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Roland HUREAUX

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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 08:29

A propos de l'affaire des  minarets en Suisse (2)

 

Dans le ciel de la bonne conscience et de la pensée  unique  européennes, la votation des Suisses tendant  interdire les minarets a fait l’effet d’un coup de tonnerre.

Si beaucoup de bonnes âmes, y compris ecclésiastiques, jettent l’anathème sur  la nation helvétique suspecte de repli  sur elle-même et de xénophobie, personne   n’est dupe : un référendum analogue dans la plupart des  pays de l’Union européenne aboutirait  au même  résultat.  D’ailleurs personne   ne se  risquera  à l’organiser.  Comme dans le cas des votes français et néerlandais sur la constitution européenne, le vote d’un seul pays  sert de révélateur de  ce que pensent les autres. On est d’ailleurs surpris que les augures politiques, s’appuyant sur des sondages  pourtant effectués dans les règles de l’art  aient pu imaginer que le résultat du vote serait  différent.

Ce vote est un avertissement pour  les élites  européennes  qui pensent que les peuples, éduqués ou rééduqués à grand renfort de discours officiels, de pression  médiatique ,  d’affiches, de programmes scolaires,   se sont une fois pour toutes résignés à une Europe multiculturelle, multiethnique et  composant avec un islam de plus en plus prégnant.   Ceux là ne doivent se faire aucune illusion sur les sentiments réels de la  majorité, malgré ou peut-être  à cause des leçons  qu’on lui  assène.

De même devraient perdre leurs illusions les   fanatiques  qui se figurent que l’ultime assaut de l’islam contre une Europe fatiguée et déchristianisée  est  pour bientôt.  On connait les paroles du président Boumediene pour  qui  les musulmans, après avoir été conquis,  conquerraient  à leur tour l’Europe grâce à la fécondité de leurs femmes.  Le premier ministre   Erdogan cache mal  son sentiment  que l’entrée d’une Turquie  de 80 millions d’habitants dans l’Union européenne, conjuguée  à la montée des populations immigrées  dans les   pays de l’ouest, devrait permettre au musulmans  d’être un jour  majoritaires en Europe. Tarik Ramadan et consorts  le pensent aussi.  Le vote suisse devrait leur montrer que cette conquête  pacifique du continent  n’est pas pour demain. 

Que va-t- il dès lors se passer   ? Il est indubitable que grâce à la poursuite de l’immigration, moins contrôlée que jamais depuis qu’elle n’est plus  du ressort national mais communautaire   , et au différentiel de fécondité – surtout chez les nouveaux arrivants -   , la part des musulmans dans la population,  qui se situe autour de 6,5 %  en France  et  en Allemagne, devrait continuer à  progresser.

Jusqu’où ?  Aucun fait nouveau, comme pourraient l’être, un contrôle de l’immigration beaucoup plus strict, une baisse rapide de la fécondité  dans les populations musulmanes de l’  Europe ou encore un regain de vitalité des Eglises chrétiennes du vieux continent, ne  laisse prévoir  à court ou moyen terme un retournement de la  tendance.

C’est d’ailleurs la conscience diffuse de cela   et l’inquiétude qui l’accompagne qui sous-tendent    la réaction des Suisses, une réaction dont aura beau jeu de dire que,  fondée sur le seul refus de l’islamisation du  paysage urbain, elle est plutôt une manière de se voiler la face que d’aller  au fond des choses.

La perspective brossée par  Emmanuel Todd ou d’autres, d’une   laïcisation progressive, au recul de la foi chrétienne répondant   celui de la foi musulmane, quoique plausible, ne doit pas nécessairement nous rassurer.  Parce que des    différences  culturelles fortes  subsisteraient, la  principale étant le registre des prénoms, et aussi du fait  que l’affaiblissement  des repères religieux peut aussi bien favoriser le  durcissement identitaire, comme le même auteur  l’a montré dans le cas de l’Allemagne  nazie. 

Bien des  traits de l’Europe actuelle peuvent s’apparenter à   des  signes de déclin : la déchristianisation,  l’attrition de  nations tenues pour un vestige du passé, voire une référence  suspecte,  fasciste ou nazie,  la désindustrialisation, la dénatalité,  le chômage endémique, la démilitarisation relative, l’absence de volonté politique propre.  L’esprit de tolérance, souvent à sens unique, la culpabilité postcoloniale, le politiquement correct  qui prévalent  actuellement  dans les élites ne favorisent  certes pas le ressaisissement.  Le christianisme  est   tenu en suspicion dans ses propres rangs et, critiqué, voire ridiculisé de toutes parts, n’a pas les moyens de faire face à la montée de l’islam.   Celle-ci  trouve l’appui de tout un arsenal idéologique fondé sur la non- discrimination ou l’antiracisme (comme si la plupart des  musulmans  n’étaient pas  de race blanche !). L’école laïque qui donnait de la viande le vendredi au temps où l’Eglise   l’interdisait  (1)   impose dans certaines villes des menus sans porc  même aux  élèves non-musulmans, comme si la minorité musulmane avait déjà réussi à imposer la charia.

Malgré son ambigüité, la  votation suisse nous laisse cependant soupçonner que la population de la vielle  Europe, quelle que soit l’attitude de ses élites, ne se laissera pas réduire à la dlimmitude   (position du minoritaire en terre d’islam)  sans régir.

Ce serait mal connaître l’histoire de   ce continent, qui a  joué un rôle si singulier dans l’émergence de la modernité, que d’imaginer qu’il pourrait laisser ses traditions les mieux établies  -   pas seulement le christianisme -, s’étioler dans la passivité. Chaque fois qu’elle  fut confrontée au risque d’être submergée par les populations ou les influences orientales ,  l’ Europe s’est in extremis ressaisie :  Marathon, les Thermopyles,  Salamine,  Platées , Actium,  plus tard  les Champs catalauniques,  Covadonga,  Poitiers,  Las Navas de Tolosa,  Lépante,   Vienne :  la liste de ces lieux de résistance est longue.

A l’inverse d’ailleurs,  l’Orient  a  fini, lui aussi, par rejeter  la romanité puis les croisés, puis Byzance,  puis la  colonisation. (Quoi que disent certains  Arabes, l’épopée d’Israêl  est trop singulière pour être amalgamée à  ces précédents.)

Le retournement, pour le meilleur et pour le pire,   s’effectue d’abord  dans les têtes.  Point de pays plus tolérant à l’islam et au judaïsme que l’Espagne du XIVe  siècle,  avant qu’une mystérieuse mutation  n’induise une réaction violente de rejet des minoritaires.  Inutile de chercher à juger ce  genre de mutation à partir de la morale  d’une époque ;  les repères basculent avec elle : ce qui était politiquement correct la veille, la tolérance en l’occurrence, cesse de l’être et inversement. Et  si cela nous  arrivait, probablement verrions-nous  les chiens de garde les plus vigilants dans la première  configuration continuer  leur office avec la même hargne  quand le paradigme a changé,  les modérés se trouvant  toujours, dans ces cas,  débordés.

De même,  le christianisme européen, tenu plusieurs   fois au cours de son histoire  pour moribond a su se ressaisir : après les invasions barbares,  puis  arabes,  au temps des déchirements  des  XVe et  XVIe siècles, après la Révolution française.

Quand s’effectuera ce réveil ? On peut penser que le plus tôt sera le mieux. Pour une raison bien simple : si d’aventure nos pays devaient arriver à un point où  musulmans et non-musulmans représenteraient  des forces  comparables  (2), on peut craindre ,  au vu des précédents de pays comme   Chypre, le Liban ou la Bosnie  que notre continent n’échapperait  pas aux affres d’une guerre civile de grande ampleur .

Les esprits  responsables comprendront que personne en Europe n’a intérêt à ce  que ce point  soit jamais  atteint.

 

Roland HUREAUX

 

1.                   L’Eglise catholique interdisait à ses fidèles de manger de la viande le vendredi jusqu’en 1966.  Les Espagnols étaient dispensés de cette règle depuis la bataille  de Lépante.

2.                   Ce qui ne signifie pas nécessairement un poids démographique équivalent : au XVIe, les protestants ne représentaient en France qu’environ 10 % de la population (mais 50 % de la noblesse ).

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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 08:26

 

            A propos de l’affaire des  minarets (1)

 

Le référendum suisse sur les minarets a suscité un tel émoi   que beaucoup en ont oublié de réfléchir  au cadre  théorique  dans lequel il s’inscrit : la  problématique de la liberté religieuse en Occident.

Il faut le rappeler : ce  sont les minarets qui ont été interdits par le peuple suisse,  pas les mosquées.

Si les mosquées avaient été interdites, on aurait pu  considérer à bon droit qu’il s’agissait d’   une atteinte inacceptable à la liberté  religieuse.  L’interdiction des  minarets touche en fait une autre question : celle de la visibilité publique du culte. La disposition d’un lieu de culte est affaire de droit fondamental, sa  visibilité  une  question  d’ordre public et donc d’opportunité, variable selon les lieux et les temps.

Cette distinction n’est pas nouvelle en Europe :   comme l’a montré Bruno Dumézil  (1), on la  trouve dès les  origines de la chrétienté instituée. L’Eglise a ainsi presque  toujours admis  le droit des juifs à disposer de  synagogues   dans un Etat  chrétien.   Comment d’ailleurs un chrétien pourrait-il,  sans se renier, empêcher d’autres croyants d’adorer Dieu ?  La même Eglise  a en revanche rarement accepté que d’autres cultes aient un caractère public, ou en tous les cas officiel (2).

Curieusement, le Syllabus et Dignitatis humanae ne diffèrent pas autant qu’on croit sur ce sujet.  

Parmi les erreurs condamnées par le premier figure qu’il faille « louer que certains pays, catholiques de nom, aient décidé par leurs lois que les étrangers qui viennent s’y établir puissent jouir de l’exercice public   de leurs cultes particuliers » (§78).

Dignitatis humane  dit de son côté  que  « Dès lors  que les justes exigences de l’ordre public ne sont pas violées, ces groupes sont en droit de jouir de cette immunité (de toute contrainte en matière religieuse) afin de pouvoir se régir selon leurs propres  normes  et  honorer d’un culte public la divinité suprême (…) (§ 4.2) ».

Certes, entre ces deux textes,  le ton est très différent :   autant Pie IX est restrictif  pour les cultes non catholiques, autant Paul VI l’est au contraire  pour  toute  entrave à la liberté de quelque culte que ce soit.  On peut même s’inquiéter qu’en exigeant   que les groupes religieux obtiennent l’immunité « pour se régir  selon leurs propres normes », le texte de 1965 puisse fonder  l’application de   la charia en Europe. En fait il n’en était pas question à cette date. Le texte visait  d’abord  le droit  des églises chrétiennes   d’organiser comme elles  l’entendent  la vie ecclésiastique  et non celui d’un  groupe religieux d’avoir son propre droit  civil ou  pénal,  cette idée étant étrangère à  la tradition chrétienne laquelle,  pour ce qui  n’est  pas  d’ordre religieux,  n’a jamais revendiqué que l’application du  droit « naturel ».

 Si Dignitatis humanae insiste sur le droit des croyants, quels qu’ils  soient, à pratiquer leur culte,  le Syllabus ne traite que du culte public, ce qui veut dire, dans un texte limé au millimètre, que le droit des étrangers (ou d’autres) à pratiquer un culte privé, droit  conforme à  la tradition   de l’Eglise (sinon à la pratique de   tous les princes chrétiens), n’est pas  en cause.  Le statut que, entre les lignes, le Syllabus ouvre  aux  cultes non catholiques est-il  d’ailleurs  différent de celui qu’un certain  laïcisme voudrait imposer à tous les cultes ? 

Mais la déclaration Dignitatis  humanae, soumet  la liberté de culte (y compris publique pour le coup)   qu’elle promeut  à la  restriction importante des « justes  exigences  l’ordre public ».  Ordre public, peut-on supposer,  au sens large : non seulement le souci de préserver  la paix civile  mais encore   celui   de la circulation routière ou d’un urbanisme ordonné. La question des minarets n’est plus un problème de liberté de conscience mais peut être tenue  comme l’a suggéré François Fillon pour un problème d’urbanisme,  voire  de gestion d’un patrimoine   historique (3).

Curieusement,  une telle convergence n’existe pas  seulement entre deux textes  réputés antinomiques  de l’Eglise catholique mais encore entre ceux-ci  et la pratique  la République française laïque.  La   loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat du 9 novembre 1905  (article 4) confie l’organisation du culte   aux  seules  associations qui se conforment «  aux règles d'organisation générale du culte dont elles se proposent d'assurer l'exercice »,   c'est-à-dire  dire, s’agissant de l’Eglise catholique, qui se conforment  au droit canon.

Quant à l’exercice public du culte,  le fameux arrêt abbé Olivier du Conseil d’Etat (19 février 1909) affirme que l’autorité publique (un maire en l’occurrence) ne peut apporter de restrictions à la liberté de culte – y compris  à une procession– qu’ « en cas de menace précise et  sérieuse pour l’ordre public ».

En notre temps où les intégrismes de tout poil prospèrent sur fond d’ignorance,  ces distinctions, pourtant classiques,  sont fâcheusement remises en cause. La Charte des droits fondamentaux  annexée au traité de Lisbonne  reconnait  «  la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites » (article 10)  sans aucune restriction liée aux  exigences de l’ordre public, ouvrant la porte à de graves risques.   A l’inverse, un  laïcisme exacerbé, voudrait   bannir tout symbole religieux de l’espace public sans autre motif que de principe.  

 

La Rapporteur spécial de l'ONU pour la liberté de religion, Mme  Asma Jahangir,  s'est montrée « profondément inquiète »  quant aux « conséquences négatives du résultat de cette votation sur la liberté de religion ou de conviction des membres de la communauté musulmane en Suisse. »   On aimerait savoir si l’intéressée, originaire du Pakistan, s’est autant émue du cas  de  nombreux pays musulmans qui  aujourd’hui  multiplient les entraves , non seulement à l’exercice public du culte chrétien – ou juif – mais à son exercice tout court,  de manière officielle , comme en Arabie saoudite d’ où sont bannis  non seulement les  clochers mais les églises , ou de manière sournoise presque partout  ailleurs.

On aurait aimé  aussi plus de retenue de la part de M.Erdogan   premier ministre  d’un pays,  la Turquie,  qui non seulement a commis au début du XXe siècle un génocide massif des  chrétiens, pas seulement  arméniens (4)  , mais où encore aujourd’hui  des  prêtres ou des militants chrétiens  sont  assassinés  et où  la construction de  nouveaux  lieux de culte non musulmans  est pratiquement impossible .  

 Roland HUREAUX

 


1.    
Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l’Europe, contrainte et liberté religieuse dans les royaumes barbares,  V-VIIIe siècle, Fayard, 1905

2.    
Ce que signifie exactement culte public n’est pas précisé dans les textes cités et peut-être est-ce mieux, car ainsi est  laissée  une marge d’interprétation.

3.    
On admet cependant que le référendum suisse a une portée plus large, touchant à l’identité nationale.

4.    
A l’exception des catholiques et des protestants, peu nombreux et protégés par la crainte de la France et de l’Angleterre

 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 01:41

 

A entendre les éloges funèbres, Claude Lévi-Strauss, aujourd’hui unanimement encensé, aurait été le plus politiquement correct des philosophes : antiraciste  avant l’heure,  anticolonialiste, promoteur des civilisations « premières »,  quelle meilleure référence ?

Il est certes incontestable qu’il défendit l’idée, fondamentale dans son œuvre,  que les cultures dites primitives sont aussi complexes que les cultures modernes. 

A cette figure d’hagiographie, les  fines bouches objectent cependant tel ou tel propos de jeunesse sur l’inégalité des races ou paraissant  hostile à l’islam. Mais avant  1945 -  cela est complètement oublié aujourd’hui -   ,  dans presque  toutes  les familles politiques et pas seulement les pro-nazis,  il était naturel de parler de race et  de s’interroger sur leur éventuelle inégalité. C’est à partir de la catastrophe hitlérienne  que  les mentalités changèrent  et encore très progressivement.  Lévi-Strauss  était  d’ailleurs resté plutôt discret sur ces questions.   

Ce n’est en tous les cas pas pour cela mais pour une toute autre raison qu’il fut considéré dans les années soixante comme  un fieffé réactionnaire.   

Connu seulement des spécialistes, Claude Lévi-Strauss  a passé la rampe de la célébrité, au moins dans le grand public cultivé,  quand fut lancée,  vers 1966, la mode du « structuralisme ». Il s’agissait au départ d’une expression journalistique, comme plus tard les « nouveaux philosophes »  regroupant de manière approximative des penseurs qui ne se connaissaient pratiquement  pas et dont les préoccupations étaient en réalité fort  différentes.

Lévi-Strauss avait tiré de la linguistique de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916)  l’idée  que les phénomènes humains sont organisés comme des systèmes ( structures),  de telle manière que si on bouge tel élément  - d’une langue pour Saussure, d’un système de parenté ou de représentations mythologiques pour Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté, 1949)  - ,  c’est tout le système qui est affecté et pas seulement la pièce que l’on a bougée. Cela  parce que les  différents aspects de telle ou telle  réalité  humaine sont reliés par des logiques invisibles  qui expliquent ce genre d’effets, dits « effets de structure » : un peu comme quand on  modifie  l’un des quatre angles d’un parallélépipède, les trois autres en sont automatiquement affectés.

A Saussure  et Lévi-Strauss furent rattachés le psychanalyste  Jacques Lacan , qui lui aussi travaillait depuis longtemps mais n’était pas encore  très connu, lequel  allait répétant que « l’inconscient est structuré comme un langage », et   Michel Foucault qui montra dans  Les mots et les choses  (1966)  comment des éléments apparemment étrangers d’une même période de la culture   ( son analyse du XVIIe siècle français fut exemplaire ) étaient  reliés par des analogies secrètes  qu’on pouvait aussi qualifier de structures. Théorisant le structuralisme, Foucault  dit également  que l’étude de l’homme passe désormais par différents sciences humaines dont chacune construit  son objet à sa manière,  produisant un éclatement de la notion d’ « homme », désormais dépourvue de sens.

Il n’y eut pas d’économiste structuraliste mais l’économie de marché  fonctionne de manière si évidente selon une logique structurale que personne ne ressentit alors  le besoin de le relever.  

Tout cela était-il de nature à  provoquer la controverse, voire la  haine ? Oui, parce que les marxistes - dont on a oublié  l’hégémonie    idéologique   au cours des années soixante, mai 68 compris, supérieure  peut-être à ce qu’elle avait été au sortir de la guerre – virent dans le lancement  du structuralisme un nouvel artifice inventé par la bourgeoisie pour contrer le marxisme.  Pourquoi ?

Parce que le marxisme-léninisme standard  reposait sur l’idée d’une infinie plasticité de la nature humaine :  sinon comment prétendre sculpter l’homme nouveau du communisme ? Ce dogme avait conduit Staline  à soutenir, contre toute raison, les biologistes anti-mendéliens  et anti-darwiniens Mitchourine et Lyssenko. Lié à cette plasticité, le primat de l’histoire sur la structure : c’est dans un processus historique concret que l’homme se produit  lui-même sans être entravé par des structures prédéterminées. Or, personne n’avait  osé le dire  explicitement,  tant cela eut paru une grossièreté  (seul, un peu plus tard,  Edgar Morin  s’y risqua dans  Le paradigme perdu, 1973) :  le structuralisme ressuscitait l’idée de quelque chose comme une nature humaine. Pour Lévi-Strauss, il n’y avait  certes  pas un seul système de  parenté, de type monogamique occidental (c’est en cela qu’il était « tiers mondiste ») mais tous les systèmes de parenté n’étaient  pas pour autant possibles. L’humanité a dressé de manière inconsciente  une sorte de tableau de Mendeleieff  des systèmes de parenté   et elle  est condamnée à naviguer  de l’un à l’autre, sans échappatoire. Même chose pour Lacan : la castration du désir œdipien primitif est une constante de l’homme, un destin originel auquel nul n’échappe. Le pessimisme de Lacan – prolongement de celui  de Freud -, était exprimé en termes suffisamment cryptés pour qu’un public soixante-huitard avide de nouveautés mais ne comprenant pas bien ce qu’il disait lui fasse une  ovation. Seul Gilles Deleuze (L’Anti-Œdipe, 1972) saisit  combien cette pensée pouvait être « réactionnaire » car désespérante pour toute idée de progrès.  Les linguistes découvrent eux aussi des règles permanentes qui régissent l’évolution des langues. La pensée de Foucault est en revanche moins nette sur ce sujet : on n’a jamais su le statut épistémologique des concordances qu’il mettait au jour  à telle ou telle époque.  

Tandis que les intellectuels communistes officiels  se déchaînaient contre la vague  structuraliste,   il  y eut de tentatives de synthèse entre le marxisme et le structuralisme. Un anthropologue aujourd’hui oublié,  disciple de Lévi-Strauss et soigné par  Lacan,  Lucien Sebag,  s’y essaya dans un brillant essai justement appelé  Marxisme et structuralisme  (1964). Peut-être conscient d’une impasse, il se suicida l’année suivante.   

Mais l’homme qui se trouva, bien malgré lui, au carrefour des deux courants de pensée fut Louis Althusser. Il était à la vérité plus marxiste que structuraliste et  surtout influencé par Bachelard, mais en considérant qu’une configuration économique et sociale donnée était une réalité    globale dont    toutes les parties  étaient solidaires, il a paru faire une lecture structuraliste  du marxisme. Cela  lui valut une solide méfiance du  parti communiste. Il fut en revanche le maître à penser des premiers maoïstes mais pour une toute une autre raison : Althusser considérait que le mode de pensée idéologique ( par opposition au mode de pensée scientifique) ne s’arrêtait pas avec la révolution mais que dans une première phase,   le pouvoir « prolétarien » avait  besoin d’une idéologie  pour se consolider , une théorie qui justifiait à bon compte tous les délires,  tant staliniens que maoïstes,  à un moment où le parti communiste  dénonçait au contraire le « culte de la personnalité ».

Claude Lévi-Strauss, dont le nom fut utilisé bien malgré lui dans ces querelles germanopratines, se tint largement sur la réserve. D’abord parce qu’il était souvent  sur le terrain, ensuite parce que son tempérament distant et le souci de la rigueur scientifique le tenaient naturellement   éloigné des tumultes de  l’agora.

Roland HUREAUX

 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 01:24

 

 

Beaucoup ont fait il y a quelque temps, le parallèle entre l’altercation du préfet Girot de Langlade avec les employés chargés des  contrôles de sécurité à Orly  et les propos dérobés à son ministre Brice Hortefeux. Le premier sous l’effet du stress, le second, au contraire, de la décontraction se seraient laissé aller à des propos racistes. Situation d’autant plus cocasse que le second venait de sanctionner le premier pour cela. Et dont la leçon est que  pour ne pas se laisser aller à des   propos inconvenants, il ne faut être ni trop stressé, ni trop détendu...

Mais c’est un autre parallèle que nous voudrions faire : entre l’affaire Girot de Langlade et la vague de suicides à France-Télécom, cette fois.

Le fond de l’affaire se résume dans les deux cas en un mot devenu le sésame de la réforme de l’Etat et des entreprises autrefois publiques : l’externalisation.

Cela veut dire que, de plus en plus, pour faire des économies, l’Etat ou les entreprises achètent tel ou tel service   à un prestataire extérieur au lieu de l’assurer eux-mêmes « en interne »  au moyen de leur personnel.   

Tant qu’il s’agissait de services banalisés, personne ne s’offusquait que la Sodhexo ou une autre société de restauration  fournissent les repas aux cantines des écoles ou des administrations ou que   l’entretien des pelouses des casernes soit confié, depuis qu’il n’y a plus de « bidasses » pour l’assurer,  à une société de « parcs et jardins ».

Mais c’est une loi de toute bureaucratie  que quand elle adopte une logique, elle la poursuit les yeux fermés aussi loin que possible. C’est ainsi que  le principe de l’externalisation a été récemment étendu à des activités naguère tenues pour régaliennes.

Le contrôle de sécurité des voyageurs qui montent dans les avions, autrefois effectué par les employés d’Aéroport de Paris ou la police de l’air et des frontières,  sont désormais confiés à  sociétés de sécurité. Que pour des raisons de coût ces sociétés recrutent largement parmi les immigrés récents, venus de pays où la culture ne donne pas la même valeur au temps,  peut énerver des cadres supérieurs à la bourre et  fonder tel ou tel rapprochement fâcheux avec le fonctionnement des aéroports d’  autres latitudes.  

Le recours massif à des sociétés de sécurité est en train s’étendre  à la conciergerie des palais nationaux. Certes, la garde républicaine ne se dessaisira pas de sitôt de la garde de l’Elysée,  mais les autres ministères ont commencé à prendre cette voie. Il est vrai que  les gendarmes, plutôt bien payés, coûtaient fort cher et il valait mieux qu’ils soient sur le terrain,  mais un corps de l’Etat dédié et moins coûteux ne ferait-il pas  l’affaire ?

France Télécom a déjà  externalisé beaucoup de choses : non seulement  l’annuaire électronique Pagesjaunes, qui   était il y a peu entre les mains d’une société américaine,  mais surtout le service de renseignements téléphoniques. Tenue par  la commission de Bruxelles de faire jouer la concurrence, la société a éclaté le vieux « 12 » d’heureuse mémoire, en une multitude d’  opérateurs  en concurrence. Toujours à la recherche des coûts salariaux les plus bas, ces sociétés  ont, grâce aux miracles du télétravail, installé leurs  centres de renseignement à l’île Maurice, au Maroc ou au Vietnam. Un personnel  hâtivement formé à parler un français à peu près sans accent mais qui ne connaît pas forcément la géographie de la France ( il m’est arrivé d’avoir à  préciser que le Havre s’écrivait avec un H) répond à la place des opérateurs de France Télécom d’autrefois. C’est  tant mieux pour les pays en cause  où l’emploi est une denrée rare ou pour la société qui améliore ses marges, c’est  généralement tant pis pour l’usager, moins bien servi, c’est surtout tant pis pour les employés de France Télécom qui sont alors « redéployés » ou font l’objet de « plans sociaux ». L’entreprise poursuivant son propre désossement, nul, dans son personnel, ne peut dire aujourd’hui qu’il y est à l’abri d’une externalisation de son service. Une des raisons du malaise profond qui y règne et de la vague de suicides qui s’y produit.

Et en effet, l’externalisation des services publics  peut aller très loin : qui sait si La Poste, quand elle aura un statut d’entreprise privée,  ne   remplacera pas  ses facteurs par des sociétés de distribution auxquelles  elle livrera le courrier tous les matins ?

Il ne faut pas s’imaginer que les hautes sphères de l’Etat  ou les établissements publics qui en dépendent, grouillent  de  grands esprits   habitués à résoudre des situations  complexes. Pour y percer, il faut être d’abord  en phase avec les dernières modes. Depuis quelques années, brillera, celui qui, face à tout problème, répète comme un perroquet : « privatisation, externalisation ».

La dernière trouvaille dans le genre est l’ « externalisation de la fonction propriétaire » : le ministère de la défense se prépare ainsi  à  vendre l’ensemble de ses locaux parisiens pour ensuite les louer à la société qui les achètera. En attendant d’entrer dans un ministère tout neuf, dira-t-on. Mais ce dernier doit être, aux dernières nouvelles, construit par une société privée  qui percevra une redevance. Vendre les immeubles pour ensuite les louer est une pratique qui se répand dans l’Etat et les établissements publics. Il  s’agit là, qui ne l’a deviné ? d’ une astuce à quatre sous pour cacher que l’endettement public est plus grave encore que ce que disent les chiffres officiels. On notera aussi qu’avec un tel client, l’investisseur qui s’engagera dans une telle opération ne  courra pas beaucoup de risques. De quoi attirer les fonds de pension d’outre-Atlantique. Les grandes banques ne manquent pas d’agents dans les cabinets ministériels pour pousser à la roue. Quand ces fonds  seront-ils propriétaires du Palais-Bourbon, de l’Elysée, du musée du Louvre qu’ils loueront à bon prix à l’Etat français ? Les paris sont ouverts.

La logique de l’externalisation  se trouve à l’origine des péripéties rocambolesques du Clémenceau.  Pendant que nos chantiers de Bretagne étaient en roue libre, l’application de ce principe  a conduit à en confier le démantèlement à un chantier indien. On connaît la suite : l’Inde refuse, le vieux navire  fait piteusement demi-tour, erre un moment tel le Hollandais volant, puis  finit par accoster pour y recevoir le coup de grâce  dans un chantier anglais.

Malgré ces déconvenues, aucun bilan d’ensemble de l’externalisation n’a été fait. Les économies générées sont-elles considérables ou relativement faibles ? Quel est l’impact sur la qualité du service public ? Ne faudrait pas marquer d’une ligne rouge la frontière entre les services courants qui peuvent être fournis par un prestataire extérieur et le noyau dur du service public qui doit être l’apanage de l’Etat , quitte à en réorganiser les modalités ? Pour le moment l’affaire est taboue car le mot d’ordre est à l’externalisation. Si les désespérés de France-Télécom ont contribué à ce que la question soit posée, ils ne seront pas morts pour rien.     

Roland HUREAUX

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 01:06

   

 

En inventant l’efficace slogan « Travailler plus pour gagner plus », Nicolas Sarkozy avait  su rallier à lui une catégorie de Français dont on peut se demander si elle ne sera pas en définitive sa principale victime.

Quelle catégorie ?  Pas ceux qui ne travaillent pas, assistés de différents régimes  (chômage,  RMI, allocations d’adulte handicapé etc.), ni  ceux qui n’ont pas besoin de gagner plus. La cible de ce slogan n’était  pas  non plus d’abord  les « cadres supérieurs et professions libérales » qui n’ont pas attendu le sarkozisme  pour savoir qu’on pouvait gagner plus en ayant plus de clients, de patients, en consultant davantage ; tout au plus pouvaient –ils espérer que   l’impôt sur le revenu écrêterait moins  leurs gains : comme le bouclier fiscal ne leur profite que peu, il sont déchanté. .

La cible principale, c’était  l’armée des travailleurs moyens ou pauvres, ceux qu’on appelait autrefois la classe ouvrière, mais qui comprend aussi beaucoup d’employés, la plupart des agriculteurs et des artisans. Tous ceux –là sont les premiers touchés par l’érosion  progressive du   pouvoir d’achat au cours des dernières années et par les conséquences de la crise : fermetures d’usines, crise agricole etc. 

Ils  sont doublement  frustrés : de ne pas arriver à joindre les deux bouts, de voir que le niveau de vie de beaucoup d’assistés qui, eux,  ne travaillent pas, les rattrape ou même les dépasse.

Cette catégorie sociale, occultée dans les  préoccupations des élites politico-médiatiques par celle des  « exclus » proprement dits : chômeurs de longue durée, SDF, sans-papiers etc., aucun parti politique ne s’y était vraiment intéressé. Les sociologues ne l’ont  découverte que récemment. Les  familiers des campagnes électorales savent pourtant combien ses doléances  occupent  la première place  dans les réunions de quartier.    

En réhabilitant la valeur travail,  Nicolas Sarkozy fut le premier  à  prendre en compte cette sensibilité.    Il en fut récompensé en 2007,  arrachant une partie de cette clientèle à la gauche ou au Front national.

Que les intéressés n’aient pas obtenu grand-chose et soient   même durement frappés par la crise,   quoi d’étonnant ?  On sait quel est le lot des promesses de campagne : se souvient –on encore de  celle de « réduire la fracture sociale » ? Favoriser l’ouverture des magasins le dimanche ne leur apportait rien.   La défiscalisation des heures supplémentaires pouvait être à la rigueur une solution pour les petits salariés  en  situation de surchauffe ; elle ne l’est  naturellement  pas en temps de récession.

 

Victimes de la taxe carbone et de la suppression de la taxe professionnelle

 

Mais ce que les intéressés n’attendaient  sans doute pas, c’est d’être la principale victime  de deux mesures phares de la rentrée : la taxe carbone et la suppression de la taxe professionnelle.

La taxe carbone ne touchera pas trop ceux qui ne sortent pas de chez eux, hormis les personnes âgées qui n’ont pas les moyens ou l’ardeur de rénover leur installation de chauffage,  pas davantage les traders  de l’Ouest parisien  qui se rendent au  bureau  en vélib’ ! Qui touchera-telle d’abord ?  Les agriculteurs et la plupart des artisans  (on leur promet des détaxations, à voir...), les salariés contraints d’habiter loin de leur lieu de travail soit parce qu’ils n’ont pu acheter  leur logement   que loin des villes centre, soit parce que, en situation de précarité ou d’intérim, ils ont du accepter  un emploi éloigné de leur domicile. Les vrais pauvres, comme l’a montré une étude récente, ne sont plus dans la couronne parisienne, ils sont dans les villages de la périphérie de l’Ile-de France, quelquefois dans l’Oise, le Loiret, l’Eure-et-Loir etc. et aussi dans les départements ruraux particulièrement touchés par les délocalisations.

La suppression de la  taxe  professionnelle ne devrait pas avoir d’effets sur les particuliers avant 2012  puisque jusqu’ là l’Etat  promet  de compenser    le manque à gagner des collectivités locales. Mais au-delà ? Les dépenses des dites collectivités, qui ont beaucoup embauché et  titularisé du personnel - et emprunté -  au cours des dernières années sont très peu élastiques à la baisse :   le prélèvement dont seront allégées les entreprises sera transféré vers les ménages redevables de la taxe foncière et de la taxe d’habitation. Alors que la moitié des foyers français est exonérée de l’impôt sur le revenu, presque tous payent la taxe d’habitation et tous les  propriétaires, grands et petits,  soit 70 % des ménages, payent l’impôt foncier.  Parmi ces derniers  beaucoup de petits revenus : salariés ayant acheté leur maison à crédit,   retraités   à qui  leur maigre   retraite  ne permet plus de payer les charges d’une maison pour l’acquisition de laquelle ils se sont privés toute leur vie.  

L’alourdissement extravagant de ces impôts dans une partie des communes – des départements et des régions - au cours des dernières années ( résultat d’une décentralisation débridée) fait que beaucoup de propriétaires payent l’équivalent d’un loyer en taxes  et que certains , essoufflés, déménagent dans un logement plus petit ou une commune moins imposée. Il est notoire que c’est dans cette catégorie d’impôts que les difficultés de recouvrement  sont les plus grandes 

Comme l’impôt sur les portes et fenêtres – ancêtre de la taxe d’habitation -  instauré par l’Assemblée constituante en 1790  avait eu au XIXe siècle l’effet désastreux  de pousser les Français à construire avec des ouvertures les plus petites possible, le poids des impôts locaux   pousse aujourd’hui les Français à habiter de plus en plus petit.

Témoins amers des effets bénéfiques du bouclier fiscal pour les uns, du RSA (qu’il est question d’étendre aux moins de 25 ans) pour les autres, les petits salariés se diront sans doute que malgré les belles envolées tendant à réhabiliter le travail, ils continueront d’être les oubliés d’une  République  ploutocratique et compassionnelle  mais de plus en plus dure à ceux qui triment.


Roland HUREAUX

 

 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 01:04

Les affaires  qui ont perturbé la rentrée,  le procès Clearstream, le projet de placer Jean Sarkozy à la tête de  l’EPAD,  les confidences de Frédéric Mitterrand,  semblent  s’apaiser, au moins provisoirement.  

Beaucoup de Français auraient volontiers passé au gouvernement ces soubresauts  s’ils avaient eu le sentiment que le coche allait dans la bonne direction, que d’authentiques et utiles réformes étaient en préparation.

Or la présente rentrée parlementaire est loin d’offrir une telle perspective.

Aucun parmi les  grands projets en chantier : la taxe carbone, la suppression du juge d’instruction, la réforme des collectivités locales, celle de la taxe professionnelle, qui ne soit à la fois plein de périls pour le gouvernement et  contestable quant au fond.

La  taxe carbone est très impopulaire. Elle est également  inutile -  sauf pour renflouer un budget lourdement déficitaire – et dangereuse. Inutile car la France ne produisant que 1%  du carbone mondial, cette taxe,  qui d’ailleurs ne réduira l’émission qu’à la marge, n’est qu’une goutte d’eau dans l’océan, faute que les grands pollueurs de la planète la mettent aussi en place. Elle est en outre injuste   parce qu’elle va frapper d’abord les catégories  les plus défavorisées : non pas les  assistés, mais les « travailleurs pauvres » : agriculteurs, artisans, ouvriers et petits employés obligés de faire des dizaines de kilomètres pour aller au travail et  que le coût de l’immobilier a obligés à se loger loin des centre-ville,  personnes âgées à qui leur  maigre retraite ne permet pas de rénover leur chauffage etc. Dangereuse car elle va encore altérer la compétitivité française qui n’avait vraiment pas besoin de ça.  

La suppression du juge d’instruction  défavorisera  les victimes  qui n’auront pas,  dans les cas où la police manquerait de zèle, les moyens de payer un détective pour instruire les affaires. Concentrant les pouvoirs entre les mains d’un procureur aux ordres du gouvernement, elle affaiblit  la « justice républicaine ».

La réforme des collectivités locales  qui heurte beaucoup d’intérêts politiques  établis, ne passera sans doute  qu’au prix de concessions qui  aboutiront, non point à un dispositif plus simple et moins cher, son  objectif de départ,  mais, selon un schéma déjà rodé en la matière, à tout le contraire : une nouvelle « usine à gaz »  plus compliquée et  plus coûteuse. Il est d’ores et déjà prévu que les futurs conseillers territoriaux percevront des indemnités plus importantes que les conseillers régionaux et généraux actuels. On dit aujourd’hui que leur nombre sera  réduit mais qu’en sera–t-il in fine ? Sans aller jusqu’à sa suppression come le prévoyait le rapport Balladur, la réforme va achever de vider de sa substance l’entité communale, la plus ancienne des institutions françaises, lieu par excellence de la démocratie de proximité. La suppression de la taxe professionnelle sans réduction des dépenses correspondantes ne changera rien à la charge globale

Dans tous les cas, on trouve à la fois  un vrai problème, une analyse insuffisante de ce problème, fondée sur des  clichés,  et dans deux cas au moins,  le  recours à des modèles étrangers tenus stupidement pour  meilleurs avant tout examen.

Il y a un vrai problème de pollution au carbone – même si le débat devrait être également ouvert à ceux qui pensent que ce  n’est pas là la  vraie cause  du réchauffement climatique. Mais l’approche punitive  -  toujours plus de réglementation  et de taxes -   dans laquelle se complait, à la suite Nicolas Hulot,  une partie des  écologistes, risque de dégoûter l’opinion de tout effort,    alors qu’il y aurait tellement mieux à faire   pour diminuer l’émission de carbone : mettre de l’ordre dans la jungle du marché des économies d’énergie, mieux informer l’opinion des avantages fiscaux existants etc. .

Il y a un vrai problème du fonctionnement  de l’instruction judicaire. Rappelons-nous toutefois que la malheureuse affaire d’Outreau a  non pas précédé mais suivi la dernière réforme destinée à résoudre ce problème : l’instauration du juge des libertés et de la détention. Déjà un problème mal analysé avait conduit à une réforme contre-productive !  La redéfinition des rapports du juge d’instruction et de la police,  la nomination de juges plus expérimentés, le recours partiel à la collégialité, une révision de notre pratique de la détention préventive eussent  été  des mesures  plus adaptées que la suppression pure et simple  de ce  maillon essentiel de notre système judiciaire. La justice américaine qui ne le connaît pas présente des dysfonctionnements assez graves pour qu’on ne la prenne pas en exemple. Quant à la justice anglaise,  souvenons-nous de  l’affaire des « six de Birmingham » qui firent vingt ans  de prison, sur une fausse accusation de terrorisme, à la suite d’une enquête de police manipulée ? Pire qu’Outreau.

Il y a aussi un problème de la lourdeur et du  coût de notre structure locale. Mais le nombre d’échelons administratifs est aussi élevé en Allemagne et aux Etats-Unis  que chez nous. Seule l’Angleterre a fait un réel effort de simplification au temps de Margaret Thatcher, effort sur  lequel  Blair est en partie revenu.  On confond la prolifération  verticale des niveaux avec la prolifération horizontale des communes mais celles-ci, largement administrées sur la base du bénévolat, coûtaient  très peu avant que le gouvernement y ajoute de force des échelons intercommunaux dispendieux. La  principale question  n’est pas abordée : c’est la  liberté, unique en Europe, qu’ont les collectivités locales d’engager des dépenses nouvelles.

Il y a enfin un vrai problème des charges qui pèsent sur nos entreprises. Mais si l’enveloppe de la taxe professionnelle demeure la même, cela veut dire que certains payeront moins mais  d’autres plus. On nous   promet que les  entreprises de production seront gagnantes. Tant mieux, mais il y aurait tellement  plus à faire.

S’ agissant des charges des entreprises, ce gouvernement qui se présente comme réformateur n a pas osé jusqu’ici réaliser la seule grande réforme qui s’impose si l’on veut sauver du désastre notre production  industrielle et agricole : l’instauration de  la TVA, bien mal nommée « sociale ». Ce n’est pas électoral,  dit-on. Jusqu’à ce qu’un   président  grand pédagogue sache expliquer les yeux dans les yeux aux Français qu’ils n’ont rien à y perdre, y compris dans leur niveau de vie, et tout à y gagner. Il ne s’agit en effet nullement  d’un transfert de charges des entreprises vers  les consommateurs, ni d’un moyen de sauver la Sécurité sociale. Il s’agit d’un transfert de charges des entreprises françaises qui vendent à l’étranger vers les entreprises étrangères  qui vendent en  France. Et tant qu’à faire,  pourquoi ne pas financer sur la même base, outre la sécurité sociale, la taxe professionnelle ?  L’Europe ne voudra pas,  objecte-t-on.  Mais l’Allemagne l’ a bien  obtenu et c’est une des raisons pour lesquelles sa balance est excédentaire et non déficitaire comme la notre.  La TVA sociale est la seule solution alternative à une sortie de l’euro  si l’on veut que notre compétitivité soit rétablie.   

Cet agenda mal conçu, mal ficelé, fait de réformes ni faites ni à faire,  nous promet des mois de cafouillage, de négociations, dans le genre de ce qu’on a connu avec la loi HADOPI ou le  travail du dimanche,  pour finir peut-être par une invalidation par le  juge constitutionnel. Il n’est pas sûr que le coût politique de ces réformes pour le gouvernement ne soit pas  au bout du compte  plus élevé  que celui des affaires de la rentrée. Il est probable en tous les cas qu’elles coûteront plus cher à la France. 



Roland HUREAUX 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 00:56

Le caractère passionnel propre à toute combat électoral, aggravé lors des dernières élections européennes par  les fatales divisions du camp des patriotes (un mot que nous  préférons  à celui de souverainistes),  mais aussi  l’amitié qui me lie aux  deux contradicteurs,  m’ont amené à différer le commentaire  que je voulais  faire de   l’article de Bernard Seillier paru dans  La Nef de mai 2009 sur la notion de souveraineté   en réponse à un article de  Paul-Marie Coûteux.    .

Je partage l’avis de Bernard Seillier sur beaucoup de points, en particulier l’idée que l’Europe est  notre espace commun et que le légitime souci de la souveraineté nationale ne saurait faire de nous des europhobes ou  nous détourner du souci de promouvoir par les moyens adaptés une Europe prospère et unie, forte et libre, ce qui ne veut naturellement pas dire supranationale. Ce fut  d’ailleurs là   un des grands messages laissés par celui que l’archiduc Otto de Habsbourg a qualifié come un des pères de l’Europe, Charles de Gaulle.

Il est certain aussi que les gouvernements, quels qu’ils   soient, ne sont pas par-delà  le bien et le mal, ne se situent pas au-dessus de la loi morale et qu’ils doivent soumettre l’exercice de leur  pouvoir à une règle qui les transcende, à commencer par le souci du bien commun et du droit naturel.  Paul-Marie Coûteaux a-t-il d’ailleurs dit autre chose ? Je n’ai pour ma part jamais compris que le  souverainisme, trop souvent caricaturé, soit  autre chose que l’attachement à la souveraineté nationale. Or celle-ci n’est  ni « illusoire »  ni  « hérétique ».

  

Ni illusoire

 

Illusoire ?  Hannah Arendt a montré que tous ceux qui ont au XXe siècle   tenté de supprimer les libertés pour les broyer dans les machines totalitaires, ont commencé par en nier l’existence philosophique.  L’homme, disaient-ils, n’est que  le produit de sa classe sociale ou de sa race, sa liberté n’est qu’illusion.

Je me souviens d’avoir un jour  rencontré  un vieux maréchaliste qui disait à la cantonade qu’aucun Etat n’était vraiment libre, ce qui tendait à excuser le régime qu’il voulait défendre – et dans la foulée, la construction européenne. Je lui demandai : « Vous dites que les Etats ne sont pas libres .Et les individus le sont-ils ? »  - « Pas davantage » me fut-il répondu ? Si on nie la liberté des communautés, comment reconnaître celle des individus ?  Je suis sûr que cette philosophie holiste n’est pas celle de Bernard .Seillier.

Bien entendu les gouvernements concluent  des pactes qui les lient. Mais ils ne les concluent pas comme les individus. Aucune autorité ne vient au-dessus d’eux,  en leur lieu et place,  juger de la   manière  dont ils respectent  ces pactes,  ni leur en imposer par la force   le respect. Ces pactes, ils les honorent  comme ils peuvent, rebus sic stantibus  selon la formule du droit international,  et sans jamais perdre de vue les intérêts de leur peuple ; si ceux-ci leur commandent  un jour  de les dénoncer, ils doivent être en mesure de  le faire. .

Pour cela, celui qui est responsable d’une nation doit garder les mains libres. Le Père Gaston Fessard, le théologien de la Résistance,  a  montré comment  le notion de « prince esclave » ( prince signifiant toute forme de  gouvernement , individuel ou collégial) était une contradiction en soi. Car si le prince est lié de quelque manière à une autorité supérieure à la sienne, qu’elle soit interne ou externe , fut-elle cléricale,  il ne saurait être disponible à 100 % à ce qui est sa seule mission : le bien matériel et spirituel de son peuple. Il sera conduit à obéir à  d’autres contraintes et son action ne saurait dès lors  être la même que s’il était libre. C’est ce qui fonda les  Capétiens à affirmer que « le roi de France est empereur en son royaume ». Cette exigence d’indépendance à l’égard d’intérêts  particuliers ou étrangers, vaut aussi  vis-à-vis de toute considération  idéologique. Un gouvernement,  quel qu’il soit n’a  pas pour finalité de réaliser un « grand œuvre », une grande  mission : construire le socialisme, faire l’Europe, étendre le libre-échange sur la terre. Il ne doit avoir en vue que les intérêts de son peuple. La souveraineté a donc une signification.

On prétendra limiter la souveraineté des Etats par le principe de subsidiarité, instaurant ainsi une sorte de grandiose hiérarchie des pouvoirs allant de l’ONU à la cellule familiale.  Même si Bernard Seillier  reconnait que l’Etat tient dans cette hiérarchie « une place particulière », il faut aller plus loin. Seul l’Etat , dit saint Thomas d’Aquin est une « société parfaite », ce qui veut dire pouvant être dans les cas limites auto-suffisant. Le principe de subsidiarité n’oblige donc les gouvernants  qu’à l’égard des autorités  de rang inférieur  et il se confond dès lors avec le respect des droits des individus mais aussi des collectivités propre à tout Etat soucieux de justice. Et comme l’a montré  John Laughland, ce n’est pas la philosophie politique qui détermine ces droits, c’est   l’histoire particulière de chaque peuple.

 

Ni hérétique

 

La théorie de la souveraineté nationale n’est pas non plus hérétique. Pour affirmer cela,  il eut fallu se référer à quelque texte. On ne voit pas lequel. Richelieu, cardinal de l’Eglise  romaine,  si soucieux de rectitude doctrinale,  aurait-il été hérétique ?

La souveraineté appartient à Dieu seul, dit-on.

Si on veut dire par là que  le pouvoir, qu’il soit  monarchique,  aristocratique ou   démocratique n’a pas  compétence  pour fonder  ou a fortiori changer la règle morale ou encore en affranchir les gouvernants ou qui que ce soit, nous sommes bien d’accord. Sachant que cette règle, permanente par définition, ne se confond pas avec telle ou telle de ces décisions  particulières   qui font le  quotidien de l’action politique.

Si on veut dire encore que .tout dans le monde, par delà les apparences,  est gouverné par le divine Providence, on veut le croire.

Mais s’il s’agit d’opposer  la souveraineté de Dieu et celle des gouvernants, alors on met en concurrence ce qui ne saurait  l’être. Ce fut l’erreur de certains théoriciens  de la monarchie de droit divin, d’abord de  penser que les autres pouvoirs  ne l’étaient pas,   ensuite que cette origine divine les dispensait de payer , comme tous les  pouvoirs le font, leur dû  aux exigences pratiques, « machiavéliennes »  dirons-nous, qui conditionnent l’exercice du pouvoir, tombant ainsi  dans un idéalisme  suicidaire. Louis XVI, en cela    plus disciple  de Fénelon que de Richelieu ,  n’échappa  pas à ce travers.  .

Or si l’on suit à la lettre Paul dans  Romains XIII , il est clair que tout pouvoir est de droit  divin, à l’exception dirions nous aujourd’hui,  d’un pouvoir « intrinsèquement pervers »     destructeur du bien commun ( et encore n’oublions pas que Paul,  écrivant pourtant sous Néron, ne fait pas cette restriction). Mais qu’il soit monarchique, oligarchique ou démocratique, le pouvoir a beau venir de Dieu, pas plus qu’il ne peut  s’exonérer  de   la règle morale, il  ne saurait non plus faire l’ économie du souci proprement politique de sa propre conservation  et cela par les moyens propres à  la politique. Souci égoïste, dira-t-on ? Que non puisque derrière il y a les intérêts  de tout un peuple.   Si un pouvoir légitime se laissait, par faiblesse ou angélisme,  déposséder – ou s’il prenait indument comme émanant de   la souveraineté de Dieu  les injonctions de quelque  puissance étrangère, l’Empereur germanique ou le roi d’Espagne, sans oublier la commission de Bruxelles,  - voire le pape dans l’ordre  temporel - , il faillirait à sa  mission qui est encore une fois d’être tout à son peuple et à personne d’autre. D’autant que  si ce pouvoir  venait à être renversé, le pays pourrait se voir  plongé dans des convulsions  aux conséquences incalculables comme cela arriva avec la  Révolution française.

Comme la nature divine et la  nature humaine du Fils, telles qu’elles furent  définies   à Chalcédoine, l’ordre divin et l’ordre naturel  coexistent dans la  chose   politique « sans confusion ni  séparation ». Les séparer, c’est être, en politique,  nestorien, les confondre, c’est être  monophysite. La souveraineté de Dieu et celle des hommes qui ont mandat pour l’exercer  ne sauraient être en concurrence puisque elles appartiennent à des ordres différents.   


Roland HUREAUX

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 00:52

Réponse à Messieurs Michel Rocard et Alain Juppé

        Quand le président Obama, futur prix Nobel de la paix, a proposé,  d’abord à Prague le       6 avril, puis à New York le 23 septembre 2009,  que le monde s’oriente vers un désarmement nucléaire général, il a pris la précaution de rappeler qu’il était favorable à ce que le Etats-Unis ratifient le traité d’interdiction totale des essais nucléaires,  ce que la France et la plupart des autres pays  ont déjà fait  mais pas eux.  Il serait sans doute de mauvais goût de rappeler que sa position ne préjuge pas de celle du Congrès. 

Il est vrai que les Etats-Unis,  disposant de très loin de la première armée classique du  monde, ont un intérêt évident à ce  qu’aucun autre pays ne dispose de l’arme de dissuasion.

Quand plusieurs personnalités allemandes lancent un appel analogue, cela n’a non plus rien d’étonnant venant d’une puissance non nucléaire. L’Allemagne verrait abolir, par une telle décision, la  grande discrimination qui résulte de sa défaite de 1945.

On est en revanche plus étonné que  deux ex-premiers ministres français proposent  la même chose dans un appel récent publié par un grand quotidien  du soir (1). Tous deux y  expriment  «  le vœu que la France affirme résolument son engagement pour le succès de ce processus de désarmement et sa résolution d'en tirer les conséquences le moment venu quant à ses propres capacités... ». Ses amis socialistes savent Rocard prêt à se précipiter  sur toutes les lubies. Mais on pensait Juppé  plus prudent.  

A supposer qu’un tel  processus aboutisse un jour (mais qui peut croire que la Russie,   la Chine ou l’Inde y  souscrivent  jamais ?),  un pays comme la France subirait  une diminutio capitis   plus importante que d’autres, plus que tous  ses partenaires européens en particulier. Elle bénéficie aujourd’hui, face aux Etats-Unis et à la Russie du « pouvoir égalisateur de l’atome », alors qu’elle est,  parmi les  grands pays nucléaires, celui dont l’armée classique est la plus réduite. Tel ne serait plus le cas dans un monde dénucléarisé.

A supposer , ce qui est évidemment  le plus probable, que le processus n’aboutisse pas , le risque est cependant, qu’ à force de déclarations de ce genre, l’opinion française s’habitue à l’idée de renoncer à notre arsenal nucléaire et que , par quelque mouvement d’idéalisme inconsidéré, comme on en trouve tant dans notre histoire, un gouvernement décide un jour que la France doit montrer l’exemple du désarmement même sans être  sûre qu’on la suivra. Les Etats-Unis auront ainsi joué le rôle de ces spéculateurs à  la baisse (bears)  qui créent un mouvement de fuite de  telle ou telle valeur  mais la rachètent  à temps pour laisser les petits porteurs – la France en l’occurrence –  seuls déplumés.

Il ne faut pas seulement considérer les intérêts de la  France mais aussi ceux de l’ensemble de la planète. Une des raisons pour lesquelles l’idée d’une renonciation générale à l’arme atomique est lancée est la crainte d’une prolifération générale. 

 

Une prolifération limitée

 

Même si  l’évolution récente d’un  conflit comme celui de l’Inde et du Pakistan semble   l’étayer   , nul n’est   tenu  d’adhérer  à la thèse chère au  général Gallois,  du pouvoir non seulement égalisateur mais aussi pacificateur de l’atome, ce qui veut dire que la dissuasion aidant, les pays qui se dotent de l’arme nucléaire sont contraints de devenir raisonnables à  partir du moment où leurs ennemis en disposent également . On peut    considérer  en effet que cette idée ne vaut que pour les grands pays,  pas pour quelque petit Etat   tyrannique (mais aurons nous jamais  pire que la Corée du Nord qui vient de se doter de la bombe ?) ou  pour des groupes terroristes qui auraient réussi à mettre la main sur une arme nucléaire.  

Reste ce fait pas assez souligné   que la diffusion de l’arme atomique n’a pas le caractère galopant qu’on lui prête généralement. De grands pays ayant  disposé de cette arme l’ont abandonnée : l’Afrique du Sud, l’Ukraine, le Kazakhstan. Les pays d’Amérique latine y ont renoncé collectivement : si on met cette région du monde en  parallèle avec l’Asie du Sud,  on a là la preuve que  c’est le conflit qui est premier et non  la course aux armements : pas de conflit, pas de prolifération. Or en dehors de l’Iran, qui cherche aujourd’hui sérieusement à se doter de l’arme nucléaire ?  Le monde arabe verrait certes  d’un mauvais œil d’être privé d’une arme dont deux pays musulmans non arabes seraient dotés, mais lequel d’entre eux  se trouve   aujourd’hui de près ou de loin à même d’accéder au  savoir faire atomique ?  Ne parlons pas de l’Afrique noire. L’Indonésie et le Vietnam ne semblent pas y aspirer. Restent le Japon, la Turquie  et les grands pays non nucléaires d’Europe occidentale :   même si on peut penser qu’il ne durera pas éternellement, aucun changement du statu quo n’est  en ce qui les concerne  à  l’ordre du jour. Entre les pays qui pourraient se doter de l’arme nucléaire mais y ont renoncé et ceux qui voudraient s’en doter mais ne le peuvent pas, les risques de prolifération paraissent  aujourd’hui limités.  

Enfin il n’est pas dans les habitudes  de notre vieille humanité de se dessaisir volontairement d’une technique qu’elle maîtrise, même létale. Cela n’aurait en tous les cas aucun précédent. Le faut-il d’ailleurs ? L’hypothèse qu’une météorite  se dirigeant vers la terre, du genre de  celle qui fut, dit-on, fatale aux dinosaures,  ne puisse être déviée que par la coalition, dûment ciblée, des  puissances nucléaires n’est après tout pas à exclure !   

 

1. Le Monde, 15 octobre 2009

 

 

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 00:51

Le moins qu’on puisse dire est que le grand emprunt populaire annoncé à grand fracas par le chef de l’Etat à Versailles le 22 juin 2009  ne fait pas l’unanimité.

Les uns soulignent  qu’il  vient  aggraver un déficit courant  de l’Etat  déjà abyssal ; les autres que cet argent coûtera plus cher, d’environ 2 %, que celui auquel l’Etat trouve aujourd’hui   sur les marchés financiers. Sur le plan de la procédure, le fait  que le Parlement soit  tenu à l’écart  des réflexions sur son utilisation est critiqué, à commencer par les parlementaires eux-mêmes.

Quant au fond, son utilisation est, elle aussi,  problématique. Deux ex-premiers ministres, inspecteurs des finances  l’un et l’autre, Michel Rocard et Alain Juppé,  phosphorent  pour faire des propositions à ce sujet.  Les nouvelles règles de la concurrence européenne interdisent de l’employer directement à des investissements industriels, comme on le faisait dans les années cinquante et soixante, ce qui aurait sans doute été préférable; or nos équipements publics sont déjà luxueux par rapport à ceux d’autres pays, grâce notamment  à des collectivités locales qui ne regardent guère à la dépense. L’investissement immatériel, préférable dans une économie avancée,   peut être   source de gaspillages. Au demeurant la formation,  puisque c’est d’abord de cela qu’il s’agit,  ne devrait-elle pas être  financée par les recettes ordinaires  plutôt que par l’emprunt ? 

Est-ce sous le feu de ces critiques que le montant de l’emprunt projeté se dégonfle au fil des jours ?  Juppé vient de parler   de 20 à 35  milliards d’euros seulement, soit  à peine plus que le seul déficit courant de la sécurité sociale.

Il est vrai que si cet emprunt est  d’un montant  limité et avantageux pour le public, il sera souscrit en très peu de temps, ce qui permettra de le faire apparaître comme un grand succès politique, selon une méthode déjà expérimentée par Balladur premier ministre et Sarkozy ministre du budget à l’automne  1993.    

Il se peut donc que la montagne accouche d’une souris.

Il y aurait pourtant bien des choses intéressantes à faire avec un grand emprunt. Nous en mentionnerons deux qui n’ont guère émergé dans le débat public.

La première aurait été, quand la Bourse était au plus bas - ou si elle rechute -,   de doter un fonds qui achète massivement des titres pour le compte des caisses de retraite du régime général. Non point que nous pensions que la capitalisation soit la panacée en la matière. Mais un peu de réserves permettraient tout de même  d’alléger les charges faramineuses qui pèseront bientôt sur les  jeunes générations, en raison  de la démographie. Il y a longtemps qu’il aurait fallu  faire une opération de ce genre ; il est trop tard pour la faire à grande échelle. Mais un peu vaut mieux que rien et tard  mieux que jamais. Puisque la puissance publique a  le temps devant elle, autant qu’elle achète des titres  quand la Bourse est au plus bas. Ceux qui en ont à  vendre ne s’en  plaindront  pas. Les titres les plus sûrs à racheter seraient  ceux des grands services publics privatisés récemment : sociétés d’autoroute  ou de télécommunications, aéroports. Par un étonnant  paradoxe,  c’est  aux  fonds de pension des Etats-Unis, d’un pays encore plus endetté que le notre,  que, pour combler nos déficits, nous les vendons aujourd’hui !

Faut-il préciser que le gouvernement  n’a pas du tout pris cette direction ?  Un  fonds de réserve pour les retraites, doté aujourd’hui de 30 milliards d’euros, avait été créé en 2004  et confié à la Caisse des dépôts.  On n’a rien trouvé de mieux que de le mettre à contribution   en 2008 pour réduire un peu les déficits courants  alors que c’est  évidemment le contraire qu’il eut fallu faire.

Une autre utilisation possible d’un grand emprunt national serait de consolider une partie de la dette de l’Etat de telle manière que le jour  où l’euro se disloquera et où la nouvelle monnaie nationale se dévaluera de 20 ou 30 %, la charge d’emprunt pesant sur le budget n’en soit pas aggravée d’autant. Tous les économistes sérieux en conviennent : la rupture de l’euro est inévitable compte tenu du déficit croissant de la balance des paiements de la France et de la plupart des autres pays de la zone,   en dehors de l’Allemagne.  En régime classique, un tel déséquilibre se termine par une dévaluation. L’euro nous donne un large sursis, mais, faute d’un improbable redressement, nous ne faisons que  reculer   pour mieux sauter :   un jour ou l’autre l’ ajustement se fera.  La Grèce est déjà au bord de la rupture. Veiller à ce que d’une manière ou d’une autre les titres de l’Etat français  soient entre les mains de nationaux serait en l’état actuel de choses une sage précaution. Cela impliquerait naturellement un emprunt d’un montant plus significatif que celui dont il est question aujourd’hui.

 

Roland HUREAUX
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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 00:48

Elevage laitier et viande, fruits et légumes, céréales ; tous les secteurs de l’agriculture ou presque sont en crise comme peut-être jamais ils ne l’ont été.

Quand l’Union européenne négocia les derniers accords du GATT (1994), les adversaires de la politique agricole commune obtinrent largement gain de cause : la préférence communautaire, tenue pour une relique du passé,  devait être progressivement abolie et l’ensemble des filières ouvertes au marché mondial.  La France,  plus réticente que d’autres,  n’obtient que des délais d’application qui expirent aujourd’hui les uns après les autres : la catastrophique réforme du marché du lait acceptée par Michel Barnier n’a pas d’autre sens

Il est vrai  que nos négociateurs n’alléguèrent à l’époque que des difficultés « politiques » à mettre en œuvre trop vite des décisions dont ils ne contestaient pas vraiment qu’elles fussent, quant au fond, fondées.

Mais l’étaient-elles vraiment ?

L’idée que le marché est  le meilleur régulateur, même en matière  agricole, doctrine officielle de l’OMC, ne tient pas  compte de la spécificité des marchés de matières premières.

Presque tous  les agents économiques encaissent aujourd’hui assez facilement les impulsions du marché, en les répercutant à l’amont ou à l’aval, le cas échéant  par un retrait. Les producteurs de produits  primaires, notamment agricoles, seuls, prennent ces impulsions « en pleine gueule » : d’abord  parce qu’ils sont en  bout de chaine , mais aussi parce que les marchés de produits primaires sont, selon le jargon des économistes, peu « élastiques », et parce qu’ils ont généralement dû faire   des investissements lourds et spécialisés : il est moins facile de vendre, en cas de crise,  un  mine ou une ferme qu’un fonds de commerce ou des bureaux , voire de  délocaliser des machines.

Cet inconvénient est neutralisé pour  la plupart des denrées primaires par l’existence de monopoles de droit ou d’ententes de fait entre grands groupes, contrôlant aussi bien les prix que les quantités : EDF, les « majors » pétrolières (et en amont les pays de l’OPEP), les multinationales minières etc. En définitive,  les seuls marchés « purs et parfaits », hors intervention de l’Etat,  sont les marchés agricoles. La commission européenne, impitoyable pour des producteurs de fruits et légumes exsangues dès lors qu’il s’agit de censurer une distorsion de concurrence, ne peut que fermer les yeux sur les ententes invisibles et de toute  autre portée des grands producteurs d’  énergie. L’hystérie disproportionnée déclenchée par  certaines épizooties (vache folle, grippe aviaire, grippe porcine) a encore accru la vulnérabilité de la profession agricole.

Cette situation particulière de l’agriculture n’avait au  XIXe siècle que des inconvénients limités du fait que les paysans pratiquaient alors une large autoconsommation,  n’avaient ni charges fixes, ni  dettes. La grêle  était alors plus redoutée que la mévente.

A partir des années trente, à la suite du drame américain des « raisins de la Colère », prodrome de la grande dépression,  on considéra assez naturellement, que, dans les grand  pays qui pouvaient se le permettre, le progrès social exigeait la mise en place d’amortisseurs institutionnels de ces secousses inhumaines, sous la forme de  soutien des cours, de protections, voire de subventions directes. Mis en pool au sein du  Marché commun  au cours des années soixante, ce système se perfectionna au fil des temps. Le monde agricole comprit que le contrôle des cours impliquait celui des quantités : ce fut le sens des quotas laitiers , puis des jachères. 

Au XXe siècle, tous les pays développés ont protégé leur agriculture : le Japon  beaucoup, les Etats-Unis moins, l’Europe entre les deux. Les accords de Lomé tentèrent timidement de faire profiter certains pays africains d’une protection analogue.

C’est au démantèlement de ces protections que, par idéologie et sous l’impulsion des Etats-Unis (qui n’hésitent pourtant pas à protéger fortement certains secteurs comme le coton) et de quelques autres pays (le groupe de Cairns), s’est attaché le GATT à partir de 1984.  Non seulement la commission européenne fut en la matière son  relais efficace (il est significatif que Pascal Lamy ait pu passer sans transition de la fonction de commissaire au commerce international à celle de directeur général de l’OMC), mais certains Etats comme la France avaient pris les devants avec la réforme de la PAC de 1992, fondée sur l’idée, elle aussi un peu courte, qu’au soutien des prix devait se substituer l’aide directe, pourtant  beaucoup  plus coûteuse pour les finances publiques.   

De ces nouvelles orientations, on  voit aujourd’hui les effets,  notamment dans notre pays  où les charges fixes de l’agriculture (sécurité sociale, impôt foncier, main d’œuvre) sont particulièrement lourdes.  25 suicides à France Télécom mais qui dénombrera ceux, encore plus nombreux,  des éleveurs du Massif central ?

Le consommateur, dit-on, y trouve son compte. Pas toujours.   

Les bons apôtres,   généralement abrités  du  marché  par leur statut ou par des  monopoles de fait,  ont beau jeu de préconiser toujours plus de  progrès de  productivité. Savent-ils que l’agriculture en a fait en soixante ans plus que toute autre branche ?  Ou que dans  des pays supposés compétitifs, comme le Etats-Unis   ou l’Argentine,    l’endettement  du  monde agricole est aussi lourd que chez nous et  sa déréliction aussi grande ?   

Il faut résolument accepter le principe que la spécificité technique des marchés agricoles au sein du marché mondial exige une régulation.  Il ne faut pas hésiter à le dire :   la doctrine du marché intégral,   appliquée au seul secteur qui soit pleinement exposé au vent du large, à la fois en bout de chaîne et non contrôlé par des oligopoles,   a un caractère inhumain. C’est dans les années 1960-1990, au temps de la préférence communautaire, que l’Europe était dans la vérité, aujourd’hui qu’elle est dans l’erreur. 

Roland HUREAUX

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