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Roland HUREAUX

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:04

 

Heureusement, le gouvernement, tenu à un minimum de réalisme, n’en tient  aucun compte, mais dès qu’il est question de réforme des retraites, il n’est pas de plumitif de la mouvance ultralibérale qui  ne ressuscite un vieux serpent de mer : la retraite par capitalisation.

Hypothèse mythique à bien des égards.

D’abord parce qu’elle s’inscrit généralement dans la rhétorique du dénigrement du « modèle social français ». On oublie que la retraite par répartition est largement dominante en Europe continentale, même en Allemagne où la capitalisation ne vient qu’en appoint.

Dans les pays anglo-saxons, la retraite par capitalisation, qui n’est pas non plus généralisée, est loin d’être la panacée : s’agissant des retraites « maison », qu’en pensent les anciens salariés de Maxwell, d’Enron ou de Lehman Brothers, impitoyablement privés de toute ressource. Et que dire des fonds de pension qui avaient tenu  le titre BP pour un placement « de  père de famille » ?

Ensuite,  la retraite par capitalisation désigne des réalités différentes sans que l’on se soucie toujours de préciser ce dont on parle.

Il peut s’agir d’une retraite par capitalisation individuelle. Un salarié verse volontairement chaque mois, soir à un fond d’entreprise, soit à un fond grand public,   une cotisation,  se substituant en tout ou en partie à la cotisation versée aujourd’hui  la caisse de retraite. Au lieu que cet argent soit reversé aux retraités d’aujourd’hui,  il est placé et restitué au cotisant au moment de la retraite.

Quelle différence avec  la bonne vieille épargne ? Une seule : les tenants de ce système attendent que les versements soient   déductibles de l’impôt sur le revenu. Le bon vieux Keynes nous ayant appris que la capacité d’épargne est proportionnelle au revenu,  bonjour la justice !

Instauré à l’échelon national, ce système a une contrepartie  implicite : la diminution des retraites versées au titre de la répartition. Aucun gouvernement ne l’envisage  sérieusement  à ce jour et on comprend bien pourquoi.

Cette idée n’est pas pour autant restée lettre morte. Elle a connu un commencement d’application,  d’abord  ouvert aux seuls fonctionnaires sous l’égide de Préfon Retraite, puis  élargi  au reste de la population sous la forme du Plan d’épargne retraite populaire (PERP).  Les actifs  qui le souhaitent (surtout les mieux payés) peuvent déduire de leur revenu imposable les cotisations versées en vue d’améliorer leur retraite.  On mesure l’absurdité d’un tel  système dans un pays qui bat tous les records d’épargne alors que ses finances publiques, notamment  à cause de ce genre de niches fiscales,  sont déficitaires

Mais la retraite par capitalisation a une autre signification : non point individuelle et facultative mais obligatoire et mutualisée. Les caisses de retraite (ou tout autre organisme en lien avec elles) peuvent aussi, au lieu de reverser mois après mois les cotisations des actifs aux  retraités comme cela se fait aujourd’hui,  les mettre de  côté pour  constituer un portefeuille de placements dont le revenu servira, le jour venu, à verser les pensions des cotisants d’aujourd’hui.

Système séduisant en soi mais dont on oublie généralement de dire ce qu’ il implique : ou bien on arrête pendant vingt ans ( le temps qu’un fond d’un montant suffisant puisse  être  constitué) de verser les retraites , ou bien on double les cotisations ! Doubler les cotisations au moment où elles n’ont jamais paru aussi lourdes et où elles constituent, tout le monde en convient, un frein à l’emploi !  Dire que l’on aurait pu promouvoir un tel système  en 1945  une chose, envisager sérieusement de le faire aujourd’hui,   c’est nager  en pleine utopie.

 

L’objection démographique

 

Le système de retraite par capitalisation se heurte à deux autres objections.

L’une est démographique. Toutes les études montrent que la capacité d’épargne décroit avec le nombre d’enfants. Or ce sont ces enfants qui , par leur travail,  soutiendront  demain les retraités. Combien injuste serait un système qui donnerait les retraites maximum à ceux qui auront fait le moins de sacrifices pour  préparer la relève des générations ! La retraite par capitalisation est antifamiliale par essence.

L’autres est économique : si le versement d ‘une retraite se traduit par un pouvoir d’achat réel, c’est que, au moment de ce versement,  les magasins sont achalandés. Et par qui le sont-ils, sinon par  le travail des actifs contemporains ?   Certes, parmi les facteurs de production, figure  aussi , à côté du travail , le capital et donc l’épargne des vingt ou trente dernières années. C’est la seule légitimité qu’aurait en définitive l’introduction d’une part de capitalisation dans nos systèmes mutualisés.

Mais  il faut   choisir le bon moment  pour cela. Dans les années  soixante ou soixante-dix, quand les retraites étaient encore faibles et la croissance de la population forte,  c’eut été plus facile qu’aujourd’hui. Las ! La génération des baby-boomers, peu généreuse pour ses anciens (au moins jusqu’en 1975,  a préféré « jouir sans entraves ». Aujourd’hui, c’est un peu tard.

A moins que la Bourse ne connaisse un très grave effondrement, plus  grave encore que  celui de 2009.  Dans ce cas, il faudrait en profiter pour constituer un fond de retraite  à bas prix. Si,  entretemps, la possibilité en a été restaurée, comme cela sera un jour inévitable, un emprunt massif de l’Etat ou des Caisses de retraite à la Banque centrale  pourrait financer cet investissement de départ.  

 

Roland HUREAUX

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:03

Les Français, toujours enclins à se laisser impressionner par l’Allemagne,   imaginent Angela Merkel en chancelière de fer imposant la rigueur allemande  à   l’Europe.

Tel n’est point le regard que les Allemands portent sur elle : 63 % d’entre eux estiment qu’elle manque d’autorité. La coalition CDU-CSU-FDP (chrétiens-démocrates, chrétiens-sociaux et libéraux ) qu’elle conduit est au bord du délitement,  tant par  la  mésentente de ses composantes  que  par l’indiscipline  des barons de la CDU.  

Angela Merkel a essuyé ces derniers mois  toute une série d’  échecs : les élections du principal  land, la Rhénanie Nord-Westphalie , en mai,  ont été un désastre pour la coalition au  pouvoir et lui ont  fait perdre la majorité au Bundesrat (Sénat).  Après la démission, l’an dernier, d’un ancien ministre de la défense et  du chef d’état major des armées, au sujet de l’Afghanistan,  c’est le tour, fin mai, à la suite de déclarations sur le même sujet, du  président de la Fédération Horst Köhler  que la chancelière avait choisi personnellement et qui a révélé  cette occasion sa  maladresse.  Faute d’avoir pu imposer la candidature  à la tête de l’Etat  de son amie Ursula von der Leyen, elle a dû soutenir un baron du parti, Christian Wülf,  lui-même élu  difficilement  le 30 juin. Trois ministres-présidents de land CDU, dont celui de Hambourg le 18 juillet,  ont également démissionné.  Dans un contexte aussi chaotique, beaucoup pensent qu’Angela Merkel  n’est plus en fonction  pour très longtemps.

Dans un entretien pour  le magazine Cicero  reproduit  par Marianne 2, l’ancien chancelier Helmut Schmidt, autorité toujours reconnue en Allemagne,    va jusqu’à mettre en mettre en doute les compétences  économique de la chancelière, ainsi que celles de la plupart des ministres  de la coalition : « une politique à se tordre de rire » dit-il, se référant à l’interdiction, vaine, selon lui,  des ventes  à découvert.

C’est peut-être en raison de cette faiblesse intérieure qu’Angela Merkel est contrainte de suivre l’opinion allemande, dominée par les personnes âgées,  qui exige toujours plus de rigueur pour l’Allemagne et pour  ses partenaires, alors  que beaucoup estiment, même en Allemagne,  que cette politique plongera l’Europe  dans la récession.  C’est encore Helmut Schmidt qui pointe le risque « d’ exagérer l’assainissement budgétaire et, ce faisant,  de pousser l’ensemble du marché commun dans la déflation. » Selon lui, « l’assainissement du budget ne saurait être  l’impératif suprême. »

Il n’est pas sûr qu’en cédant,  sur le terrain de la rigueur, à presque toutes les exigences  de l’Allemagne,  ses partenaires, en premier lieu la France, rendent service au reste du monde. L’Allemagne, première économie du continent,  entraîne l’Europe ;  l’Europe, première puissance commerciale, pèse dans le monde.  Dirigée par un gouvernement sans marge de manoeuvre,  l’Allemagne  pourrait devenir  « le trou noir »  de l’économie mondiale.   

 

Roland HUREAUX

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:02

Depuis que le général de Gaulle et le chancelier Adenauer instituèrent,  en 1963,  une relation privilégiée entre la France et l’Allemagne, les observateurs sont à l’affut de la moindre tension entre les gouvernements des  deux pays pour souligner les fissures dans le partenariat (1), parfois pour prédire avec quelque schadenfreude (joie mauvaise) sa prochaine rupture, en tous les cas pour juger chaque fois  qui a du s’incliner devant  l’autre : en général,  la France.

La dernière crise de l’euro  n’a pas échappé à ce scénario et les observateurs ont assez largement estimé que l’Allemagne avait , une fois de plus, « gagné » en  imposant, face à une position plus flexible de la France,  une cure d’austérité à toute l’Europe.

Cette lecture des événements laisse supposer que nous ayons affaire à deux gouvernements clairement conscients de leurs intérêts  et les défendant avec détermination.

 

Le biais de l’idéologie

 

Ces serait oublier combien l’ idéologie  européenne biaise les choses.

Le gouvernement français se présente dans cette affaire comme le chevalier blanc décidé à défendre l’euro coûte que coûte,  demandant des sacrifices aux Etats du Sud et  la  solidarité à  l’Allemagne. Mais la France a-t-elle vraiment intérêt à défendre l’euro ? On sait – et ce qui ne le savent pas peuvent lire le petit livre  que vient de publier à ce sujet  Alain Cotta : « Sortir de l’euro ou mourir à petit feu » (2), combien l’euro , tel qu’il est géré depuis dix ans, est devenu asphyxiant pour l’économie française, surtout depuis  que l’Allemagne a pris des  mesures  internes (réduction de salaires, TVA sociale)  pour prendre  un avantage compétitif sur ses concurrents : même  l’agriculture allemande taille aujourd’hui des croupières à   la française par  l’effet du différentiel de hausse de prix !  Que dire de l’industrie !  Cet avantage est encore  plus net vis-à-vis des autres partenaires de la zone euro.  Mais on sait aussi combien l’euro surévalué,  imposé jusqu’à une date récente par les Allemands et  Monsieur Trichet,  nous  a coûté  en perte d’emplois industriels et de services au bénéfice du reste du monde.  En fait, c’est  toute l’économie française qui meurt à petit feu  de ce régime  que pourtant  notre gouvernement s’évertue à défendre bec et ongles dans les négociations européennes comme s’il  y trouvait un avantage décisif.

Ajoutons  que les statuts de la Banque centrale européenne interdisent de monétiser la dette publique et donc ferment la voie à la seule manière de régler la question de la dette  souveraine sans casser la croissance.

 

L’intérêt des classes dirigeantes allemandes

 

Mais l’Allemagne elle-même a-t-elle vraiment intérêt au maintien de l’euro ? Oui,  si on fait la part de la névrose qui la pousse  à accumuler des excédents,  parce que cela correspond à la fois à  la psychologie d’un pays vieilli,  anxieux de l’avenir,  et à l’intérêt de ses classes dirigeantes qui n’obtiennent ce résultat qu’en bridant les salaires et le pouvoir d’achat des   salariés  allemands tout en engrangeant à l’exportation des  profits   massifs.

On peut cependant douter de cet intérêt si on considère que les excédents  ainsi accumulés par l’ Allemagne au sein de la zone euro ne l’empêchent pas,  elle aussi,  de se désindustrialiser. Si  dans la microéconomie de Jean de la Fontaine , la fourmi peut épargner sans être   prêteuse , dans la macroéconomie internationale, elle est bien obligée de l’être,  car que faire de ses excédents sinon de les prêter et les prêter à qui ?  Aux cigales précisément, soit les pays déficitaires  d’Europe et  les  Etats-Unis. Et comme on n’a  jamais vu les cigales se transformer en fourmis, ces prêts, jamais remboursés,   ne profiteront guère aux Allemands.

 

Vers une dépression généralisée

 

Et même si l’euro profitait vraiment à nos voisins d’outre-Rhin, en voulant le maintenir par une cure d’austérité imposée à toute l’Europe, à quoi arriveront-ils, sinon à  une dépression  généralisée ?   L’économie allemande qui ,  faute de vivre du pouvoir d’achat  de ses propres salariés  pressurés sans merci,  vit surtout  de celui  de ses voisins,  ne s’effondrera-t-elle pas à son tour  si ce pouvoir d’achat  se résorbe sous l’effet de la rigueur  qu’elle leur prêche. Il se résorberait aussi, dira-t-on,  s’ils dévaluaient – ce qui implique l’éclatement  de l’euro -  , sauf que dans le cas de l ’austérité sans dévaluation, le  cercle vicieux de la récession est sans fin :   effondrement de la consommation, effondrement de la production et des recettes fiscales, nouveaux déficits etc., alors qu’une dévaluation permet de redémarrer sur un bon pied.

C’est l’ancien chancelier Schmidt lui-même, lequel pourtant n’a jamais passé pour  un laxiste qui, tout en dénonçant l’incompétence économique de l’ équipe Merkel, rappelle que  « l’assainissement du budget ne saurait être  l’impératif suprême. »

La propension des élites françaises à l’idéologie, privilégiant les intérêts de  la construction européenne sur  ceux du pays, et   la névrose accumulatrice   allemande se conjuguent ainsi  en  une partie  de  bras de fer étrange où chacun se bat pour autre chose que son véritable intérêt. L’obscurcissement  des esprits est tel, des deux côtés du Rhin,  que l’on n’hésitera  pas à comparer cette empoignade à  un  « combat de nègres dans un tunnel ».

Mais elle fait une victime  encore plus importante que la France et l’Allemagne, c’est l’Europe elle-même, non pas l’Europe comme appareil institutionnel mais l’Europe comme réalité  : - hommes, femmes, champs, usines  - qui , faute  d’avoir encore une perception  réaliste de ses intérêts,  face à la conjugaison de concurrents qui, eux,  l’ont ( Etats-Unis, Chine, Inde, Russie ),  glisse  chaque jour un peu plus sur la pente du  déclin.  

 

Roland HUREAUX

 

1.                 Nous évitons le terme de « couple »  dont on sait combien  les Allemands l’ont en horreur

2.                 Plon , 2010

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:00

 

Au vu de la synthèse rendue publique, le  rapport Roussely sur l’avenir de la filière française du nucléaire civil   rompt  avec  les  idées dominantes jusque là en matière industrielle.

D’abord parce qu’après deux décennies de désengagement public, il n’hésite pas à affirmer que « L’Etat devra continuer à assumer un rôle central dans l’organisation de la filière nucléaire française », apportant au passage cette précision importante : «  comme le font tous les Etats dans le monde ayant une industrie nucléaire ». 

Ensuite parce qu’il prend comme objet de sa réflexion l’industrie nationale, sans exclure pour autant l’appel à des capitaux privés ou à des partenariats étrangers.

Enfin parce qu’il pose le principe de l’intégration de la filière électronucléaire, proposant qu’un chef de file national, en l’occurrence EDF, soit chargé de fédérer les champions français du secteur,  alors que la tendance dominante était au contraire dans ce domaine comme dans d’autres la « désintégration».

Que l’intégration, de pair avec l’appui de l’Etat, soit préférable dès lors qu’il est question d’investissements lourds,  de technologies complexes exigeant des retours d’expérience suivis au plus près,  c’est l’évidence. C’est ainsi que la France a pu développer ses magnifiques fleurons que sont Airbus, l’industrie spatiale, l’industrie nucléaire, le TGV, devenus autant d’atouts pour l’Europe,  et se placer ensuite avantageusement sur les marchés mondiaux.

Telle n’est pas, pourtant, la philosophie dominante à Bruxelles. La commission de a imposé aux Etats, trop facilement consentants, au motif d’une « concurrence libre et non faussée », la « désintégration » des filières, en particulier de la filière électrique. D’abord avec la séparation des réseaux de transport (RTE) d’EDF imposée par la loi du 10 février 2000, puis la séparation EDF-GDF, enfin par l’ouverture du marché de la distribution d’électricité et la création d’une filiale dédiée (ERDF).

Cette tendance n’est  pas propre au secteur électrique : un peu partout,   la désétatisation, l’externalisation, la spécialisation sont   promues.

A partir de 1995,  le législateur français a du transposer les différentes directives  européennes organisant la concurrence sur le marché électrique.

Certes, des adaptations ont été ménagées : c’est ainsi que RTE et ERDF sont, pour le moment, des filiales à 100 % d’EDF, mais dans l’esprit des instances européennes, cette situation est tenue pour provisoire.

Dernier né de la série, le projet de loi NOME (Nouvelle organisation du marché de l’électricité) vise à imposer à  EDF de vendre à un prix déterminé par la Commission de régulation de l’électricité, environ un quart de sa production (et sans doute davantage ultérieurement) à ses concurrents qui ne sont pas en mesure de produire. Ce projet de loi, déjà adopté par l’Assemblée nationale, sera  soumis au Sénat à l’automne.

Il s’en faut cependant de beaucoup que la politique européenne de l’énergie ait obtenu les résultats escomptés.

Quand la commission de Bruxelles commença, au milieu des années quatre-vingt,  sous l’impulsion  du chancelier Kohl,  à promouvoir  libéralisation du marché de l’électricité en Europe, son but était d’en  faire baisser le prix.  Or c’est le contraire que l’on a vu : dans toute l’Europe, depuis que la libéralisation du marché a commencé, les prix de l’électricité ont augmenté et vont continuer d’augmenter.

Autre  paradoxe : les directives européennes devaient améliorer la fluidité du marché européen. Mais le transport de l’électricité est  un  monopole naturel : dès lors qu’il est   géré par des entités indépendantes, dont l’intérêt n’est pas nécessairement de multiplier les interconnexions mais de prélever une rente en profitant de leur  rareté,  on aboutit là aussi à l’effet inverse.

C’est le propre de l’idéologie  d’aboutir toujours, par l’application d’un principe unique érigé en absolu, en l’occurrence celui de la concurrence généralisée, aux effets inverses de ceux qui sont visés.  

Le contraire du pragmatisme, c’est l’idéologie.

C’est ce  pragmatisme qui inspire les nouvelles orientations de  notre industrie électronucléaire.

Il donne à soi seul un beau coup de vieux aux principes étriqués qui inspirent la loi NOME,   témoin d’un dogmatisme stérile et   déjà dépassé.

On peut se demander si la  nouvelle politique électronucléaire que la France s’apprête à se donner n’  implique pas  une remise en cause de l’ensemble de la politique énergétique européenne.

 

Roland HUREAUX

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:58

 

Pour qui douterait que l’Europe de Bruxelles  présente une dimension idéologique, la  nouvelle organisation du marché du l’électricité qu’elle impose à la France  en est une illustration exemplaire.

Parmi les nombreux caractères de la démarche idéologique, telle que l’ont décrite ceux qui, comme Hannah Arendt ou Raymond Aron,  analysèrent  les régimes marxistes, deux s’appliquent  particulièrement  en l’espèce.

Le premier est de s’attacher à résoudre les problèmes qui ne se posent pas -  tout en laissant sans réponse les vraies questions.

Electricité de France est pour notre pays un atout magnifique. Premier producteur mondial d’électricité, historiquement en pointe dans la technique nucléaire, cette société d’Etat assure à notre pays une balance excédentaire d’environ 12 % par rapport au reste de l’Europe   et  des prix de l’électricité sensiblement plus faibles. Loin de lui coûter, cette entreprise rapporte à l’Etat.

Tout esprit raisonnable, on  dira même tout vrai libéral partisan d’une action publique sobre, proposerait de laisser les choses en l’état. Or telle  n’est pas  la politique dictée par Bruxelles : son but avoué est de casser le monopole d’EDF en France tenu pour « politiquement incorrect ». Après avoir, par la loi  du 10 février 2000 , littéralement  « désintégré »  l’entreprise, l’obligeant en particulier à confier à une filiale son activité de transport, une nouvelle loi,  déjà votée par l’Assemblée nationale mais pas encore par le Sénat , en vue de transposer les directives européennes qui se succèdent depuis 1996, s’attache à casser son monopole de distribution : EDF devra vendre à un prix déterminé par la Commission de régulation de l’électricité, environ un quart de sa production (et sans doute davantage ultérieurement) à des concurrents , incapables de produire mais désireux de s’approprier une partie du marché  de la distribution.  

On se souvient  qu’en 1928,  grâce à la NEP (Nouvelle politique économique instaurée par Lénine), qui avait  préservé un régime d’exploitation privé, l’agriculture soviétique était  prospère et nourrissait la population. Le régime considéra cette situation  comme un problème car elle ne correspondait pas au dogme de l’ « appropriation collective des moyens de production ». Dès lors fut entreprise à un coût humain et économique considérable la collectivisation des terres. Il fallut plus tard, face  au désastre des kolkhozes et des sovkhozes,  revenir en arrière et  tolérer des lopins individuels.

Un autre caractère constant de l’idéologie est d’avoir toujours des effets contraires au but poursuivi.

Quand la commission de Bruxelles commença, au milieu des années quatre-vingt,  sous l’impulsion  du chancelier Kohl,  à envisager  libéralisation du marché de l’électricité en Europe, son but était d’en  faire baisser le prix.

Or c’est le contraire que l’on voit : il est question d’une hausse de   25 % des tarifs électriques dans les cinq prochaines années. Et cela est présenté, le plus naturellement  du monde comme la conséquence de la nouvelle organisation du marché !

Il existe d’autres paradoxes de la même eau : les directives européennes devaient améliorer la fluidité du marché européen. Que  le transport, monopole naturel, soit géré par des entités indépendantes, dont l’intérêt n’est  pas de multiplier les interconnexions mais de prélever une rente en profitant de leur  rareté,  a  l’ effet inverse.

Pour reprendre la même référence, dans l’ancienne Union soviétique, la collectivisation de l’agriculture devait être le prélude à sa modernisation.  Elle s’accompagna en effet  de la diffusion  des engrais,  de l’utilisation de gros tracteurs etc. Mais  l’effet réel fut inverse de celui qui était attendu   un recul considérable dans la production qui fit que ce pays, d’excédentaire, devint déficitaire.

Voilà deux similitudes patentes entre l’inspiration des directives européennes et la démarche idéologique. On pourrait en trouver bien d ‘autres. A commencer par l’essence  même de cette démarche qui est la généralisation d’un principe abstrait unique  poussé jusqu’à l’absurde. Le communisme tenait la propriété publique pour un absolu, sans ménager d’exceptions, y compris dans des secteurs comme l’agriculture où ce régime ne se justifiait pas.  La Commission de Bruxelles tient  le principe de concurrence pour un absolu , y compris dans les services publics   où il  n’est pas nécessairement adapté.

Un des effets de ce qu’il faut bien appeler ce simplisme (mais ce  n’est qu’une des applications particulières de la théorie des effets pervers) est qu’il entraîne  toutes sortes de  complications. La planification à la  soviétique généra une bureaucratie effroyable ;   s’agissant  du marché européen de l’ électricité, non seulement  des entités comme EDF ont été contraintes d’éclater,  mais le  dispositif institutionnel de gestion  est devenu lui aussi bien plus complexe, du fait de la création d’administrations nouvelles   – comme la commission de régulation de l’électricité.  Le  sommet de la complication est atteint  par la réglementation elle-même : le projet de loi  dit NOME sur  la « nouvelle organisation du marché de l’électricité », actuellement en discussion, comme les différentes directives qu’il est censé transposer, en sont un triste exemple.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:57

 

Pour choisir un nouveau premier ministre, on comprend que le président hésite. Car les institutions telles qu’elles fonctionnent aujourd’hui ne lui laissent qu’une marge de manœuvre étroite.

François Mitterrand, atteint par l’âge et par la maladie, a pu s’offrir  une fantaisie en choisissant Edith Cresson, malgré les conseils de tous ceux qu’il avait consultés. Elle ne fut pas la pire à ce poste, loin s’en fait ; mais faute qu’elle ait pu s’imposer, il dut s’en séparer au bout d’un an. Comme il n’allait pas se représenter, il savait que cet apparent échec n’aurait pas de conséquences pour lui.

Sarkozy, lui, veut se représenter. C’est pourquoi il n’a pas droit à l’erreur. Si  le nouveau premier ministre s’effondre en quelques semaines, c’en est  fait  de l’espoir d’un second quinquennat. Compte tenu de la situation du président dans les sondages, il ne suffit pas que le prochain chef du gouvernement  ne se plante pas ;  pour assurer le  second mandat de son patron,  il faut encore  qu’il soit  excellent.

 

Bon, mais pas trop

 

Mais il en faut pas qu’il le soit trop. Car,  très vite, le groupe parlementaire de l’UMP  le  désignerait, lui,  comme son candidat.

En France, le choix du candidat à la présidence de la République par les deux grands partis ne fait pas l’objet d’une procédure arrêtée comme en Amérique. Le parti socialiste semble s’orienter vers  une primaire à l’américaine. On verra ce que cela donne.

A droite, la règle de fait depuis quelques une vingtaine d’années est que, comme au Royaume-Uni, ce soit le groupe parlementaire qui décide, généralement fonction de sa survie. Mais cela est moins voyant qu’outre-Manche.

Quand les parlementaires tories eurent le sentiment que Margaret Thatcher n’était plus un bon cheval, ils la  remplacèrent  du jour au lendemain par John Major. Même scénario avec Tony Blair écarté  au profit de Gordon Brown.

En France, c’est ce qui serait arrivé à Chirac dès 1994 au bénéfice de Balladur, s’il n’avait conservé avec la rue de Lille et l’Hôtel de Ville deux inexpugnables bastilles.  L’incertitude du match entre les deux  conduisit à la division de la majorité. Chirac l’a  à nouveau échappé  belle en   1999 :   Philippe Séguin, qui apparaissait  comme la solution alternative évidente,    commit l’erreur de se présenter à la mairie de Paris, où il risquait fort d’échouer. Le locataire de l’Elysée, en vrai  tueur,  avait  attiré à dessein son rival dans ce piège à mammouths. Mais Chirac, qui n’aurait sans doute pas craché sur un troisième mandat,  finit par être mis à l’écart, vers 2005, au bénéfice de Sarkozy. La solution  s’étant imposée d’emblée, l’éjection s’est faite sans douleur.

Il ne suffit   pas  au président qu’il  ait dégringolé dans les sondages pour se voir menacé d’éviction. Il faut aussi, comme dans un divorce, qu’il y ait une solution de rechange. Or aujourd’hui, les parlementaires  n’en ont guère. Les limites de Fillon, pourtant apprécié par les députés et les sénateurs, sont patentes. Copé attend son tour. Villepin aurait pu jouer ce rôle s’il ne s’était pas mis les parlementaires   à dos.

Sarkozy peut dire une nouvelle fois merci à Chirac, qui, ayant  bien compris la règle du jeu, s’était efforcé de faire le vide autour de lui. A ce jeu de verrouillage, seul Sarkozy lui était passé entre les jambes. Mais  l’héritage de Chirac est là : exsangue,  la droite n’a, à ce jour,  personne à opposer à Sarkozy.

C’est pourquoi il  importe à ce dernier que le prochain premier ministère ne soit pas non plus trop bon.  Compte tenu de la médiocre prestation de l’actuel présidant, il s'imposerait très vite comme la solution de rechange.

 

Roland HUREAUX 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:55

 

 

Jusqu’à une date récent, l’opinion la plus commune sur le président Sarkozy était : « d’accord,  c’est un médiocre réformateur qui , à force de s’agiter, met plus de désordre dans l’Etat qu’il ne  résout  les problèmes ;  c’est , comme Chirac, un faux dur, un diplomate catastrophique qui multiplie les bourdes à l’étranger, mais tout de même,  il reste une  « bête politique » : c’est ainsi qu’il a   réussi à se faire élire président ; c’est également ainsi  qu’il manœuvre habilement au milieu des difficultés : il a le sens de la communication, de l’opportunité  et il n’a pas  dit son dernier mot. »

Que la ligne présidentielle soit  toute entière dictée par des considérations de communication politique et non par des considérations de fond, on le savait. Mais même  dans ce domaine où on lui reconnait une supériorité sur la plupart de ses rivaux, Sarkozy est-il vraiment aussi habile  qu’on le dit ?

C’est la question qu’on peut  se poser au vu de la gestion calamiteuse de l’affaire Woerth.   

Il semble que dans un premier temps, l’Elysée ait choisi  la ligne de la dénégation et botté en touche : « Eric Woerth est irréprochable ; il reste  à son poste. Un grand remaniement aura  lieu en octobre ; il sera temps alors de faire le ménage ». Puis, que cette ligne soit apparue insuffisante,  ou que les intéressés (au moins l’un des deux) aient pris les devants en présentant leur démission,  le président et son équipe ont  décidé de jeter du lest,  de faire savoir que  Blanc et Joyandet avaient accepté la démission de Blanc et Joyandet, dans l’espoir de préserver Woerth, jugé nécessaire à la poursuite  de la réforme des retraites.

Mais qui ne voit que la position de Woerth se trouve, non point  confortée mais  fragilisée par la démission de  ses deux collègues ?

Sans soute Woerth n’est, à ce jour, pénalement répréhensible  en rien ; il ne s’agit dans son cas que de ce que les Anglais appellent la « common decency ».  Alors que l’achat de 12 500 € de cigares aux frais de l’Etat par le ministre en charge du Grand Paris  peut amener le parquet à se poser des questions. Mais  comme la femme de César, l’homme public ne doit pas seulement être innocent, il  doit aussi  être insoupçonnable. Vu sous cet angle, l’affaire Woerth et la suspicion de sa collusion avec la plus riche héritière de France  - et d’autres généreux donateurs du parti majoritaire – touchent  à des intérêts  autrement plus essentiels que celles, plutôt ridicules,   de  ses collègues. Il y a un fort risque que l’opinion ne soit pas satisfaite des gages qu’on lui donne et que la pression sur Eric Woerth continue d’empoisonner la vie politique. Le  jour où, de guerre lasse,  il faudra le lâcher aussi, le président sera entièrement  sur la défensive ; il donnera  le sentiment fâcheux, non de dominer les événements, mais de s’être laissé acculer dans  les cordes.

Il nous semble qu’il eut été préférable de sacrifier Woerth sans attendre, en ne mettant pas  nécessairement  en cause son honorabilité,  mais dans un souci de clarification. Les deux autres affaires eussent été alors  tenues de manière implicite, non pour des peccadilles, mais pour des affaires de moindre envergure, ne justifiant pas des mesures aussi radicales,   l’expression  d’une vulgarité qui, après tout,  est bien dans l’esprit du temps. Encore qu’il faille distinguer  le cas d’ Alain Joyandet, notable de province, monté dans la hiérarchie par le parti et par sa fidélité sans faille au président,  de celui de celui de Christian Blanc, préfet rocardien tirant au centre,  suffisamment incolore et  dépourvu d’idées dans tous les domaines auxquels il   a touché pour  préserver jusqu’ici,  à droite comme à gauche,  une bonne réputation. La réussite étonnante de l’un et de l’autre profil dans  la  république de basse époque que nous connaissons aujourd’hui,  est sans doute aussi emblématique  que celle d’un Bel-Ami  dans le Paris   du baron Haussmann.

Et les retraites, dira-t-on ? Là aussi,  l’art de la politique n’est-il pas de savoir rebondir sur les difficultés ?  Pour larguer Woerth  sans rien lâcher  sur la réforme des retraites,  Sarkozy n’avait qu’une chose à faire : confier  le dossier au premier ministre. Fillon le connaît bien et  la fonction de premier ministre s’est trouvée, depuis 1987, suffisamment  vidée de  sa substance pour qu’on puisse  faire  de son titulaire ce qu’il a  toujours un peu été  sous la Ve République, un super ministre des affaires sociales.

Biographe présumé de Georges Mandel, le président devrait savoir que quand Clémenceau  constitua  son cabinet de guerre en 1917, il s’attribua,  pour montrer sa détermination face à l’ennemi,  le portefeuille de la guerre.   Et appelé dans la tourmente financière de 1952, Pinay fut non seulement président du conseil mais ministre des finances. Certes la question des retraites n’est pas du même ordre mais ce qui qualifie le leader de crise, ce  ne sont pas ses paroles (surtout quand il tant parlé à tort et à travers que, comme le  Guillot de la fable, on ne l’écoute  plus) mais ses actes.

En ne portant pas,  face aux ambigüités et aux mauvaises manières de ses ministres,   d’emblée le fer dans la plaie, Sarkozy doit  redouter une lente et pénible agonie.

 Roland HUREAUX

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:52

SE PREPARER A L’APRES BRUXELLES

 

Communication au Colloque du 18 juin 2010 à la Sorbonne 

 

Si nous avons décidé de tenir aujourd’hui ce colloque, c’est   que nous avons conscience de vivre un événement historique !

Cet événement : l’ébranlement et sans doute la chute prochaine de l'édifice européen tel qu’il est incarné depuis cinquante ans par les institutions de Bruxelles.

Un événement comparable par son ampleur à la chute du boc de l’Est en 1990 et peut-être même à la Révolution française. 

Jean-Paul Sartre disait en 1955 : « le marxisme est la philosophie indépassable de notre temps  » (il pensait au marxisme soviétique). Les dirigeants européens de la génération actuelle se sont habitués à penser que la construction européenne, à la façon de Bruxelles, était l’horizon indépassable de leur action.

C’est tout cela qui se trouve ébranlé depuis quelques semaines.

Le point de départ de cet ébranlement : la crise grecque, qui agit comme un révélateur. La Grèce apparaît, si j’ose dire, comme le « talon d’Achille » de l’édifice.

Jean-Luc Gréau nous en parlera. C’est pourquoi je n’en dirai  qu’un mot.

Tous les regards se focalisent sur la question de la dette publique de ce pays. Une dette considérable, mais qui n’est pas propre à la Grèce, ni d’ailleurs aux pays d’Europe  et qui est un vrai problème.  Mais il y a plus grave : c’est le déséquilibre des comptes extérieurs de ce pays – et d’autres comme la France. Ce déséquilibre provient  des différences  de  hausse des prix  et donc de compétitivité.

Les prix ont augmenté plus vite depuis la création de l’euro en Grèce qu'en France, en France qu’en Allemagne. Et cela est irréversible : même en imposant à tout le continent la discipline allemande, le problème ne sera pas réglé.

On évoque ces jours ci l’idée que la crise pourrait être l’occasion d’un renforcement de la « gouvernance européenne » au travers par exemple de la tutelle des budgets nationaux par la commission. Je n’y crois guère pour ma part.

Le différentiel de prix entre la Grèce et ses partenaires étant irrattrapable, l’hypothèse la plus probable – et même certaine – est la sortie de la Grèce de l’euro à terme plus ou moins rapproché.

Que la sortie de la Grèce entraine progressivement celle d’autres pays : l’Espagne, le Portugal,  l’Italie et même la France, est plus que  probable.

La chute de l’euro met-elle  en cause tout l’édifice bruxellois ? On peut en discuter mais je pense que oui.

L’Europe institutionnelle fonctionne aujourd’hui comme  un édifice à deux étages ;  le premier étage, c’est  Bruxelles : le marché unique et tout ce qui a suivi – libre circulation des hommes, espace judiciaire commun - ,   avec 27 pays. .

Le second étage, c’est Francfort, c’est  la monnaie unique, avec 16 pays.

Ma conviction est que la chute, aujourd’hui  inéluctable,  du second  étage entrainera celle du premier.

Certes il y aura des résistances.

Résistance sociologique de 50 000 fonctionnaires très bien payés dont ce système est la raison d ‘être.  Et autour d’eux, autant de lobbyistes, de juristes, de correspondants attitrés, de diplomates accrédités etc.

Il y a l’énorme problème des 500 000 pages de législation européenne déjà adoptée : que va-t-elle devenir ?

Mais imaginer que l’édifice bruxellois  pourrait résister en cas d’effondrement de la monnaie unique est une erreur.  Ce serait  oublier le caractère idéologique de la « construction européenne ». 

Quand je dis idéologique, je n’emploie pas ce mot au sens vague on l’emploie souvent, je l’emploi au sens précis  que lui ont  donné Hannah Arendt et d’autres critiques du marxisme : la politique menée par des idées simples, trop simples et donc fausses ; fausses et donc contre-nature, contre-productives ;  artificielles et donc périssables.

Si l’on prend l’exemple du communisme, ces idées trop simples,  c’était : « la propreté c’est  le vol » ; «  « la religion, c’est l’opium du peuple », « l’histoire du monde n’est  que l’histoire  de la lutte des classes ».

Que la propriété  soit le vol, c’est parfois vrai, peut-être même souvent, mais réduire  l’institution fondamentale de la propriété au vol, c’est simplifier outrageusement le réel. Reconstruire toute la société à partir d’idées aussi    simples, ce ne peut être que  catastrophique, comme l’a montré l’histoire du XXe siècle.

Pour l’Europe de Bruxelles, ces idées trop simples, ce sont : « les nations sont dépassées » ;  « les nations sont causes de guerre », elles sont un mal.

C’est  évidemment une illusion de penser que les nations sont dépassées. « Je vois, dit une fois Charles de Gaulle,  l’Europe comme un ensemble de nations indestructibles. A quelle profondeur d’illusions ou de parti pris faudrait il plonger pour croire que les nations européennes forgées au cours des siècles par des efforts ou des douleurs sans nombre, ayant chacune sa géographie et  son histoire, sa langue, ses traditions, ses institutions, pourraient cesser d’être elles-mêmes et n’en former qu’un seule ? » 

L’idéologie a d’autres  caractères.

Un de plus importants est le sens de l’histoire : il fait partie de la croyance idéologique de penser qu’elle doit toujours « aller de l’avant ». Comme la bicyclette, l’idéologie est en équilibre instable et s’effondre si elle arrête d’avancer. Rappelez-vous ce qu’on disait dans le débat sur le référendum européen : si le non l’emporte, c’est toute l’entreprise qui capotera. 

Cela est lié au caractère contre nature de l’idéologie : elle prétend refaire le monde, fonder une ère nouvelle, réaliser une transformation prométhéenne de l’humanité, à tout le moins de l’Europe. Elle vise à surmonter la nature et ce travail est sans fin. Une telle entreprise ne prend son sens que si elle va toujours de l’avant ;

Si advient un recul, c’est le désarroi, la perte de légitimité, le délitement, l’effondrement, comme on l’a vu dans le cas du monde soviétique à partir de 1986.

De cela, les dirigeants européen  qui s’efforcent, de plan de sauvetage en plan de rigueur, de colmater la brèche de la crise grecque sont parfaitement conscients.

Mais comme ils sont enfermés dans leur horizon, qu’ils ne voient aucune issue alternative à la construction européenne telle qu’ils la connaissent,  ils ne peuvent que gagner du temps.

L’Europe de Bruxelles, ne nous y trompons pas, est entrée dans une phase d’acharnement thérapeutique.

Est-il nécessaire de dire que cela ne durera qu’un temps et  que la fin viendra tôt ou tard.

Cette fin, faut-il la déplorer, s’en alarmer ?

A vrai dire, qu’on s’en réjouisse ou qu’on la déplore, ça ne changera rien. Cette fin viendra de toutes les manières.

Mais loin de nous affliger, une telle perspective doit au contraire nous réjouir. Elle doit nous aider à prendre conscience du fait que la mécanique européenne est nuisible, non seulement à la France mais même à l’Europe.

Qu’est-ce en effet que l’Europe aujourd’hui ? L’Europe, c’est :

-        Une récession démographique (à l’exception de la France, et encore) devant laquelle la Commission de Bruxelles n’a rien d’autre à proposer que  plus d’immigration.

-        Une agriculture dans un profond désarroi depuis que  Bruxelles s’est engagée devant l’OMC  à démanteler  la PAC.

-        Une industrie en voie d’extinction  par le fait des délocalisations.

-        des services publics en voie de démantèlement au nom du dogme de la concurrence et de la privatisation.

-        des flux migratoires encore plus mal contrôlés depuis l’entrée en vigueur du traité d’Amsterdam de 1996,  qui en fait une compétence communautaire ;

-        Un effort de défense le plus faible du monde et en diminution alors qu’il augmente dans  tout le  reste de la planète.

-        Une diplomatie de plus en plus inféodée à celle des Etats-Unis.

-        Et naturellement, le doute sur les valeurs, que ce soit l’héritage chrétien ou celui  des  Lumières. Le refus du préfet de police d’autoriser hier l’apéritif républicain de la Goutte d’Or, par crainte des réactions communautaires, est à cet égard significatif.

Les gnomes de Bruxelles sont les grands prêtres, les liturges du déclin  européen sur à peu près tous les plans.

C’est pourquoi, je n’hésite pas à le dire,  cet exondement de l’édifice européen, quand il viendra,  ce sera a pour la France une libération et c’est pourquoi nous avons choisi ce jour emblématique du 18 juin pour en parler.

Le 18 juin 1940 est d’ailleurs un symbole de liberté non seulement pour la France mais pour toute l’Europe : un ami allemand, magistrat à Düsseldorf, a tenu ce matin à m’envoyer un message de sympathie à l’occasion de ce grand jour dont nous fêtons aujourd’hui le 70e anniversaire.

Mais il ne faut pas se voiler la face.

A toute les époques, la fin des empires  a signifié l’anarchie,  la déliquescence,  parfois la guerre civile:   l’exemple de l’URSS, de la Yougoslavie sont là pour nous le rappeler, j’espère que nous n’aurons pas bientôt celui de la Belgique, ou de l’Europe.

 L’Europe qui a fait la leçon  au reste du monde et voulu l’impressionner par une expérience radicalement nouvelle de dépassement des nations (sans équivalent sur aucun autre continent), le jour de l’  échec,  se couvrira de ridicule ; mais qu’importe. Ce sera pour elle l’occasion d’un nouveau départ.

C’est pourquoi  le minimum  que nous devons faire pour préparer cet événement, c’est d’ores et déjà, de réfléchir à une solution alternative ; c’est la grande originalité de  ce colloque : il ‘na pas d’abord un aspect déploratoire ou dénonciatoire mais,   je l’espère, prémonitoire et en tous les cas prospectif. Je tiens à remercier à ce sujet Michel Robatel, sans qui ce colloque n’aurait pas eu lieu,  d’avoir proposé qu’il en soit ainsi.

Et ce colloque se passe à  la Sorbonne, un lieu emblématique de notre culture.

A travers lui, nous voulons prendre date.

Nous ne le faisons pas en pensant seulement à la France  car la France à une responsabilité vis-à-vis de l’Europe et du monde.

Nous ne sommes d’ailleurs pas contre l’Europe mais seulement contre la machinerie bureaucratique  et supranationale de Bruxelles. Il suffit en effet de regarder une carte pour voir que l’Europe, ce bout d’Asie morcelé et dentelé, mais riche de ses diversités, a malgré tout un destin commun.

Mais la nouvelle Europe que nous voulons construire devra reposer sur les réalités et non sur un mythe.

Cette réalité, ce sont les Etats souverains, pas une utopie supranationale.

Ce sont aussi des intérêts réels et non idéologiques : l’important, ce n’est pas de   « sauver l’euro » mais de sauver notre agriculture, notre  industrie, de résorber  le chômage, de préserver l’équilibre social.

Nous verrons dans le courant du colloque si un instrument de ce projet ne pourrait être, au lieu d’une monnaie unique forcément artificielle, une monnaie commune respectueuse des diversités.

Notre conviction, en définitive, celle qui sous-tend cette rencontre, c’est que la liberté de la  France, comme ce fut le cas en 1945, c’est aussi la liberté de l'Europe.  Et le redressement de la France, ce sera aussi le redressement de l’Europe.

Le  grand problème d’aujourd’hui  n’est pas d’abattre l’édifice européen : il s’effondrera de lui-même. Le vrai  problème, c’est que,  dans le séisme que ce changement majeur impliquera,   il y ait des gens qui gardent la tête assez froide pour proposer des solutions réalistes, pour être des  points de repère.

Notre conviction, c’est que la France va continuer , contre les utopies, contre ce que le général de Gaulle appelait les « chimères », contre les menaces, contre l’esprit de déclin, contre la haine de soi , parce que la France est nécessaire à l’Europe et parce que l’Europe  est nécessaire au monde.

Merci de votre attention.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:33

 

 

 

 

Par un singulier paradoxe, c’est dans une période où ses effectifs déclinaient à grande vitesse que l’agriculture a été amenée à jouer un rôle essentiel dans le démarrage du Marché commun, ancêtre de l’Union européenne  telle que nous la connaissons aujourd’hui, au point de représenter pendant plusieurs dizaines d’année la principale des politiques communes.

La CECA, inspirée par une  obsolète « priorité à l’industrie lourde » s’est assez vite vidée  de sa substance. L’échec politique de la CED et technique de l’Euratom ne laissait en place que le Marché commun instauré par traité de Rome (1957). Son volet industriel instaurait une suppression progressive des droits de douane intracommunautaires qui eut lieu en dix ans, sans nécessiter un vrai budget. Son volet agricole prévoyait  une  harmonisation des politiques de soutien à l’agriculture qui ne fut acquise  que parce que le général de Gaulle força  la main de ses partenaires. Ces derniers, en effet,  à peine signé le traité de Rome, furent soumis à de fortes pressions américaines pour que la politique  agricole commune (PAC), dont un des effets devait être la préférence communautaire et donc la réduction de leurs exportations en Europe, ne soit pas mis   en œuvre. Cette politique  supposait un budget consistant, à la mesure du poids des interventions publiques préexistantes. Ce fut au départ plus de 90 % du budget européen ; c’est encore près de 30 %.

Pendant des siècles, malgré l’illustre précédent du patriarche Joseph, l’agriculture s’était passée d’interventions publiques,  car les paysans, peu endettés et vivant largement en autarcie, supportaient bon an ml an, comme on dit,  les variations des cours  qu’entraînaient les  variations climatiques. La seule intervention publique était la protection douanière, élevée dans toute l’Europe, sauf au Royaume-Uni, au XIXe siècle.  

La crise agricole, qui précéda  la grande dépression de 1929 et la suivit, sensibilisa  les pays riches au fait qu’il était de plus en plus difficile à un monde agricole  qui commençait à s’intégrer à l’économie monétaire, à investir et à s’endetter, de supporter les variations erratiques de prix. L’agriculture est en effet le seul secteur qui soit à la fois en bout de chaîne et très dispersé – et donc pas en mesure de répercuter en amont ou en aval ces variations ou de les contrôler par de grands monopoles ; paradoxalement, elle est, hors intervention,   le seul marché « pur et parfait » d’une économie avancée, dans ce que celui-ci a d’inhumain !   L’Agricultural adjustment act (AAA) de Roosevelt (1934)   fut suivi par la création en France de l’ONIC (Office national   des céréales, 1936). En 1956, tous les pays d’Europe, sauf la Grande-Bretagne, acquise au libéralisme, avaient des systèmes d’encadrement des marchés agricoles, le plus protecteur étant celui de l’Allemagne. Hors du marché commun, les Etats-Unis, le Japon, la Suisse, les premiers un peu moins, les deux autres beaucoup plus que l’Europe des Six, soutenaient leur agriculture. Cette solidarité publique envers le   monde agricole  était  rendue à la fois nécessaire et possible par un développement déjà avancé. Le reste du monde ne put   guère se le permettre, jusqu’à ce que,  par les Accords de Lomé (1975),   la Communauté européenne ait mis    en place, de manière beaucoup plus légère,  un système analogue pour les anciennes colonies.

La  fusion de ces systèmes de protection dans un marché commun entouré d’une barrière extérieure commune   se traduisit par une amélioration de la protection en France et un léger affaiblissement en Allemagne. Mais,  de même que la France devait acheter davantage allemand en matière industrielle, l’Allemagne avait promis, en compensation,   d’acheter davantage français en matière alimentaire  pour le plus grand bénéfice notre agriculture. Elle  obtint en 1969 que la réévaluation du mark n’ait pas d’incidences sur sa compétitivité grâce aux « montants compensatoires »  qui lui permirent de subventionner ses exportations.  Il était alors acquis que, compte tenu de sa spécificité, le secteur agricole serait tenu en dehors des négociations du GATT tendant à supprimer  les frontières douanières dans le monde.

Au prix de négociations annuelles aussi épuisantes que rituelles    (les fameux « marathons agricoles »), sur le niveau de prix et donc des protections,  et de l’apparition d’excédents réguliers, effet  logique de prix maintenus au-dessus de l’équilibre du  marché, ce système marcha tant bien que mal pendant trente ans. Il assura l’autosuffisance         alimentaire de l’Europe,   une  modernisation rapide de l’agriculture, en même temps qu’une décrue en douceur des effectifs agricoles.  Malgré les craintes qui s’étaient exprimées, il supporta l’épreuve des différentes vagues d’élargissement.

Les Etats-Unis,  qui, face à un bloc d’Européens alors cohérent, avaient du accepter ce système,  n’avaient cependant pas désarmé, même si, en dépit des apparences, ils aidaient déjà leur agriculture, en rapportant cette aide au nombre d’exploitations, davantage que l’Europe.  De coup de boutoir en coup de boutoir, ils obtinrent de Mitterrand en 1984 un accord de principe pour que l’agriculture soit  incluse dans le prochain cycle de négociations du GATT, l’ « Uruguay Round ». C’est sous le gouvernement Chirac, en 1986, que s’engagea la négociation.

 

La révolution de 1992-1993

 

Elle aboutit  à deux décisions fondamentales qui bouleversèrent profondément la politique agricole commune et l’économie agricole en Europe et particulièrement en France.

La première fut la réforme de la politique agricole commune que le gouvernement  imposa aux agriculteurs en 1972. Elle partait du présupposé que le système américain d’aide qui laissait, au moins en apparence, libre le jeu des prix mais versait ensuite des subventions directes aux agriculteurs (deficiency payments) était meilleur que le système européen qui maintenait des prix relativement rémunérateurs grâce à un système de prélèvement à l’import / restitutions à l’export,  à partir d’un prix intérieur fixé à l’avance,  mais ne laissait guère de chances aux concurrents extérieurs. On décida donc alors, au motif de prendre les devants avant de subir les foudres du GATT (étrange méthode de négociation que de faire les concessions à l’avance !) de basculer dans un système de type américain.

Ses inconvénients  étaient multiples :   d’abord il coûtait  beaucoup plus cher aux finances publiques, l’aide à l’agriculture étant auparavant payée de manière insensible par le consommateur. La baisse des prix qui devait s’ensuivre ne profita qu’aux intermédiaires.

Il entraina surtout une disqualification et une démoralisation du monde agricole, dont les    rangs s’étaient en 1992 déjà largement éclaircis. De travailleurs  normaux, vivant d’une production vendue à des prix rémunérateurs, ils vécurent de plus en plus de subventions, à la fois impopulaires dans l’opinion et dégradantes à leur propres yeux.

Le nouveau système ne désarma d’ailleurs nullement les Etats-Unis qui continuèrent à faire pression et obtinrent de l’Europe , par l’accord de Blair House (1993), inclus dans les Accords de Casablanca de 1995,  l’engagement à  un allègement à terme de la PAC et , de fait, à la réouverture du marché européen et surtout des marchés tiers  à leurs produits: limites absolues   et en diminution chaque année des subventions  à l’exportation, ouverture du marché  du lait , jusque là bloqué par les quotas laitiers, généralisation des droits de douane ( en lieu et place des systèmes plus protecteurs)  et réduction progressive de ces droits . Que le grand commis européen  chargé du suivi  de ces négociations de 1986 à 1994, puis de leur mise en œuvre entre 1999 et 2005, Pascal Lamy, ait été un adepte forcené du libre-échange, et soit devenu sans transition en 2005 directeur général de l’OMC ( nouveau nom du GATT) montre qu’il avait bien mérité de sa nouvelle patrie.

La crise agricole de 2009, qui a vu les revenus agricoles diminuer de plus de 56 % (baisse sans équivalent dans aucune profession) se situe à l’extrémité de ces courbes. Les accords de Casablanca, aux effets d’abord insensibles,  se sont appliqués  peu à peu, laissant des secteurs entiers de plus en plus à découvert. Pour la France et d’autres pays, l’évolution différentielle des prix des facteurs de production  au sein de la zone euro  a progressivement  accru, en matière agricole comme en d’autres,  l’avantage compétitif de l’Allemagne qui, aujourd’hui nous taille des croupières même sur ce qui était autrefois notre chasse gardée.  Le développent de marchés à terme mondialisés, qui se prêtent à la spéculation, a eu un rôle non pas stabilisant comme la théorie le voudrait,  mais  au contraire, le plus souvent, déstabilisant.

La commission de Bruxelles a lancé dans la nature en 2009 un mémorandum prévoyant  de réduire encore la part de l’agriculture dans le  budget européen pour consacrer les sommes libérées à d’autres choses (recherche, santé etc.). Le ministre français actuel,   est persuadé, à la différence d’une grande partie de son entourage, que le secteur agricole ne saurait survire sans le  maintien d’une régulation des marchés et donc d’une  PAC forte. Il  tente de résister à la commission, mais la partie de bras de fer engagée ne sera pas facile. D’autant que ce n’est pas seulement la commission  de Bruxelles qui est acquise au libéralisme mais la plus grand partie de l’establishment français : Inspection des finances, INRA, think tanks spécialisées etc. Les réformes de 1992-1993 ne seraient pas passées si facilement si le même establishment ne les avait depuis de nombreuses années appelées de ses vœux. 

Aujourd’hui, l’enjeu est rien de moins que le maintien de quelques dizaines de milliers d’exploitations sur le territoire français  (soit entre 0 et 3 par commune en moyenne)  ou une industrialisation erratique du secteur à la brésilienne qui serait la mort du monde rural français, déjà en catalepsie. A terme : compte tenu des différentiels de coûts de production, une délocalisation massive  que l’agriculture a jusqu’ici évitée (déjà la Chine s’apprête à envahir  le monde de se pommes)  et  qui ferait perdre à notre continent son autonomie alimentaire.

Nul ne peut prédire ce que sera  le devenir de la construction européenne dans son ensemble : longtemps, l’agriculture fut son principal pilier ; il ne l’est plus ; le traité de Maastricht est venu à point nommé en 1992, la même année que la réforme de la PAC,   substituer l’enjeu monétaire à l’enjeu agricole. On en mesure aujourd’hui la fragilité. On ne saurait néanmoins mettre en doute que l’agriculture est un domaine spécial qui nécessite, si on veut traiter avec un minimum d’humanité les producteurs qui s’y  sont engagés, une organisation des marchés. Cette organisation fut considérée comme un progrès à partir de années trente. La tenir pour un archaïsme   75 ans après,  alors que rien de fondamental n’a changé dans les lois de l’économie agricole, est absurde. Les libéraux se félicitent par exemple que le prix de la banane au consommateur (les produits tropicaux  sont entraînés par le même vent de libéralisme) baisse  de 1 € à 0,5 € : est-ce là un grand progrès si c’est au prix de la ruine de nos DOM   ? Mais il faudrait  que ceux qui ont à défendre les régulations sachent expliquer  pourquoi elles sont nécessaires et, pour cela, qu’ils en soient eux mêmes convaincus, ce qui n’est pas le cas de grand monde, à Bruxelles et même à Paris.

Le mieux serait sans doute de revenir à une régulation par les prix,  beaucoup plus respectueuse à  la fois des  agriculteurs et des contribuables. Mais elle suppose le retour à un certain protectionnisme – dont les Etats-Unis eux-mêmes donnent l’exemple en matière de coton. Elle ne saurait se faire que dans l’ensemble de l’Europe : elle suppose au minimum  un accord  avec l’Allemagne. Elle pourrait être gérée par une agence spécialisée, du type de celle qu’a décrit M.Robatel.

Faute d’un tel retour, il faut se souvenir qu’une régulation par les subventions se prête  mieux à une renationalisation que la régulation par les prix. L’Allemagne, qui a longtemps eu dans le Sud une agriculture peu compétitive, ne s’est jamais privée   d’apporter des aides au-delà de la PAC. Cela  suppose évidement que les chiens de garde de la libre concurrence  de Bruxelles et de Luxembourg soient une fois pour toutes muselés. La France a longtemps  tiré un bénéfice net de la politique agricole commune et donc de l’Europe ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas : elle est contributeur net ; la renationalisation partielle de la PAC ne devrait donc pas lui poser    de problèmes.   

Là encore la vraie question, ce n’est pas, comme le voudraient les idéologues,  la question philosophique ou institutionnelle : libre-échange ou protection, national ou supranational ; il ne s’agit là que de moyens.   La  vraie question : voulons nous qu’il y ait  encore dans les campagnes d’Europe, au si riche  héritage d’humanisation, et de « culture » à tous les sens  du terme, quelque chose comme une profession agricole ?

 

 

Roland HUREAUX

Ancien conseiller technique à la DATAR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 16:09

 

 

SORTIR DE LA LOGIQUE DES TRAITES DE WESTPHALIE

 

 

Même si la démographie est  déterminante en dernière instance, la question du Proche -Orient est d’abord  un contentieux territorial puisque deux peuples y  sont en concurrence pour le même territoire, exigu.

Que ce contentieux ne puisse se terminer raisonnablement que par  un compromis  va de soi.

Cela est pourtant récusé par les extrémistes des deux camps. Ceux du camp palestinien  peuvent être aisément contenus – et le sont effectivement aujourd’hui – par le rapport de force.  Même si, pour des raisons de principe, ils ne souhaitent se rallier à aucune proposition raisonnable de partage (1), il est possible qu’ils consentent de fait à une solution unilatérale qui respecte  leur dignité.

 

Entre Josué et les Juges

 

Les extrémistes juifs visent le grand Israël (Eretz Israël), en tous les cas l’annexion de la Cisjordanie. C’est ce qui justifie leur  politique de colonisation obstinée.  Ils font ouvertement leur le programme assigné à  Moïse et Josué : « Tout lieu que foulera  la plante de vos pieds, je vous le donne comme je l’ai déclaré à Moïse. Depuis le désert et le Liban jusqu’au grand fleuve, l’Euphrate et jusqu’à la grande mer, vers le soleil couchant, tel sera votre territoire. Personne, tout le temps de ta vie ne pourra te résister »  (Js  1, 3- 5).

Ils semblent en revanche ignorer  cet autre passage, tiré  du Livre des Juges : « La colère de Dieu s’enflamma alors contre Israël et il dit « Puisque ce peuple a transgressé l’alliance que j’avais prescrite à ses pères et qu’il n’a pas écouté ma voix, désormais je ne chasserai plus devant lui aucune des nations que Josué  a laissé subsister quand il est mort, afin de mettre par elles Israël à l’épreuve , pour voir s’il suivra ou non les chemins de Yahvé comme les ont suivis ses  pères . » C’est pourquoi Yahvé  a laissé subsister ces nations, il ne s’est point hâté de les chasser et ne les a pas livrées aux mains de Josué » (Juges,  2 20-23).

Parmi les juifs qui se veulent les plus  orthodoxes, les uns rêvent du Grand Israël, les autres, à l’inverse,  récusent le projet sioniste parce que le peuple juif n’en serait pas digne. Entre ces deux positions extrêmes, il  y a peut-être place pour la voie médiane suggérée par les Juges !  De fait, à aucun moment de l’histoire antique, le peuple d’Israël n’a  occupé toute la terre de Palestine. Même à son apogée, le  roi Salomon, s’il  exerça,  d’après  la Bible,  son hégémonie sur toute la région, n’en évacua  pas tous  les peuples non-juifs.

Si le compromis est nécessaire, faut-il qu’il prenne  partout la forme classique du partage signifié par une frontière  au sens classique du terme ? Ce n’est pas sûr.

 

Renoncer aux schémas  simples

 

Ce rapport univoque entre  une entité politique et un territoire est une simplification issue de la modernité. Le Moyen Age occidental connaissait des situations plus complexes : ainsi les terres qui sont  actuellement  celles des Landes  étaient gouvernées par le seigneur d’Albret    qui était pratiquement  indépendant. Mais ce seigneur rendait hommage    au roi d’Angleterre en tant que celui-ci avait hérité du duché d’Aquitaine et le roi d’Angleterre était à ce titre, mais à ce titre seulement,  vassal du roi de France. Une ville comme Mont-de-Marsan  ressortissait ainsi à trois formes de souveraineté superposées, ce qui lui permettait d’ailleurs de conserver une large autonomie.

La terre dite sainte a une histoire trop riche, une géographie trop complexe pour se prêter à des schémas simples comme ceux  que, depuis les traités de Westphalie,  le droit international moderne a imposés. Il sera difficile de trouver  les compromis nécessaires  si    on ne s’écarte pas d’une rationalité univoque.

C’est ainsi que les Juifs pourraient être reconnus comme souverains éminents  de Jérusalem  mais, afin de sauver la face des Palestiniens et plus largement du monde musulman attaché au symbole d’Al Qods,  il faut permette à l’Autorité palestinienne de garder un pied  qui soit plus que symbolique à Jérusalem, pas nécessairement dans la vieille ville. Là aussi, il faut revenir au précédent biblique : « Les fils de Juda ne purent chasser les Jébuséens qui habitaient Jérusalem ; aussi les Jébuséens habitent-ils encore aujourd’hui Jérusalem  auprès des fils de Juda » (Josué  15 63).  Une sorte de bail emphytéotique  ou de concession pourrait régler le sort des autres confessions, notamment chrétiennes,  présentes à Jérusalem. Plus qu’un statut international, qui risque d’ être dépassé, c’est vers ce genre de compromis complexe – et nécessairement ambigu -  qu’il faut s’orienter.  C’est le  même genre de compromis qui a permis à  Rome, après soixante ans de contentieux,  d’être la capitale à la  fois du Royaume d’Italie  et d’un Etat du Vatican soucieux de  disposer d’un territoire symbolique.

La droite  israélienne a  certes   de bonnes  raisons de  ne pas croire à la possibilité d’un accord en bonne et due forme. Il se peut que la solution, si solution il y a, résulte d’une prise de position unilatérale d’Israël. Mais l’unilatéralisme est une chose, l’humiliation de la partie adverse en est une autre.  Il y a dans ce genre d’affaires, par un minimum d’équité, moyen d’obtenir un accord de fait d’un adversaire qui, pour ne pas perdre la face ou se déjuger, ne voudra pas le reconnaître en droit. 

C’est pour cette  raison qu’il est essentiel que, sous une forme ou sous une autre, la partie palestinienne  conserve un pied  à Jérusalem. Pour  la même raison, il importe  que l’équilibre territorial de 1967 soit globalement préservé.

La logique qui a conduit  à la construction du mur a assurément un aspect déplaisant,  mais, tous les parents le savent,  quand des enfants se querellent, il faut les séparer.  On peut même penser que ce qui rend la situation aussi insupportable aux Palestiniens est que cette logique de séparation ne soit pas poussée jusqu’au bout, que des milliers de Palestiniens soient obligés de  passer chaque jour des contrôles longs et  humiliants pour gagner leur vie. Si la frontière était vraiment  fermée, les Palestiniens,  avec l’aide internationale nécessaire,  seraient contraints de  s’auto-suffire, ce qui serait plus conforme à leur  dignité.

Mais ce qu’il faut le plus déplorer est que le   mur ne suive pas la ligne de démarcation d’avant  1967, à tout le moins hors de Jérusalem. Bien que sans  valeur en droit international, cette  ligne de démarcation avait fini par entrer dans les habitudes  au point de revêtir, de fait,  un caractère normatif. Or la voilà déstabilisée, au moment où elle commençait à être  admise !

Même  si la muraille a consacré, pour partie,  le grignotage   du  territoire cisjordanien par les colons, il eut mieux valu, pour sauver la face des Palestiniens,  maintenir une surface égale en leur  trouvant des compensations, dans le   Néguev ou ailleurs  (sachant qu’avec les techniques israéliennes et l’aide internationale, il est possible de transformer aujourd’hui    n’importe quel coin du désert en jardin d’Eden). C’est ce que,  paraît-il,  Rabin proposa à Arafat : même si cette proposition ne fut pas acceptée sur le moment (comment exiger du chef palestinien une renonciation ouverte à Jérusalem ?), un compromis de ce genre demeure  la seule issue. 

 

Roland HUREAUX

 

 

1.      Les plus radicaux des Palestiniens proclament  le  droit au retour des descendants de tous les Arabes chassés en 1948 . Mais si l’on considère que ceux qui sont en Occident et une partie de ceux qui sont au Proche-Orient (notamment dans le Golfe persique ) ne veulent pas revenir et que  2,5 millions se trouvent déjà en Jordanie, royaume qui se dit   palestinien , la revendication ne porte en définitive que sur environ 1,5 millions de personnes.

 

 

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