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Roland HUREAUX

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14 décembre 2010 2 14 /12 /décembre /2010 08:33

 

 

 

 

Par un singulier paradoxe, c’est dans une période où ses effectifs déclinaient à grande vitesse que l’agriculture a été amenée à jouer un rôle essentiel dans le démarrage du Marché commun, ancêtre de l’Union européenne  telle que nous la connaissons aujourd’hui, au point de représenter pendant plusieurs dizaines d’année la principale des politiques communes.

La CECA, inspirée par une  obsolète « priorité à l’industrie lourde » s’est assez vite vidée  de sa substance. L’échec politique de la CED et technique de l’Euratom ne laissait en place que le Marché commun instauré par traité de Rome (1957). Son volet industriel instaurait une suppression progressive des droits de douane intracommunautaires qui eut lieu en dix ans, sans nécessiter un vrai budget. Son volet agricole prévoyait  une  harmonisation des politiques de soutien à l’agriculture qui ne fut acquise  que parce que le général de Gaulle força  la main de ses partenaires. Ces derniers, en effet,  à peine signé le traité de Rome, furent soumis à de fortes pressions américaines pour que la politique  agricole commune (PAC), dont un des effets devait être la préférence communautaire et donc la réduction de leurs exportations en Europe, ne soit pas mis   en œuvre. Cette politique  supposait un budget consistant, à la mesure du poids des interventions publiques préexistantes. Ce fut au départ plus de 90 % du budget européen ; c’est encore près de 30 %.

Pendant des siècles, malgré l’illustre précédent du patriarche Joseph, l’agriculture s’était passée d’interventions publiques,  car les paysans, peu endettés et vivant largement en autarcie, supportaient bon an ml an, comme on dit,  les variations des cours  qu’entraînaient les  variations climatiques. La seule intervention publique était la protection douanière, élevée dans toute l’Europe, sauf au Royaume-Uni, au XIXe siècle.  

La crise agricole, qui précéda  la grande dépression de 1929 et la suivit, sensibilisa  les pays riches au fait qu’il était de plus en plus difficile à un monde agricole  qui commençait à s’intégrer à l’économie monétaire, à investir et à s’endetter, de supporter les variations erratiques de prix. L’agriculture est en effet le seul secteur qui soit à la fois en bout de chaîne et très dispersé – et donc pas en mesure de répercuter en amont ou en aval ces variations ou de les contrôler par de grands monopoles ; paradoxalement, elle est, hors intervention,   le seul marché « pur et parfait » d’une économie avancée, dans ce que celui-ci a d’inhumain !   L’Agricultural adjustment act (AAA) de Roosevelt (1934)   fut suivi par la création en France de l’ONIC (Office national   des céréales, 1936). En 1956, tous les pays d’Europe, sauf la Grande-Bretagne, acquise au libéralisme, avaient des systèmes d’encadrement des marchés agricoles, le plus protecteur étant celui de l’Allemagne. Hors du marché commun, les Etats-Unis, le Japon, la Suisse, les premiers un peu moins, les deux autres beaucoup plus que l’Europe des Six, soutenaient leur agriculture. Cette solidarité publique envers le   monde agricole  était  rendue à la fois nécessaire et possible par un développement déjà avancé. Le reste du monde ne put   guère se le permettre, jusqu’à ce que,  par les Accords de Lomé (1975),   la Communauté européenne ait mis    en place, de manière beaucoup plus légère,  un système analogue pour les anciennes colonies.

La  fusion de ces systèmes de protection dans un marché commun entouré d’une barrière extérieure commune   se traduisit par une amélioration de la protection en France et un léger affaiblissement en Allemagne. Mais,  de même que la France devait acheter davantage allemand en matière industrielle, l’Allemagne avait promis, en compensation,   d’acheter davantage français en matière alimentaire  pour le plus grand bénéfice notre agriculture. Elle  obtint en 1969 que la réévaluation du mark n’ait pas d’incidences sur sa compétitivité grâce aux « montants compensatoires »  qui lui permirent de subventionner ses exportations.  Il était alors acquis que, compte tenu de sa spécificité, le secteur agricole serait tenu en dehors des négociations du GATT tendant à supprimer  les frontières douanières dans le monde.

Au prix de négociations annuelles aussi épuisantes que rituelles    (les fameux « marathons agricoles »), sur le niveau de prix et donc des protections,  et de l’apparition d’excédents réguliers, effet  logique de prix maintenus au-dessus de l’équilibre du  marché, ce système marcha tant bien que mal pendant trente ans. Il assura l’autosuffisance         alimentaire de l’Europe,   une  modernisation rapide de l’agriculture, en même temps qu’une décrue en douceur des effectifs agricoles.  Malgré les craintes qui s’étaient exprimées, il supporta l’épreuve des différentes vagues d’élargissement.

Les Etats-Unis,  qui, face à un bloc d’Européens alors cohérent, avaient du accepter ce système,  n’avaient cependant pas désarmé, même si, en dépit des apparences, ils aidaient déjà leur agriculture, en rapportant cette aide au nombre d’exploitations, davantage que l’Europe.  De coup de boutoir en coup de boutoir, ils obtinrent de Mitterrand en 1984 un accord de principe pour que l’agriculture soit  incluse dans le prochain cycle de négociations du GATT, l’ « Uruguay Round ». C’est sous le gouvernement Chirac, en 1986, que s’engagea la négociation.

 

La révolution de 1992-1993

 

Elle aboutit  à deux décisions fondamentales qui bouleversèrent profondément la politique agricole commune et l’économie agricole en Europe et particulièrement en France.

La première fut la réforme de la politique agricole commune que le gouvernement  imposa aux agriculteurs en 1972. Elle partait du présupposé que le système américain d’aide qui laissait, au moins en apparence, libre le jeu des prix mais versait ensuite des subventions directes aux agriculteurs (deficiency payments) était meilleur que le système européen qui maintenait des prix relativement rémunérateurs grâce à un système de prélèvement à l’import / restitutions à l’export,  à partir d’un prix intérieur fixé à l’avance,  mais ne laissait guère de chances aux concurrents extérieurs. On décida donc alors, au motif de prendre les devants avant de subir les foudres du GATT (étrange méthode de négociation que de faire les concessions à l’avance !) de basculer dans un système de type américain.

Ses inconvénients  étaient multiples :   d’abord il coûtait  beaucoup plus cher aux finances publiques, l’aide à l’agriculture étant auparavant payée de manière insensible par le consommateur. La baisse des prix qui devait s’ensuivre ne profita qu’aux intermédiaires.

Il entraina surtout une disqualification et une démoralisation du monde agricole, dont les    rangs s’étaient en 1992 déjà largement éclaircis. De travailleurs  normaux, vivant d’une production vendue à des prix rémunérateurs, ils vécurent de plus en plus de subventions, à la fois impopulaires dans l’opinion et dégradantes à leur propres yeux.

Le nouveau système ne désarma d’ailleurs nullement les Etats-Unis qui continuèrent à faire pression et obtinrent de l’Europe , par l’accord de Blair House (1993), inclus dans les Accords de Casablanca de 1995,  l’engagement à  un allègement à terme de la PAC et , de fait, à la réouverture du marché européen et surtout des marchés tiers  à leurs produits: limites absolues   et en diminution chaque année des subventions  à l’exportation, ouverture du marché  du lait , jusque là bloqué par les quotas laitiers, généralisation des droits de douane ( en lieu et place des systèmes plus protecteurs)  et réduction progressive de ces droits . Que le grand commis européen  chargé du suivi  de ces négociations de 1986 à 1994, puis de leur mise en œuvre entre 1999 et 2005, Pascal Lamy, ait été un adepte forcené du libre-échange, et soit devenu sans transition en 2005 directeur général de l’OMC ( nouveau nom du GATT) montre qu’il avait bien mérité de sa nouvelle patrie.

La crise agricole de 2009, qui a vu les revenus agricoles diminuer de plus de 56 % (baisse sans équivalent dans aucune profession) se situe à l’extrémité de ces courbes. Les accords de Casablanca, aux effets d’abord insensibles,  se sont appliqués  peu à peu, laissant des secteurs entiers de plus en plus à découvert. Pour la France et d’autres pays, l’évolution différentielle des prix des facteurs de production  au sein de la zone euro  a progressivement  accru, en matière agricole comme en d’autres,  l’avantage compétitif de l’Allemagne qui, aujourd’hui nous taille des croupières même sur ce qui était autrefois notre chasse gardée.  Le développent de marchés à terme mondialisés, qui se prêtent à la spéculation, a eu un rôle non pas stabilisant comme la théorie le voudrait,  mais  au contraire, le plus souvent, déstabilisant.

La commission de Bruxelles a lancé dans la nature en 2009 un mémorandum prévoyant  de réduire encore la part de l’agriculture dans le  budget européen pour consacrer les sommes libérées à d’autres choses (recherche, santé etc.). Le ministre français actuel,   est persuadé, à la différence d’une grande partie de son entourage, que le secteur agricole ne saurait survire sans le  maintien d’une régulation des marchés et donc d’une  PAC forte. Il  tente de résister à la commission, mais la partie de bras de fer engagée ne sera pas facile. D’autant que ce n’est pas seulement la commission  de Bruxelles qui est acquise au libéralisme mais la plus grand partie de l’establishment français : Inspection des finances, INRA, think tanks spécialisées etc. Les réformes de 1992-1993 ne seraient pas passées si facilement si le même establishment ne les avait depuis de nombreuses années appelées de ses vœux. 

Aujourd’hui, l’enjeu est rien de moins que le maintien de quelques dizaines de milliers d’exploitations sur le territoire français  (soit entre 0 et 3 par commune en moyenne)  ou une industrialisation erratique du secteur à la brésilienne qui serait la mort du monde rural français, déjà en catalepsie. A terme : compte tenu des différentiels de coûts de production, une délocalisation massive  que l’agriculture a jusqu’ici évitée (déjà la Chine s’apprête à envahir  le monde de se pommes)  et  qui ferait perdre à notre continent son autonomie alimentaire.

Nul ne peut prédire ce que sera  le devenir de la construction européenne dans son ensemble : longtemps, l’agriculture fut son principal pilier ; il ne l’est plus ; le traité de Maastricht est venu à point nommé en 1992, la même année que la réforme de la PAC,   substituer l’enjeu monétaire à l’enjeu agricole. On en mesure aujourd’hui la fragilité. On ne saurait néanmoins mettre en doute que l’agriculture est un domaine spécial qui nécessite, si on veut traiter avec un minimum d’humanité les producteurs qui s’y  sont engagés, une organisation des marchés. Cette organisation fut considérée comme un progrès à partir de années trente. La tenir pour un archaïsme   75 ans après,  alors que rien de fondamental n’a changé dans les lois de l’économie agricole, est absurde. Les libéraux se félicitent par exemple que le prix de la banane au consommateur (les produits tropicaux  sont entraînés par le même vent de libéralisme) baisse  de 1 € à 0,5 € : est-ce là un grand progrès si c’est au prix de la ruine de nos DOM   ? Mais il faudrait  que ceux qui ont à défendre les régulations sachent expliquer  pourquoi elles sont nécessaires et, pour cela, qu’ils en soient eux mêmes convaincus, ce qui n’est pas le cas de grand monde, à Bruxelles et même à Paris.

Le mieux serait sans doute de revenir à une régulation par les prix,  beaucoup plus respectueuse à  la fois des  agriculteurs et des contribuables. Mais elle suppose le retour à un certain protectionnisme – dont les Etats-Unis eux-mêmes donnent l’exemple en matière de coton. Elle ne saurait se faire que dans l’ensemble de l’Europe : elle suppose au minimum  un accord  avec l’Allemagne. Elle pourrait être gérée par une agence spécialisée, du type de celle qu’a décrit M.Robatel.

Faute d’un tel retour, il faut se souvenir qu’une régulation par les subventions se prête  mieux à une renationalisation que la régulation par les prix. L’Allemagne, qui a longtemps eu dans le Sud une agriculture peu compétitive, ne s’est jamais privée   d’apporter des aides au-delà de la PAC. Cela  suppose évidement que les chiens de garde de la libre concurrence  de Bruxelles et de Luxembourg soient une fois pour toutes muselés. La France a longtemps  tiré un bénéfice net de la politique agricole commune et donc de l’Europe ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas : elle est contributeur net ; la renationalisation partielle de la PAC ne devrait donc pas lui poser    de problèmes.   

Là encore la vraie question, ce n’est pas, comme le voudraient les idéologues,  la question philosophique ou institutionnelle : libre-échange ou protection, national ou supranational ; il ne s’agit là que de moyens.   La  vraie question : voulons nous qu’il y ait  encore dans les campagnes d’Europe, au si riche  héritage d’humanisation, et de « culture » à tous les sens  du terme, quelque chose comme une profession agricole ?

 

 

Roland HUREAUX

Ancien conseiller technique à la DATAR

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 16:09

 

 

SORTIR DE LA LOGIQUE DES TRAITES DE WESTPHALIE

 

 

Même si la démographie est  déterminante en dernière instance, la question du Proche -Orient est d’abord  un contentieux territorial puisque deux peuples y  sont en concurrence pour le même territoire, exigu.

Que ce contentieux ne puisse se terminer raisonnablement que par  un compromis  va de soi.

Cela est pourtant récusé par les extrémistes des deux camps. Ceux du camp palestinien  peuvent être aisément contenus – et le sont effectivement aujourd’hui – par le rapport de force.  Même si, pour des raisons de principe, ils ne souhaitent se rallier à aucune proposition raisonnable de partage (1), il est possible qu’ils consentent de fait à une solution unilatérale qui respecte  leur dignité.

 

Entre Josué et les Juges

 

Les extrémistes juifs visent le grand Israël (Eretz Israël), en tous les cas l’annexion de la Cisjordanie. C’est ce qui justifie leur  politique de colonisation obstinée.  Ils font ouvertement leur le programme assigné à  Moïse et Josué : « Tout lieu que foulera  la plante de vos pieds, je vous le donne comme je l’ai déclaré à Moïse. Depuis le désert et le Liban jusqu’au grand fleuve, l’Euphrate et jusqu’à la grande mer, vers le soleil couchant, tel sera votre territoire. Personne, tout le temps de ta vie ne pourra te résister »  (Js  1, 3- 5).

Ils semblent en revanche ignorer  cet autre passage, tiré  du Livre des Juges : « La colère de Dieu s’enflamma alors contre Israël et il dit « Puisque ce peuple a transgressé l’alliance que j’avais prescrite à ses pères et qu’il n’a pas écouté ma voix, désormais je ne chasserai plus devant lui aucune des nations que Josué  a laissé subsister quand il est mort, afin de mettre par elles Israël à l’épreuve , pour voir s’il suivra ou non les chemins de Yahvé comme les ont suivis ses  pères . » C’est pourquoi Yahvé  a laissé subsister ces nations, il ne s’est point hâté de les chasser et ne les a pas livrées aux mains de Josué » (Juges,  2 20-23).

Parmi les juifs qui se veulent les plus  orthodoxes, les uns rêvent du Grand Israël, les autres, à l’inverse,  récusent le projet sioniste parce que le peuple juif n’en serait pas digne. Entre ces deux positions extrêmes, il  y a peut-être place pour la voie médiane suggérée par les Juges !  De fait, à aucun moment de l’histoire antique, le peuple d’Israël n’a  occupé toute la terre de Palestine. Même à son apogée, le  roi Salomon, s’il  exerça,  d’après  la Bible,  son hégémonie sur toute la région, n’en évacua  pas tous  les peuples non-juifs.

Si le compromis est nécessaire, faut-il qu’il prenne  partout la forme classique du partage signifié par une frontière  au sens classique du terme ? Ce n’est pas sûr.

 

Renoncer aux schémas  simples

 

Ce rapport univoque entre  une entité politique et un territoire est une simplification issue de la modernité. Le Moyen Age occidental connaissait des situations plus complexes : ainsi les terres qui sont  actuellement  celles des Landes  étaient gouvernées par le seigneur d’Albret    qui était pratiquement  indépendant. Mais ce seigneur rendait hommage    au roi d’Angleterre en tant que celui-ci avait hérité du duché d’Aquitaine et le roi d’Angleterre était à ce titre, mais à ce titre seulement,  vassal du roi de France. Une ville comme Mont-de-Marsan  ressortissait ainsi à trois formes de souveraineté superposées, ce qui lui permettait d’ailleurs de conserver une large autonomie.

La terre dite sainte a une histoire trop riche, une géographie trop complexe pour se prêter à des schémas simples comme ceux  que, depuis les traités de Westphalie,  le droit international moderne a imposés. Il sera difficile de trouver  les compromis nécessaires  si    on ne s’écarte pas d’une rationalité univoque.

C’est ainsi que les Juifs pourraient être reconnus comme souverains éminents  de Jérusalem  mais, afin de sauver la face des Palestiniens et plus largement du monde musulman attaché au symbole d’Al Qods,  il faut permette à l’Autorité palestinienne de garder un pied  qui soit plus que symbolique à Jérusalem, pas nécessairement dans la vieille ville. Là aussi, il faut revenir au précédent biblique : « Les fils de Juda ne purent chasser les Jébuséens qui habitaient Jérusalem ; aussi les Jébuséens habitent-ils encore aujourd’hui Jérusalem  auprès des fils de Juda » (Josué  15 63).  Une sorte de bail emphytéotique  ou de concession pourrait régler le sort des autres confessions, notamment chrétiennes,  présentes à Jérusalem. Plus qu’un statut international, qui risque d’ être dépassé, c’est vers ce genre de compromis complexe – et nécessairement ambigu -  qu’il faut s’orienter.  C’est le  même genre de compromis qui a permis à  Rome, après soixante ans de contentieux,  d’être la capitale à la  fois du Royaume d’Italie  et d’un Etat du Vatican soucieux de  disposer d’un territoire symbolique.

La droite  israélienne a  certes   de bonnes  raisons de  ne pas croire à la possibilité d’un accord en bonne et due forme. Il se peut que la solution, si solution il y a, résulte d’une prise de position unilatérale d’Israël. Mais l’unilatéralisme est une chose, l’humiliation de la partie adverse en est une autre.  Il y a dans ce genre d’affaires, par un minimum d’équité, moyen d’obtenir un accord de fait d’un adversaire qui, pour ne pas perdre la face ou se déjuger, ne voudra pas le reconnaître en droit. 

C’est pour cette  raison qu’il est essentiel que, sous une forme ou sous une autre, la partie palestinienne  conserve un pied  à Jérusalem. Pour  la même raison, il importe  que l’équilibre territorial de 1967 soit globalement préservé.

La logique qui a conduit  à la construction du mur a assurément un aspect déplaisant,  mais, tous les parents le savent,  quand des enfants se querellent, il faut les séparer.  On peut même penser que ce qui rend la situation aussi insupportable aux Palestiniens est que cette logique de séparation ne soit pas poussée jusqu’au bout, que des milliers de Palestiniens soient obligés de  passer chaque jour des contrôles longs et  humiliants pour gagner leur vie. Si la frontière était vraiment  fermée, les Palestiniens,  avec l’aide internationale nécessaire,  seraient contraints de  s’auto-suffire, ce qui serait plus conforme à leur  dignité.

Mais ce qu’il faut le plus déplorer est que le   mur ne suive pas la ligne de démarcation d’avant  1967, à tout le moins hors de Jérusalem. Bien que sans  valeur en droit international, cette  ligne de démarcation avait fini par entrer dans les habitudes  au point de revêtir, de fait,  un caractère normatif. Or la voilà déstabilisée, au moment où elle commençait à être  admise !

Même  si la muraille a consacré, pour partie,  le grignotage   du  territoire cisjordanien par les colons, il eut mieux valu, pour sauver la face des Palestiniens,  maintenir une surface égale en leur  trouvant des compensations, dans le   Néguev ou ailleurs  (sachant qu’avec les techniques israéliennes et l’aide internationale, il est possible de transformer aujourd’hui    n’importe quel coin du désert en jardin d’Eden). C’est ce que,  paraît-il,  Rabin proposa à Arafat : même si cette proposition ne fut pas acceptée sur le moment (comment exiger du chef palestinien une renonciation ouverte à Jérusalem ?), un compromis de ce genre demeure  la seule issue. 

 

Roland HUREAUX

 

 

1.      Les plus radicaux des Palestiniens proclament  le  droit au retour des descendants de tous les Arabes chassés en 1948 . Mais si l’on considère que ceux qui sont en Occident et une partie de ceux qui sont au Proche-Orient (notamment dans le Golfe persique ) ne veulent pas revenir et que  2,5 millions se trouvent déjà en Jordanie, royaume qui se dit   palestinien , la revendication ne porte en définitive que sur environ 1,5 millions de personnes.

 

 

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13 décembre 2010 1 13 /12 /décembre /2010 16:09

Au sujet du conflit Israël-Palestine  (III)

 

 

SORTIR DE LA LOGIQUE DES TRAITES DE WESTPHALIE

 

 

Même si la démographie est  déterminante en dernière instance, la question du Proche -Orient est d’abord  un contentieux territorial puisque deux peuples y  sont en concurrence pour le même territoire, exigu.

Que ce contentieux ne puisse se terminer raisonnablement que par  un compromis  va de soi.

Cela est pourtant récusé par les extrémistes des deux camps. Ceux du camp palestinien  peuvent être aisément contenus – et le sont effectivement aujourd’hui – par le rapport de force.  Même si, pour des raisons de principe, ils ne souhaitent se rallier à aucune proposition raisonnable de partage (1), il est possible qu’ils consentent de fait à une solution unilatérale qui respecte  leur dignité.

 

Entre Josué et les Juges

 

Les extrémistes juifs visent le grand Israël (Eretz Israël), en tous les cas l’annexion de la Cisjordanie. C’est ce qui justifie leur  politique de colonisation obstinée.  Ils font ouvertement leur le programme assigné à  Moïse et Josué : « Tout lieu que foulera  la plante de vos pieds, je vous le donne comme je l’ai déclaré à Moïse. Depuis le désert et le Liban jusqu’au grand fleuve, l’Euphrate et jusqu’à la grande mer, vers le soleil couchant, tel sera votre territoire. Personne, tout le temps de ta vie ne pourra te résister »  (Js  1, 3- 5).

Ils semblent en revanche ignorer  cet autre passage, tiré  du Livre des Juges : « La colère de Dieu s’enflamma alors contre Israël et il dit « Puisque ce peuple a transgressé l’alliance que j’avais prescrite à ses pères et qu’il n’a pas écouté ma voix, désormais je ne chasserai plus devant lui aucune des nations que Josué  a laissé subsister quand il est mort, afin de mettre par elles Israël à l’épreuve , pour voir s’il suivra ou non les chemins de Yahvé comme les ont suivis ses  pères . » C’est pourquoi Yahvé  a laissé subsister ces nations, il ne s’est point hâté de les chasser et ne les a pas livrées aux mains de Josué » (Juges,  2 20-23).

Parmi les juifs qui se veulent les plus  orthodoxes, les uns rêvent du Grand Israël, les autres, à l’inverse,  récusent le projet sioniste parce que le peuple juif n’en serait pas digne. Entre ces deux positions extrêmes, il  y a peut-être place pour la voie médiane suggérée par les Juges !  De fait, à aucun moment de l’histoire antique, le peuple d’Israël n’a  occupé toute la terre de Palestine. Même à son apogée, le  roi Salomon, s’il  exerça,  d’après  la Bible,  son hégémonie sur toute la région, n’en évacua  pas tous  les peuples non-juifs.

Si le compromis est nécessaire, faut-il qu’il prenne  partout la forme classique du partage signifié par une frontière  au sens classique du terme ? Ce n’est pas sûr.

 

Renoncer aux schémas  simples

 

Ce rapport univoque entre  une entité politique et un territoire est une simplification issue de la modernité. Le Moyen Age occidental connaissait des situations plus complexes : ainsi les terres qui sont  actuellement  celles des Landes  étaient gouvernées par le seigneur d’Albret    qui était pratiquement  indépendant. Mais ce seigneur rendait hommage    au roi d’Angleterre en tant que celui-ci avait hérité du duché d’Aquitaine et le roi d’Angleterre était à ce titre, mais à ce titre seulement,  vassal du roi de France. Une ville comme Mont-de-Marsan  ressortissait ainsi à trois formes de souveraineté superposées, ce qui lui permettait d’ailleurs de conserver une large autonomie.

La terre dite sainte a une histoire trop riche, une géographie trop complexe pour se prêter à des schémas simples comme ceux  que, depuis les traités de Westphalie,  le droit international moderne a imposés. Il sera difficile de trouver  les compromis nécessaires  si    on ne s’écarte pas d’une rationalité univoque.

C’est ainsi que les Juifs pourraient être reconnus comme souverains éminents  de Jérusalem  mais, afin de sauver la face des Palestiniens et plus largement du monde musulman attaché au symbole d’Al Qods,  il faut permette à l’Autorité palestinienne de garder un pied  qui soit plus que symbolique à Jérusalem, pas nécessairement dans la vieille ville. Là aussi, il faut revenir au précédent biblique : « Les fils de Juda ne purent chasser les Jébuséens qui habitaient Jérusalem ; aussi les Jébuséens habitent-ils encore aujourd’hui Jérusalem  auprès des fils de Juda » (Josué  15 63).  Une sorte de bail emphytéotique  ou de concession pourrait régler le sort des autres confessions, notamment chrétiennes,  présentes à Jérusalem. Plus qu’un statut international, qui risque d’ être dépassé, c’est vers ce genre de compromis complexe – et nécessairement ambigu -  qu’il faut s’orienter.  C’est le  même genre de compromis qui a permis à  Rome, après soixante ans de contentieux,  d’être la capitale à la  fois du Royaume d’Italie  et d’un Etat du Vatican soucieux de  disposer d’un territoire symbolique.

La droite  israélienne a  certes   de bonnes  raisons de  ne pas croire à la possibilité d’un accord en bonne et due forme. Il se peut que la solution, si solution il y a, résulte d’une prise de position unilatérale d’Israël. Mais l’unilatéralisme est une chose, l’humiliation de la partie adverse en est une autre.  Il y a dans ce genre d’affaires, par un minimum d’équité, moyen d’obtenir un accord de fait d’un adversaire qui, pour ne pas perdre la face ou se déjuger, ne voudra pas le reconnaître en droit. 

C’est pour cette  raison qu’il est essentiel que, sous une forme ou sous une autre, la partie palestinienne  conserve un pied  à Jérusalem. Pour  la même raison, il importe  que l’équilibre territorial de 1967 soit globalement préservé.

La logique qui a conduit  à la construction du mur a assurément un aspect déplaisant,  mais, tous les parents le savent,  quand des enfants se querellent, il faut les séparer.  On peut même penser que ce qui rend la situation aussi insupportable aux Palestiniens est que cette logique de séparation ne soit pas poussée jusqu’au bout, que des milliers de Palestiniens soient obligés de  passer chaque jour des contrôles longs et  humiliants pour gagner leur vie. Si la frontière était vraiment  fermée, les Palestiniens,  avec l’aide internationale nécessaire,  seraient contraints de  s’auto-suffire, ce qui serait plus conforme à leur  dignité.

Mais ce qu’il faut le plus déplorer est que le   mur ne suive pas la ligne de démarcation d’avant  1967, à tout le moins hors de Jérusalem. Bien que sans  valeur en droit international, cette  ligne de démarcation avait fini par entrer dans les habitudes  au point de revêtir, de fait,  un caractère normatif. Or la voilà déstabilisée, au moment où elle commençait à être  admise !

Même  si la muraille a consacré, pour partie,  le grignotage   du  territoire cisjordanien par les colons, il eut mieux valu, pour sauver la face des Palestiniens,  maintenir une surface égale en leur  trouvant des compensations, dans le   Néguev ou ailleurs  (sachant qu’avec les techniques israéliennes et l’aide internationale, il est possible de transformer aujourd’hui    n’importe quel coin du désert en jardin d’Eden). C’est ce que,  paraît-il,  Rabin proposa à Arafat : même si cette proposition ne fut pas acceptée sur le moment (comment exiger du chef palestinien une renonciation ouverte à Jérusalem ?), un compromis de ce genre demeure  la seule issue. 

 

Roland HUREAUX

 

 

1.      Les plus radicaux des Palestiniens proclament  le  droit au retour des descendants de tous les Arabes chassés en 1948 . Mais si l’on considère que ceux qui sont en Occident et une partie de ceux qui sont au Proche-Orient (notamment dans le Golfe persique ) ne veulent pas revenir et que  2,5 millions se trouvent déjà en Jordanie, royaume qui se dit   palestinien , la revendication ne porte en définitive que sur environ 1,5 millions de personnes.

 

 

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14 octobre 2010 4 14 /10 /octobre /2010 20:56

Il n’est pas rare d’entendre dire dans les cercles dirigeants israéliens : « Les Arabes – que ces dirigeants prétendent connaître mieux que personne - ne sont pas un peuple comme les autres. Ils ne connaissent que la loi du plus fort et le seul moyen de les tenir est le bâton. »

De ce préjugé aux relents coloniaux procède la ligne dure de la politique israélienne : l’idée qu’en menant une politique de force (dont l’opération « Plomb durci » de la fin 2008 fut une illustration particulièrement spectaculaire), Israël viendra définitivement à bout de la résistance des Palestiniens. Certains vont même jusqu’à ajouter que l’assistance sociale aidant, ce peuple sera progressivement amolli et se résignera à son sort.

Cette politique vise particulièrement la bande de Gaza où les dirigeants israéliens espèrent susciter la révolte contre le Hamas d’une population qui, de guerre lasse, finira par le rendre responsable de ses privations et de son isolement. Il y a là aussi une dangereuse illusion.

 

Les Arabes sont un peuple comme les autres

 

 D’abord parce qu’il n’y a aucune raison que les Arabes ne soient pas un peuple comme les autres. Si une majorité en leur sein se résigne à son sort, comme le firent pendant des millénaires les fellahs d’Egypte, il existe parmi eux, comme au sein de tous les peuples, une minorité, disons peut-être une élite – qui ne se résignera sans doute jamais. Que la résistance soit le fait d’une minorité fière et non de la masse, c’est ce qu’a par exemple illustré la sociologie d’Al Kaida : en opposition à la rhétorique simpliste sur la « misère, terreau du terrorisme », on a pu voir que les terroristes se réclamant de ce label venaient presque tous de la bourgeoisie arabe, qu’elle soit saoudienne, yéménite ou égyptienne, souvent éduquée en Occident. L’histoire de la décolonisation a d’ailleurs montré que ce genre de raisonnement, destiné à justifier la force et que l’on ressort aujourd’hui , sous d’autres formes, en Afghanistan, n’a jamais tenu : aucune puissance n’a, au XXe siècle, réussi à annihiler un mouvement national, quel qu’il soit, de cette manière. La répression tend au contraire à légitimer la minorité révoltée et à durcir la résistance. Les manuels de guérilla n’enseignaient-ils pas aux « combattants de la liberté » à provoquer une répression aveugle pour mieux rallier la population ? C’est là la force, jamais démentie au XXe siècle, du fait national : dans une situation d’affrontement, la population prend spontanément parti pour ceux de sa race, même si elle ne les aime pas. Au Vietnam, les bombardements avaient renforcé le Viet Cong. De la célèbre conférence de presse du général de Gaulle du 29 novembre 1967, on a retenu la formule très controversée sur le peuple juif, « peuple d’élite, sûr de lui et dominateur » (1) ; on a un peu oublié l’annonce prémonitoire de ce qui devait suivre l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza « Israël ayant attaqué, s'est emparé, en six jours de combat, des objectifs qu'il voulait atteindre. Maintenant, il organise, sur les territoires qu'il a pris, l'occupation qui ne peut aller sans oppression, répression, expulsions, et il s'y manifeste contre lui une résistance, qu'à son tour, il qualifie de terrorisme. (…) Il est bien évident que le conflit n'est que suspendu et qu'il ne peut pas avoir de solution, sauf par la voie internationale. » La répression légitime les plus radicaux Même si l’exemple de l’autorité palestinienne, ainsi que l’évolution de certains pays comme l’Egypte, semblent, pour le moment, donner raison aux dirigeants israéliens, il ne faut pas en conclure que les Palestiniens de Cisjordanie ou les Arabes des pays voisins soient devenus des amis d’Israël (2) ; un incident et les vieux ressentiments remonteront vite à la surface.

Quant à Gaza, la situation y est tout à fait spécifique : tant la concentration de population que l’absence de perspectives ne laissent pas augurer la pacification des esprits. C’est pourquoi attendre, comme prétend le faire le gouvernement israélien, que le Hamas soit chassé du pouvoir à Gaza pour s’engager dans un processus de détente risque ne pas déboucher de si tôt. Le discours radical du Hamas, comme autrefois celui de l’OLP, ne saurait être un obstacle à la recherche d’un accommodement de fait avec lui. La plupart des gouvernements du Tiers monde, encore plus que les Occidentaux, ont une vieille pratique du double langage : rappelons-nous l’immense hypocrisie à laquelle avait donné lieu en son temps le boycott de l’Afrique du Sud. Sans nul doute l’autorité islamiste de Gaza est-elle imprégnée du même état d’ esprit. Le radicalisme verbal assure la légitimité et sauve la face, tandis que le pragmatisme permet de composer avec les réalités . Peut-être ne faut-il pas attendre que la Hamas déclare ouvertement « caducs » telle ou telle de ses prétentions pour prendre langue discrètement avec lui. Israël avait bien su, au temps de l’Irangate, traiter avec les ayatollahs qui pourtant le maudissaient jour après jour.

En privilégiant les interlocuteurs modérés, Israël referait la même erreur qu’en 1970, quand il protégea le royaume hachémite de Jordanie des entreprises de l’OLP, alors radicale. Beaucoup, dont l’ancien ministre Ygal Yadin, ont pensé qu’en permettant alors à Yasser Arafat de prendre le pouvoir à Amman, les Israéliens auraient certes eu, dans l’immédiat, un interlocuteur moins facile, mais facilité à terme la solution de la question palestinienne. Il se peut que l’existence du Hamas constitue même une chance pour l’Etat d’Israël : si l’OLP reprenait, comme on parait en caresser l’espoir, de manière illusoire selon nous, le pouvoir à Gaza, il faudrait reconnaître un seul Etat palestinien qui ne serait de toutes les façons pas viable car jamais les Etats coupés en deux, comme jadis le Pakistan, ne le furent. En revanche, la situation actuelle permet d’envisager deux Etats palestiniens au lieu d’un, entités plus faciles à gérer pour Israël qu’un interlocuteur unique et qui pourraient, le cas échéant, se fédérer avec Israël et, pourquoi pas ? la Jordanie. A situation complexe, solution complexe.

                                                                                                                               Roland HUREAUX

 

 

1. Nous pensons que pour quelqu’un d’aussi élitiste que Charles de Gaulle, cette expression, si elle était provocatrice, n’était cependant pas antisémite, comme il l’a lui-même précisé.

2. D’autant que l’enseignement dispensé aux jeunes générations arabes dans les territoires est violemment antisioniste, voire antisémite.

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16 septembre 2010 4 16 /09 /septembre /2010 08:44

 
     Il est difficile de comprendre l’attitude de l’Etat d’ Israël dans la récente  interception, si peu diplomatique,   d’une flottille  transportant du matériel humanitaire à Gaza, si ce pays   n’était   persuadé que le temps travaille pour lui.
Il y travaille, croit-il, sur le plan diplomatique où Israël a, au fil des ans, éliminé (en dehors du Hezbollah)  les vrais ennemis dans  le premier cercle de pays arabes qui l’entourent, le dernier à avoir été neutralisé étant l’Irak de Saddam Hussein. Israël  se soucie désormais de neutraliser le deuxième cercle de pays hostiles, sinon arabes, du moins musulmans, à commencer par  l’Iran (en attendant la Turquie ?).
     Le temps semble également travailler pour Israël si l’on compare les fameuses cartes  du contrôle politique par l’entité israélienne de 1948 (la partition officielle puis la ligne de cessez-le feu, beaucoup plus avantageuse)  à nos jours, d’où ressort  la réduction progressive des territoires palestiniens du fait de la colonisation de la Cisjordanie.
     Cette   approche purement  territoriale  est pourtant illusoire. Car derrière le  nombre de  kilomètres carrés, il y a celui des habitants.  Or celui là seul  compte.  « Demography is destiny » disent les Anglo-Saxons.  Même si les Palestiniens se trouvent   confinés sur un territoire de plus en plus réduit,   la situation deviendra  intenable pour Israël s’ils  y  sont de plus en plus nombreux.

 

     La loi du nombre

 

     En 2009, Israël comptait 7  millions d’habitants (dont 5,5  millions de Juifs et 1, 5  de non-juifs, principalement arabes) et les territoires palestiniens,  3, 9 millions (2,4  millions en Cisjordanie dont 0,5 millions de colons juifs ; 1,5 million à Gaza) (1). Sous réserve de l’incertitude des chiffres, souvent manipulés dans un sens ou dans l’autre, le total, pour l’ancien mandat britannique est de 6 millions de Juifs et de  4,9 millions d’Arabes, presque tous musulmans aujourd’hui (2). 
     Même si Israël a un taux de natalité de  21 pour mille,   supérieur à celui de tous les pays occidentaux, ce taux demeure   inférieur à celui des habitants des territoires occupés :   33 pour mille, davantage encore  à Gaza.  On aboutit au même résultat en considérant le  taux de fécondité (nombre moyen d’enfants par femme) : en Israël,  2,8  pour les  juifs, 3, 7 pour les non-juifs, 4  en Cisjordanie,  5,4 à Gaza.
     Les Israéliens conscients de ce problème démographique se consolent en considérant  que la fécondité des Arabes diminue sur le moyen terme, même à  Gaza où elle reste cependant très élevée,  et que celle des Juifs, au contraire,  se maintient, voire augmente, du fait du rôle croissant joué par les orthodoxes. En Cisjordanie, le taux de fécondité des 500 000 colons  serait aujourd’hui proche de 5 et donc supérieur à celui des Arabes (3,8) ; les colons pourraient y représenter le quart  de la population en 2025 (3).  Le taux de natalité ne résulte pas de la seule  fécondité actuelle mais aussi de celle de la génération précédente,  laquelle détermine le nombre de femmes en âge de procréer ;  de ce point de vue, les Arabes, beaucoup plus jeunes en moyenne,  ont plus d’une longueur d’avance.
A terme, donc, la population arabe devrait dépasser la population juive sur l’ensemble du territoire mandataire (4). D’où les efforts du gouvernement israélien pour mettre à l’écart la bande de Gaza, où le déséquilibre démographique est le plus aigu. Avec 1,5 million d’habitants, ses 360 km2  (Paris  intra-muros : 105 km 2) ont déjà une des densités  des plus fortes du monde ; or on y prévoit 4 millions d’habitants en 2050 ! 
     Le décalage démographique entre Juifs et Arabes, dira-t-on,  n’est pas nouveau. Certes. Mais Israël avait longtemps compensé un plus faible nombre de naissances par l’immigration. La dernière grande vague est venue de Russie à la chute du communisme. A moins d’une imprévisible  catastrophe quelque part dans le monde, on ne voit pas quelle nouvelle vague Israël pourrait désormais attendre.
     L’installation de colons juifs en Cisjordanie a ceci de paradoxal que d’habitude, dans l’histoire, ce sont les zones à la démographie la plus   dynamique   qui déversent  leur trop plein vers celles où elle l’est moins. Or là,  c’est l’inverse, ce  qui montre combien est artificiel    ce mouvement, fruit d’un volontarisme politique cherchant à contrecarrer les évolutions démographiques fondamentales.  

 

     Une natalité de guerre

 

     Contrairement à ce que beaucoup imaginent, la démographie des Palestiniens  ne  reflète  pas celle du monde musulman en général, désormais en chute libre.  En Iran  le nombre moyen d’enfants par femme est passé de 7 à l’arrivée  des ayatollahs, en 1979,  à moins de 2 aujourd’hui,  sans que le nouveau pouvoir  y soit naturellement pour quelque chose.   En Tunisie,  il   est aussi passé au-dessous du seuil  de renouvellement des générations, en Turquie, il le fera  bientôt. Les autres pays musulmans, avec un retard plus ou moins grand, suivent le mouvement. 
     Les Palestiniens,  historiquement plus développés que  les autres Arabes,  auraient dû être à la pointe de ce mouvement vers  la  modernité. Or ils sont au contraire  à la traine. La bande de Gaza est en passe de devenir  le territoire le plus fécond au monde arabe. 
     Pourquoi ? Parce que cette fécondité est politique. Elle ne résulte pas  seulement de la volonté des autorités palestiniennes, surtout du Hamas qui,  faute de pouvoir jamais   gagner la course aux armements, espère  gagner celle des berceaux.  Elle correspond aussi à une volonté populaire.   Elle  est l’effet d’un instinct  collectif  de survie  -  car aucune politique démographique n’a jamais été efficace sans le soutien de la population.   Cette natalité plus élevée résulte également des conditions de vie : dans  une économie d’assistance comme celle où s’enlisent la  plupart des Palestiniens, le revenu du ménage dépend du nombre de bouches à  nourrir, ce qui n’est pas le cas dans une économie de  production. Il se  peut en outre  que  l’oisiveté qui règne dans les territoires, due pour partie  à un retard objectif de développement et pour une autre au blocus auquel est soumise l’économie,  favorise la procréation : que faire à Gaza hors des enfants ? 
     Le précédent de  l’Afrique du Sud le montre : dans un monde qui révère la  démocratie, la logique du nombre finit toujours pour l’emporter.
     Dans la mesure où il y a un lien direct entre la fécondité des habitants des territoires occupés (colons compris, d’ailleurs) et la tension politique et    militaire, il n’y a aucun espoir   qu’Israël renverse ces tendances, mortelles à  terme pour lui, sans un relâchement de cette tension. Ce relâchement doit déboucher sur une    vraie dynamique de développement,  en particulier à Gaza.  La densité de ce territoire est  encore inférieure à celle de Hong-Kong ; cette ville a, comme Beyrouth, un passé commerçant ; l’argent, européen ou  arabe,  ne manque pas. Le mieux qu’aient à faire les Israéliens est de favoriser au plus vite son décollage.
     Et la sécurité, dira-t-on ?  La technique moderne   offre  sans nul doute à Israël des  moyens moins rustiques de la  garantir  que le blocus inhumain infligé aux habitants de Gaza.  Dans toute situation de  conflit, il faut prendre en compte que la sécurité absolue de l’un est l’insécurité absolue de l’autre ; c’est pourquoi Henry Kissinger, se référant à la guerre froide,  disait que la détente suppose  un certain  « partage de l’insécurité.  Les Européens qui ont vécu quatre décennies sous la menace du feu  nucléaire soviétique,  sans que jamais la protection américaine ait été assurée,  savent qu’il n’y a pas de   sécurité absolue en ce bas monde.
                                                                  

Roland HUREAUX

 

 

 


1. Nous veillons à ne pas compter deux fois les colons juifs de Cisjordanie, qui sont citoyens israéliens et à ce titre, généralement  pris en compte dans la population d’Israël.
2. La minorité chrétienne, importante historiquement, n’a cessé de  fondre tant par l’émigration, due pour une part  à  la pression musulmane, que par une fécondité plus faible  que celle des  Musulmans. Il y aurait aujourd’hui 150 000 chrétiens  en Israël soit  environ  2 % de la population  (mais  selon certains  le double)   et 50 000 en territoire palestinien (soit 1,2 %).  Quoiqu’ ils soient en majorité arabes, leur sort est sans doute meilleur en territoire israélien.
3. Dans les statistiques officielles, cette fécondité supérieure des colons juifs de Cisjordanie est déjà prise en compte  dans celle de la population juive d’Israël, qu’il faut donc diminuer un peu si on  compte à part la Cisjordanie.

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 21:25

      Une rhétorique facile, à prétention moralisante, dénonce à tout va dans l’affaire Woerth, le règne de la cupidité, de l’argent-roi, la corruption des mœurs etc. Il serait plus rigoureux de procéder à son analyse idéologique. Le goût de l’argent et la corruption ne datent pas d’hier. Les arrangements fiscaux douteux non plus. Même s’il a augmenté ostensiblement son salaire, le président de la République gagne cinquante fois moins que les présidents des grandes banques. Même si la destination d’un chèque de Mme Bettencourt à sa caisse de campagne (d’un montant légal) reste à éclaircir, il n’est pas sûr qu’Eric Woerth soit tout à fait un malhonnête homme, comme le fut notoirement tel de ses prédécesseurs.

      Mais le fait nouveau, sous le règne de Sarkozy, est une volonté délibérée de « décomplexer » le pouvoir politique par rapport aux puissances d’ argent. Que ça leur plaise ou non, les Français doivent, dans cette perspective, accepter que leur président nouvellement élu rassemble ses amis au Fouquet ‘s, ou aille se reposer sur le yacht de Bolloré. Ils doivent admettre que le président s’invite chez un milliardaire mexicain sulfureux - alors même que la France se mêle de juger le général Noriega ! - . Que l’épouse du ministre du budget gère la première fortune de France, rien là, dès lors, qui doive choquer. Car l’argent n’a rien de honteux, dit-on, et les riches ne doivent pas être tenus pour des pestiférés. Dans la même perspective d’une relation à l’argent décomplexée, Mme Lagarde fut tenue pour compétente simplement parce qu’elle avait gagné beaucoup d’argent en Amérique.

      Cette rhétorique n’est pas nouvelle : un homme comme Pasqua qui ne passe pas pour un ultra-libéral, en usait volontiers dans la chaleur des banquets RPR des Hauts-de-Seine. Mais rien dans tout cela n’est spontané ; tout est idéologique. Par derrière ces attitudes, en effet, se trouve la volonté délibérée d’imiter l’Amérique, tenue pour référence unique de la modernité.

      De même qu’il faut, pour imiter les Etats-Unis et devenir un pays « moderne », supprimer tout ce qui n’existe pas outre-Atlantique : le juge d’instruction, les grandes écoles, le statut de la fonction publique, la séparation des ordonnateurs et des comptables, le premier ministre, la gendarmerie, la francophonie, le brevet des collèges etc. , il faut que nos hommes politiques n’hésitent pas à s’afficher avec des hommes qui ont « réussi », comme en Amérique.

Comme en Amérique !

      Curieuse Amérique d’ailleurs, que l’on n‘a jamais tant prise en exemple que depuis qu’elle est sur la pente du déclin. Et une des dimensions de cette ambition, c’est de liquider ce qu’il nous reste de pudeur s’agissant de l’argent : notre vieux « fond catholique », aussi politiquement incorrect que l’est la position du pape sur la capote ou le latin. Vieux fond aristocratique aussi, qui faisait des riches trop indiscrets des « parvenus ». Vieux fond qui n’a certes jamais empêché les pays latins de manier de l’argent – n’est-ce pas les Italiens qui inventèrent la banque ? - mais qui dictait une certaine pudeur vis-à-vis de cette question, comme vis-à-vis du sexe ou de la politique. Vieux fond qui imposait au pouvoir politique, s’il voulait paraître le pouvoir de tous, de garder une certaine distance vis-à-vis de ce que le général de Gaulle appelait la « corbeille».

      Ce vieux fond, qui marque encore les mentalités française, l’idéologie « bling bling » se propose de le liquider, car il est jugé ringard, archaïque, dans un monde dominé par la langue anglaise et les valeurs anglo-saxonnes et protestantes - encore qu’une certaine distinction britannique – ou bostonienne -, sensible à ce qu’ Orwell appelait la common decency, préconise la même discrétion à l’égard de l’ argent. Pourtant ce vieux fond résiste. Il s’exprime par l’indignation de l’opinion qui pourrait finir par contraindre Woerth, quelque idéologie dont il se réclame, à la démission. Il se manifeste parce que si les Français savent que le pouvoir politique, n’a, en régime capitaliste, jamais été vraiment indépendant des puissances d’argent, ils aiment que les apparences soient sauves. Ce vieux fond qui résiste à l’américanisation à tout va qu’on veut nous imposer, ce n’est pas seulement celui d’une latinité ringarde, d’une catholicité désuète, il se peut que ce vieux fond, ce soit tout simplement la civilisation.

                                                                                      Roland HUREAUX

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 06:58

 (publié dans Le Figaro, 24 mai 2010)

 

La posture actuelle de l’Allemagne : des excédents commerciaux sur tout le reste de la zone euro, l’exigence  austère que tous imitent sa rigueur,  ne peut que  raviver les vieux complexes vis-à-vis d ’une Allemagne tenue pour un  modèle de vertu , alors que « nous Français », «nous latins » sommes  si  facilement  portés au dévergondage, à l’indiscipline  et au péché suprême :  l’inflation. Et, ajoute-t-on, quitter  l’euro serait   la solution de facilité, le retour aux  dévaluations  calamiteuses  d’antan. 

Combien ce discours tient de la mythologie ou du fantasme, c’est ce que nous voudrions démontrer.

La puissance économique allemande est avérée depuis longtemps, mais le rapport entre l’Allemagne et la France n’a pas bougé depuis  1958.  En gros, la France a les 2/3 du PIB allemand et la  moitié  de son industrie. Les taux de croissance à long terme  sont  plutôt  meilleurs  en  France ou en   Italie, au moins jusqu’à   l’entrée dans l’euro. Mais globalement, nos économies voguent de conserve et  leur rapport demeure grosso mode celui de leur population. Or c’est  cela qui compte : l’économie réelle.  Les signes monétaires ne sont qu’un instrument.  Ne vaut-il pas  mieux, cela va de soi, un pays à la croissance  forte et à l’inflation à deux chiffres, comme  le Japon des trente glorieuses,  à un pays à la monnaie forte  mais stagnant comme  le Portugal de Salazar. 

 Que faites-vous, dira-t-on,  de ces   dévaluations incessantes  d’antan ?   Si l’on considère  toujours  la longue  durée, le franc  ne s ‘est dévalué que par rapport  au mark, il s’est maintenu ou réévalué par rapport à toutes les   autres grandes  monnaies : le dollar -, la livre sterling,  la lire, la pesta, le yen.  Par rapport à ce groupe de monnaies  dont l’évolution  est à peu près parallèle,  il y a une évolution aberrante – au sens statistique  -, celle du mark.

Le discours commun est que cela tient à la vertu   allemande. Non : nous disons qu’il s’agit d’une névrose allemande, une obsession de la sécurité   propre à ce peuple, la  même crainte de l’avenir qui explique sa  natalité catastrophique. Cette crainte   s’explique   par les   drames que l’Allemagne a   traversés  mais surtout par le fait que,  seule des grands pays d’Europe, elle  a connu au XXe siècle , à deux reprises,  en 1923 et en 1947,  l’inflation galopante. La France, elle,  a vu  une inflation soutenue,  parfois à deux chiffres,  mais c’est tout à fait différent. Nous  n’avons  plus connu l’inflation galopante   depuis  le Directoire  - et, d’ailleurs cet épisode  explique  l’exceptionnelle stabilité du franc germinal au XIXe siècle.

Si l’on compare l’inflation à l’alcool, l’Allemagne est  l’alcoolique repenti  qui  a du faire une  cure de désintoxication et ne peut donc  se permettre aucun écart, là où les autres peuvent prendre un peu de vin tous les jours sans risquer de sombrer. Comme le vin, l’inflation n’est pas forcément mauvaise à dose modérée !  

 

L’euro aggrave   les inégalités

 

 

Loin d’aplanir les  singularités  nationales, l’euro  les a exacerbées. Le taux d’inflation « naturel » est, on l’aura compris,  une  donnée culturelle profonde propre à chaque peuple, qui ne préjuge pas de son  économie réelle.  Comme  dans une course cycliste,  imposer à  tous les  coureurs   le même braquet  est le meilleur moyen de faire éclater le peloton.

En   principe tous les pays d’Europe sont entrés dans l’euro  à égalité, mais l’Allemagne,  s’est imposée d’emblée une politique de déflation (5 % environ de baisse des alaires réels et 5 % de TVA sociale) qui lui  a permis de gagner  un avantage compétitif  substantiel sur ses  partenaires.  

Jusqu’en 200O, chaque fois que la rigueur allemande lui conférait  une balance positive, la dévaluation rendait à ses partenaires  la compétitivité et permettait de rétablir l’équilibre. Ce mécanisme n’existe plus. Les déséquilibres s’accroissent non seulement au détriment  de la Grèce mais de tous les autres pays.  Et avec  ces déséquilibres l’amertume réciproque : celle des pays  déficitaires vis-à-vis de  l’Allemagne, mais encore davantage  celle de l’Allemagne vis-à-vis des pays  qu’elle appelait  le  Club Méditerranée,  et qu’elle appelle maintenant, de façon  encore plus méprisante,  les Piges ( Portugal, Irlande, Grèce, Espagne ).  Il est évidemment illusoire de croire que la rigueur    généralisée rétablira l’équilibre : pour continuer dans la métaphore sportive, dans un  marathon, ceux qui ont pris du retard  à mi-course    le rattrapent rarement.

L’Allemagne suit son intérêt,  dira-t-on,  elle  peut ainsi  accumuler  des réserves. Mais qu’en fait-t-elle ? Les prêter à ses partenaires  - ou aux Etats-Unis qui ne les lui rendront  jamais En réalité, ce ne sont pas ses intérêts  qui la guident, c’est sa  névrose. 

« Pour l’Allemagne, la culture de la stabilité n’est  pas négociable » (Angela Meckel).  Moins  que jamais, l’Allemagne ne semble  prête  à  modifier son comportement, différent, non seulement de celui de la France mais de tous les pays du monde – Chine exceptée. Qui peut croire que l’euro y survivra ?

 

Roland HUREAUX

 

 

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 06:56

Il y aura un grand absent au festival de Cannes : Roman Polanski dont le  dernier film,   aurait  assurément  mérité un hommage spécial. Mais il se trouve en Suisse,  assigné en résidence et sous la menace d’une extradition vers les  Etats-Unis.

Un  récent article de Philippe Bilger, paru dans ces colonnes,  a   ouvert  les yeux à tous ceux qui , comme nous, ne maîtrisent pas   les arcanes   de la procédure pénale  américaine. De toutes les façons, il y a assez de films, de romans  ou de faits divers pour nous faire comprendre  que ce pays n’est plus depuis longtemps – s’il  le fut jamais - le modèle d’état de droit qu’on se plait à nous présenter.    Et sans doute Roman Polanski a-t-il de bonnes raisons de ne pas vouloir être livré pieds et poings liés à une justice connue pour être particulièrement imprévisible.

On peut penser beaucoup de choses de la  nature et de la  gravité de l’acte commis par le cinéaste en  1977. Il reste que  33 ans  se sont écoulés depuis lors  et que la victime, qui n’est plus toute jeune,  a depuis longtemps demandé qu’on laisse son auteur en paix.  

Pourquoi cette affaire est-elle relancée maintenant –  et non pas il y a cinq ans ou dans cinq ans ? Il  y a souvent  des coïncidences étranges. Mais il en est une, en l’espèce,  qui   saute aux yeux : la demande d’extradition et le tournage du  dernier film  de Polanslki :   The Ghost writer .

Car ce film n’est pas n’importe lequel. Outre l’immense talent qu’il démontre, il s’agit d’une des attaques les plus féroces qui soient  contre les manipulations de la politique européenne auxquelles  se livrent depuis longtemps certaines officines américaines. Des manipulations qui ne sont pas un secret : des  auteurs comme Zbigniew Brzezinski les avouent  ouvertement.

On connaît l’argument du film : un  ancien  premier ministre britannique ( toute ressemblance avec Tony Blair est naturellement   fortuite !) trouve un « nègre » ( en anglais ghost-writer) pour écrire ses mémoires. Celui-ci découvre, au fil de son enquête, que son commanditaire a été programmé dès sa  prime jeunesse pour être un exécutant fidèle de la politiqua américaine : sa carrière s’en est trouvé facilitée et , parvenu au pouvoir , il a pleinement  rempli  le   « contrat ».

Cela se passe au Royaume-Uni mais aurait pu, aussi bien,  se  passer en France.

Ces manipulations  ne sont pas nouvelles ; tous les « empires » s’ y sont livrés. Elles reposent entre autres sur des contacts avec d’ambitieux jeunes gens, des  Young leaders,  soigneusement sélectionnés et conditionnés en début de carrière. Vues du côté américain, ces manipulations  pouvaient paraître  légitimes aussi longtemps que durait la guerre froide et la menace d’un asservissement de l’Europe de l’Ouest au totalitarisme. Depuis 1990,  elles se trouvent, paradoxalement,  plus efficaces que jamais en même temps que  dépouillées de toute légitimité. Plus efficaces que jamais parce que l’effondrement du communisme les libère de tout contre-pouvoir, et que s’agissant d’actions a long terme programmées longtemps  à l’avance, elles n’atteignent leur pleine  efficacité que vingt  ou trente ans après, dépourvues de toute légitimité car aucune menace ne les justifie plus désormais.

Polanski a certes  été arrêté le  29 septembre 2009  alors que le film   n’est sorti en salle que le 3 mars 2010 ; mais au moment  de l’arrestation, le tournage était terminé et ceux qui devaient savoir savaient évidemment  quel était le contenu du film.

Quelque argument qu’on nous oppose, la coïncidence des dates nous laisse quelques doutes. On comprend en tous cas que l’auteur d’un tel film, un des plus terribles qui aient jamais été produits  sur les méthodes de l’action extérieure  des Etats-Unis , n’ait pas  très  envie d’être jugé dans ce pays.

 

Roland HUREAUX

 

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 06:54

(Publié dans Marianne 2 ) 

On savait que la crise   pouvait affoler les marchés.  On ne se doutait pas qu’elle affolerait à ce point  certaines autorités de la République.

Si l’on en croit un entretien qu’il a  donné au Parisien libéré (1), Jean-Pierre Jouyet, président de l’Autorité des marchés financiers s’est senti investi, avant  même que Christine Lagarde le lui demande, de traquer les rumeurs qui pourraient exciter la spéculation contre l’euro.

 « Nous avons demandé le concours des services de police et de renseignement pour avoir accès rapidement  à  tous les mails, les conversations téléphoniques,  les correspondances  sur internet qui démontreraient l’origine de ces rumeurs ». Quelles rumeurs ? « Les rumeurs infondées sur la dette et sur l’euro (qui)   mettent en danger la sécurité des Etats  européens. »  

Si  j’ai bien compris, il me  faudra faire attention à ce que je dis.  Imaginons que j’aille au   bistrot du coin et que, devant mon petit noir,  je dise à la cantonade que le plan confectionné par l’Union européenne pour sauver  l’euro ne tiendra pas plus de quelques mois , ou encore qu’il  y a peu de chances que le peuple grec  accepte  jamais les mesures  de rigueur qu’on veut lui imposer . Si   les gendarmes  sont  appuyés  au même comptoir,  ils pourraient bien  m’interpeller sur le champ, me demander mes papiers   et  me prier  de les suivre à la brigade.

Quels délits  pourra-t-on m’  imputer ?  Propagation de fausses nouvelles, je suppose (article L. 465-2 alinéa 2  du code monétaire et financier).  

Le problème en l’espèce, c’est que les dites nouvelles, loin d’être fausses, pourraient bien être   vraies.  Monsieur Jouyet  parle lui-même d’un « endettement public colossal » :  doit-il se pourchasser lui-même ?

Il  est  habituel,  dans une crise de ce genre,  de dénoncer les spéculateurs.  Au temps de Robespierre, on leur coupait la tête.  Il arrive qu’ils  disent  des choses  fausses , soit qu’ils se trompent de bonne foi, et ils sont alors de bien  mauvais spéculateurs ( un mot qui veut dire « ceux qui voient loin » ) , soit qu’ils veuillent  tromper le public pour  faire des bénéfices à ses dépens et,  dans ce cas, ils sont très coupables. Mais s’ils disent des choses  vraies ? Ca leur arrive aussi. Va- t-on les poursuivre parce que ces vérités  risquent d’affoler les marchés ?

Cet épisode montre  quel point la remis e en cause de l’euro,  du fait de la crise grecque,   peut  créer du trouble dans les esprits. Jean-Pierre Jouyet fait partie de cette caste d’inspecteurs des finances  ou assimilés,  positionnés au centre gauche, soit chrétiens sociaux, soit socialistes rocardiens ralliés au marché,   ayant eu longtemps  pour  dénominateur commun  une croyance aveugle en l’Europe et en l’euro,  un sujet  sur lesquels ils ne pouvaient « ni se tromper ni nous tromper ».   Ils se  retrouvent aux Semaines sociales ou bien dans le club des   Gracques – personnages de l’Antiquité  avec  lesquels on ne voit  d’ailleurs pas le rapport  puisque  Tiberius et Caïus Gracchus, c’était les pauvres contre les riches et que la mécanique euro-libérale,  c’est à peu près l’inverse !  Ce sont en tous les cas  des  gens  très intelligents puisqu’ils avaient   prévu unanimement le succès de  l’euro, n’hésitant pas à contredire  le collège des Prix Nobel  d ’ économie, qui,  de manière tout  aussi unanime,  avait prédit son échec ! 

L’univers de ces personnes  est, on le comprend,  gravement ébranlé. Même si les chefs d’Etat et de gouvernement semblent,  à coup de centaines de milliards,  avoir trouvé une solution provisoire  à la crise grecque, le  problème de fond   demeure : le différentiel d’inflation au sein de la zone euro qui interdit définitivement aux Grecs de jamais  rembourser ce qu’on leur prête.

« Ne jamais rembourser ! »   Il  me faut encore  faire attention ce que je dis !    Heureusement,   j’ai la  caution de M. Thorstein Polleit,   chef économiste de la Barclays –Allemagne qui vient  de dire à peu près  la même chose (2).

Et oui : Gracques ou pas Gracques, il faut se faire à cette idée : il se peut que nous assistions à la  fin d’un monde.  On comprend qu’il faille mobiliser les gendarmes.

  Roland HUREAUX

 

 

1.         7  mai 2010

2.         Le Monde, 11 mai 2010

 

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23 mai 2010 7 23 /05 /mai /2010 06:52

La manière dont l’Europe de Bruxelles et les gouvernements des grands pays qui la composent, à commencer par le gouvernement allemand, s’apprêtent à  mettre en tutelle le peuple grec  est profondément révoltante.

Cette mise en tutelle a pour but de sauver la monnaie unique,  l’euro,  et, au-delà,   toute la machine européenne. 

En imposant le traité de Lisbonne sans qu’aucun peuple (à l’exception du peuple irlandais contraint de voter deux fois)  ait été  consulté,  et alors même que certains pays, comme la France,   avaient déjà  refusé  un traité analogue, l’Europe de Bruxelles a montré  le peu de cas qu’elle faisait de la démocratie.

Le sort que l’on réserve  aujourd’hui au peuple grec – en attendant les  peuples  espagnol ou portugais – offense gravement  sa  dignité. Les sacrifices qu’on exige de lui sont terribles  pour  ses  salariés et  ses retraités,  déjà éprouvés par la crise.  Ils vont  aggraver encore  le chômage et la récession.  Ils sont  en définitive  inutiles  car le problème, c’est l’euro lui-même et non le supposé laxisme des Grecs.  La  seule solution au problème grec est la  sortie  de l’euro. 

Le peuple grec, par des grèves, par des manifestations de rue,  montre qu’il refuse  le plan de rigueur qu’un pouvoir  étranger veut lui imposer.

Nous, citoyens de France et d’autres pays de l’Union européenne tenons à  exprimer  notre estime, notre solidarité  et notre soutien au peuple grec, et à l’encourager dans   sa résistance.

Cette démocratie que la machine de Bruxelles voudrait nous confisquer,  nous n’oublions pas que c’est  la  Grèce qui nous l’a apprise.

Nous n’oublions pas que la Grèce fut le berceau de ce qui a  fait  la grandeur de la civilisation européenne : ce  que  la  Grèce a apporté à l’Europe, l’Europe l’a ensuite apporté au monde.

La Grèce  a su  jadis, à  Marathon, aux Thermopyles, à  Salamine, à Platées, défendre sa liberté et celle de l’Europe. Au travers  de sa résistance, elle défend une fois encore  notre   liberté contre une machine idéologique  et bureaucratique qui n’a que mépris  pour les peuples d’Europe.  

Hommes et femmes de Grèce, tenez bon ! Votre combat est aussi le notre. Vous êtes notre avant-garde.  Vous avez notre confiance.  Nous somme avec vous.

Un Collectif de citoyens de France et d’Europe

 

Premiers signataires :

Roland HUREAUX

Nicolas STOQUER

  

 

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