Lundi 9 novembre 2009

 

A entendre les éloges funèbres, Claude Lévi-Strauss, aujourd’hui unanimement encensé, aurait été le plus politiquement correct des philosophes : antiraciste  avant l’heure,  anticolonialiste, promoteur des civilisations « premières »,  quelle meilleure référence ?

Il est certes incontestable qu’il défendit l’idée, fondamentale dans son œuvre,  que les cultures dites primitives sont aussi complexes que les cultures modernes. 

A cette figure d’hagiographie, les  fines bouches objectent cependant tel ou tel propos de jeunesse sur l’inégalité des races ou paraissant  hostile à l’islam. Mais avant  1945 -  cela est complètement oublié aujourd’hui -   ,  dans presque  toutes  les familles politiques et pas seulement les pro-nazis,  il était naturel de parler de race et  de s’interroger sur leur éventuelle inégalité. C’est à partir de la catastrophe hitlérienne  que  les mentalités changèrent  et encore très progressivement.  Lévi-Strauss  était  d’ailleurs resté plutôt discret sur ces questions.   

Ce n’est en tous les cas pas pour cela mais pour une toute autre raison qu’il fut considéré dans les années soixante comme  un fieffé réactionnaire.   

Connu seulement des spécialistes, Claude Lévi-Strauss  a passé la rampe de la célébrité, au moins dans le grand public cultivé,  quand fut lancée,  vers 1966, la mode du « structuralisme ». Il s’agissait au départ d’une expression journalistique, comme plus tard les « nouveaux philosophes »  regroupant de manière approximative des penseurs qui ne se connaissaient pratiquement  pas et dont les préoccupations étaient en réalité fort  différentes.

Lévi-Strauss avait tiré de la linguistique de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916)  l’idée  que les phénomènes humains sont organisés comme des systèmes ( structures),  de telle manière que si on bouge tel élément  - d’une langue pour Saussure, d’un système de parenté ou de représentations mythologiques pour Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté, 1949)  - ,  c’est tout le système qui est affecté et pas seulement la pièce que l’on a bougée. Cela  parce que les  différents aspects de telle ou telle  réalité  humaine sont reliés par des logiques invisibles  qui expliquent ce genre d’effets, dits « effets de structure » : un peu comme quand on  modifie  l’un des quatre angles d’un parallélépipède, les trois autres en sont automatiquement affectés.

A Saussure  et Lévi-Strauss furent rattachés le psychanalyste  Jacques Lacan , qui lui aussi travaillait depuis longtemps mais n’était pas encore  très connu, lequel  allait répétant que « l’inconscient est structuré comme un langage », et   Michel Foucault qui montra dans  Les mots et les choses  (1966)  comment des éléments apparemment étrangers d’une même période de la culture   ( son analyse du XVIIe siècle français fut exemplaire ) étaient  reliés par des analogies secrètes  qu’on pouvait aussi qualifier de structures. Théorisant le structuralisme, Foucault  dit également  que l’étude de l’homme passe désormais par différents sciences humaines dont chacune construit  son objet à sa manière,  produisant un éclatement de la notion d’ « homme », désormais dépourvue de sens.

Il n’y eut pas d’économiste structuraliste mais l’économie de marché  fonctionne de manière si évidente selon une logique structurale que personne ne ressentit alors  le besoin de le relever.  

Tout cela était-il de nature à  provoquer la controverse, voire la  haine ? Oui, parce que les marxistes - dont on a oublié  l’hégémonie    idéologique   au cours des années soixante, mai 68 compris, supérieure  peut-être à ce qu’elle avait été au sortir de la guerre – virent dans le lancement  du structuralisme un nouvel artifice inventé par la bourgeoisie pour contrer le marxisme.  Pourquoi ?

Parce que le marxisme-léninisme standard  reposait sur l’idée d’une infinie plasticité de la nature humaine :  sinon comment prétendre sculpter l’homme nouveau du communisme ? Ce dogme avait conduit Staline  à soutenir, contre toute raison, les biologistes anti-mendéliens  et anti-darwiniens Mitchourine et Lyssenko. Lié à cette plasticité, le primat de l’histoire sur la structure : c’est dans un processus historique concret que l’homme se produit  lui-même sans être entravé par des structures prédéterminées. Or, personne n’avait  osé le dire  explicitement,  tant cela eut paru une grossièreté  (seul, un peu plus tard,  Edgar Morin  s’y risqua dans  Le paradigme perdu, 1973) :  le structuralisme ressuscitait l’idée de quelque chose comme une nature humaine. Pour Lévi-Strauss, il n’y avait  certes  pas un seul système de  parenté, de type monogamique occidental (c’est en cela qu’il était « tiers mondiste ») mais tous les systèmes de parenté n’étaient  pas pour autant possibles. L’humanité a dressé de manière inconsciente  une sorte de tableau de Mendeleieff  des systèmes de parenté   et elle  est condamnée à naviguer  de l’un à l’autre, sans échappatoire. Même chose pour Lacan : la castration du désir œdipien primitif est une constante de l’homme, un destin originel auquel nul n’échappe. Le pessimisme de Lacan – prolongement de celui  de Freud -, était exprimé en termes suffisamment cryptés pour qu’un public soixante-huitard avide de nouveautés mais ne comprenant pas bien ce qu’il disait lui fasse une  ovation. Seul Gilles Deleuze (L’Anti-Œdipe, 1972) saisit  combien cette pensée pouvait être « réactionnaire » car désespérante pour toute idée de progrès.  Les linguistes découvrent eux aussi des règles permanentes qui régissent l’évolution des langues. La pensée de Foucault est en revanche moins nette sur ce sujet : on n’a jamais su le statut épistémologique des concordances qu’il mettait au jour  à telle ou telle époque.  

Tandis que les intellectuels communistes officiels  se déchaînaient contre la vague  structuraliste,   il  y eut de tentatives de synthèse entre le marxisme et le structuralisme. Un anthropologue aujourd’hui oublié,  disciple de Lévi-Strauss et soigné par  Lacan,  Lucien Sebag,  s’y essaya dans un brillant essai justement appelé  Marxisme et structuralisme  (1964). Peut-être conscient d’une impasse, il se suicida l’année suivante.   

Mais l’homme qui se trouva, bien malgré lui, au carrefour des deux courants de pensée fut Louis Althusser. Il était à la vérité plus marxiste que structuraliste et  surtout influencé par Bachelard, mais en considérant qu’une configuration économique et sociale donnée était une réalité    globale dont    toutes les parties  étaient solidaires, il a paru faire une lecture structuraliste  du marxisme. Cela  lui valut une solide méfiance du  parti communiste. Il fut en revanche le maître à penser des premiers maoïstes mais pour une toute une autre raison : Althusser considérait que le mode de pensée idéologique ( par opposition au mode de pensée scientifique) ne s’arrêtait pas avec la révolution mais que dans une première phase,   le pouvoir « prolétarien » avait  besoin d’une idéologie  pour se consolider , une théorie qui justifiait à bon compte tous les délires,  tant staliniens que maoïstes,  à un moment où le parti communiste  dénonçait au contraire le « culte de la personnalité ».

Claude Lévi-Strauss, dont le nom fut utilisé bien malgré lui dans ces querelles germanopratines, se tint largement sur la réserve. D’abord parce qu’il était souvent  sur le terrain, ensuite parce que son tempérament distant et le souci de la rigueur scientifique le tenaient naturellement   éloigné des tumultes de  l’agora.

Roland HUREAUX

 

Par france
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Lundi 9 novembre 2009

 

 

Beaucoup ont fait il y a quelque temps, le parallèle entre l’altercation du préfet Girot de Langlade avec les employés chargés des  contrôles de sécurité à Orly  et les propos dérobés à son ministre Brice Hortefeux. Le premier sous l’effet du stress, le second, au contraire, de la décontraction se seraient laissé aller à des propos racistes. Situation d’autant plus cocasse que le second venait de sanctionner le premier pour cela. Et dont la leçon est que  pour ne pas se laisser aller à des   propos inconvenants, il ne faut être ni trop stressé, ni trop détendu...

Mais c’est un autre parallèle que nous voudrions faire : entre l’affaire Girot de Langlade et la vague de suicides à France-Télécom, cette fois.

Le fond de l’affaire se résume dans les deux cas en un mot devenu le sésame de la réforme de l’Etat et des entreprises autrefois publiques : l’externalisation.

Cela veut dire que, de plus en plus, pour faire des économies, l’Etat ou les entreprises achètent tel ou tel service   à un prestataire extérieur au lieu de l’assurer eux-mêmes « en interne »  au moyen de leur personnel.   

Tant qu’il s’agissait de services banalisés, personne ne s’offusquait que la Sodhexo ou une autre société de restauration  fournissent les repas aux cantines des écoles ou des administrations ou que   l’entretien des pelouses des casernes soit confié, depuis qu’il n’y a plus de « bidasses » pour l’assurer,  à une société de « parcs et jardins ».

Mais c’est une loi de toute bureaucratie  que quand elle adopte une logique, elle la poursuit les yeux fermés aussi loin que possible. C’est ainsi que  le principe de l’externalisation a été récemment étendu à des activités naguère tenues pour régaliennes.

Le contrôle de sécurité des voyageurs qui montent dans les avions, autrefois effectué par les employés d’Aéroport de Paris ou la police de l’air et des frontières,  sont désormais confiés à  sociétés de sécurité. Que pour des raisons de coût ces sociétés recrutent largement parmi les immigrés récents, venus de pays où la culture ne donne pas la même valeur au temps,  peut énerver des cadres supérieurs à la bourre et  fonder tel ou tel rapprochement fâcheux avec le fonctionnement des aéroports d’  autres latitudes.  

Le recours massif à des sociétés de sécurité est en train s’étendre  à la conciergerie des palais nationaux. Certes, la garde républicaine ne se dessaisira pas de sitôt de la garde de l’Elysée,  mais les autres ministères ont commencé à prendre cette voie. Il est vrai que  les gendarmes, plutôt bien payés, coûtaient fort cher et il valait mieux qu’ils soient sur le terrain,  mais un corps de l’Etat dédié et moins coûteux ne ferait-il pas  l’affaire ?

France Télécom a déjà  externalisé beaucoup de choses : non seulement  l’annuaire électronique Pagesjaunes, qui   était il y a peu entre les mains d’une société américaine,  mais surtout le service de renseignements téléphoniques. Tenue par  la commission de Bruxelles de faire jouer la concurrence, la société a éclaté le vieux « 12 » d’heureuse mémoire, en une multitude d’  opérateurs  en concurrence. Toujours à la recherche des coûts salariaux les plus bas, ces sociétés  ont, grâce aux miracles du télétravail, installé leurs  centres de renseignement à l’île Maurice, au Maroc ou au Vietnam. Un personnel  hâtivement formé à parler un français à peu près sans accent mais qui ne connaît pas forcément la géographie de la France ( il m’est arrivé d’avoir à  préciser que le Havre s’écrivait avec un H) répond à la place des opérateurs de France Télécom d’autrefois. C’est  tant mieux pour les pays en cause  où l’emploi est une denrée rare ou pour la société qui améliore ses marges, c’est  généralement tant pis pour l’usager, moins bien servi, c’est surtout tant pis pour les employés de France Télécom qui sont alors « redéployés » ou font l’objet de « plans sociaux ». L’entreprise poursuivant son propre désossement, nul, dans son personnel, ne peut dire aujourd’hui qu’il y est à l’abri d’une externalisation de son service. Une des raisons du malaise profond qui y règne et de la vague de suicides qui s’y produit.

Et en effet, l’externalisation des services publics  peut aller très loin : qui sait si La Poste, quand elle aura un statut d’entreprise privée,  ne   remplacera pas  ses facteurs par des sociétés de distribution auxquelles  elle livrera le courrier tous les matins ?

Il ne faut pas s’imaginer que les hautes sphères de l’Etat  ou les établissements publics qui en dépendent, grouillent  de  grands esprits   habitués à résoudre des situations  complexes. Pour y percer, il faut être d’abord  en phase avec les dernières modes. Depuis quelques années, brillera, celui qui, face à tout problème, répète comme un perroquet : « privatisation, externalisation ».

La dernière trouvaille dans le genre est l’ « externalisation de la fonction propriétaire » : le ministère de la défense se prépare ainsi  à  vendre l’ensemble de ses locaux parisiens pour ensuite les louer à la société qui les achètera. En attendant d’entrer dans un ministère tout neuf, dira-t-on. Mais ce dernier doit être, aux dernières nouvelles, construit par une société privée  qui percevra une redevance. Vendre les immeubles pour ensuite les louer est une pratique qui se répand dans l’Etat et les établissements publics. Il  s’agit là, qui ne l’a deviné ? d’ une astuce à quatre sous pour cacher que l’endettement public est plus grave encore que ce que disent les chiffres officiels. On notera aussi qu’avec un tel client, l’investisseur qui s’engagera dans une telle opération ne  courra pas beaucoup de risques. De quoi attirer les fonds de pension d’outre-Atlantique. Les grandes banques ne manquent pas d’agents dans les cabinets ministériels pour pousser à la roue. Quand ces fonds  seront-ils propriétaires du Palais-Bourbon, de l’Elysée, du musée du Louvre qu’ils loueront à bon prix à l’Etat français ? Les paris sont ouverts.

La logique de l’externalisation  se trouve à l’origine des péripéties rocambolesques du Clémenceau.  Pendant que nos chantiers de Bretagne étaient en roue libre, l’application de ce principe  a conduit à en confier le démantèlement à un chantier indien. On connaît la suite : l’Inde refuse, le vieux navire  fait piteusement demi-tour, erre un moment tel le Hollandais volant, puis  finit par accoster pour y recevoir le coup de grâce  dans un chantier anglais.

Malgré ces déconvenues, aucun bilan d’ensemble de l’externalisation n’a été fait. Les économies générées sont-elles considérables ou relativement faibles ? Quel est l’impact sur la qualité du service public ? Ne faudrait pas marquer d’une ligne rouge la frontière entre les services courants qui peuvent être fournis par un prestataire extérieur et le noyau dur du service public qui doit être l’apanage de l’Etat , quitte à en réorganiser les modalités ? Pour le moment l’affaire est taboue car le mot d’ordre est à l’externalisation. Si les désespérés de France-Télécom ont contribué à ce que la question soit posée, ils ne seront pas morts pour rien.     

Roland HUREAUX

Par france
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Lundi 9 novembre 2009

   

 

En inventant l’efficace slogan « Travailler plus pour gagner plus », Nicolas Sarkozy avait  su rallier à lui une catégorie de Français dont on peut se demander si elle ne sera pas en définitive sa principale victime.

Quelle catégorie ?  Pas ceux qui ne travaillent pas, assistés de différents régimes  (chômage,  RMI, allocations d’adulte handicapé etc.), ni  ceux qui n’ont pas besoin de gagner plus. La cible de ce slogan n’était  pas  non plus d’abord  les « cadres supérieurs et professions libérales » qui n’ont pas attendu le sarkozisme  pour savoir qu’on pouvait gagner plus en ayant plus de clients, de patients, en consultant davantage ; tout au plus pouvaient –ils espérer que   l’impôt sur le revenu écrêterait moins  leurs gains : comme le bouclier fiscal ne leur profite que peu, il sont déchanté. .

La cible principale, c’était  l’armée des travailleurs moyens ou pauvres, ceux qu’on appelait autrefois la classe ouvrière, mais qui comprend aussi beaucoup d’employés, la plupart des agriculteurs et des artisans. Tous ceux –là sont les premiers touchés par l’érosion  progressive du   pouvoir d’achat au cours des dernières années et par les conséquences de la crise : fermetures d’usines, crise agricole etc. 

Ils  sont doublement  frustrés : de ne pas arriver à joindre les deux bouts, de voir que le niveau de vie de beaucoup d’assistés qui, eux,  ne travaillent pas, les rattrape ou même les dépasse.

Cette catégorie sociale, occultée dans les  préoccupations des élites politico-médiatiques par celle des  « exclus » proprement dits : chômeurs de longue durée, SDF, sans-papiers etc., aucun parti politique ne s’y était vraiment intéressé. Les sociologues ne l’ont  découverte que récemment. Les  familiers des campagnes électorales savent pourtant combien ses doléances  occupent  la première place  dans les réunions de quartier.    

En réhabilitant la valeur travail,  Nicolas Sarkozy fut le premier  à  prendre en compte cette sensibilité.    Il en fut récompensé en 2007,  arrachant une partie de cette clientèle à la gauche ou au Front national.

Que les intéressés n’aient pas obtenu grand-chose et soient   même durement frappés par la crise,   quoi d’étonnant ?  On sait quel est le lot des promesses de campagne : se souvient –on encore de  celle de « réduire la fracture sociale » ? Favoriser l’ouverture des magasins le dimanche ne leur apportait rien.   La défiscalisation des heures supplémentaires pouvait être à la rigueur une solution pour les petits salariés  en  situation de surchauffe ; elle ne l’est  naturellement  pas en temps de récession.

 

Victimes de la taxe carbone et de la suppression de la taxe professionnelle

 

Mais ce que les intéressés n’attendaient  sans doute pas, c’est d’être la principale victime  de deux mesures phares de la rentrée : la taxe carbone et la suppression de la taxe professionnelle.

La taxe carbone ne touchera pas trop ceux qui ne sortent pas de chez eux, hormis les personnes âgées qui n’ont pas les moyens ou l’ardeur de rénover leur installation de chauffage,  pas davantage les traders  de l’Ouest parisien  qui se rendent au  bureau  en vélib’ ! Qui touchera-telle d’abord ?  Les agriculteurs et la plupart des artisans  (on leur promet des détaxations, à voir...), les salariés contraints d’habiter loin de leur lieu de travail soit parce qu’ils n’ont pu acheter  leur logement   que loin des villes centre, soit parce que, en situation de précarité ou d’intérim, ils ont du accepter  un emploi éloigné de leur domicile. Les vrais pauvres, comme l’a montré une étude récente, ne sont plus dans la couronne parisienne, ils sont dans les villages de la périphérie de l’Ile-de France, quelquefois dans l’Oise, le Loiret, l’Eure-et-Loir etc. et aussi dans les départements ruraux particulièrement touchés par les délocalisations.

La suppression de la  taxe  professionnelle ne devrait pas avoir d’effets sur les particuliers avant 2012  puisque jusqu’ là l’Etat  promet  de compenser    le manque à gagner des collectivités locales. Mais au-delà ? Les dépenses des dites collectivités, qui ont beaucoup embauché et  titularisé du personnel - et emprunté -  au cours des dernières années sont très peu élastiques à la baisse :   le prélèvement dont seront allégées les entreprises sera transféré vers les ménages redevables de la taxe foncière et de la taxe d’habitation. Alors que la moitié des foyers français est exonérée de l’impôt sur le revenu, presque tous payent la taxe d’habitation et tous les  propriétaires, grands et petits,  soit 70 % des ménages, payent l’impôt foncier.  Parmi ces derniers  beaucoup de petits revenus : salariés ayant acheté leur maison à crédit,   retraités   à qui  leur maigre   retraite  ne permet plus de payer les charges d’une maison pour l’acquisition de laquelle ils se sont privés toute leur vie.  

L’alourdissement extravagant de ces impôts dans une partie des communes – des départements et des régions - au cours des dernières années ( résultat d’une décentralisation débridée) fait que beaucoup de propriétaires payent l’équivalent d’un loyer en taxes  et que certains , essoufflés, déménagent dans un logement plus petit ou une commune moins imposée. Il est notoire que c’est dans cette catégorie d’impôts que les difficultés de recouvrement  sont les plus grandes 

Comme l’impôt sur les portes et fenêtres – ancêtre de la taxe d’habitation -  instauré par l’Assemblée constituante en 1790  avait eu au XIXe siècle l’effet désastreux  de pousser les Français à construire avec des ouvertures les plus petites possible, le poids des impôts locaux   pousse aujourd’hui les Français à habiter de plus en plus petit.

Témoins amers des effets bénéfiques du bouclier fiscal pour les uns, du RSA (qu’il est question d’étendre aux moins de 25 ans) pour les autres, les petits salariés se diront sans doute que malgré les belles envolées tendant à réhabiliter le travail, ils continueront d’être les oubliés d’une  République  ploutocratique et compassionnelle  mais de plus en plus dure à ceux qui triment.


Roland HUREAUX

 

 

Par france
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Lundi 9 novembre 2009

Les affaires  qui ont perturbé la rentrée,  le procès Clearstream, le projet de placer Jean Sarkozy à la tête de  l’EPAD,  les confidences de Frédéric Mitterrand,  semblent  s’apaiser, au moins provisoirement.  

Beaucoup de Français auraient volontiers passé au gouvernement ces soubresauts  s’ils avaient eu le sentiment que le coche allait dans la bonne direction, que d’authentiques et utiles réformes étaient en préparation.

Or la présente rentrée parlementaire est loin d’offrir une telle perspective.

Aucun parmi les  grands projets en chantier : la taxe carbone, la suppression du juge d’instruction, la réforme des collectivités locales, celle de la taxe professionnelle, qui ne soit à la fois plein de périls pour le gouvernement et  contestable quant au fond.

La  taxe carbone est très impopulaire. Elle est également  inutile -  sauf pour renflouer un budget lourdement déficitaire – et dangereuse. Inutile car la France ne produisant que 1%  du carbone mondial, cette taxe,  qui d’ailleurs ne réduira l’émission qu’à la marge, n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, faute que les grands pollueurs de la planète la mettent aussi en place. Elle est en outre injuste   parce qu’elle va frapper d’abord les catégories  les plus défavorisées : non pas les  assistés, mais les « travailleurs pauvres » : agriculteurs, artisans, ouvriers et petits employés obligés de faire des dizaines de kilomètres pour aller au travail et  que le coût de l’immobilier a obligés à se loger loin des centre-ville,  personnes âgées à qui leur  maigre retraite ne permet pas de rénover leur chauffage etc. Dangereuse car elle va encore altérer la compétitivité française qui n’avait vraiment pas besoin de ça.  

La suppression du juge d’instruction  défavorisera  les victimes  qui n’auront pas,  dans les cas où la police manquerait de zèle, les moyens de payer un détective pour instruire les affaires. Concentrant les pouvoirs entre les mains d’un procureur aux ordres du gouvernement, elle affaiblit  la « justice républicaine ».

La réforme des collectivités locales  qui heurte beaucoup d’intérêts politiques  établis, ne passera sans doute  qu’au prix de concessions qui  aboutiront, non point à un dispositif plus simple et moins cher, son  objectif de départ,  mais, selon un schéma déjà rodé en la matière, à tout le contraire : une nouvelle « usine à gaz »  plus compliquée et  plus coûteuse. Il est d’ores et déjà prévu que les futurs conseillers territoriaux percevront des indemnités plus importantes que les conseillers régionaux et généraux actuels. On dit aujourd’hui que leur nombre sera  réduit mais qu’en sera–t-il in fine ? Sans aller jusqu’à sa suppression come le prévoyait le rapport Balladur, la réforme va achever de vider de sa substance l’entité communale, la plus ancienne des institutions françaises, lieu par excellence de la démocratie de proximité. La suppression de la taxe professionnelle sans réduction des dépenses correspondantes ne changera rien à la charge globale

Dans tous les cas, on trouve à la fois  un vrai problème, une analyse insuffisante de ce problème, fondée sur des  clichés,  et dans deux cas au moins,  le  recours à des modèles étrangers tenus stupidement pour  meilleurs avant tout examen.

Il y a un vrai problème de pollution au carbone – même si le débat devrait être également ouvert à ceux qui pensent que ce  n’est pas là la  vraie cause  du réchauffement climatique. Mais l’approche punitive  -  toujours plus de réglementation  et de taxes -   dans laquelle se complait, à la suite Nicolas Hulot,  une partie des  écologistes, risque de dégoûter l’opinion de tout effort,    alors qu’il y aurait tellement mieux à faire   pour diminuer l’émission de carbone : mettre de l’ordre dans la jungle du marché des économies d’énergie, mieux informer l’opinion des avantages fiscaux existants etc. .

Il y a un vrai problème du fonctionnement  de l’instruction judicaire. Rappelons-nous toutefois que la malheureuse affaire d’Outreau a  non pas précédé mais suivi la dernière réforme destinée à résoudre ce problème : l’instauration du juge des libertés et de la détention. Déjà un problème mal analysé avait conduit à une réforme contre-productive !  La redéfinition des rapports du juge d’instruction et de la police,  la nomination de juges plus expérimentés, le recours partiel à la collégialité, une révision de notre pratique de la détention préventive eussent  été  des mesures  plus adaptées que la suppression pure et simple  de ce  maillon essentiel de notre système judiciaire. La justice américaine qui ne le connaît pas présente des dysfonctionnements assez graves pour qu’on ne la prenne pas en exemple. Quant à la justice anglaise,  souvenons-nous de  l’affaire des « six de Birmingham » qui firent vingt ans  de prison, sur une fausse accusation de terrorisme, à la suite d’une enquête de police manipulée ? Pire qu’Outreau.

Il y a aussi un problème de la lourdeur et du  coût de notre structure locale. Mais le nombre d’échelons administratifs est aussi élevé en Allemagne et aux Etats-Unis  que chez nous. Seule l’Angleterre a fait un réel effort de simplification au temps de Margaret Thatcher, effort sur  lequel  Blair est en partie revenu.  On confond la prolifération  verticale des niveaux avec la prolifération horizontale des communes mais celles-ci, largement administrées sur la base du bénévolat, coûtaient  très peu avant que le gouvernement y ajoute de force des échelons intercommunaux dispendieux. La  principale question  n’est pas abordée : c’est la  liberté, unique en Europe, qu’ont les collectivités locales d’engager des dépenses nouvelles.

Il y a enfin un vrai problème des charges qui pèsent sur nos entreprises. Mais si l’enveloppe de la taxe professionnelle demeure la même, cela veut dire que certains payeront moins mais  d’autres plus. On nous   promet que les  entreprises de production seront gagnantes. Tant mieux, mais il y aurait tellement  plus à faire.

S’ agissant des charges des entreprises, ce gouvernement qui se présente comme réformateur n a pas osé jusqu’ici réaliser la seule grande réforme qui s’impose si l’on veut sauver du désastre notre production  industrielle et agricole : l’instauration de  la TVA, bien mal nommée « sociale ». Ce n’est pas électoral,  dit-on. Jusqu’à ce qu’un   président  grand pédagogue sache expliquer les yeux dans les yeux aux Français qu’ils n’ont rien à y perdre, y compris dans leur niveau de vie, et tout à y gagner. Il ne s’agit en effet nullement  d’un transfert de charges des entreprises vers  les consommateurs, ni d’un moyen de sauver la Sécurité sociale. Il s’agit d’un transfert de charges des entreprises françaises qui vendent à l’étranger vers les entreprises étrangères  qui vendent en  France. Et tant qu’à faire,  pourquoi ne pas financer sur la même base, outre la sécurité sociale, la taxe professionnelle ?  L’Europe ne voudra pas,  objecte-t-on.  Mais l’Allemagne l’ a bien  obtenu et c’est une des raisons pour lesquelles sa balance est excédentaire et non déficitaire comme la notre.  La TVA sociale est la seule solution alternative à une sortie de l’euro  si l’on veut que notre compétitivité soit rétablie.   

Cet agenda mal conçu, mal ficelé, fait de réformes ni faites ni à faire,  nous promet des mois de cafouillage, de négociations, dans le genre de ce qu’on a connu avec la loi HADOPI ou le  travail du dimanche,  pour finir peut-être par une invalidation par le  juge constitutionnel. Il n’est pas sûr que le coût politique de ces réformes pour le gouvernement ne soit pas  au bout du compte  plus élevé  que celui des affaires de la rentrée. Il est probable en tous les cas qu’elles coûteront plus cher à la France. 



Roland HUREAUX 

Par france
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Lundi 9 novembre 2009

Le caractère passionnel propre à toute combat électoral, aggravé lors des dernières élections européennes par  les fatales divisions du camp des patriotes (un mot que nous  préférons  à celui de souverainistes),  mais aussi  l’amitié qui me lie aux  deux contradicteurs,  m’ont amené à différer le commentaire  que je voulais  faire de   l’article de Bernard Seillier paru dans  La Nef de mai 2009 sur la notion de souveraineté   en réponse à un article de  Paul-Marie Coûteux.    .

Je partage l’avis de Bernard Seillier sur beaucoup de points, en particulier l’idée que l’Europe est  notre espace commun et que le légitime souci de la souveraineté nationale ne saurait faire de nous des europhobes ou  nous détourner du souci de promouvoir par les moyens adaptés une Europe prospère et unie, forte et libre, ce qui ne veut naturellement pas dire supranationale. Ce fut  d’ailleurs là   un des grands messages laissés par celui que l’archiduc Otto de Habsbourg a qualifié come un des pères de l’Europe, Charles de Gaulle.

Il est certain aussi que les gouvernements, quels qu’ils   soient, ne sont pas par-delà  le bien et le mal, ne se situent pas au-dessus de la loi morale et qu’ils doivent soumettre l’exercice de leur  pouvoir à une règle qui les transcende, à commencer par le souci du bien commun et du droit naturel.  Paul-Marie Coûteaux a-t-il d’ailleurs dit autre chose ? Je n’ai pour ma part jamais compris que le  souverainisme, trop souvent caricaturé, soit  autre chose que l’attachement à la souveraineté nationale. Or celle-ci n’est  ni « illusoire »  ni  « hérétique ».

  

Ni illusoire

 

Illusoire ?  Hannah Arendt a montré que tous ceux qui ont au XXe siècle   tenté de supprimer les libertés pour les broyer dans les machines totalitaires, ont commencé par en nier l’existence philosophique.  L’homme, disaient-ils, n’est que  le produit de sa classe sociale ou de sa race, sa liberté n’est qu’illusion.

Je me souviens d’avoir un jour  rencontré  un vieux maréchaliste qui disait à la cantonade qu’aucun Etat n’était vraiment libre, ce qui tendait à excuser le régime qu’il voulait défendre – et dans la foulée, la construction européenne. Je lui demandai : « Vous dites que les Etats ne sont pas libres .Et les individus le sont-ils ? »  - « Pas davantage » me fut-il répondu ? Si on nie la liberté des communautés, comment reconnaître celle des individus ?  Je suis sûr que cette philosophie holiste n’est pas celle de Bernard .Seillier.

Bien entendu les gouvernements concluent  des pactes qui les lient. Mais ils ne les concluent pas comme les individus. Aucune autorité ne vient au-dessus d’eux,  en leur lieu et place,  juger de la   manière  dont ils respectent  ces pactes,  ni leur en imposer par la force   le respect. Ces pactes, ils les honorent  comme ils peuvent, rebus sic stantibus  selon la formule du droit international,  et sans jamais perdre de vue les intérêts de leur peuple ; si ceux-ci leur commandent  un jour  de les dénoncer, ils doivent être en mesure de  le faire. .

Pour cela, celui qui est responsable d’une nation doit garder les mains libres. Le Père Gaston Fessard, le théologien de la Résistance,  a  montré comment  le notion de « prince esclave » ( prince signifiant toute forme de  gouvernement , individuel ou collégial) était une contradiction en soi. Car si le prince est lié de quelque manière à une autorité supérieure à la sienne, qu’elle soit interne ou externe , fut-elle cléricale,  il ne saurait être disponible à 100 % à ce qui est sa seule mission : le bien matériel et spirituel de son peuple. Il sera conduit à obéir à  d’autres contraintes et son action ne saurait dès lors  être la même que s’il était libre. C’est ce qui fonda les  Capétiens à affirmer que « le roi de France est empereur en son royaume ». Cette exigence d’indépendance à l’égard d’intérêts  particuliers ou étrangers, vaut aussi  vis-à-vis de toute considération  idéologique. Un gouvernement,  quel qu’il soit n’a  pas pour finalité de réaliser un « grand œuvre », une grande  mission : construire le socialisme, faire l’Europe, étendre le libre-échange sur la terre. Il ne doit avoir en vue que les intérêts de son peuple. La souveraineté a donc une signification.

On prétendra limiter la souveraineté des Etats par le principe de subsidiarité, instaurant ainsi une sorte de grandiose hiérarchie des pouvoirs allant de l’ONU à la cellule familiale.  Même si Bernard Seillier  reconnait que l’Etat tient dans cette hiérarchie « une place particulière », il faut aller plus loin. Seul l’Etat , dit saint Thomas d’Aquin est une « société parfaite », ce qui veut dire pouvant être dans les cas limites auto-suffisant. Le principe de subsidiarité n’oblige donc les gouvernants  qu’à l’égard des autorités  de rang inférieur  et il se confond dès lors avec le respect des droits des individus mais aussi des collectivités propre à tout Etat soucieux de justice. Et comme l’a montré  John Laughland, ce n’est pas la philosophie politique qui détermine ces droits, c’est   l’histoire particulière de chaque peuple.

 

Ni hérétique

 

La théorie de la souveraineté nationale n’est pas non plus hérétique. Pour affirmer cela,  il eut fallu se référer à quelque texte. On ne voit pas lequel. Richelieu, cardinal de l’Eglise  romaine,  si soucieux de rectitude doctrinale,  aurait-il été hérétique ?

La souveraineté appartient à Dieu seul, dit-on.

Si on veut dire par là que  le pouvoir, qu’il soit  monarchique,  aristocratique ou   démocratique n’a pas  compétence  pour fonder  ou a fortiori changer la règle morale ou encore en affranchir les gouvernants ou qui que ce soit, nous sommes bien d’accord. Sachant que cette règle, permanente par définition, ne se confond pas avec telle ou telle de ces décisions  particulières   qui font le  quotidien de l’action politique.

Si on veut dire encore que .tout dans le monde, par delà les apparences,  est gouverné par le divine Providence, on veut le croire.

Mais s’il s’agit d’opposer  la souveraineté de Dieu et celle des gouvernants, alors on met en concurrence ce qui ne saurait  l’être. Ce fut l’erreur de certains théoriciens  de la monarchie de droit divin, d’abord de  penser que les autres pouvoirs  ne l’étaient pas,   ensuite que cette origine divine les dispensait de payer , comme tous les  pouvoirs le font, leur dû  aux exigences pratiques, « machiavéliennes »  dirons-nous, qui conditionnent l’exercice du pouvoir, tombant ainsi  dans un idéalisme  suicidaire. Louis XVI, en cela    plus disciple  de Fénelon que de Richelieu ,  n’échappa  pas à ce travers.  .

Or si l’on suit à la lettre Paul dans  Romains XIII , il est clair que tout pouvoir est de droit  divin, à l’exception dirions nous aujourd’hui,  d’un pouvoir « intrinsèquement pervers »     destructeur du bien commun ( et encore n’oublions pas que Paul,  écrivant pourtant sous Néron, ne fait pas cette restriction). Mais qu’il soit monarchique, oligarchique ou démocratique, le pouvoir a beau venir de Dieu, pas plus qu’il ne peut  s’exonérer  de   la règle morale, il  ne saurait non plus faire l’ économie du souci proprement politique de sa propre conservation  et cela par les moyens propres à  la politique. Souci égoïste, dira-t-on ? Que non puisque derrière il y a les intérêts  de tout un peuple.   Si un pouvoir légitime se laissait, par faiblesse ou angélisme,  déposséder – ou s’il prenait indument comme émanant de   la souveraineté de Dieu  les injonctions de quelque  puissance étrangère, l’Empereur germanique ou le roi d’Espagne, sans oublier la commission de Bruxelles,  - voire le pape dans l’ordre  temporel - , il faillirait à sa  mission qui est encore une fois d’être tout à son peuple et à personne d’autre. D’autant que  si ce pouvoir  venait à être renversé, le pays pourrait se voir  plongé dans des convulsions  aux conséquences incalculables comme cela arriva avec la  Révolution française.

Comme la nature divine et la  nature humaine du Fils, telles qu’elles furent  définies   à Chalcédoine, l’ordre divin et l’ordre naturel  coexistent dans la  chose   politique « sans confusion ni  séparation ». Les séparer, c’est être, en politique,  nestorien, les confondre, c’est être  monophysite. La souveraineté de Dieu et celle des hommes qui ont mandat pour l’exercer  ne sauraient être en concurrence puisque elles appartiennent à des ordres différents.   


Roland HUREAUX

Par france
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