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Roland HUREAUX

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:40

C'est une chose entendue : si la droite revient au pouvoir l'an prochain, elle ne remettra pas en cause la loi Taubira.

Ni Juppé, ni Sarkozy, ni Copé, ni Le Maire, ni Nathalie Kosciusko-Morizet n'en ont l’intention : les deux derniers s'étaient au demeurant abstenus au moment du vote de la loi. Fillon, plus discret, tient l'abrogation pour une promesse intenable mais envisage, seul des ténors, une réécriture. Seuls Hervé Mariton et Jean-Frédéric Poisson, candidat à la primaire de droite du parti démocrate-chrétien, associé aux Républicains, se sont clairement engagés à l'abroger.

Le Front National aussi, en principe, mais Florian Philippot, bras droit de Marine le Pen, estime que l’abrogation du « mariage pour tous » est "aussi importante que la culture du bonsaï". La question est très débattue au sein de ce mouvement.

Sans doute les uns et les autres se sont-ils vu expliquer par leur conseiller en communication que l'abrogation aurait un effet désastreux auprès des médias, farouchement attachés au "mariage" homosexuel. Alors même que les 2/3 des électeurs de droite souhaitent qu'on revienne sur la loi[1], cela aurait aussi pour effet, dit-on, de ringardiser l'image du candidat, de le faire passer pour un réactionnaire.

C'est un fait que, la propagande LGBT aidant, l'hostilité à la loi Taubira, loi pourtant rejetée par plus de la moitié des Français[2], est devenue à droite plus compromettante encore que le refus de l'immigration ou celui de l'euro.

Un message subliminal : "je me dégonfle"

Elle n'est pourtant pas seulement un marqueur d'extrémisme.

On ne saurait oublier en effet que cette loi a provoqué la plus grande mobilisation du quinquennat et même de l'histoire de France (exception faite de celle, plus éphémère, qui a suivi l'attentat contre Charlie[3]); celle de la CGT contre la loi Travail n'est rien en comparaison.

Renoncer à y toucher est pour les candidats de droite au moins aussi risqué que s'y engager.

Car il faut bien le dire : pour une partie de l'opinion, le refus de remettre en cause la loi Taubira , compte tenu de tout ce qui a été dit par l'opposition au moment de son vote, porte avec lui un message subliminal : "je me dégonfle".

Et ce message ne concerne pas que cette loi : il est probable que la réaction de beaucoup d'électeurs qui n'y attachent pas forcément une grande importance, sera de dire que si la droite dite "républicaine" se dégonfle sur ce sujet, elle risque bien de se dégonfler sur tous les autres et qu'en définitive, si la droite revient au pouvoir, il ne se passera rien. Car sur bien d'autres sujets, en matière économique et sociale, en matière d'école, de justice, d'immigration, la droite, si elle veut aller tant soit peu à la rencontre des attentes populaires, devra aussi se faire politiquement incorrecte. Comment croire qu'elle en aura l'audace si elle a déjà capitulé sur le mariage homosexuel? Qui prendra au sérieux des expressions comme la "droite forte" ou la "droite décomplexée" dont on se gargarise dans l'opposition ?

L'autre inconvénient de cette position est de polariser le programme de la droite sur des sujets comme l'ISF, les 35 heures, l'âge de la retraite ou le code du travail sur lesquels elle apparaîtra , en accomplissant des réformes libérales, également réactionnaire, mais en un autre sens : le parti des gros contre les petits. La gauche d'aujourd'hui l'est aussi, certes, mais avec plus de subtilité. La brutalité des mesures économiques et sociales projetées par la droite aidant, la gauche reviendra très vite en grâce. Il n'est pas sûr que l'opposition ait intérêt à abandonner le champ sociétal pour présenter un programme de remise en cause des acquis sociaux à l'état nu et rien que cela.

Enfin, le refus de la remise en cause est, qu'on le veuille ou non, une caution apportée à la gauche, dont on reconnaît ipso facto la lucidité et le progressisme. Si une telle réforme était irréversible, c'est la preuve que la gauche seule était dans le sens de l'histoire. La résistance de la droite n'était que vaines criailleries, baroud d'honneur inutile. Mais comment dès lors expliquer que la gauche n'avait par contre pas raison sur les autres sujets ? Expliquer par exemple que la réforme du collège, malgré la levée de boucliers qu'elle a suscitée, n'était pas, au fond, une réforme progressiste ?

Des théories faussement scientifiques

Le pédagogisme et la loi Taubira, tous deux tenus pour "progressistes", ont en commun d'être fondés sur des théories faussement scientifiques: la méthode globale et la théorie du genre. Ceux qui , jusqu'ici , ont remis en cause la méthode globale (Alain Finkielkraut par exemple) se sont vu attaqués en première page du Monde comme "réactionnaires" . C'est le prix à payer pour tout retour aux voies du bon sens dans un terrain miné par l'idéologie. Si la droite a peur d'affronter ce risque, quel que soit le sujet, les Français penseront très vite qu'elle ne sert rien.

L'échec retentissant aux élections locales des candidats LR qui avaient été les plus favorables à la loi Taubira : Fabienne Keller à Strasbourg, Nathalie Kosciusko-Morizet à Paris , Dominique Reynié en Midi-Pyrénées devrait pourtant servir de leçon. Il n'est pas sûr que, sur la question de l'effet électoral, sinon direct, du moins indirect, du refus de remettre en cause la loi Taubira, les candidats de la droite classique doivent trop écouter leurs conseillers en communication.

Roland HUREAUX

[1] Opinion Way, 06/06 2016

[2] Ifop, 15/9/2015

[3] Toutefois aucun décompte officiel de la manifestation "Charlie" n'ayant été fait, il est difficile de comparer avec "La Manif pour tous".

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:38

http://www.causeur.fr/brexit-nigel-farage-grece-espagne-39547.html

Dieu sait combien on a entendu dans les milieux de la bienpensance européenne que David Cameron avait été irresponsable d'organiser un référendum sur le Brexit. "Quelle idée de consulter le peuple sur une affaire aussi grave ! Nous n'en serions pas arrivés là s'il ne l'avait pas eue".

Cameron a certes défendu le Remain mais le Brexit l'a emporté . Or pas de référendum, pas de Brexit.

C'est oublier dans quel contexte a été prise la décision de consulter le peuple britannique sur le maintien dans l'Union européenne. David Cameron n'avait pas le choix. S'il n'avait pas promis un référendum lors des dernières élections, l' UKIP de Nigel Farage, parti nationaliste, risquait de prendre peu à peu l'ascendant sur le parti conservateur. Et dans le système électoral britannique, uninominal à un tour, il ne faut qu' un léger effet de balancier pour que tous les sièges soient perdus pour le parti qui se laisse dépasser, menacé alors de sombrer. En raison de ce système, l' UKIP , presque partout devancé par le parti conservateur ne pouvait avoir de députés qu'au Parlement européen, élu, lui, à la proportionnelle . Farage n'avait réussi à arracher pour lui-même aucune circonscription. Ils les aurait toutes eues si la promesse du référendum n'avait relâché la pression qui s'exerçait en faveur de son mouvement.

C'est ainsi qu'a été sauvé le parti conservateur dit tory, le plus vieux parti du monde, puisqu'il existe depuis le XVIIIe siècle.

C'est aussi ainsi qu'a été sauvé le bipartisme à la britannique. Ce système n'a connu en trois siècles qu'une mutation : dans l'entre-deux guerre, alors que les tories se maintenaient , les travaillistes ont supplanté les libéraux, qui ne sont plus aujourd'hui qu'une survivance.

Après la victoire du Brexit, on a pu voir comment le parti conservateur a refait rapidement son unité derrière le nouveau premier ministre Teresa May.

La force du parti conservateur a été de laisse subsister en son sein ( et même au sein du gouvernement) des européistes et des eurosceptiques, et cela malgré le climat de quasi-guerre civile qui a régné entre les deux camps, comme toujours sur les enjeux européens, pendant le référendum.

L'Europe fait éclater le paysage politique

S'il n'y avait pas eu de référendum, nul doute que serait arrivé au Royaume-Uni ce qui est déjà arrivé en Italie, en Espagne, en Autriche, en Grèce : l'éclatement du bipartisme traditionnel au bénéfice de nouveaux partis. En Italie, la démocratie chrétienne et le parti communiste ont pratiquement disparu. En Espagne, le PSOE et l'Alliance populaire sont très affaiblis. L'Autriche avait vu depuis la guerre une alternance régulière des sociaux-démocrates et des chrétiens-sociaux. On a pu voir comment ces deux partis se sont effondrés aux dernières élections présidentielles pour ne laisser face à face au second tour qu' un candidat nationaliste et un candidat écologiste.

On disait que l'Europe de Bruxelles faisait éclater toutes les structures préexistantes: les Etats au bénéfice de régions, la démocratie au bénéfice de la technocratie ; il se peut qu'elle soit à présent en train de faire éclater , les uns après les autres, les systèmes politiques des différents pays membres , ce à quoi la Grande- Bretagne a voulu échapper.

Et c'est ce à quoi la France n'échappera pas tôt ou tard, dès lors que le processus européen poursuit sa course et que les partis qui ont dominé jusqu'ici la scène politique française, l'UMP et le PS, à la différence du parti conservateur britannique ( et dans une certaine mesure du parti travailliste) ne tolèrent pas en leur sein de divergences au sujet de l'euro et de l'Europe.

C'est bien en effet ce qui se passe en France. Mélenchon , eurocritique , se trouve depuis longtemps relégué à l'extrême gauche. Chez les Républicains , un Jacques Myard , eurocritique aussi, a été éliminé des instances dirigeantes lors de leur dernier renouvellement. Sur les six candidats principaux à la primaire des Républicains, Sarkozy, Juppé, Fillon, Le Maire, Mariton, Kosciusko-Morizet, aucun ne remet véritablement en cause le cadre européen. Myard et Poisson qui le remettent en cause , ne jouent pas le premiers rôles. Alors même que les militants , eux , sont très partagés entre les deux options, sur une base d'environ moitié-moitié.

En ne tolérant pas les minorisé eurocritiques en leur sein, les partis dominants ont cru renforcer l'Europe de Bruxelles. En réalité , il l'ont affaiblie. Le résultat de leur attitude est que la critique de la construction européenne, très populaire, faute d'exutoire dans les partis classiques, s'est cristallisée dans les partis hors-système, Front national en tête, ce qui pourrait bien faire éclater le système.

Ce que le Royaume-Uni a évité par le référendum sur l'Union européenne, c'est aujourd'hui ce qui pend au nez de la France mais aussi sans doute de l'Allemagne et d'autres. Pour ces pays, les échéances de 2017 pourraient bien signifier un profond renouvellement du panorama politique, tel qu'il existe depuis un demi-siècle.

Roland HUREAUX

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:35

Chaque fois, c'est la même chose : après les référendums français et hollandais de 2005, la qualification de Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002, les élections autrichiennes anciennes et récentes , au vu des abstenions massives et des résultats de partis extrémistes aux européennes, on dit : "ça ne peut pas continuer", il faut modifier en profondeur le mode de fonctionnement de l'Union européenne pour la "rapprocher de peuples". Il faut que l'Europe soit moins technocratique, plus "à l'écoute", plus ouverte. Il faut , dit-on même , "construire" une autre Europe , plus démocratique , plus transparente, qui adopte un nouveau mode de gouvernance et un nouveau modèle de développement.

Encore heureux si nous échappons à ceux qui prônent , pour surmonter les crises, "plus de pédagogie", qui veulent mieux expliquer l'Europe à des peuples qui s'obstinent à ne pas la comprendre, comme les gardes rouges allaient au peuple pour lui expliquer la pensée de Mao. Et si les peuples n'avaient que trop bien compris ? De toute les façons, le projet européen est simple à comprendre: s'ils n'en veulent pas, ils ont peut-être leurs raisons.

Pires encore, ceux qui, veulent résoudre la crise de l' Europe par "plus d'Europe", fuite en avant bien connue qu'ont pratiquée tous les régimes idéologiques . Le centralisme ne marche pas: on centralise encore plus. N'est-ce pas ce qu'on nous prépare après le Brexit avec les projets de fore de sécurité ou de ministre des finances européens ?

Un projet intrinsèquement irréformable

Disons-le tout net : il n'y a rien à espérer des intentions de réforme de l'Union ; et cela pour une raison simple : il est intrinsèque à un projet comme le projet européen et d'être irréformable et de s'aliéner les peuples.

Intrinsèque parce qu'il n'est pas un projet pragmatique de "bonne gouvernance" ou de coopération entre les peuples, il est une utopie à laquelle ses promoteurs veulent donner corps, une idée abstraite qui précède les réalités. Et comme toute idéologie, même au départ régionale, est secrètement universaliste, elle est un projet de refondation du monde. Or personne n'a jamais eu envie d'être un cobaye .

Utopie ou idéologie : le projet européen part de trois absolus .

D'abord la suppression des Etats : on le sait bien à Bruxelles ou , à côté du renforcement des institutions communautaires , s' effectue un inlassable travail de sape pour affaiblir les Etats et discrédite les dirigeants politiques du continent, réduits à l'état de zombies dans une mécanique qui leur échappe. Pour aboutir à quoi ? Un super-Etat continental - "un Empire non impérial" disait Barroso, dont nous savons, depuis son recrutement par Goldman Sachs, "d'où il parlait" ? Ou même , à terme, un Super Etat mondial , non moins redoutable ? C'était le projet inavoué de Jean Monnet. Quand on sort de la langue de bois, cela s'appelle une hyper centralisation continentale ou planétaire.

Est-il nécessaire de le rappeler ? Cet objectif se fonde sur l'idée qu'à l'origine des guerres et de toutes les horreurs du passé se trouvent les Etats-nations et qu'il faut donc les supprimer , idée aussi simpliste que de dire qu'à l'origine de tous les maux du monde se trouve la propriété privée et qu'il fallait elle aussi la supprimer.

Ensuite un marché parfait : l'économie de marché n'est pas en soi mauvaise mais, érigée en système, elle tend à s'étendre sans limites territoriales. Là aussi le projet européen s' articule sur un projet mondial de libre circulation des marchandises , des services et des capitaux que ses promoteurs font prévaloir sur le maintien des capacités productives européennes ( affaire Péchiney ) . Si le marché fait partie de l'ordre naturel, le marché pur et parfait est une utopie qui n'existe que dans les livres d'économie. En son nom, l'Acte unique de 1987 a arasé systématiquement , par une impitoyable "mise aux normes", toutes les particularités culturelles propres aux pays européens. Cette Europe conduit naturellement à la signature du TAFTA dans lequel cette logique, étendue à tout le monde occidental, irait jusqu'à abroger le pouvoir de régulation des Etats. Toute idéologie, même régionale au départ, est universaliste.

La monnaie unique est une déclinaison de ce projet . Certains voient l'euro fusionné un jour avec le dollar. Monnaie parfaite, elle doit donc être non seulement unique mais forte, au mépris des propensions différentes des peuples à l'inflation et au dépens des intérêts les plus évidents de la pluparts de Etats d'Europe, Allemagne exceptée.

Enfin la libre-circulation des personnes sur le territoire européen réalisée dans l'espace Schengen ( qui n'est d'ailleurs pas une nouveauté: elle existait avant 1914 ) est inséparable pour ses promoteurs d' une libre circulation des hommes à travers le monde, d'un objectif de "No Border" tel que le promeut la Fondation Soros. Il n'y a pas à espérer que l'Union européenne soit "enfin " efficace pour contrôler ses frontières extérieures. Son idéologie l'exclut.

Sur tous ces sujets , la commission de Bruxelles n'est pas un secrétariat neutre, mais un collège de grands prêtres qui prend chaque fois parti dans le sens de l'utopie : elle a ainsi fortement appuyé Angela Merkel dans sa large politique d'accueil.

C'est pourquoi n'ont jamais marché que les projets qui échappent à cette mécanique: Airbus, Ariane, l'OCCAR que l'on présente à tort comme des succès de la construction européenne.

Confrontée avec la révolte de peuples, la machine européenne pourra promettre des aménagements. Mais ils ne seront que de façade. Les tenants de l'utopie sont comme les membres d'une secte qui , quand il le faut, affichent à l'extérieur un discours humaniste sur le thème de la paix, de la coopération, de la démocratie mais qui ne dévoilent qu'aux initiés leurs objectifs ultimes, radicalement différents. Leurs concessions sont provisoires. Un peu comme les Frères musulmans , sous une apparence humanitaire, cachent aux foules arabes leurs vrais objectifs : l'application intégrale de la charia et la conquête du monde . "Deux pas en avant, un pas en arrière" disait Lénine.

Rompre avec l'utopie

Pour se réformer sérieusement, l'Union européenne doit tout simplement cesser d'être un projet idéologique , elle doit renoncer à ces trois objectifs fondamentaux non pour en prendre le contrepied mais pour ne pas en faire un absolu . Elle doit cesser d'être un projet de monde parfait.

Si une nouvelle forme de coopération européenne devait s'établir, il faudrait qu'elle rompe radicalement avec ces utopies. Il ne faut même pas parler de "construire" ou "reconstruire" quoi que ce soit, car ce terme est déjà idéologique, comme l'avait vu Hayek. Le réel, rien que le réel.

Mais ce serait là une révolution mentale immense qui n'a d'équivalent que l'abandon de la perspective du communisme (l'"avenir radieux") en Union soviétique. C'est la renonciation à toute une eschatologie séculière. Car, dans une Europe déchristianisée , le projet européen a fonctionné comme une nouvelle religion , ce qui explique l'intolérance extrême de ses tenants à l'égard de ceux qui le remettent en cause - aujourd'hui les Anglais qui ont voté le Brexit, d'autres demain - , leur amertume, leur propension à la dénégation sous la forme per exemple de prévisions apocalyptiques absurdes pour le Royaume-Uni. Il faut que les Européens voient que le ciel de l'utopie politique est vide, que la politique ne consiste pas à réaliser un "grand œuvre" dont les êtres de chair et de sang seraient les briques, mais à gérer au jour le jour des intérêts ordinaires , de manière pragmatique et si possible efficace.

Non il n'y aura pas de réforme de l'Europe de Bruxelles . Sa seule perspective est la "chute finale" . Toutes le chutes font mal. Le grand problème politique d'aujourd'hui est que celle là fasse le moins mal possible.

Roland HUREAUX

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:33

Paru dans la Revue Résurrection

Le rapport de la loi morale à la miséricorde tel qu'il apparaît dans l'Ancien testament, se prolonge dans le Nouveau et se continue tout au long de l'histoire de l'Église. Il pourrait apparaître comme un de ces invariants qui, comme la miséricorde elle-même, s'étend de génération en génération (a progenie in progenies) sans qu'il faille en attendre qu'il se modifie avec le temps.

Ce rapport, nous le connaissons : Dieu nous a donné sa loi, à la fois par la conscience (loi naturelle) et par la Révélation (loi de Moïse). Cette loi n'est pas arbitraire, elle vise notre bien terrestre d'abord, céleste ensuite. Elle est comme un "mode d'emploi" de notre nature. Mais elle s'inscrit aussi dans une relation de personne à personne où toute transgression, non seulement nous porte tort à nous mêmes, mais est une injure au Tout-Puissant, le signe d'un manque de foi dans sa parole et une désobéissance à son commandement. La miséricorde, ce peut être beaucoup de choses comme la pitié pour un pauvre qui a faim ou un homme qui est méprisé, mais c'est aussi la compassion de Dieu vis à vis du pécheur qui se repent de sa transgression. Elle ne répare pas par elle-même le mal que nous nous sommes fait : par exemple, les effets d'une addiction alcoolique, mais elle rétablit, et généralement au-delà, la relation à Dieu.

Le peuple juif, la plupart des chrétiens pendant les premiers siècles du christianisme et même aujourd'hui sur la plus grande partie de la surface de la terre ont vécu leur rapport à la loi morale selon cette dialectique. Ils savaient, ils savent que la miséricorde du Seigneur est un puits sans fond où ils peuvent chercher à tout moment le retour en grâce. Que la vie en société, même chrétienne, soit un gouffre de péché, nul n'en disconvenait, se résignant quelque part à ce que la nature humaine blessée par le péché originel ne conduise pas à autre chose qu'à cette imperfection congénitale des individus et donc des sociétés. Cela était particulièrement vrai dans ces branches de la chrétienté où on croyait à l'apocatastase (salut universel), soit certains milieux orthodoxes. Que l'enfer n'existe pas - ou soit vide - permettait d'espérer en tout temps la miséricorde divine sans trop s'inquiéter des transgressions. Les sociétés en cause seront plus sensibles à l'immensité océanique de la miséricorde divine - d'autant mieux démontrée que les péchés sont graves - qu'à la nécessité de ne pas pécher.

La Révolution tridentine

Il s'est toutefois passé quelque chose en Europe occidentale au XVIe siècle qui a sensiblement déplacé les rapports entre la loi et la miséricorde. Certes la dialectique que nous venons d'indiquer n'a pas été remise en cause dans son principe. Comment l'aurait-elle été puisqu'elle est intrinsèque au christianisme? Mais le curseur s'est déplacé du côté de la loi dans la culture et les mentalités.

Aussi bien la réforme protestante que la réforme catholique, dite tridentine, qui a suivi le Concile de Trente se sont traduites par le souci, plus affirmé que par le passé, de moraliser la société effectivement de telle manière que la loi de Dieu, en beaucoup de domaines, notamment la discipline ecclésiastique, la morale sexuelle, la pratique des sacrements, soit mieux respectée. Il y avait certes toujours eu des rappels à l'ordre au sujet de la loi morale, depuis les prophètes d’Israël jusqu'aux canons des conciles, les exhortations des évêques et des prédicateurs de toutes les époques, mais ils étaient peu suivis d'effet. Est-ce la réforme protestante qui a montré l’exemple, et la réforme catholique (dite contre-réforme) qui a suivi, ou bien les deux ont-elles commencé en même temps, également tributaires de l'esprit du temps , de ce que les Allemands appellent le Zeitgeist ? Est-ce l’Église (les Églises) qui a été plus insistante ou qui s'est mieux organisée pour se faire obéir (par la création des séminaires par exemple) ou bien est-ce la société qui a changé , en raison d'une modification de l'esprit du temps (du fait de l'invention de l'imprimerie et la diffusion de l'écrit par exemple) , l'esprit nouveau ayant rendu les peuples plus réceptifs aux injonctions ecclésiales ? Il est difficile de le dire.

Toujours est-il que le mouvement amorcé au XVIe siècle, et qui prend véritablement son essor au XVIIe siècle, n'a pas cessé jusqu'au milieu du XXe siècle. Il coïncide avec le tout début du décollage économique qui devait transformer les sociétés pour les conduire à la modernité.

L'administration royale, au moins dans des pays comme la France et l'Angleterre se fait plus exigeante, plus rigoureuse à peu près dans tous les domaines. Elle ne se résigne plus au désordre féodal ou ancestral, elle veut améliorer le monde . Louis XIII ouvre des hôpitaux, confiés à Saint Vincent de Paul. L’Angleterre fait au même moment des maisons pour enfermer les pauvres et les forcer à travailler. Louis XIV établit un registre de la noblesse de telle manière que ne puisse pas se dire noble n'importe qui. Il ouvre des manufactures, promeut le progrès technique. Il bâtit les Invalides pour que ses vieux soldats blessés soient pris en charge. Il ordonne qu'une école soit ouverte dans chaque paroisse pour instruire les enfants du peuple, instruction dont le but affiché est l'apprentissage du catéchisme !

Cette politique a des résultats étonnants : le taux d'alphabétisation , dérisoire jusque là, commence à s'élever de manière continue à partir de 1500 pour approcher les 100 % au début du XXe siècle. D'après les études de Pierre Goubert sur le Beauvaisis [1] le taux de naissances hors mariage est très bas (de l'ordre de 2 %) à la fin du XVIIe siècle et cela bien que les mariages soient tardifs et que l'avortement ne soit guère pratiqué. On le sait parce que depuis l'Ordonnance de Villers Cauterets (1539), les naissances, les mariages et les décès sont enregistrés, ce qu'ils n'étaient pas auparavant. A la fin du XVIIIe siècle, l'assistance à la messe , obligatoire sous peine d'amende[2], atteint en France, juste avant la Révolution, un maximum historique.

Même si certaines tendances du catholicisme (jansénisme) ou du protestantisme (puritanisme) semblent faire passer au second plan la miséricorde, elle ne cesse jamais d'être prêchée, mais le pécheur doit , pour être absous, confesser ses péchés et s'attacher par la pénitence à s'améliorer toujours un peu plus. Les ouailles sont suivies à la trace par un clergé nombreux. La société rurale s'organise autour d'une petite bourgeoisie locale qui s'efforce de montrer l'exemple: ceux qui s'écartent publiquement des normes morales sont relégués par elle aux lisières de la société.

Cette immense entreprise de moralisation devait aboutir à une société plus stricte, mieux réglée dans ses mœurs et par là désormais apte à la discipline industrielle. L'époque dite victorienne est à la fois celle d'une normalisation des mœurs qui a pris une tournure emblématique et celle du décollage industriel de l'Angleterre, alors première puissance économique du monde[3].

La deuxième moitié du XXe siècle voit pour la première fois cette configuration éclater. Comme si le ressort de la morale avait été trop tendu, les sociétés industrielles , à partir des années soixante, ont pris le contrepied du puritanisme pour connaitre une révolution libertaire sans précédent . Ce n'était pas le première fois que le ressort lâchait: la violente déchristianisation de la Révolution française avait déjà été une réaction à la pression qui n'avait cessé de s'alourdir sur le peuple chrétien depuis deux cent ans . Mais les mœurs solides de la population française n'avaient été perturbées qu'en surface et, cette expérience passée, l'ordre était revenu. Il n'en est pas de même aujourd'hui où l'ordre moral s'est trouvé profondément remis en cause et sans retour jusqu'ici.

Pourtant la discipline économique , elle, ne s'est pas relâchée, au contraire . Désormais discipline morale et discipline économique divergent. Le progrès technique permet de monter des usines de plus en plus puissantes et de plus en plus sophistiquées, de se lancer dans des entreprises sans précédent comme la conquête de l'espace. La réussite de ces entreprises nécessite la coordination sans aucune défaillance de milliers d'opérations et donc d'opérateurs . Sinon l’entreprise échoue et les dégâts sont généralement considérables. Pensons à l'extraordinaire logistique qui sera nécessaire à une mission habitée vers Mars, actuellement à l'étude. On peut en dire autant de la fabrication d'un TGV , d'une centrale nucléaire, d'un Airbus . Pour ceux qui sont engagés dans ce genre d'entreprise, la moindre erreur peut être fatale. «Ça ne pardonne pas !" dit-on d'une machine complexe et dangereuse où toute fausse manœuvre peut aboutir à un accident. Si un agent de la chaîne de fabrication est responsable d'une erreur fatale, il y a peu de chances qu'il puisse compter sur la miséricorde des hommes. Quant à la miséricorde de Dieu, si elle permet d'espérer malgré tout le salut de l'âme de l' agent fautif, elle ne ressuscitera pas, par exemple, les victimes d'un accident d'avion dû à une erreur humaine.

Cette mécanique perfectionniste ne tient pas seulement à la complexité intrinsèque de la technique moderne. Elle est stimulée par la demande du public qui, dans une société de consommation étendue, demande des produits sans défaut. Les administrations, les cours de justice sont de plus en plus stricts sur la qualité des aliments, le respect des normes environnementales, la sécurité des installations. Le responsable d'une erreur risque le lynchage de médias sans indulgence. Une société aussi puissante que frileuse demande toujours plus de sécurité. Plus question d'invoquer la fatalité en cas d'accident. Le médecin, le technicien, le chef d'entreprise sont aussitôt suspectés, voire traduits devant les tribunaux.

La vie économique connaît aujourd'hui ce qu'on appelle les "contrôles de qualité" visant le "zéro défaut".

Dans un tel contexte, aucun décalage n'est plus permis entre la norme et la réalisation, toute norme devant s'appliquer exactement. Il n'y a plus d'espace pour l'erreur, en tous les cas pour l’indulgence face à l'erreur.

Ces phénomènes ne concernent pas que la vie économique ou technique. Ils imprègnent toute la mentalité contemporaine. Comment dès lors faire comprendre à l'homme moderne ainsi formaté ce que représente la dialectique du péché et de la miséricorde ?

Les conséquences de cette mentalité vont au-delà de la question de la responsabilité : même là où la volonté n'entre pas directement en jeu, tout écart par rapport à la norme est de moins en moins toléré. La volonté que tous les hommes soient parfaits conduit à l’eugénisme ; la pratique est désormais répandue d'éliminer en cours de gestation ou à la naissance les bébés porteurs d'un quelconque handicap ou même qui n'entrent pas dans le "plan" familial . Pas de pitié là non plus !

Nous pourrions évoquer aussi toutes les formes d’exclusion que ce système de perfection suscite à tous les niveaux : rejet des individus trop singuliers, de tous ceux qui ne correspondent pas au standard, rejet dans l'exclusion de ceux qui ne peuvent pas fournir la norme de travail. On assiste par ailleurs à l' escalade des politiques publiques de toutes sortes destinées à amender la société de ses supposées tares: lutte anti-tabac, lutte contre l'obésité, lutte anti-pollution, campagnes antiracistes, antisexistes, anti-homophobie etc.

Comment ne pas penser aussi aux effets catastrophiques, voire criminels où ont conduit les entreprises destinées à faire un "homme nouveau" parfait comme le communisme ou le nazisme ou encore les entreprises actuelles de mener, au besoin par la force, tous les pays à la perfection en matière de droits de l'homme ou de démocratie, entreprises qui ont conduit en Libye ou en Syrie aux pires désordres et aux pires crimes ?

Une nouvelle approche de la faute

Revenons cependant sur les effets spirituels de cette nouvelle mentalité technicienne orientée vers la recherche de la perfection en tous domaines.

Il va de soi que la perfection morale est bien plus difficile à atteindre que la perfection technique. Cela à cause de l’élévation particulière de la loi morale spécialement chrétienne, à cause de ce qu'il est convenu d'appeler le péché originel, mais aussi du fait que l'élévation morale ne s’obtient, selon la théologie chrétienne, que par la grâce et donc par une vie de prière intense que bien peu se soucient de mener. Les saints eux-mêmes qui s'en préoccupent plus que les autres savent mieux que quiconque combien cette perfection est hors d'atteinte.

Ajoutons qu'une partie importante de la loi morale ancestrale porte sur l'amour et la sexualité et que ceux-ci ne sauraient être régis selon les normes en vigueur dans l'univers matériel. D'autant que l'indiscipline sexuelle a peu d'effets sur la production . C'est peut-être pour cela que la réaction de rejet du puritanisme a surtout porté sur la sexualité. D'autant que, pour se soulager de temps en temps du fardeau des disciplines professionnelles, nos contemporains aspirent, le soir ou le samedi et le dimanche, à retrouver une vie privée où il ne saurait être question d'accepter des contraintes de même nature que celles de l'usine ou du bureau. Jadis, le monde paysan ne portait pas de cravate en semaine et s'"endimanchait" le Jour du Seigneur . Aujourd'hui la cravate est portée tous les jours et ôtée le dimanche, même par ceux qui vont à la messe.

Que faire dès lors ? La mentalité technicienne ne donnant pas droit à l'erreur, rendant insupportable toute déviation par rapport à la norme , face à impossibilité d’adapter en matière morale les comportements à la norme, la société moderne en est venue , surtout dans les pays occidentaux, à demander que la norme soit adaptée aux comportements. La pression se fait ainsi forte pour que l’Église adapte sa loi en matière de contraception, de divorce, d’avortement, pour que chacun puisse se considérer juste comme il est exact dans sa profession. Titulaires de la médaille du travail ou de l'ordre du mérite, nos contemporains veulent aussi une reconnaissance de perfection par l'autorité spirituelle.

Il y avait un lien entre la révolution morale imposée par les Églises au moment de la Réforme et l'essor d'une mentalité technicienne. Mais les exigences toujours accrues de celle-ci ont rendu impossible à la vie morale de suivre. Et au lieu de s'accompagner d'un progrès correspondant du rigorisme moral (heureusement d’ailleurs), le progrès technique fantastique de la dernière génération a conduit à une demande de relâchement de la pression morale qu'exerçaient les Églises.

Alors que pendant des siècles, morale et religion étaient tenus pour deux choses distinctes, les fidèles considérant que la religion, source de miséricorde, était là pour absoudre les manquements à la loi commune et non d'abord pour la rappeler, elles ont fini par se confondre dans le monde moderne. Le rejet de la morale a dès lors conduit au rejet de la religion. Il est d'ailleurs frappant que malgré leurs efforts pour se donner un visage avenant, pour prêcher la miséricorde, pour ne plus guère se faire donneuses de leçons, les religions sont toujours considérées par le grand public comme des institutions rébarbatives n'ayant en tête que l’embrigadement moral, comme si ce lien entre morale et religion était désormais ancré dans les mentalités. Les revendications pour que soient remboursés l'avortement ou que soit instauré un mariage homosexuel ont pour but, non de résoudre des problèmes pratiques , mais d'obtenir de l'Etat ce qu'il n' est pas possible d'obtenir des Eglises : que les actes en cause soient déclarés normaux et donc "justifiés" de telle manière que ceux qui s'y livrent soient déculpabilisés.

Entre deux mondes

Cependant, malgré la mondialisation, toute la planète n'a pas suivi le mouvement dont nous parlons. Les pays du Tiers monde qui ont adopté le christianisme, spécialement en Afrique, n'en ont nullement adopté le puritanisme. Ils n'ont jamais connu le mouvement de moralisation de l'Europe moderne, ils pratiquent une religion plus affective ayant gardé un fort sens de la miséricorde. Cela va sans doute avec leur retard de développement économique et le relâchement des disciplines sociales à la base de ce retard. Dans la mentalité de ces pays , le domaine moral et le domaine religieux demeurent séparés.

Quand les catholiques hollandais (l'un des pays les plus marqués par le moralisme et le souci de la discipline en tous domaines) boudent la visite du pape Jean Paul II, ou quand des catholiques allemands lui demandent la reconnaissance de l'homosexualité, les habitants de certains pays du Tiers monde lui font un accueil triomphal alors même que les mœurs y sont plus relâchées qu'en Hollande ou en Allemagne. Par un paradoxe qui n'est qu'apparent, ces pays du Tiers monde où le sens du péché et de la miséricorde reste très profond , sont les plus attachés au maintien de la norme morale. Parce que les hommes y acceptent, comme ils l' avaient toujours accepté au cours des siècles, d'être pécheurs, de ne pas être en règle, parce que la certitude que Dieu est miséricordieux leur permet de reconnaitre plus facilement une norme à la fois intangible et élevée.

On confond souvent sens du péché et sentiment de culpabilité. Ce n'est pas la même chose. Toujours culpabilisé par quelque chose (son chef, son percepteur, son médecin) , l'Occidental n'a plus le sens du péché: il refuse de se reconnaitre pécheur. Assez décontracté dans la vie , peu culpabilisé, l'Africain a le sens du péché : il accepte sans difficulté de se reconnaître pécheur. Le premier conteste la loi pour la faire coïncider avec sa pratique, le second accepte la loi même si sa pratique s'en écarte beaucoup.

Face à cette situation nouvelle qui résulte de la révolution technique , l'appel à la miséricorde du pape François ne peut avoir qu'une large résonance. Mais il peut aussi donner lieu à des malentendus. Malentendus opposés selon la région du monde où on se trouve.

Pour les pays pauvres, récemment évangélisés, le risque serait de croire tellement à la miséricorde de Dieu, que l'on y perdrait de vue que la loi a une raison d'être à caractère anthropologique, que son respect tend à toute époque à élever le niveau de l'humanité, tâche particulièrement nécessaire dans des pays qui se veulent en voie de développement. C'est bien d'être ouvert au pardon de Dieu mais, tout de même, il vaut mieux ne pas pécher, non pas dans l'intérêt de Dieu mais dans celui des hommes.

Pour les pays développés, au contraire, le risque est de confondre l’annonce de la miséricorde avec un acquiescement de l'Église à la tentation narcissique de se considérer comme justes, impeccables selon la logique technicienne, au prix d'un abaissement des normes admises au niveau estimé acceptable pour l'humanité moyenne.

Dans les deux cas, le maintien d'un niveau élevé d'exigence morale, tel qu'il apparaît dans l’Évangile, loin de s'opposer au sens de la miséricorde, en est inséparable. Mais il est essentiel que l’Église maintienne, dans un monde divisé entre des mentalités très différentes, une voie moyenne entre la tendance à réduire la miséricorde à une trop facile justification (au sens exact de ce mot, rendre juste ce qui ne l'est pas), d'un côté, et celle de perdre de vue que la loi est d'abord faite pour l'homme et que la foi en la miséricorde n'exclut nullement la nécessité de respecter d'abord autant que faire se peut la règle morale.

Roland HUREAUX

[1] Pierre Goubert, Beauvais et le Beauvaisis de 1600 à 1730, Paris, 1965

[2] Cette amende n'était cependant presque jamais appliquée

[3] Il est vrai que le monde ouvrier semble au XIXe siècle échapper à cette moralisation comme le montre Zola dans Germinal, mais la première génération ouvrière est issue de ceux que la société rurale post-tridentine avait relégués aux marges.

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:32

http://www.libertepolitique.com/Actualite/Decryptage/Verdun-fut-d-abord-une-victoire-francaise

Dans le flot de rhétorique convenue qui accompagne le centenaire de la bataille de Verdun, toute orientée vers la dénonciation de la "boucherie" et de l'inutilité du sacrifice tant des Allemands que des Français ( dans cet ordre sur la plaque apposée par Merkel et Hollande à Verdun ! ) , on en oublierait que Verdun fut d'abord une bataille, la plus grande de l'histoire avec Stalingrad, et que ce fut une victoire française.

Plus importante que Stalingrad par le nombre d'hommes engagés : 2 400 000 pour 1 500 000, elle fut , si on ose dire , un peu moins meurtrière : 163 000 Français et 143 000 allemands, soit au total 306 000 morts ( mais autant de blessés, souvent handicapés à vie) contre 1 million à Stalingrad ( 750 000 soldats et 250 000 civils, 450 000 soldats russes, 300 000 soldats allemands, sans compter les prisonniers dont la plupart ne sont pas revenus) .

Ne pas oublier la bataille de la Somme

Les Français s'honoreraient en faisant davantage mémoire d'une autre très grande bataille, concomitante de celle de Verdun: la bataille de la Somme (1916) où les pertes totales furent encore plus lourdes : 442 000 morts, bataille où les Anglais furent particulièrement à la peine ( parmi les morts, 205 000 Britanniques, 170 000 Allemands, 67 000 Français) . La mémoire de cette bataille, très vive en Grande-Bretagne est obscurcie chez nous par celle de Verdun, ce qui est dommage. Les deux batailles furent symétriques : sur la Somme, les Français et les Anglais espéreraient faire une percée et n'y parvinrent pas. A Verdun , les Allemands espéraient désorganiser le dispositif français en prenant la ville et ils y échouèrent. Mais au total l'échec allemand fut plus important à Verdun que celui des Alliés sur la Somme.

On peut certes, par courtoisie pour nos partenaires européens qui d'ailleurs n'en demandent peut-être pas tant, mettre en sourdine la dimension victorieuse de Verdun pour n'en retenir que le caractère sanglant. Mais quand il est question de la bataille de France de juin 1940, personne se prive , en France ou ailleurs , de rappeler que ce fut un désastre français. Or cette bataille d'un mois fut particulièrement meurtrière pour les Français : 59 000 soldats morts, 80 000 avec les alliés en un mois seulement, 63 000 du côté allemand ( un degré d' intensité jamais atteint dans celles que nous venons d'évoquer qui s'étalèrent sur plusieurs mois ). Français morts face à l'ennemi, pas en fuite ! Les Anglo-Saxons se plaisent à ironiser sur la débandade française ( qui fut aussi celle des Anglais) , les Allemands qui savent combien les Français , très mal commandés hélas, y furent courageux, ne s'y risquent pas.

A ne parler que de ses désastres ,et à glisser sur ses victoires, y compris la plus grande de toutes, la France risque d'apparaitre aux yeux du monde mais surtout aux yeux de sa jeunesse comme une nation vouée à la défaite, ce qui est inacceptable.

Au même moment la Turquie, que beaucoup voudraient faire entrer dans l'Union européenne , célèbre avec faste le 563e anniversaire de la prise de Constantinople en 1453 qui se traduisit par un terrible massacre de la population grecque. Là pas de remords, pas plus que pour le génocide des Arméniens de 1916. La preuve que la Turquie n'appartient pas à l'Europe , ce n'est pas son caractère musulman , c'est qu'on y ignore , comme d'ailleurs dans tout le reste de la planète, la repentance.

Victimes d'un immense conflit, les morts et les blessés de Verdun n'ont pas besoin qu'on leur fasse injure à titre posthume en répandant à satiété que leur sacrifice fut, en fin de compte, inutile. Verdun fut un tournant de la Première guerre mondiale . Si les soldats français n'avaient pas tenu bon, elle aurait été perdue et l'Europe aurait connu pour longtemps la botte allemande. Les Français doivent être fiers de Verdun.

Roland HUREAUX

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:30

Beaucoup de catholiques français demeurent attachés à la "construction" européenne parce qu'ils croient qu'elle est le fruit de la coopération de trois grands catholiques en responsabilité dans l'après-guerre: Robert Schuman, Konrad Adenauer et Alcide de Gasperi, parlant respectivement au nom de la France , de l'Allemagne et de l'Italie . Il est convenu de dire que ce sont là les "Pères de l'Europe" lesquels auraient tenté de fonder quelque chose qui ressemblerait à la chrétienté du Moyen Age. L'Europe de Bruxelles telle qu'elle existe aujourd'hui serait une œuvre principalement démocrate-chrétienne, d'autant plus chère aux croyants que dans un monde largement sécularisé, ce serait bien la seule qu'on pourrait mettre à leur actif.

Or il faut bien le dire : cette vision des choses est largement mythique.

D'abord parce que les trois Pères fondateurs ne se sauraient être mis sur le même plan. Robert Schuman , qui agit surtout comme ministre des affaires étrangères de la IVe République, semble certes avoir cru à l' Europe supranationale, encore que personne ne puisse dire s'il en aurait approuvé la dérive antidémocratique actuelle. Mais la célèbre déclaration Schuman du 9 mai 1950 où est proposée la création d'une Communauté du charbon et de l'acier fut inspirée, sinon rédigée de bout en bout, par Jean Monnet , infatigable travailleur de l'ombre en liaison étroite avec l'ambassade des Etats-Unis. Si Adenauer et De Gasperi se rallièrent à ce plan, ils étaient animés d'arrière-pensées propres qui relevaient d' une stratégie nationale. A la tête de pays vaincus en 1945, ils voyaient dans la création de la CECA un moyen de réhabiliter leurs pays et de les remettre dans le concert international. Qu'Adenauer se soit plus tard très bien entendu avec Charles De Gaulle, lequel avait une toute autre conception de l'Europe , montre que l'engagement du premier chancelier fédéral ne relevait pas de la foi européenne au sens où on l'entend communément.

Schuman, Adenauer et de Gasperi n'avaient pas seulement en commun d'être des démocrates-chrétiens mais aussi d'avoir été élevés en territoire germanique. Schuman avait été député de la Lorraine au Reichstag avant 1914 , de Gasperi avait siégé à la Diète autrichienne au nom de la province du Trentin-Haut-Adige, de langue italienne mais qui dépendait alors de Vienne. Cela ne justifie pas de préventions leur encontre mais permet de nuancer le caractère prétendu catholique du projet européen. Si Adenauer et de Gasperi avaient été d'authentiques résistants respectivement au nazisme et au fascisme, Schuman avait voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain en juillet 1940 et passé la guerre dans un monastère.

Il convient surtout de rappeler que les premières étapes de la construction européenne furent autant l'œuvre de socialistes , généralement francs-maçons que de catholiques. A cette catégorie se attachent le belge Paul-Henri Spaak, Jean Monnet lui-même, plus tard Guy Mollet, Christian Pineau ou Pietro Nenni.

La pression des Etats-Unis

Mais on sait que, par derrière la scène, l'impulsion décisive de la construction européenne est venue des Etats-Unis parce qu'ils pensaient , au terme d'un raisonnement sommaire mais toujours répandu, qu'une union étroite de pays d'Europe, voire leur fusion en un seul Etat, serait une antidote au retour des guerres. Ils voulaient aussi que l'Europe de l'Ouest offre un front uni au communisme en ce temps de guerre froide, préoccupation compréhensible qui explique largement le soutien du Pape Pie XII au projet. Il ne fait pas de doute que certains des promoteurs du projet européen ont alors reçu beaucoup d'argent des Etats-Unis , sans qu'on puisse dire lesquels.

On rappellera enfin que ce qu'échafaudèrent les prétendus Pères fondeurs a fait long feu. La CECA a peu à peu perdu sa raison d'être au fur et à mesure que régressait en Europe le production de charbon et d 'acier. La Communauté européenne de défense instituée en 1952 n'a pas vu le jour à la suite de vote négatif du Parlement français en 1954 , de même que l'Euratom institué en 1956 et resté dans les limbes.

Le traité de Rome

En définitive , seule a eu une postérité la Communauté économique européenne fondée par le traité de Rome en 1956. Robert Schuman n'a eu aucune part à la négoviation de ce traité. De Gasperi est mort en 1954. Le principal volet en était l'instauration d'une politique agricole commune gérée par une commission européenne. Ce volet , refusé par les Américains et qui, dès lors, trouva un Jean Monnet réticent , fut exposé à de terribles pressions au cours des années soixante, au moment où il s'agit de le mette en œuvre . Il fallut tout la détermination du général de Gaulle pour vaincre les réticences de ses partenaires, tous plus ou moins inféodés aux Etats-Unis, à appliquer le traité. Sans lui, la Communauté économique européenne aurait elle aussi fait long feu. Or c'est là la base de institutions actuelles, même si l'intégration de l'agriculture dans les négaociations du GATT en 1984 a abouti à affaiblir la politique agricole européenne. La monnaie unique a été en partie instituée en 1991 pour prendre le relais de cette politique.

Interrogé pour dire qui étaient selon lui les Pères de l'Europe moderne, l'archiduc Otto de Habsbourg cita en premier De Gaulle qui pourtant ne figure pas dans la trilogie de référence. Recevant récemment le prix Charlemagne le pape François n'a pas évoqué son nom et c'est dommage.

Il est vrai que Charles de Gaulle avait une tout autre conception de l'Europe que Jean Monnet lequel fut , au travers de Robert Schuman le principal inspirateur de la construction européenne à visée supranationale telle qu'on la voit se développer aujourd'hui.

Cette Europe supranationale a depuis longtemps récusé ses origines chrétiennes. Refusant de reconnaître les racines chrétiennes de l'Europe, elle conduit même avec acharnement une politique contraire aux principes chrétiens : promotion de l'avortement ou du mariage homosexuel en particulier, jusqu'à obliger le pays qui n 'admettent pas encore celui-ci à se soumettre. En 2004, l'italien Rocco Buttiglione ne fut pas admis à faire partie de la Commission européenne parce qu'il refusait de renier la doctrine chrétienne sur ces sujets. Le destin actuel de la construction européenne devrait suffire à invalider le mythe d'une Europe d'inspiration catholique.

Roland HUREAUX

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13 août 2016 6 13 /08 /août /2016 09:29

http://www.atlantico.fr/decryptage/otan-art-provoquer-russie-sans-proteger-pologne-roland-hureaux-2772669.html

Le sommet de l'OTAN qui s'est tenu en Pologne les 8 et 9 juillet ne signifie pas encore la guerre mais il n'en constitue pas moins une provocation à l'égard de la Russie dont la nécessité apparait moins clairement que les risques : ce n'est pas impunément que l'on va organiser une réunion aussi large et au plus haut niveau aux portes de la plus grande puissance nucléaire de la planète. Il ne s'agit pas certes de sombrer dans la crainte révérencielle de cette puissance mais que diraient les Américains si la Russie organisaient ce genre de rassemblement au Mexique ?

Le communiqué final du sommet de l'OTAN dénonce d'une manière qui serait risible si elle ne touchait à des questions aussi graves "les actions agressives de la Russie, y compris ses activités militaires provocatrices à la périphérie du territoire de l'OTAN " . Où se situe donc cette périphérie de l'OTAN : dans Caraïbes ? Non "dans la région de la mer Baltique et de la Mer noire" !

Déclarations d'autant plus inquiétantes qu'au mois de juin a été organisée en Pologne et dans les pays baltes , à la frontière russe , une manoeuvre portant le nom peu amène d'Anaconda à laquelle pas moins de 24 pays étaient associés . Malgré les déclarations apaisantes de Hollande à Varsovie qui, a-t-il dit, ne considère la Russie "ni comme un adversaire , ni comme une menace" ou du ministre des affaires étrangères de l'Allemagne Frank-Walter Steinmeier appelant l'OTAN à la modération, seules voix discordantes, les deux pays ont finalement signé le communiqué final et sont représentés à la manœuvre. La France envoie 150 hommes seulement, ce qui est bien peu sur le plan militaire mais exprime sa solidarité politique avec une entreprise pour le moins douteuse.

31 000 hommes , c'est suffisant pour une provocation, c'est dérisoire face à la Russie qui peut aligner instantanément trente fois cet effectif de l'autre coté de la frontière.

Pour cacher une faiblesse ?

Quel intérêt alors ? Au dire de plusieurs spécialistes, la Russie détient aujourd'hui une supériorité claire sur les Etats-Unis dans la guerre classique . A quoi s' ajoute sa capacité avérée de brouillage et la récente disposition d'un missile balistique volant à une vitesse qui défie toute contre-mesure ( et rend obsolète, soit dit en passant, toute idée de bouclier antimissile).

Au temps de Staline, l'URSS est restée quatre ans sans disposer de l'arme nucléaire face à une Amérique qui l'avait déjà . Elle s'était alors comportée avec le maximum d'agressivité, notamment par le blocus de Berlin, pour faire oublier son infériorité stratégique. Il n 'est pas impossible que la manœuvre de l'OTAN relève de la même logique. Mais il est alors douteux que Poutine soit dupe !

Une autre explication serait le souci de rassurer la Pologne et les Pays baltes , toujours prêts à faire de la surenchère contre la menace russe. On comprend certes au vu de l'histoire qu'ils aient quelques inquiétudes . Mais sont-elles aujourd'hui fondées ? Le sommet de l'OTAN dénonce l 'annexion de la Crimée et l'aide apportée par la Russie aux rebelles du Donbass . Les néoconservateurs américains, Hillary Clinton en tête, y voient le début d'un processus de conquête qu'elle compare à celui d'Hitler. N'oublions pourtant pas que ces actions que l'on reproche à Poutine sont venues en riposte à ce que Valéry Giscard d'Estaing a lui-même appelé un coup d'état de la CIA ( les fameux événements de la place Maidan en février 2013) destiné à renverser à Kiev un pouvoir légitime régulièrement élu pour le remplacer par un gouvernement hostile à la Russie. La base de Sébastopol , qui constituait la seule ouverture maritime de la Russie vers le Sud et que le hasard des découpages soviétiques avait rattachée à l' Ukraine, risquait de lui échapper, ce que , compte tenu de la géographie, elle pouvait difficilement accepter.

Poutine a jusqu'ici joué en défensive, même en Syrie, seul point d'appui russe au Proche-Orient que les Etats-Unis ambitionnaient ouvertement de faire basculer en soutenant les rebellions djihadistes contre le gouvernement Assad. Il n'a nullement exprimé d' intention hostile vis à vis de la Pologne et des Pays baltes, bien que la réciproque soit loin d'être vraie.

Une protection illusoire

Mais à supposer qu'un risque existe pour ces pays, comment ne pas voir ce qu'a d'illusoire la protection que semble leur assurer la gesticulation de l'OTAN ?

Au cours des années soixante, les Européens de l'Ouest en vinrent à douter légitimement de la valeur de la protection militaire américaine face à une Union soviétique encore virulente. La doctrine de la riposte graduée venait de se substituer à Washington à celle des représailles massives, ce qui signifiait , comme le général de Gaulle l'avait vu , que le Etats-Unis n'étaient pas prêts à risquer un affrontement nucléaire direct avec l'URSS pour protéger l'Europe occidentale . Il en avait déduit la nécessité pour la France de se doter de l'arme nucléaire. Qui peut croire sérieusement que ce que les Etats-Unis n'étaient pas prêts à faire alors pour la France et le Royaume-Uni, ils le feraient aujourd'hui pour la Pologne et la Lituanie ?

D'autant qu'on se souvient des efforts que le présidant Roosevelt avait déployés en 1938 pour faire accepter par les Français et les Anglais les accords de Münich où la Tchécoslovaque avait été sacrifiée.

C'est dire que ces pays n'ont pas vraiment intérêt à jouer avec le feu. La surenchère à laquelle ils se livrent face à la Russie est aussi coupable que la promesse illusoire des Etats-Unis de les protéger. La Pologne est certes un pays sympathique mais chroniquement irresponsable , comme on l'avait vu entre les deux guerres. L'autorité du pape Jean Paul II avait un moment calmé ses dirigeants. Mais il n'est plus là et il n'est pas sûr que son successeur qui se rend à Cracovie à la fin juillet ait autant d'autorité sur eux.

Après beaucoup de manœuvres maladroites de leur part , Polonais et Baltes furent finalement les dindons de la farce tragique de 1939 . Ce furent alors la France et la Grande-Bretagne, pas les Etats-Unis, qui mirent en jeu leur survie pour leur venir en aide. En vain. Il faut espérer pour eux qu'un tel scénario ne se reproduira pas.

Roland HUREAUX

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 17:44

http://www.causeur.fr/attentats-loi-travail-dgsi-dst-rg-renseignement-39215.htm

Parmi les nombreux facteurs de tension qui pèsent aujourd'hui sur l'opinion française, il faut faire un sort à part aux actes terroristes de 1995 et au désordre qui a entouré les manifestations contre la loi Travail.

Même si les menaces terroristes ont aussi d'autres causes, il n'est pas inutile de les mettre en relation avec la réforme des services de renseignement qui a été opérée en 2008.

Il y avait jusque là deux services de renseignement intérieur ( outre la gendarmerie qui a toujours fait du renseignement sans avoir de service dédié): la Direction de la surveillance du territoire ( contre-espionnage) et les Renseignements généraux ( renseignement politique et social pour le compte du gouvernement ). Tous les deux dépendaient de la Direction générale de la police nationale.

Ils ont été fusionnés pour ne plus former qu'un seul service , la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) , laquelle a été en 2014 séparée de la Direction de la police nationale, prenant le nom de Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ? L'antiterrorisme lui est rattaché .

Une fusion contestable

La fusion de 2008 s'est avérée catastrophique pour chacun des services, comme d'ailleurs presque toutes les fusions de services administratifs .

La DST fonctionnait bien: grâce à elle , les attentats terroristes avaient été prévenus et déjoués sur le territoire métropolitain entre 1996 et 2012. Corps de fonctionnaires de qualité, suffisamment réduit pour que ses agents se connaissent et coopèrent efficacement , ils n'avait pas besoin d'être réformé, sinon à la marge, si le génie national ne s'attachait presque systématiquement à réformer ce qui marche bien tout en délaissant le reste. Les intéressés ont mal pris la fusion avec le corps des Renseignements généraux dont ils n'avaient que faire et dont la culture était différente. Sans doute la menace terroriste s'est elle aggravée au cours des années 2010 : le nombre de suspects à suivre ne se compte plus en centaines mais en milliers. Mais beaucoup pensent que les attentats du 7 janvier et du 13 novembre 2015 auraient été prévenus si la DST n'avait été mise sens dessus-dessous par la réforme, aggravée par une réduction d'effectifs.

Les Renseignements généraux ne faisaient pas que du renseignement politique. Ils n'en faisaient même parfois qu' accessoirement , les préfets étant généralement mieux informés qu'eux grâce à leurs contacts politiques et mondains; ils faisaient en revanche du renseignement social, se rendant dans les usines , connaissant les dirigeants syndicaux , servant non seulement d'informateurs mais de relais , voire de médiateurs; ils pouvaient voir venir la montée du mécontentement , en informer l'autorité, faire passer des messages, négocier des compromis sur le déroulé d'une manifestation, prévenir les débordements. Réorientés vers la lutte antiterroriste qui n'était pas dans leur culture, ils n'assurent plus guère cette fonction éminemment utile d'huilage social.

On peut légitimement penser que les incidents d'Air France auraient été évités si les Renseignements généraux avaient été présents dans le conflit . Il est aussi vraisemblable qu' avec l'ancien système, les luttes sociales ne se seraient pas envenimées autant qu'elles l'ont fait depuis quelques semaines. Est-ce la CGT qui a changé ou les relais de l'Etat sur le terrain social qui se sont affaiblis ? On peut en débattre.

L'application de schémas mécaniques

Il ne faut pas jeter la pierre à Nicolas Sarkozy qui a opéré la réforme de 2011. Il n'a fait qu'appliquer le schéma a priori prescrit par la loi organique sur les lois des finances du 1er août 2001 qui prévoyait pour l'ensemble de l'Etat la fusion de tous les services ayant à peu près les mêmes fonctions. A peu près, pour l'œil distant des financiers de Bercy ou pour les journalistes mais pas exactement pour les agents concernés. Ces schémas technocratiques n'intégraient ni les différences subtiles de méthode , ni les chocs de culture prévisibles; dans bien des domaines ( Pôle emploi , services locaux de l'Etat) , les fusions ont désorganisé de manière durable des services qui marchaient. Des réformes mal acceptées et mal comprises entrainent une démoralisation du personnel et donc une baisse d'efficacité qui n'est pas le moindre de leurs effets fâcheux.

Mais , dira-t-on, ne faut-il pas faire économies ? Certes, mais la fusion n'est pas nécessairement la meilleure voie pour cela : des fonctions communes peuvent été mutualisées sans aller jusqu' à la fusion; il est possible de réduire les effectifs d'un service sans qu'il soit nécessaire de le fusionner avec un autre. Surtout si on s'évertue en parallèle à simplifier les procédures , ce qui n'a guère été le cas depuis 2000.

Il est probable que lorsqu'on fera le bilan des réformes administratives des années 2000, supposées introduire les "méthodes managériales" dans l'administration, particulièrement en matière de sécurité, on prendra la mesure du désastre.

Roland HUREAUX

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 17:41

http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2016/08/05/31003-20160805ARTFIG00198-le-pere-jacques-hamel-ou-l-heroisme-discret-de-la-generation-vatican-ii.php

Le public n'a pas été seulement ému par les atroces circonstances du meurtre du père Jacques Hamel dans son église de Saint-Etienne-du-Rouvray. Il l'a été aussi par le caractère de ce prêtre ou plutôt par son absence apparente de caractère distinctif, par sa simplicité au sens le plus ordinaire du terme.

Meurtre atroce. Les chrétiens n'ont pas l'habitude de gémir sur les misères qu'on leur fait car ils ont la culture du martyre. Le Christ les a prévenus : "Vous serez haïs de tous à cause de mon nom" ( Mt 10, 22), "Si le monde vous hait , sachez qu'il m'a haï avant vous (…) Le serviteur n'est pas plus grand que son maître. S'ils m'ont persécuté, ils vous persécuteront aussi "(Jn 15, 18, 20) . Et ils connaissent ce mot de Tertullien : " le sang des martyrs est la semence des chrétiens". En un sens, la mort du père Hamel est pour lui une apothéose : égorgé en pleine messe , dans son église, sur l'autel, comme l'Agneau de Dieu dont il célébrait le sacrifice, à 85 ans, après une vie de prêtre accomplie !

Un prêtre parmi d'autres

Mais le plus émouvant est que, à ce que l'on sait, le père Hamel est un prêtre comme il y en a eu des centaines dans sa génération. Une génération qui a vu, sans doute avec douleur, la déchristianisation massive de la France , le raréfaction des vocations, des charges de plus en plus lourdes pour une population de plus en plus indifférente. Qui a vu aussi, à la suite du Concile Vatican II, la simplification du culte que certains tiennent pour un appauvrissement ou une banalisation. La paroisse de Saint-Etienne-du-Rouvray est assez emblématique de la déréliction d'une grande partie de cette France qui fut chrétienne . C'est une paroisse de banlieue ouvrière, déchristianisée , dominée d'abord par le parti communiste, puis par l'islam. Les catholiques n'y sont qu'une faible minorité. Le statut social des prêtres n' est plus ce qu'il était . La société leur demande de garder profil bas , de dire la messe "en faisant vite, en se cachant, pour ne pas déranger les gens "selon le mot de Georges Brassens , ce "bouffeur de curés" que le sort du père Hamel aurait sans doute ému. On demande seulement à ces prêtres d'être des braves gens, ce qu'ils sont , pas toujours reconnus à leur juste valeur. Le père Hamel disait une messe habituelle de semaine avec six fidèles dont trois bonnes sœurs, âgées elles aussi. Une messe en français , sans pompe, sans chants extraordinaires, sans extase pendant l'eucharistie comme on en a prêté au Padre Pio. Bref , selon l'expression consacrée, l'"ordinaire de la messe".

De cette routine postconciliaire dépourvue d'éclat, le père Hamel ne se sera écarté que sur un point : il n'avait pas voulu prendre de retraite. Au motif que les prêtres seraient des "travailleurs comme les autres", les évêques de France ont pris l'habitude de les mettre à pied ou à en maison de retraite passé un certain âge. Comme si les règles syndicales s'appliquaient aussi aux hommes de Dieu. Le père Hamel , lui, a voulu servir jusqu'au bout , même dans un rôle subalterne : c'était sa gloire , fort modeste au demeurant. Il n 'oubliait sans doute pas que prêtre, presbyteros, signifie en grec l'"ancien".

Signe paradoxal

C'est un signe paradoxal de la Providence que l'immense honneur du martyre soit tombé sur un prêtre aussi simple. On peut penser que du haut de sa toute puissance, Dieu a vu ce qu'avait eu d'héroïque cette génération postconciliaire que tant d'esprits forts prennent de haut. Une génération qui n'a sans doute pas fait d'éclat, qui n'a renversé aucune tendance de fond, mais qui a tenu le poste dans des temps qui furent peut-être parmi les plus difficiles de l'histoire de l'Eglise.

Un signe pour les mauvais chrétiens que nous sommes , trop souvent portés à l' arrogance et au mépris devant la grisaille. Un signe aussi pour une population qui s'était habituée à ne pas remarquer ces curés devenus si discrets, les prenant au mieux pour les derniers des Mohicans.

Or si le djihadistes se sont attaqués à un prêtre de ce profil, en fin de course et qui ne sera probablement pas remplacé, dans un quartier où l'Eglise catholique gardait profil bas , c'est que, malgré son absence d'éclat, ce mince filet d'une Eglise catholique en crise signifiait bien plus que ce qu'elle croyait elle-même. Les djihadistes ont vu , eux , qu'il y avait là une réalité métaphysique redoutable, un symbole pour eux insupportable. Malgré sa bénignité, le père Jaques faisait encore peur à certains.

Or faire peur, c'est exister. N'en déplaise à Emmanuel Todd, l'Eglise n'est pas encore morte en France.

Roland HUREAUX

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12 août 2016 5 12 /08 /août /2016 17:40

http://www.atlantico.fr/decryptage/popularite-artificielle-idees-stereotypees-pauvrete-propositions-et-macron-etait-qu-illusion-roland-hureaux-2762716.html

Emmanuel Macron tient son premier meeting à Paris . Depuis qu'il a lacé son mouvement "En avant" qui affiche 60 000 adhérents, pas de semaine sans qu'un organe de presse ne mette en vedette le ministre de l'économie et des finances, lequel est passé en peu de temps parmi les premiers des classements de popularité, suivis de près en ces temps de pré-élection présidentielle.

Pipolisation ? On le voit même à l'anniversaire de Line Renaud entre Johnny Hallyday et Vanessa Paradis .

Que cela agace prodigieusement ses collègues du gouvernement, et d'abord Manuel Valls ne fait pas de doute. Les socialistes de gauche sont, eux, furieux de la montée de ce traître qui n'est même pas social.

Il reste que Macron est aujourd’hui la coqueluche d'une partie de l'opinion : socialistes modérés qui comptent sur sa popularité pour échapper au désastre annoncé du PS , patronat (M.Gattaz ne tarit pas d'éloges), centristes, hommes de la droite modérée qui veulent montrer qu'ils ont l'esprit large en ralliant un ministre de Hollande et même...électeurs du Front national toujours à la recherche d'"autre chose"...

Or rarement on a vu un emballement aussi illusoire.

Un emballement illusoire

Il tient certes pour une part à la popularité artificielle de ceux qui sont aux lisières de la droite et de la gauche et recueillent des suffrages des deux bords: Simone Veil, Bernard Kouchner, Jean-Louis Borloo en profitèrent sans que cela ait eu jamais le moindre débouché politique.

Il plait certes à la droite. Il en gagnerait même, dit-on, la primaire ! Il est vrai qu'il fut le rédacteur du rapport Attali, commandé par Sarkozy , où la Grèce était présentée comme un modèle de bonne gestion...

Tout enflé de termes comme élan, audace, réformes radicales, clarification, levée des blocages dont il ne précise presque jamais le contenu, son discours peut illusionner. Mais espère-t-il vraiment conquérir le peuple en promettant plus d'Europe, au moment où les Anglais et Néerlandais viennent de quitter le navire ? Il ne s'est jamais présenté à une élection, cela se voit.

Par derrière ce succès, une idée aussi répandue que fallacieuse : si les choses vont si mal, c'est que la droite et la gauche se chamaillent. Qu'elles s’endentent donc pour nous faire une bonne politique ! Mais pourquoi espérer qu'une droite et une gauche qui n'ont pas résolu les problèmes le feraient mieux ensemble que séparément ? Cela marque les limites d'une opération comme celle de Raffarin qui se dit d'accord à 99 % avec Macron[1] et qui rêve d' un plan UMP-PS contre le chômage !

Allons plus loin : ce que le peuple refuse avec le plus de véhémence, sans toujours s'en rendre compte, c'est précisément ce qui constitue la zone de recouvrement de l'UMP et du PS : alignement sur l'Europe jusqu'à l'oubli des intérêts français , mondialisation "heureuse", rigueur budgétaire à l'allemande, politiquement correct à tous les étages. Les sujets consensuels sont, à y regarder de près, les plus inquiétants. On se rapprocherait davantage des aspirations populaires avec les franges des grands partis qui ne se recouvrent pas : Jacques Myard ou Dupont-Aignan[2] d'un côté, Mélenchon de l'autre, ouverts à des thèmes comme la remise en cause du libéralisme ou de l'Alliance atlantique, le souci de tempérer le mondialisme et de protéger les travailleurs français. Il y a une droite populaire, une gauche populaire, mais guère de centre populaire , en dehors du singulier et sympathique Jean Lassalle, l'antithèse absolue de Macron.

Comment s'étonner, au vu de ce positionnement, de la pauvreté des propositions de Macron ? Il a récemment fait un tabac en disant qu'il fallait rémunérer les fonctionnaires aux résultats ; il aurait pourtant du savoir qu'une grande loi a été votée en 2001, celle que les technocrates comme lui appellent la LOLF (Loi organique sur les lois des finances) qui prévoit précisément cela. En dix ans d'application, elle a montré toute sa nocivité : difficulté de trouver de bons indicateurs de résultats, tricheries, découragement et démobilisation sans précédent des services.

L' action d'Emmanuel Macron est de la même eau. La loi pour la croissance, l'activité et l'égalité des chances économiques dite loi Macron du 6 août 2015 n'est pas inutile ; avec ses 316 pages, contribue-t-elle vraiment à simplifier notre législation ? A vrai dire, dans ce qu'elle a d'utile, elle est essentiellement une loi administrative : notre législation est devenue tellement compliquée qu'il y a toujours à la marge des améliorations techniques à y apporter. C'est le cas en matière d'urbanisme, de permis de conduire, ou d'épargne salariale. Mais elle a aussi une dimension idéologique : ouverture des magasins le dimanche (pour un pouvoir d'achat en stagnation), tentative de libéraliser le statut des notaires, volonté d'ouvrir grand le transport ferroviaire à la concurrence de la route au risque d'affaiblir la SNCF - ce qui réjouit une certaine droite hostile au rail , plus par réflexes que par réflexion, mais quelle vision stratégique derrière, sinon d'américaniser un peu plus notre territoire entre un rail étiolé et des lignes de type Greyhound ?

Bien que le projet de loi El Khomri soit dans sa ligne politique, Macron l'a critiqué pour son manque d'audace avant de faire machine arrière devant la montée de la protestation. Ce projet est inspiré par une vision libérale du marché du travail où, mondialisation oblige, les garanties des salariés doivent céder la place à la flexibilité. C'est la politique de l'offre que préconisent à l'unisson Bruxelles, Gattaz et les principaux candidats des Républicains. L'emploi s'en portera-t-il mieux ? Ne dépend-t-il pas davantage des variables macroéconomiques que de la fluidité de la main d’œuvre ?

Des idées stéréotypées

Ce qui frappe dans les idées de Macron, dans la prétendue audace de Macron, c'est leur caractère stéréotypé à l'image de son profil de bande dessinée : sa première source d'inspiration est le rapport Rueff-Armand de 1958 qui préconisait de faire sauter tous les obstacles à la concurrence existant dans la société française (taxis, professions réglementées, pharmacies etc.) par l'application mécanique des principes du libéralisme pur et dur . Si une grande partie de ces dispositions n'a jamais été appliquée, c 'est peut-être qu'il y avait à cela de bonnes raisons. Cela n'a pas empêché les trente glorieuses. Mais pour deux générations d'énarques, déplorer le manque de courage des gouvernements français à appliquer ces recommandations a été le sésame des premières places. Il ne fallait pas être très intelligent pour cela. Manque de courage ou sens des réalités ?

L'autre source d'inspiration de Macron, dont l’orientation idéologique est analogue, ce sont les directives européennes . Là où un pouvoir national pourrait tempérer l'esprit de système au contact du réel , rien n'arrête l'Europe de Bruxelles. Là aussi il ne faut pas être très subtil pour transposer de manière systématique, voire bestiale, ces directives en droit français. Notre administration ayant cessé d'être indépendante, a aussi cessé de réfléchir. Quand un haut fonctionnaire doit préparer un projet de loi, il ne cherche plus les meilleures solutions, il "transpose".

Comme le rapport Rueff, le droit européen issu de l'Acte unique de 1987 prescrivant l'uniformisation de toutes les normes de tous les pays européens, obéit à un principe simple : la loi de la libre concurrence entendue sans aucune nuance. Mais sournoisement, elle répond aussi à un projet de gommer les spécificités européennes ou françaises : entreprises publiques puissantes, labels de qualité, poids historique des classes moyennes (leur laminage au nom de la lutte contre le corporatisme va de pair avec leur écrasement fiscal).

L'introduction de méthodes managériales dans la fonction publique, prônée par Macron - et comme on le sait, déjà introduites - , suit les mêmes modes européennes, relais de l’idéologie mondialiste pour qui tout ce qu'a de spécifique la sphère publique est obsolète.

L'inspiration de Macron est idéologique, c'est à dire simpliste. Toute idéologie part de la simplification du réel . Cette idéologie était à l’œuvre quand il tenta de dissuader , avec le succès que l'on sait, les Britanniques de sortir de l'Union européenne, la menaçant de manière assez grossière d'ouvrir la porte aux migrants.

Nul doute qu'il est favorable au TAFTA voulu par les Américains pour les Européens, passivement négocié par Bruxelles et qui aboutira à subordonner la législation des États à des arbitrages habituellement réservés au droit privé, sans doute pour en finir avec la démocratie.

Cette idéologie n'avait pas attendu que Macron soit ministre de l’Économie, pour marquer la France de son empreinte et, point par point, on pourrait démontrer qu' à peu près tout ce que rejettent les Français résulte des politiques qu'elle inspire : chamboulement du cadre administratif, délocalisations, désindustrialisation, crise de l'éducation, dépérissement d'une partie de notre agriculture, ouverture sans limites des frontières, insécurité croissante de l'emploi.

Mais qui incarne mieux tout cela que Macron, issu du sérail le plus classique : l'ENA, le prestigieux corps de l’Inspection des finances qui a inspiré à peu près toutes les réformes depuis trente ans ? Ajoutons y la haute banque pour pénétrer le saint du saint de ce que les Français rejettent.

Dans une France gravement en perte de repères et de ressort, Macron, jeune avec des idées vieilles, est, de manière emblématique, et même caricaturale, celui dont il ne faut rien attendre. La popularité transitoire d'un tel personnage représente l'illusion parfaite.

Roland HUREAUX

[1] La Croix, 31/03/2016

[2] Pour ne pas parler de Marine Le Pen qui ne fait pas partie de ce cercle

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