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Roland HUREAUX

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 21:28
A  LIRE : Récit d’une descente aux enfers

Edouard HUSSON ,
« Nous voulons vivre sans les juifs » Novembre 1941.  Perrin, 2005, 176 pages.

Le court  récit  d’Edouard Husson  sous-titré « Quand et comment   ils décidèrent la solution finale » se lit comme une le récit d’une descente aux enfers. Sans évoquer directement ce que fut la Shoah, il décrit semaine après semaine comment fut prise, dans une atmosphère  de possession,  à la fois irréelle et  démoniaque, la décision  d’exterminer les juifs d’Europe.  Il donne une date : novembre 1941.

Qui prit la décision ?  Hitler bien sûr.  Il ne laissa certes pas de traces écrites, ce qui a pu alimenter  l’allégation révisionniste selon laquelle il ne serait pas personnellement responsable de l’extermination des juifs. Mais la plupart de ses ordres n’étaient pas écrits. Ils n’étaient même pas toujours explicites, simplement suggérés. C’était à une cour empressée  de devancer  ses désirs ou de décrypter  ses sous-entendus ( ce qui ne veut pas dire que sur ce sujet il n’ait pas été explicite), les hommes et les services se trouvant en  compétition permanente pour lui complaire et par là accroître leur sphère d’influence.

Sur la question des juifs, les S.S. et spécialement l’adjoint d’Himmler, Reynhard Heydrich (assassiné à Prague en juin 1942), eurent très vite l’avantage : avant les autres, ils comprirent ce qu’avait de radical le dessein d’Hitler en la matière et eux qui avaient   dédaigné de se mêler à la « Nuit de cristal », considérant que ce pogrom n’exprimait qu’un antisémitisme émotionnel, se placèrent très tôt  pour  l’exécuter eux-mêmes.

Quand fut prise la décision ? Le livre donne au départ un sentiment de confusion qui ne fait que refléter le désordre dans lequel elle fut prise   et  les tâtonnements qui la précédèrent . Mais malgré cette apparente confusion, elle  est l’aboutissement  d’une logique implacable.

La décision d’éliminer les juifs d’Allemagne et de l’Europe allemande fut prise très tôt . Avant la guerre, il ne fut certes question, officiellement, que de les expulser hors des frontières ; mais plus qu’ une option de fond,  cette politique exprimait sans doute le  souci  de ménager l’opinion internationale  - et aussi  allemande en vue  de la préparation de la guerre.

L’invasion de la Russie fut un tournant capital. Les premières exécutions systématiques de juifs,  hommes , femmes et enfants, à l’arme à feu et en plein air,  eurent lieu en Ukraine à partir de l’été 1941: elles furent le fait des Einsatzgruppen,  S.S. ou même  simples unités de la Wehrmacht. Le raisonnement avancé  en petit comité pour les justifier était qu’il fallait purger les arrières du front russe de toute résistance et pour cela éliminer les résistants  potentiels : cadres du parti communiste ou juifs, ces derniers étant tenus aussi pour des communistes potentiels puisque selon Hitler, le communisme (comme le capitalisme) était fondamentalement un phénomène juif.  

Cette méthode avait deux inconvénients : les recrues, même au sein de la S.S., âmes apparemment plus tendres que le régime ne l’aurait voulu,  vivaient mal ces opérations, malgré l’alcool dont on les imprégnait  avant ;  elle laissait en suspens le « problème » des juifs se trouvant plus en arrière du front, notamment en Pologne et en Allemagne.  Sans envisager encore explicitement le génocide, les gauleiter se les rejetaient les uns les autres comme un fardeau encombrant. Leur regroupement dans le gouvernement général de Pologne fut décidé  dès le début de la campagne de Russie. 

L’autre prodrome de la solution  finale, fut le traitement,   « scientifique » lui , par le gaz et intra-muros, déjà infligé à une autre catégorie de population, les malades mentaux et les handicapés , cela dès l’automne  1939.

Cependant l’idée d’appliquer massivement  aux juifs le même traitement qu’aux malades mentaux ne s’imposa  qu’après un détour : pendant plusieurs mois, le pouvoir nazi envisagea de déporter les juifs  au loin,  d’abord  à Madagascar , puis  en Sibérie .

Il ne faut pas imaginer   l’idée d’installer les juifs d’Europe à Madagascar comme une sorte de projet « sioniste » transposé sous le  tropique du Cancer. Le modèle qu’ont alors en tête les nazis est plus ou moins celui  génocide arménien : de même que les Arméniens et autres chrétiens d’Orient furent laissés  démunis dans le désert par les Jeunes Turcs jusqu’à ce que mort s’en suive, les juifs devaient, dans le fantasme malgache,  s’enliser  dans d’obscurs   marécages  remplis de miasmes.

Pour la déportation en Sibérie, le modèle d’une extermination plus ou moins rapide par le travail, les privations et le froid était déjà connu des nazis : c’était celui du goulag stalinien. Ils n’envisageait d’ailleurs que d’en réemployer  les installations et les méthodes. Une extermination  aussi mais dont personne ne prenait la responsabilité directe puisque officiellement il ne s’agissait  que de « camps de travail ». Les pires criminels idéologiques préfèrent  quand  ils le peuvent se voiler la face sur la réalité  de leurs actes. Mais en l’espèce, ils ne le purent pas.     

Pour la réalisation de ces projets, il fallait en effet d’abord gagner la guerre,   contre le Royaume-Uni pour l’un,  contre l’U.R.S.S pour  l’autre.  Or il  apparut bientôt que ce ne serait jamais le cas . Le projet criminel devait être alors envisagé  directement.

Novembre 1941,   c’est le moment  où la direction du IIIe Reich perd l’espoir de   vaincre rapidement  l’Union soviétique.

L’extermination « scientifique » des juifs est  doublement liée  à  ce constat d’échec : non seulement la géographie de la guerre  interdit aux nazis  de commettre le crime  autrement ou ailleurs , mais l’extermination constitue encore une sorte de vengeance des   revers militaires : dans la fantasmagorie nazie, les juifs étaient la cause de la guerre ;  les juifs encore présents sur le territoire du Grand Reich, de la Russie à l’Atlantique devaient donc payer pour leurs congénères qui agissaient au travers de Staline et Roosevelt. Le génocide comme vengeance en arrière d’un front qui s’effondre, c’est ce qui  se passa aussi  au Rwanda  en 1994.  Sur  la fin, s’ajouta   l’idée encore plus folle que, perdus pour perdus , les nazis devaient au moins accomplir une grande « œuvre » : débarrasser l’Europe de ses juifs. La décision du génocide était certes  déjà prise, mais ce raisonnement explique que sa réalisation ait été accélérée au cours des derniers mois, au mépris  même des impératifs de la guerre.

Selon Edouard Husson, le pas décisif fut franchi le 5 novembre 1941 quand Hitler dit à Himmler et Heydrich : « Nous pouvons vivre sans les juifs » et encore « si je tolérais, quand les meilleurs tombent au front, que les criminels soient préservés, je détruirais l’équilibre des forces au détriment  de l’élément sain de  la population » , la « solution finale » est  mise en route.  Pour   Hitler , les « criminels », ce sont les juifs, quel que soit leur sexe ou leur âge. Les premiers assassinats de masse sur le territoire polonais eurent lieu  à Chelmno le 8 décembre 1941.

Il est vrai que se tient encore le 25 janvier 1942 la célèbre conférence de Wannsee. Mais, contrairement à ce qu’on a cru longtemps,  à ce moment là, la décision  est déjà prise ; cette réunion de deux heures sert surtout aux chefs nazis à s’assurer la collaboration des grandes  administrations ( chemins de fer , industrie etc  ) qui , beaucoup moins idéologiques,  auraient pu  constituer un frein.

« Le judéocide, rappelle l’auteur, est le crime politique le plus monstrueux de l’histoire, parce que Hitler et ses auxiliaires ont voulu, en éliminant les juifs, éradiquer la conscience morale de l’Occident » . Il était  le préalable à d’autres crimes. Le dernier chapitre rappelle le bilan sinistre du régime : « en 6 ans de guerre, outre 6 millions de juifs,  ils ont  causé   la mort de 10 millions de civils ( dont 3 millions de Polonais non-juifs et 1 million de Serbes) et de 3 millions de prisonniers de guerre soviétiques.  Plus de 500 000 tsiganes ont été assassinés et au moins 150 000 handicapés ou aliénés ont été éliminés ».

Petit livre clair  et bien documenté sur un sujet ténébreux, cet ouvrage fait le point d’une question  encore controversée ; il montre aussi que  le génocide, comme le terrorisme , loin d’être irrationnel , s’appuie sur une logique aussi   folle  qu’ implacable.

      Roland HUREAUX

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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 14:17

20 novembre 2005

 

 

AGRICULTURE : L’ERREUR DE MONSIEUR LAMY

 

 

 

La charte fondamentale de ce qu’il est convenu d’appeler la « mondialisation » a été posée en 1947 avec la signature du protocole provisoire à  un Accord général sur les tarifs et le commerce (GATT), jamais ratifié par les Parlements ( sauf en Allemagne) jusqu’à la constitution de l’Organisation mondiale du commerce en 1995,  laquelle a donné à cet accord une forme solennelle, alors qu’il était déjà effectif depuis près de cinquante ans.

Le but poursuivi par l’organisation au travers de « cycles » (rounds) successifs, dont le dernier est celui de Doha, est simple : créer un monde sans restriction d’aucune sorte ( tarifaire ou non tarifaire ) aux échanges de biens et de services. Les traités européens depuis celui de Rome se sont calqués sur  le même objectif.

Les convictions qui le fondent   sont également simples : le libre-échange est la clef de la prospérité économique pour tous ; elle est facteur de paix alors que le protectionnisme ( et sa forme exacerbée, l’autarcie)  fut , croit-on, avant 1939,   facteur de guerre.

L’objectif est-il encore légitime ? Il ne manque pas d’esprits éclairés pour remarquer que l’économie mondiale était plus prospère de 1945 à 1975 alors que le GATT  n’ayant pas encore accompli  pleinement  son œuvre, le monde était bien plus cloisonné qu’il ne l’est aujourd’hui. On dira aussi que s’il favorise le commerce, le libre-échange prive chacun des acteurs étatiques pris à part  et par conséquent  l’économie mondiale  dans son ensemble, du moteur keynésien. Ou  bien  que l’OMC ne s’attaque pas aux protections monétaires et que  celles-ci, sous  la forme par exemple de la sous-évaluation flagrante du yuan sont bien plus efficaces que les droits de douane pour protéger et promouvoir un espace économique au dépens des autres.

Mais une des  questions les plus aigues qui se posent  aujourd’hui est : doit-on appliquer le même régime aux produits agricoles ?

Les années quatre-vingt ont vu des  avancées considérables du processus de libéralisation des échanges: outre  la libre circulation des capitaux, laquelle  s’est faite en dehors du GATT, l’extension des négociations aux services et à l’agriculture  jusque là tenus à l’écart du processus.

A ce   progrès apparemment inexorable du libéralisme, c’est aujourd’hui l’agriculture, sous la forme notamment de ce qui reste de la politique agricole commune européenne,  qui offre la plus forte résistance. On lui en fait reproche. Monsieur Lamy qui  le supportait déjà mal quand il était   en charge des intérêts commerciaux de l’Europe à Bruxelles, espère  depuis qu’il est à la tête de l’OMC en finir avec ce qu’il tient pour le dernier vestige d’une époque révolue. Le commissaire européen en charge de ces affaires, le britannique Peter Mandelson, malgré le mandat qui l’oblige à défendre l’agriculture européenne, sans doute aussi.  

La France  fait de la résistance. Elle a raison.

La théorie économique n’a pas assez souligné combien l’agriculture, comme tous les produits de base, occupe une place à part dans la chaîne des échanges et que pour cette raison on ne saurait lui appliquer   les mêmes règles qu’aux produits industriels et aux services.

Dans tout le reste de l’économie, les impulsions de  la demande sont répercutées de l’aval vers l’amont. Les nombreux intermédiaires qui se trouvent sur la chaîne, allant de la collecte  au commerce de détail en passant par les industries de transformation ou les services associés, y compris les services publics  – et qui constituent aujourd’hui 90 % au moins de l’économie -  souffrent peu de l’ouverture des marchés du fait de cette possibilité de répercuter sur d’autres ses aléas.

Seuls ceux   se trouvent en bout de chaîne   prennent, si l’on peut dire, « en pleine gueule »  les à-coups du marché: ce sont  les producteurs de produits primaires , produits agricoles, matières premières, sources d’énergie. La plupart se sont toujours protégés  de différentes manières généralement  par le monopole d’Etat ( charbon, électricité) ou  les cartels ( pétrole).

Seuls les secteurs dispersés  comme l’agriculture demeurent pleinement vulnérables ; ce sont aussi curieusement les seuls où les théoriciens voient à l’œuvre un marché qui ressemble à celui des manuels  d’économie. A la vulnérabilité économique s’ajoute, s’agissant de l’agriculture, celle du climat, des épizooties ( vache folle, grippe aviaire) aux effets dévastateurs sur des productions hautement sensibles.

Que pour cette raison , il faille   protéger celles-ci , tant sur le plan intérieur que sur le plan international, ne serait-ce que pour assurer un minimum d’équité vis-à-vis du reste de la population,  allait de soi dans les années cinquante, quand se mit  en place la politique agricole commune ( moyennement protectrice , à mi-chemin de la politique agricole du Japon qui l’était extrêmement et de celle des Etats-Unis qui l’était alors un peu moins)  ou que des personnalités aussi éminentes que Pierre Mendès-France préconisaient  une organisation des marchés des matière premières au bénéfice des pays du Tiers Monde , dont les accords de Lomé s’inspirèrent.  L’idée que le contrôle des stocks devait aller  avec celui des prix, comme il en va dans les monopoles ou les cartels, n’alla pas toujours de soi ; elle finit néanmoins par s’imposer au travers par exemple des quotas laitiers.

Le vent du libéralisme emportant  aujourd’hui  ces dispositifs, les petits et moyens producteurs d’Europe se trouvent voués à la disparition. La seule alternative  à l’organisation des marchés est en effet  la concentration de la production entre des entités  peu nombreuses et financièrement assez solides pour  amortir seuls des chocs que les autres secteurs économiques peuvent, eux, répercuter. Cela suppose une grande puissance financière et sans doute à terme d’autres formes de cartellisation.  

Le consommateur  trouve-t-il son avantage à la  logique du tout-marché promue sans restrictions par l’OMC  ? Payer le kilo de bananes 1 euro    au lieu de 1,5  est-il un avantage qui vaille par exemple la ruine de la production dans les Antilles françaises ? On peut en douter. En France, les baisses des prix à la production entraînées par la réforme de la PAC et l’alignement progressif des cours agricoles sur le marché mondial, n’ont pas eu d’effet sur les prix à la consommation.

En tout , l’excès est nuisible   et  les raisonnements  trop simples sont dangereux. Si instiller dans l’économie internationale une bonne dose de libéralisme pouvait être utile au sortir de la guerre, toute logique poussée jusqu’à ses extrémités finit par devenir perverse et  c’est ce qui se passe aujourd’hui en matière de commerce international.

 La  poursuite de cette  logique  signifie en particulier la fin de la civilisation rurale en Europe  et sans doute ailleurs. Pour quel avantage ?

 

Roland HUREAUX

 

Auteur de « Un avenir pour le monde rural » (Pouvoirs locaux)

 

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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 14:15

Article publié dans Libération le 17 août 2005

 

 

 

 

La donne démographique au Proche-Orient

 

 

IL EST URGENT DE DEVELOPPER LA BANDE DE GAZA .

 

 

Toujours déterminante à long terme, la variable démographique l’est particulièrement dans la crise du Proche-Orient. Le retrait de l’armée israélienne de Gaza est l’occasion de rappeler quelques données fondamentales qui conditionnent l’avenir de cette région.

D’après les derniers chiffres connus*, l’Etat d’Israël  est peuplé de  7,1 million d’habitants (y compris la minorité arabe : 1 million environ), les territoires palestiniens de  3,8 millions d’habitants ( y compris les colons juifs  : 0,2 million ). Cela sur un espace restreint : 21 946 km2 ( 27 752 km2  avec les territoires annexés) pour l’Etat d’Israël,  soit 5 % du territoire français,  6 242 km2 pour la Palestine ( dont 363 km2 pour la bande de Gaza) .

Le taux de fécondité d’Israël est de 2,9, celui des territoires palestiniens de 5,6 enfants par femme.

Le taux de croissance naturel (différence entre la natalité et la mortalité) de la population d’Israël, qui résulte en partie du taux de fécondité,  est de 1,5 % par an, celui des territoires occupés de  3,4 % par an.  

Il est facile à partir  de ces données de voir quand les deux populations s’égaliseront : vers 2035 autour de 11 millions d’habitants, cela sous réserve des mouvements migratoires : mais après l’explosion de l’Union soviétique, on ne voit pas de quel nouveau vivier d’immigrants dispose désormais Israël.

Si ces données sont bien connues,  la singularité croissante de la démographie palestinienne par rapport à celle du monde musulman, qui explique en partie ces évolutions,  l’est moins.

Ce  taux de fécondité, qui était il y a vingt ans  le même que le reste du monde musulman, voire des pays du Tiers monde, se trouve aujourd’hui sensiblement plus élevé : seul l’Afghanistan : 6,8 et le Yémen : 6, 2, particulièrement arriérés, se trouvent  à un niveau supérieur.  

Or  ce taux ne baisse guère alors que l’ensemble du monde arabe et musulman – comme le reste de la planète -  voit   depuis quelques années son taux de fécondité s’effondrer à un rythme rapide. L’indice synthétique de fécondité  n’est plus que de  2 en Tunisie ( soit au-dessous du seuil de renouvellement ),  2,2 au Liban,  2,4 en Algérie , 2,4 en Turquie,  2,5 au Maroc, 2,5 dans les Emirats arabes unis, 3,2 en Egypte  3,4 en Oman , 3, 7  en Jordanie et en Syrie. Dans l’Iran des ayatollahs, la fécondité a chuté, ô paradoxe, de  7,0 en 1980 à 2,1 aujourd’hui.

Que la fécondité se maintienne si haut   dans les territoires palestiniens est d’autant  plus surprenant  que les Arabes de Palestine représentaient il n’y a guère la partie la plus évoluée, la plus éduquée du monde arabe, à l’instar des Libanais ou  des  Tunisiens. Ils auraient donc du être les premiers à s’engager dans la voie de la modernité démographique qui se caractérise un peu partout dans le monde, suivant le modèle européen,  par la baisse de la fécondité.

Avec un taux de  fécondité de 2,9,  l’Etat d’Israël présente aussi, à un moindre degré,  une singularité par rapport aux pays de niveau de développement comparable :  2,1 aux Etats-Unis, 1,9  en France et 1,4 en moyenne en Europe ) . Le caractère composite de la population de ce pays ( forte minorité arabe, immigrés récents venus d’Afrique et surtout composante  ultra religieuse) n’explique pas tout : la    bourgeoisie  ashkénaze , qui vote généralement à gauche,  a  elle aussi une fécondité supérieure à celle de ses homologues européens , autour de  1,8. 

Dans le cas des Israéliens  comme celui des Palestiniens,    la situation de belligérance et la conscience qu’une course de vitesse démographique est engagée  peuvent  pousser vers le haut le taux de fécondité, insuffisamment cependant en Israël  pour que les Juifs résistent à terme à la marée montante des Arabes. La surnatalité n’est  d’ailleurs pas   un effet automatique de la guerre: dans  les pays de l’ex-Yougoslavie, la  situation de belligérance s’était  accompagnée d’une effondrement de la fécondité. 

Une autre singularité du Proche-Orient est le cas de l’Irak où la fécondité est elle aussi demeurée à un niveau très élevé : 5,1 , totalement  en décalage par rapport à  celle de ses voisins , notamment l’Iran : 2,1, alors qu’il y a environ quinze ans, ces deux pays se trouvaient à peu près à égalité . Là non plus la  situation de belligérance n’explique pas tout puisque  l’Iran  qui eut pendant toute cette période un régime non moins belliqueux que l’Irak a connu, lui,    une évolution «à l’occidentale ».

Il faut certes  faire la part d’ une politique nataliste délibérée dans le cas des Juifs religieux et de l’Autorité palestinienne au temps d’Arafat, peut-être même du régime de  Saddam Hussein. Mais la donnée la plus décisive est sans doute économique. Le décalage de l’Irak par rapport à ses voisins s’explique   d’abord  par la stagnation, voire la régression   économique de ce  pays , due  principalement aux   sanctions imposées  par les Nations Unies à partir de 1990. De même la stagnation économique des territoires palestiniens, notamment celle de la bande de Gaza,  y  rend compte  pour une part  du maintien d’un taux élevé de  fécondité. Quand le développement est réel, au contraire, comme dans le cas de l’Iran et de la Turquie, la   fécondité baisse, quelle que soit l’attitude des  pouvoirs publics.

Il résulte de ces considérations que la survie à long terme d’Israël ne dépend pas seulement d’une pacification sur le terrain. Le développement économique des territoires palestiniens et singulièrement de la bande de Gaza   est devenue une urgence : c’est la seule manière d’en assurer la normalisation démographique. Cela implique que soit levé  le blocus du port de Gaza, réparé à grands frais par l’Union européenne. Les fonds nécessaires, notamment européens et arabes existent en abondance, l’esprit d’entreprise des Palestiniens n’a rien, historiquement, à envier à celui des Libanais. La seule manière que Gaza, dont la densité  de population dépasse  les  2500 habitants au km2 ne devienne un foyer hautement explosif au flanc d’Israël est d’en faire rapidement   un nouveau Beyrouth ou  un nouveau Hong-Kong.

 

 

Roland HUREAUX *

 

 

 

* démographe, auteur  de Le temps des derniers hommes ( Hachette 2000)

 

* Cf. Population et sociétés n° 414, juillet-août 2005; données issues du Population reference bureau

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