   Roland HUREAUX 

1.       Les hauteurs béantes de l’Europe, François-Xavier de Guibert, 1999, reed. 2007

 

 

 

 

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