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Roland HUREAUX

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:46

 Intervention prononcée à l'Institut pour la démocratie et la coopération

 

La question du multiculturalisme est au cœur du débat politique en France et en Europe.  Le 17 octobre 2010,  la  chancelière allemande Angela Merkel  faisait  une déclaration très remarquée pour dire  que le multiculturalisme en Allemagne était un échec.  Thilo Sarrazin,  qui est, lui,   social-démocrate a écrit un livre-choc allant dans le même sens.  Une  série d’affaires   a défrayé la chronique: la question des minarets en Suisse, le refus d’autoriser   des mosquées en Norvège – il est intéressant de voir que ces deux pays, qui ne sont pas membres de l’Union européenne, se comportent de manière différente des pays qui en sont membres– ;  en France se pose  la question de la burqa , de la viande hallal  et il y en a beaucoup d’autres.  Tout cela semble montrer la remise en cause d’un modèle  multiculturel en vigueur depuis 20 ou 30 ans et qui est encore dominant, en particulier parce qu’il a l’appui de la pensée « politiquement correcte »  et qu’il  exerce toujours une  très forte emprise sur la classe dirigeante politique, médiatique et même économique. 

 

Ce modèle multiculturel, on peut le décrire assez rapidement. Il comporte d’abord   l’acceptation sur le territoire de l’Europe occidentale d’une immigration massive en provenance des pays du Sud  (je ne parle pas des Roms qui sont du folklore !) : on en a la preuve avec la déclaration récente de Jean-Paul Delevoye,  qui n’est pas n’importe qui puisqu’il était médiateur de la République,  et il  n’est pas de gauche -  il vient de l’UMP  : il  a déclaré il y a quelques jours qu’il fallait 4 ou 5 millions d’immigrés supplémentaires en France pour équilibrer les comptes de la Sécurité sociale.  Ce modèle comporte en même temps  l’opprobre jeté sur toute revendication d’identité  nationale ou européenne, qu’elle soit culturelle, religieuse ou  nationale.  Il est ainsi plutôt mal vu d’être en France un défenseur de la francophonie.  Sur le plan religieux nous connaissons tous les débats qui ont eu lieu sur les racines chrétiennes de l’Europe, lesquelles ne sont finalement pas  mentionnées dans le traité de Lisbonne.  On évoquera, dans la même veine, des  affaires plus récentes comme l’affaire Lautsi soumise à  la Cour européenne des droits de l’homme,  et où  l’intervention de la Fédération de Russie a sans doute été décisive pour qu’on n’interdise pas les crucifix dans les lieux publics en Italie et dans le  reste de l’Europe comme cela avait été décidé en première instance.

 

Il y a une autre affaire, plus récente,  qui est tout à fait extraordinaire qui est celle  du calendrier   que la Commission européenne a diffusé à plusieurs millions d’exemplaires dans les écoles d’Europe : un calendrier avec l’estampille de l’Europe  et où sont mentionnées toutes les fêtes religieuses de la planète ou presque, y compris les fêtes sikhs - et musulmanes bien entendu-,   à l’exception des fêtes religieuses chrétiennes !   Monsieur Barroso s’est excusé en disant que c’était  une erreur de secrétariat !   Il n’y a évidemment que les naïfs qui peuvent croire que c’était là une erreur de secrétariat :   il y a derrière  cette affaire une volonté claire de pédagogie, et qui dit pédagogie en la matière dit idéologie, de formater les esprits à l’absence totale, à l’arasement   de l’identité européenne, et,  comme on soupçonne que cette identité est tout de même un peu chrétienne, et bien ,   on fait comprendre aux gens que cette identité doit disparaître : on laisse les autres fêtes religieuses mais on enlève les fêtes chrétiennes.

Le corollaire de cet effacement de l’identité nationale et européenne est, au contraire, la tolérance, voire l’encouragement à l’affirmation des  identités issues de l’immigration. Les modalités de cette pratique multiculturelle ont varié d’un pays à l’autre.  En Allemagne pendant longtemps, l’immigration turque, tout en étant promue dans ses valeurs propres,  a été tenue à l’écart de la citoyenneté ;  ce n’est que depuis une dizaine d’années qu’elle y a un accès beaucoup plus facile.  Je suis allé à Berlin il y a pas très longtemps et j’ai pu constater que, à la différence de ce qui se passe à Paris, vous avez une espèce d’apartheid : des quartiers qui sont exclusivement allemands où il n’y a pas de Turcs et des quartiers turcs où il n’y a pas d’Allemands, ni d’autres immigrés ou de musulmans.  En France, il y a un certain mélange même s’il y a des spécificités de quartiers.  En revanche, vous avez en Angleterre une propension au communautarisme qui est sans doute beaucoup plus forte que chez nous et qui est conforme, paraît-il,  à  une certaine  tradition britannique ; ainsi  on a pu  entendre l’archevêque de Cantorbéry,  chef de l’Eglise anglicane,       prôner  la reconnaissance de la  charia par les tribunaux britanniques.   De même, dans les statistiques, la police est contrainte à veiller à ce qu’il n’y ait pas trop de personnes de couleur arrêtées ou inculpées : malgré l’affaire  Zemmour, nous n’en sommes pas encore là en France. 

 

La France a en effet une certaine spécificité.  D’abord certains auteurs, et non les moindres,   comme Emmanuel Todd, disent qu’il y a chez nous une plus grande accoutumance historique à la diversité.  C’est vrai pour les modèles de famille :    la France est le pays d’Europe qui a les modèles familiaux les plus hétérogènes alors qu’ils sont plus homogènes dans les îles britanniques, en Allemagne et en Russie (ils sont également assez hétérogènes en Italie mais c’est une autre question).  D’autre part nous avons conservé de notre ancienne puissance coloniale un certain nombre de départements et territoires d’outre-mer,  qui  relèvent du   droit français de manière presque totale  mais dont la majorité  des habitants  est composée de gens de couleur ou de métis , territoires  que l’on considère depuis plusieurs siècles comme  français à part entière,  alors que l’Angleterre, par exemple, a largué tous les territoires analogues qu’elle possédait   aux quatre  coins de la planète.  Parenthèse : ces territoires permettent  à la France d’être aujourd’hui la première puissance mondiale, à égalité avec les Etats-Unis,    en termes de surface de la  zone économique  maritime.  Nous avons envisagé d’ailleurs à un moment que l’Algérie aurait pu être, elle aussi, une espèce d’exception à la décolonisation et   on y avait créé des départements  avec des préfets et des sous-préfets et instauré un droit public entièrement  identique à celui de la métropole,   mais cela a échoué.  En tout cas,  cette prétention de la France a été une des causes de l’âpreté de la guerre d’Algérie dans sa phase ultime.

 

D’autre part, il y a une résistance au multiculturalisme qui s’est traduite par l’interdiction de la burqa qui, à ma connaissance, est une singularité française ; l’interdiction des statistiques ethniques et religieuses, qui a des avantages puisqu’ elle  interdit d’établir les quotas de manière systématique,  qui ne seraient  pas forcément favorables à ce que j’appelle les « indigènes »,  mais aussi des gros inconvénients, puisque  elle favorise  la    « politique de l’autruche ».  Nous avons une exaltation de la laïcité qui n’a pas toujours eu le même sens.  Sous la Troisième République, la laïcité était exaltée  comme une machine de guerre contre la puissance jugée excessive de l’Eglise catholique ;  aujourd’hui nous assistons à un retournement sémantique où la laïcité  est devenue une arme contre l’islam.  Il est vrai que l’étendard de la laïcité est beaucoup plus politiquement correct que ne le serait l’exaltation des racines chrétiennes ou de la tradition catholique.   Il y   a aujourd’hui, pour cette raison, en France,  des gens qui, en réalité,  défendent la tradition chrétienne  mais qui se réclament de la laïcité. Pour combien de temps ?  La laïcité   avait été  pendant longtemps un thème de gauche ;  on peut se demander si dans deux ou trois ans  elle ne sera pas devenue un thème de l’extrême droite !  On est, sur ce sujet comme sur d’autres, en train d’assister à une mutation assez étonnante des grands repères idéologiques de la société française. 

 

D’autre part, il faut le dire, nous sommes, nous les Français, mais aussi tous les Européens, sous l’influence de la politique des Etats-Unis qui vise, surtout depuis que le gouvernement américain est démocrate, à encourager systématiquement le multiculturalisme en Europe.   J’ai écrit il y a deux ou trois semaines un article dans Valeurs actuelles qui montre comment  l’ambassade des Etats Unis à Paris a tout un programme de promotion des minorités ethniques de France, fondé sur l’idée que  la France est un pays raciste et que le « grand frère » doit faire   le travail d’intégration que le « petit frère » ne fait pas ! Les Américains ont même l’intention  d’influencer  les programmes d’histoire pour s’assurer que les minorités y aient davantage de  place :     l’ambassade des Etats-Unis  à Paris a ainsi l’ambition de modifier notre mémoire nationale !  Ce n’est pas propre à la France,  car je crois que dans le cabinet de Tony Blair il y avait des gens qui travaillaient dans le même sens –   des notes rendues publiques  montraient   qu’il y avait un plan  pour encourager le maximum d’immigration en vue de mieux  détruire les traditions britanniques Tout  cela ne se sait pas encore.  Inutile de vous dire que  le jour où les Français comprendront que les Américains les poussent à combattre l’islam en Afghanistan,  tout en encourageant l’islamisme dans les banlieues françaises,  l’opinion française  réagira  très mal.  Ce n’est pas nouveau d’ailleurs : dans les affaires yougoslaves, les Américains ont systématiquement soutenu les musulmans contre les majorités chrétiennes, en particulier les chrétiens orthodoxes.  Ils ont poussé, systématiquement, la Turquie à rentrer dans l’Union européenne pour qu’il y ait une grande présence musulmane dans l’espace européen, pour que cet espace européen perde donc son identité historique.

 

Tout cela est fondé, s’agissant de la France, sur un préjugé qui règne dans les médias et dans l’opinion publique américains - du moins chez ceux qui savent où est la France, c’est–à–dire environ 20 % de la population ! - qui consiste à croire que la France est un pays particulièrement raciste,  alors que l’Amérique ne le serait pas !  C’est  ignorer des faits fondamentaux.  Il y a beaucoup plus de mariages mixtes en France, et je me réfère encore  à Emmanuel Todd, qu’ils n’y a entre blancs et noirs aux Etats-Unis ou qu’il n’y en  a entre Allemands et Turcs en Allemagne.   D’autre part nous avons un système social extrêmement généreux qui ne fait  aucune discrimination entre nationaux et étrangers sur la plupart des prestations sociales.  Comme il est beaucoup plus généreux que la plupart des autres systèmes sociaux, et donc beaucoup moins raciste, il suscite des frustrations beaucoup plus grandes  parmi les classes populaires.  Je vous dis tout cela pour vous montrer que les préjugés sur lesquels est fondée la politique américaine à l’égard de la France sont des préjugés complètement infondés et extrêmement inquiétants.  La société française reste éminemment fragile sur ces questions et donc souffler sur des braises qui peuvent s’allumer n’est pas convenable de la part d’un pays que l’on considère comme un allié. 

 

Là où les partisans du multiculturalisme ont raison,  c’est que, si on regarde l’histoire, le multiculturalisme dans les sociétés est plutôt la règle que l’exception.  Je pourrais citer beaucoup d’exemples.  L’empire romain était assurément multiculturel, l’empire arabe dans ses origines était multiculturel parce que les populations n’y ont été converties à l’islam que progressivement – l’Egypte quand elle a été conquise par les Arabes est restée à majorité chrétienne pendant deux ou trois  siècles.  Vous prenez la Turquie  en 1910 : un tiers de la population y  était encore chrétienne.  L’Espagne de la Reconquista était mélangée, la Russie a été longtemps une puissance multiculturelle. Et bien entendu l’Empire des Habsbourg.  C’est avec la construction de l’Etat moderne, à partir des XIVe et XVe  siècle, que sont venues les politiques de « purification ethnique », en tous les cas religieuses et culturelles.  Dès 1492, l’Etat espagnol, qui est en train de se constituer,  exclut les juifs et les musulmans de son territoire.  La France de 1789 affiche des principes universalistes admirables mais notre  pays,  à cette époque,  était entièrement homogène sur le plan culturel et religieux puisqu’il n’y avait  pas de musulmans, bien entendu, et que les juifs qui avaient  été chassés de France par les Valois, par Philippe le Bel et Charles V,    n’étaient  pas encore, sauf exceptions,  revenus.  La Turquie en 1916, au moment où elle accède à la modernité, détruit sa minorité chrétienne, que cela soit par l’ exode forcé    quand il s’agit  de grecs orthodoxes ou que ce soit par le massacre quand il s’agit de chrétiens  arméniens mais pas seulement arméniens – ce qu’on appelle le génocide arménien, c’est le génocide des chrétiens, à l’exception de catholiques et des protestants parce qu’ils étaient très peu nombreux et parce que   la France et l’Angleterre  n’ auraient pas laissé faire n’importe quoi !   Mais pour le reste c’est une opération extraordinaire de purification ethnique.  Il y en a d’autres.  Vous avez l’Algérie de 1962 qui chasse les chrétiens et les juifs pour assurer que le pays soit entièrement  musulman   et, bien entendu, nous avons le cas de l’Allemagne nazie qui a cherché par des moyens sinistres que vous savez d’appliquer la « solution finale »  à la seule minorité qui existait en Allemagne (et d’ailleurs pas seulement en Allemagne) qui était la minorité juive. 

 

Mais la plupart du temps,  le multiculturalisme dans l’histoire s’inscrit dans un modèle non pas national mais impérial.  L’empire romain était d’autant plus tolérant qu’il était un empire, les empire coloniaux, anglais ou français, étaient d’autant plus tolérants à la diversité qu’ils étaient des empires et qu’il y avait donc une culture dominante, hégémonique, et une culture dominée qui était la culture des colonies. La distinction entre la culture dominante (disons de référence) et les autres  n’est pas d’abord  une affaire de nombre.  Le statut de dhimmi, dans les premiers temps de la conquête  arabe,  était conféré à une population chrétienne majoritaire mais qui n’avait plus le pouvoir. En Côte d’Ivoire où  la moitié de la population   est chrétienne et l’autre moitié musulmane,  au temps  d’Houphouët-Boigny, du fait  que les chrétiens étaient beaucoup plus instruits, tout le pouvoir leur revenait.  Les musulmans étaient dans une situation de dhimmitude  de fait,   mais ils n’étaient pas minoritaires.  Vous avez aussi des  exemples  d’une très forte minorité qui impose de fait  sa culture.  Aux  Etats Unis, vous avez, depuis l’origine, de très fortes minorités, les noirs, les indiens - qui d’ailleurs étaient la majorité il y a trois siècles -, vous avez aussi les différentes vagues d’immigrés, mais vous avez un noyau dur, les WASPS (White anglo-saxon protestants)  , qui ne sont pas majoritaires mais qui ont une  culture dominante. Il y a   un lien intrinsèque entre l’ouverture de la société américaine et la suprématie incontestée de l’american way of life porté par la minorité WASP.

L’hégémonie d’une culture n’est pas une affaire de nombre ; elle n’est pas non plus une affaire de  lois. Le monde musulman (et, jusqu’à un certain point,  la chrétienté médiévale) est le seul à avoir codifié cette relation de dominance avec le concept de dhimmitude.  Mais vous avez aussi des exemples de dhimmis qui ne sont pas inscrits dans les textes, les noirs aux Etats-Unis par exemple entre la guerre de sécession et l’émancipation des années soixante  et peut-être encore aujourd’hui, malgré le phénomène Obama.   En URSS, il n’était écrit nulle part que les Russes étaient plus soviétiques que les autres, il n’en demeure pas moins qu’il y avait une hégémonie dans l’espace soviétique de la culture russe comme il y a toujours une hégémonie de la culture WASP aux Etats Unis.

 

Alors, où est le problème aujourd’hui puisque le multiculturalisme existe dans l’histoire ?  En Europe occidentale, et même en Russie, d’après ce que je viens d’entendre dans la bouche du premier intervenant, le procès qui est fait au peuple originel, ce n’est pas d’abord d’être xénophobe, c’est d’être hégémonique tout simplement.  Or,   ce que craint  une partie des populations occidentales, ce n’est pas tellement l’étranger en tant que tel ou l’immigration en tant que telle, c’est la crainte d’être réduite à une situation de dhimmitude, non pas numériquement, ni juridiquement  mais dans la conscience collective.  C’est là que réside, à mon sens,  le problème.  Mais si ce n’est ni le nombre ni la loi qui définit le rapport entre la majorité et la minorité, c’est quoi ?  Ce  qui fait la distinction, c’est un peu l’argent mais c’est surtout l’appui des médias, c’est-à-dire le nouveau pouvoir spirituel qui a remplacé le pouvoir du pape et celui des évêques, et même celui des intellectuels à l’ancienne comme il y en avait en France et en Russie au XIXe siècle.  On a vu avec l’affaire Zemmour que les minorités, même si elles ne représentent que 5 % ou 10 % de la population, dès qu’il y a une situation conflictuelle quelque part, bénéficient de  l’appui massif,  non pas de tous les médias mais de 90% d’entre eux, à droite comme à gauche.  Cela a pour effet  une profonde déstabilisation et un sentiment d’insécurité  de la partie dite indigène   de la population, car les médias, c’est la classe dominante.

Les classes dirigeantes, les « chefs du peuple » comme dit la Bible,  ont la mission historique, et même anthropologique, de protéger les droits élémentaires de ceux qu’ils dirigent. Le droit à un minimum d’identité et de fierté  en fait partie. Or, face à un mondialisme qui tend à détruire toute identité (de manière significative, l’islam est soutenu  en Europe où il est désintégrateur et combattu en Afghanistan où il est intégrateur), les gens de la  base ont l’impression que leurs dirigeants, en tous les cas, ceux qui font l’opinion dominante, prennent parti contre eux, pire,  qu’ils infligent une condamnation morale à  un  sentiment naturel.  Leur désarroi est profond. 

Vous ajoutez à cela la déchristianisation.  Il est clair que si l’Eglise catholique en France était pleine  de dynamisme,  il n’y aurait pas ce sentiment d’insécurité qui existe dans une partie de la population française.  Entre nous, un revival catholique    rassurerait aussi  un certain nombre de laïques qui sont en train de perdre le punching ball  qu’ils trouvaient dans l’Eglise catholique et qui en  cherchent  un autre dans l’islam. 

Vous avez aussi  les évolutions démographiques qui sont un peu moins dramatiques en France qu’elles ne le sont en Russie ou en Allemagne mais qui sont très défavorables à la population originaire. Vous ajoutez par-dessus cela la crise économique,  qui n’a jamais rendu les gens très heureux,  et enfin   un certain discours islamiste qui ne représente peut-être pas l’opinion majoritaire des musulmans mais qui fait beaucoup de bruit et cause beaucoup d’anxiété. Il y  en France une  minorité  chinoise,  mais il n’y a  pas de représentant de cette minorité qui dise que les Chinois vont bientôt être majoritaires en France,  alors qu’il y a des islamistes qui le disent : or,  il suffit de quelques uns  pour susciter un profond  sentiment d’insécurité et d’anxiété  dans une partie de la population.  Vous ajoutez à cela le fait que ceux qui sont angoissés sont dénoncés par les pouvoirs dominants comme racistes, comme xénophobes ou comme populistes et vous avez un cercle vicieux, c’est-à-dire que cette dénonciation les renforce dans leur angoisse et dans leur sentiment de marginalité.  J’oserais dire que la principale source de la xénophobie en France aujourd’hui, ce ne sont pas les immigrés, ce sont les lobbies prétendus antiracistes mais qui ne sont pas seulement des lobbies nationaux -  j’ai évoqué tout  l’heure la dimension internationale.  Il est d’ailleurs  assez logique qu’il y ait  un lien entre la haine de soi – la haine de son patrimoine et de sa mémoire – qui existe dans  une partie de la classe dirigeante et la haine des autres qui  peut s’exprimer   dans une partie des classes populaires – mais aussi dans la classe dirigeante. La   haine est une et elle ne se divise pas.  On n’a jamais vu un peuple qui ne s’aimait pas lui-même être capable d’aimer les autres.  L’Evangile dit « Aimez votre prochain comme vous vous aimez vous même »,  mais si vous vous détestez vous–même, comme l’opinion dominante vous y incite,  vous êtes totalement impuissant à aimer les autres. 

 

En conclusion, l’Europe multiculturelle me paraît inévitable de quelque manière qu’on s’y prenne.  Le problème ne me paraît pas tellement résider entre la majorité et les minorités, il me paraît interne à la majorité, interne plus particulièrement à la classe dirigeante. Je parle de classe dirigeante au sens large : pas tant  une classe politique largement discréditée que les hommes de média, les artistes, les people, qui se tiennent sur le devant de la scène  et les grands intérêts dont ils sont le plus souvent les interprètes.  Quand les classes populaires européennes auront le sentiment d’être appuyées par leur classe dirigeante, comme cela se passe en Russie, ou la majorité de la classe dirigeante ne semble pas douter des racines  slaves et orthodoxes de la Russie -  alors que si vous dites que la France a des racines gallo-romaines  et chrétiennes,  vous êtes tout de suite voué à l’anathème  - , je pense que, ce jour là, le peuple français acceptera beaucoup plus facilement les minorités et le multiculturalisme.  La question du multiculturalisme, ce n’est pas d’abord  le problème des minorités, c’est celui de   nos élites.    

 

Roland HUREAUX

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:43

 Article publié dans Marianne2

 

S’il fallait une confirmation de la grave incompétence des dirigeants de la majorité actuelle, la cacophonie qui a régné autour des résultats du Front national au premier tour des cantonales  en est  une  irrécusable.

D’abord parce que la montée du Front national  ne sanctionne pas seulement, comme on le dit trop, l’impuissance du gouvernement en matière d’immigration ou de sécurité, il sanctionne  un maque de crédibilité plus général  et qui touche notamment les questions économiques et sociales : combien de petits salariés, y compris immigrés, votent pour le Front national par colère de voir qu’un  système d’assistance, qu’ils jugent trop généreux, permet à ceux qui en exploitent toutes les ficelles de gagner autant  qu’eux ? Combien  de    retraités   expriment leur   rage  d’avoir à vivre avec  475 € par mois alors que le coût de la vie augmente ?  Il n’est pas nécessaire qu’on leur explique  que les demandeurs d’asile reçoivent plus pour qu’ils   se portent  aux extrêmes. L’extrême droite n’existe pratiquement pas au Royaume-Uni et en Allemagne,  parce que la classe politique y est plus crédible. Si la démocratie française marchait normalement, ces gens en colère se reporteraient sur l’opposition. Mais le   parti socialiste  n’étant guère plus crédible, il ne parvient à  canaliser qu’une petite partie de l’immense frustration que suscite légitimement la majorité actuelle. Ce manque de crédibilité s’exprime aussi dans la montée conjointe du Front de gauche et des Verts qui  totalisent ensemble 17 % des voix, presque autant que l’extrême droite. Ils ne sont pas loin, ensemble , des 20 % du PC en 1981.

Plus techniquement, la question du Front national est un retour de bâton mérité pour l’UMP  qui a cru malin de réformer le scrutin cantonal en plaçant très haut (12, 5 % des inscrits, soit quand les abstentions sont nombreuses, entre 25 et 30 % des suffrages exprimés) la barre à franchir pour pouvoir se présenter au second tour. Manœuvre particulièrement foireuse puisque elle avait pour but d’empêcher les candidats du Front national de se maintenir, et qu’elle a eu l’effet inverse : elle permet en bien des cas à ce dernier de rester au second tour,  alors que les candidats de l’UMP s’en trouvent empêchés. Nouvel exemple de l’effet boomerang bien connu des reformes électorales destinées à favoriser son camp.

Compte tenu des sondages, la situation actuelle était largement prévisible. C’est dire que l’UMP avait des semaines pour peaufiner une position en vue de ce second tour, en instruire les ministres et les députés et leur demander de faire front commun autour de cette position. Mais  rien n’ayant été préparé, on a assisté à l’incroyable cacophonie que l’on sait.

Quelle position fallait-il prendre donc ? A la décharge de l’UMP, il faut dire que la réponse n’est pas si facile.  Les tenants de la vertu républicaine pure et dure préconiseront avec Fillon le Front républicain  en toutes circonstances. Au risque que cette pause vertueuse  suscite l’ironie, come le ferait une veille catin jouant les vierges effarouchées.  Surtout,  cette vertu a aussi ses risques : celui d’alimenter la propagande du Front national contre une classe politique discréditée et qui apparaît alors  solidaire dans ses turpitudes. Le théâtre démocratique, dans sa version bipartisane,  a pour vocation d’exprimer les passions internes à la cité. Le plus déterminé adversaire de la majorité, ce doit être l’opposition et personne d’autre. Avec la  stratégie du  « Front républicain »  la césure principale ne sépare plus la droite et la gauche, mais le Front et les autres. Le FN  accède ainsi à la dignité de  seule véritable opposition.  Et toute opposition n’a-t-elle pas vocation à devenir majoritaire un jour ?

Alors que faire ?  Sachant que le destin du pays n’est pas en cause, non seulement parce qu’il ne s’agit que de cantonales mais aussi parce que les cas embarrassants sont en tout état de cause limités, la moindre des choses eut été de  prendre de la hauteur, de laisser par exemple  les fédérations locales décider au cas par cas mais  en  fonction de règles générales.

De toutes les façons, les électeurs, surtout ceux de droite se fichent   comme d’une guigne des consignes de vote.

L’accumulation d’incompétence du côté de l’UMP – et jusqu’à un certain point du parti socialiste - , aura eu cet effet  paradoxal qu’on n’aura parlé cette semaine d’entre deux tours que du Front national. Quel plus beau cadeau pouvait-on lui faire ?

 

Roland HUREAUX

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:39

           LES AVATARS DE LA CULTURE CHRETIENNE DANS L’ENSEIGNEMENT DE L’HISTOIRE AU LYCEE

 

             Article paru dans Liberté politique

 Jusqu’en 1992, les lycéens commençaient  en seconde un cycle approfondi d’histoire contemporaine, débutant  avec la Révolution  de 1789 et rattrapant l’actualité  en terminale.

Le programme de 1992   introduisit en seconde  une rétrospective utile  de l’Ancien régime.

Mais c’est en 1995 que fut réalisée  une réforme fondamentale consacrant l’année de seconde, au prix d’un survol plus sommaire  du XIXe siècle,  à une récapitulation  de l’histoire occidentale  à partir de thèmes : le premier était « Le citoyen et la Cité à Athènes au Ve siècle avant JC et la citoyenneté dans l’Empire romain au IIe siècle ».

Le second : « Naissance et diffusion du christianisme » est ainsi précisé dans la circulaire du 29 juin 1995 : « On prendra pour point de départ une présentation de la Bible, ce qui permettra à la fois d’évoquer le contexte religieux et historique de la naissance du christianisme et de caractériser son message. Une carte de l’Empire romain accompagnera l’étude de l’organisation de l’Eglise des premiers siècles et de la diffusion du christianisme, de l’époque de persécutions à celle du statut de religion officielle. On conduira l’étude jusqu’à la fin du IVe siècle (4 à 5 heures au total) ».

Cette introduction d’un enseignement sur les origines du  christianisme au lycée  était apparu d’autant plus nécessaire qu’à la même époque, un certain nombre de personnalités s’étaient alarmées  de la  montée de l’inculture religieuse chez les jeunes et de l’incapacité qui en résultait de comprendre à peu près tout  l’art occidental, à commencer par la peinture.  On demanda à Régis Debray un rapport  à ce sujet qui proposa d’incorporer  un enseignement sur les religions au programme d’histoire.  

Même si certains professeurs que le fait religieux rebutait firent l’impasse sur cette partie du programme, il y avait là la base d’une approche scientifique du christianisme comme fait de civilisation essentiel.

Tout cela a été remis en cause en 2010. Dans le nouveau programme d’histoire de seconde, les origines du christianisme ( et donc la Bible) passent à la  trappe. Le christianisme ne disparait pas entièrement,  mais il est intégré à une étude de  la chrétienté médiévale,  et cela dans une formulation ambigüe : « La question traite de la place fondamentale de la chrétienté dans l’Europe médiévale en prenant appui sur deux études :

- un élément de patrimoine religieux au choix (église, cathédrale, abbaye, œuvre d’art…), replacé dans son contexte historique;

- un exemple au choix pour éclairer les dimensions de la christianisation en Europe (évangélisation, intégration, exclusion, répression…). »

On notera que, dans l’énoncé même du programme, des quatre termes qui caractérisent la christianisation, deux sont négatifs : « exclusion, répression ». Le nouveau programme, non seulement fait l’impasse sur les origines bibliques du christianisme,  mais ouvre la porte à une lecture largement critique de son influence sur la civilisation. Connaissant les préjugés qui règnent à ce sujet dans une  partie du monde enseignant – comme dans  l’opinion -, on peut craindre le pire : le libellé du programme ouvre la porte à une réduction du fait chrétien à l’inquisition…  

On notera aussi que ce n’est pas le manque de temps qui a contraint de  réduire la place du christianisme dans le programme puisque la question de la citoyenneté se trouve  désormais dédoublée en deux : une pour la Grèce, une pour Rome ;  était-ce bien nécessaire ?

Ce changement est passé complètement inaperçu.

Est-il nécessaire de dire qu’il n’a rien à voir avec un quelconque  retour du « laïcisme à la française ». Il suffit de considérer les vieux manuels d’histoire d’Ernest Lavisse,  emblématiques de l’école de Jules Ferry, pour y  voir que, même si  la Révolution française  et la IIIe République y était présentées de manière très positives, l’histoire chrétienne de  la France, de sainte Blandine à saint Vincent de Paul en passant par le baptême de Clovis, saint Louis, Jeanne d’Arc  avait tout autant  la part belle.

Il se peut que, par rapport au sujet dont nous traitons,  le fait important de la rentrée 2010  n’ait pas été le pèlerinage du chef de l’Etat à l’autel de sainte Pétronille à la basilique saint Pierre de Rome,  mais l’escamotage du christianisme comme question autonome dans l’enseignement du second cycle, pour le plus grand dommage de la mémoire de   notre pays. 

 

Roland HUREAUX

 

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:37

 Les bonnes âmes qui, avec une incommensurable naïveté,  ont toujours pensé que le projet européen, enfant du vénéré (sinon encore vénérable) Robert Schuman et auréolé de la couronne d’étoiles de la Femme de l’Apocalypse est un projet « au fond » chrétien,  ont dû  être   bien gênés par l’invraisemblable publication, sous les auspices de la Commission européenne, d’un calendrier à l‘usage des écoles, produit à plusieurs millions d’exemplaires et mentionnant les fêtes religieuses juives, musulmanes, sikh, hindoues, mais pas les fêtes chrétiennes !

Ces bonnes âmes se sont vite consolées quand on leur a dit qu’il s’agissait d’une erreur et que le Commission avait  retiré le calendrier avec des excuses.

On peut certes admettre  que Barroso  n’était pas au courant (mais quel piètre patron fait-il alors !), encore moins van Rompuy, qui est un authentique homme de foi. Mais quelle naïveté d’imaginer que le service de communication qui a produit ce calendrier a tout simplement « oublié » les fêtes chrétiennes, comme cela, par erreur , par l’étourderie d’une secrétaire !

On ne saurait mettre cet oubli sur le compte du simple laïcisme, notre bon laïcisme à la française qui aurait fait des émules à Bruxelles.   Si tel était le cas, le calendrier n’aurait mentionné aucune fête religieuse[1]. Non, regardons les choses en face : il exprime un  antichristianisme radical.

Il ne nous revient pas de faire une enquête approfondie sur les processus décisionnels qui ont abouti à une telle production. Il est étonnant d’ailleurs que la presse, d’ordinaire si curieuse, ne nous ait guère  renseignés sur ce sujet.

Il nous est permis en revanche de tenter de comprendre le mécanisme idéologique qui a abouti à cette occultation. Nous comprendrons par là même que l‘attitude antichrétienne qui est exprimée par ce calendrier est, n’en déplaise aux bonnes âmes que nous évoquions, intrinsèque au processus européen.

 

Le caractère idéologique de la construction européenne

 

Notre hypothèse est que la construction européenne, conçue non point comme un simple renforcement de la coopération entre les nations d’Europe,  mais comme un projet de les fusionner à terme en une seule entité étatique, fédérale ou pas, est un projet idéologique.

Les penseurs libéraux qui ont analysé le communisme et le nazisme : Souvarine, Orwell, Arendt,  Aron, Papaioannou, Besançon, Baechler,  Popper, Hayek etc., nous ont  instruits sur ce qu’avait de spécifique le phénomène idéologique, dans sa version totalitaire, à  l’origine des tyrannies et des crimes  que nous savons.

Retenons en deux définitions : « l’utopie (notion proche de l’idéologie) se caractérise par la volonté d’organiser les  activités sociales jusque dans leur détail   à partir d’un principe unique « (Jean Baechler) ; « les idéologies sont des ismes qui peuvent tout expliquer en le déduisant d’une seule prémisse » (Hannah Arendt). Ces prémisses, ce sont par exemple  l’université de la lutte des classes, la suppression de la propriété privée et de la religion, le primat de la race etc. Hannah Arendt  dit aussi que l’idéologie est la « logique d’une idée », le fait de partir d’une idée et d’en tirer toutes les conséquences, sans plus se préoccuper de la réalité.

Cette idée simple qui inspire la politique idéologique  est généralement la négation d’une constante anthropologique  forte, comme la propriété ou la religion. L’échec lamentable du communisme a confirmé, s’il en était besoin, que l’entreprise était  contre nature.

Même si elle ne comporte ni goulag, ni terreur de masse, la construction européenne est fondée sur une  négation : celle  du fait national, à tout le moins de l’idée d’Etat-nation telle qu’elle prévaut en Europe depuis le Moyen Age.

 Et cette négation,   idée simple elle aussi,  inspire la plupart des politiques menées depuis cinquante ans au nom de l’Europe : marché unique, uniformisation des normes de toutes sortes, libre circulation des hommes, centralisation de plus en plus grande des pouvoirs à Bruxelles et bien entendu monnaie unique.

Elle est fondée sur une analyse  également simplifiée de l’histoire européenne récente.  L’expérience de la Seconde guerre mondiale a laissé croire à une partie des élites européennes, persuadée à juste titre que la cause de la guerre était l’idéologie nazie, que le nazisme n’était qu’une forme exacerbée du fascisme, ce qui était déjà en partie faux, que le fascisme était une forme exagérée du nationalisme, le nationalisme, une hypertrophie de l’esprit national et donc du patriotisme.  Un raisonnement dont le pape Jean Paul II a pris l’exact contrepied en disant  en 1995 : « Cinquante ans après la fin de la seconde guerre mondiale, il importait de rappeler  que ce conflit a eu lieu à cause de la violation du droit des nations ». Charles de Gaulle ne dit pas autre chose : «La nation n’est pas source de conflits.  En revanche, la négation de la nation est à l’origine de toutes les guerres ».

C’est pourtant  sur la base de ce raisonnement, dont à peu près tous les maillons sont contestables, qu’a été   entreprise la construction européenne.

L’idéologie ne fausse pas seulement le  rapport au réel, elle fausse aussi le  rapport au temps. Cette idée simple que personne n’avait eu jusque là, abolir la propriété hier, abolir les nations aujourd’hui,   est si neuve qu’elle semble révolutionnaire. L’histoire se divise désormais entre   l’avant – où l’Europe n’avait pas encore saisi l’idée géniale  et simplificatrice qui doit faire son bonheur -,  et l’après  qui s’organisera  sur la  base de cette idée. Karl Marx  disait qu’avec le socialisme, l’humanité sortirait de  la préhistoire pour entrer dans  la véritable histoire. Un rapport au temps que Rémi Brague[2] assimile à la gnose de Marcion pour qui le Nouveau Testament abolissait entièrement l’Ancien.

Ce n’est pas seulement tel ou tel trait du passé qui, dans le mode de pensée idéologique, se trouve  disqualifié, c’est  le passé en général. A partir du moment où elle prétend organiser l’Europe en gommant le fait national, la démarche européenne tend à considérer les siècles où les nations existaient comme des siècles barbares, où   presque tout était mauvais : des siècles  de guerre, d’obscurantisme, de haine, marqués par la traite des nègres, le racisme, mais aussi l’intolérance religieuse.  C’est pourquoi la mémoire ou les racines – en particulier les racines chrétiennes – sont, du point de vue de l’idéologie,   disqualifiées puisque elles renvoient à un âge de fer que l’on pense avoir dépassé.

Pour les porteurs de l’idéologie européiste - ou du mondialisme qui en est difficilement séparable - ,  aimer sa patrie, un sentiment qui, dans toutes les civilisations est, ainsi que le rappelle Léo Strauss, le plus naturel qui soit, c’est être nationaliste, donc fasciste, donc nazi, donc, en puissance,  kapo dans un camp de concentration. A fortiori si on souhaite que son pays demeure indépendant, ce qui est pourtant bien normal. D’où la haine qui anime ces gens là   vis-à-vis de toute affirmation identitaire, pour timide quelle soit.

Cette affirmation identitaire vouée aux gémonies, ce n’est pas seulement celle des différentes composantes nationales de l’Europe, c’est aussi celle de l’Europe elle-même et en particulier celle de  son identité chrétienne dont les idéologues redoutent toujours qu’elle porte en germe le racisme ou la xénophobie, sentiments aussi condamnables entre Européens  qu’à l’égard des non européens. D’une certaine manière, ce ne son pas les seules  racines chrétiennes qui se trouvent récusées, c’est toutes les  formes de racines.

Et comme ces forces que l’on veut combattre, hier la propriété privée ou la religion, aujourd’hui le sentiment national et celui  d’une identité européenne, quelque part  résistent ;  puisque elles sont dans l’ordre de la nature,  les idéologues se sentent investis d’une mission d’éducation pour les éradiquer, en venir  à bout. Mission d’éducation et même de rééducation avec tout ce que ce mot  implique d’inquiétant.

Ne doutons pas que les communicants qui ont fait le calendrier de la commission ne se soient sentis investis d’une telle  mission. Tout sentiment identitaire doit être banni en Europe et donc en premier lieu celui d’une identité chrétienne puisque il est porteur de racisme, de xénophobie et pourquoi pas ? du retour des nationalismes. Diffusons un calendrier dont toute fête chrétienne sera exclue pour que les enfants des écoles comprennent bien  ce qu'ont de relatifs les repères identitaires chrétiens sur lesquels ils se fondaient jusque là. Inculquons-leur l’idée de la relativité de leur culture vis-à-vis des autres cultures du monde.

Cette démarche nous instruit d’une autre dimension de l’idéologie : son universalisme. Puisque elle se veut une rupture radicale avec la passé, fondée sur des concepts nouveaux, il n’y a aucune raison que ses recettes ne soient valables que pour un pays ou un groupe de pays. Elles sont valables pour le monde entier. « La Communauté (européenne) n’est qu’une étape vers les formes d’organisation du monde de demain » (Jean Monnet). Cette propension à l’universalité mine la construction européenne depuis son commencement. L’union douanière s’est fondue dans l’espace de libre-échange mondial voulu par l’OMC, la préférence communautaire, fondement de la Politique agricole commune est, elle aussi, en voie de dilution, le programme Erasmus, excellente chose au départ, a été élargi  à l’Asie, les valeurs qui définissent l’Europe, dit-on, si on exclut l’héritage judéo-chrétien ou gréco-latin, ce sont  la démocratie, la bonne gouvernance, l’antiracisme, toutes choses dont on ne voit pas ce qu’elles ont aujourd’hui, de spécifiquement européen.

Armé de ces « valeurs », la diplomatie européenne ne sait   plus que donner des   leçons au monde entier, comme elle le fait à ses propres peuples. Et comment ferait-elle autrement puisque, faute de s’aimer elle-même, elle n’a plus d’intérêts propres à défendre ?  

On n’aurait en effet pas fait le tour des effets de l’idéologie si   on ne faisait sa part à la haine de soi.  Celui qui s’accommode du monde tel qu’il est et qu’  à bien des égards il a toujours été, n’éprouve nullement  le besoin de trouver une clef qui en permettra la transformation radicale. Cette philosophie simpliste qui doit permettre de transformer le monde existant en un monde meilleur  implique au contraire  un regard largement négatif sur le monde tel qu’il est et, dans le cas d’espèce sur  l’Europe  telle qu’elle est. 

C’est pourquoi l’Europe, dans la seule guerre qu’elle ait entreprise, a fait le choix des Kosovars musulmans contre les Serbes chrétiens, qu’elle préfère à l’évidence  la Turquie, longtemps choyée par Bruxelles, à la Grèce très mal considérée (l’héritage grec est aussi peu considéré  que l’héritage chrétien) . Les attitudes qui tendent à donner, d’un bout à l’autre de l’Europe, au motif de protéger les minorités, un privilège culturel à l’islam ou à d’autres confessions étrangères à l’héritage européen  sont ouvertement encouragées par l’Union européenne. C’est ainsi qu’une conception dévoyée du dépassement des nations conduit à la « préférence pour l’autre » systématique. Les  transgressions de l’héritage moral judéo-chrétien, telles l’avortement plus facile  ou la promotion de l’homosexualité, ouvertement encouragées par Bruxelles, vont dans le même sens.

 

Toutes les idéologies sont antichrétiennes

 

Enfin, pour qui douterait encore du caractère idéologique de la construction européenne, l’antichristianisme qui l’anime devrait en être un symptôme décisif. Toutes les idéologies sont antichrétiennes. La haine du marxisme-léninisme à l’égard de toutes les religions mais particulièrement du christianisme, pourchassé pendant 70 ans, n’est que trop connue. La haine du nazisme pour les juifs a fait passer au second plan sa haine tout aussi profonde, selon les confidences d’Hitler lui-même[3], des chrétiens, haine mise cependant en veilleuse par l’exigence tactique de ménager en temps de guerre la  religion de la plupart  des Allemands.

Ce n’est pas seulement en tant qu'héritage de l’histoire que les idéologues détestent les religions. C’est aussi parce que les religions, spécialement le   christianisme, portent en elles de dangereux ferments de liberté.  Pour ceux qui veulent refaire le monde  à partir de concepts abstraits, nécessairement globalisants, voire totalisants pour ne pas dire totalitaires, l’existence d’individus ou de peuples se référant directement à  une loi transcendante constitue  un danger potentiel. Que les pays les plus rétifs à la construction européenne au cours des dernières années aient été la Pologne et l’Irlande, vieilles nations catholiques,  est d’ailleurs significatif.  

La dérive idéologique nous paraît un facteur bien plus décisif de l’évolution antireligieuse de la construction européenne que le basculement du centre de gravité de l’Europe vers le Nord, et donc vers   le protestantisme,  auquel  on l’impute souvent  - même si un certain protestantisme  sécularisé constitue un terrain de prédilection pour les idéologies de tout acabit. 

L’épisode du calendrier européen devrait enfin ouvrir les yeux de tous les bien-pensants  qui croyaient que l’entreprise européenne avait « malgré tout » un caractère chrétien ou encore de ceux qui, en France, ont envisagé naïvement de  s’appuyer sur le levier européen pour contourner une laïcité à la française, somme toute  moins dangereuse que la logique idéologique  qui anime  la  sphère bruxelloises. Le rejet violent de la candidature de Rocco Buttiglione, catholique poche du pape,  en 2004,  à un poste de commissaire européen aurait déjà du ouvrir les yeux de ces  bien-pensants, la condamnation des crucifix dans les écoles italiennes par la Cour de justice de Strasbourg (autre démarche institutionnelle mais même universalisme idéologique) aussi , mais il n’y  a pire sourd que ceux qui ne veulent  pas entendre. Il est temps que ce qui reste de  chrétiens en Europe comprenne que la construction européenne telle qu’elle se déroule sous nos yeux depuis plusieurs décennies,   à l’instar de la tour de Babel, symbole de toutes les entreprises  prométhéennes, a cessé depuis belle lurette, si elle le fut jamais, d’être l’œuvre des enfants du Bon Dieu.  

 

Roland HUREAUX

 

 



[1] C’est d’ailleurs à cette solution que la commission s’est finalement résolue

[2] Rémi Brague, Europe, la voie romaine, Folio

[3] Hermann Rauscning, Hitler m’a dit, Pluriel , 1975

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:34

Article paru dans Le Spectacle du Monde, avril 2011

 

L’indépendance de l’Algérie fut  vécue en son temps comme une double et douloureuse amputation.

Pour la France, elle signifia  la  perte d’une  terre  dont ses gouvernants  avaient dit  « l’Algérie, c’est la France » et qui, pour le prouver, lui avaient donné un  statut  métropolitain, la divisant  en départements  et   arrondissements, avec des préfectures, des sous-préfectures, des  gendarmeries, des postes, des écoles etc.  On s’était ainsi convaincu que, à la différence des autres territoires d’outre mer, elle  n’avait pas vocation à   s’émanciper.

Pour l’Algérie, ce fut   l’exode   d’un million de Français (sur dix millions d’habitants) qui constituaient  la colonne vertébrale de l’économie du pays. Exode provoqué par la minorité d’activistes accédant au pouvoir, désireuse d’occuper vite les villas libérées, mais qui prit  par surprise la majorité de la population, laquelle n’avait jamais imaginé que l’indépendance signifierait le départ des Français.  Il s’en faut de beaucoup en effet qu’au sein du FLN, quelqu’un   ait eu la hauteur de vue d’un Nehru, premier maître de l’Inde indépendante  ou d’un  Nelson Mandela, si soucieux de ménager les blancs après l’émancipation  des noirs d’ Afrique du Sud. Dirigée par des hommes médiocres, sélectionnés par un processus impitoyable d’éliminations internes, l’Algérie nouvelle, dépourvue d’aristocratie précoloniale,   n’a  trouvé  en son sein personne  pour  empêcher le drame.

On ajoutera l’ambigüité de la victoire  politique du FLN sur fond d’écrasement militaire,  propre, elle aussi,  à faire des amers  de part et d’autre. Les uns pour avoir été humiliés sur le terrain, les autres pour avoir été frustrés du bénéfice de leur victoire.

 

L’héritage maudit  de la guerre révolutionnaire

 

Les nouveaux dirigeants étaient imprégnés de la théorie de la guerre révolutionnaire,   fondement des terrorismes les plus sanguinaires, selon laquelle le pouvoir revient  au plus violent, théorie  aux effets exacerbés par  les  traditions violentes de cette contrée. Le sort terrible fait aux harkis fut à l’avenant, tout comme   celui dont étaient menacés les pieds-noirs en fuite.

Tous les pays qui ont adopté cette   méthode impitoyable d’émancipation l’ont payé  de décennies de convulsions et   de stagnation,    un   régime de fer y générant presque toujours une seconde guerre civile : outre la Chine maoïste, citons le Vietnam, le Cambodge, le Laos,  l’Angola, le Mozambique etc. L’Algérie n’a pas échappé à cette malédiction.

La chance apparente qui  aurait du compenser le désastre du  départ des pieds-noirs,  la richesse extraordinaire du sous-sol en pétrole et en gaz,  s’avéra  en réalité une autre  malédiction. Il n’y a pas non plus d’exemple que ces ressources, par les facilités qu’elles donnent, ne s’avèrent à la longue un frein au vrai  développement : la Russie   en fait aujourd’hui  l’expérience ; on voit au contraire, par contraste,  le dynamisme de pays privés de telles  ressources : hier le Japon, aujourd’hui  la  Chine, l’Inde, la Tunisie.

Ajoutons-y les absurdes méthodes de planification  inspirées de l’URSS, fondées sur la collectivisation des terres et la  priorité à l’industrie lourde, qu’adoptèrent les nouveaux maîtres de l’Algérie et on a les raisons des échecs persistants de ce pays.

 

Une culture du ressentiment

 

Cette double amputation a laissé des cicatrices à vif. La controverse sur l’indépendance  de l’Algérie continue en France. Le gouvernement algérien a choisi de faire, contre toute raison,  de l’ancien colonisateur le bouc émissaire d’échecs qui ne sont imputables qu’à lui seul.  La dénonciation obsessionnelle du passé colonial a imprégné l’enseignement de l'histoire dans l’Algérie nouvelle. L’ancienne génération qui avait connu la domination française savait qu’elle comportait  du bien et du mal, elle savait aussi qu’aucune ancienne colonie  française ou étrangère   n’avait  reçu  en héritage des équipements collectifs aussi développés que l’Algérie, grâce en particulier au Plan de Constantine (1958). La nouvelle génération, objet d’un  endoctrinement sommaire, est au contraire remplie d’hostilité envers l’ancien colonisateur. Les sentiments d’une partie de la  jeunesse algérienne immigrée en France s’explique par là.

Cette attitude, fondée sur le ressentiment, s’est traduite dans la politique menée par le FLN : une arabisation brouillonne  qui a  désorganisé l’enseignement, le relâchement des liens pétroliers.  Elle s’est aussi traduite par des procès incessants : l’Algérie voudrait que la France se reconnaisse  coupable de crimes contre l’humanité et fasse repentance,  en particulier pour  les événements de Sétif du  8 mai 1945, opération de maintien de l’ordre ayant mal tourné certes, mais en aucun cas  génocide.  Les cimetières français ont été, année après année,  vandalisés ou passés au bull dozer. Lors de visites officielles, telle celle du président Bouteflika en 2000, les présidents algériens ont pris à partie la France au-delà de toute convenance,  soi-disant pour de motifs de politique intérieure.  

A cette  mise en accusation permanente, la France n’a jamais réagi que par le silence. Certains hommes politiques français n’hésitent même  pas à donner eux-mêmes dans la  repentance. La profanation des cimetières n’a jamais donné lieu, à notre connaissance,  à des protestations officielles.

Bien que les droits de l'homme aient été violés de manière massive en Algérie depuis 1962, notre gouvernement -  et pas seulement lui -,  toujours prêt à faire  la   morale à la Chine, à la Russie, aux pays d’Afrique noire, se tait.

Le 1er novembre de chaque année, l’Algérie fête l’insurrection de 1954, marquée par un fait d’armes peu glorieux : le mitraillage  d’un couple d’instituteurs français dans les Aurès. Cette fête – et les autres fêtes nationales algériennes – sont depuis bientôt cinquante ans  l’occasion pour les ambassadeurs d’Algérie à travers le monde d’attaquer  la France devant le corps diplomatique. Non seulement on n’a jamais demandé à nos diplomates de s’abstenir de paraitre à la cérémonie sinistre du 1er novembre,   mais ils sont priés d’écouter sans broncher les insultes déversées sur notre pays à cette occasion.  

 

De De Gaulle à Chirac

 

 Une attitude que l’on retrouve sous des formes différentes à travers les grandes phases des relations franco-algériennes : le général de Gaulle, pensant qu’à  long terme la parenté entre les deux pays finirait par l’emporter   a maintenu contre  vents et marées, une coopération privilégiée avec l’Algérie sans cependant jamais s’y rendre, ni  recevoir  à  Paris ses homologues  algériens.

Pompidou dut essuyer la remise en cause des accords pétroliers à la suite de la nationalisation du pétrole par l’Etat algérien. En définitive, aucune disposition des accords d’Evian, de l’amnistie pour les harkis aux dispositions  pétrolières, en passant par le respect des biens français, qui n’aient été violée par Alger.

François Mitterrand signa les accords gaziers  de 1982, très avantageux pour l’Algérie. Il fut en 1987 fut  le premier  président français à se rendre en Algérie en visite officielle. Quoique le président socialiste ait été, sous la IVe République, un intraitable  partisan de l’Algérie française, dont il comptait maint nostalgiques dans son entourage, il donnait ainsi satisfaction à la composante anticolonialiste et pro-algérienne de la gauche.

Jacques Chirac a plus ou mois continué sur la même  ligne : poursuivant  des échanges dont on fait semblant de croire qu’ils sont normaux, se refusant à toute polémique avec un pays qui a le droit de dire sur nous ce qui,  venant de tout autre, serait jugé inacceptable.

Les motivations de cette attitude  des dirigeants français sont diverses.

L’importance des intérêts croisés : immigration, pétrole, commerce  (la France est le premier client, le troisième fournisseur de l’Algérie) les rend prudents. La France et l’Algérie restent l’un pour l’autre des partenaires commerciaux privilégiés.

Une   partie de l’intelligentsia française partage malheureusement la thèse algérienne d’une France criminelle.

Les dirigeants algériens ont aussi  toujours su manier le chantage au fondamentalisme,  surtout depuis que le Front islamique du Salut (FIS) eut   gagné les élections de 1992, victoire sans lendemain puisque elle fut suivie d’un coup d’état destiné à maintenir au pouvoir un FLN corrompu. Aucun gouvernement français n’a eu le cran d’envoyer paître Alger  sur le thème «  Et bien,  tant pis si les fondamentalistes arrivent au pouvoir ; pour le moment   cessez de nous couvrir d’injures ».

L’Eglise catholique avait, depuis le début, sous l’influence du cardinal Duval, évêque l’Alger au moment de l’indépendance,   suivi une ligne proche de celle du gouvernement français : maintien d’une présence discrète, respectueuse de l’islam, refus de tout prosélytisme, absence de réaction face aux multiples pressions, brimades, voire assassinats  dont furent victimes depuis 1962 les Algériens de confession chrétienne. L’assassinat des moines de Tibhirine en 1996, comme celui de Mgr Claverie, évêque d’Oran,  la même année, marquent l’aboutissement de cette politique. Ce qu’elle pouvait avoir, malgré tout,  de grand  a  valu au film « Des dieux et des hommes »   le succès que l’on sait.

 

Une longue crise d’adolescence

 

Mais la logique de l’Eglise est une chose, celle des  Etats en est une autre. Il n’est pas sûr que la passivité de l’Etat français face aux incessantes accusations algériennes, dont le but  officiel était d’apaiser  les rapports franco-algériens,  ne les ait pas, au contraire,  à la longue,  envenimés. L’Evangile  qui a semblé  nous  inspirer dans cette affaire, ne dit pas seulement : «Quelqu’un te donne –t-il un soufflet sur la joue droite, tend lui encore l’autre » (Mt 5, 38); il dit aussi :   « ainsi serez vous fils de votre Père qui est aux cieux car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les  bons et tomber la pluie sur les juste et sur les injustes » (Mt 5,45). En d’autres termes, celui qui ne répond pas aux offenses se met à la place de Dieu ! Or, dans le concert international, aucun pays ne peut revendiquer cette place.

La mansuétude étonnante de la France à l’égard des gouvernements algériens successifs  a eu un premier effet négatif : passer pour un aveu de culpabilité, et un deuxième : apparaitre comme la marque d’un mépris "souverain". Au fond, nous n’avons cessé de dire aux Algériens : vos injures ne comptent pas car elles viennent de trop bas  pour que nous daignions y répondre.

Il n’était pourtant pas difficile de rappeler cet autre crime contre humanité que fut  l’enlèvement et la vente comme esclaves de plusieurs millions d’habitants du Sud de l’Europe par les pirates barbaresques (algériens). Et peut-on considérer l’exode des  pieds-noirs en 1962 comme autre  chose qu’une opération de « purification ethnique » ?

Enfin,  ne suffit-il  de dire tout simplement que, de tous temps et sur les tous les continents, les civilisations qui ont de l’avance « débordent » sur celles qui ont du  retard,  et cela  pour le meilleur et pour le  pire.  Si le sud de la Méditerranée avait été en avance, comme il l’était  au temps d’Hannibal, le mouvement se serait  fait en sens inverse. Il n’y a pas de quoi nourrir un procès interminable : c’est l’histoire.   On pourrait enfin demander à une commission paritaire d’historiens d’éclaircir les épisodes les plus douloureux du passé pour que les chiffres les plus fantaisistes cessent de circuler à leur sujet.

C’est tout cela qu’il faudra un jour savoir dire sans complexes aux Algériens.

Le devenir de la relation franco-algérienne est inséparable d’une prise de conscience  par le peuple algérien lui-même d’un certain nombre de vérités dures  à entendre :   comment ce pays a perdu des dizaines d’années par la faute d’une classe dirigeante complexée, avide et incompétente, comment le passé colonial est un alibi trop facile pour les échecs de celle-ci, combien il serait temps  de cesser d’imputer à   la colonisation française le responsabilité de ces échecs , comment on ne saurait espérer normaliser ses relations avec la France  sans redresser une mémoire biaisée par une propagande officielle incitant à la haine.  L’Algérie pourrait même   aller plus loin : ouvrir ses  portes aux descendants  des pieds-noirs et des harkis que tant de liens  charnels attachent à sa terre. Que de jeunes Kabyles, aussitôt sévèrement punis, aient, lors d’émeutes récentes,  brandi   par provocation, des drapeaux français,  pourrait être  le signe que la jeunesse de ce pays  n'est plus prête à recevoir sans esprit critique les ressassements officiels.

L’attitude de l’Algérie vis-à-vis de la France depuis cinquante ans ressemble à une longue crise d’adolescence. On en connait les caractères : revendication permanente, rancune injustifiée, mal-être. On n’en sort pas sans une crise ultime où chacun, le père et le fils, ose enfin dire à l’autre ses quatre vérités. L’attitude bien peu courageuse des gouvernements français a sans doute  fait, en définitive, plus de mal que de bien, retardant  la « sortie d’adolescence ».

C’est faute que l’Algérie ait encore atteint, dans sa relation avec la France, la maturité,  que Jacques Chirac n’a pu mener à bien son projet, prématuré à l’évidence,  de traité d’amitié et de coopération. Le projet a buté sur la question de la repentance. Elle sera réglée quand les Algériens comprendront  que la France ne se livrera jamais  à aucune repentance unilatérale.

Car le chantier des relations franco-algériennes est immense : malgré la propagande anti-française, malgré l’arabisation, la familiarité des Algériens avec la France, grâce aux paraboles, grâce aux allées et venues des migrants, demeure grande.  

Il se peut qu’il faille  une crise ultime et salutaire  pour que  les relations  entre la France et l’Algérie  puissent devenir, selon le vœu du président Bouteflika,  « exemplaires et exceptionnelles », car avant cela,  il faut d’abord qu'elles  deviennent  tout simplement normales.

 

Roland HUREAUX

 

   

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:32

            COMMENT L’EUROPE DIVISE LES PEUPLES  

Est-il encore nécessaire de rappeler les inconvénients économiques de l’euro ? La perte de compétitivité et la désindustrialisation rapide de la plus grande partie de l’Europe, des déséquilibres qui ne cessent de  s’aggraver dans les échanges intra-européens, des finances publiques dégradées et impossibles à redresser, une austérité à l’allemande qui, si elle est appliquée,  va plonger l’Europe dans la récession ;  de cela, tous ceux qui  savent un peu d’économie  sont conscients : tous les prix Nobel vivants, la  majorité des  économistes des deux côtés du Rhin, la plupart des Anglo-Saxons. Le reste,  soit  l’essentiel de la classe dirigeante des pays continentaux, qui ne sait guère d’économie,  l’ignore ou feint de l’ignorer : mais pouvait-on demander à la nomenklatura soviétique de reconnaître que le communisme  était un système économique désastreux, du moins en public ? C’est le mystère de l’idéologie : personne  n’ose dire que le roi est nu tant que tout le monde ne le dit pas.

Mais il est un autre inconvénient, non économique, lui,  qui apparait chaque jour un peu plus : l’expérience de l’euro dresse  les peuples d’Europe   les uns contre les autres.

Nous n’en voulons pour  preuve  que  le succès scabreux de l’expression PIIGS. Elle désigne, on le sait,  les pays les plus en difficulté de la zone euro : Portugal, Irlande, Italie, Grèce, Espagne (Spain). Trois pays méditerranéens, trois pays latins,  quatre pays catholiques –  et un orthodoxe, ce qui, dans l’esprit de ceux qui se complaisent dans cette expression,  ne vaut guère mieux. On n’attend que la France au  club : elle ne saurait tarder.

Il y a longtemps que les Allemands s’exaspèrent de ce que les pays d’Europe du Sud ne marchent pas à leur rythme. En fait, sur le long terme, ils ont marché   à leur rythme : leur croissance, et cela seul importe, a  été au cours des quarante dernières années tout aussi rapide celle de l’Allemagne,  mais leur taux d’inflation « naturel » étant supérieur, depuis que  l’euro a  bloqué les mécanismes d’ajustement,  ces pays  tirent la langue. Pour être plus exact, il faudrait donc dire que les Allemands s’exaspèrent de ce que le pays du Sud ne partagent  pas leur phobie de l’inflation. Une phobie qui tient peut-être autant de la  névrose que de la vertu.

Pour exprimer cette exaspération, les Allemands s’étaient longtemps contentés de l’expression plutôt gentille de « Club Méditerranée. »

Maintenant on dit PIIGS, et c’est autre chose : les Latins  - et accessoirement les Irlandais -  sont désormais  identifiés à des cochons ! 

Cet acronyme qui aurait pu n’être qu'une facilité journalistique est aujourd’hui d’usage courant dans le monde de la finance.  

Cela est profondément inquiétant.

Dans le peloton  de l’euro, ceux qui n’arrivent pas à suivre sont des  PIIGS. On ne dit pas encore des untermenschen mais l’idée  est sous-jacente, pas seulement en Allemagne : une  partie de l’élite française, qui a toujours eu les yeux tournés vers le Nord, partage le préjugé, oubliant au passage que si le Royaume-Uni  échappe au banc d’infamie, c’est qu'il  a prudemment refusé de s’engager dans l’euro : les élites britanniques ont, elles, une vraie culture économique !  

Nous ne pouvons nous empêcher de penser que  le clivage qui apparaît ainsi au sein de l’Europe est profondément  malsain.

Malsain mais pas surprenant.  Au rebours des idées faciles selon lesquelles  il suffit de mettre les gens ensemble pour qu’ils fraternisent, la promiscuité généralement les divise. Vous êtes devenus très amis de  vos  voisins de palier : partez en vacances  ensemble et  voilà le meilleur moyen de vous  fâcher pour la vie. L’écu marchait bien, on a voulu faire  l’euro pour rapprocher encore plus   les peuples d’Europe : c’est alors qu'on les divise.

C’est là l’effet  pervers de toutes les idées trop simples. Le communisme avait supprimé la propriété privée pour  rendre les gens moins égoïstes, Alexandre Zinoviev  a montré comment il les avait rendus au contraire plus égoïstes. On fait un tronc commun d’éducation pour  une plus grande égalité entre les enfants, les inégalités s'aggravent ; on  impose à tous les coureurs le même développement pour grimper le col, le peloton éclate.

L’euro, c’est pareil : on a créé une monnaie unique pour  faire converger les économies et rapprocher les hommes. Les économies divergent comme jamais et les rapports entre les différents peuples s’aigrissent : le uns méprisent les autres, ils ne tarderont pas à se détester.  Il est temps  qu’on en  finisse avec cette expérience désastreuse ! 

 

Roland HUREAUX

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 21:36

 

 Article publié par Marianne2

 

 

Crise de la dette souveraine : après la Grèce, après l’Irlande, le Portugal ?

Que nenni : la Chine vient de proposer son aide au Portugal ;  forte de ses 2800 milliards de réserve de change, elle est disposée à prêter à l’Etat portugais (à « racheter de la dette souveraine », comme on dit dans le jargon).

Elle serait également prête à se porter secours à l’Espagne laquelle, quand  ses difficultés éclateront,   compte tenu de sa taille, sera la véritable épreuve de l’euro.

Jusqu’à quel point la Chine s’est-elle déjà engagée en Europe ? Cela est un secret bien gardé.  On parle de 7 % de la dette publique, soit 630 milliards d’euros. Elle s’efforce ainsi de transformer une partie de ses réserves, aujourd’hui  majoritairement en dollars, en d’autres monnaies, principalement  l’euro.

La Chine peut aussi aider les pays en difficulté  en achetant des actifs : elle a déjà pris pied dans le port du Pirée.  Si la mode qui consiste à tenir les monuments historiques pour un patrimoine  comme un autre, qu’il faut rentabiliser, et si les difficultés de certains pays de la zone euro s’aggravent, comme c’est inéluctable, pourquoi ne pas lui vendre  un jour le Parthénon ou l’Escorial ?

En venant au secours de l’euro, la Chine réalise une bonne opération sous trois rapports.

D’abord elle prend une revanche politique et historique sur une Europe qui l’a, considère-t-elle, longtemps humiliée.

Ensuite, elle peut ainsi  acquérir des actifs intéressants, notamment certains actifs stratégiques, comme récemment le néerlandais Draka, spécialiste de la fibre optique,  indispensable aux industries de défense.   La commission en a autorisé   l’achat  par le groupe chinois Tianjin Xinmao, ce que n’aurait sûrement pas fait le gouvernement américain.  

Surtout  la Chine a plus que tout autre pays au monde, plus que les Etats-Unis  eux-mêmes,  à ce que l’euro  n’éclate pas. Pourquoi ?

Les produits chinois pénètrent facilement dans une zone euro à la monnaie surévaluée : les prix chinois y apparaissent d’autant plus compétitifs.  Ils  le seraient encore,  mais  moins,  si l’euro était dévalué.

Or que serait  l’effet d’un éclatement de l’euro ? Sur l’Allemagne, faible : le mark reprendrait la place de l’euro, sans doute au même cours ou à un cours légèrement supérieur : n’était-il pas entendu, dès le départ,  que l’euro serait le mark repeint ?  Pour ce pays qui représente 22 % du PIB   de la zone, peu de choses changeraient,  non pas vis-à-vis du reste de l’Europe,  mais vis-à-vis du reste du monde. 

En revanche, les monnaies de tous les autres pays, sauf peut-être les Pays-Bas et l’Autriche,  soit environ  70 %  la zone, se déprécieraient  d’un taux variable mais que l’on peut situer entre 10 et 40 % selon les pays. C’est  donc plus des  les deux tiers de la zone euro, le  principal  marché du monde,  qui deviendrait moins accessible aux produits chinois.  Un motif à lui seul suffisant pour que la Chine vienne au secours de l’euro.

Jusqu’où ce concours ira-t-il ? Sans doute très loin. Les idéologues qui s’accrochent à l’euro, les hommes politiques qui ont misé  leur crédibilité dessus sont prêts à tout pour que l’euro continue en dépit des tensions croissantes auxquelles la divergence des économies le soumet. Peut-être sont-ils même prêts à vendre  le continent aux Chinois ? En tous les cas à accepter une prise de contrôle étendue de l’économie européenne par les Chinois.

Nous nous souvenons d’une dictée d’autrefois, peut-être de Georges Duhamel, qui racontait comment un village avait soudain  attiré l’attention du monde extérieur en raison d’une magnifique fontaine historique. Les cars de touristes affluant, il y eut des problèmes de circulation. A quoi se résolut alors le conseil municipal ? A détruire les fontaines.

Apologue symbolique si l’on songe que l’euro avait à l’origine pour but de renforcer de l’Europe, mais  que,  étant  devenu  une fin et non plus un moyen, il se peut que se promoteurs sacrifient les intérêts les plus essentiels de l’Europe à sa survie.

 

Roland HUREAUX

 

 

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:37

 

Article publié dans Marianne2

 

Qui connait encore la grande tradition diplomatique sur laquelle  a si longtemps reposé le « concert des nations »,  en Europe et ailleurs ?

A entendre les principaux responsables de l’Etat ou de la diplomatie en Europe occidentale, on est confondu par l’amateurisme, la naïveté, l’immaturité avec lesquels   sont traitées les crises qui parcourent le monde arabe : Tunisie, Egypte et  peut-être Syrie, Yémen, Algérie  etc.

Les ministres  interviennent à  contretemps, tantôt semblant  protéger le régime en place (Mme Alliot-Marie en Tunisie),  tantôt demandant  à la légère  le départ d’un chef d’Etat (Mme Boughrab en Egypte). Les hommes politiques sont interpellés pour  n’avoir pas anticipé les événements. La commission européenne fait son mea culpa pour  n’avoir pas prévu ce qui s’est passé. Les oppositions reprochent aux gouvernements leur passivité, ceux–ci  prennent position contre les  gouvernements arabes en place dès que la tournure des événements limite leur risque d’erreur, les uns et le autres  semblent courir  derrière les foules arabes pour  n’avoir pas l’air dépassés. 

 Le président d’un petit parti   se réclamant  du gaullisme  a  appelé  bruyamment le gouvernement français à prendre parti pour les révoltés égyptiens   et la démocratisation de l’Egypte,  oubliant – ou sans doute  n’ayant jamais su    combien le général de Gaulle était  particulièrement à   cheval sur le principe de non-ingérence. On lui a même fait grief de l’appliquer trop strictement à l’Algérie nouvellement indépendante au point de ne pas y être intervenu pour protéger les harkis. En reconnaissant la Chine populaire en 1964, il précisa  bien que la France  ne connaissait  que des gouvernements de fait  sans   se prononcer, ce faisant,  sur leur  légitimité. Le gaullisme que certains  prêchent  aujourd’hui, c’est du gaullisme kouchnérisé.

Ces attitudes sans précédent dans l’histoire diplomatique classique forment un concert bruyant et désolant.  Elles reposent d’abord sur la présomption. Les   chancelleries  devraient prévoir ce qui va se passer partout et toujours. On sait certes que les tyrannies ont toujours une fin.  Le problème est de savoir quand.   En fait,  on reproche aux gouvernements européens  de ne pas  avoir lâché les régimes en perdition  à  J– 15 au lieu de J-1. De fait, tous ceux qui exaltent la démocratisation et voudraient en pousser les feux  s’intéressent à des régimes déjà  chancelants. Ils ne courront pas le risque d’appeler la démocratisation de régimes  encore plus  tyranniques  mais qui semblent pour le moment solides  comme l’Arabie saoudite, la Libye ou la Chine.

Présomption de tout  prévoir, présomption aussi  de pouvoir  influer sur les événements, ou plutôt naïveté.  Est-il nécessaire de dire que les déclarations de nos ministres ou les communiqués de la commission européenne ne sauraient avoir qu’une influence à la marge sur des événements  qui sont d’abord de politique intérieure ?  Il se raconte  que les Etats-Unis,  dont les moyens d’intervention sont beaucoup plus puissants que les nôtres auraient « suscité » la révolution égyptienne. Cela reste à prouver.

Non seulement, notre influence n’est pas grande, mais l’hostilité des  opinions publiques des pays arabes envers  l’Occident est telle qu’il y a de fortes chances que ces interventions soient contre-productives, qu’en soutenant un homme ou un parti, nous le décrédibilisions. Cette attitude est d’ailleurs de tous les temps et de tous les peuples : souvenons-nous de l’impact contraire aux intentions de son auteur qu’eut   le  manifeste de Brunswick au moment de la Révolution française ! Sans changer de registre, on peut se demander si l’emballement  démagogique de l’affaire Cassez, tout aussi marqué d’amateurisme et qui a pris une tournure offensante pour un grand pays comme le  Mexique,  ne va pas retarder de plusieurs années  la libération de la jeune femme.

Cet activisme  verbal  tout azimut est aussi un signe d’immaturité. Cette règle ancestrale  de sagesse selon laquelle on ne saurait se mêler des affaires de son voisin que dans les cas extrêmes, et qui vaut autant dans les affaires familiales  que dans  les affaires internationales,  semble perdue de vue  depuis longtemps. C’est  le retour aux illusions de l’adolescence !  

Enfin, l’interventionnisme en faveur de la démocratie est, on ne saurait l’oublier,  devenu depuis vingt ans  l’un des  masques de l’hégémonie américaine, laquelle au Kosovo, en Irak, en Afghanistan s’est toujours drapée dans les oripeaux de la démocratisation pour exercer une politique de  puissance, avec les résultats que l’on sait. Les idéologies universelles sont toujours la marque des empires. Le rôle de l’Europe, si elle  veut encore en jouer  un, n’est sûrement pas de mettre un peu plus  d’huile sur le feu ou de céder à l’  emportement général, mais au contraire de défendre un certain  classicisme et donc le principe de non-ingérence.

La langue diplomatique, qui sera bientôt aussi oubliée que le grec et le latin,  ne manquait  pourtant pas de formules  pour  gérer  le genre de situations que nous venons de connaître. Il n’était pas difficile de  dire que « le destin de l’Egypte est d’abord l’affaire du peuple égyptien », que   « même si la France souhaite partout la démocratie et les  libertés, elle n’a  pas à s’ingérer dans une  affaire qui est d’abord une affaire égyptienne », que «  les Etats reconnaissent des Etats, que la reconnaissance ses régimes de Ben Ali et Moubarak n’emportait aucune forme d’approbation »  etc. 

C’est enfin, faut-il le rappeler, une illusion idéologique, que  de croire que  tout changement va vers plus de démocratie, que la fin  de l’histoire, telle la Parousie, est  proche. Même si le renversement de  dictateurs depuis longtemps en place  ne peut que  réjouir les Français, ne  nous faisons pas trop d’illusions sur ce qui va suivre de peur d’être vite déçus. Un général proaméricain qui remplace un autre général proaméricain : est-ce cela que nous voulons ?  Les mêmes qui célébrèrent  la chute du régime du shah d’Iran durent déchanter.  Même sans céder au fantasme  du risque islamiste, sachons regarder ce qui se passe au sud de la Méditerranée - et ailleurs -  en gardant la tête froide.

 

Roland HUREAUX

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:34

 

Par un singulier paradoxe, c’est dans une période où ses effectifs déclinaient à grande vitesse que l’agriculture a été amenée à jouer un rôle essentiel dans le démarrage du Marché commun, ancêtre de l’Union européenne  telle que nous la connaissons aujourd’hui, au point de représenter pendant plusieurs dizaines d’année la principale des politiques communes.

La CECA, inspirée par une  obsolète « priorité à l’industrie lourde » s’est assez vite vidée  de sa substance. L’échec politique de la CED et technique de l’Euratom ne laissait en place que le Marché commun instauré par traité de Rome (1957). Son volet industriel instaurait une suppression progressive des droits de douane intracommunautaires qui eut lieu en dix ans, sans nécessiter un vrai budget. Son volet agricole prévoyait  une  harmonisation des politiques de soutien à l’agriculture qui ne fut acquise  que parce que le général de Gaulle força  la main de ses partenaires. Ces derniers, en effet,  à peine signé le traité de Rome, furent soumis à de fortes pressions américaines pour que la politique  agricole commune (PAC), dont un des effets devait être la préférence communautaire et donc la réduction de leurs exportations en Europe, ne soit pas mis   en œuvre. Cette politique  supposait un budget consistant, à la mesure du poids des interventions publiques préexistantes. Ce fut au départ plus de 90 % du budget européen ; c’est encore près de 30 %.

Pendant des siècles, malgré l’illustre précédent du patriarche Joseph, l’agriculture s’était passée d’interventions publiques,  car les paysans, peu endettés et vivant largement en autarcie, supportaient bon an ml an, comme on dit,  les variations des cours  qu’entraînaient les  variations climatiques. La seule intervention publique était la protection douanière, élevée dans toute l’Europe, sauf au Royaume-Uni, au XIXe siècle.  

La crise agricole, qui précéda  la grande dépression de 1929 et la suivit, sensibilisa  les pays riches au fait qu’il était de plus en plus difficile à un monde agricole  qui commençait à s’intégrer à l’économie monétaire, à investir et à s’endetter, de supporter les variations erratiques de prix. L’agriculture est en effet le seul secteur qui soit à la fois en bout de chaîne et très dispersé – et donc pas en mesure de répercuter en amont ou en aval ces variations ou de les contrôler par de grands monopoles ; paradoxalement, elle est, hors intervention,   le seul marché « pur et parfait » d’une économie avancée, dans ce que celui-ci a d’inhumain !   L’Agricultural adjustment act (AAA) de Roosevelt (1934)   fut suivi par la création en France de l’ONIC (Office national   des céréales, 1936). En 1956, tous les pays d’Europe, sauf la Grande-Bretagne, acquise au libéralisme, avaient des systèmes d’encadrement des marchés agricoles, le plus protecteur étant celui de l’Allemagne. Hors du marché commun, les Etats-Unis, le Japon, la Suisse, les premiers un peu moins, les deux autres beaucoup plus que l’Europe des Six, soutenaient leur agriculture. Cette solidarité publique envers le   monde agricole  était  rendue à la fois nécessaire et possible par un développement déjà avancé. Le reste du monde ne put   guère se le permettre, jusqu’à ce que,  par les Accords de Lomé (1975),   la Communauté européenne ait mis    en place, de manière beaucoup plus légère,  un système analogue pour les anciennes colonies.

La  fusion de ces systèmes de protection dans un marché commun entouré d’une barrière extérieure commune   se traduisit par une amélioration de la protection en France et un léger affaiblissement en Allemagne. Mais,  de même que la France devait acheter davantage allemand en matière industrielle, l’Allemagne avait promis, en compensation,   d’acheter davantage français en matière alimentaire  pour le plus grand bénéfice notre agriculture. Elle  obtint en 1969 que la réévaluation du mark n’ait pas d’incidences sur sa compétitivité grâce aux « montants compensatoires »  qui lui permirent de subventionner ses exportations.  Il était alors acquis que, compte tenu de sa spécificité, le secteur agricole serait tenu en dehors des négociations du GATT tendant à supprimer  les frontières douanières dans le monde.

Au prix de négociations annuelles aussi épuisantes que rituelles    (les fameux « marathons agricoles »), sur le niveau de prix et donc des protections,  et de l’apparition d’excédents réguliers, effet  logique de prix maintenus au-dessus de l’équilibre du  marché, ce système marcha tant bien que mal pendant trente ans. Il assura l’autosuffisance         alimentaire de l’Europe,   une  modernisation rapide de l’agriculture, en même temps qu’une décrue en douceur des effectifs agricoles.  Malgré les craintes qui s’étaient exprimées, il supporta l’épreuve des différentes vagues d’élargissement.

Les Etats-Unis,  qui, face à un bloc d’Européens alors cohérent, avaient du accepter ce système,  n’avaient cependant pas désarmé, même si, en dépit des apparences, ils aidaient déjà leur agriculture, en rapportant cette aide au nombre d’exploitations, davantage que l’Europe.  De coup de boutoir en coup de boutoir, ils obtinrent de Mitterrand en 1984 un accord de principe pour que l’agriculture soit  incluse dans le prochain cycle de négociations du GATT, l’ « Uruguay Round ». C’est sous le gouvernement Chirac, en 1986, que s’engagea la négociation.

 

La révolution de 1992-1993

 

Elle aboutit  à deux décisions fondamentales qui bouleversèrent profondément la politique agricole commune et l’économie agricole en Europe et particulièrement en France.

La première fut la réforme de la politique agricole commune que le gouvernement  imposa aux agriculteurs en 1972. Elle partait du présupposé que le système américain d’aide qui laissait, au moins en apparence, libre le jeu des prix mais versait ensuite des subventions directes aux agriculteurs (deficiency payments) était meilleur que le système européen qui maintenait des prix relativement rémunérateurs grâce à un système de prélèvement à l’import / restitutions à l’export,  à partir d’un prix intérieur fixé à l’avance,  mais ne laissait guère de chances aux concurrents extérieurs. On décida donc alors, au motif de prendre les devants avant de subir les foudres du GATT (étrange méthode de négociation que de faire les concessions à l’avance !) de basculer dans un système de type américain.

Ses inconvénients  étaient multiples :   d’abord il coûtait  beaucoup plus cher aux finances publiques, l’aide à l’agriculture étant auparavant payée de manière insensible par le consommateur. La baisse des prix qui devait s’ensuivre ne profita qu’aux intermédiaires.

Il entraina surtout une disqualification et une démoralisation du monde agricole, dont les    rangs s’étaient en 1992 déjà largement éclaircis. De travailleurs  normaux, vivant d’une production vendue à des prix rémunérateurs, ils vécurent de plus en plus de subventions, à la fois impopulaires dans l’opinion et dégradantes à leur propres yeux.

Le nouveau système ne désarma d’ailleurs nullement les Etats-Unis qui continuèrent à faire pression et obtinrent de l’Europe , par l’accord de Blair House (1993), inclus dans les Accords de Casablanca de 1995,  l’engagement à  un allègement à terme de la PAC et , de fait, à la réouverture du marché européen et surtout des marchés tiers  à leurs produits: limites absolues   et en diminution chaque année des subventions  à l’exportation, ouverture du marché  du lait , jusque là bloqué par les quotas laitiers, généralisation des droits de douane ( en lieu et place des systèmes plus protecteurs)  et réduction progressive de ces droits . Que le grand commis européen  chargé du suivi  de ces négociations de 1986 à 1994, puis de leur mise en œuvre entre 1999 et 2005, Pascal Lamy, ait été un adepte forcené du libre-échange, et soit devenu sans transition en 2005 directeur général de l’OMC ( nouveau nom du GATT) montre qu’il avait bien mérité de sa nouvelle patrie.

La crise agricole de 2009, qui a vu les revenus agricoles diminuer de plus de 56 % (baisse sans équivalent dans aucune profession) se situe à l’extrémité de ces courbes. Les accords de Casablanca, aux effets d’abord insensibles,  se sont appliqués  peu à peu, laissant des secteurs entiers de plus en plus à découvert. Pour la France et d’autres pays, l’évolution différentielle des prix des facteurs de production  au sein de la zone euro  a progressivement  accru, en matière agricole comme en d’autres,  l’avantage compétitif de l’Allemagne qui, aujourd’hui nous taille des croupières même sur ce qui était autrefois notre chasse gardée.  Le développent de marchés à terme mondialisés, qui se prêtent à la spéculation, a eu un rôle non pas stabilisant comme la théorie le voudrait,  mais  au contraire, le plus souvent, déstabilisant.

La commission de Bruxelles a lancé dans la nature en 2009 un mémorandum prévoyant  de réduire encore la part de l’agriculture dans le  budget européen pour consacrer les sommes libérées à d’autres choses (recherche, santé etc.). Le ministre français actuel,   est persuadé, à la différence d’une grande partie de son entourage, que le secteur agricole ne saurait survire sans le  maintien d’une régulation des marchés et donc d’une  PAC forte. Il  tente de résister à la commission, mais la partie de bras de fer engagée ne sera pas facile. D’autant que ce n’est pas seulement la commission  de Bruxelles qui est acquise au libéralisme mais la plus grand partie de l’establishment français : Inspection des finances, INRA, think tanks spécialisées etc. Les réformes de 1992-1993 ne seraient pas passées si facilement si le même establishment ne les avait depuis de nombreuses années appelées de ses vœux. 

Aujourd’hui, l’enjeu est rien de moins que le maintien de quelques dizaines de milliers d’exploitations sur le territoire français  (soit entre 0 et 3 par commune en moyenne)  ou une industrialisation erratique du secteur à la brésilienne qui serait la mort du monde rural français, déjà en catalepsie. A terme : compte tenu des différentiels de coûts de production, une délocalisation massive  que l’agriculture a jusqu’ici évitée (déjà la Chine s’apprête à envahir  le monde de se pommes)  et  qui ferait perdre à notre continent son autonomie alimentaire.

Nul ne peut prédire ce que sera  le devenir de la construction européenne dans son ensemble : longtemps, l’agriculture fut son principal pilier ; il ne l’est plus ; le traité de Maastricht est venu à point nommé en 1992, la même année que la réforme de la PAC,   substituer l’enjeu monétaire à l’enjeu agricole. On en mesure aujourd’hui la fragilité. On ne saurait néanmoins mettre en doute que l’agriculture est un domaine spécial qui nécessite, si on veut traiter avec un minimum d’humanité les producteurs qui s’y  sont engagés, une organisation des marchés. Cette organisation fut considérée comme un progrès à partir de années trente. La tenir pour un archaïsme   75 ans après,  alors que rien de fondamental n’a changé dans les lois de l’économie agricole, est absurde. Les libéraux se félicitent par exemple que le prix de la banane au consommateur (les produits tropicaux  sont entraînés par le même vent de libéralisme) baisse  de 1 € à 0,5 € : est-ce là un grand progrès si c’est au prix de la ruine de nos DOM   ? Mais il faudrait  que ceux qui ont à défendre les régulations sachent expliquer  pourquoi elles sont nécessaires et, pour cela, qu’ils en soient eux mêmes convaincus, ce qui n’est pas le cas de grand monde, à Bruxelles et même à Paris.

Le mieux serait sans doute de revenir à une régulation par les prix,  beaucoup plus respectueuse à  la fois des  agriculteurs et des contribuables. Mais elle suppose le retour à un certain protectionnisme – dont les Etats-Unis eux-mêmes donnent l’exemple en matière de coton. Elle ne saurait se faire que dans l’ensemble de l’Europe : elle suppose au minimum  un accord  avec l’Allemagne. Elle pourrait être gérée par une agence spécialisée, du type de celle qu’a décrit M.Robatel.

Faute d’un tel retour, il faut se souvenir qu’une régulation par les subventions se prête  mieux à une renationalisation que la régulation par les prix. L’Allemagne, qui a longtemps eu dans le Sud une agriculture peu compétitive, ne s’est jamais privée   d’apporter des aides au-delà de la PAC. Cela  suppose évidement que les chiens de garde de la libre concurrence  de Bruxelles et de Luxembourg soient une fois pour toutes muselés. La France a longtemps  tiré un bénéfice net de la politique agricole commune et donc de l’Europe ; aujourd’hui, ce n’est plus le cas : elle est contributeur net ; la renationalisation partielle de la PAC ne devrait donc pas lui poser    de problèmes.   

Là encore la vraie question, ce n’est pas, comme le voudraient les idéologues,  la question philosophique ou institutionnelle : libre-échange ou protection, national ou supranational ; il ne s’agit là que de moyens.   La  vraie question : voulons nous qu’il y ait  encore dans les campagnes d’Europe, au si riche  héritage d’humanisation, et de « culture » à tous les sens  du terme, quelque chose comme une profession agricole ?

 

 

 

 

 

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:28

  

Article paru ans Marianne2

  

Comment ne pas s’étonner que le président de la République, qui passe pour un grand stratège, mette en chantier   dans une année  pré-électorale,  un sujet aussi  périlleux que la réforme fiscale ?

Sans doute,  ne sait-il pas que la difficulté de réformer  les contributions  fut à l’origine directe de la Révolution française ?

On peut sommairement diviser la population française, et même l’ensemble des sociétés occidentales aujourd’hui,  en trois segments :

-                    Au sommet de l’échelle Le 1% de revenus très  élevés, qui ont le plus souvent aussi la plus grande fortune ;   peut-être faudrait-il même réduire ce pourcentage  à    0,5 %.

-                    Au bas de l’  échelle, entre 10 et 15 % d’ « exclus » vivant  d’aides sociales (RSA,  CMU, Minimum vieillesse, allocations de chômage, AAH etc.) et  une frange de travailleurs  à temps partiel.

-                    Entre les deux, une vaste « classe moyenne » qui va du pharmacien  et du patron de PME à ce qu’on appelait autrefois la classe ouvrière : travailleurs au SMIC  ou un peu au-dessus du SMIC.

Cette catégorie centrale n’est assurément  pas entièrement homogène (il y a assurément une grande distance  entre    les commerçants  les plus prospères et les ouvriers  ou employés les plus modestes  ) . Mais  elle se définit  par le fait qu’elle  gagne sa vie en travaillant : le  petit patron a beau  avoir un  capital, il est d’abord  un travailleur, et par le fait  qu'elle paye des impôts et qu’elle a même le sentiment de  porter le poids de l’essentiel de la charge fiscale, alors que les deux autres catégories, dans des registres évidemment très différents, ne  vivent pas d’abord de leur travail . Même si  les dirigeants de grands groupes, les sportifs et les artistes,  les traders les plus doués,  qui appartiennent  au premier groupe,   travaillent, leurs revenus sont hors de proportion avec le travail qu’ils fournissent . Ils payent sans doute  beaucoup d’impôts mais, bien conseillés et quelquefois « délocalisés », il s’  en faut de beaucoup qu’ils subissent comme les classes moyennes supérieures le choc de la progressivité. Le cas de l’héritière Bettencourt imposée à 22 % de son revenu est significatif. Quant au troisième groupe, il ne travaille pas non plus, volontairement ou pas, et se trouve exonéré de la plupart des impôts  directs.    

Le  candidat Sarkozy a fait d’abord  campagne auprès du groupe central, « ceux qui se lèvent tôt » ; en répétant à satiété qu’il fallait « travailler plus pour gagner plus », il épousait entièrement  les valeurs de ce groupe : fierté du travail, hostilité à l’impôt, et à des degrés variables , hostilité aux abus de l’Etat providence, cela avec des nuances : l’hostilité  au « tout-social » va croissant à mesure qu’on descend vers le bas de l’échelle ;  elle atteint son maximum chez les « travailleurs pauvres » qui constatent presque tous qu’une situation d’assistance bien gérée rapporte autant ou plus que ce qu’ils gagnent en travaillant. Le milieu et le haut de la classe moyenne a moins ce souci, d’abord parce que sa situation est  plus confortable  et que la vie quotidienne ne lui offre pas tant  d’occasions de faire de comparaisons.

L’hostilité des classes moyennes à la première strate, qui devrait être grande, est largement amortie par la discrétion de celle-ci : les vrais riches, souvent très âgés, ne font en général pas de bruit. Cette hostilité ne s‘éveille qu’à l’annonce des salaires et des bonus des grandes  banques et de leurs traders ou des cachets des joueurs de football. Si le bas de la classe moyenne, la classe ouvrière ou paysanne,  en veut surtout aux assistés, le haut de la classe moyenne en veut à l’Etat. Plus le système fiscal est lourd, plus ses chances d’atteindre le haut de l’échelle, de rejoindre  la vraie fortune, sont faibles. Comme dans le Bas-Empire romain, la lourdeur de la fiscalité rigidifie les classes sociales, ralentit la mobilité sociale ascendante (réservée à quelques grands fauves des affaires ou vedettes de la chanson au destin exceptionnel), ce qui ne va pas sans frustrations dans toute une partie de la classe moyenne.

Bien qu’il ait fait surtout campagne auprès du groupe central, Nicolas Sarkozy a, on le sait, fait essentiellement la politique du premier groupe, celui des très riches  – et à la marge du troisième.  Non seulement, il n’a pas répondu à la  frustration des classes moyennes, mais il a aggravé leur situation. Elles se sentent  de plus en plus imposées alors que la  classe supérieure mondialisée l’est de moins en moins,  et que la  classe inférieure continue de vivre  de la solidarité nationale, et donc à ses  dépens.

Les réformes emblématiques du début du quinquennat: abaissement du bouclier fiscal, allègement de l’ISF bénéficient principalement au premier groupe. En revanche,  l’évolution des tranches de l’impôt sur le revenu, l’extension quai-universelle de la CSG  et d’autres mesures analogues   donnent  à toute une partie des classes moyennes et même à une partie des travailleurs modestes, le sentiment de payer plus d’impôts depuis 2007.

Emblématique fut l’institution du RSA qui s’est  traduite par un transfert d’1, 5 milliard supplémentaire en faveur des exclus – transfert d’une utilité douteuse selon  un économiste de gauche comme Michel Godet –,  entièrement mis à la charge de catégories moyennes et moyennes inférieures par l’ alourdissement de la fiscalité de l’épargne, les plus riches se trouvant exonérés de cette solidarité grâce au bouclier fiscal. 

L’évolution fiscale renforce ainsi  celle  de revenus primaires qui, dans tous les pays,  a vu les 1 % les plus riches progresser d’environ 30 % au cours de la décennie 2000-2010, tandis que le revenu des 99% autres , singulièrement des classes moyennes, stagnait ou régressait.  Ce mouvement, exacerbé  aux Etats-Unis – au bénéfice non point des 1 % mais des 0,1 % les plus fortunés, se voit  aussi dans toute   l’Europe continentale, France comprise.

Le projet de réforme fiscale  est ainsi pris entre deux feux :

-                    D’un côté les classes moyennes ressentent vivement un malaise du fait de promesses qui ne  sont pas tenues ;

-                    De l’autre le président  ne veut pas finir son mandat sans tenir jusqu’ au bout  la promesse qu’il faite  à ses amis du Fouquet’s, très représentatifs de la première catégorie : non seulement le bouclier fiscal mais la suppression complète de l’ISF.

 

Le  seul moyen de satisfaire en même temps les uns et les autres, serait de réduire la pression fiscale. Or aucune des conditions pour ce faire n’est aujourd’hui  remplie, au contraire :

-                    Il aurait fallu réduire les dépenses publiques, mais  on est à cet égard loin du compte : les collectivités locales  ont toujours la bride sur le cou pour augmenter les impôts locaux,  qui pèsent le plus lourdement sur les classes moyennes, notamment l’impôt foncier ; la RGPP a induit toute une série de dépenses supplémentaires que personne ne s’est soucié de contrôler : hausse massive des traitements des hauts fonctionnaires sous prétexte d’introduire la   rémunération au mérite, désordre mis dans l’administration par des réformes de structure  brouillonnes  . Il est clair que dans ces trois années 2007-2010, rarement l’Etat français aura autant démontré son incapacité à réduire ses coûts ;  

-                    Dans une situation de croissance, la matière imposable se développant, il est possible de réduire les taux des impôts sans réduire leur rapport ; or  la crise a entrainé un rétrécissement de la matière imposable qui limite considérablement la marge de manœuvre. Les deux dernières périodes de croissance où il eut été possible de réduire la pression fiscale: sous Rocard et  sous Jospin, furent des occasions manquées : non seulement on ne l’a pas fait, mais on a alors utilisé la « cagnotte » pour engager des dépenses de fonctionnement  pérennes ;

-                    Enfin l’acquiescement, discutable en lui-même, de Nicolas Sarkozy à la politique d’austérité promue par Angela Merkel va l’obliger à réduire fortement le déficit et, comme les dépenses ne diminuent pas rapidement, d’augmenter encore la pression fiscale. Paradoxe étonnant : Sarkozy veut inscrire l’équilibre budgétaire dans la constitution alors que tout  le reste de sa politique rend cet équilibre à peu près impossible.

 

La conséquence est claire : en l’absence de perspective de réduction du prélèvement  total, si le président supprime l’ISF – qui  représente  près de 6 milliards d’euros, il va nécessairement accroître encore la pression fiscale sur « ceux qui se lèvent tôt », soit la plus grande partie des classes moyennes, le troisième tiers étant hors course.

Typique de ce transfert de charges  est la proposition d’un expert fiscal parisien formulée récemment dans le Figaro : remplacer  l’ISF par une augmentation uniforme de l’impôt foncier. Rarement on vit proposition aussi légère !  Ce personnage ignore sans doute que dans une bonne moitié de la France (qui ne comprend ni Paris,  ni Neuilly), l’impôt foncier est déjà écrasant ; il équivaut même dans certaines villes à un vrai loyer. Des petits propriétaires vendent leurs biens durement acquis car, la retraite venue, ils ne peuvent plus faire face aux charges. C’est la  rançon de la licence accordée aux collectivités locales de dépenser sans compter. La taxe d’habitation est à l’avenant, à ceci près que la  troisième strate en est géralement exonérée et quelle repose donc d’abord,  elle aussi,  sur les propriétaires.

C’est pourquoi l’équation de la réforme fiscale posée par Sarkozy est insoluble.  C’est la quadrature du cercle : il ne pourra, comme il le souhaite, alléger encore les impôts de ceux qui, de fait, gagnent déjà de plus en plus, sans alourdir les impôts de ceux dont les revenus stagnent ou baissent.

Une cote mal taillée, telle qu’elle est envisagée par une partie de la majorité, se traduisant par de simples aménagements, risque de mécontenter tout le monde

Fin  politique malgré tout, le président a compris que,  tant qu’à faire les mécontents, il valait mieux faire des choix clairs : contre les atermoiements de sa majorité, il préconise la  suppression pure et simple de l’ISF. Les classes moyennes  n’y retrouveront  pas leur  compte. Mais les 1 % du haut de l’échelle, eux, s’y retrouveront  et seront  encore mieux fidélisés et, comme ils   contrôlent  la plupart des moyens de communication, ils  seront d’autant plus motivés pour faire la campagne du président sortant. C’est sans doute là le calcul que fait le  président.

Mais ce calcul demeure éminemment risqué. Chirac avait  sans doute perdu les élections de 1988 sur une annonce trop claironnée de la suppression de ce qu’on  appelait alors l’IGF (impôt sur les grandes fortunes). Cette annonce était venue en tout  début de mandat : les vieux routiers de la politique disent que l’opinion ne retient que ce qui se fait dans le premiers mois et dans les derniers. La mesure emblématique des premiers mois de la mandature Sarkozy fut la baisse du  boulier fiscal ;  si la mesure emblématique des ses deniers moïs est  la suppression de l’ISF, sa réélection est bien  compromise.

 Roland HUREAUX

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