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Roland Hureaux

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Mardi 21 mai 2013 2 21 /05 /Mai /2013 20:31

 

 

Paru dans Valeurs actuelles

 

Le Parti socialiste français voudrait-il jouer les  Berlusconi ?  Au plus bas dans les sondages, comme était le Cavaliere,   veut-il se refaire une popularité en entonnant les sirènes de l’anti-germanisme ?  

Ce qui est sûr : son algarade contre « l’intransigeance égoïste d’Angela  Merkel », même si elle ne doit pas  figurer dans la motion finale du PS,  a fait des vagues ; une certaine  droite,   toujours prête à prôner  l’alignement sur  l’Allemagne, n’ a pas manqué de lui donner de la résonance. Alain Juppé dénonce le risque de confrontation avec l’Allemagne comme un « péril mortel ».  Les gardiens de l’orthodoxie de gauche,  Le Monde et  Libération en tête, dénoncent de leur côté, un « dérapage ». Que les uns et les autres se rassurent : les algarades des socialistes français resteront des   « paroles verbales » !

Moins  que par le  risque de réveiller les démons du passé,   le positon du PS frappe en effet  par son incohérence.

Les exigences de Mme Meckel ne sont pas à proprement  parler  égoïstes ; elles ne font  que rappeler les conditions nécessaires à une survie de l’ euro :  un redressement  des comptes  publics dans toute la zone euro, une baisse  forcée du coût du travail là  où il a trop augmenté,  comme en France - sur le modèle de ce que les Allemands avaient fait du temps de Schroeder - , le refus des facilités inflationnistes telle la monétisation des dettes souveraines . Ces mesures, efficaces ou non c’est une autre question,  sont la  seule solution alternative   à un abandon  de l’euro et donc à de nouvelles parités monétaires.   

Si la relance doit passer par la dépense publique  – et donc de nouveaux déficits, elle est clairement  en contradiction   avec le souci de rétablir les comptes. Relance et rigueur sont aux deux extrémités  d’un  même curseur. Imaginer qu’on puisse échapper à cette alternative est illusoire.

A partir du  moment où  le PS n’envisage  absolument pas  le démantèlement de l’euro ( nous préférons cette expression à celle de « sortie de l’euro »,  car qui croit que l’euro pourrait  continuer sans la  France ?) ,  il est obligé d’en tirer  les conséquences : il faut faire de la rigueur  à l’allemande  !

Exiger cette rigueur n’est pas particulièrement   « égoïste »  de la part de Mme Merkel : les dirigeants allemands étant tout aussi prisonniers que les dirigeants français du dogme de l’euro  n’ont d’autre mérite que d’en tirer les conséquences. La récession qu’entraîne une politique de rigueur les menace  à terme autant que nous : leurs marchés principaux sont au sein de la zone euro ; si ces marchés se rétrécissent, comme c’est inévitable, ils en souffriront aussi. L’Allemagne est  d’ailleurs entrée aujourd’hui, comme nous, en récession.

Certains voudraient   qu’elle  prête  à fonds perdus  ( ou mieux encore,  qu’elle donne via le budget européen ) aux paniers percés de l’Europe.   Elle n’y tient pas : qui le lui reprocherait ?  Elle  que les perroquets du souverainisme  ne cessent de soupçonner de « fédéralisme »  ne fait que prendre en compte  cette réalité  de base :  qu’il n’y a pas en Europe une véritable solidarité analogue à  celle qui a pu s’établir entre l’Allemagne d’Ouest et les anciens territoires de l’Est qui appartenaient  tous deux    à la  même  nation allemande.  Nous le savions.  Les Allemands ne sont pas enthousiastes non plus à faire comme   les  Français : ajouter à leurs dettes , déjà lourdes, en empruntant pour  aller au secours des pays encore plus  endettés du Sud de l’Europe.  Là encore,   qui le leur reprocherait ? Ce n’est pas  parce  que les socialistes français sont irresponsables quant   à leur intérêt  national qu’ils doivent reprocher aux  Allemands de ne pas l’être.

La même inconséquence  se retrouve dans certains cercles socialistes  proches du pouvoir tel  le Collectif Roosevelt 2012  qui prône un New Deal à la française, une politique publique de relance à base de dépenses publiques, sans nullement remettre en cause  l’appartenance  à  l’euro. Que ces   gens- là  prêchent dans le vide, on s’en  rend compte en voyant que plusieurs des fondateurs   de ce collectif, Jean-Marc Ayrault en tête,  sont entrés au  gouvernement ou sont  proches de lui   sans que ce dernier  applique le moindre  petit  commencement de ces idées.

Pensons aussi que dans  ce collectif se trouve  Michel Rocard lequel, il y a peu,   n’a pas craint de dire (parlant du président) : « On attend qu’il parle de l’Europe et qu’il reconnaisse que le commandement est allemand… ».

La contradiction devient abyssale chez un Jean-Luc Mélenchon qui critique avec véhémence  jamais en défaut les mesures d’  austérité  (et propose même  un SMIC à 2000 €)  sans, lui non plus ,  remettre en cause l’appartenance à  l’euro.

Lors un colloque franco-allemand qui s’est tenu le 8 avril dernier  à la Chambre de commerce et d’industrie de Paris, l’économiste Alain Cotta a justement  rappelé que François Hollande, fils spirituel de Jacques Delors, était si viscéralement  attaché à l’euro qu’il irait jusqu’à  sacrifier le dernier centime de la politique  sociale française  pour en  assurer  la  survie.

Au lieu de mettre en cause stupidement  l’Allemagne, les socialistes français  feraient  mieux d’en tirer les conséquences.

 

Roland HUREAUX

 

France-Inter,  12 /12/2012

Par Roland HUREAUX
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Samedi 18 mai 2013 6 18 /05 /Mai /2013 10:32

 

Il y aura désormais deux lois Taubira. Le première , la loi du 21 mai 2001, sur l’esclavage dispose à  l’ article 1 que La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.

Cette loi est, on le sait, biaisée puisque elle ne mentionne que les traites transatlantiques,  opérés donc par les Européens,  et non celles qui furent pratiquées par d’autres au même moment, ou l’esclavage en général.

L’autre loi Taubira,  qui devrait être  promulguée aujourd’hui,   ouvre  le mariage aux  personnes du même sexe.

La propagande libertaire  met en continuité  ces deux lois comme deux lois d’émancipation. N’est–il pas normal, laisse-t-on entendre, que la même personne  ait d’abord  rendu justice aux esclaves et descendants d’esclaves de l’outre-mer et ensuite fait droit à cette autre malheureuse minorité opprimée que sont les homosexuels ?

Vision totalement fallacieuse. Pour qui connait le contexte, la seconde loi Taubira s’oppose frontalement  la première.

On ne comprendrait   pas, sinon, le rejet  violent et  quasi-unanime des élus et de la population de l’outre-mer, si brillamment  exprimé à l’Assemblée nationale par le député  de la Martinique, Bruno Nestor Azerot,  devant le  mariage homosexuel. Au point que Mme Taubira ne pourra plus sans doute remettre les pieds dans sa Guyane natale !

 

Esclavage et homosexualité

 

La vérité est que pour les descendants d’esclaves, l’homosexualité évoque d’abord les pratiques de certains colons, ou de leurs  contremaîtres à l’encontre de leurs jeunes esclaves mâles. Pratiques qui avaient un caractère sexuel,  bien sûr, mais qui étaient aussi le signe de leur condition humiliante dans la mesure où  les esclaves n’avaient pas, de fait, le droit, de refuser les sollicitations des blancs.

C’est pourquoi le mariage homosexuel horrifie ben davantage les Antillais que les Africains pas enthousiastes certes, mais moins indignés.

Que l’homosexualité – et particulièrement  la pédérastie qui veut dire, on le sait,  en grec  la relation érotique avec des enfants ou  des adolescents,   ait partie liée avec l’esclavage,  constitue une des grandes réalités de l’histoire, aujourd’hui occultées, d’autant  moins étonnante que la relation homosexuelle est rarement égalitaire.

Occulté également, le fait qu’elle ait été presque toujours dans le passé l’apanage des classes dominantes – et, souvent contraint et forcé, de leur environnement ancillaire. Combien de villages français au temps de Proust où on ne savait même pas de quoi il s’agissait ?

Pratiquement inconnue des sociétés primitives, relativement égalitaires, ignorant d’autant plus l’esclavage qu’on n’y   laissait guère aux    prisonniers la vie sauve, l’homosexualité  apparait  en Grèce et à Rome, non point aux temps primitifs, mais à l’époque de la puissance, dans des sociétés où l’esclavage est très répandu, surtout chez les plus riches. 

Avoir à sa disposition un giton de condition servile, est alors rarement puni chez les jeunes aristocrates en mal d’amours juvéniles. Les  initiations hétérosexuelles avec une jeune esclave existent aussi mais elles sont plus surveillées, aucun  grand lignage  ne souhaitant  multiplier les bâtards. C’est pour cette raison  que, de manière notoire, de personnages comme Alexandre, Pompée, Jules César furent bisexuels  (pas Auguste en revanche, mais tous les successeurs de ce dernier : Tibère, Caligula, Claude et Néron). Ils  n’étaient pas les seuls. Initiés, dans leur prime jeunesse  grâce à des esclaves, les aristocrates grecs et romains pouvaient aussi avoir des relations homosexuelles avec des  pairs : ce fut particulièrement le cas,  on le sait,  dans l’Athènes des  Ve et IVe siècles.

Le recul de l’esclavage et l’avènement  du christianisme (parallèle à l’apparition d’un paganisme tardif plus rigoriste)  font reculer l’homosexualité à la fin de l’Antiquité.

Dans le monde musulman des origines, la polygamie crée un excédent de jeunes gens  n’ayant pas accès à la femme qui l’a peut-être favorisée  aussi, malgré  les terribles punitions du Coran.

L’homosexualité  ne disparait certes jamais dans aucune société, au moins au niveau des classes dirigeantes mais on ne sera pas étonné qu’elle se soit développée  dans les sociétés esclavagistes d’outre-Atlantique, dans les conditions humiliantes que l’on a vues.

C’est dire que donner un statut officiel  à cette pratique comme le fait la seconde loi Taubira  est , on ne peut plus contraire , à l’esprit de la première loi.

C’est pourquoi le principal obstacle à son adoption a été le refus  absolu de la voter d’une dizaine de  sénateurs  de l’outre-mer, le gouvernement ne disposant que d’une courte majorité au Sénat. Une majorité de rechange était certes possible sans eux grâce à la défection d’un nombre analogue de sénateurs de droite, mais elle eut  fait apparaitre au grand jour que la loi était passée  grâce à l’UMP,  ce que celle-ci voulait éviter. Pour résoudre  la  quadrature du cercle, une seule solution : un scrutin  à main  levée au décompte approximatif et où surtout, personne ne  saurait qui a voté quoi.  Notamment dans les Antilles où nul ne devait savoir  ce qu’avaient  voté les sénateurs de ces départements.

Le devenir de la loi Taubira  demeure  pour une part lié  à l’outre-mer dans la mesure où les maires de la Martinique ont déjà  fait savoir qu’ils  ne   l’appliqueraient pas.  

Cette antinomie entre la mémoire de l’esclavage et l’exaltation de homosexualité,  Mme Taubira la connait sans nul doute. Quelle  est donc sa motivation  si, levées les brumes  de l’idéologie, sa production législative révèle  une aussi violente incohérence ?

Disons-le clairement ; on ne voit pas d’autre  lien entre les deux lois Taubira  que l’hostilité à l’héritage de la France chrétienne.  La première loi Taubira  vise à porter atteinte à la France  (et à  l ’Europe en général),  tenue pour collectivement coupable d’un crime contre l’humanité, la traite négrière, tandis que les traites non européennes sont sciemment laissées hors du champ  de la loi.  La seconde loi s’en prend directement à l’héritage  chrétien  et à une de ses instituions clef, le mariage. C’est ainsi d’ailleurs que l’ont  ressenti  les centaines de milliers de manifestants qui ont tenté de lui faire barrage.

Que Mme Taubira ait pris en grippe l’héritage national  ne nous étonnera guère, puisque elle a commencé sa carrière comme  indépendantiste. Comme ses concitoyens  guyanais ne voulaient pas de l’indépendance, elle n’a pu devenir la présidente d’une  république tropicale !  Sa passion et,  il faut bien dire, son talent  ont alors cherché un  autre exutoire, avec la complicité d’un parti socialiste rallié au mondialisme libéral  et dont l’idéologie de référence est désormais la seule  volonté de déconstruire  l’héritage de la France chrétienne.  On aurait préféré qu’ils fussent mieux employés.

 

Roland HUREAUX

 

Par Roland HUREAUX
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Jeudi 16 mai 2013 4 16 /05 /Mai /2013 21:57

 

 

L’EXEMPLE DE LA SYRIE

 

Ceux qui dirigent la diplomatie française l’auront bien cherché ! L’annonce d’une conférence internationale sur la Syrie, avec la participation du  gouvernement  Assad, dont le principe  a été négocié directement entre les Etats-Unis et la Russie,  constitue un camouflet pour la politique française . D’autant que Londres, Jérusalem  et même Ankara, mais pas Paris, semble-t-il,  ont été immédiatement  associés au  processus.

En faisant au cours des derniers mois, au sujet de la Syrie, de la surenchère sur la politique américaine elle-même,  la France s’est ainsi  marginalisée.

Cette surenchère s’est exprimée par la reconnaissance du conseil national qui tient  lieu de gouvernent provisoire des rebelles, à la  représentativité douteuse, et  la  volonté frénétique  d’armer la rébellion syrienne, deux positions que le présent Obama a refusé de prendre.

Cet accord direct  entre Washington et Moscou, au nez et à la barbe des excités de Paris (et aussi de Londres),  est-il nécessaire de dire que tout observateur un peu lucide de la scène  proche-orientale pouvait le voir venir ?  

Le  plus suffocant dans cette histoire  est l’inculture diplomatique et historique dont  a témoigné la conduite de la politique française, signe d’une grave  dégénérescence de notre appareil  politique et diplomatique.

Notre projet  d’  armer la rébellion  était en soi  irresponsable dans une région qui est une véritable poudrière, surtout si l’on considère  que dans  cette rébellion,  les islamistes les plus radicaux, Al Qaida compris,  se trouvent en position hégémonique. Certains  de nos partenaires européens ne se sont pas privés d’accueillir le projet  de la France et du Royaume-Uni  en se gaussant.  Ils ont eu la sagesse de le bloquer. Ajoutons que notre position incompréhensible  nous brouillait avec deux partenaires naturels : la Russie et l’Algérie. 

Irresponsable, la ligne politique  française  démontre aussi une triple ignorance.  

 

L’oubli de la mission de La France au Proche-Orient

 

La première est celle de  l’histoire de la présence française au Proche-Orient. 

Même si nous sommes encore la 5e puissance  mondiale,  rien ne nous fonderait  à avoir  un avis sur ce qui se passe dans cette région  si on ne faisait référence à l’histoire.  De grands pays, comme l’Allemagne, le Japon, la Chine, l’Inde ne s’y impliquent guère et ne s’en portent pas plus mal.

La France a eu un mandat de la SDN entre 1919 et 1945 pour administrer la Syrie et le Liban.   C’est ce qui justifie encore  son intérêt. Mais ce mandat est lui-même fondé sur le rôle de protecteur des chrétiens de l’Empire ottoman que,  dès le temps de François Ier, la France s’était fait reconnaître par le sultan de Turquie.   Napoléon III était intervenu  au Syrie en  1860  sur le même fondement.

On veut bien admettre que  notre responsabilité s’étende aujourd’hui à toutes les minorités et pas seulement aux chrétiens. Mais notre intervention dans les affaires syriennes   joue   directement  à l’encontre des intérêts non seulement des chrétiens mais aussi   des autres minorités comme les alaouites ou les druses;  nous nous évertuons à renverser le seul régime, issu lui-même     de la minorité alaouite,  qui  les  protège.  Si notre entreprise de mettre fin sans délai au régime Assad avait abouti, il serait arrivé ce que   les  rebelles ne cessent d’annoncer :   l’exode de deux millions  de chrétiens et le  massacre de deux   millions et demi d’alaouites. Etonnant  retournement historique  pour  un pays dont la protection des minorités  justifie seule  la  présence dans la région.  

Il est vrai qu’invoquer ce passé n’est plus  à la mode. L’ultra-laïcisme qui est devenu la politique officielle de la gauche,  et même de la droite,   conduit nos dirigeants non seulement à ne  plus  faire   de référence   à la protection des   chrétiens, mais même à  les tenir, non sans  une forme de lâcheté, pour la   seule minorité qui ne mérite pas notre compassion.  Cela au moment même où ils sont devenus, de l’avis commun, le groupe religieux le  plus persécuté  dans le monde.

En invoquant la laïcité,  on  oublie  que les grands républicains de la IIIe République,  pourtant peu suspects de bigoterie, n’avaient jamais perdu  de vue ce rôle. Ils savaient l’histoire, eux !

 

La diplomatie des droits de l’homme, simpliste et contradictoire

 

La préoccupation des droits de l’homme, nouvelle religion laïque,  aurait remplacé  le souci  de protéger les chrétiens,  mais  que signifie la promotion des droits de l’homme si elle doit passer  par le massacre ou l’exode de toutes les minorités ?

Nous en arrivons au  deuxième signe d’inculture : organiser   notre diplomatie en fonction des régimes intérieurs des différents  pays,  diplomatie dite « des droits de l’homme ».  Nous serions supposés ne  nous lier  désormais  qu’avec les  régimes démocratiques ou les oppositions prétendant promouvoir la démocratie ( même s’il  s’agit , comme en Syrie, de fanatiques  barbus tout prêts à égorger  tout ce qui n’accepte pas la charia ).

La dissociation des  considérations intérieures et de la grande diplomatie constitue pourtant  une des grandes constantes de l’histoire de l’Europe, singulièrement de la France. C’est peut-être un des fondements de  la civilisation. Richelieu pouvait  combattre le protestantisme  en France et s’allier avec les princes protestants en Allemagne  contre l’Autriche.  Le très catholique  roi  d’Espagne  soutenait   à l’inverse   les protestants lors du siège de La Rochelle.  Louis XVI apporta une aide décisive aux  « Insurgents »  républicains  d’Amérique du Nord  contre son « cousin », le roi d’Angleterre.  Plus  près de nous,  la République radicale  n’hésita pas   à s’allier avec la Russie des tsars pour contenir l’impérialisme allemand.

Ces subtilités (pas si subtiles que cela  d’ailleurs)  sont  aujourd’hui  oubliées. Même un diplomate de profession comme Villepin, parce qu’il  avait, dans son équipée politique,   le soutien du monde arabe, se crut tenu de protester contre l’interdiction du voile,   deux sujets qui n’auraient dû avoir aucun rapport !     

Fixer sa   ligne diplomatique sur  la  seule considération  des droits de l’homme  est non seulement simpliste et dangereux  mais  hypocrite car on a tôt fait d’oublier ces droits    quand certaines  contraintes  géopolitiques ou  commerciales s’imposent , par exemple à l’égard de  l’ Arabie saoudite ou  de la Chine. Mais aussi de l’Algérie, qui, dans les années 1990, réprima l’islamisme de manière au moins  aussi sanglante qu’Assad sans que cela ne nous ait jamais émus.  La plus extrême sévérité s’exprime en revanche vis-à-vis de la Russie  - où pourtant  les minorités  religieuses  vivent  en sécurité, ce qui est loin d’être le cas dans la soi-disant démocratique Turquie bien davantage  ménagée.

L’urgence   nous  a imposé de voler au Mali   au secours d’un régime issu d’un coup d’Etat,   alors qu’au nom des droits de l’homme,  nous  boudons stupidement  des pays amis de  la France comme le Congo-Kinshasa  ou Madagascar confrontés à  des difficultés  internes immenses,  au motif qu’ils   ne seraient   pas assez  démocratiques.

Les nouveaux régimes d’Egypte et de Tunisie, issus des illusoires  « printemps  arabes » ont  été accueillis à bras ouvert : nous ne savons plus  que dire en voyant  s’instaurer dans la foulée, inexorablement,  le totalitarisme  des Frères musulmans , pour ne pas parler de la Libye  où la chute  de Kadhafi , par nous organisée, a conduit à  un chaos effroyable , ce pays servant désormais de base arrière aux milices islamistes que nous combattons au Mali .

Rien n’abêtit plus, on le voit,   que les postures idéologiques, comme  la prétention  de fonder la diplomatie  sur les seuls droits de l’homme, pas  seulement en Syrie.

 

Une hiérarchie fantasmée des régimes

 

D’autant que, troisième ignorance,  cette diplomatie se fonde,  pas seulement en France, sur une   hiérarchie   des pays, par rapport au critère démocratique,  qui  n’a qu’un rapport lointain avec les réalités. Une hiérarchie qui  résulte, non d’une  analyse socio-politique solide   des régimes avec lesquels on traite , qui serait basée sur des critères objectifs, mais sur  une sorte de doxa « politiquement correcte » produite  au carrefour des médias et des chancelleries   occidentales , compendium  de préjugés sommaires , de parti-pris  contestables, de jugements  à deux poids deux mesures  sans doute  inspirés  en dernière instance  par  les intérêts de puissance  nord-américains.

Cette hiérarchie ignore les catégories politiques élémentaires que l’expérience du XXe siècle nous avait  conduits à établir. Hannah Arendt   avait  eu le mérite de dégager,   la  première, la notion de régime totalitaire. Montrant que les régimes soviétique  et nazi  avaient en commun  ce caractère, elle avait apporté des nuances quant au  fascisme italien  qui , selon elle , ne pouvait être qualifié de totalitaire, car il était loin  d’avoir contrôlé – ni même   cherché à contrôler -   la totalité de la  société civile et n’avait pas multiplié, ni  près,  les crimes au même degré.  Entendu   en un sens  aussi   radical, il  est possible que le seul  régime qui mérite aujourd’hui l’appellation   de totalitaire soit  la  Corée du Nord.  Puis viennent, dans cette hiérarchie,  les dictatures classiques, comme l’étaient par exemple  l’Espagne de Franco ou les régimes militaires  d’Amérique latine. Si l’on fait de la vraie science politique et non de  la propagande,    trois  différences majeures séparent    ces dictatures des  régimes totalitaires :   d’abord le fait que les dictatures   ne visent  pas le contrôle de toute la   société, notamment  de l’économie, mais  seulement   du pouvoir politique,  ensuite que n’y  courent des risques véritables que ceux qui s’y opposent  , enfin que les dictatures ne demandent que l’adhésion  passive alors que les régimes totalitaires  exigent de tous un  engagement  actif. Et il y a enfin, plus haut  dans la hiérarchie,   les démocraties,   toujours  imparfaites et en évolution,  qui se caractérisent   notamment par le fait qu’il  y  est procédé à des élections qui ne sont pas complètement une parodie et  que le pouvoir peut même , à l’occasion,  perdre.

Foin de  ces catégories dont on pensait quelles étaient devenues classiques ! Nos dirigeants mélangent tout.  Le  régime d’Assad, dictature classique, comme tous les régimes baasistes, un peu plus raide peut-être , compte  tenu des risques qu’affronte  ce   pays à la fois  hétérogène et proche d’Israël,   est tenu pour un régime totalitaire.  Assad est,  absurdement, dans la logomachie ambiante,  assimilé à Hitler.  Chavez, défunt  président  du Venezuela,   était fréquemment   qualifié dans les médias de « caudillo », alors qu’il n’emprisonnait personne,   respectait  le résultat de urnes   quand il   lui était défavorable (par exemple lors du référendum de 2007). Tout comme  Milosevic, dont le parti  avait perdu les élections municipales dans  la plupart des  grandes villes, ce qui n’était jamais arrivé  naturellement  ni à Hitler,  ni à Staline auquel la presse internationale l’assimilait, ni même à Mussolini ou Franco.  On dit aujourd’hui  n’importe quoi sur la Russie, qui,    certes, n’est pas une démocrate parfaite, loin s’en faut,   mais ni plus ni moins que ne l’était le  Mexique  eu temps de la toute -puissance du PRI, voire le Japon du  PLD, et  qui demeure, si on la compare à sa situation en 1980, un des  pays qui ont   fait le plus de  progrès dans le monde.   En revanche, les mêmes moralisateurs ne trouvent rien à redire,   ou si peu,  à  la monarchie absolue d’Arabie saoudite qui n’est pas loin d’être un régime totalitaire.

C’est néanmoins en fonction de cette  échelle de valeurs superficielle  et partisane  que sont décidées les positions de la diplomatie française.

 

Gauche et droite  à la même enseigne

 

Le plus lamentable  concernant la France est que cette déficience de la  pensée  est  partagée entre la droite et la gauche. S’agissant de la Syrie, on cherche en vain une nuance entre les positions de    Hollande et de Sarkozy,  de  Fabius et  de Juppé. Les deux derniers, normaliens et énarques,   pourraient    pourtant, nous semble-il,  avoir le  recul historique  qui leur évite de prendre des positions  aussi simplistes et aventurées. Mais c’est apparemment trop leur demander.

Est-il  nécessaire de dire qu’avec cette diplomatie de gribouille,  nous sommes à des années  lumières  du mode de pensée de gens comme  De Gaulle ou Mitterrand qui possédaient   à un degré particulièrement  élevé  toutes ces nuances et qui   connaissaient  l’histoire ?

Une histoire  qui s’est toujours vengée de ceux qui en oublient les leçons.  Nous allons payer le prix fort  de cet oubli  au Proche-Orient, d’abord  par le ridicule, et ensuite, plus probablement, par notre éviction durable  de la scène. Cette ignorance, cette   inculture, cette superficialité avec lesquelles sont abordées les questions diplomatiques les plus graves peuvent avoir  des conséquences   dramatiques. 

Depuis le général de Gaulle, la France, en adoptant des propositions modérées et moyennes, comme par exemple sur le Vietnam ou la question palestinienne, avait pu proposer sa médiation.  C’était un peu sa  fonction  institutionnelle  dans le concert des nations.  Nous en sommes  loin après les gesticulations hystériques de ces derniers mois.   Et dire qu’il y a, parait-il, au Quai d’Orsay des gens qui se demandent pourquoi la Conférence   prévue se tiendra à Genève et non à Paris !

L’impasse  intérieure à  laquelle François Hollande se trouve confronté  témoigne de l’épuisement pathétique  de  la veine  social-démocrate dont il se réclame. Le même épuisement  a son pendant,  nous venons de le voir,  dans la diplomatie.  Notre appareil diplomatique, dépourvu de ligne cohérente,  se trouve en plein désarroi.  Le  quinquennat précédent montre hélas  qu’une droite ayant  remisé  depuis longtemps l’héritage gaulliste au rayon des vieilleries,  est encore loin    de  pouvoir proposer une doctrine alternative. 

 

Roland HUREAUX   

 

 

 

 

 

Par Roland HUREAUX
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Dimanche 12 mai 2013 7 12 /05 /Mai /2013 13:26

  

    Paru dans Atlantico 

 

C’est déjà « plié » : voilà ce que tout le monde dit aujourd’hui    de l’examen en cours  de la loi Taubira « ouvrant le mariage aux couples de personnes du même sexe » par le Conseil constitutionnel;  le Conseil ne prendra pas le risque de censurer une loi de société de cette importance, ne serait-ce que par  peur de paraître « ringard ». Au maximum émettra-t-il quelque   réserve sur l’adoption.

Certains voient même la décision tomber juste avant le 17 mai,  journée mondiale de lutte contre l’homophobie

 

Le droit constitutionnel face à un paradigme nouveau

 

Pourtant les arguments  pour faire droit aux  recours déposés par  les députés et  les sénateurs ne manquent pas.

Le premier est sans doute le plus fort :   le fait que le mariage unit  un  homme et une femme  fait partie,  au même titre que les droits fondamentaux de l’homme,  de ces principes généraux de la République, reconnu par de nombreux textes,  qu’il était aventureux  de prétendre changer par une loi  ordinaire. Certes il ne figure pas dans la Constitution, mais tout simplement parce que l’idée allait tellement  de soi quand celle-ci  a été rédigée  (et quand furent  rédigés  la douzaine de textes  constitutionnels  français  antérieurs ! ) que personne n’a pensé  qu’il fallait l’y  inscrire noir sur blanc. La constitution ne dit  pas non plus que deux et deux  font quatre !  Que  l’article 34 de la  Constitution   précise  que  « la loi fixe les règles  concernant   les droits civils   et les  garanties  fondamentales accordées aux citoyen pour l’exercice des  libertés publiques », ou encore « les régimes  matrimoniaux » ne veut pas dire que, dans  l’intention des  constituants, ces formules comprenaient  le  droit de rendre officielle la théorie du genre et d’abolir dans tous les   codes français, Code civil en tête, toute mention de l’homme et de la  femme, du père et de la mère etc.

Une perspective plus immédiate qu’on ne  pense,  puisque  sont déjà sous presse de nouveaux  livrets de famille d’où  les mots père et mère auront disparu !

Le   gouvernement  a, si l’on peut dire,  aggravé  son cas en faisant voter la loi à main levée au Sénat, comme une loi de routine,   alors que,  dans toute  une série de cas, parfois moins graves,  la constitution exige une loi organique où le vote se fait par scrutin nominal.   Ainsi, le Parlement,  qui ne peut pas changer la procédure budgétaire sans  un vote par scrutin nominal, en forme solennelle,  pourrait  opérer ce que Mme Taubira elle-même appelle un « changement de civilisation »  à main levée et  à la sauvette !  

Si la loi Taubira sort à l’évidence du périmètre de l’article 34, définissant le domaine de la loi ordinaire, tel que l’avait conçu  les auteurs de la Constitution, à quoi se rattache-t-elle ? C’est là que le Conseil constitutionnel peut être embarrassé car il se heurte  un problème radicalement nouveau, post-moderne si l’on peut dire.  Tout autant qu’à la loi ordinaire il est en effet   difficile de rattacher cette loi au domaine constitutionnel au sens étroit.  La racine de cet embarras est le  changement profond de paradigme que nous vivons.  Nous sortons d’une époque « normale » où il y avait accord sur disons  90% des fondements de la société , notamment le sens des mots   et  une certain nombre de données anthropologiques de base  comme la nature du mariage,  où la constitution se  contentait de préciser l’organisation des pouvoirs publics et quelques détails ( drapeau, langue ), les lois ordinaires faisant le reste. Aujourd’hui, nous entrons dans une époque « orwellienne », on pourrait dire aussi bien folle,  où c’est ce socle de 90 % des fondements de la société  qui est remis en cause et que les idéologues prétendent changer par la loi ; après  la loi Taubira, rien en effet  ne sera plus à l’abri d’une telle  remise  en cause ;  ce socle  n’est certes pas, au sens  strict, d’ordre constitutionnel,  mais  il est clair qu’ il  constitue   quelque chose de plus fondamental  encore  que l’organisation des pouvoirs publics.

C’est un peu dans cette perspective que certains invoquent, pour plaider la censure,   le fait que  « la langue de  la République  est le français »  (article 2 de la Constitution)  et que selon  tant  l’Académie française que  l’ensemble des dictionnaires aujourd’hui en usage , le mariage  désigne en français  l’union d’un homme et d’une femme et rien d’autre.  Le  Parlement  peut-il changer le sens des mots à main levée ? On dira que l’article 2 est destiné à  nous protéger de quelque langue étrangère intrusive mais pas de la novlangue !   

Autre argument,  concernant celui-là la seule  filiation : l’article 4  de la Déclaration des droits  de l’homme et du citoyen, qui fait aujourd’hui partie du « bloc constitutionnel »    dispose que  « la liberté  consiste à faire ce qui ne nuit pas à autrui. » Or la liberté pour un couple homosexuel d’adopter un enfant   risque de nuire à cet enfant. On n’en est pas sûr ? Certes,  mais  le principe de précaution a été inséré  en février 2005  dans la Constitution. 

La loi Taubira ne confère pas  en l’état aux  couples du même sexe, le droit à la procréation médicalement assistée, ni a fortiori au recours à la gestation pour autrui ; mais l’application mécanique du principe   de non-discrimination  selon l’orientation sexuelle    tel qu’il est   interprété tant par la Cour de justice de l’Union européenne (Luxembourg) que par la   Cour européenne des droits de l’homme (Strasbourg)    devrait y conduire sans intervention nouvelle du législateur.

Enfin le Conseil pourrait  encore  censurer, comme  il l’a déjà  fait, le  recours aux ordonnances prévu  pour compléter le texte dans la mesure où,  même si la constitution ne  le dit  pas explicitement, cette procédure exceptionnelle , issue des décrets lois  des  IIIe et IVe Républiques est ordinairement réservée à des mesures  d’urgence dans le domaine économique et social. 

 

Le contexte politique : la donne européenne

 

Même  si le Conseil constitutionnel ne se prononce, bien entendu,  que sur des  arguments juridiques, l’inclination politique de ses membres  n’est pas  entièrement  neutre. A cet égard, le conseil est loin  d’être  composé de gens aux ordres du gouvernement socialiste : sur les 9  membres ordinaires, 7  ont été désignés par la droite et 2  par la gauche,  au moins   9  (en comptant les 3 anciens présidents de la République) peuvent  considérés comme étant de droite.

La rumeur   d’une approbation déjà acquise n’est cependant pas sans fondement. Le président Jean-Louis Debré est hostile à toute censure. Il est issu   de l’aile ultra-laïque du chiraquisme  (même si les quatre  grands-parents de Jacques Chirac, instituteurs laïques  eussent été sans doute horrifiés par la   loi  Taubira !).  Il  dit à juste titre qu’il n’appartient pas au Conseil constitutionnel de se substituer au législateur pour régler  les lois de société. Certes, mais quel législateur et selon quelle procédure ?

Au moins sept ou huit membres du Conseil, à notre connaissance,  se déclarent catholiques. Mais la plupart   sont  aussi de  fervents  partisans de  l’intégration européenne. Pour quelqu’un comme  Guy Canivet, le rapporteur désigné , la référence ultime  ne semble pas être  la Constitution  française, encore moins la loi de Moïse ,  mais les traités et la jurisprudence  européens, lesquels  semblent ( sous réserve d’un examen plus technique) aller dans le sens de la loi Taubira.  Dans cet aréopage plutôt bien-pensant, l’opposant  le plus déterminé à la loi Taubira pourrait être, paradoxalement,   Michel Charasse, esprit indépendant issu  de la gauche laïque,   ostensiblement irréligieux ! Il  sait mieux que d’autres  combien l’idée d’un droit  naturel, aujourd’hui récusée par les idéologues de tout poil, était au cœur de la philosophie des Lumières et sans doute aussi que rien  n’est plus nécessaire à la République que le bons sens.

Si le conseil est divisé,  les anciens présidents de la République  pourraient-ils  faire  la différence ?    Leur participation  à la délibération  est  problématique. Auraient-ils  déjà  intégré le caractère illégitime que certains voient à leur présence dans le conseil, présence qu’  il est question    d’abroger !  Ils auraient  tort. Nous pensons au contraire que cette présence , bien plus que celle de juristes pointus et souvent doctrinaires,  est  tout à fait  conforme à l’idée primitive de l’institution :  celle d’un  conseil des sages destiné à assurer  la continuité  de la République  dans la lignée du Sénat romain  qui était, comme on sait,  composé des anciens magistrats. Leur expérience sans égale des affaires de la France et du monde,  leur recul par rapport à l’action immédiate et à l’histoire  vaut largement une agrégation de droit.  

On comprend que Jacques Chirac soit  empêché par des raisons de santé. Mais si Nicolas Sarkozy se  faisait lui aussi, comme il en est question,  porter pâle,  il n’est pas certain que les millions d’opposants  la loi Taubira le comprendraient,  surtout s’il envisage de revenir un jour à la politique  active.  Quant à Valéry Giscard d’Estaing,  il demeure  à son habitude, drapé dans son mystère.

Compte tenu de la division profonde de l’opinion sur ce sujet, que l’entrée en vigueur  de la loi n’est pas du tout  susceptible d’apaiser, au contraire, une  censure  éventuelle  ne  serait pas forcément un mauvais service rendu à François  Hollande.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

      

Par Roland HUREAUX
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Samedi 4 mai 2013 6 04 /05 /Mai /2013 13:41

 

Communication au Colloque franco-allemand sur l’euro – Chambre de commerce et d’indistrie de Paris le 9 avril 2013


Sachons-le : ce qui nous réunit aujourd’hui, c’est d’abord  le souci commun de l’Europe et des Européens. De Européens massivement frappés par la récession, ce qui signifie pour beaucoup d’entre eux le chômage, pour presque tous  la perte du pouvoir d’achat, souvent la misère. Pour tous ceux qui sont frappés par ces effets de la récession, en particulier les jeunes, c’est aujourd’hui l’absence de toute perspective que les choses s’amélioreront,  c’est au lieu de l’espoir, le désespoir.

Oui,  ce sont d’abord ces immenses souffrances que nous voulons conjurer,  car elles  ne nous paraissent pas inévitables.  Il est  donc clair que  nous ne faisons pas de l’économie en chambre.

La récession actuelle, c’est aussi le recul de l’Europe dans le monde,  de sa part sur le marché mondial (sauf l’Allemagne). De 8 à 6,2  % pour la France depuis 2000 avec un déficit aggravé par rapport à l’Union européenne. 

C’est même le recul du monde car l’Europe demeure  le premier marché mondial et sa mauvaise santé affecte le monde entier.

Or je le  dis : nous sommes, entre nous, tous d’accord pour penser que, loin d’apporter une solution à ces problèmes, l’euro, en tous les cas l’euro tel qu’il a été géré depuis sa fondation,  les complique et les aggrave.

Sa mise en œuvre illustre, de manière exemplaire,  ce que Hayek appelait « la loi des effets contraires aux buts poursuivis ».

L’idée qui avait  prévalu lors de sa création était simple (trop simple comme toutes les idées qui sont au départ des idéologies) : « L’union fait la force » ; « Mettons nos ressources en commun et nous serons les  plus forts », « Ayons un marché unique le plus grand possible et nous aurons la plus grande prospérité, les échanges entre nous seront multipliés ».  Un rapport produit sous les auspices de Jacques Delors en 1991 affirmait  que la monnaie unique apporterait 1 % de croissance de plus par an à tous les pays adhérents, qui s’en souvient encore ?

A cette idée majeure, s’en ajoutaient deux autres : en utilisant tous la même monnaie, nous serons, au sein du continent européen,  plus proches, nous nous aimerons davantage et donc consoliderons la paix qui règne entre nous.

Et encore  celle-ci : les comportements  des différents Etats  seront rendus  plus homogènes. En tous domaines, les  Européens se ressembleront  davantage, notamment au regard  des phénomènes monétaires ; on savait d’ailleurs que cette harmonisation des comportements sur laquelle  on pariait, était   en même temps la condition du bon fonctionnement de la monnaie unique.

Comme par une ironie du sort  (mais n’est-ce pas le même phénomène  que nous voyons à l’œuvre chaque fois   que l’homme transgresse les  règles fondamentales de sa condition  pour vouloir faire avancer trop vite l’histoire ? ), ce que à quoi nous assistons aujourd’hui en Europe  se situe  à l’opposé de toutes  ces espérances.

Au lieu d’être plus prospères, nous nous enfonçons dans une récession,  qui est la pire que le continent européen ait connue depuis 1930.

Au lieu d’être plus forts, nous  pesons de moins en moins dans le monde, en particulier sur le plan industriel, et cela même l’Allemagne.

Puisque il est question de puissance, ajoutons que sous les contraintes budgétaires  drastiques qui s’appliquent à tous, les budgets militaires qui étaient déjà les plus faibles du monde vont se réduire à presque rien sous l’effet des mesures d’austérité que le maintien de l’euro exige.  Plus que jamais l’Europe sera  la Vénus offerte sans défense  à la domination de Mars, selon l’expression crue de  de Robert Kagan.

En France, on veut s’attaquer aux prestations familiales qui avaient permis jusqu’ici que nous soyons encore le seul pays ( avec l’Irlande) proche du seuil de renouvellement de la population.

Et  au lieu que nous soyons  plus  homogènes,  nous  constatons une divergence croissante des économies des pays de la zone euro  au regard des    variables les plus  fondamentales : l’évolution des coûts de production donc la compétitivité, les déficits – et donc l’endettement public, la situation des banques, la balance du commerce.

Cette divergence est un phénomène plus large que l’économie : en dépit d’une constante rhétorique de rapprochement, de moins en moins de Français savent l’Allemand de moins en moins d’Allemands savent le Français, au risque de graves malentendus, car, ignorant la langue, c’est la civilisation, les mentalités qu’on va bientôt méconnaitre.   Si nous avons engagé, au cours de ce colloque, les frais d’un système de traduction simultanée, c’est pour  éviter  la solution de  facilité qui aurait été de  communiquer en mauvais anglais.

Nous espérions un rapprochement des  peuples d’Europe. Le carcan de la monnaie unique, comment l’ignorer ?  aigrit les rapports entre les états membres. Je ne sais combien d’Allemands vont  en vacances en Grèce, mais si j’étais allemand, je ne m’y risquerais  pas. Les récentes élections italiennes se sont faites sur l’excitation du sentiment antiallemand.  Beaucoup de nordiques sont exaspérés par l’indiscipline de ceux qu’on appelait le Club Méditerranée et qu'on appelle aujourd’hui d’un terme  moins plaisant, frôlant le racisme, que je ne répéterai pas. Témoin de cet état d’esprit : la déclaration récente de Mme Jutta Urpilainen,  ministre des finances de Finlande. 

Les relations entre la France et l’Allemagne ne sont plus ce qu’elles étaient, dit-on un peu partout,  mais quand on regarde point  par point  les motifs de divergence,  on voit qu’ils sont causés par l’existence de l’euro et qu’ils n’auraient pas, pour la plupart,   lieu d’être si l’euro n’existait pas ! Vous pouvez avoir les meilleures relations avec votre voisin de palier ; si vous décidez d’abattre les cloisons pour faire une famille unique, un phalanstère, il n’est pas sûr que les relations continueront d’être bonnes.

L’amitié franco-allemande suppose, je le pense,  une certaine égalité. S’il est vrai que sur le plan démographique, les deux pays se rapprochent, sur le plan industriel ils s’éloignent ; on a parlé hier de l’inclination  plus faible de la France vers  l’industrie. Quand j’étais au lycée, on me disait  que l’industrie française pesait  la moitié de l’industrie allemande, à l’université, pareil, en 1990, lors d’une conférence de M.Strauss-Kahn, même chose. Puis est venue la  réunification qui n’a pas bouleversé ce rapport. Aujourd’hui, la position de la France se dégrade ; elle représente moins de la moitié de l’industrie allemande. Depuis quand ? Depuis l’entrée dans l’euro.

On nous a dit que l’euro, contrôlé par  une Banque centrale européenne dont le souci premier serait d'éviter  l’inflation,  marquerait un progrès de la vertu monétaire en Europe. Or nous voyons que depuis quelques mois, la solution des crises à  répétition  a été trouvée dans ce qu’on s’était au départ interdit de faire :  la monétisation des dettes des banques – et même, de manière déguisée, des Etats, ce à quoi l’opinion allemande est particulièrement  sensible. Le remplacement de Trichet par Draghi a constitué un tournant qui a donné l’impression fallacieuse que la crise de l’euro était terminée, que le malade était rétabli,  alors que le nouveau médecin  avait seulement la morphine plus facile.

L’euro a été fondé sur  le  postulat, largement répandu dans les élites européennes, que la fin de l’inflation n’entraverait nullement la croissance, bien au contraire (on répétait que la courbe de Philips établissant une relation inverse entre le taux de chômage et l’inflation relative qui s’appliquait si bien à la France des années 50 et 60 était démodée !), mais aujourd’hui nous avons au contraire  à la fois la récession et l’inflation  - même si l’inflation de la masse monétaire  ne se traduit pas encore par la hausse des prix de détail.

Je ne m’étendrai  pas sur les  conséquences de cette situation sur la démocratie,  à la fois parce qu’en plusieurs  pays, notamment la France, des décisions ont été prises à l’inverse de la volonté exprimée par les peuples, des gouvernements  ont été imposés en dehors des  logiques parlementaires, des décisions ont été  forcées  par la pression internationale, mais aussi   parce que la légitimité des institutions démocratiques se trouve un peu partout affaiblie. Tandis que la classe gouvernante  se trouve discréditée.

J’ai évoqué Hayek et les autres théoriciens de ce virus  de la pensée qu’est  l  ’idéologie. La racine de ce processus peut être analysée  sur la plan moral : l’euro, ce fut, pour se référer à la Bible,  la tour de Babel, une entreprise destinée, elle aussi,  à rapprocher les peuples et qui, comme vous le savez,  se termina  mal !  L’euro, c’est aussi un vice de raisonnement : dire que si vous donnez une monnaie unique à différents peuples,  vous aurez des économies convergentes, c’est aussi simpliste que de dire, comme on le disait dans le régime soviétique, que les hommes sont mauvais parce  que la propriété privée existe, que si vous supprimez la propriété privée, vous les rendrez meilleurs ! On sait ce qui est arrivé dans les pays qui avaient  fait ce calcul.

J’aime le cyclisme.  Imaginez  l’entraineur d’une équipe cycliste qui dirait : qu’est-ce que   ce désordre ?  Vous,  les membres de l’équipe,  vous roulez en ordre dispersé ; je veux que vous arriviez  tous groupés en haut du col ;  pour cela vous aurez tous le même développement, le même braquet. On imagine la suite…

Cette idée simpliste qu’en appliquant le même cadre à des partenaires intrinsèquement inégaux, on les rendrait égaux,  aussi stupide que de penser qu’en multipliant une série de nombres  tous par 2 on les rapprocherait,  est une erreur commune  qui ne s’applique pas seulement à la monnaie. Elle fait partie de ce que les Allemands appellent, je crois,  le zeitgeist. Par exemple en pédagogie prévaut l’idée  qu’un tronc d’éducation unique, le plus long possible, sans redoublement, va accroitre l’égalité des chances alors  que c’est le contraire que l’on observe partout.

S’il est vrai , comme Alain Cotta nous l’a dit si bien dit, que   l’euro correspondait  aux intérêts égoïstes de certains, notamment des rentiers, une conception aussi erronée n’aurait pas prospéré comme elle l’a fait dans les élites, ou soi-disant telles, si elle n’avait   coïncidé  avec une grave ignorance de l’influence du fait culturel au sens large dans l’économie ; tant l’héritage de l’histoire que la    sociologie font qu’on ne change pas les comportements d’un peuple du jour au lendemain, en particulier ce paramètre fondamental que j’appelle la propension relative à l’inflation. La France n’a pas à rougir de la sienne ; elle est la meilleure du monde à l’exception de l’Allemagne, au moins parmi les grands pays ; sur 60 ans, elle est strictement parallèle à celle des Etats-Unis. Je ne l’aurais pas  souhaité   pour des raisons politiques mais, sur le plan économique,  si la France avait rejoint  la zone dollar, elle s’en porterait très bien. L’Allemagne pour des raisons historiques que je ne détaillerai pas (et non par un supplément de vertu) a une propension particulièrement faible à l’inflation. Ces divergences  « naturelles » s’étaient  toujours réglées par des ajustements monétaires et ça se passait, contrairement à une lecture rétrospective tendant à diaboliser ces ajustements,  très bien. On a créé un espace artificiel où ces ajustements ne sont plus possibles ; cet espace  éclate de toutes parts.

Dans cet espace, l’Allemagne semble s’en tirer mieux que les autres.

Il est vrai qu’  elle a fait le choix de maintenir la croissance par l’exportation, d’abord  en direction des autres pays de l’Union européenne. Sa balance commerciale est ainsi de plus en plus excédentaire (y compris, ce qui est sans précédent, en matière agricole). Cette politique s'appelle le mercantilisme. Nous, Français, ne saurions la lui reprocher puisque c’est nous qui avons inventé le mercantilisme sous Louis XIV !  Mais il faut bien dire que dans un espace économique donné, tout le monde ne peut pas avoir une telle  politique ; si les uns sont excédentaires, les autres sont nécessairement déficitaires. Nous sortons ainsi  clairement  du cadre de la morale de Kant pour qui une règle n’est bonne que si elle peut être érigée en  principe  universel !

En outre, les cigales ne sont jamais devenues fourmis, ni  l’inverse.  Les créances allemandes  et les dettes corrélatives de ses partenaires ne pourront donc  que s’accumuler aussi longtemps que l’euro continuera d’exister.  Les Allemands peuvent donc  craindre  de tout perdre un jour.  Cet argent qu’ils prêtent à leurs clients  est détourné de l'investissement productif. Surtout, la récession que les  politiques de rigueur  entrainent chez les pays déficitaires  rétrécit  le marché ouvert aux  Allemands ; c’est déjà ce qui se passe,  et l’Allemagne entre aujourd’hui, à son tour, en récession.

Ces mécanismes expliquent ce que les Français ont du mal à comprendre : que des Allemands puissent être contre l’euro. Je le dis parce que  cela va à  l’encontre des préjugés français selon  lesquels les Allemands sont pour    l’euro  et  que les Français sont comme de mauvais élèves qui renâclent à suivre le bon exemple allemand.  Ce n’est évidemment pas du tout comme cela que les choses se passent. Bien au contraire,  beaucoup d’Allemands ont le sentiment que l’économie allemande souffre de l’euro autant que les autres, quoique d’une autre manière.

Jusques à quand la situation  actuelle ?

Que l’on soit  pour ou contre l’euro, personne ne peut penser que ses jours  ne sont pas comptés.

Un exemple significatif : Chypre représente   1/300 de l’économie européenne. Presque rien. Et pourtant la crise de Chypre ébranle tout  le système et on ne l’a surmontée qu’en  allant à l’encontre d’un des dogmes fondamentaux  de la zone euro, en établissant le contrôle des changes, de même  qu’on n’a résolu la crise irlandaise  qu’en monétisant de manière déguisée la dette publique. Aujourd’hui la zone euro va ainsi  de subterfuge en subterfuge, de bricolage en bricolage.

Pourquoi le moribond est-il ainsi maintenu en survie ?

Je passe sur les raisons proprement politiques : on comprend qu’une classe  politique continentale qui s’est trompée aussi massivement ne soit  pas prête  à reconnaitre facilement ses erreurs. Sa crédibilité est déjà si faible ! 

Il y a aussi des raisons économiques : on craint, peut-être avec raison,  que l’éclatement de l’euro n’aboutisse à une déflagration qui pourrait aggraver encore la crise mondiale. Ce n’est pas sûr,  mais le contraire n’est pas sûr non plus.  Des trois  grands déséquilibres qui menacent la stabilité mondiale :   la balance extérieure des Etats-Unis, celle de la Chine,  le déséquilibre interne à la zone euro, ce dernier  est sans doute le plus facile à résoudre. Surtout,  on peut légitiment penser  qu'arrivera un moment où, quels que soient ces risques, la certitude de   détruire entièrement l’économie  européenne si on continue,  devrait nous contraindre à    trouver un autre système.

J’ajouterai que de plus en plus se répand la conviction que la question n’est pas : faut-il mettre fin à l’euro ou le garder ; mais préfère-t-on qu’il se termine par une conflagration cataclysmique, ou veut-on une mutation maîtrisée vers un autre système ?

Un autre système ? L’abbé Sieyès, un homme important de la Révolution française,  disait qu’ « on ne détruit  que ce qu’  on remplace ». Pour conjurer la crainte, il faut donc  réfléchir, de manière positive,  à ce qu’on fera après. Et plus on réfléchira, plus la crainte sera conjurée.

Il faut aussi abandonner cet optique franco-française de « sortir de l’euro » : un grand pays  comme la France, pas plus que l‘Allemagne,  ne sort pas par la porte de derrière en se lavant les mains sur ce qui va se passer ou en disant : « les amis, continuez sans  moi, je me tire ». Nous  sommes responsables, non  seulement du destin national,  mais de celui de l’Europe.

D’où l’idée de réfléchir à un système alternatif avec d’autres Européens et pourquoi pas ? d’abord avec les Allemands qui sont, depuis le traité signé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer  signé il y a cinquante ans juste  et  que nous avons fêté il y a deux mois,  nos partenaires naturels.

C’est M. Robatel qui a  eu le premier  l’idée de chercher des interlocuteurs de l’autre  côté du Rhin et je suis  heureux de les avoir trouvés.  Je dirai aussi  que nous nous sommes trouvés très vite en relation de confiance. Nous avons eu ainsi  le témoignage direct qu’en Allemagne,  l’opinion n’était pas unanime en faveur l’Euro.  

Notre  premier colloque a eu lieu à l’Institut d’études politiques de Lyon le 8 octobre 2012, il été suivi d’un séminaire à  l’Industrie Club de Düsseldorf, lieu emblématique de l’histoire de la grande industrie allemande   le 11  avril 2012  et nous nous retrouvons cette fois à la Chambre de commerce et d’industrie de Paris   pour une troisième rencontre.

Le colloque que nous organisons était d’abord, comme ceux qui l’avaient précédé,  un colloque d’experts. Certains  des universitaires allemands,  qui sont nos partenaires ont rejoint Altenative fur Deutschland, un nouveau parti politique  qui s’est constitué récemment hors du mainstream,  en particulier Bernt Lucke qui s’apprête à le présider  et que nous sommes heureux d’accueillir ;   il nous  en parlera.

Ces Allemands ne sont pas hostiles à l’Europe ni,  comme on dit,  tentés par le repli national,  mais ils souhaitent sortir l’Europe de l’impasse où l’euro l’a conduite et chercher un autre système de coopération européenne. Le public français   qui les connait mal est curieux  de savoir ce qu’ils sont, c’est pourquoi, je vais  bientôt  leur passer la parole.

 

Roland HUREAUX

Par Roland HUREAUX
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