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Roland HUREAUX

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 21:41

Il suffit  de regarder une carte de l’Europe,  cette grappe de péninsules, de côtes édentées  et d’îles, à l’extrémité du bloc  eurasiatique,  pour comprendre que les pays qui la composent  ne sauraient échapper,  en dépit de leur variété linguistique, religieuse et  culturelle,  à un destin commun.

En plus petit, les cités grecques, en dépit de leurs divisions, avaient su, à l’aube de l’histoire européenne, face aux  Empires asiatiques,  développer une civilisation originale   et, quand il le fallait,  s’unir   pour défendre farouchement leur liberté.

Ce destin commun de l’Europe s’est exprimé  à plusieurs reprises dans l’histoire : l’Empire romain,  les  batailles des Champs catalauniques et  de Poitiers, l’Empire carolingien, le mouvement des Croisades au XIIe siècle, la première et la deuxième colonisation, au XVIe  puis  au  XIXe siècles. Dans la seconde moitié du dernier millénaire, les pays d’Europe ont  acquis une telle avance technique, jouissent d’une telle vitalité démographique, qu’ils peuvent prétendre, pour le meilleur et pour le pire, à se répandre   sur toute  la terre et à la  contrôler.

Le XXe siècle a vu  le déclin de cette emprise européenne sur   le monde,  à l’issue de  ces immenses déchirements que furent la première, puis la deuxième guerre mondiale.

Mais c’est à tort que l’on fait de ces guerres, et du nationalisme  auquel on les impute à tort ou à raison, la cause exclusive de ce  déclin relatif. La décolonisation     résulte autant de la montée vertigineuse  de la population du Tiers monde à partir de 1950, due à la chute de la mortalité  et donc à l’action sanitaire du colonisateur, qu’à la perte d’autorité des puissances coloniales affaiblies par la guerre. Avec ou sans guerre mondiale, elle aurait eu lieu. Quant aux deux facteurs  aujourd’hui décisifs  de ce déclin, l’effondrement démographique et l’émergence  de  nouveaux pays industriels  en Asie et en Amérique latine,   ils  n’ont,  en eux-mêmes,  rien à voir avec les deux guerres mondiales. 

Les meilleurs des promoteurs de la construction européenne  n’ont jamais séparé leur  projet de l’ambition  que l’Europe retrouve sa place sur la scène mondiale, en s’y présentant unie. Leur projet initial  était  de faire une Europe puissance, tant sur le plan économique que politique, pas seulement un espace de libre-échange.

 

De l’intégration à l’effacement

 Le moins qu’on puisse dire, après soixante ans de « construction européenne », c’est qu’on est,  sur ce chapitre,  loin du compte.

Non seulement, l’Europe ne pèse plus guère dans le concert mondial, mais elle n’  a jamais aussi peu pesé. Tout se passe comme si ce poids n’avait cessé de diminuer au cours des quarante  dernières années,  au fur et à mesure que progressait le processus d’intégration. Et cela non pas au bénéfice de  pays émergents, mais, presque exclusivement,  des Etats-Unis.

Ne donnons qu’un exemple : en 1956, soit onze ans après la fin de la seconde guerre mondiale dont  pourtant les Etats-Unis étaient sortis très  renforcés  et l’Europe occidentale terriblement affaiblie, Guy Mollet, président du conseil français et Anthony Eden, premier ministre britannique ont pu se mettre d’accord pour lancer une expédition militaire au Proche-Orient, la « guerre de Suez », contre l’avis des Etats-Unis  et naturellement de l’Union soviétique. Que pour des  raisons    diplomatiques et non militaires, cette expédition ait  tourné court  est une autre affaire. L’important est qu’elle ait eu lieu. Aujourd’hui,    l’Union européenne n’oserait pas même envoyer, non seulement un corps expéditionnaire, mais un simple émissaire au Proche-Orient sans l’accord des  Etats-Unis ! C’est dire combien    le progrès de l’Europe supranationale  nous éloigne de  l’Europe puissance !

Il y a bien d’autres symptômes de cet  abaissement diplomatique de l’Europe occidentale concomitant  du progrès du processus d’intégration : les crédits militaires n’ont cessé de baisser dans tous les pays de l’Union (sauf la Grèce, qui sait très bien que face à la  Turquie, elle ne peut pas compter sur la solidarité des vingt-six   !). C’est à peine si ces crédits   dépassent  1 %  du PIB en Allemagne ou en Italie, 1,5 % en France et en Grande-Bretagne et la tendance est partout à la baisse alors qu’elle est à la  hausse dans tout le  reste du monde.  Les Etats-Unis, en consacrant  4,5 %  du PIB  à   la  défense, représentent 43 % des dépenses militaires du monde.

De pair avec cette baisse de l’effort de  défense, va un assujettissement  croissant à la structure de l’OTAN,  entièrement commandée par les Américains. Dernier pays récalcitrant, la France est rentrée dans le rang en mai 2009.

L’incapacité de contrôler une immigration de plus en plus massive, en provenance principalement d’Afrique et de Turquie, surtout depuis que ce contrôle a été communautarisé avec le traité d’Amsterdam (1996),   témoigne à sa manière de cette perte des réflexes d’auto-défense européens.

Même apathie d’une Europe accrochée au dogme d’un euro fort,  face à la   concurrence des pays émergents et  à la désindustrialisation qui en résulte.

Un signe parmi d’autres : la commission européenne vient d’autoriser le groupe chinois Tianjin Xinmao  à prendre le contrôle du  néerlandais Draka, spécialiste de   la fibre optique, domaine de haute technologie, indispensable au très haut débit pour toutes les industries françaises, européennes, et mondiales, en particulier de défense. Qui imagine une seconde que les Etats-Unis ou la Chine auraient autorisé une opération analogue chez eux ?

Les néoconservateurs  américains, tel  Robert Kagan  ( La puissance et la faiblesse, 2003) , témoins pas vraiment chagrinés, de l’abaissement   de l’Europe,    n’hésitent pas à dire que ce continent est sorti  de l’histoire, qu’il  se comporte en « puissance vénusienne », prospère mais amollie, seulement portée aux bons sentiments  , oublieuse du tragique de l’histoire, alors que les  Etats-Unis sont une « puissance martienne », vouée à la guerre, et , elle, pleinement  lucide sur la réalité des rapports de force internationaux.  La seconde protège la première, mais lui en fait payer le prix.

De manière significative, ce qui est parfois présenté comme l’exemple d’une action diplomatique et militaire commune  de l’Europe, la guerre de Yougoslavie de 1999, fut en fait une opération de l’OTAN, en violation directe du droit international. Fondée sur une manipulation  sans précédent des opinions publiques orchestrée d’outre-Atlantique, au service des intérêts américains  et islamiques, et aussi d’une revanche historique de l’Allemagne contre le peuple serbe qui lui avait si vaillamment résisté entre 1941 et 1945, elle  est sans doute un des épisodes les moins glorieux de l’histoire de l’Europe.

 

Les causes du déclin

Pourquoi cette extraordinaire régression  de l’Europe sur la scène mondiale ?

On dira d’abord que, dans la mesure où la construction d’une Europe supranationale est une politique de caractère  idéologique, fondée sur  des concepts abstraits et méconnaissant les réalités, notamment  nationales, elle a le destin de toutes, absolument toutes, les entreprises idéologiques : celui d’aboutir  partout et toujours à l’effet inverse de celui qui est visé : en l’occurrence, au lieu de l’Europe puissance, l’Europe impuissance.

Corollaire de cette dimension idéologique : l’incapacité des   dirigeants de l’Europe, commission en  tête, depuis la chute du rideau de fer en 1990, à définir un intérêt commun   autre que la promotion de grands principes, démocratie,  droits de l’homme, libre-échange  et même laïcité ( les racines grecques et judéo-chrétiennes étant, elles, passées sous silence), c’est à  dire d’idéaux universels qui peuvent être  revendiqués  et promus par bien d‘autres, dont les pays d’Europe n’ont nullement  le monopole . Incapable  de définir ses intérêts, l’Europe l’est également  à  fixer ses limites : avec ou sans la Russie, avec ou sans la Turquie?  La machine de Bruxelles pousse très fort  à intégrer celle-ci ; et  pourquoi pas, ensuite,  l’Azerbaïdjan,  l’Ouzbékistan, le Turkménistan, etc. ? L’idéologie se reconnait aussi à cette  propension à l’universalisme ; des intérêts peuvent être particuliers, des  idées générales non.

Mais cette évolution   n’aurait pas été si facile si, parmi les promoteurs de la construction européenne, ne s’étaient trouvés,  dès le départ,  des hommes  bien décidés à  assujettir l’Europe à la puissance américaine. Le premier d’entre eux fut Jean Monnet, très proche dès sa jeunesse de puissants intérêts américains,  et dont la ligne de conduite a toujours épousé étroitement, dans une volonté d’établir  un directoire mondial,  les  intérêts des Etats-Unis. Cela jusqu’à critiquer le traité de Rome parce qu’il ne leur était pas assez favorable !   De fait, tout au long des années soixante,  les partisans  de l’Europe supranationale, hostiles au général de Gaulle, en France et en Europe, étaient en même temps atlantistes (à l’exception des Britanniques, atlantistes eux aussi mais généralement   réticents à la supranationalité). Il est impossible de citer un seul homme politique français qui  n’ait critiqué à la fois la politique européenne du général de Gaulle et son retrait de l’OTAN !   L’aveuglement conduisit même Jean Monnet à tenter de saboter le traité d’amitié franco-allemand du 23 janvier 1963 parce qu’il paraissait dirigé contre les Etats-Unis. L’idéologie européiste fut ainsi, tout au long de la période,  l’autre face de l’active promotion des intérêts américains  dans l’Europe occidentale.   

Cette situation a trouvé sa traduction juridique dans l’article J4 du traité de Maastricht,  repris dans le traité de Lisbonne, qui subordonne la politique étrangère et de sécurité commune aux engagements pris dans le cadre de l’OTAN et donc aux décisions  de  Washington.

Dans cette atmosphère de renoncement, comment ne pas mesurer l’irréalité de la machine diplomatique mise en place par le traité de Lisbonne ?  On croit rêver en voyant  la  nomination  de la caricaturale Lady Catherine Ashton  « haut représentant  pour le affaires étrangères et la politique de sécurité » de l’Union ,  et la création accélérée d’un réseau d’ambassades de l’Union européenne à travers le monde, servi par 5000 diplomates surpayés (en pleine crise financière) dont l’ambition  affichée est de se substituer à terme  aux réseaux des Etats  appelés à disparaître.

Même si  la machine bureaucratique est en marche pour  créer l’irréversible, cette singerie de réseau diplomatique, n’en doutons pas, s’effondrera et sans doute plus vite que l’on croit.

Tout aussi artificielle et, pour le moment, inopérante est l’Agence européenne de défense, créée par le même traité de Lisbonne.

 

La nécessité d’une politique étrangère et de défense européenne

 N’y aurait-il donc plus place pour  une politique étrangère de l’Europe ? Verra-t- on, après la chute prévisible de l’Union,  le retour aux rivalités nationales ou à la concurrence stérile des Etats ?

Non,  car il ne le faut pas.

Il ne le faut pas parce que  l’Europe est désormais trop faible sur la scène mondiale pour se le permettre.

Il ne le faut pas car,  par delà la diversité des langues et des cultures, par delà le socle irremplaçable des Etats, l’Europe a  des intérêts communs : recouvrer sa pleine indépendance, notamment par rapport aux Etats-Unis, entretenir de bonnes relations avec la Russie,  préserver le Proche-Orient de l’explosion, défendre son   industrie face à l’agressivité commerciale chinoise, qui s’exprime à travers une sous-évaluation  forcée  du yuan.

En Afrique, il est vital que les pays d’’Europe, spécialement ceux qui y ont eu des colonies, entretiennent  une coopération étroite avec les jeunes nations  et ne  laissent  pas des puissances extra-européennes  prendre leur  place.  Un des objectifs,  mais pas le seul,  de cette politique doit être de contenir les migrations  par  le développement. Cet intérêt commun ne signifie pas que la coopération avec  l’Afrique doive être organisée à l’échelle européenne comme c’est le cas actuellement. Le Fonds européen de développement  auquel   la France a transféré presque tous  ses crédits d’aide, est géré  de manière particulièrement inefficace et cette mutualisation  se traduit par une coopération bureaucratique et sans visage qui  affaiblit  la présence non seulement de la France mais de l’Europe. Les grands pays doivent retrouver la maîtrise de leurs actions.

Il est  urgent que les Européens redeviennent de vrais partenaires des Etats-Unis et donc recouvrent leur pleine indépendance. Cela passe  par une dissolution de l’OTAN qui n’a plus  lieu d’être depuis la chute du rideau de  fer et une prise en charge raisonnable de leur propre défense par les Européens. Le développement du réseau d’espionnage Echelon, le travail actif, révélé par Wikileaks,  de dissolution sociale, de promotion de la « diversité »,  entrepris en Europe par certaines officines   américaines au nom de l’antiracisme ou de la lutte contre le nationalisme, la culpabilisation des Européens, la surveillance, voire la corruption d’une partie de leurs  classes dirigeantes  témoignent que  l’attitude des  Etats-Unis vis-à-vis des Européens  n’est plus ce qu’elle était. Au « club  Interallié » où  de vieux  gentleman se retrouvaient pour  fumer ensemble le cigare,  s’est substitué l’esprit impitoyable du Far West,  une domination impériale  fondée sur la méfiance systématique et le complexe obsidional de ce qu’Hubert Védrine appelle l’ « hyperpuissance ».  Dans l’intérêt même des Etats-Unis, il importe que l’Europe redevienne un acteur sur la scène mondiale et pas seulement une série de pions sur le « grand échiquier ». La théorie folle de Brzezinski, selon laquelle les Etats-Unis doivent  assujettir l’Europe occidentale   pour éviter la constitution d’un bloc eurasiatique,   doit être dénoncée. Paradoxalement, c’est dans les domaines ou des  intérêts  communs clairs existent entre l’Europe et les Etats-Unis, comme la nécessité de contrer  la politique économique chinoise,  que les Européens, à la volonté désormais atrophiée, sont  aux abonnés absents.

Malgré l’affaiblissement de l’Europe, ces dernières années ont vu, outre des   intérêts communs,  émerger une véritable opinion publique européenne, étonnamment homogène sur un certain nombre de sujets : le rejet de l’Europe de Bruxelles, confirmé par tous les sondages et les rares consultations populaires qui ont été organisées, un refus croissant de l’islamisation, ce que les maîtres à penser  appellent la « montée du populisme »,   la volonté de garder une position équilibrée au  Proche-Orient,  celle  de préserver de bonnes relations avec la Russie . Sur ce dernier point,  la Pologne et les pays baltes faisaient exception ; la reconnaissance du massacre de Katyn par Moscou  et sans  doute la prise de conscience par les Polonais que la protection américaine en cas de conflit à l’Est était illusoire, ont entrainé à cet égard une évolution   de la politique polonaise.   

 

Un cadre souple

 Si, comme nous le pensons, les jours de l’Europe de Bruxelles sont comptés, dans quel cadre ces convergences doivent-elles s’exprimer ?

En aucun cas, bien entendu  au travers d’une machine institutionnelle artificielle et rigide, aux prétentions  supranationales et coupée  du   substrat   étatique, comme le haut représentant aux  affaires étrangères ou le pseudo-réseau diplomatique européen. La présence de l’Europe dans les pays tiers doit avoir le visage des Etats qui la composent, c'est-à-dire un visage tout court.  

Les voies que doit suivre l’Europe de demain, si elle veut reprendre toute sa place dans le monde, sont doubles :

En matière de défense : même si les institutions artificielles comme l’OTAN  ou l’Agence européenne de défense,  voire le corps franco-allemand n’ont   plus de raison d’être, une coopération étroite doit être maintenue entre les pays.

Le  domaine   privilégié de cette coopération,  c’est précisément celui où elle   fait défaut aujourd’hui : l’industrie de l’armement. Il ne saurait y avoir    de puissance  européenne sans une  forte  industrie de l’armement.  Avec l’amenuisement des  crédits, ce qui en reste  aujourd’hui ne tient qu’à un fil. L’assujettissement  de l’Europe conduit tous les pays à acheter du matériel américain (sans aucune contrepartie) dès lors qu’ils ne sont pas engagés  dans un programme européen de coopération.    Que l’idée, pourtant naturelle, d’une « préférence  européenne » en matière d’armement, ou d’un « marché commun de l’armement »,  apparaisse aujourd’hui  utopique témoigne   de l’état de vassalisation   du  vieux continent. C’est pourtant  dans cette direction qu’il faut aller. L’instrument de cette  mutualisation  pourrait être l’OCCAR, organisme souple interétatique de coopération européenne en matière d’armement, basé  à Bonn,  et qui a fait ses preuves car il ne  dépend pas de la commission.

L’enjeu de cette politique  est d’autant plus important que la  défense est  aujourd’hui, dans un pays comme les Etats-Unis, la colonne vertébrale de ce qui reste de puissance industrielle  et  le principal moteur  du progrès technique. C’est pour bénéficier de ses  retombées  que les pays d’Europe  se sont récemment laissé embrigader dans le  projet   de bouclier  antimissile  promu par Washington dans le cadre de l’OTAN.  Il ne faut pas se faire d’illusions : les Américains,  compte tenu de leurs pratiques passées, ne laisseront aux Européens que des  miettes. Or, un tel projet,  s’il voit le jour, serait  une déclaration de guerre à la  Russie. Si celle-ci  n’y est pas incluse, il  n’est pas dans l’intérêt de l’Europe,  qui n’a plus depuis 1990 aucune raison de lui être hostile, de s’  associer au projet. 

De cette coopération  en  matière d’armement, doit être exclu le nucléaire, qui ne se partage pas. Il y a trois puissances nucléaires en Europe : la Russie, la France et  la Grande-Bretagne: cela suffit. 

Cependant le développement d’une industrie nucléaire civile puissante sur le vieux continent est seule à même, à terme, de le  libérer de sa dépendance vis-à-vis des pays producteurs de pétrole et des Etats-Unis qui, sans en être eux-mêmes tributaires,  contrôlent les Etats du Golfe persique pour mieux contrôler leurs clients.

En matière diplomatique,  si une concertation et un échange d’informations permanents sont naturels entre  les pays d’Europe, le dispositif institutionnel doit  être réduit  au minimum. Il ne doit pas comprendre, est-il nécessaire de le  dire ?   un siège permanent commun au conseil de sécurité, un tel siège étant   inséparable de la souveraineté.  Savoir s’il faut élargir le cercle des membres permanents est une question qui dépasse largement le seul cadre européen.

La  concertation  peut se faire, comme aujourd’hui, au niveau des  chefs d’Etat ou à celui des ministres des affaires étrangères.  Il est envisageable qu’elle soit à géométrie variable, c'est-à-dire qu’elle puisse comporter, selon les sujets,   la participation de tel ou tel  pays extérieur : Russie, Turquie, Israël ou même un  pays arabe.

Au cas où un contentieux   apparaîtrait   entre tel ou tel Etat d’Europe, par exemple la Hongrie et la Roumanie, l’existence  d’une procédure  d’arbitrage interne, distincte de celle de la CIJ,   est également envisageable. 

Il n’est pas nécessaire qu’à l’issue de ces réunions de concertation, les Etats d’Europe prennent position sur tous  les sujets, d’autant   que, quand des points de vue différents apparaissent, la tentation   est de tomber dans un verbiage moralisant stérile : l’Europe doit certes parler d’une seule voix mais pas pour  ne rien dire. Et si elle n’a rien à dire, qu’elle se taise !

Le discours moral est d’ailleurs loin d’être inoffensif : en Afrique, dès qu’une démarche européenne commune s’effectue – et c’est de plus en plus le cas -, c’est pour faire la leçon aux gouvernements  contre la corruption ou pour  la démocratie : on n’imagine pas à quel point ce pharisaïsme de mauvais aloi    rend   les Européens haïssables.

En revanche, si  sur un sujet donné, une convergence claire d’intérêts et d’opinions apparait, les pays concernés pourront    désigner un porte-parole commun, voire un ambassadeur ad-hoc. Mais sa mission se cantonnera   à ce sujet  précis. Il  est  naturellement  souhaitable que  cette convergence soit recherchée et trouvée le plus souvent possible.

 

Des  leaders

 Mais ne nous faisons  pas d’illusions : les procédures de concertation et, le cas échéant,  d’action commune,  ne serviront à rien s’il n’y a pas dans la trentaine d’Etats  qui composent l’Europe des leaders. Les moutons de Panurge avancent, non pas selon le mode démocratique,  mais en s’engouffrant dans  le sillage de   celui d’entre eux, qui, le premier,  ouvre  la voie.  C’est la raison pour laquelle l’existence de l’Europe sur la scène mondiale suppose que l’ensemble des pays aient retrouvé leur indépendance, de telle manière que les leaders éventuels  ne soient  pas bridés par des procédures contraignantes. D’ailleurs, en l’état actuel des choses, sachant qu’une majorité de pays sont sous l’influence directe des Etats-Unis, la procédure majoritaire, pondérée ou pas, conduirait inéluctablement  à ce que  les  positions  communes soient   celles que souhaite  le grand frère d’Outre Atlantique.

Instituer un conseil de sécurité européen, comme  certains  le suggèrent, cantonné aux plus grands Etats (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne , avec, selon les sujets,  la participation de  la Pologne  ou de la Russie) serait mal perçu par les   petits et moyens Etats  qui sont, on le sait, les plus  nombreux et durcirait le clivage entre les uns et les autres.

Rien  n’empêche en revanche qu’un tel « concert »  existe en fait. C’est déjà largement le cas  entre la France, l’Allemagne et  Royaume-Uni. Les deux autres pays latins pourraient y être davantage associés.

L’intuition du général de Gaulle et du chancelier Adenauer  selon laquelle un partenariat fort entre la France et l’Allemagne  est la condition de l’existence d’une conscience européenne,    demeure plus que jamais valable. S’il  arrive que des nuages traversent aujourd’hui  la relation franco-allemande, ils sont  largement imputables  aux    mécanismes institutionnels  existants (gestion chaotique de l’euro, budget européen), qui ont l’effet immanquable, comme tout ce qui vient de Bruxelles, d’aigrir les relations entre les Etats.  Il est probable qu’une fois cette superstructure dissoute,  les relations  bilatérales deviendront  plus simples : il est plus facile de s’entendre avec son voisin une fois admis que l’on n’a pas l’intention de vivre sous le même toit !

Que dans une Europe ayant  retrouvé  sa place dans  le monde, la France, par sa situation géographique ,  à cheval sur l’Atlantique  et la Méditerranée,  à mi-chemin entre le Nord et le Sud, frontalière  de chacun des grands pays du continent   à l’exception de la  Pologne et de  la Russie, et par sa situation culturelle  , la plus nordique des latines, fille de l’Eglise catholique et des Lumières,   ait une vocation particulière à donner le ton , c’est ce qu’elle a démontré  à maintes reprises dans le passé. Elle doit  le faire sans arrogance mais avec un  sens aigu  de ses propres intérêts et de la vocation unique de l’Europe. 

Pour que l’Europe, aujourd’hui affaiblie, divisée,  manipulée, culpabilisée, corrompue, retrouve  pleinement sa place dans le monde, il ne suffit pas qu’il y ait un pays leader, il y faut sans doute quelque  choc historique. L’effondrement aujourd’hui inéluctable   de  l’euro et, par delà de toute  la  mécanique supranationale, peut tourner au pire, mais aussi  au meilleur. Dans ce dernier cas, il  pourrait être ce  choc salutaire. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:27

 

Il est beaucoup question depuis quelques semaines de guerre des monnaies. Le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, dit qu’il faut l’éviter et il   déplore l'affaiblissement de la solidarité internationale en matière monétaire. Le sommet du G20 à Séoul s’est contenté d’évoquer le sujet sans rien conclure.  Le président Sarkozy a inscrit au programme du prochain sommet qui doit se tenir à Paris en juin 2011 une réforme du système monétaire international dont Christine Lagarde a récemment  présenté une esquisse  à Washington. 

A la vérité, la guerre des monnaies existe déjà  et l’Europe, seule, ne semble pas s’en rendre compte. On l’oublie trop : la valeur d’une monnaie n’est que le prix de vente moyen des  produits  d’un pays. Un pays qui casse  la valeur de sa monnaie se comporte comme  un commerçant qui casse ses prix pour tailler des croupières à ses concurrents. C’est ce que fait la Chine depuis au moins quinze ans en sous-évaluant le yuan d’environ la moitié du cours qui devrait être le sien pour que ses échanges  soient équilibrés. Elle le fait d’autant plus facilement que, à la différence des pays occidentaux, elle contrôle à l’intérieur les prix et les changes. Le résultat est, comme on sait,  l’industrialisation accélérée de la Chine et la désindustrialisation de plus en plus rapide de l’Europe tandis que les Etats-Unis, sûrs que personne ne  demandera  à la première puissance militaire du monde de payer ses dettes, laissent  glisser avec désinvolture leurs déficits. La Chine accumule, du fait de ses excédents,  des dollars mais elle sait que si elle s’en servait pour faire chuter la monnaie américaine, le  trésor qu’elle a  accumulé  ne vaudrait plus rien. Ce n’est qu’à une date récente quelle a commencé à diversifier ses réserves.

 

L’Europe, maillon faible

 

Depuis la disparition de l’étalon-or en 1914,  les monnaies se définissent les unes par rapport aux autres sur un marché international des changes non  exempt de manipulations politiques. A ce jeu, il faut une dupe,  un pays ou un groupe de pays qui baisse  ses prix moins que les autres,  laisse  filer ses  parts de marché et, de ce fait, ralentit sa croissance.  Ce rôle,  c’est l’Europe qui   le joue,  et cela volontairement : la politique économique de M. Trichet, gouverneur de la BCE, est  fondée sur le postulat absurde que la force d’une économie dépend de la force de sa monnaie, alors que, à l’évidence, c’est l’  inverse. Cette politique bénéficie de l’appui d’une  Allemagne dont l’horreur de l’inflation est devenue une seconde nature : seul pays à avoir connu l’inflation galopante au XXe siècle, elle est, sur ce chapitre,  sous le coup d’une sorte de traumatisme de la petite enfance !  Mais l’Allemagne ne peut tenir cette position que parce que, pour le moment, elle pâtit moins que les autres de l’euro fort.   Bien qu’une partie de son industrie  souffre aussi de la concurrence de pays émergents,  elle se  rattrape sur le marché intérieur de l’Union européenne : dès la mise en place de l’euro en 1999, elle a pris les mesures nécessaires (baisse des salaires réels, TVA sociale) pour que ses prix soient plus bas que ceux des autres pays de la zone. Depuis lors, elle accumule, elle aussi,  des excédents,   mais au détriment des  autres pays de la zone euro. Comme  la situation n’est pas prête de se renverser, que les pays déficitaires ne deviendront pas  excédentaires,  ni l’inverse,  la  survie de l’euro est chaque jour un peu plus  menacée, les partenaires de l’Allemagne n’ayant à terme d’autre solution pour rééquilibrer leurs échanges extérieurs que de dévaluer, ce qui suppose l’abandon de  la monnaie unique.

En outre, cette asymétrie interne empêche l’Union européenne de parler d’une seule voix et, notamment, d’appuyer les Etats-Unis face à la  Chine, alors, que sur ce sujet, ils ont les mêmes intérêts. Un des buts de la visite du président Hu Jintao à Paris fut sans doute d’approfondir la divergence à l’approche du sommet de juin.

 

Ne pas séparer le commerce  et la monnaie

 

L’inconvénient de la  politique monétaire chinoise était limité tant que ce pays était en dehors de l’ordre international  et pouvait donc être contenu par des droits de douane ou des contingents aux importations. Mais le 14 novembre 2001, la Chine a été admise, sous la pression des Etats-Unis,  à l’OMC.   Le calcul des Américains était qu’elle allait ainsi se civiliser, entrer dans le « cercle de raison » et jouer le jeu. Rien de tel ne s’est passé : Pékin  a profité de l’aubaine pour accroître encore son avantage comparatif, vendre sans acheter tout en aspirant à elle  le savoir faire  du reste du monde. Elle concurrence déjà l’Europe en matière de TGV.  Le taux de croissance record de l’économie chinoise n’a pas d’autre secret.

On mesure là l’inconvénient de séparer l’ordre monétaire de l’ordre commercial. Quand s’étaient tenues, au sortir de la guerre,  la  conférence de Bretton-Woods (juillet 1944)  sur la monnaie et celle de la Havane  (septembre 1947-mars 1948) sur le commerce, il  était  prévu que les deux iraient de  pair. A quoi sert   en effet de supprimer les droits de douane si les pays peuvent rétablir des protections encore plus efficaces en sous-évaluant leur monnaie ? L’équilibre entre les deux ordres fut  maintenu jusqu’en 1971. Depuis lors, le  commerce mondial n’a cessé de se libéraliser, au fur et à mesure que s’accomplissaient les cycles successifs du GATT, tandis que le système monétaire international, lui, se désagrégeait : la non convertibilité du dollar en or, décidée unilatéralement par Washington en 1971, puis la décision de laisser flotter le dollar mettaient fin au système régulé de l’étalon de change or, instauré en 1945.  De plus en plus de régulation du côté commercial, de moins en moins  du côté monétaire. Nous payons aujourd’hui le prix de cette  évolution divergente.   

Inutile de dire qu’il ne sera pas facile, lors du prochain G20,  de convaincre l’acteur majeur qu’est la Chine de se plier à une discipline monétaire commune. La légère réévaluation du yuan qu’elle  a concédée est purement diplomatique ; les promesses qu’elle fait du bout de lèvres, de relever  très progressivement le cours du yuan n’est pas  crédible. La Chine n’a pas remis en cause l’idée, maintes fois affirmée par elle, que le taux de change du yuan  était un attribut inaliénable de sa souveraineté.

Pour un monde occidental dont le credo est que libre-échange et  démocratie vont de pair, l’entrée de la Chine à l’OMC portait aussi la promesse d’une démocratisation. C’est  une autre  illusion. La réaction du gouvernement chinois à l’attribution du Prix Nobel de la paix au dissident Liu Xiaobo montre que ce pays, qui représente le quart de la population mondiale,  n’est pas disposé à entrer dans nos schémas. La guerre monétaire n’est pas finie.

 

 

Roland HUREAUX

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:24

 Ayant fait de l'OTAN un instrument de sujétion, les Américains ont-ils encore de vrais alliés ?

Le dernier sommet de l’OTAN,  qui  a rassemblé il y a quelques jours les 28 pays membres à  Lisbonne,   serait, dit-on, un des plus importants  qui aient eu lieu. Afin de définir un nouveau « concept » justifiant l’existence de l’organisation,  les alliés y ont passé en revue l’ensemble des menaces auxquelles elle devrait   faire face dans l’avenir. Ces menaces balayent  un   spectre très large qui va  de la guerre cybernétique au changement climatique en passant par le terrorisme (qui justifie comme on sait la guerre en Afghanistan), et  la menace de missiles nucléaires qui pourraient partir d’un Etat voyou. Il est un autre risque que l’on n’a pas avoué puisque, dans le cadre du partenariat stratégique, le président Medvedev avait été invité,  mais  que les Etats-Unis ne manquent pas d’agiter auprès de leurs alliés comme si le communisme ne s’était jamais effondré : la menace russe   

Comment une liste aussi impressionnante de menaces ne justifierait-elle pas une coopération de plus en plus étroite entre les pays de l‘alliance, où la France figure désormais au même rang que les autres ?

Les Etats-Unis ont annoncé la fin de la guerre en Afghanistan pour 2014 : que l’on y croie ou non,  il fallait bien, une fois cette annonce faite,  justifier la perpétuation de l’organisation.  C’est pourquoi a été  rendu officielle et approuvée par tous les membres la mise en place d’un bouclier  anti-missiles stratégique,  dont on sait combien il est mal ressenti par la Russie.

 

Un instrument de contrôle politique

 

Mais ces dispositions militaires ne sont  qu’apparence car, par-delà les ronds de jambe des diplomates ou le déploiement d’uniformes de généraux de toutes couleurs,  l’OTAN est  aujourd’hui, moins une alliance militaire  qu’un moyen de contrôle politique par les   Etats-Unis de leurs « alliés». Hors de la scène publique, des officiels américains  l’avouent.

La présence de contingents autres qu’américains en Afghanistan, où les Américains font l’essentiel du travail,   est d’abord une caution politique apportée à leur action.

Et comment en serait-il autrement puisque les pays d’Europe occidentale ne consacreront bientôt   qu’à peine plus de 1 % de leur PIB à la défense,  pour 4,6 % aux  Etats-Unis - soit 43 % des dépenses militaires mondiales.

Les Etats-Unis ont beau se plaindre de l’effondrement progressif de l’autre pilier de l’Alliance sur lequel, au moins en théorie, ils aimeraient compter,  ce fait  est déjà pris en compte par leurs théoriciens :  pour le néo conservateur Robert Kagan, ( La puissance et la faiblesse, 2003 ), il est acquis, que les Etats-Unis sont une puissance « martienne », vouée à la guerre et pleinement  acteur de l’histoire contemporaine,   tandis que les Européens ne sont plus que des « vénusiens », adonnés  à  l’amour et aux bons sentiments et oublieux du tragique de l'histoire , trop heureux d’abandonner le soin  de leur défense  à  leur grand allié. 

 Et n’est-ce d’ailleurs pas ce qu’ils ont voulu ?  Les folles spéculations de Z.Brzeszinski (Le grand échiquier, 1997) partent de l’idée que   le seul moyen  que l’Europe reste pour les Etats-Unis  un allié sûr, qu’ elle ne bascule pas dans un bloc eurasiatique hostile, était de la « castrer », d’anesthésier sa volonté, au travers d’un contrôle étroit de la politique des pays d’Europe occidentale (dont le dernier film de Polanski, The ghost-writer donne sans doute une idée) et  d’organismes comme l’OTAN.

 Que l’assujettissement  entraine la baisse de l’effort de défense, c’est ce que le général de Gaulle avait prévu dans une incise, passée alors inaperçue, de sa célèbre conférence de presse du 23 février 1967 où il annonçait le retrait de la France de l’organisation intégrée de l’OTAN

« La volonté qu’a la France de disposer d’elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire en son propre rôle et de pouvoir être utile aux autres, est incompatible avec une organisation de défense où elle se trouve subordonnée. »

Autrement dit, de Gaulle posait le théorème suivant, que la suite des événements  devait valider: la propension d’un pays à payer pour sa défense – et donc à demeurer un allié sûr -  est proportionnelle à son indépendance. Pas d’indépendance, pas de défense.  

On peut s’interroger sur les enjeux passés en revue au sommet de Lisbonne, quant à leur réalité : Russie, lutte contre le terrorisme (sur lequel on peut en tous les cas dire qu’elle  ne se joue pas en Afghanistan), états-voyous,   ou quant à leur  caractère spécifique au bloc occidental : réchauffement climatique, qui, nous semble-t-il,  serait plutôt du ressort de l’ONU. 

 

Désunion face à la Chine

 

Faut-il penser pour autant qu’il n’existe  aucun intérêt commun aux  Etats-Unis et à l’Europe ? Non. Car il y en a au moins un, un  vrai, c’est la menace économique chinoise. On veut bien croire qu'elle ne concerne pas l’OTAN – mais ni plus ni moins que le réchauffement climatique.  Mais la sous-évaluation forcée  du yuan voulue par le gouvernement chinois, menace tout autant l’économie européenne que l’économie américaine et par-delà, tout l’équilibre mondial. Au moins sur ce terrain,  les deux « piliers » de l’Alliance  pourraient  parler d’une seule voix comme ils le font  à Lisbonne s’agissant du bouclier  antimissiles. Et bien non ! Quand le président Obama critique la politique monétaire de la Chine, les Européens se tiennent cois. Alors qu’encore plus que les Américains, ils ont un intérêt vital à ce que la Chine réévalue le yuan, ils se gardent bien d’apporter un  appui franc à Washington, craignant trop sans doute de déplaire à  Pékin.

Les Américains ont ce qu'ils cherchaient: dès que se présente  un véritable enjeu, fondé sur un intérêt commun clair, surtout si  intervient  une puissance   qui suscite une crainte révérencielle encore plus forte qu’eux, les Européens, anesthésies pour ne pas dire châtrés,  sont aux abonnés absents.

En ne voulant pas que l’OTAN soit une communauté d’alliés libres,  mais en en faisant l’instrument d’un contrôle impérial, les Américains  n’ont en réalité plus de vrais alliés.

 Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:23

 

 

Le moins qu’on puisse dire est que l’avènement du gouvernement Filon II n’a pas suscité l’enthousiasme, même dans les rangs de la majorité où le  premier ministre est pourtant apprécié.

Que le président n’ait finalement pas trouvé d’autre solution que de reconduire François Fillon  dans ses fonctions illustre les limites de la pratique constitutionnelle qu’il a imposée,  fondée sur la dévalorisation du gouvernement.

La constitution de la Ve République,  dans sa version originelle, instituait un président fort,   mais aussi  un premier ministre qui ne devait pas être trop faible,  pour servir de bouclier contre l’usure nécessaire du temps.

Autrefois,  les rois de France, dont les règnes pouvaient être très longs, faisaient porter l’impopularité liée à l’exercice du pouvoir sur leurs « mauvais conseillers ». Ils en changeaient de temps en temps,  comme les postillons changeaient de chevaux à chaque relais de poste.  C’est ainsi qu’ils tenaient la distance.

L’inspiration en partie  monarchique de la constitution de la Ve République avait  conduit à la même pratique: normalement,   un président devait changer une ou deux fois de premier ministre sur un septennat et même un quinquennat.  En dévaluant la fonction de  premier ministre, Sarkozy s’est  privé de cette possibilité. Le  programme de Fillon I était si  évidemment inspiré par l’Elysée qu’un autre premier ministre arrivant avec des idées nouvelles ne pouvait que signifier  un désaveu partiel de la ligne suivie jusque là par le président.  

 

Pas d’idées

 

Et même pour opérer une telle inflexion, encore eut-il fallu avoir quelques idées ! Or personne n’en a,  visiblement, dans la majorité.  L’  incapacité à renouveler les hommes est inséparable de   l’épuisement des idées. Dans son discours de présentation à l’Assemblée, Fillon s’est donc contenté de se situer dans la continuité : « La persévérance politique est le choix le plus judicieux pour l’intérêt du pays » ; « Moderniser encore et toujours la société française »,  précisément ce que les Français ne veulent plus entendre, non pas, comme on le ressasse dans les cercles néo-libéraux,  parce qu’ils seraient   viscéralement inaptes au changement, mais parce qu’ils en ont assez de réformes brouillonnes, inadaptées et le plus  souvent destructrices. Et aussi parce que la vie exige un minimum de stabilité ; l’agitation permanente finit par lasser. Perseverare diabolicum est.

Par delà l’absence d’idées, il y a l’appauvrissement du vivier politique. De Gaulle en 1962, Pompidou en 1972, Giscard en 1976, Mitterrand en 1984 ou 1992 avaient le choix entre une bonne dizaine de premiers ministres possibles, sans compter les outsiders issus de la société civile.  Il est significatif que ce choix ait été aujourd’hui limité à deux ou trois noms.  

 

…mais des arrières pensées

 

Pour se déterminer entre ces deux ou trois, la logique institutionnelle imprimée par le président n’est pas seule à avoir joué.  Il faut aussi faire la part de certaines  arrière-pensées.

L’idée prévaut encore dans les cercles dirigeants de  la droite,  que Sarkozy est le seul candidat possible pour la majorité  et qu’il pourrait encore l’emporter. Le président, n’en doutons pas, le croit aussi. Or, à la base, dans les banlieues, les petites villes, les campagnes, personne ne croit plus  à sa réélection.

Le coup de Jarnac qui menace dès lors Sarkozy  est que le groupe parlementaire UMP, animé par  l’instinct de survie,  lui substitue un autre candidat, comme il est arrive que les députés britanniques le fassent et comme cela aurait pu arriver à Chirac après la dissolution de 1997,  si Séguin   n’était tombé dans le piège grossier de la mairie de Paris.

Car pour que l’opération se fasse, il ne suffit pas que le sortant  ait cessé d’être  un « bon cheval », il faut encore  qu’il y ait une ou des solutions alternatives. Tout l’art du président en place, un art que Chirac maîtrisait mieux que quiconque, est de les éliminer.   Si Borloo n’a finalement pas été retenu pour diriger le gouvernement, c’est qu’il y avait   peu de chances qu’il joue ce rôle : lui rendre sa liberté fut jugé  sans risques.

Villepin pourrait être cette carte de rechange ; mais il a,  au fil des ans, tellement marqué sa condescendance à l’égard des parlementaires – qui sont les ultimes décideurs en la matière – , que ses chances sont limitées. D’autant que, faute d’expérience électorale véritable, il fait, comme beaucoup de débutants,  surtout campagne à gauche : cela lui assure une bonne image dans les médias, mais  ne lui rapportera guère de voix de ce côté-là, tout en le  coupant de son vivier naturel qu’est l’électorat UMP.    

Il y a ensuite   Filon et Juppé : au gouvernement,  ils n’auront qu’une liberté de parole limitée  et ils seront, bon gré mal gré, solidaires de la politique du président.  Les avoir au gouvernement, c’est pour le président, les garder à l’œil.

Reste Copé qui a tant dit que l’échéance de 1992  ne l’intéressait pas, seulement celle de 1997, qu’on a fini par le croire et que le président lui a laissé cette position  stratégique  pour préparer une  candidature (Nicolas Sarkozy en sait quelque chose) qu’est la présidence du parti. L’intéressé tiendra-t-il parole ?

Un remaniement  plus rempli d’arrière-pensées que d’idées.  Le faux changement  que le président  vient d’opérer a peu de chances de lui sonner un nouveau souffle.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:22

 

Depuis trente ans,  des  experts  autoproclamés proposent de résoudre  les difficultés des finances publiques par  ce que   Bercy,  promoteur  infatigable  de l’idée, désigne comme  un meilleur  « ciblage » des prestations sociales .

Alain Minc avait appelé  cela d’un joli nom : il fallait, disait-il,  substituer l’équité à l’égalité.

S’agissant de l’assurance maladie, on dira   qu’il faut distinguer la partie assurancielle (éventuellement  privatisable)  de la partie solidarité, qui doit, elle, rester à  la charge de l’Etat.   

L’antienne est toujours la même : il  faut, dit-on,  réserver les prestations  sociales de tous ordres à « ceux qui en ont vraiment besoin », et qui se trouvent au bas de l’échelle.

Applications pratiques :  augmenter (beaucoup)  les droits d’inscription  à l’université  et distribuer (un peu)  plus de bourses,  exclure des logements sociaux  ceux qui ne sont plus tout  à fait au minimum de revenu, mettre sous conditions de ressources les allocations  familiales, vieille  proposition ressortie récemment du grenier par  Jacques Attali.

Mais chaque fois que les gouvernements français ont écouté ce genre d’ augure, ils se sont cassé les dents : les émeutes étudiantes de 1987 coûtèrent sa réélection à Chirac ; la révolte contre le plan Juppé de 1995, qui déjà prévoyait  de réserver la politique familiale aux seuls nécessiteux n’est pas étrangère au fiasco de 1997. Jospin dut vite renoncer, lui aussi, à plafonner les allocations familiales. Le mouvement   social  de septembre 2010 n’aurait lui-même  pas eu tant d’écho si,  derrière une  réforme légitime des retraites, on n’avait entendu  la petite musique des retraites par capitalisation qui procèdent du même principe que le « ciblage ».  

Ces échecs répétés  n’empêchent  pourtant  pas une pléiade de conseillers du prince,  tenus pour des « crânes d’oeuf »,   de   répéter  mécaniquement,  année après année, ce genre  de proposition,  les dits conseillers ayant  en commun  de ne s’être   jamais présentés à  une élection !   

Pourtant,  si le « ciblage »  rencontre tant de résistances,  la première chose à faire serait de se demander pourquoi.  La première raison  est que la classe  moyenne , celle qui paye de plus en plus d’impôts en ne bénéficiant pas du bouclier  fiscal et des niches de luxe, est dans notre pays si lourdement imposée qu’ elle ressent mal d’être privée de toute contrepartie,  alors même que c’est sur elle et non les vraies grandes fortunes que l’on tire les chèques destinées à limiter les effets d’une pauvreté qui s’étend.   

Les promoteurs les plus ardents du ciblage sont presque tous, ce n’est pas un hasard,  d’ardents partisans de la mondialisation, principale cause de cette pauvreté. La  classe moyenne n’en profite guère.  Elle prend mal  qu’on lui en fasse seule  payer  le prix. Comment s’en étonner ?  

La  seconde  raison  de ces échecs est que l’argent a  toujours valeur de symbole : en réservant le bénéfice de certaines prestations    à ceux qui sont  bas de l’échelle,  on en fait   un symbole social négatif,  un facteur de marginalisation. Ainsi, la loi Boutin qui exclut  les revenus moyens des HLM  achèvera de transformer les cités en ghettos.  

S’agissant des prestations  familiales, on oublie  que  la logique sociale n’est qu’un volet de la question :   la solidarité de ceux qui  n’ont pas charge d’enfants avec ceux qui en ont, et sont  donc les seuls à préparer  les retraites de demain,  est une question de justice élémentaire.  Quel que soit le niveau social, comment peut-on mutualiser, au travers des régimes de retraite, la charge du  troisième âge et pas , au moins en partie,  celle du premier, sachant que ceux qui ont charge d’enfants sont encore  jeunes et que ceux qui, dans notre société, sont vraiment  très riches ne le sont généralement  plus  ?

Le risque de marginaliser un peu plus ceux qui cumulent les prestations est aggravé  quand le clivage social se superpose, comme c’est le cas dans nos banlieues,   au clivage ethnique. Dire que  les principaux bénéficiaires du ciblage  seront les immigrés, ce n’est nullement, comme le  suggère Luc Ferry, parler comme le Front  national ( un argument qui ne veut plus rien dire aujourd’hui  sinon :   «  je suis  à court d’arguments » ! ), c’est tenter  au contraire de  désamorcer un  des ressorts les plus  puissants du vote extrémiste.  

La question s’étend bien au-delà de la classe moyenne : la  colère des  « travailleurs pauvres » vis-à-vis des assistés est  aujourd’hui un fait avéré.  Tenant une réunion   électorale dans un  appartement, l’auteur de ces lignes  y rencontra  trois maçons  marocains.   Quel était leur souci ?    Le  racisme,  la politique migratoire ? Point du tout. Ils ne sortirent de leur silence que pour dénoncer avec véhémence les gens de la cité qui ne travaillaient pas et qui,  grâce aux aides sociales,    gagnaient   plus qu’eux.

Le candidat Sarkozy avait parfaitement perçu cela quand  il lança le slogan «  Travailler plus pour gagner plus ».  Mais quelle en fut la suite ?  Loin d’  oublier la question sociale,  la droite en rajouté une couche avec le RSA, pure création technocratique, elle aussi, dont Michel Godet, économiste  de gauche, avait pourtant  prédit l’inefficacité.

Il faut bien  trouver  des économies, dira-t-on.  Mais pourquoi s’attaquer à des   politiques sociales ou familiales anciennes sans se demander pourquoi  la France, pourtant beaucoup moins riche de l’après-guerre, pouvait  les supporter ?

 Si l’Etat est aujourd’hui en grande difficulté, les raisons en sont autres.  La  malgouvernance, l’incompétence, l’  inflation incontrôlée de la sphère publique, y compris locale,  en sont la cause. Et même,  en bien des cas,  les  fausses bonnes idées de type  technocratique, « rationnelles mais non raisonnables »,  comme le  « ciblage ».   

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:20

 

Les gourous, toujours les mêmes : Alain Minc, Jacques Attali et quelques autres à qui les gouvernements de droite ou de gauche demandent des propositions de réforme,  ne se fatiguent pas : ils font le tour des ministères et prennent les idées qui y traînent parfois depuis des lustres et qui  n’ont jamais  été appliquées.

Ce ne sont évidemment  pas les meilleures car, si elles étaient bonnes, on les aurait déjà  mises en œuvre : ce sont les vieux  « rossignols » qui ont échoué ou se sont heurtées à trop forte résistance. Conformément au principe que les peuples ont toujours tort et les technocrates raison, les «crânes d’œuf » ressortent ces mauvaises  idées en espérant les faire passer   à l’usure.

Ainsi de la mise sous conditions de ressources des prestations familiales : Juppé en 1995, Jospin en 1997 tentèrent de l’instaurer mais se heurtèrent, chaque fois,  à une  vive opposition, non seulement  des associations familiales mais de l’opinion, généralement plus éclairée que les augures  que nous évoquons.

Le rapport Attali II  reprend cette idée treize ans après.  Luc Ferry rebondit dessus dans Le Figaro (1) pour la présenter comme une « évidence » : rien moins !

Il ne faut pas se lasser, face à cette nouvelle offensive, de mettre sous les yeux de ceux qui nous gouvernent  les arguments décisifs qui en font au contraire  une mauvaise idée.

Le principal est que la politique familiale à la française telle qu’elle a été instaurée non point par Pétain, comme le croient les ignorants,  mais par les assemblées de la Libération, à majorité de gauche,  était fondée sur le principe de la nécessaire solidarité entre les familles qui ont des enfants et celles qui n’en ont pas ou peu.  Cette solidarité n’est que la juste contrepartie de la solidarité qui s’instaure, au travers des retraites  par répartition, entre les anciens qui ont eu des enfants et ceux  qui n’en ont pas eu.  La mutualisation de la charge du troisième âge implique celle, au moins partielle,   du premier âge.

C’est  parce qu’elle  a, mieux que d’autres, compris cela, que la France a aujourd’hui le taux de fécondité le plus élevé d’Europe, même si on ne tient pas compte des immigrés. 

Dans cette perspective, la politique familiale n’est pas, comme le voudrait Attali,  une marque de solidarité en faveur des plus démunis, une « charité », mais une mesure de justice, une reconnaissance de la société, qui ne saurait être liée   au niveau de revenu.  La considérer comme une politique purement sociale, ce serait   la disqualifier. Ce serait surtout disqualifier ceux qui en seraient les bénéficiaires.    Les prestations familiales ne seraient plus perçues comme un droit  lié à la citoyenneté mais    comme un signe d’infériorité sociale.   La  famille nombreuse en tant que telle qui se verrait  stigmatisée. Sachant que les familles nombreuses de faible revenu sont en majorité constituées d’immigrés, attirer l’attention sur ce qu’aurait d’absurde une concentration des prestations familiales à leur bénéfice,  ce  n’est pas , comme le prétend le même Luc Ferry (2), parler comme le Front national mais au contraire mettre en garde contre un motif supplémentaire qu’aurait une partie de nos compatriotes de se porter à l’extrémisme.

Il y a bien d’autres arguments à l’encontre de cette proposition : si l’on rapporte les mesures prises depuis trente ans en faveur des hauts revenus (niches fiscales, abaissement des tranches les plus élevées, bouclier fiscal ) et au détriment des familles ( plafonnement  du quotient familial, RDS taxant les prestations , transferts de la branche famille vers la branche vieillesse) , c’est , parmi les contribuables de  la classe moyenne , un transfert continu  qui se sera opéré de ceux qui ont charge d’enfants vers ceux qui n’en ont pas. Même  l’allègement des droits de succession  profite bien davantage aux enfants uniques qu’aux familles nombreuses. La mise sous conditions de ressources des allocations familiales ne ferait qu’aggraver cette dérive, typique d’une société égoïste et vieillissante.  

Rappelons  enfin que cette mise sous conditions de ressources, dans le pays qui l’ont mise en place, comme l’Espagne ou  l’Italie, fut  le  premier stade d’un démantèlement pur et simple de la politique familiale, dont on connaît les conséquences dramatiques  pour ces pays.

L’équilibre démographique, tout relatif,  de la France demeure fragile.  Le  processus d’intégration l’est encore davantage. Une mesure qui mettrait en péril l’un et l’autre  est rien moins qu’  une « évidence » !  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.      Le Figaro, 28 octobre 2010

2.      Le Figaro, 18 novembre 2010

 

 
 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:17

 

 Faut-il réserver les allocations familiales aux familles d'immigrés ?

 Dit  comme cela, une telle proposition a  l’air d’une provocation.

C’est bien ce qui risque d’ arriver, pourtant, si on suit une des propositions   phare du rapport Attali II : mettre les prestations familiales  sous conditions de ressources.  Luc Ferry la  reprend dans  une  chronique du  Figaro  (1) qui n’admet pas de réplique : « C’est une évidence », dit-il. Quand deux proches du pouvoir lancent  la même idée, c’est qu’il y a anguille sous roche.

Une évidence ? C’est pourtant   tout le contraire.

Les allocations familiales ne sont substantielles qu’à partir du troisième enfant. L’immense majorité des familles indigènes (le sens exact de « français de souche ») a un ou deux enfants, quand enfant il y a . Où se situent les familles nombreuses ?  Principalement dans l’immigration, surtout sahélienne Accessoirement dans une frange de la  classe moyenne, d’inspiration catholique ou pas, mais consciente de ses responsabilités  vis-à-vis des générations futures.

C’est cette deuxième catégorie qui est visée par la proposition. Ce  n’est pas la première fois : Juppé,  puis Jospin,  avaient tenté cette mise sous conditions de ressources : ils durent chaque fois reculer face à la détermination des associations familiales et surtout de l’opinion, plus intelligente que les Attali, Ferry et consorts. 

A tort, on croit que les gens de cette catégorie sont riches. Les jeunes vraiment riches sont rares : les traders de haut vol n’ont en généralement  ni  le temps ni l’envie d’avoir d’  élever des enfants. Dans la société actuelle,  les vrais riches sont plutôt grands-parents : le vrai déséquilibre est là : entre les générations autant qu’entre  le classes sociales.   

Si l’on rapporte les mesures prises depuis trente ans en faveur des hauts revenus (niches fiscales, abaissement des tranches les plus élevées, bouclier fiscal ) et au détriment des familles ( plafonnement  du quotient familial, RDS taxant les prestations , transferts de la branche famille vers la branche vieillesse) , c’est , parmi les contribuables  la classe moyenne , un transfert continu  qui se sera opéré de ceux qui ont charge d’enfants vers ceux qui n’en ont pas. Même  l’allègement des droits de succession  profite bien davantage aux enfants uniques qu’aux familles nombreuses. La mise sous conditions de ressources des allocations familiales ne ferait qu’aggraver cette dérive, typique d’une société égoïste et vieillissante.  

Or c’est évidemment  le contraire qu’il faut faire : le principe d’une politique familiale, ce n’est pas l’aumône faite à des nécessiteux, c’est celui d’ une solidarité, à revenu égal, entre ceux qui n’ont  pas charge de famille et ceux qui en ont et qui, par conséquent,  font des sacrifices pour  préparer les retraites des autres. Au moment où se pose de manière aigue la question de l’avenir des retraites,  la proposition Attali  est un signal terriblement négatif, d’autant qu’il se conjugue avec une réforme  qui ne ménage pas les femmes  ayant du interrompre leur carrière pour élever des enfants. 

C’est parce que ce principe de solidarité y a été,  bon an mal an,  préservé,  que la fécondité en France se porte plutôt moins mal que dans le reste de l’Europe. Encore qu’il ne faille pas oublier que si le taux global de fécondité  est  atteint presque le  seuil de renouvellement ( 2  pour un seuil à 2,1), il ne serait  que de 1,7 sans l’apport de l’immigration, un décalage , dont on ne connait que trop les effets à terme et que la politique préconisée par MM. Attali et Ferry ne ferait qu’aggraver.

La mise sous conditions de ressources a bien d ‘autres inconvénients : d’abord la complication bureaucratique pour les bénéficiaires, sans cesse tenus de justifier qu’ils sont  au dessous du seuil. Certes, cette complication existe déjà, une partie des prestations  étant déjà   conditionnelles :  ceux qui fréquentent les sorties d’écoles savent d’ailleurs combien l’allocation de  rentrée scolaire , dont c’est le cas,  suscite des frustrations  à l’égard des bénéficiaires.

L’autre conséquence serait la constitution d’un ghetto : les prestations familiales ne seraient plus un droit  mais seraient  vite   perçues  comme un signe d’infériorité sociale. La désastreuse loi Boutin qui tend à chasser des cités  HLM tous ceux dont le revenu déclaré n’est plus tout  au bas de l’ échelle a le même effet. C’est, non seulement les immigrés, mais  la famille nombreuse en tant que telle qui se verraient  stigmatisés.

Rappelons  enfin que cette mise sous conditions de ressources, dans le pays qui l’ ont mise en place, comme l’Espagne ou  l’Italie, fut  le  premier stade d’un démantèlement pur et simple de la politique familiale, dont on connaît les conséquences graves  pour ces pays.

On dira que l’Angleterre de Cameron semble s’engager, austérité oblige,  sur cette voie. Mais le contexte est différent : sait-on que dans ce pays, les frais de scolarité très lourds du secteur privé  sont déductibles de l’impôt sur le revenu ?  

L’équilibre démographique, tout relatif,  de la France demeure fragile.  Le  processus d’intégration l’est encore davantage. Une mesure qui mettrait en péril l’un et l’autre  est rien moins qu’  une « évidence » !  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.      Le Figaro, 28 octobre 2010

 

 
 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:13

 

Le  rapport remis au Haut-commissaire aux droits de l’hommes des Nations-Unies sur les crimes commis dans la province du Kivu à l’Est du Congo-Kinshasa à partir de 1994, dit « rapport Mapping »,   rejeté avec indignation par les gouvernements du Rwanda et du Burundi, ne contient des révélations que pour ceux qui n’ont pas suivi l’actualité tragique de la région des grands Lacs depuis vingt ans,    ou que le parti pris avait aveuglés.

Que dit ce rapport ? Qu’après 1994, date du génocide le plus médiatisé , celui des Tutsis de l’intérieur par les Hutus au Rwanda, responsable de centaines de milliers de morts,  suivi par la prise de pouvoir par les Tutsis venus de l’étranger dirigés par Paul Kagame, toujours au pouvoir, des massacres systématiques, qui auraient  fait , eux aussi,  des centaines de milliers de victimes,  ont eu lieu dans la province limitrophe du Kivu en République démocratique du Congo ( ex Zaïre). Ces massacres furent particulièrement massifs entre 1995 et 1997. Leurs principales victimes  furent cette fois les Hutus du Rwanda réfugiés, tenus tous, y compris  femmes et  enfants,  pour responsables du génocide de 1994,  par  la nouvelle armée rwandaise de Kagame, dominée par les Tutsis.  Mais  ces années troublées  virent aussi  le même Kagame fomenter, depuis  son petit Rwanda,   une révolte dans le grand Zaïre voisin qui aboutit à   renverser  le  régime de Mobutu (1997), ainsi qu’une   guerre civile larvée au Burundi. Ces guerres firent  d’autres victimes : Congolais, Tutsis du Congo, Burundais. Et il y  eut d’autres bourreaux, également  mis en cause dans le rapport : la guérilla  hutu du Congo elle-même, l’armée du Burundi, essentiellement tutsi, les forces armée du Congo souvent adonnées à l’anarchie et au pillage, et  des forces étrangères, angolaise notamment, venues les appuyer, mais les principales victimes furent les Hutus réfugiés.

Dès 1997, le commissaire européen aux droits de l’homme, Emma Bonino,  avait attiré l’attention sur ces massacres. Mais, depuis lors, le gouvernement de Kigali avait pu bloquer toute mise en cause officielle.

Ce que  l’opinion aurait dû savoir aussi : loin d’être l’ange blanc venu  sauver les populations du Rwanda des massacres de 1994, Paul Kagame, avec son armée rebelle, a joué, de manière tout à fait consciente,  un rôle essentiel dans leur déclenchement.

 

Retour sur une société de castes

 

Pour saisir le contexte de ces violences qui apparaissent confuses aux non-initiés, un bref retour en arrière est nécessaire.  Bien avant la colonisation, le Rwanda et le  Burundi, étaient deux Etats dirigés par un roi et une aristocratie  appartenant tous à l’ethnie tutsi  représentant entre 8 et 15 % de la population (compte tenu des métissages, il est difficile d’être plus précis), dominant une masse Hutu (bantou) dédiée aux travaux des champs, une structure que le colonisateur, allemand, puis belge, ne remit pas en cause. A l’indépendance, en 1959, les Hutus se soulevèrent et environ 50 000 Tutsis émigrèrent, principalement dans le pays voisin anglophone,  l’Ouganda. Par contre, au Burundi, les Tutsis se maintinrent au pouvoir en contrôlant l’armée et le parti unique et en massacrant sans pitiés les Hutus chaque fois qu’ils se révoltèrent, en 1972, puis en  1993.

Ces  rivalités , contrairement à ce que l’on croit,  n’ont rien à voir avec des luttes tribales classiques Pour en comprendre les ressorts, il se peut que nous n’ayons de meilleur guide qu’Aristote, observateur de problèmes analogues dans les cités grecques : « Dans le oligarchies, c’est la masse des citoyens qui se soulève, comme étant victime d’une injustice  , du fait que leur part n’est pas égale à celle des autres, dont ils se considèrent  pourtant les égaux, et dans les démocraties, au contraire, ce sont les notables qui se révoltent, parce que leur part est seulement égale à celle des autres, alors qu’ils ne se considèrent  pas comme  leurs égaux. » (Politique V, 3).

Le cycle récent de troubles commence quand les Tutsis émigrés en Ouganda entreprennent  en 1990, sous la direction de Paul Kagame, de revenir au pouvoir dans leur pays par la force. Comme l’Ouganda était anglophone et le Rwanda francophone, ils reçurent l’aide discrète, outre celle du  gouvernement ougandais, d’éléments britanniques et américains avec sans doute l’arrière pensée d’enfoncer un coin dans le pré carré francophone.

Ce qui n’a pas été dit : au fur et à mesure que l’armée tutsie du FPR pénétrait dans le pays, elle se livrait  à des massacres de paysans hutus qui provoquèrent leur exode et commencèrent à entrainer des représailles contre les  Tutsis de l’intérieur.

Le  génocide final des Tutsis  de l’intérieur (allègrement sacrifiés par Kagame qui les tenait avec mépris pour des « collaborateurs ») fut déclenché  par l’attentat du 6 avril 1994, dont nul ne doute aujourd’hui qu’il ait été  fomenté par Paul Kagame, et qui vit le mort de deux présidents hutus, Juvénal Habyarimana du Rwanda et Cyprien Ntaryamira du Burundi, ce dernier ayant été élu dans le cadre d’un processus de démocratisation.

L’armée française est intervenue au cours de ces années à trois titres :

-         Une coopération militaire normale  était menée avant 1990,  comme dans beaucoup de pays francophones, avec l’armée et la gendarmerie rwandaises.  Est-il nécessaire de préciser qu’elle n’avait pas pour but de leur  apprendre le maniement de la machette ?

-         A la suite de l’agression de 1970, le président hutu Habyarimana obtient de François Mitterrand, un soutien prudent, sous la forme d’un peu d’armement,  de conseillers, et  d’un détachement destiné d’abord à  protéger les ressortissants français ;

-         A la suite du déclenchement des massacres de 1994, pour les faire cesser et donc protéger les Tutsis encore en vie , a été organisée,  sous l’égide de Mitterrand, Balladur et Juppé, sur décision du Conseil de sécurité,   l’opération Turquoise  (22 juin-21 août 1994) dirigée par le général Lafourcade. Elle ne fit rien pour empêcher  l’installation au pouvoir en juillet  de Paul Kagame  qui a imposé la dictature de ce qui reste de la minorité tutsie (essentiellement les émigrés de l’Ouganda).   

S’il y a faute de la France, elle est de n’avoir soutenu que mollement Habyarimana : toujours ambigu, à sa manière habituelle, François Mitterrand lui imposa en pleine guerre civile une démocratisation qui désorganisa  le camp gouvernemental  et permit au FPR d’infiltrer tous les rouages de l’Etat; à la suite des accords d'Arusha,  conclus  en septembre 1993,  il cessa son aide,    tandis que, selon un scénario que l’Europe avait déjà connu au temps de la guerre d’Espagne,  le FPR continuait à recevoir de manière occulte  l’aide  de l’Ouganda et d’autres. C’est ainsi que la France finit par perdre sur tous les  tableaux !

 Vainqueur, Kagame a réussi un temps à imposer au monde sa version des événements : tous les torts sont du côté du régime hutu de Habyarimana, corrompu et  génocidaire ; le seul massacre qui ait droit à l’appellation de génocide, celui  de 1994, aurait fait un million de  victimes,  toutes tutsies; dénoncer un « double génocide » ou tenir ce chiffre pour exagéré, c’est être négationniste; l’armée tutsie est une armée de libération venue  mettre fin aux massacres. Les Français et les Belges ont aidé le  génocide et doivent faire repentance.

C’est cette Vulgate  qui est aujourd’hui remise en cause par le rapport de l’ONU.

Le noyau de vérité, certes important, qu’elle contient :    le massacre de 1994 qui a fait  plusieurs centaines de milliers de morts -  mais  pas tous tutsis ! -,  ne suffit pas pour  atténuer l’immense responsabilité de Kagame dans le déclenchement de ces  massacres et dans ceux  qui ont suivi et que relate le rapport de l’ONU.

 

Bobos et gogos abusés

 

Par delà la réalité des faits, aujourd’hui à peu près établie pour tous les observateurs  de bonne foi, il est important de comprendre   la manière dont on a pu abuser à ce point  l’opinion internationale, spécialement en Europe et en Amérique du Nord  et qui constitue sans doute un cas d’école.   Au point que des dizaines d’intellectuels, journalistes voire hommes politiques, en France et en Belgique, ont longtemps fermé les yeux sur les massacres dans les zone « libérées » par le FPR puis  au  Kivu et ont tenu  en haute  estime le régime de Kagame, dictature féroce d’une minorité qui ressemble autant à une démocratie que la Sparte antique – et encore, les Egaux ne se tuaient  pas entre eux ! En plein démantèlement de l’apartheid, on en vint à tenir  la tyrannie d’une toute petite minorité ethnique  pour un régime  démocratique ! On poussa la crédulité jusqu’à gober  que, dans le  contexte que l’on sait, l’assassinat de deux président hutus était l’œuvre de  Hutus !

Des journalistes et des hommes politiques belges et  français,  ont marché à fond dans cette mythologie au point de devenir pendant  tout au long de  ces années des avocats enflammés de Kagame.

Quand Pierre Péan  entreprit courageusement  de rétablir la vérité dans don livre «  Noires fureurs, Blancs mensonges » (1), il fut non seulement soumis au harcèlement  judicaire des avocats de Kagame (qui compte  aussi parmi ses conseils Tony Blair),  mais il  eut droit à une page entière de réfutation unilatérale dans les deux principaux quotidiens nationaux. Quand Kagame mit en place une commission pour faire la « vérité » sur l’implication française dans le génocide, le rapport fit  la une du Monde (que l’histoire du XXe siècle aurait dû alerter sur ce que peut valoir ce genre de commissions sous  un régime de terreur). Patrice de Saint-Exupéry, journaliste au Figaro, n’a cessé de se déchaîner pour   soutenir les accusations les plus insensées contre  l’armée française.

Bernard Kouchner entretenant  avec Kagame des liens personnels dont la nature reste à  éclaircir, a soutenu constamment ce dernier depuis son arrivée au Quai d’Orsay. Pas un mot n’en revanche du gouvernement pour défendre l’armée française injustement accusée. L’inexpérience de Claude Guéant (qui s’est aussi impliqué dans l’affaire) aidant, le président Sarkozy fut  entrainé à faire une visite à Kagame, en février dernier, qui avait aux yeux du monde, même si le président mesura ses termes,  le caractère  d’une  visite d’excuses.  Aucune contrepartie à ce  geste d’apaisement, même pas qu’il soit sursis  à la sortie officielle du Rwanda de  la francophonie, son gouvernement ayant interdit à la  rentrée 2010 le français et imposé l’anglais dans les écoles. Le  rapport Mapping ridiculise, est-il besoin de le dire, ces manœuvres foireuses.

Pour  comprendre  comment tant de gens sensés en sont  venus là, il faut sans doute prendre en compte l’appui discret du gouvernement  américain et ses innombrables relais d’opinion au camp  tutsi. Mais cet appui, Kagame, qui avait  fait un long séjour à Washington en 1990, était   allé le chercher. Il faut donc voir aussi  que les Tutsis sont une élite africaine extrêmement douée,  non seulement pour faire la guerre mais pour séduire et   pratiquer la désinformation.

La révolution de 1959 avait répandu à Bruxelles, à Paris, à Genève, une diaspora  tutsie  instruite,  d’autant plus influente qu'elle fut ensuite  renforcée par les épouses ou compagnes tutsies ramenées par les coopérants, femmes  réputées particulièrement belles et intelligentes.

Avant l’offensive de 1990, les émissaires envoyés par le  FPR  en Europe se montrèrent très habiles pour   gagner les bonnes grâces de forces influentes.

Mais  leurs  manœuvres n’auraient pas réussi dans la crédulité « bobo » d’une certaine gauche anticolonialiste, qui fut la cible principale de cette propagande. Les Tutsis surent jouer à fond sur ses réflexes conditionnés.  Il fallait à ces gens trop paresseux pour approfondir une situation complexe, des bons et des méchants. On lui  présenta  le régime de Habyarimana comme corrompu, ce qu’il était mais pas plus que la plupart des gouvernements du tiers monde – et au moins représentait-il  85 % de la population ! -,  l’accointance entre France, la Belgique et le régime hutu pour une entreprise  néocoloniale. On n’en prit même au cléricalisme :   l’Eglise ayant appuyé la démocratisation de 1959, le FPR était anticlérical – si tant est qu’on puisse comparer la politique  du petit père Combes et  l’exécution sommaire de tous les évêques et d’une grande partie du clergé hutus! On  s’en servit pour appâter les anticléricaux belges. On expliqua aux Wallons que les hutus étaient les Flamands du Rwanda et vice versa. Furent égalent approchés les milieux juifs auxquels ont fit croire que les Tutsis étaient les Juifs du Rwanda – comme si une aristocratie juive avait gouverné l’Allemagne depuis des siècles !    On manipula même les monarchistes en comparant le sort des Tutsis avec celui des émigrés de 1789, la seule comparaison d’ailleurs qui ne soit pas complément fallacieuse.  

Le problème pour Kagame est que les milieux qu’il avait réussi à circonvenir  sont assez généralement d’inspiration mondialiste : un rapport de l’ONU, sous l’égide  du Haut commissariat aux droits de l'homme et  du Haut commissariat aux réfugiés,  pour ces gens là, pèsent lourd.   L’ONG Human rights watch  demande  déjà des sanctions contre les auteurs des  crimes. La publicité que Le Monde   a donné à ce rapport, s’en réservant l'avant-première,  est un indice de la réaction de  ce public,  pris à contrepied et désormais  prêt, semble-t-il,  à ouvrir les yeux.

Il sera difficile à Kagame, malgré les menaces affolées qu’il brandit,  de remonter la pente. Et c’est tant mieux : le rétablissement de la vérité est le commencement  de la justice.  

 

Roland HUREAUX

 

1.      Fayard, 2005

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:08

 

« Il n’y a rien de caché qui ne finisse par venir au grand jour » dit l’Ecriture (Mc 4, 22).

C’est  ce que confirme le rapport annoncé du Haut commissariat aux droits de l’homme des Nations-Unies sur les crimes commis dans le  Nord-Est  de la République démocratique du Congo (ex-Zaïre) au cours de la décennie  qui a suivi  le génocide rwandais de 1994.

Le président Paul Kagame, de l’ethnie tutsie, arrivé au pouvoir au Rwanda  à ce moment là par la force des armes  dispose de réseaux actifs de soutien en Europe et d’un sens aigu de la communication. Il a  ainsi imposé à l’opinion une version canonique : il n’y a eu qu’un seul génocide, celui qu’avait commis  le régime hutu qu’il avait glorieusement renversé. Ce génocide avait fait au moins 800 000 morts, chiffre donné par le  nouveau régime et jamais vraiment critiqué.

Il y avait  donc les bons et les méchants, les victimes et les bourreaux : d’un côté, les Hutus en bourreaux, de l’autre les Tutsis en victimes. Et tout finit bien puisque ces derniers finissent par prendre le pouvoir. Qu’ils ne représentent  que moins de 5 % de la population et que donc le nouveau régime n’ait pu  se maintenir qu’au mépris de la démocratie,  était perdu de vue.

Le tribunal spécial d’Arusha installé par les Nations-Unies poursuivait presque exclusivement les Hutus, au point que certains de ses membres ont dénoncé cette partialité.

Pour préserver sa réputation, le président Kagame n’a pas lésiné sur les moyens : des avocats britanniques poursuivaient toute critique de son régime. Il prit Tony Blair pour  conseiller. Prétendre  que les torts pourraient être partagés, c’était du négationnisme. Evoquer le caractère ethnique des oppositions,  du racisme.

Les faits sont en réalité beaucoup plus complexes.  La fureur génocidaire des Hutus avait explosé à la suite d’un attentat commis le 6 avril 1994 contre le président hutu, attentat  dont le juge Bruguière pense que  Kagame  est responsable.    Elle faisait suite à l’invasion du pays par les Tutsis émigrés disposant d’un  appui anglo-saxon occulte ; au fur à mesure que les forces d’invasion avançaient,  les exécutions  sommaires  dans les zones conquises nourrirent  la panique.

 

 

Représailles au Congo

 

 Quand les Tutsis venus du pays voisin prirent le pouvoir, ils ne se contentèrent pas d’imposer un régime de fer aux 95 % de hutus qui composaient la population, ils allèrent massacrer  dans le pays voisin, en théorie les auteurs du génocide, en fait tous les Hutus, y compris ceux qui résidaient depuis toujours au Congo.  Cette poursuite systématique a certainement  fait, elle aussi, des centaines de milliers de morts.

Ces massacres s’ajoutent à d’autres, plus anciens et oubliés, en 1972, 1988, 1993 où , dans le Burundi voisin, ce sont les Tutsis qui massacrèrent les Hutus.   Sur le long terme, il est probable que les Tutsis ont massacré autant de Hutus  que l’inverse.

Le  rapport des Nation-Unies n’apprend en fait rien aux initiés : le commissaire européen Emma Bonino avait dès 1997 dénoncé les massacres qui avaient lieu au Congo, mais l’habileté du président Kagame  avait réussi à étouffer cette voix et même  à remiser au placard  plusieurs rapports des instances internationales.

Cette fois Paul Kagame n’est pas arrivé à étouffer la vérité.

Dès le début, il avait tenu, au mépris des faits , la France, qui était intervenue en 1994  par l’opération Turquoise afin de limiter les dégâts, pour coresponsable des massacres. Il a même  choisi, en représailles,  à partir de la présente rentrée scolaire,  de remplacer le français par l’anglais.

Mais sa réputation était si bonne aux yeux des non–initiés   qu’il eut droit à des visites de « réconciliation »  de Bernard Kouchner, de Claude Guéant et même, en février dernier, de Nicolas Sarkozy en personne – alors que bien d’authentiques  amis de la France, tel le président actuel de Madagascar, Andry Rajoelina,  à qui on reproche de ne pas avoir été élu dans les formes démocratiques, n’ont pas  eu cet honneur. Le général Lafourcade, qui dirigea l’opération Turquoise, demande en vain depuis plusieurs années qu’une voix officielle française démente les allégations du dictateur rwandais, déshonorantes pour notre armée.

Il n’est pas nécessaire que la publication du rapport du Haut commissariat pour les droits de l’homme aboutisse à une inculpation. Il suffit que la vérité soit connue. Toute la  vérité.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:08

Le concert d’éloges qui accompagne légitimement  la mort du presque centenaire  général Pierre-Marie Gallois risque d’  occulter  la profonde originalité de son   parcours politique.

Bien que militaire de carrière, le général, en deuxième section depuis plus de cinquante ans,  n’a pas en effet manqué d’occasions de s’exprimer sur la politique de la France et les grands problèmes internationaux au cours du dernier demi-siècle. Cet ancien membre des FFL, artisan de la bombe atomique française, était devenu    un  spécialiste reconnu de la géopolitique.

Qu’il ait été, avec le général Ailleret,  le  théoricien de la stratégie gaullienne de  dissuasion tout azimut  est bien connu. Mieux que personne, il sut exposer  la théorie de la dissuasion du faible au fort, fondement de la politique d’indépendance nationale du général de Gaulle.

Les esprits convenus seront d’autant plus surpris de  voir ce gaulliste  en première ligne  de la campagne contre le surarmement  soviétique, au cours des années soixante-dix  : il dénonce magistralement en 1975 dans «  La grande berne »  la manière dont les accords de désarmement SALT I   sont contournés par l’Union soviétique pour préparer la mise en tutelle de l’Europe occidentale en pointant sur elle des centaines de fusées de moyenne portée, les SS20.   Serait-il passé dans le camp des pro-américains , s’alignant même sur les  faucons ? Dans cette ultime phase de la guerre froide, le général Gallois a en tous les cas clairement choisi son camp :  celui de la liberté.

Il ne pouvait qu’accueillir avec faveur la chute du rideau de fer en 1990, aboutissement du combat de tous ceux  qui, des deux côtés de l’Atlantique,  ne se laissèrent jamais,  comme lui,  séduire par les mirages de la détente.

Mais alors, nouvelle surprise, à plus de 80 ans,  le général semble à nouveau changer de camp :  hostile à la première guerre du Golfe et bien entendu à la seconde, il s’engage avec résolution contre la guerre faite par  l’OTAN à la  Yougoslavie en 1999, avec  la participation de la France  . De plus en plus inquiet des dérives  de l’hyper-puissance américaine et  d’une politique européenne supranationale  inféodée, méfiant aussi des nouvelles ambitions hégémoniques de l’Allemagne sur le continent, évidemment hostile à la réintégration de l’OTAN,  il prône le rapprochement avec la Russie.

Gaulliste,  le général Gallois s’est ainsi retrouvé dans  les années soixante-dix,  avec les  libéraux atlantistes, qui, pour la plupart,   le sont  restés depuis, passant, comme sous l’effet de la vitesse acquise et en conformité avec la ligne du département, d’Etat de l’hostilité au communisme à l’hostilité à  la Russie . Vingt ans après, il côtoie au contraire des antiaméricains de toujours qui avaient, à la gauche du gaullisme ou   du parti socialiste,  fait preuve de complaisances équivoques pour le totalitarisme. 

Là où les esprits superficiels ne verront que palinodies et inconséquence, le général Gallois n’a en vérité suivi qu’une seule ligne,   la plus droite qui soit : ce qu’il considérait comme l’intérêt de la France. Un intérêt qui varie, comme nous l’apprend l’histoire,  qu’il connaissait si bien,  selon les temps et les circonstances et qui commande de savoir repérer à chaque moment où se trouve le danger principal.

Nulle étroitesse « maurassienne » dans ce parti, mais au contraire, chez quelqu’un qui avait travaillé plusieurs années au SHAPE, une conscience aigue que, dans un environnement international impitoyable, personne ne défendra nos intérêts à notre place. 

Ce qui, à vrai dire, est étonnant, ce n’est pas l’évolution du général Gallois, c’est que si peu en France, aient fait leur cette  ligne, qui aurait du être normalement  celle de la plus grande partie des élites françaises. Seule à notre  connaissance, Marie-France Garaud   a suivi  le même  itinéraire.   

Pourquoi  un tel isolement ? D’abord parce les grands esprits comme lui sont rares : la plupart,    qui semblent à un moment donné fonder leur engagement  en raison  sont en réalité  victimes de la routine intellectuelle, du parti pris,  de l’idéologie. Ensuite parce  qu’il était un homme libre.  Dans notre pays, il y avait  au temps des guerres de religion   le parti espagnol  et le parti anglais ; il y a eu, plus récemment, celui de Londres  et celui de Berlin, celui de Washington et celui   de Moscou.    Entre les deux, il y a, il devrait y avoir en tous cas  le parti de la France. Rendant  l’âme à Dieu à un moment où on peut se demander si ce parti  existe encore, le général Gallois nous en rappelle l’éminente  dignité.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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