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Roland HUREAUX

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:34

 

Par un singulier paradoxe, c’est dans une période où ses effectifs déclinaient à grande vitesse que l’agriculture a été amenée à jouer un rôle essentiel dans le démarrage du Marché commun, ancêtre de l’Union européenne  telle que nous la connaissons aujourd’hui, au point de représenter pendant plusieurs dizaines d’année la principale des politiques communes.

La CECA, inspirée par une  obsolète « priorité à l’industrie lourde » s’est assez vite vidée  de sa substance. L’échec politique de la CED et technique de l’Euratom ne laissait en place que le Marché commun instauré par traité de Rome (1957). Son volet industriel instaurait une suppression progressive des droits de douane intracommunautaires qui eut lieu en dix ans, sans nécessiter un vrai budget. Son volet agricole prévoyait  une  harmonisation des politiques de soutien à l’agriculture qui ne fut acquise  que parce que le général de Gaulle força  la main de ses partenaires. Ces derniers, en effet,  à peine signé le traité de Rome, furent soumis à de fortes pressions américaines pour que la politique  agricole commune (PAC), dont un des effets devait être la préférence communautaire et donc la réduction de leurs exportations en Europe, ne soit pas mis   en œuvre. Cette politique  supposait un budget consistant, à la mesure du poids des interventions publiques préexistantes. Ce fut au départ plus de 90 % du budget européen ; c’est encore près de 30 %.

Pendant des siècles, malgré l’illustre précédent du patriarche Joseph, l’agriculture s’était passée d’interventions publiques,  car les paysans, peu endettés et vivant largement en autarcie, supportaient bon an ml an, comme on dit,  les variations des cours  qu’entraînaient les  variations climatiques. La seule intervention publique était la protection douanière, élevée dans toute l’Europe, sauf au Royaume-Uni, au XIXe siècle.  

La crise agricole, qui précéda  la grande dépression de 1929 et la suivit, sensibilisa  les pays riches au fait qu’il était de plus en plus difficile à un monde agricole  qui commençait à s’intégrer à l’économie monétaire, à investir et à s’endetter, de supporter les variations erratiques de prix. L’agriculture est en effet le seul secteur qui soit à la fois en bout de chaîne et très dispersé – et donc pas en mesure de répercuter en amont ou en aval ces variations ou de les contrôler par de grands monopoles ; paradoxalement, elle est, hors intervention,   le seul marché « pur et parfait » d’une économie avancée, dans ce que celui-ci a d’inhumain !   L’Agricultural adjustment act (AAA) de Roosevelt (1934)   fut suivi par la création en France de l’ONIC (Office national   des céréales, 1936). En 1956, tous les pays d’Europe, sauf la Grande-Bretagne, acquise au libéralisme, avaient des systèmes d’encadrement des marchés agricoles, le plus protecteur étant celui de l’Allemagne. Hors du marché commun, les Etats-Unis, le Japon, la Suisse, les premiers un peu moins, les deux autres beaucoup plus que l’Europe des Six, soutenaient leur agriculture. Cette solidarité publique envers le   monde agricole  était  rendue à la fois nécessaire et possible par un développement déjà avancé. Le reste du monde ne put   guère se le permettre, jusqu’à ce que,  par les Accords de Lomé (1975),   la Communauté européenne ait mis    en place, de manière beaucoup plus légère,  un système analogue pour les anciennes colonies.

La  fusion de ces systèmes de protection dans un marché commun entouré d’une barrière extérieure commune   se traduisit par une amélioration de la protection en France et un léger affaiblissement en Allemagne. Mais,  de même que la France devait acheter davantage allemand en matière industrielle, l’Allemagne avait promis, en compensation,   d’acheter davantage français en matière alimentaire  pour le plus grand bénéfice notre agriculture. Elle  obtint en 1969 que la réévaluation du mark n’ait pas d’incidences sur sa compétitivité grâce aux « montants compensatoires »  qui lui permirent de subventionner ses exportations.  Il était alors acquis que, compte tenu de sa spécificité, le secteur agricole serait tenu en dehors des négociations du GATT tendant à supprimer  les frontières douanières dans le monde.

Au prix de négociations annuelles aussi épuisantes que rituelles    (les fameux « marathons agricoles »), sur le niveau de prix et donc des protections,  et de l’apparition d’excédents réguliers, effet  logique de prix maintenus au-dessus de l’équilibre du  marché, ce système marcha tant bien que mal pendant trente ans. Il assura l’autosuffisance         alimentaire de l’Europe,   une  modernisation rapide de l’agriculture, en même temps qu’une décrue en douceur des effectifs agricoles.  Malgré les craintes qui s’étaient exprimées, il supporta l’épreuve des différentes vagues d’élargissement.

Les Etats-Unis,  qui, face à un bloc d’Européens alors cohérent, avaient du accepter ce système,  n’avaient cependant pas désarmé, même si, en dépit des apparences, ils aidaient déjà leur agriculture, en rapportant cette aide au nombre d’exploitations, davantage que l’Europe.  De coup de boutoir en coup de boutoir, ils obtinrent de Mitterrand en 1984 un accord de principe pour que l’agriculture soit  incluse dans le prochain cycle de négociations du GATT, l’ « Uruguay Round ». C’est sous le gouvernement Chirac, en 1986, que s’engagea la négociation.

 

La révolution de 1992-1993

 

Elle aboutit  à deux décisions fondamentales qui bouleversèrent profondément la politique agricole commune et l’économie agricole en Europe et particulièrement en France.

La première fut la réforme de la politique agricole commune que le gouvernement  imposa aux agriculteurs en 1972. Elle partait du présupposé que le système américain d’aide qui laissait, au moins en apparence, libre le jeu des prix mais versait ensuite des subventions directes aux agriculteurs (deficiency payments) était meilleur que le système européen qui maintenait des prix relativement rémunérateurs grâce à un système de prélèvement à l’import / restitutions à l’export,  à partir d’un prix intérieur fixé à l’avance,  mais ne laissait guère de chances aux concurrents extérieurs. On décida donc alors, au motif de prendre les devants avant de subir les foudres du GATT (étrange méthode de négociation que de faire les concessions à l’avance !) de basculer dans un système de type américain.

Ses inconvénients  étaient multiples :   d’abord il coûtait  beaucoup plus cher aux finances publiques, l’aide à l’agriculture étant auparavant payée de manière insensible par le consommateur. La baisse des prix qui devait s’ensuivre ne profita qu’aux intermédiaires.

Il entraina surtout une disqualification et une démoralisation du monde agricole, dont les    rangs s’étaient en 1992 déjà largement éclaircis. De travailleurs  normaux, vivant d’une production vendue à des prix rémunérateurs, ils vécurent de plus en plus de subventions, à la fois impopulaires dans l’opinion et dégradantes à leur propres yeux.

Le nouveau système ne désarma d’ailleurs nullement les Etats-Unis qui continuèrent à faire pression et obtinrent de l’Europe , par l’accord de Blair House (1993), inclus dans les Accords de Casablanca de 1995,  l’engagement à  un allègement à terme de la PAC et , de fait, à la réouverture du marché européen et surtout des marchés tiers  à leurs produits: limites absolues   et en diminution chaque année des subventions  à l’exportation, ouverture du marché  du lait , jusque là bloqué par les quotas laitiers, généralisation des droits de douane ( en lieu et place des systèmes plus protecteurs)  et réduction progressive de ces droits . Que le grand commis européen  chargé du suivi  de ces négociations de 1986 à 1994, puis de leur mise en œuvre entre 1999 et 2005, Pascal Lamy, ait été un adepte forcené du libre-échange, et soit devenu sans transition en 2005 directeur général de l’OMC ( nouveau nom du GATT) montre qu’il avait bien mérité de sa nouvelle patrie.

La crise agricole de 2009, qui a vu les revenus agricoles diminuer de plus de 56 % (baisse sans équivalent dans aucune profession) se situe à l’extrémité de ces courbes. Les accords de Casablanca, aux effets d’abord insensibles,  se sont appliqués  peu à peu, laissant des secteurs entiers de plus en plus à découvert. Pour la France et d’autres pays, l’évolution différentielle des prix des facteurs de production  au sein de la zone euro  a progressivement  accru, en matière agricole comme en d’autres,  l’avantage compétitif de l’Allemagne qui, aujourd’hui nous taille des croupières même sur ce qui était autrefois notre chasse gardée.  Le développent de marchés à terme mondialisés, qui se prêtent à la spéculation, a eu un rôle non pas stabilisant comme la théorie le voudrait,  mais  au contraire, le plus souvent, déstabilisant.

La commission de Bruxelles a lancé dans la nature en 2009 un mémorandum prévoyant  de réduire encore la part de l’agriculture dans le  budget européen pour consacrer les sommes libérées à d’autres choses (recherche, santé etc.). Le ministre français actuel,   est persuadé, à la différence d’une grande partie de son entourage, que le secteur agricole ne saurait survire sans le  maintien d’une régulation des marchés et donc d’une  PAC forte. Il  tente de résister à la commission, mais la partie de bras de fer engagée ne sera pas facile. D’autant que ce n’est pas seulement la commission  de Bruxelles qui est acquise au libéralisme mais la plus grand partie de l’establishment français : Inspection des finances, INRA, think tanks spécialisées etc. Les réformes de 1992-1993 ne seraient pas passées si facilement si le même establishment ne les avait depuis de nombreuses années appelées de ses vœux. 

Aujourd’hui, l’enjeu est rien de moins que le maintien de quelques dizaines de milliers d’exploitations sur le territoire français  (soit entre 0 et 3 par commune en moyenne)  ou une industrialisation erratique du secteur à la brésilienne qui serait la mort du monde rural français, déjà en catalepsie. A terme : compte tenu des différentiels de coûts de production, une délocalisation massive  que l’agriculture a jusqu’ici évitée (déjà la Chine s’apprête à envahir  le monde de se pommes)  et  qui ferait perdre à notre continent son autonomie alimentaire.

Nul ne peut prédire ce que sera  le devenir de la construction européenne dans son ensemble : longtemps, l’agriculture fut son principal pilier ; il ne l’est plus ; le traité de Maastricht est venu à point nommé en 1992, la même année que la réforme de la PAC,   substituer l’enjeu monétaire à l’enjeu agricole. On en mesure aujourd’hui la fragilité. On ne saurait néanmoins mettre en doute que l’agriculture est un domaine spécial qui nécessite, si on veut traiter avec un minimum d’humanité les producteurs qui s’y  sont engagés, une organisation des marchés. Cette organisation fut considérée comme un progrès à partir de années trente. La tenir pour un archaïsme   75 ans après,  alors que rien de fondamental n’a changé dans les lois de l’économie agricole, est absurde. Les libéraux se félicitent par exemple que le prix de la banane au consommateur (les produits tropicaux  sont entraînés par le même vent de libéralisme) baisse  de 1 € à 0,5 € : est-ce là un grand progrès si c’est au prix de la ruine de nos DOM   ? Mais il faudrait  que ceux qui ont à défendre les régulations sachent expliquer  pourquoi elles sont nécessaires et, pour cela, qu’ils en soient eux mêmes convaincus, ce qui n’est pas le cas de grand monde, à Bruxelles et même à Paris.

Le mieux serait sans doute de revenir à une régulation par les prix,  beaucoup plus respectueuse à  la fois des  agriculteurs et des contribuables. Mais elle suppose le retour à un certain protectionnisme – dont les Etats-Unis eux-mêmes donnent l’exemple en matière de coton. Elle ne saurait se faire que dans l’ensemble de l’Europe : elle suppose au minimum  un accord  avec l’Allemagne. Elle pourrait être gérée par une agence spécialisée, du type de celle qu’a décrit M.Robatel.

Faute d’un tel retour, il faut se souvenir qu’une régulation par les subventions se prête  mieux à une renationalisation que la régulation par les prix. L’Allemagne, qui a longtemps eu dans le Sud une agriculture peu compétitive, ne s’est jamais privée   d’apporter des aides au-delà de la PAC. Cela  suppose évidement que les chiens de garde de la libre concurrence  de Bruxelles et de Luxembourg soient une fois pour toutes muselés. La France a longtemps  tiré un bénéfice net de la politique agricole commune et donc de l’Europe ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas : elle est contributeur net ; la renationalisation partielle de la PAC ne devrait donc pas lui poser    de problèmes.   

Là encore la vraie question, ce n’est pas, comme le voudraient les idéologues,  la question philosophique ou institutionnelle : libre-échange ou protection, national ou supranational ; il ne s’agit là que de moyens.   La  vraie question : voulons nous qu’il y ait  encore dans les campagnes d’Europe, au si riche  héritage d’humanisation, et de « culture » à tous les sens  du terme, quelque chose comme une profession agricole ?

 

 

 

 

 

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:28

  

Article paru ans Marianne2

  

Comment ne pas s’étonner que le président de la République, qui passe pour un grand stratège, mette en chantier   dans une année  pré-électorale,  un sujet aussi  périlleux que la réforme fiscale ?

Sans doute,  ne sait-il pas que la difficulté de réformer  les contributions  fut à l’origine directe de la Révolution française ?

On peut sommairement diviser la population française, et même l’ensemble des sociétés occidentales aujourd’hui,  en trois segments :

-                    Au sommet de l’échelle Le 1% de revenus très  élevés, qui ont le plus souvent aussi la plus grande fortune ;   peut-être faudrait-il même réduire ce pourcentage  à    0,5 %.

-                    Au bas de l’  échelle, entre 10 et 15 % d’ « exclus » vivant  d’aides sociales (RSA,  CMU, Minimum vieillesse, allocations de chômage, AAH etc.) et  une frange de travailleurs  à temps partiel.

-                    Entre les deux, une vaste « classe moyenne » qui va du pharmacien  et du patron de PME à ce qu’on appelait autrefois la classe ouvrière : travailleurs au SMIC  ou un peu au-dessus du SMIC.

Cette catégorie centrale n’est assurément  pas entièrement homogène (il y a assurément une grande distance  entre    les commerçants  les plus prospères et les ouvriers  ou employés les plus modestes  ) . Mais  elle se définit  par le fait qu’elle  gagne sa vie en travaillant : le  petit patron a beau  avoir un  capital, il est d’abord  un travailleur, et par le fait  qu'elle paye des impôts et qu’elle a même le sentiment de  porter le poids de l’essentiel de la charge fiscale, alors que les deux autres catégories, dans des registres évidemment très différents, ne  vivent pas d’abord de leur travail . Même si  les dirigeants de grands groupes, les sportifs et les artistes,  les traders les plus doués,  qui appartiennent  au premier groupe,   travaillent, leurs revenus sont hors de proportion avec le travail qu’ils fournissent . Ils payent sans doute  beaucoup d’impôts mais, bien conseillés et quelquefois « délocalisés », il s’  en faut de beaucoup qu’ils subissent comme les classes moyennes supérieures le choc de la progressivité. Le cas de l’héritière Bettencourt imposée à 22 % de son revenu est significatif. Quant au troisième groupe, il ne travaille pas non plus, volontairement ou pas, et se trouve exonéré de la plupart des impôts  directs.    

Le  candidat Sarkozy a fait d’abord  campagne auprès du groupe central, « ceux qui se lèvent tôt » ; en répétant à satiété qu’il fallait « travailler plus pour gagner plus », il épousait entièrement  les valeurs de ce groupe : fierté du travail, hostilité à l’impôt, et à des degrés variables , hostilité aux abus de l’Etat providence, cela avec des nuances : l’hostilité  au « tout-social » va croissant à mesure qu’on descend vers le bas de l’échelle ;  elle atteint son maximum chez les « travailleurs pauvres » qui constatent presque tous qu’une situation d’assistance bien gérée rapporte autant ou plus que ce qu’ils gagnent en travaillant. Le milieu et le haut de la classe moyenne a moins ce souci, d’abord parce que sa situation est  plus confortable  et que la vie quotidienne ne lui offre pas tant  d’occasions de faire de comparaisons.

L’hostilité des classes moyennes à la première strate, qui devrait être grande, est largement amortie par la discrétion de celle-ci : les vrais riches, souvent très âgés, ne font en général pas de bruit. Cette hostilité ne s‘éveille qu’à l’annonce des salaires et des bonus des grandes  banques et de leurs traders ou des cachets des joueurs de football. Si le bas de la classe moyenne, la classe ouvrière ou paysanne,  en veut surtout aux assistés, le haut de la classe moyenne en veut à l’Etat. Plus le système fiscal est lourd, plus ses chances d’atteindre le haut de l’échelle, de rejoindre  la vraie fortune, sont faibles. Comme dans le Bas-Empire romain, la lourdeur de la fiscalité rigidifie les classes sociales, ralentit la mobilité sociale ascendante (réservée à quelques grands fauves des affaires ou vedettes de la chanson au destin exceptionnel), ce qui ne va pas sans frustrations dans toute une partie de la classe moyenne.

Bien qu’il ait fait surtout campagne auprès du groupe central, Nicolas Sarkozy a, on le sait, fait essentiellement la politique du premier groupe, celui des très riches  – et à la marge du troisième.  Non seulement, il n’a pas répondu à la  frustration des classes moyennes, mais il a aggravé leur situation. Elles se sentent  de plus en plus imposées alors que la  classe supérieure mondialisée l’est de moins en moins,  et que la  classe inférieure continue de vivre  de la solidarité nationale, et donc à ses  dépens.

Les réformes emblématiques du début du quinquennat: abaissement du bouclier fiscal, allègement de l’ISF bénéficient principalement au premier groupe. En revanche,  l’évolution des tranches de l’impôt sur le revenu, l’extension quai-universelle de la CSG  et d’autres mesures analogues   donnent  à toute une partie des classes moyennes et même à une partie des travailleurs modestes, le sentiment de payer plus d’impôts depuis 2007.

Emblématique fut l’institution du RSA qui s’est  traduite par un transfert d’1, 5 milliard supplémentaire en faveur des exclus – transfert d’une utilité douteuse selon  un économiste de gauche comme Michel Godet –,  entièrement mis à la charge de catégories moyennes et moyennes inférieures par l’ alourdissement de la fiscalité de l’épargne, les plus riches se trouvant exonérés de cette solidarité grâce au bouclier fiscal. 

L’évolution fiscale renforce ainsi  celle  de revenus primaires qui, dans tous les pays,  a vu les 1 % les plus riches progresser d’environ 30 % au cours de la décennie 2000-2010, tandis que le revenu des 99% autres , singulièrement des classes moyennes, stagnait ou régressait.  Ce mouvement, exacerbé  aux Etats-Unis – au bénéfice non point des 1 % mais des 0,1 % les plus fortunés, se voit  aussi dans toute   l’Europe continentale, France comprise.

Le projet de réforme fiscale  est ainsi pris entre deux feux :

-                    D’un côté les classes moyennes ressentent vivement un malaise du fait de promesses qui ne  sont pas tenues ;

-                    De l’autre le président  ne veut pas finir son mandat sans tenir jusqu’ au bout  la promesse qu’il faite  à ses amis du Fouquet’s, très représentatifs de la première catégorie : non seulement le bouclier fiscal mais la suppression complète de l’ISF.

 

Le  seul moyen de satisfaire en même temps les uns et les autres, serait de réduire la pression fiscale. Or aucune des conditions pour ce faire n’est aujourd’hui  remplie, au contraire :

-                    Il aurait fallu réduire les dépenses publiques, mais  on est à cet égard loin du compte : les collectivités locales  ont toujours la bride sur le cou pour augmenter les impôts locaux,  qui pèsent le plus lourdement sur les classes moyennes, notamment l’impôt foncier ; la RGPP a induit toute une série de dépenses supplémentaires que personne ne s’est soucié de contrôler : hausse massive des traitements des hauts fonctionnaires sous prétexte d’introduire la   rémunération au mérite, désordre mis dans l’administration par des réformes de structure  brouillonnes  . Il est clair que dans ces trois années 2007-2010, rarement l’Etat français aura autant démontré son incapacité à réduire ses coûts ;  

-                    Dans une situation de croissance, la matière imposable se développant, il est possible de réduire les taux des impôts sans réduire leur rapport ; or  la crise a entrainé un rétrécissement de la matière imposable qui limite considérablement la marge de manœuvre. Les deux dernières périodes de croissance où il eut été possible de réduire la pression fiscale: sous Rocard et  sous Jospin, furent des occasions manquées : non seulement on ne l’a pas fait, mais on a alors utilisé la « cagnotte » pour engager des dépenses de fonctionnement  pérennes ;

-                    Enfin l’acquiescement, discutable en lui-même, de Nicolas Sarkozy à la politique d’austérité promue par Angela Merkel va l’obliger à réduire fortement le déficit et, comme les dépenses ne diminuent pas rapidement, d’augmenter encore la pression fiscale. Paradoxe étonnant : Sarkozy veut inscrire l’équilibre budgétaire dans la constitution alors que tout  le reste de sa politique rend cet équilibre à peu près impossible.

 

La conséquence est claire : en l’absence de perspective de réduction du prélèvement  total, si le président supprime l’ISF – qui  représente  près de 6 milliards d’euros, il va nécessairement accroître encore la pression fiscale sur « ceux qui se lèvent tôt », soit la plus grande partie des classes moyennes, le troisième tiers étant hors course.

Typique de ce transfert de charges  est la proposition d’un expert fiscal parisien formulée récemment dans le Figaro : remplacer  l’ISF par une augmentation uniforme de l’impôt foncier. Rarement on vit proposition aussi légère !  Ce personnage ignore sans doute que dans une bonne moitié de la France (qui ne comprend ni Paris,  ni Neuilly), l’impôt foncier est déjà écrasant ; il équivaut même dans certaines villes à un vrai loyer. Des petits propriétaires vendent leurs biens durement acquis car, la retraite venue, ils ne peuvent plus faire face aux charges. C’est la  rançon de la licence accordée aux collectivités locales de dépenser sans compter. La taxe d’habitation est à l’avenant, à ceci près que la  troisième strate en est géralement exonérée et quelle repose donc d’abord,  elle aussi,  sur les propriétaires.

C’est pourquoi l’équation de la réforme fiscale posée par Sarkozy est insoluble.  C’est la quadrature du cercle : il ne pourra, comme il le souhaite, alléger encore les impôts de ceux qui, de fait, gagnent déjà de plus en plus, sans alourdir les impôts de ceux dont les revenus stagnent ou baissent.

Une cote mal taillée, telle qu’elle est envisagée par une partie de la majorité, se traduisant par de simples aménagements, risque de mécontenter tout le monde

Fin  politique malgré tout, le président a compris que,  tant qu’à faire les mécontents, il valait mieux faire des choix clairs : contre les atermoiements de sa majorité, il préconise la  suppression pure et simple de l’ISF. Les classes moyennes  n’y retrouveront  pas leur  compte. Mais les 1 % du haut de l’échelle, eux, s’y retrouveront  et seront  encore mieux fidélisés et, comme ils   contrôlent  la plupart des moyens de communication, ils  seront d’autant plus motivés pour faire la campagne du président sortant. C’est sans doute là le calcul que fait le  président.

Mais ce calcul demeure éminemment risqué. Chirac avait  sans doute perdu les élections de 1988 sur une annonce trop claironnée de la suppression de ce qu’on  appelait alors l’IGF (impôt sur les grandes fortunes). Cette annonce était venue en tout  début de mandat : les vieux routiers de la politique disent que l’opinion ne retient que ce qui se fait dans le premiers mois et dans les derniers. La mesure emblématique des premiers mois de la mandature Sarkozy fut la baisse du  boulier fiscal ;  si la mesure emblématique des ses deniers moïs est  la suppression de l’ISF, sa réélection est bien  compromise.

 Roland HUREAUX

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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 21:58

La diplomatie de l'éléphnat

 

Article pariu  dans Valeurs actuelles

 

C’est  à un jeu dangereux que se livre l’Ambassade des Etats-Unis en France  en invitant  systématiquement  les jeunes  leaders issus  de l’immigration dans les banlieues  « sensibles »,  à rencontrer un  de ses agents.  Une partie d’entre eux se verra proposer un séjour aux Etats-Unis. Tous entreront dans un fichier qui est,  paraît-il,  le plus complet qui soit sur les immigrés de France -  sans beaucoup de mal,  puisque les fichiers religieux et ethniques sont interdits dans notre pays.

Le rapport du département d’Etat du 17 novembre 2010 publié par Wikileaks confirme que ces agissements entrent dans une stratégie d’ensemble visant  les « minorités », spécialement « les musulmans »,   en vue de porter remède à la prétendue « crise de la représentation en France », cela par « un programme agressif de mobilisation de la jeunesse ».  « Notre but est d’engager la population française, à tous les niveaux, en vue d’amplifier les efforts de la France pour réaliser ses idéaux égalitaires,  et,  par  là,  de promouvoir les intérêts nationaux américains ».  L’ambassade ambitionne même de modifier notre mémoire nationale : « De plus, nous continuerons   notre travail avec les musées français et les enseignants pour réformer le programme d’histoire enseigné dans les écoles françaises, pour qu’ils prennent en compte le rôle et les perspectives des minorités dans l’histoire de France. »

L’intérêt des Etats-Unis pour les immigrés de France ne s’arrête pas là .La multinationale Yahoo appuie le Bondy blog  très influent chez les jeunes de Seine Saint-Denis. Le Département d’Etat  émet une critique sévère de  la France pour avoir interdit la burqa, critique contre laquelle, face au silence du gouvernement, un certain nombre de députés ont protesté.

La « Stratégie d’engagement  pour les minorités »   est sous-tendue  par le préjugé largement répandu outre-Atlantique que la France est un pays raciste,  incapable de résoudre lui-même ses problèmes d’intégration. Un préjugé que, n’en doutons pas, l’ambassade ne manque pas d’inculquer aux  Young leaders qu’elle reçoit

Le fait, justement rappelé par Emmanuel Todd, que le taux de mariages mixtes, indicateur décisif de l’intégration,  soit bien supérieur en France à ce qu’il est dans les autres pays d’Europe et qu’aux Etats-Unis  est naturellement ignoré.

Grâce au sang froid de la police, les émeutes de banlieue de 2005  et 2007  n’ont fait aucun mort[1].  On mettra en regard les émeutes raciales de Los Angeles de  1992 : 55 morts et 2300 blessés[2],  ou encore   l’ordre donné en 2005 aux unités de la garde nationale et de l’armée de tirer à vue pour empêcher les pillages  consécutifs à l’ouragan Katerina à la Nouvelle Orléans ; on devine de quelles couleur furent les nombreuses victimes.

  Ce n’est pas en France, mais aux Etats-Unis que des citoyens volontaires ont le droit de partir en tenue de guerre  à la chasse aux  immigrants clandestins traversant   la frontière. Ces immigrants, mexicains et catholiques,  sont  pourtant bien moins difficiles à intégrer que les nôtres.

« Comment vas-tu dire à ton frère : « Attends que j’enlève la paille de ton œil alors qu’il y a une poutre dans le tien » ? » (Mathieu  7, 4) ». Le pharisaïsme est, on le voit, toujours d’actualité !   

Curieusement, une partie des medias français trouve normales ces ingérences, qui  ne vont que  trop dans son sens. Comme si  Rhône-Alpes était Haïti,   Jean-Jack Queyranne,   président  socialiste de cette région,  signe  avec le consulat des Etats-Unis    un accord de  coopération pour venir en aide aux  banlieues de Lyon.  

Mais dès que l’affaire, encore peu connue, s’ébruitera, beaucoup de Français auront du mal à comprendre  que les Etats-Unis qui nous demandent  de faire avec eux la guerre à l’islamisme dans les vallées reculées d’Afghanistan, vienne en même temps, dans notre dos,  encourager l’affirmation communautaire,  et donc potentiellement l’islamisme, à la périphérie de nos villes.

La profonde spécificité du  contexte français   est ignorée de cette diplomatie peu subtile. La société américaine est, depuis l’origine,   obsédée par la différence raciale. Y  compris quand elle prétend combattre le racisme, elle met sans cesse en avant la couleur de la peau. Jusqu’à ce que certains  idéologues  importent chez nous cette obsession, elle était étrangère  la culture française.

Il est vrai que la société française est aujourd’hui fragilisée par l’immigration  qui pose d’ailleurs, si les mots ont un sens, un problème plus religieux et culturel que  racial puisque les Arabes sont de « race »  banche.  Mais que  dirait l’Amérique   si, ayant 30 ou 40 millions de musulmans  sur son sol, certains d’entre eux  y clamaient leur ambition d’être un jour majoritaires et de réduire  les Yankees au statut de dimmi ? 

Il se peut d’ailleurs que le but de la diplomatie américaine soit d’utiliser cette fragilité pour  mieux tenir la France à  sa merci.  Raison de plus pour récuser le zèle importun d’un tel médecin.

Nous savons comment, avec la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine, l’Amérique a  mis à feu et  sang l’Irak ou l’Afrique centrale[3], plongé le Kosovo dans le chaos.  Nous serions tentés de  dire  - ou plutôt c’est le gouvernement français    qui devrait dire : « bas les pattes »,  et  que chacun s’occupe de ses affaires !  

Pendant que le riche et puissant gouvernement américain se mêle de sauver nos banlieues, un vieux missionnaire fait la quête dans sa paroisse natale, en Vendée,  pour venir en aide aux enfants Sioux du Dakota dont il s’occupe et   qui se trouvent dans la déréliction la plus extrême…

 

Roland HUREAUX

 

 



[1] Deux morts accidentelles  ont chaque fois déclenché les émeutes mais on ne saurait, les compter, parmi les victimes de celles-ci

[2] On aurait pu rappeler aussi les émeutes de Watts  dans la même ville,  en  1965 :  34 morts,   1 100 blessés, 4 000 arrestations. 

[3] Voir sur l’Afrique centrale, le livre de Pierre Péan, Carnages, Fayard 2010.

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9 janvier 2011 7 09 /01 /janvier /2011 15:38

 Introduction au Colloque qui s'est tenu à la Sorbonne le 18 juin 2010 sur le thème : "Libérer la France de l'Union européenne"

 

Le délitement de l'Union européenne : Se préparer à l'après-Bruxelles

   

Si nous avons décidé de tenir aujourd’hui ce colloque, c’est   que nous avons conscience de vivre un événement historique !

Cet événement : l’ébranlement et sans doute la chute prochaine de l'édifice européen tel qu’il est incarné depuis cinquante ans par les institutions de Bruxelles.

Un événement comparable par son ampleur à la chute du boc de l’Est en 1990 et peut-être même à la Révolution française. 

Jean-Paul Sartre disait en 1955 : « le marxisme est la philosophie indépassable de notre temps  » (il pensait au marxisme soviétique). Les dirigeants européens de la génération actuelle se sont habitués à penser que la construction européenne, à la façon de Bruxelles, était l’horizon indépassable de leur action.

C’est tout cela qui se trouve ébranlé depuis quelques semaines.

Le point de départ de cet ébranlement : la crise grecque, qui agit comme un révélateur. La Grèce apparaît, si j’ose dire, comme le « talon d’Achille » de l’édifice.

Jean-Luc Gréau nous en parlera. C’est pourquoi je n’en dirai  qu’un mot.

Tous les regards se focalisent sur la question de la dette publique de ce pays. Une dette considérable, mais qui n’est pas propre à la Grèce, ni d’ailleurs aux pays d’Europe  et qui est un vrai problème.  Mais il y a plus grave : c’est le déséquilibre des comptes extérieurs de ce pays – et d’autres comme la France. Ce déséquilibre provient  des différences  de  hausse des prix  et donc de compétitivité.

Les prix ont augmenté plus vite depuis la création de l’euro en Grèce qu'en France, en France qu’en Allemagne. Et cela est irréversible : même en imposant à tout le continent la discipline allemande, le problème ne sera pas réglé.

On évoque ces jours ci l’idée que la crise pourrait être l’occasion d’un renforcement de la « gouvernance européenne » au travers par exemple de la tutelle des budgets nationaux par la commission. Je n’y crois guère pour ma part.

Le différentiel de prix entre la Grèce et ses partenaires étant irrattrapable, l’hypothèse la plus probable – et même certaine – est la sortie de la Grèce de l’euro à terme plus ou moins rapproché.

Que la sortie de la Grèce entraine progressivement celle d’autres pays : l’Espagne, le Portugal,  l’Italie et même la France, est plus que  probable.

La chute de l’euro met-elle  en cause tout l’édifice bruxellois ? On peut en discuter mais je pense que oui.

L’Europe institutionnelle fonctionne aujourd’hui comme  un édifice à deux étages ;  le premier étage, c’est  Bruxelles : le marché unique et tout ce qui a suivi – libre circulation des hommes, espace judiciaire commun - ,   avec 27 pays. .

Le second étage, c’est Francfort, c’est  la monnaie unique, avec 16 pays.

Ma conviction est que la chute, aujourd’hui  inéluctable,  du second  étage entrainera celle du premier.

Certes il y aura des résistances.

Résistance sociologique de 50 000 fonctionnaires très bien payés dont ce système est la raison d ‘être.  Et autour d’eux, autant de lobbyistes, de juristes, de correspondants attitrés, de diplomates accrédités etc.

Il y a l’énorme problème des 500 000 pages de législation européenne déjà adoptée : que va-t-elle devenir ?

Mais imaginer que l’édifice bruxellois  pourrait résister en cas d’effondrement de la monnaie unique est une erreur.  Ce serait  oublier le caractère idéologique de la « construction européenne ». 

Quand je dis idéologique, je n’emploie pas ce mot au sens vague on l’emploie souvent, je l’emploi au sens précis  que lui ont  donné Hannah Arendt et d’autres critiques du marxisme : la politique menée par des idées simples, trop simples et donc fausses ; fausses et donc contre-nature, contre-productives ;  artificielles et donc périssables.

Si l’on prend l’exemple du communisme, ces idées trop simples,  c’était : « la propreté c’est  le vol » ; «  « la religion, c’est l’opium du peuple », « l’histoire du monde n’est  que l’histoire  de la lutte des classes ».

Que la propriété  soit le vol, c’est parfois vrai, peut-être même souvent, mais réduire  l’institution fondamentale de la propriété au vol, c’est simplifier outrageusement le réel. Reconstruire toute la société à partir d’idées aussi    simples, ce ne peut être que  catastrophique, comme l’a montré l’histoire du XXe siècle.

Pour l’Europe de Bruxelles, ces idées trop simples, ce sont : « les nations sont dépassées » ;  « les nations sont causes de guerre », elles sont un mal.

C’est  évidemment une illusion de penser que les nations sont dépassées. « Je vois, dit une fois Charles de Gaulle,  l’Europe comme un ensemble de nations indestructibles. A quelle profondeur d’illusions ou de parti pris faudrait il plonger pour croire que les nations européennes forgées au cours des siècles par des efforts ou des douleurs sans nombre, ayant chacune sa géographie et  son histoire, sa langue, ses traditions, ses institutions, pourraient cesser d’être elles-mêmes et n’en former qu’un seule ? » 

L’idéologie a d’autres  caractères.

Un de plus importants est le sens de l’histoire : il fait partie de la croyance idéologique de penser qu’elle doit toujours « aller de l’avant ». Comme la bicyclette, l’idéologie est en équilibre instable et s’effondre si elle arrête d’avancer. Rappelez-vous ce qu’on disait dans le débat sur le référendum européen : si le non l’emporte, c’est toute l’entreprise qui capotera. 

Cela est lié au caractère contre nature de l’idéologie : elle prétend refaire le monde, fonder une ère nouvelle, réaliser une transformation prométhéenne de l’humanité, à tout le moins de l’Europe. Elle vise à surmonter la nature et ce travail est sans fin. Une telle entreprise ne prend son sens que si elle va toujours de l’avant ;

Si advient un recul, c’est le désarroi, la perte de légitimité, le délitement, l’effondrement, comme on l’a vu dans le cas du monde soviétique à partir de 1986.

De cela, les dirigeants européen  qui s’efforcent, de plan de sauvetage en plan de rigueur, de colmater la brèche de la crise grecque sont parfaitement conscients.

Mais comme ils sont enfermés dans leur horizon, qu’ils ne voient aucune issue alternative à la construction européenne telle qu’ils la connaissent,  ils ne peuvent que gagner du temps.

L’Europe de Bruxelles, ne nous y trompons pas, est entrée dans une phase d’acharnement thérapeutique.

Est-il nécessaire de dire que cela ne durera qu’un temps et  que la fin viendra tôt ou tard.

Cette fin, faut-il la déplorer, s’en alarmer ?

A vrai dire, qu’on s’en réjouisse ou qu’on la déplore, ça ne changera rien. Cette fin viendra de toutes les manières.

Mais loin de nous affliger, une telle perspective doit au contraire nous réjouir. Elle doit nous aider à prendre conscience du fait que la mécanique européenne est nuisible, non seulement à la France mais même à l’Europe.

Qu’est-ce en effet que l’Europe aujourd’hui ? L’Europe, c’est :

-        Une récession démographique (à l’exception de la France, et encore) devant laquelle la Commission de Bruxelles n’a rien d’autre à proposer que  plus d’immigration.

-        Une agriculture dans un profond désarroi depuis que  Bruxelles s’est engagée devant l’OMC  à démanteler  la PAC.

-        Une industrie en voie d’extinction  par le fait des délocalisations.

-        des services publics en voie de démantèlement au nom du dogme de la concurrence et de la privatisation.

-        des flux migratoires encore plus mal contrôlés depuis l’entrée en vigueur du traité d’Amsterdam de 1996,  qui en fait une compétence communautaire ;

-        Un effort de défense le plus faible du monde et en diminution alors qu’il augmente dans  tout le  reste de la planète.

-        Une diplomatie de plus en plus inféodée à celle des Etats-Unis.

-        Et naturellement, le doute sur les valeurs, que ce soit l’héritage chrétien ou celui  des  Lumières. Le refus du préfet de police d’autoriser hier l’apéritif républicain de la Goutte d’Or, par crainte des réactions communautaires, est à cet égard significatif.

Les gnomes de Bruxelles sont les grands prêtres, les liturges du déclin  européen sur à peu près tous les plans.

C’est pourquoi, je n’hésite pas à le dire,  cet exondement de l’édifice européen, quand il viendra,  ce sera a pour la France une libération et c’est pourquoi nous avons choisi ce jour emblématique du 18 juin pour en parler.

Le 18 juin 1940 est d’ailleurs un symbole de liberté non seulement pour la France mais pour toute l’Europe : un ami allemand, magistrat à Düsseldorf, a tenu ce matin à m’envoyer un message de sympathie à l’occasion de ce grand jour dont nous fêtons aujourd’hui le 70e anniversaire.

Mais il ne faut pas se voiler la face.

A toute les époques, la fin des empires  a signifié l’anarchie,  la déliquescence,  parfois la guerre civile:   l’exemple de l’URSS, de la Yougoslavie sont là pour nous le rappeler, j’espère que nous n’aurons pas bientôt celui de la Belgique, ou de l’Europe.

 L’Europe qui a fait la leçon  au reste du monde et voulu l’impressionner par une expérience radicalement nouvelle de dépassement des nations (sans équivalent sur aucun autre continent), le jour de l’  échec,  se couvrira de ridicule ; mais qu’importe. Ce sera pour elle l’occasion d’un nouveau départ.

C’est pourquoi  le minimum  que nous devons faire pour préparer cet événement, c’est d’ores et déjà, de réfléchir à une solution alternative ; c’est la grande originalité de  ce colloque : il ‘na pas d’abord un aspect déploratoire ou dénonciatoire mais,   je l’espère, prémonitoire et en tous les cas prospectif. Je tiens à remercier à ce sujet Michel Robatel, sans qui ce colloque n’aurait pas eu lieu,  d’avoir proposé qu’il en soit ainsi.

Et ce colloque se passe à  la Sorbonne, un lieu emblématique de notre culture.

A travers lui, nous voulons prendre date.

Nous ne le faisons pas en pensant seulement à la France  car la France à une responsabilité vis-à-vis de l’Europe et du monde.

Nous ne sommes d’ailleurs pas contre l’Europe mais seulement contre la machinerie bureaucratique  et supranationale de Bruxelles. Il suffit en effet de regarder une carte pour voir que l’Europe, ce bout d’Asie morcelé et dentelé, mais riche de ses diversités, a malgré tout un destin commun.

Mais la nouvelle Europe que nous voulons construire devra reposer sur les réalités et non sur un mythe.

Cette réalité, ce sont les Etats souverains, pas une utopie supranationale.

Ce sont aussi des intérêts réels et non idéologiques : l’important, ce n’est pas de   « sauver l’euro » mais de sauver notre agriculture, notre  industrie, de résorber  le chômage, de préserver l’équilibre social.

Nous verrons dans le courant du colloque si un instrument de ce projet ne pourrait être, au lieu d’une monnaie unique forcément artificielle, une monnaie commune respectueuse des diversités.

Notre conviction, en définitive, celle qui sous-tend cette rencontre, c’est que la liberté de la  France, comme ce fut le cas en 1945, c’est aussi la liberté de l'Europe.  Et le redressement de la France, ce sera aussi le redressement de l’Europe.

Le  grand problème d’aujourd’hui  n’est pas d’abattre l’édifice européen : il s’effondrera de lui-même. Le vrai  problème, c’est que,  dans le séisme que ce changement majeur impliquera,   il y ait des gens qui gardent la tête assez froide pour proposer des solutions réalistes, pour être des  points de repère.

Notre conviction, c’est que la France va continuer , contre les utopies, contre ce que le général de Gaulle appelait les « chimères », contre les menaces, contre l’esprit de déclin, contre la haine de soi , parce que la France est nécessaire à l’Europe et parce que l’Europe  est nécessaire au monde.

Merci de votre attention.

 

 Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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20 décembre 2010 1 20 /12 /décembre /2010 21:41

Il suffit  de regarder une carte de l’Europe,  cette grappe de péninsules, de côtes édentées  et d’îles, à l’extrémité du bloc  eurasiatique,  pour comprendre que les pays qui la composent  ne sauraient échapper,  en dépit de leur variété linguistique, religieuse et  culturelle,  à un destin commun.

En plus petit, les cités grecques, en dépit de leurs divisions, avaient su, à l’aube de l’histoire européenne, face aux  Empires asiatiques,  développer une civilisation originale   et, quand il le fallait,  s’unir   pour défendre farouchement leur liberté.

Ce destin commun de l’Europe s’est exprimé  à plusieurs reprises dans l’histoire : l’Empire romain,  les  batailles des Champs catalauniques et  de Poitiers, l’Empire carolingien, le mouvement des Croisades au XIIe siècle, la première et la deuxième colonisation, au XVIe  puis  au  XIXe siècles. Dans la seconde moitié du dernier millénaire, les pays d’Europe ont  acquis une telle avance technique, jouissent d’une telle vitalité démographique, qu’ils peuvent prétendre, pour le meilleur et pour le pire, à se répandre   sur toute  la terre et à la  contrôler.

Le XXe siècle a vu  le déclin de cette emprise européenne sur   le monde,  à l’issue de  ces immenses déchirements que furent la première, puis la deuxième guerre mondiale.

Mais c’est à tort que l’on fait de ces guerres, et du nationalisme  auquel on les impute à tort ou à raison, la cause exclusive de ce  déclin relatif. La décolonisation     résulte autant de la montée vertigineuse  de la population du Tiers monde à partir de 1950, due à la chute de la mortalité  et donc à l’action sanitaire du colonisateur, qu’à la perte d’autorité des puissances coloniales affaiblies par la guerre. Avec ou sans guerre mondiale, elle aurait eu lieu. Quant aux deux facteurs  aujourd’hui décisifs  de ce déclin, l’effondrement démographique et l’émergence  de  nouveaux pays industriels  en Asie et en Amérique latine,   ils  n’ont,  en eux-mêmes,  rien à voir avec les deux guerres mondiales. 

Les meilleurs des promoteurs de la construction européenne  n’ont jamais séparé leur  projet de l’ambition  que l’Europe retrouve sa place sur la scène mondiale, en s’y présentant unie. Leur projet initial  était  de faire une Europe puissance, tant sur le plan économique que politique, pas seulement un espace de libre-échange.

 

De l’intégration à l’effacement

 Le moins qu’on puisse dire, après soixante ans de « construction européenne », c’est qu’on est,  sur ce chapitre,  loin du compte.

Non seulement, l’Europe ne pèse plus guère dans le concert mondial, mais elle n’  a jamais aussi peu pesé. Tout se passe comme si ce poids n’avait cessé de diminuer au cours des quarante  dernières années,  au fur et à mesure que progressait le processus d’intégration. Et cela non pas au bénéfice de  pays émergents, mais, presque exclusivement,  des Etats-Unis.

Ne donnons qu’un exemple : en 1956, soit onze ans après la fin de la seconde guerre mondiale dont  pourtant les Etats-Unis étaient sortis très  renforcés  et l’Europe occidentale terriblement affaiblie, Guy Mollet, président du conseil français et Anthony Eden, premier ministre britannique ont pu se mettre d’accord pour lancer une expédition militaire au Proche-Orient, la « guerre de Suez », contre l’avis des Etats-Unis  et naturellement de l’Union soviétique. Que pour des  raisons    diplomatiques et non militaires, cette expédition ait  tourné court  est une autre affaire. L’important est qu’elle ait eu lieu. Aujourd’hui,    l’Union européenne n’oserait pas même envoyer, non seulement un corps expéditionnaire, mais un simple émissaire au Proche-Orient sans l’accord des  Etats-Unis ! C’est dire combien    le progrès de l’Europe supranationale  nous éloigne de  l’Europe puissance !

Il y a bien d’autres symptômes de cet  abaissement diplomatique de l’Europe occidentale concomitant  du progrès du processus d’intégration : les crédits militaires n’ont cessé de baisser dans tous les pays de l’Union (sauf la Grèce, qui sait très bien que face à la  Turquie, elle ne peut pas compter sur la solidarité des vingt-six   !). C’est à peine si ces crédits   dépassent  1 %  du PIB en Allemagne ou en Italie, 1,5 % en France et en Grande-Bretagne et la tendance est partout à la baisse alors qu’elle est à la  hausse dans tout le  reste du monde.  Les Etats-Unis, en consacrant  4,5 %  du PIB  à   la  défense, représentent 43 % des dépenses militaires du monde.

De pair avec cette baisse de l’effort de  défense, va un assujettissement  croissant à la structure de l’OTAN,  entièrement commandée par les Américains. Dernier pays récalcitrant, la France est rentrée dans le rang en mai 2009.

L’incapacité de contrôler une immigration de plus en plus massive, en provenance principalement d’Afrique et de Turquie, surtout depuis que ce contrôle a été communautarisé avec le traité d’Amsterdam (1996),   témoigne à sa manière de cette perte des réflexes d’auto-défense européens.

Même apathie d’une Europe accrochée au dogme d’un euro fort,  face à la   concurrence des pays émergents et  à la désindustrialisation qui en résulte.

Un signe parmi d’autres : la commission européenne vient d’autoriser le groupe chinois Tianjin Xinmao  à prendre le contrôle du  néerlandais Draka, spécialiste de   la fibre optique, domaine de haute technologie, indispensable au très haut débit pour toutes les industries françaises, européennes, et mondiales, en particulier de défense. Qui imagine une seconde que les Etats-Unis ou la Chine auraient autorisé une opération analogue chez eux ?

Les néoconservateurs  américains, tel  Robert Kagan  ( La puissance et la faiblesse, 2003) , témoins pas vraiment chagrinés, de l’abaissement   de l’Europe,    n’hésitent pas à dire que ce continent est sorti  de l’histoire, qu’il  se comporte en « puissance vénusienne », prospère mais amollie, seulement portée aux bons sentiments  , oublieuse du tragique de l’histoire, alors que les  Etats-Unis sont une « puissance martienne », vouée à la guerre, et , elle, pleinement  lucide sur la réalité des rapports de force internationaux.  La seconde protège la première, mais lui en fait payer le prix.

De manière significative, ce qui est parfois présenté comme l’exemple d’une action diplomatique et militaire commune  de l’Europe, la guerre de Yougoslavie de 1999, fut en fait une opération de l’OTAN, en violation directe du droit international. Fondée sur une manipulation  sans précédent des opinions publiques orchestrée d’outre-Atlantique, au service des intérêts américains  et islamiques, et aussi d’une revanche historique de l’Allemagne contre le peuple serbe qui lui avait si vaillamment résisté entre 1941 et 1945, elle  est sans doute un des épisodes les moins glorieux de l’histoire de l’Europe.

 

Les causes du déclin

Pourquoi cette extraordinaire régression  de l’Europe sur la scène mondiale ?

On dira d’abord que, dans la mesure où la construction d’une Europe supranationale est une politique de caractère  idéologique, fondée sur  des concepts abstraits et méconnaissant les réalités, notamment  nationales, elle a le destin de toutes, absolument toutes, les entreprises idéologiques : celui d’aboutir  partout et toujours à l’effet inverse de celui qui est visé : en l’occurrence, au lieu de l’Europe puissance, l’Europe impuissance.

Corollaire de cette dimension idéologique : l’incapacité des   dirigeants de l’Europe, commission en  tête, depuis la chute du rideau de fer en 1990, à définir un intérêt commun   autre que la promotion de grands principes, démocratie,  droits de l’homme, libre-échange  et même laïcité ( les racines grecques et judéo-chrétiennes étant, elles, passées sous silence), c’est à  dire d’idéaux universels qui peuvent être  revendiqués  et promus par bien d‘autres, dont les pays d’Europe n’ont nullement  le monopole . Incapable  de définir ses intérêts, l’Europe l’est également  à  fixer ses limites : avec ou sans la Russie, avec ou sans la Turquie?  La machine de Bruxelles pousse très fort  à intégrer celle-ci ; et  pourquoi pas, ensuite,  l’Azerbaïdjan,  l’Ouzbékistan, le Turkménistan, etc. ? L’idéologie se reconnait aussi à cette  propension à l’universalisme ; des intérêts peuvent être particuliers, des  idées générales non.

Mais cette évolution   n’aurait pas été si facile si, parmi les promoteurs de la construction européenne, ne s’étaient trouvés,  dès le départ,  des hommes  bien décidés à  assujettir l’Europe à la puissance américaine. Le premier d’entre eux fut Jean Monnet, très proche dès sa jeunesse de puissants intérêts américains,  et dont la ligne de conduite a toujours épousé étroitement, dans une volonté d’établir  un directoire mondial,  les  intérêts des Etats-Unis. Cela jusqu’à critiquer le traité de Rome parce qu’il ne leur était pas assez favorable !   De fait, tout au long des années soixante,  les partisans  de l’Europe supranationale, hostiles au général de Gaulle, en France et en Europe, étaient en même temps atlantistes (à l’exception des Britanniques, atlantistes eux aussi mais généralement   réticents à la supranationalité). Il est impossible de citer un seul homme politique français qui  n’ait critiqué à la fois la politique européenne du général de Gaulle et son retrait de l’OTAN !   L’aveuglement conduisit même Jean Monnet à tenter de saboter le traité d’amitié franco-allemand du 23 janvier 1963 parce qu’il paraissait dirigé contre les Etats-Unis. L’idéologie européiste fut ainsi, tout au long de la période,  l’autre face de l’active promotion des intérêts américains  dans l’Europe occidentale.   

Cette situation a trouvé sa traduction juridique dans l’article J4 du traité de Maastricht,  repris dans le traité de Lisbonne, qui subordonne la politique étrangère et de sécurité commune aux engagements pris dans le cadre de l’OTAN et donc aux décisions  de  Washington.

Dans cette atmosphère de renoncement, comment ne pas mesurer l’irréalité de la machine diplomatique mise en place par le traité de Lisbonne ?  On croit rêver en voyant  la  nomination  de la caricaturale Lady Catherine Ashton  « haut représentant  pour le affaires étrangères et la politique de sécurité » de l’Union ,  et la création accélérée d’un réseau d’ambassades de l’Union européenne à travers le monde, servi par 5000 diplomates surpayés (en pleine crise financière) dont l’ambition  affichée est de se substituer à terme  aux réseaux des Etats  appelés à disparaître.

Même si  la machine bureaucratique est en marche pour  créer l’irréversible, cette singerie de réseau diplomatique, n’en doutons pas, s’effondrera et sans doute plus vite que l’on croit.

Tout aussi artificielle et, pour le moment, inopérante est l’Agence européenne de défense, créée par le même traité de Lisbonne.

 

La nécessité d’une politique étrangère et de défense européenne

 N’y aurait-il donc plus place pour  une politique étrangère de l’Europe ? Verra-t- on, après la chute prévisible de l’Union,  le retour aux rivalités nationales ou à la concurrence stérile des Etats ?

Non,  car il ne le faut pas.

Il ne le faut pas parce que  l’Europe est désormais trop faible sur la scène mondiale pour se le permettre.

Il ne le faut pas car,  par delà la diversité des langues et des cultures, par delà le socle irremplaçable des Etats, l’Europe a  des intérêts communs : recouvrer sa pleine indépendance, notamment par rapport aux Etats-Unis, entretenir de bonnes relations avec la Russie,  préserver le Proche-Orient de l’explosion, défendre son   industrie face à l’agressivité commerciale chinoise, qui s’exprime à travers une sous-évaluation  forcée  du yuan.

En Afrique, il est vital que les pays d’’Europe, spécialement ceux qui y ont eu des colonies, entretiennent  une coopération étroite avec les jeunes nations  et ne  laissent  pas des puissances extra-européennes  prendre leur  place.  Un des objectifs,  mais pas le seul,  de cette politique doit être de contenir les migrations  par  le développement. Cet intérêt commun ne signifie pas que la coopération avec  l’Afrique doive être organisée à l’échelle européenne comme c’est le cas actuellement. Le Fonds européen de développement  auquel   la France a transféré presque tous  ses crédits d’aide, est géré  de manière particulièrement inefficace et cette mutualisation  se traduit par une coopération bureaucratique et sans visage qui  affaiblit  la présence non seulement de la France mais de l’Europe. Les grands pays doivent retrouver la maîtrise de leurs actions.

Il est  urgent que les Européens redeviennent de vrais partenaires des Etats-Unis et donc recouvrent leur pleine indépendance. Cela passe  par une dissolution de l’OTAN qui n’a plus  lieu d’être depuis la chute du rideau de  fer et une prise en charge raisonnable de leur propre défense par les Européens. Le développement du réseau d’espionnage Echelon, le travail actif, révélé par Wikileaks,  de dissolution sociale, de promotion de la « diversité »,  entrepris en Europe par certaines officines   américaines au nom de l’antiracisme ou de la lutte contre le nationalisme, la culpabilisation des Européens, la surveillance, voire la corruption d’une partie de leurs  classes dirigeantes  témoignent que  l’attitude des  Etats-Unis vis-à-vis des Européens  n’est plus ce qu’elle était. Au « club  Interallié » où  de vieux  gentleman se retrouvaient pour  fumer ensemble le cigare,  s’est substitué l’esprit impitoyable du Far West,  une domination impériale  fondée sur la méfiance systématique et le complexe obsidional de ce qu’Hubert Védrine appelle l’ « hyperpuissance ».  Dans l’intérêt même des Etats-Unis, il importe que l’Europe redevienne un acteur sur la scène mondiale et pas seulement une série de pions sur le « grand échiquier ». La théorie folle de Brzezinski, selon laquelle les Etats-Unis doivent  assujettir l’Europe occidentale   pour éviter la constitution d’un bloc eurasiatique,   doit être dénoncée. Paradoxalement, c’est dans les domaines ou des  intérêts  communs clairs existent entre l’Europe et les Etats-Unis, comme la nécessité de contrer  la politique économique chinoise,  que les Européens, à la volonté désormais atrophiée, sont  aux abonnés absents.

Malgré l’affaiblissement de l’Europe, ces dernières années ont vu, outre des   intérêts communs,  émerger une véritable opinion publique européenne, étonnamment homogène sur un certain nombre de sujets : le rejet de l’Europe de Bruxelles, confirmé par tous les sondages et les rares consultations populaires qui ont été organisées, un refus croissant de l’islamisation, ce que les maîtres à penser  appellent la « montée du populisme »,   la volonté de garder une position équilibrée au  Proche-Orient,  celle  de préserver de bonnes relations avec la Russie . Sur ce dernier point,  la Pologne et les pays baltes faisaient exception ; la reconnaissance du massacre de Katyn par Moscou  et sans  doute la prise de conscience par les Polonais que la protection américaine en cas de conflit à l’Est était illusoire, ont entrainé à cet égard une évolution   de la politique polonaise.   

 

Un cadre souple

 Si, comme nous le pensons, les jours de l’Europe de Bruxelles sont comptés, dans quel cadre ces convergences doivent-elles s’exprimer ?

En aucun cas, bien entendu  au travers d’une machine institutionnelle artificielle et rigide, aux prétentions  supranationales et coupée  du   substrat   étatique, comme le haut représentant aux  affaires étrangères ou le pseudo-réseau diplomatique européen. La présence de l’Europe dans les pays tiers doit avoir le visage des Etats qui la composent, c'est-à-dire un visage tout court.  

Les voies que doit suivre l’Europe de demain, si elle veut reprendre toute sa place dans le monde, sont doubles :

En matière de défense : même si les institutions artificielles comme l’OTAN  ou l’Agence européenne de défense,  voire le corps franco-allemand n’ont   plus de raison d’être, une coopération étroite doit être maintenue entre les pays.

Le  domaine   privilégié de cette coopération,  c’est précisément celui où elle   fait défaut aujourd’hui : l’industrie de l’armement. Il ne saurait y avoir    de puissance  européenne sans une  forte  industrie de l’armement.  Avec l’amenuisement des  crédits, ce qui en reste  aujourd’hui ne tient qu’à un fil. L’assujettissement  de l’Europe conduit tous les pays à acheter du matériel américain (sans aucune contrepartie) dès lors qu’ils ne sont pas engagés  dans un programme européen de coopération.    Que l’idée, pourtant naturelle, d’une « préférence  européenne » en matière d’armement, ou d’un « marché commun de l’armement »,  apparaisse aujourd’hui  utopique témoigne   de l’état de vassalisation   du  vieux continent. C’est pourtant  dans cette direction qu’il faut aller. L’instrument de cette  mutualisation  pourrait être l’OCCAR, organisme souple interétatique de coopération européenne en matière d’armement, basé  à Bonn,  et qui a fait ses preuves car il ne  dépend pas de la commission.

L’enjeu de cette politique  est d’autant plus important que la  défense est  aujourd’hui, dans un pays comme les Etats-Unis, la colonne vertébrale de ce qui reste de puissance industrielle  et  le principal moteur  du progrès technique. C’est pour bénéficier de ses  retombées  que les pays d’Europe  se sont récemment laissé embrigader dans le  projet   de bouclier  antimissile  promu par Washington dans le cadre de l’OTAN.  Il ne faut pas se faire d’illusions : les Américains,  compte tenu de leurs pratiques passées, ne laisseront aux Européens que des  miettes. Or, un tel projet,  s’il voit le jour, serait  une déclaration de guerre à la  Russie. Si celle-ci  n’y est pas incluse, il  n’est pas dans l’intérêt de l’Europe,  qui n’a plus depuis 1990 aucune raison de lui être hostile, de s’  associer au projet. 

De cette coopération  en  matière d’armement, doit être exclu le nucléaire, qui ne se partage pas. Il y a trois puissances nucléaires en Europe : la Russie, la France et  la Grande-Bretagne: cela suffit. 

Cependant le développement d’une industrie nucléaire civile puissante sur le vieux continent est seule à même, à terme, de le  libérer de sa dépendance vis-à-vis des pays producteurs de pétrole et des Etats-Unis qui, sans en être eux-mêmes tributaires,  contrôlent les Etats du Golfe persique pour mieux contrôler leurs clients.

En matière diplomatique,  si une concertation et un échange d’informations permanents sont naturels entre  les pays d’Europe, le dispositif institutionnel doit  être réduit  au minimum. Il ne doit pas comprendre, est-il nécessaire de le  dire ?   un siège permanent commun au conseil de sécurité, un tel siège étant   inséparable de la souveraineté.  Savoir s’il faut élargir le cercle des membres permanents est une question qui dépasse largement le seul cadre européen.

La  concertation  peut se faire, comme aujourd’hui, au niveau des  chefs d’Etat ou à celui des ministres des affaires étrangères.  Il est envisageable qu’elle soit à géométrie variable, c'est-à-dire qu’elle puisse comporter, selon les sujets,   la participation de tel ou tel  pays extérieur : Russie, Turquie, Israël ou même un  pays arabe.

Au cas où un contentieux   apparaîtrait   entre tel ou tel Etat d’Europe, par exemple la Hongrie et la Roumanie, l’existence  d’une procédure  d’arbitrage interne, distincte de celle de la CIJ,   est également envisageable. 

Il n’est pas nécessaire qu’à l’issue de ces réunions de concertation, les Etats d’Europe prennent position sur tous  les sujets, d’autant   que, quand des points de vue différents apparaissent, la tentation   est de tomber dans un verbiage moralisant stérile : l’Europe doit certes parler d’une seule voix mais pas pour  ne rien dire. Et si elle n’a rien à dire, qu’elle se taise !

Le discours moral est d’ailleurs loin d’être inoffensif : en Afrique, dès qu’une démarche européenne commune s’effectue – et c’est de plus en plus le cas -, c’est pour faire la leçon aux gouvernements  contre la corruption ou pour  la démocratie : on n’imagine pas à quel point ce pharisaïsme de mauvais aloi    rend   les Européens haïssables.

En revanche, si  sur un sujet donné, une convergence claire d’intérêts et d’opinions apparait, les pays concernés pourront    désigner un porte-parole commun, voire un ambassadeur ad-hoc. Mais sa mission se cantonnera   à ce sujet  précis. Il  est  naturellement  souhaitable que  cette convergence soit recherchée et trouvée le plus souvent possible.

 

Des  leaders

 Mais ne nous faisons  pas d’illusions : les procédures de concertation et, le cas échéant,  d’action commune,  ne serviront à rien s’il n’y a pas dans la trentaine d’Etats  qui composent l’Europe des leaders. Les moutons de Panurge avancent, non pas selon le mode démocratique,  mais en s’engouffrant dans  le sillage de   celui d’entre eux, qui, le premier,  ouvre  la voie.  C’est la raison pour laquelle l’existence de l’Europe sur la scène mondiale suppose que l’ensemble des pays aient retrouvé leur indépendance, de telle manière que les leaders éventuels  ne soient  pas bridés par des procédures contraignantes. D’ailleurs, en l’état actuel des choses, sachant qu’une majorité de pays sont sous l’influence directe des Etats-Unis, la procédure majoritaire, pondérée ou pas, conduirait inéluctablement  à ce que  les  positions  communes soient   celles que souhaite  le grand frère d’Outre Atlantique.

Instituer un conseil de sécurité européen, comme  certains  le suggèrent, cantonné aux plus grands Etats (France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Espagne , avec, selon les sujets,  la participation de  la Pologne  ou de la Russie) serait mal perçu par les   petits et moyens Etats  qui sont, on le sait, les plus  nombreux et durcirait le clivage entre les uns et les autres.

Rien  n’empêche en revanche qu’un tel « concert »  existe en fait. C’est déjà largement le cas  entre la France, l’Allemagne et  Royaume-Uni. Les deux autres pays latins pourraient y être davantage associés.

L’intuition du général de Gaulle et du chancelier Adenauer  selon laquelle un partenariat fort entre la France et l’Allemagne  est la condition de l’existence d’une conscience européenne,    demeure plus que jamais valable. S’il  arrive que des nuages traversent aujourd’hui  la relation franco-allemande, ils sont  largement imputables  aux    mécanismes institutionnels  existants (gestion chaotique de l’euro, budget européen), qui ont l’effet immanquable, comme tout ce qui vient de Bruxelles, d’aigrir les relations entre les Etats.  Il est probable qu’une fois cette superstructure dissoute,  les relations  bilatérales deviendront  plus simples : il est plus facile de s’entendre avec son voisin une fois admis que l’on n’a pas l’intention de vivre sous le même toit !

Que dans une Europe ayant  retrouvé  sa place dans  le monde, la France, par sa situation géographique ,  à cheval sur l’Atlantique  et la Méditerranée,  à mi-chemin entre le Nord et le Sud, frontalière  de chacun des grands pays du continent   à l’exception de la  Pologne et de  la Russie, et par sa situation culturelle  , la plus nordique des latines, fille de l’Eglise catholique et des Lumières,   ait une vocation particulière à donner le ton , c’est ce qu’elle a démontré  à maintes reprises dans le passé. Elle doit  le faire sans arrogance mais avec un  sens aigu  de ses propres intérêts et de la vocation unique de l’Europe. 

Pour que l’Europe, aujourd’hui affaiblie, divisée,  manipulée, culpabilisée, corrompue, retrouve  pleinement sa place dans le monde, il ne suffit pas qu’il y ait un pays leader, il y faut sans doute quelque  choc historique. L’effondrement aujourd’hui inéluctable   de  l’euro et, par delà de toute  la  mécanique supranationale, peut tourner au pire, mais aussi  au meilleur. Dans ce dernier cas, il  pourrait être ce  choc salutaire. 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:27

 

Il est beaucoup question depuis quelques semaines de guerre des monnaies. Le directeur général du FMI, Dominique Strauss-Kahn, dit qu’il faut l’éviter et il   déplore l'affaiblissement de la solidarité internationale en matière monétaire. Le sommet du G20 à Séoul s’est contenté d’évoquer le sujet sans rien conclure.  Le président Sarkozy a inscrit au programme du prochain sommet qui doit se tenir à Paris en juin 2011 une réforme du système monétaire international dont Christine Lagarde a récemment  présenté une esquisse  à Washington. 

A la vérité, la guerre des monnaies existe déjà  et l’Europe, seule, ne semble pas s’en rendre compte. On l’oublie trop : la valeur d’une monnaie n’est que le prix de vente moyen des  produits  d’un pays. Un pays qui casse  la valeur de sa monnaie se comporte comme  un commerçant qui casse ses prix pour tailler des croupières à ses concurrents. C’est ce que fait la Chine depuis au moins quinze ans en sous-évaluant le yuan d’environ la moitié du cours qui devrait être le sien pour que ses échanges  soient équilibrés. Elle le fait d’autant plus facilement que, à la différence des pays occidentaux, elle contrôle à l’intérieur les prix et les changes. Le résultat est, comme on sait,  l’industrialisation accélérée de la Chine et la désindustrialisation de plus en plus rapide de l’Europe tandis que les Etats-Unis, sûrs que personne ne  demandera  à la première puissance militaire du monde de payer ses dettes, laissent  glisser avec désinvolture leurs déficits. La Chine accumule, du fait de ses excédents,  des dollars mais elle sait que si elle s’en servait pour faire chuter la monnaie américaine, le  trésor qu’elle a  accumulé  ne vaudrait plus rien. Ce n’est qu’à une date récente quelle a commencé à diversifier ses réserves.

 

L’Europe, maillon faible

 

Depuis la disparition de l’étalon-or en 1914,  les monnaies se définissent les unes par rapport aux autres sur un marché international des changes non  exempt de manipulations politiques. A ce jeu, il faut une dupe,  un pays ou un groupe de pays qui baisse  ses prix moins que les autres,  laisse  filer ses  parts de marché et, de ce fait, ralentit sa croissance.  Ce rôle,  c’est l’Europe qui   le joue,  et cela volontairement : la politique économique de M. Trichet, gouverneur de la BCE, est  fondée sur le postulat absurde que la force d’une économie dépend de la force de sa monnaie, alors que, à l’évidence, c’est l’  inverse. Cette politique bénéficie de l’appui d’une  Allemagne dont l’horreur de l’inflation est devenue une seconde nature : seul pays à avoir connu l’inflation galopante au XXe siècle, elle est, sur ce chapitre,  sous le coup d’une sorte de traumatisme de la petite enfance !  Mais l’Allemagne ne peut tenir cette position que parce que, pour le moment, elle pâtit moins que les autres de l’euro fort.   Bien qu’une partie de son industrie  souffre aussi de la concurrence de pays émergents,  elle se  rattrape sur le marché intérieur de l’Union européenne : dès la mise en place de l’euro en 1999, elle a pris les mesures nécessaires (baisse des salaires réels, TVA sociale) pour que ses prix soient plus bas que ceux des autres pays de la zone. Depuis lors, elle accumule, elle aussi,  des excédents,   mais au détriment des  autres pays de la zone euro. Comme  la situation n’est pas prête de se renverser, que les pays déficitaires ne deviendront pas  excédentaires,  ni l’inverse,  la  survie de l’euro est chaque jour un peu plus  menacée, les partenaires de l’Allemagne n’ayant à terme d’autre solution pour rééquilibrer leurs échanges extérieurs que de dévaluer, ce qui suppose l’abandon de  la monnaie unique.

En outre, cette asymétrie interne empêche l’Union européenne de parler d’une seule voix et, notamment, d’appuyer les Etats-Unis face à la  Chine, alors, que sur ce sujet, ils ont les mêmes intérêts. Un des buts de la visite du président Hu Jintao à Paris fut sans doute d’approfondir la divergence à l’approche du sommet de juin.

 

Ne pas séparer le commerce  et la monnaie

 

L’inconvénient de la  politique monétaire chinoise était limité tant que ce pays était en dehors de l’ordre international  et pouvait donc être contenu par des droits de douane ou des contingents aux importations. Mais le 14 novembre 2001, la Chine a été admise, sous la pression des Etats-Unis,  à l’OMC.   Le calcul des Américains était qu’elle allait ainsi se civiliser, entrer dans le « cercle de raison » et jouer le jeu. Rien de tel ne s’est passé : Pékin  a profité de l’aubaine pour accroître encore son avantage comparatif, vendre sans acheter tout en aspirant à elle  le savoir faire  du reste du monde. Elle concurrence déjà l’Europe en matière de TGV.  Le taux de croissance record de l’économie chinoise n’a pas d’autre secret.

On mesure là l’inconvénient de séparer l’ordre monétaire de l’ordre commercial. Quand s’étaient tenues, au sortir de la guerre,  la  conférence de Bretton-Woods (juillet 1944)  sur la monnaie et celle de la Havane  (septembre 1947-mars 1948) sur le commerce, il  était  prévu que les deux iraient de  pair. A quoi sert   en effet de supprimer les droits de douane si les pays peuvent rétablir des protections encore plus efficaces en sous-évaluant leur monnaie ? L’équilibre entre les deux ordres fut  maintenu jusqu’en 1971. Depuis lors, le  commerce mondial n’a cessé de se libéraliser, au fur et à mesure que s’accomplissaient les cycles successifs du GATT, tandis que le système monétaire international, lui, se désagrégeait : la non convertibilité du dollar en or, décidée unilatéralement par Washington en 1971, puis la décision de laisser flotter le dollar mettaient fin au système régulé de l’étalon de change or, instauré en 1945.  De plus en plus de régulation du côté commercial, de moins en moins  du côté monétaire. Nous payons aujourd’hui le prix de cette  évolution divergente.   

Inutile de dire qu’il ne sera pas facile, lors du prochain G20,  de convaincre l’acteur majeur qu’est la Chine de se plier à une discipline monétaire commune. La légère réévaluation du yuan qu’elle  a concédée est purement diplomatique ; les promesses qu’elle fait du bout de lèvres, de relever  très progressivement le cours du yuan n’est pas  crédible. La Chine n’a pas remis en cause l’idée, maintes fois affirmée par elle, que le taux de change du yuan  était un attribut inaliénable de sa souveraineté.

Pour un monde occidental dont le credo est que libre-échange et  démocratie vont de pair, l’entrée de la Chine à l’OMC portait aussi la promesse d’une démocratisation. C’est  une autre  illusion. La réaction du gouvernement chinois à l’attribution du Prix Nobel de la paix au dissident Liu Xiaobo montre que ce pays, qui représente le quart de la population mondiale,  n’est pas disposé à entrer dans nos schémas. La guerre monétaire n’est pas finie.

 

 

Roland HUREAUX

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:24

 Ayant fait de l'OTAN un instrument de sujétion, les Américains ont-ils encore de vrais alliés ?

Le dernier sommet de l’OTAN,  qui  a rassemblé il y a quelques jours les 28 pays membres à  Lisbonne,   serait, dit-on, un des plus importants  qui aient eu lieu. Afin de définir un nouveau « concept » justifiant l’existence de l’organisation,  les alliés y ont passé en revue l’ensemble des menaces auxquelles elle devrait   faire face dans l’avenir. Ces menaces balayent  un   spectre très large qui va  de la guerre cybernétique au changement climatique en passant par le terrorisme (qui justifie comme on sait la guerre en Afghanistan), et  la menace de missiles nucléaires qui pourraient partir d’un Etat voyou. Il est un autre risque que l’on n’a pas avoué puisque, dans le cadre du partenariat stratégique, le président Medvedev avait été invité,  mais  que les Etats-Unis ne manquent pas d’agiter auprès de leurs alliés comme si le communisme ne s’était jamais effondré : la menace russe   

Comment une liste aussi impressionnante de menaces ne justifierait-elle pas une coopération de plus en plus étroite entre les pays de l‘alliance, où la France figure désormais au même rang que les autres ?

Les Etats-Unis ont annoncé la fin de la guerre en Afghanistan pour 2014 : que l’on y croie ou non,  il fallait bien, une fois cette annonce faite,  justifier la perpétuation de l’organisation.  C’est pourquoi a été  rendu officielle et approuvée par tous les membres la mise en place d’un bouclier  anti-missiles stratégique,  dont on sait combien il est mal ressenti par la Russie.

 

Un instrument de contrôle politique

 

Mais ces dispositions militaires ne sont  qu’apparence car, par-delà les ronds de jambe des diplomates ou le déploiement d’uniformes de généraux de toutes couleurs,  l’OTAN est  aujourd’hui, moins une alliance militaire  qu’un moyen de contrôle politique par les   Etats-Unis de leurs « alliés». Hors de la scène publique, des officiels américains  l’avouent.

La présence de contingents autres qu’américains en Afghanistan, où les Américains font l’essentiel du travail,   est d’abord une caution politique apportée à leur action.

Et comment en serait-il autrement puisque les pays d’Europe occidentale ne consacreront bientôt   qu’à peine plus de 1 % de leur PIB à la défense,  pour 4,6 % aux  Etats-Unis - soit 43 % des dépenses militaires mondiales.

Les Etats-Unis ont beau se plaindre de l’effondrement progressif de l’autre pilier de l’Alliance sur lequel, au moins en théorie, ils aimeraient compter,  ce fait  est déjà pris en compte par leurs théoriciens :  pour le néo conservateur Robert Kagan, ( La puissance et la faiblesse, 2003 ), il est acquis, que les Etats-Unis sont une puissance « martienne », vouée à la guerre et pleinement  acteur de l’histoire contemporaine,   tandis que les Européens ne sont plus que des « vénusiens », adonnés  à  l’amour et aux bons sentiments et oublieux du tragique de l'histoire , trop heureux d’abandonner le soin  de leur défense  à  leur grand allié. 

 Et n’est-ce d’ailleurs pas ce qu’ils ont voulu ?  Les folles spéculations de Z.Brzeszinski (Le grand échiquier, 1997) partent de l’idée que   le seul moyen  que l’Europe reste pour les Etats-Unis  un allié sûr, qu’ elle ne bascule pas dans un bloc eurasiatique hostile, était de la « castrer », d’anesthésier sa volonté, au travers d’un contrôle étroit de la politique des pays d’Europe occidentale (dont le dernier film de Polanski, The ghost-writer donne sans doute une idée) et  d’organismes comme l’OTAN.

 Que l’assujettissement  entraine la baisse de l’effort de défense, c’est ce que le général de Gaulle avait prévu dans une incise, passée alors inaperçue, de sa célèbre conférence de presse du 23 février 1967 où il annonçait le retrait de la France de l’organisation intégrée de l’OTAN

« La volonté qu’a la France de disposer d’elle-même, volonté sans laquelle elle cesserait bientôt de croire en son propre rôle et de pouvoir être utile aux autres, est incompatible avec une organisation de défense où elle se trouve subordonnée. »

Autrement dit, de Gaulle posait le théorème suivant, que la suite des événements  devait valider: la propension d’un pays à payer pour sa défense – et donc à demeurer un allié sûr -  est proportionnelle à son indépendance. Pas d’indépendance, pas de défense.  

On peut s’interroger sur les enjeux passés en revue au sommet de Lisbonne, quant à leur réalité : Russie, lutte contre le terrorisme (sur lequel on peut en tous les cas dire qu’elle  ne se joue pas en Afghanistan), états-voyous,   ou quant à leur  caractère spécifique au bloc occidental : réchauffement climatique, qui, nous semble-t-il,  serait plutôt du ressort de l’ONU. 

 

Désunion face à la Chine

 

Faut-il penser pour autant qu’il n’existe  aucun intérêt commun aux  Etats-Unis et à l’Europe ? Non. Car il y en a au moins un, un  vrai, c’est la menace économique chinoise. On veut bien croire qu'elle ne concerne pas l’OTAN – mais ni plus ni moins que le réchauffement climatique.  Mais la sous-évaluation forcée  du yuan voulue par le gouvernement chinois, menace tout autant l’économie européenne que l’économie américaine et par-delà, tout l’équilibre mondial. Au moins sur ce terrain,  les deux « piliers » de l’Alliance  pourraient  parler d’une seule voix comme ils le font  à Lisbonne s’agissant du bouclier  antimissiles. Et bien non ! Quand le président Obama critique la politique monétaire de la Chine, les Européens se tiennent cois. Alors qu’encore plus que les Américains, ils ont un intérêt vital à ce que la Chine réévalue le yuan, ils se gardent bien d’apporter un  appui franc à Washington, craignant trop sans doute de déplaire à  Pékin.

Les Américains ont ce qu'ils cherchaient: dès que se présente  un véritable enjeu, fondé sur un intérêt commun clair, surtout si  intervient  une puissance   qui suscite une crainte révérencielle encore plus forte qu’eux, les Européens, anesthésies pour ne pas dire châtrés,  sont aux abonnés absents.

En ne voulant pas que l’OTAN soit une communauté d’alliés libres,  mais en en faisant l’instrument d’un contrôle impérial, les Américains  n’ont en réalité plus de vrais alliés.

 Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:23

 

 

Le moins qu’on puisse dire est que l’avènement du gouvernement Filon II n’a pas suscité l’enthousiasme, même dans les rangs de la majorité où le  premier ministre est pourtant apprécié.

Que le président n’ait finalement pas trouvé d’autre solution que de reconduire François Fillon  dans ses fonctions illustre les limites de la pratique constitutionnelle qu’il a imposée,  fondée sur la dévalorisation du gouvernement.

La constitution de la Ve République,  dans sa version originelle, instituait un président fort,   mais aussi  un premier ministre qui ne devait pas être trop faible,  pour servir de bouclier contre l’usure nécessaire du temps.

Autrefois,  les rois de France, dont les règnes pouvaient être très longs, faisaient porter l’impopularité liée à l’exercice du pouvoir sur leurs « mauvais conseillers ». Ils en changeaient de temps en temps,  comme les postillons changeaient de chevaux à chaque relais de poste.  C’est ainsi qu’ils tenaient la distance.

L’inspiration en partie  monarchique de la constitution de la Ve République avait  conduit à la même pratique: normalement,   un président devait changer une ou deux fois de premier ministre sur un septennat et même un quinquennat.  En dévaluant la fonction de  premier ministre, Sarkozy s’est  privé de cette possibilité. Le  programme de Fillon I était si  évidemment inspiré par l’Elysée qu’un autre premier ministre arrivant avec des idées nouvelles ne pouvait que signifier  un désaveu partiel de la ligne suivie jusque là par le président.  

 

Pas d’idées

 

Et même pour opérer une telle inflexion, encore eut-il fallu avoir quelques idées ! Or personne n’en a,  visiblement, dans la majorité.  L’  incapacité à renouveler les hommes est inséparable de   l’épuisement des idées. Dans son discours de présentation à l’Assemblée, Fillon s’est donc contenté de se situer dans la continuité : « La persévérance politique est le choix le plus judicieux pour l’intérêt du pays » ; « Moderniser encore et toujours la société française »,  précisément ce que les Français ne veulent plus entendre, non pas, comme on le ressasse dans les cercles néo-libéraux,  parce qu’ils seraient   viscéralement inaptes au changement, mais parce qu’ils en ont assez de réformes brouillonnes, inadaptées et le plus  souvent destructrices. Et aussi parce que la vie exige un minimum de stabilité ; l’agitation permanente finit par lasser. Perseverare diabolicum est.

Par delà l’absence d’idées, il y a l’appauvrissement du vivier politique. De Gaulle en 1962, Pompidou en 1972, Giscard en 1976, Mitterrand en 1984 ou 1992 avaient le choix entre une bonne dizaine de premiers ministres possibles, sans compter les outsiders issus de la société civile.  Il est significatif que ce choix ait été aujourd’hui limité à deux ou trois noms.  

 

…mais des arrières pensées

 

Pour se déterminer entre ces deux ou trois, la logique institutionnelle imprimée par le président n’est pas seule à avoir joué.  Il faut aussi faire la part de certaines  arrière-pensées.

L’idée prévaut encore dans les cercles dirigeants de  la droite,  que Sarkozy est le seul candidat possible pour la majorité  et qu’il pourrait encore l’emporter. Le président, n’en doutons pas, le croit aussi. Or, à la base, dans les banlieues, les petites villes, les campagnes, personne ne croit plus  à sa réélection.

Le coup de Jarnac qui menace dès lors Sarkozy  est que le groupe parlementaire UMP, animé par  l’instinct de survie,  lui substitue un autre candidat, comme il est arrive que les députés britanniques le fassent et comme cela aurait pu arriver à Chirac après la dissolution de 1997,  si Séguin   n’était tombé dans le piège grossier de la mairie de Paris.

Car pour que l’opération se fasse, il ne suffit pas que le sortant  ait cessé d’être  un « bon cheval », il faut encore  qu’il y ait une ou des solutions alternatives. Tout l’art du président en place, un art que Chirac maîtrisait mieux que quiconque, est de les éliminer.   Si Borloo n’a finalement pas été retenu pour diriger le gouvernement, c’est qu’il y avait   peu de chances qu’il joue ce rôle : lui rendre sa liberté fut jugé  sans risques.

Villepin pourrait être cette carte de rechange ; mais il a,  au fil des ans, tellement marqué sa condescendance à l’égard des parlementaires – qui sont les ultimes décideurs en la matière – , que ses chances sont limitées. D’autant que, faute d’expérience électorale véritable, il fait, comme beaucoup de débutants,  surtout campagne à gauche : cela lui assure une bonne image dans les médias, mais  ne lui rapportera guère de voix de ce côté-là, tout en le  coupant de son vivier naturel qu’est l’électorat UMP.    

Il y a ensuite   Filon et Juppé : au gouvernement,  ils n’auront qu’une liberté de parole limitée  et ils seront, bon gré mal gré, solidaires de la politique du président.  Les avoir au gouvernement, c’est pour le président, les garder à l’œil.

Reste Copé qui a tant dit que l’échéance de 1992  ne l’intéressait pas, seulement celle de 1997, qu’on a fini par le croire et que le président lui a laissé cette position  stratégique  pour préparer une  candidature (Nicolas Sarkozy en sait quelque chose) qu’est la présidence du parti. L’intéressé tiendra-t-il parole ?

Un remaniement  plus rempli d’arrière-pensées que d’idées.  Le faux changement  que le président  vient d’opérer a peu de chances de lui sonner un nouveau souffle.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:22

 

Depuis trente ans,  des  experts  autoproclamés proposent de résoudre  les difficultés des finances publiques par  ce que   Bercy,  promoteur  infatigable  de l’idée, désigne comme  un meilleur  « ciblage » des prestations sociales .

Alain Minc avait appelé  cela d’un joli nom : il fallait, disait-il,  substituer l’équité à l’égalité.

S’agissant de l’assurance maladie, on dira   qu’il faut distinguer la partie assurancielle (éventuellement  privatisable)  de la partie solidarité, qui doit, elle, rester à  la charge de l’Etat.   

L’antienne est toujours la même : il  faut, dit-on,  réserver les prestations  sociales de tous ordres à « ceux qui en ont vraiment besoin », et qui se trouvent au bas de l’échelle.

Applications pratiques :  augmenter (beaucoup)  les droits d’inscription  à l’université  et distribuer (un peu)  plus de bourses,  exclure des logements sociaux  ceux qui ne sont plus tout  à fait au minimum de revenu, mettre sous conditions de ressources les allocations  familiales, vieille  proposition ressortie récemment du grenier par  Jacques Attali.

Mais chaque fois que les gouvernements français ont écouté ce genre d’ augure, ils se sont cassé les dents : les émeutes étudiantes de 1987 coûtèrent sa réélection à Chirac ; la révolte contre le plan Juppé de 1995, qui déjà prévoyait  de réserver la politique familiale aux seuls nécessiteux n’est pas étrangère au fiasco de 1997. Jospin dut vite renoncer, lui aussi, à plafonner les allocations familiales. Le mouvement   social  de septembre 2010 n’aurait lui-même  pas eu tant d’écho si,  derrière une  réforme légitime des retraites, on n’avait entendu  la petite musique des retraites par capitalisation qui procèdent du même principe que le « ciblage ».  

Ces échecs répétés  n’empêchent  pourtant  pas une pléiade de conseillers du prince,  tenus pour des « crânes d’oeuf »,   de   répéter  mécaniquement,  année après année, ce genre  de proposition,  les dits conseillers ayant  en commun  de ne s’être   jamais présentés à  une élection !   

Pourtant,  si le « ciblage »  rencontre tant de résistances,  la première chose à faire serait de se demander pourquoi.  La première raison  est que la classe  moyenne , celle qui paye de plus en plus d’impôts en ne bénéficiant pas du bouclier  fiscal et des niches de luxe, est dans notre pays si lourdement imposée qu’ elle ressent mal d’être privée de toute contrepartie,  alors même que c’est sur elle et non les vraies grandes fortunes que l’on tire les chèques destinées à limiter les effets d’une pauvreté qui s’étend.   

Les promoteurs les plus ardents du ciblage sont presque tous, ce n’est pas un hasard,  d’ardents partisans de la mondialisation, principale cause de cette pauvreté. La  classe moyenne n’en profite guère.  Elle prend mal  qu’on lui en fasse seule  payer  le prix. Comment s’en étonner ?  

La  seconde  raison  de ces échecs est que l’argent a  toujours valeur de symbole : en réservant le bénéfice de certaines prestations    à ceux qui sont  bas de l’échelle,  on en fait   un symbole social négatif,  un facteur de marginalisation. Ainsi, la loi Boutin qui exclut  les revenus moyens des HLM  achèvera de transformer les cités en ghettos.  

S’agissant des prestations  familiales, on oublie  que  la logique sociale n’est qu’un volet de la question :   la solidarité de ceux qui  n’ont pas charge d’enfants avec ceux qui en ont, et sont  donc les seuls à préparer  les retraites de demain,  est une question de justice élémentaire.  Quel que soit le niveau social, comment peut-on mutualiser, au travers des régimes de retraite, la charge du  troisième âge et pas , au moins en partie,  celle du premier, sachant que ceux qui ont charge d’enfants sont encore  jeunes et que ceux qui, dans notre société, sont vraiment  très riches ne le sont généralement  plus  ?

Le risque de marginaliser un peu plus ceux qui cumulent les prestations est aggravé  quand le clivage social se superpose, comme c’est le cas dans nos banlieues,   au clivage ethnique. Dire que  les principaux bénéficiaires du ciblage  seront les immigrés, ce n’est nullement, comme le  suggère Luc Ferry, parler comme le Front  national ( un argument qui ne veut plus rien dire aujourd’hui  sinon :   «  je suis  à court d’arguments » ! ), c’est tenter  au contraire de  désamorcer un  des ressorts les plus  puissants du vote extrémiste.  

La question s’étend bien au-delà de la classe moyenne : la  colère des  « travailleurs pauvres » vis-à-vis des assistés est  aujourd’hui un fait avéré.  Tenant une réunion   électorale dans un  appartement, l’auteur de ces lignes  y rencontra  trois maçons  marocains.   Quel était leur souci ?    Le  racisme,  la politique migratoire ? Point du tout. Ils ne sortirent de leur silence que pour dénoncer avec véhémence les gens de la cité qui ne travaillaient pas et qui,  grâce aux aides sociales,    gagnaient   plus qu’eux.

Le candidat Sarkozy avait parfaitement perçu cela quand  il lança le slogan «  Travailler plus pour gagner plus ».  Mais quelle en fut la suite ?  Loin d’  oublier la question sociale,  la droite en rajouté une couche avec le RSA, pure création technocratique, elle aussi, dont Michel Godet, économiste  de gauche, avait pourtant  prédit l’inefficacité.

Il faut bien  trouver  des économies, dira-t-on.  Mais pourquoi s’attaquer à des   politiques sociales ou familiales anciennes sans se demander pourquoi  la France, pourtant beaucoup moins riche de l’après-guerre, pouvait  les supporter ?

 Si l’Etat est aujourd’hui en grande difficulté, les raisons en sont autres.  La  malgouvernance, l’incompétence, l’  inflation incontrôlée de la sphère publique, y compris locale,  en sont la cause. Et même,  en bien des cas,  les  fausses bonnes idées de type  technocratique, « rationnelles mais non raisonnables »,  comme le  « ciblage ».   

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 09:20

 

Les gourous, toujours les mêmes : Alain Minc, Jacques Attali et quelques autres à qui les gouvernements de droite ou de gauche demandent des propositions de réforme,  ne se fatiguent pas : ils font le tour des ministères et prennent les idées qui y traînent parfois depuis des lustres et qui  n’ont jamais  été appliquées.

Ce ne sont évidemment  pas les meilleures car, si elles étaient bonnes, on les aurait déjà  mises en œuvre : ce sont les vieux  « rossignols » qui ont échoué ou se sont heurtées à trop forte résistance. Conformément au principe que les peuples ont toujours tort et les technocrates raison, les «crânes d’œuf » ressortent ces mauvaises  idées en espérant les faire passer   à l’usure.

Ainsi de la mise sous conditions de ressources des prestations familiales : Juppé en 1995, Jospin en 1997 tentèrent de l’instaurer mais se heurtèrent, chaque fois,  à une  vive opposition, non seulement  des associations familiales mais de l’opinion, généralement plus éclairée que les augures  que nous évoquons.

Le rapport Attali II  reprend cette idée treize ans après.  Luc Ferry rebondit dessus dans Le Figaro (1) pour la présenter comme une « évidence » : rien moins !

Il ne faut pas se lasser, face à cette nouvelle offensive, de mettre sous les yeux de ceux qui nous gouvernent  les arguments décisifs qui en font au contraire  une mauvaise idée.

Le principal est que la politique familiale à la française telle qu’elle a été instaurée non point par Pétain, comme le croient les ignorants,  mais par les assemblées de la Libération, à majorité de gauche,  était fondée sur le principe de la nécessaire solidarité entre les familles qui ont des enfants et celles qui n’en ont pas ou peu.  Cette solidarité n’est que la juste contrepartie de la solidarité qui s’instaure, au travers des retraites  par répartition, entre les anciens qui ont eu des enfants et ceux  qui n’en ont pas eu.  La mutualisation de la charge du troisième âge implique celle, au moins partielle,   du premier âge.

C’est  parce qu’elle  a, mieux que d’autres, compris cela, que la France a aujourd’hui le taux de fécondité le plus élevé d’Europe, même si on ne tient pas compte des immigrés. 

Dans cette perspective, la politique familiale n’est pas, comme le voudrait Attali,  une marque de solidarité en faveur des plus démunis, une « charité », mais une mesure de justice, une reconnaissance de la société, qui ne saurait être liée   au niveau de revenu.  La considérer comme une politique purement sociale, ce serait   la disqualifier. Ce serait surtout disqualifier ceux qui en seraient les bénéficiaires.    Les prestations familiales ne seraient plus perçues comme un droit  lié à la citoyenneté mais    comme un signe d’infériorité sociale.   La  famille nombreuse en tant que telle qui se verrait  stigmatisée. Sachant que les familles nombreuses de faible revenu sont en majorité constituées d’immigrés, attirer l’attention sur ce qu’aurait d’absurde une concentration des prestations familiales à leur bénéfice,  ce  n’est pas , comme le prétend le même Luc Ferry (2), parler comme le Front national mais au contraire mettre en garde contre un motif supplémentaire qu’aurait une partie de nos compatriotes de se porter à l’extrémisme.

Il y a bien d’autres arguments à l’encontre de cette proposition : si l’on rapporte les mesures prises depuis trente ans en faveur des hauts revenus (niches fiscales, abaissement des tranches les plus élevées, bouclier fiscal ) et au détriment des familles ( plafonnement  du quotient familial, RDS taxant les prestations , transferts de la branche famille vers la branche vieillesse) , c’est , parmi les contribuables de  la classe moyenne , un transfert continu  qui se sera opéré de ceux qui ont charge d’enfants vers ceux qui n’en ont pas. Même  l’allègement des droits de succession  profite bien davantage aux enfants uniques qu’aux familles nombreuses. La mise sous conditions de ressources des allocations familiales ne ferait qu’aggraver cette dérive, typique d’une société égoïste et vieillissante.  

Rappelons  enfin que cette mise sous conditions de ressources, dans le pays qui l’ont mise en place, comme l’Espagne ou  l’Italie, fut  le  premier stade d’un démantèlement pur et simple de la politique familiale, dont on connaît les conséquences dramatiques  pour ces pays.

L’équilibre démographique, tout relatif,  de la France demeure fragile.  Le  processus d’intégration l’est encore davantage. Une mesure qui mettrait en péril l’un et l’autre  est rien moins qu’  une « évidence » !  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.      Le Figaro, 28 octobre 2010

2.      Le Figaro, 18 novembre 2010

 

 
 

 

 

 

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