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Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:46

Article paru dans la revue Résurrection

 

Démocratie contre droit  divin : une fausse alternative

 

 Longtemps a prévalu dans les milieux catholiques français,  et aujourd’hui encore dans certains cercles traditionnalistes,  l’opposition entre la monarchie   tirant sa légitimité d’ « en haut » et la démocratie, la tirant d’ « en bas » : la première de droit divin, la seconde, non seulement de droit humain mais fondée sur  une autoconstitution du pouvoir « du peuple, par le peuple »,  l’une exprimant le respect de Dieu, l’autre sa méconnaissance orgueilleuse, voire sacrilège.

La persistance de cette vision, issue des théoriciens contre-révolutionnaires, comme Bonald et de Maistre,  explique en partie la difficulté qu’eut la démocratie chrétienne à s’enraciner en France.

Le problème se posa de manière moins aigue aux Etats-Unis où la démocratie vit    le jour dans une ambiance marquée par la Bible,  au Royaume-Uni où elle fit bon ménage avec une monarchie se réclamant toujours, au moins en théorie, du droit divin  et,  a fortiori,  en Irlande et en Pologne où l’Eglise catholique fut  clairement du côté de la démocratie contre des monarchies étrangères et non-catholiques, anglaise ou russe.   L’Italie offre l’exemple paradoxal, étranger à la tradition française,  de républiques médiévales, dont le caractère chrétien n’était contesté par personne, et d’une monarchie plus  récente, violemment  anticléricale d’abord, paravent du fascisme ensuite. Seule l’Espagne a, sur ces sujets,  une expérience  proche de la notre.

L’opposition entre démocratie et  catholicisme fut si vive chez nous, qu’elle eut même sa version laïcisée au travers de la théorie maurassienne,  qui séduisit  les nombreux  catholiques ayant  refusé le ralliement à la République prôné par Léon XIII et qui aboutit  à la condamnation de l’Action française  en 1927.

Dans ce débat, il fut peu question de distinguer la république de la démocratie tant les deux principes  se trouvèrent superposés  dans l’histoire française du XIXe siècle, les monarques  d’ancienne (Bourbons) et de nouvelle (Bonaparte) race acceptant mal la démocratie, les républicains  révérant  au contraire, au moins verbalement,   le principe démocratique qui trouva son épanouissement dans la  IIIe République. La suspension des règles démocratiques par le régime de Vichy en 1940  accompagna  la fin de la référence républicaine.

L’expérience de monarchies parfaitement démocratiques et de républiques, populaires ou autres,  l’étant fort  peu,  date surtout du XXe siècle et est étrangère à l’histoire française.

 

De saint Paul à Pie X : toute autorité vient de Dieu

 

L’opposition entre une monarchie supposée monopoliser le  droit  divin et une démocratie supposée le répudier est pourtant clairement battue en brèche par la  célèbre phrase de saint Paul dans  l’Epitre aux Romains « Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu et celles qui existent ont été constituées par Dieu. Si bien que celui qui se rebelle contre l’autorité résiste  à l’ordre établi par Dieu » (Rm XIII, 1-2). Une doctrine dans la continuité de ce  que dit le Seigneur à Pilate : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait été donné d’en haut » (Jn XIX, 11)

De quelque manière qu’on lise ces  passages, on ne saurait en tirer autre chose  que, non seulement un pouvoir monarchique mais aussi bien un pouvoir républicain ou démocratique, viennent de Dieu.

C’est d’ailleurs un des arguments qu’invoqua   le pape Léon XIII quand il appela les catholiques français à se rallier à la  République en 1892.  

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, la condamnation du Sillon, mouvement démocratique catholique,  en   1910,   ne revint pas sur cette position.   Pie X prit au contraire le soin de s’appuyer sur son prédécesseur, qu’il cite : « Ceux  qui président au gouvernement de la chose publique peuvent bien, en certains cas, être élus par la volonté et le jugement de la multitude, sans répugnance ni opposition avec la doctrine catholique. Mais si ce choix désigne le gouvernant, il ne lui confère pas l'autorité de gouverner, il ne délègue pas le pouvoir, il désigne la personne qui en sera investie. »[1]

Un gouvernement peut donc  être démocratique, une fois admise la distinction entre  le fondement de l’autorité, qui ne peut venir que de Dieu et du mode de désignation de celui qui s’en trouve  investi. Ce mode de désignation est indifférent à l’Eglise[2], ce qui veut dire que, même si  le mode démocratique de désignation n’est pas lié à la doctrine chrétienne, l’Eglise ne lui est pas hostile par  principe.

C’est pourquoi Pie X réfute  vigoureusement l’idée que l’origine de l’autorité puisse résider dans le peuple lui-même, même par délégation de Dieu, comme le prétendaient les Sillonistes : « il  est anormal que la délégation monte, puisqu'il est de sa nature de descendre ».  

C’est pourquoi le pape conclut que   le Sillon, s’il se veut mouvement d’Eglise, doit se soumettre au magistère et s’occuper d’affaires d’Eglise, mais que « tout sillonniste catholique restera libre de garder par ailleurs ses préférences politiques (et donc  la  démocratie), épurées de tout ce qui ne serait pas entièrement conforme, en cette matière, à la doctrine de l'Église. »[3]

Quoique formulée dans un contexte apparent de réaction,    la distinction entre l’origine de l’autorité et le mode de désignation de son titulaire, dans la lignée de saint Paul, disqualifie la prétention des  monarchistes au monopole du droit divin. C’est tout pouvoir,  quel qu’il soit,  qui s’en trouve investi.

On peut d’ailleurs se demander s’il ne faudrait pas  ajouter un troisième terme à cette distinction: entre l’autorité qui vient de Dieu et le mode de désignation de son titulaire, qui est de l’ordre humain, le mécanisme anthropologique qui soutient  l’autorité, qui lui donne  son aura, lequel s’apparente au sacré mais qui, dans la tradition chrétienne fondée sur la distinction entre Dieu et César,  n’est pas le sacré[4].

Par exception au principe paulinien, la scolastique avait développé la théorie du tyran  tenu, soit  par l’origine   de son pouvoir, soit par sa pratique contraire à  la conservation de la Cité, pour  privé de  légitimité et dont l’assassinat même (tyrannicide)  pouvait être  licite.  Une théorie qui connut quelques abus au moment des guerres de religion (les rois Henri III, puis Henri IV furent assassinés par des catholiques se voulant « tyrannicides » !)  mais qui fut reprise au XXe siècle  sous la forme de la dénonciation de régimes « intrinsèquement pervers », expression attachée par l’encyclique Divini Redemptoris  (1937) au communisme, puis, par analogie,  au nazisme[5]. Le père Gaston Fessard[6]  tenta de démontrer  que,  pour d’autres raisons tenant à sa situation de dépendance à l’égard de l’occupant,   le régime de Vichy était,  lui aussi,  illégitime. Jamais cependant une telle clause d’illégitimité ne fut  invoquée, est-il nécessaire de le dire ? à  l’encontre  de la démocratie libérale.

Ces exceptions  ne sauraient cependant affaiblir la portée de la doctrine de saint  Paul, surtout   si on considère que le pouvoir suprême, au moment où il écrivait l’épitre aux Romains, était celui de l’empereur Néron, dangereux psychopathe d’une cruauté et d’une perversion  passées  dans la légende.

 

Le fondement chalcédonien de la théologie politique

 

Loin d’être originale, la distinction opérée par le magistère entre l’origine du pouvoir et le mode de désignation de son dépositaire ( et, dirons-nous, d’une façon plus générale les logiques humaines du pouvoir) s’inscrit dans la suite  de la théologie de l’incarnation telle que, appliquée à la seule nature du Christ, elle fut formulée au Concile de Chalcédoine (455) : « un seul et même Christ Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation ».

Quand la théologie met indument  l’accent sur la division des deux ordres, divin et humain, on parle de nestorianisme, quand elle  affaiblit au contraire  leur distinction au point de conduire à leur confusion, on parle de monophysisme.

Appliquée d’abord  à la nature du Christ, cette théologie peut être, à condition d’être adaptée à la spécificité de chaque objet, étendue à toute l’articulation de l’action surnaturelle de la Divine Providence et de la causalité  naturelle, par exemple à la théorie de l’évolution ou à l’exégèse.  Marcel Gauchet[7] a   montré combien la formulation de Chalcédoine était fondatrice de la culture occidentale,  en bien d’autres domaines que celui de la personne du Christ  - à supposer que celle-ci ne les englobe pas tous puisque « Tout fut par  lui et sans   lui, rien ne fut » (Jn I, 3). Elle intéresse donc aussi l’ordre politique.

En symbiose avec le droit divin d’où procède l’autorité, se trouve non pas seulement un droit  humain mais l’ensemble des péripéties qui font que le pouvoir se trouve entre les mains d’Untel. Si l’homme était parfait, ces péripéties ne seraient rien d’autre que l’application d’une règle de droit, mais les vicissitudes de l’histoire font que la rationalité  humaine du pouvoir englobe toute la dimension « machiavélienne » qui permet à ceux qui ne l’ont pas de l’obtenir et à ceux qui l’ont de le conserver. Que ces moyens soient généralement humains, trop humains, n’ôte rien à l’autorité divine qui imprègne celui qui se trouve finalement investi.

 

Le monophysisme  politique en France

 

Dans le cas qui nous occupe, celui du fondement du pouvoir politique, la théorie du droit divin telle qu’elle fut entendue, non pas par le magistère mais par la tradition contre-révolutionnaire française, s’apparente à un véritable monophysisme politique.

Le monophysisme du droit divin, qui semble remonter à la phase tardive de l’Ancien régime,  n’a  pas eu  pour seul effet de disqualifier  les régimes non monarchiques, il a eu sans doute aussi  celui de  minorer la dimension  temporelle de la conquête, du maintien et de l’exercice du pouvoir par des monarques  supposés  de droit divin, et plus largement  la logique machiavélienne intrinsèque à tout  pouvoir, quel qu’il soit.  

Cela particulièrement en France où la longévité exceptionnelle de la dynastie capétienne et la clarté de la règle de succession par les mâles seuls, unique en Europe, a dispensé pendant longtemps  les rois qui en étaient issus de lutter pour conquérir le pouvoir. Mais cette longévité – et,  on y reviendra,  le consensus qu’elle supposait -, même si elle fut qualifiée de « miracle capétien », n’en était pas moins un fait humain dont l’anthropologie et la science politique pouvaient rendre compte. A tort on a confondu cette stabilité avec le droit divin qui est, lui, d’une autre nature.

Cette confusion « monophysite »  semble une dérive récente. Dans l’histoire de l’Europe, les rois et les princes  savaient   depuis longtemps qu’il ne suffisait pas  de se réclamer du droit divin (généralement assimilé au droit dynastique) pour régner. Dans les pays  où la fonction suprême   était soumise à l’élection ( Saint  Empire germanique à partir de 1356, Pologne)  et ceux où  les règles de succession n’étaient pas aussi univoques qu’en France (Angleterre, Espagne) , les souverains et leurs entourages savaient bien que l’accession au trône n’allait  pas toujours  de soi et qu’avant de se  proclamer princes de droit divin, il leur  fallait souvent gagner le trône par l’épée. Pour ce qui concerne l’Angleterre, les drames historiques de Shakespeare sont assez éloquents à cet égard[8].

Même dans le royaume de France, plusieurs souverains durent batailler pour accéder effectivement  ou se maintenir sur le  trône : Philippe VI,  Charles VII,  Henri IV.

Dans ce contexte, le « Miroirs des princes »[9] écrits par les  clercs, tout au long du Moyen Age et au début des Temps modernes, à l’usage des jeunes souverains, bien que d’inspiration chrétienne,  insistaient de manière unanime sur ce qui était tenu pour  le premier devoir du monarque dans l’ordre temporel : avoir  la main ferme  contre tout ce qui pouvait menacer l’Etat, l’hérésie en premier lieu, mais aussi  les troubles civils,  la  désobéissance aux lois et même le vice. Par exemple, dans   le Testament politique de Richelieu[10] écrit à l’intention du futur  Louis XIV, on lit   « En matière de crime d’Etat, il faut fermer la porte à la pitié ».

C’est avec Fénelon que se répand, pour la première fois,   un enseignement  de nature différente : en réaction aux excès belliqueux de Louis XIV, l’archevêque de Cambrai brosse, dans son Télémaque et dans l’Examen de conscience sur les devoirs de la royauté[11],  le portrait  d’un prince débonnaire qui serait, y compris dans ses méthodes de gouvernement et sa propension à la  mansuétude, directement inspiré de l’esprit évangélique. C’est ainsi qu’il éduqua  le duc de Bourgogne, héritier présomptif du trône, jusqu’à ce que Louis XIV l’écarte de la fonction de précepteur.

« Quelque lâche et corrompu flatteur ne vous a-t-il point dit (…) que les rois ont besoin de se gouverner pour leurs Etats par certaines maximes de hauteur, de dureté, de dissimulation  en s’élevant au-dessus des règles  communes de la justice et de l’humanité ?». Message ambigu qui laisse entendre que la dissimulation serait contraire à la justice, mais qui marque clairement  une idéalisation de la fonction politique. Le contraste est net avec Richelieu pour qui « savoir dissimuler est le savoir des rois » ou encore « le secret est l'âme des affaires. »

Fénelon, en cela précurseur de Jean-Jacques Rousseau et du « droit-de-l’hommisme » moderne, met en garde le prince contre tous les abus de pouvoir qui pourraient être commis par ses officiers grands et petits à l’encontre du peuple, mais jamais contre les abus du peuple lui-même tenu a priori  pour innocent.

  Il est vrai que, pour Fénelon, le pouvoir va de soi, la seule question qui se pose à son dépositaire  est la manière de l’exercer. Elle doit être réglée par la morale commune. Cette attitude idéaliste était sans doute rendue possible par l’enracinement exceptionnel de la dynastie capétienne au début du XVIIIe siècle. Mais c’est à tort que certains ont pu confondre cet enracinement, fondé sur des mécanismes anthropologiques et historiques que l’on peut analyser, avec l’effet direct du droit divin. Fénelon n’alla pas jusque là mais il rendit possible cette attitude.

Les idées de Fénelon eurent un immense  succès au XVIIIe siècle.  Les philosophes des Lumières reconnurent en lui un de leurs inspirateurs.  Toute laisse penser que le jeune Louis XVI a  été éduqué dans une atmosphère imprégnée des idées de Fénelon.  « Le roi très chrétien ne saurait  faire couler le sang de son peuple », disait-il volontiers, en particulier  lors de la prise de la Bastille ou de la journée du 10 août 1992[12],  oubliant  la rude répression des révoltes de Normandie par Richelieu ou de celles de Bretagne par Louis XIV.  Chez Louis XVI, se conjuguent la conscience profonde d’un droit transcendant et une approche étroitement moraliste de la fonction royale.  Les événements se chargèrent de lui  montrer  que la seule  invocation    du   droit divin ne  suffisait pas à soutenir la monarchie. La monarchie absolue, comme tous les  régimes, ne pouvait, au nom d’un principe surnaturel, faire  l’économie de l’art   machiavélien de l’exercice du pouvoir[13].

Si la tradition a insisté sur la nécessité pour le monarque ou le chef politique quel qu’il soit, d’avoir la main ferme, c’était  au nom d’une conception pessimiste de la nature humaine après la chute , celle de saint Paul et celle de saint Augustin,  selon laquelle l’homme déchu est intrinsèquement porté au mal et,  si on le laisse faire sans qu’il ait à craindre le châtiment, la communauté politique se trouvera  menacée de dissolution :  « Celui qui résiste à l’autorité résiste à l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. En effet,  les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n’avoir rien à craindre de l’autorité ? Fais le bien et tu en recevras des éloges, car elle est un instrument  de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains  si tu fais le mal. Car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le glaive : elle est un instrument  de Dieu pour faire justice et pour châtier qui fait le mal. « (Rm  XIII, 2-5)

Si cette conception   fait reposer l’autorité politique sur la crainte, l’ordre qu’elle a  en vue n’est  cependant  pas seulement un ordre temporal défini par l’absence de troubles, comme  celui  du Léviathan de Hobbes, mais aussi un ordre moral, voire spirituel. Avec son réalisme habituel, l’Eglise a toujours considéré que la guerre civile,  forme extrême mais toujours possible de dissolution de la communauté  politique, était un état de la société où les péchés ne pouvaient que se multiplier. La paix civile,  c’est  donc aussi un climat propice au salut des âmes. L’épisode  de la Révolution française, qui se traduisit par dix ans de guerre civile et d’immenses  conséquences,  certaines  heureuses mais beaucoup malheureuses,  ne   contredit pas  ce constat.  

L’exercice vigoureux du pouvoir, à la manière de Richelieu,  s’il semble, au premier degré,  contraire à la charité, ne l’est donc pas en regard de la recherche  du moindre mal.

Le monophysisme politique ne fit pas perdre  le  sens du réalisme au seul Louis XVI. La tradition légitimiste française, toute à son opposition des  deux principes, l’un bon, le monarchique,  l’autre mauvais, le démocratique,  toujours en perdant de vue la dimension machiavélienne du pouvoir,  ne   maîtrisa jamais le mécanisme démocratique.  Comment expliquer que,  sous la IIIe République, à partir de 1876, un pays majoritairement  catholique ait pu élire  régulièrement  des assemblées anticléricales ?  Sans nécessairement  invoquer la fraude, il est clair que durant toute cette période, les républicains   ont eu,   beaucoup  plus que les monarchistes et les catholiques, le sens de la technique   électorale.  La démocratie n’eut   bien vite,  pour  les républicains,    rien de mystique, elle fut  un cadre qui devait permettre aux plus habiles, aux plus « pros »,  dirait-on aujourd’hui, de gagner les élections.

Cet irréalisme du courant traditionnaliste, se retrouva sans doute dans le Sillon et une partie de  la démocratie chrétienne, prompte, non plus à condamner, mais au contraire  à tenir  la démocratie pour un absolu. A plusieurs reprises, dans sa lettre, et parfois avec une discrète ironie,  Pie X dénonce cet irréalisme.  D’une certaine manière, le Sillon, sacralisant la démocratie, était un traditionalisme inversé. L’un et l’autre étaient, chacun à sa manière, monophysites.

Pour rendre justice  à un certain courant laïque, il faut rappeler que sa méfiance vis-à-vis des catholiques provenait en partie (pas seulement), de la crainte d’une approche immature de la chose politique, marquée par un idéalisme déplacé. 

 

La démocratie désacralisée

 

Dès lors qu’on ne la sacralise pas, la démocratie  apparaît pour ce  qu’elle est : un   avatar  moderne,  formalisé et codifié,  de la désignation des hommes qui auront  le privilège   de gouverner les autres. Privilège si grand que, ainsi que l’a montré  Carl Schmitt[14], il ne peut  que susciter une vive compétition, souvent violente.  En démocratie, la  désignation est pacifique, ce qui constitue un immense progrès. Elle se trouve, pour cela,   médiatisée par des règles constitutionnelles qui peuvent par exemple  aboutir dans les cas extrêmes à ce que celui qui n’a pas eu la majorité des voix emporte les élections (ainsi Bush contre Gore en 2000).  Dans une vraie démocratie, le dernier mot est au droit, non à la mystique du nombre.

Si l’Eglise catholique a autrefois favorisé la monarchie héréditaire  et aujourd’hui la démocratie élective[15], cela est moins contradictoire qu’il n’y paraît : dans les deux cas, elle privilégie le droit. Mais ce souci du droit, qui est aussi celui de la paix civile, ne l’a pas empêchée, dans son grand réalisme,  de   tenir aussi pour légitimes des pouvoirs de fait, issus par exemple d’un coup  d’Etat, dès lors qu’ils remplissaient les missions fondamentales d’un Etat.

Le  mode de désignation démocratique, à condition qu’on consente à le regarder d’un œil machiavélien[16], hors de toute sacralité  - et c’est bien ainsi que nous invite à le regarder le magistère catholique -, n’est d’ailleurs pas aussi en rupture que l’on croit avec les pratiques immémoriales de la politique. D’abord parce que, en tous temps et  en tous lieux, le pouvoir a reposé, non seulement sur la force,  mais aussi  sur une forme ou sur une autre de consentement, ce que la théorie du droit divin avait également  perdu de vue.  Ni le droit dynastique seul, ni la  force pure n’ont  généralement suffi pour   s’imposer  à la tête d’un Etat ; ils n’ont en tous cas  jamais dispensé de rechercher aussi  le consentement : le Deuxième livre de Samuel ne nous montre-t- il pas le jeune Absalon  préparant un coup d’Etat contre son père David en menant  une véritable campagne électorale (2S XV 1-6) ?  Les empereurs romains  les mieux établis ne se sentaient pas dispensés d’offrir des jeux au peuple pour entretenir leur popularité.  

A l’inverse, tous ceux qui ont pratiqué de près la compétition démocratique savent que les électeurs apportent généralement leurs suffrages, non à celui qui leur plait le plus, mais à celui qu’ils ressentent comme le plus fort  de  l’heure. D’où l’importance des grands appareils de parti et des investitures qu’ils donnent. Avant de créer un rapport de forces, l’élection le ratifie. Il arrive cependant, généralement contre les pronostics, qu’elle le bouleverse ; cela n’est pas si fréquent,  mais  le  charme de la démocratie, c’est d’abord cela !    

Par ailleurs, si la démocratie élective apparaît comme une forme policée de la lutte pour le pouvoir, elle garde de ses origines anthropologiques  un caractère agonistique et passionné, où la violence est toujours susceptible de ressurgir.  Même dans les pays civilisés, la  tentation de la fraude est moins contenue  par la vertu républicaine que par la surveillance étroite de l’adversaire et la crainte du juge.

Dans le domaine politique comme en d’autres, apparaît la radicale nouveauté du christianisme, telle  que Marcel Gauchet l’a bien perçue : en refusant toutes confusion entre les ordres, celui des choses divines et celui des  choses humaines – sans nier leur conjonction étroite dans le Christ -, il nous invite à regarder la politique, comme toutes les  réalités humaines,  avec des yeux décillés, autrement dit sans idéologie.

 

Roland HUREAUX



[1] Lettre sur le Sillon, 25 août 1910, § 21.

[2] Sous la réserve exposée infra , page 10.

[3] Op.cit. § 46

[4] A quel ordre fallait-il rattacher le sacre des rois à Reims ? On peut en discuter.

[5] C’est en raison de cette doctrine que les initiateurs  des attentats contre Hitler furent presque tous catholiques.

[6] Gaston Fessard, Au temps du Prince esclave, écrits clandestins (1940-1945), Critérion, 1989

[7] Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Une histoire politique de la religion,  Gallimard, 1985.

 

[8] Il n’en allait pas différemment  dans les cultures non européennes  par exemple en Chine où, selon la doctrine de Confucius, les dynasties entrées en décadence pouvaient être remplacées, et ses membres cesser  de pouvoir prétendre  au titre de  Fils du Ciel. 

[9] Ce genre est apparu dès l’époque carolingienne. Après Louis le Pieux et Lothaire II, en sont destinataires  Charles le Chauve (De regis persona et regis ministerio d'Hincmar de Reims) et  son successeur Louis le Bègue (De ordine palatii, également d'Hincmar). Plus tard, Jean de Salisbury s'y essaie dans son Policraticus, Étienne de Fougères rédige un Livre de manières pour le roi, Hélinand de Froimont adresse un De bono regimine principis à Philippe Auguste, Giraud de Barri compose un De principis eruditione. Saint Louis se voit dédier La Somme le roi de son confesseur frère Laurent, Vincent de Beauvais rédige un De filiorum nobilium institutione sur le thème de l'instruction, et Jean de Limoges un Morale somnium Pharaonis, miroir par lettres. Richelieu, Mazarin puis Fénelon s’inscrivent dans cette tradition.

[10] Richelieu, Testament politique, rééd. Ed. Complexe

[11] Fénelon, Œuvres, tome II, Pléiade, page 972 et sq.

[12] Le 10 août 1792, Louis XVI demanda aux gardes suisses de ne pas tirer  la foule, ce qui entraîna leur massacre.

 

[13] C’est paradoxalement Napoléon Ier qui, en se proclamant « empereur des Français par la grâce de Dieu et la volonté du peuple », revint à la logique chalcédonienne.  

[14] Carl Schmitt, La notion de politique, Théorie du partisan, préface de Julien Freund, Champs Flammarion, 1985

 

[15] Ainsi en Afrique sub-saharienne où elle s’est engagée à partir de 1990 dans les processus de démocratisation.

[16] Machiavélien, c'est-à-dire réaliste et non point « machiavélique » au sens vulgaire du terme, ni « selon la philosophie de Machiavel » qui était probablement athée. Contemporain de Machiavel, le pape Jules II qui conduisait  l’armée pontificale à la bataille, avait bien compris la « double nature »  de la politique.

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:39

Beaucoup,  parmi nos compatriotes, se méfient, non sans motifs,  des Etats-Unis.

Beaucoup ont désapprouvé ou désapprouvent leurs interventions en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan,  voire leur politique au Proche-Orient.  Plus critiquable  encore, quoique  à ce jour peu connue, est leur intervention en Afrique centrale depuis 1990, d’autant qu’elle a pris une tournure nettement antifrançaise.

Le risque est dès lors de tomber dans l’antiaméricanisme systématique, de condamner  sans nuances  tout ce qui vient d’outre Atlantique. Un  risque dans lequel tombent habituellement  les partis d’extrême gauche ou d’extrême droite. Un risque dont ne sont  pas exempts non plus des mouvements  qui se réclament  du gaullisme comme Debout la République.

C’est ainsi que, par une assimilation sommaire, les mêmes fustigent l’intervention de l’OTAN  en Libye comme ils condamnaient  l’intervention en Yougoslavie.  N’hésitons pourtant pas à le dire : Milosevic était un homme  plus honorable que Kadhafi. En outre, le premier n’avait rien fait de mal à la France, au contraire, alors que le second n’a cessé, depuis quarante  ans qu’il est au pouvoir, de lui marquer son hostilité et de lui causer des nuisances. C’est pourquoi, on peut être hostile à l’intervention en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan et favorable à celle de Libye.

L’antiaméricanisme  systématique, pas plus que tout systématisme, ne  saurait se référer au général de  Gaulle.  Critique de la  position des Etats-Unis au Proche-Orient, en Indochine, en Amérique centrale, il  les avait en revanche appuyées  plus fermement que quiconque dans la crise de Cuba  ou dans celle de Berlin. Car, à la différence des antiaméricains d’aujourd’hui, le général  ne considérait que l’intérêt national.

Or l’intérêt national, dans un monde multipolaire, ne saurait être univoque : il implique un jeu d’alliances complexe à géométrie variable et qui  change au cas par cas selon les théâtres, les circonstances et le moment. Nulle règle systématique  ne saurait les fixer une fois pour toutes.  Ce que résume un proverbe arabe - à moins  qu’il ne soit chinois !  - : « Traite  ton ami comme s’il pouvait devenir un jour ton ennemi ; traite  ton ennemi comme s’il pouvait un jour devenir ton ami ».  

Le    souci  de l’intérêt national bannit donc l’allégeance systématique (ou systémique !) quelle qu’elle soit. Même bénéfique en beaucoup de cas, elle risque de s’opposer à l’intérêt national dans certains autres.

Et même à  supposer que, la plupart du temps,  un pays A ait intérêt à s’appuyer sur un pays B, il perdrait, au sein de son alliance, toute considération à ne jamais faire exception.  Si cette alliance était tenue pour systématique, elle ne serait plus très vite  qu’un assujettissement.

Quand,  sur aucun sujet, un pays n’est plus à même de prendre ses distances vis-à-vis d’un grand allié, c’est qu’il a perdu son indépendance. Telle  la France de Vichy sous l’occupation ou la Hongrie au temps des Soviets. Un allié qui n’a plus la capacité d’être indocile n’est plus un allié, c’est un vassal. 

La réciproque est vraie : comme toute puissance  a nécessairement des adversaires  - c’est ainsi que les Etats-Unis considèrent encore, à tort ou à raison, la Russie -, s’y opposer systématiquement pourrait assez vite  nous assujettir à sa rivale.  Ceux qui, à juste titre, ressentent aujourd’hui lourdement la tutelle américaine  et lorgnent pour cela  vers la Russie comme un utile contrepoids doivent prendre garde à ne pas  aller jusqu’à la vassalité à l’égard de celle-ci.

 

Contre l’intérêt national, l’idéologie

 

Le souci de l’intérêt national doit être le seul guide en diplomatie. Ce qui tend généralement à le contrecarrer, en dehors de l’esprit de servitude,  porte un nom : c’est  l’idéologie  laquelle  conduit toujours aux allégeances systématiques. C’est  la raison pour laquelle les superpuissances, soucieuses d’établir un contrôle étroit de leurs féaux, produisent  naturellement  de l’idéologie, hier le communisme, aujourd’hui  l’ultralibéralisme. Une des idéologies qu’utilise l’hyperpuissance américaine est   la guerre des civilisations, concept simplificateur qui  ne saurait résumer à lui seul le jeu complexe des intérêts  de pays de civilisations différentes ou de même civilisation. Depuis longtemps archétype de l’Etat nation, la France, en s’alliant avec le Grand Turc ou les princes protestants d’Allemagne, avait montré qu’elle  savait éviter  cet écueil.  Les idéologies, au contraire, conduisent à des  prises de position simplifiées et systématiques dont l’ultima ratio  ne saurait être que contraire à un intérêt national nécessairement  complexe et changeant. Ce systématisme de l’idéologie est rarement  au service d’une idée pure ; il n’est généralement que trop conforme aux intérêts de l’Empire qui s’appuie dessus. L’empire et l’idéologie sont inséparables.

L’alignement systématique -  ou l’hostilité de principe à  tel ou tel -, n’ pas  seulement contraire à l’intérêt  national ; on peut même dire qu’il procède d’un   comportement immature.

Ceux qui, face aux abus bien réels de l’Amérique d’aujourd’hui, se laissent aller à l’antiaméricanisme systématique  ne sauraient en tous cas se référer  à l’héritage du général de Gaulle.    

 

Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:36

 

Le moindre paradoxe de l’euro n’est pas que  ceux qui sont la cause de sa mort (prochaine, mais certaine) sont les mêmes que l’on a  identifiés le plus à lui dans l’opinion internationale.

D’abord l’Allemagne, qui a donné longtemps l’impression au moins aux Français,  que l’euro était sa chose, qu’elle   était le meilleur élève de la classe : certes l’initiative d’une monnaie unique était plutôt partie de la France mais l’Allemagne avait dicté ses conditions : l’euro serait un mark bis élargi à l’Europe et il supposait un pacte de stabilité imposant à tous les pays de la zone une rigueur de type allemand.

Ensuite Jean-Claude Trichet, huit ans gouverneur  de la Banque centrale européenne, laquelle connait sans doute ses derniers jours. Militant de l’euro dès l’origine, il l’avait préparé en imposant dès 1992 la politique du franc fort et  s’est fait l’artisan, dès qu’il pu accéder à la tête de la BCE,  d’un euro également fort.

L’Allemagne a tué l’euro dès le départ en s’imposant un régime draconien de déflation des salaires et des prix intérieurs pour  trouver d’emblée une marge de compétitivité substantielle par rapport aux autres européens  d’environ 10 %  - dont 3 % de TVA sociale. Pour la plupart des pays de la zone, l’euro a signifié l’argent facile, l’adoption d’une monnaie au fort pouvoir d’achat ; au même moment, les Allemands  entreprenaient de se serrer  la ceinture pour mieux vendre à  ces nouveaux  consommateurs du reste de la zone, provisoirement déresponsabilisés. On a vu dans cette politique mercantiliste la volonté hégémonique de l’industrie allemande ; certes, mais il faut y voir aussi le caractère anxieux d’un pays, qui , congénitalement a besoin de faire des réserves ; il faut y voir surtout la stratégie du patronat  allemand (au moins d’une partie)  qui en promouvant une croissance uniquement fondée sur l’exportation pouvait vendre beaucoup sans avoir à  augmenter  le pouvoir d’achat des salariés allemands et donc accroître ses bénéfices et verser de meilleurs dividendes. Le paradoxe est que c’est  le  gouvernement social-démocratie de Schroeder qui a imposé cette politique  plus  favorable au capital qu’au travail.

Le résultat  a été un déséquilibre des échanges courants entre l’Allemagne et les autres pays qui n’a fait que s’aggraver depuis 1999 et qui  continuera de le faire  tant que les autres pays n’auront  pas réajusté leurs coûts par une dévaluation, ce qui veut dire une sortie de l’euro. Epreuve de vérité pour eux, dans la mesure où l’euro les a fait vivre au dessus de leurs moyens, mais aussi pour l’Allemagne qui ne pourra exporter aussi  facilement qu’aujourd’hui dans la zone euro et sera obligée de développer  son marché intérieur. Comme on n’a jamais vu les fourmis devenir cigales et les cigales devenir fourmis, il n’y a évidemment pas d’autre solution pur rééquilibrer les échanges intra-européens.

L’autre tueur de l’euro aura été  Jean-Claude Trichet : à la rigueur l’euro aurait-il pu être supportable  pour les pays européens les plus faibles   si ces derniers avaient pu continuer à exporter hors de la zone euro grâce à un euro relativement faible. C’est ce que  comprit  Wim Duisemberg , le premier président le la BCE  qui s’évertua à maintenir l’euro autour de  0,9 $. Mas dès que Trichet lui succéda en 2003, il  favorisa la remontée du cours de l’euro à 1,3 – 1,4 $, quelque fois plus. Seule l’Allemagne,  et encore,  pouvait résister à cette situation qui renchérissait tous les produits européens sur le marché mondial. Dans toute l’Europe, les industries périclitèrent et se délocalisèrent. Cette  politique folle est la principale responsable de la  désindustrialisation de notre continent. Les tensions sur les pays du Sud devinrent assez vite insupportables : on connait la suite.

On pourrait comparer la  monnaie unique européenne à une course    course contre la montre par équipes en montagne. Le peloton que constitue l’équipe doit rester groupé jusqu’au sommet du col,  c’est la règle. Cela suppose que tout le  monde joue le jeu ; or dans l’euro  certains n’ont pas joué le jeu. L’Allemagne peut être comparée à un  coureur  plus athlétique, qui dès le départ de la course, aurait mis  des bouchées doubles pour lâcher le reste de l’équipe.  La politique de  l’euro fort est comparable à celle d’un directeur sportif qui imposerait à l’ensemble de l’équipe un gros braquet, y compris aux coureurs  qui, par leur gabarit, auraient besoin d’un braquet plus faible. L’euro, c’est le même braquet pour toute l’équipe Europe, ce qui est  déjà très difficile  à tenir ; à tout le moins  fallait-il  que ce fut  un braquet moyen adapté aussi bien aux coureurs les pus athlétiques qu’aux  légers. Ce ne fut pas le cas.

Tout se passe comme si, sournoisement, l’Allemagne, restée attachée au mark, avait fait payer au reste de l’Europe d’avoir dû se rallier à l’euro en le sabotant, et comme si Trichet , pour mieux passer à l’histoire, s’était   efforcé de ne pas avoir de successeur à la tête de la Banque centrale européenne.

 

Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:34

Immédiatement après avoir été investi  candidat du parti socialiste à l’élection présidentielle, François Hollande n’a rien trouvé de mieux que de  participer à l’inauguration d’une plaque en l’honneur des Algériens de France  victimes de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. Et donc de mettre en cause par une repentance de plus la mémoire de la France,   se  plaçant  ainsi  du côté de ceux qu’alors notre pays combattait.

Cette manifestation fut organisée par le FLN, qui, encadrant  étroitement, par la  terreur, les 350 000 Algériens alors immigrés en métropole, en  contraignit une partie à se rendre au centre de Paris pour protester contre le couvre-feu imposé par le gouvernement à la suite de meurtres de policiers.

Manifestation inutile puisque,  à ce moment là, le général de Gaulle était décidé, tout le monde le savait, à mettre fin à la guerre d’Algérie par la négociation avec le FLN, elle  avait pour but de faire monter la pression et aussi de démontrer  que le gouvernement n’acceptait de négocier  que sous   la contrainte.

Il s’agissait d’un acte de guerre puisque nos soldats se trouvaient encore, sur le sol d’Algérie,  en lutte armée contre le FLN. Demander à des militants du FLN de manifester dans la capitale en un pareil moment  était une  provocation délibérée.  Que, dans une France au bord de la guerre civile,  le  pouvoir, au plus haut niveau , ait donné l’ordre d’être impitoyable face à une telle provocation , est dans l’ordre des choses.  Qu’aurait-on dit d’une manifestation d ‘Allemands sur les Champs Elysées en pleine bataille de la Marne ? Que le préfet de police se soit appelé Papon est anecdotique : l’ordre d’avoir la main ferme est sans doute venu de  haut.

Combien de victimes de la répression policière ?  Cette manifestation s’inscrivant dans une stratégie de  guerre   révolutionnaire, impliquant le recours à tous les moyens de la propagande la plus mensongère, le nombre des victimes fut tout de suite exagéré : on parla de centaines de corps flottant sur la Seine, qu’à vrai dire, personne ne vit jamais.   Une enquête confiée au conseiller d’Etat Mandelkern à la  demande de Jean-Pierre Chevènement  n’a dénombré que sept  décès  avérés et, sans fermer complètement l’hypothèse qu’il y en ait eu plus,    exclut que l’on puisse parler de centaines.   Certes, ce sont autant de  trop,  d’autant qu’il s’agissait sans doute de pères de famille amenés là par la contrainte. Mais ce n’était pas la première fois qu’une manifestation  tournait mal en temps de guerre. Il n’y a rien là qui déshonore la mémoire de la France, surtout si on rapporte ces morts aux milliers de victimes des règlements de compte internes de la rébellion  dans la population algérienne de métropole ou aux dizaines de milliers de harkis tués après d’affreuses tortures après l’indépendance.

On peut penser tout ce que l’on veut de la guerre d’Algérie, juger  qu’elle ne pouvait déboucher que sur l’indépendance,  trouver même légitime que certains  Français aient  pris alors le parti du FLN , mais ce n’est pas le rôle d’un  candidat à la présidence de la République   de commencer sa campagne en insultant , sur un sujet controversé,  la mémoire de la France. François Mitterrand qui refusa toujours de faire du  19 mars, anniversaire des accords d’Evian,  une fête nationale, l’avait compris. Le capitaine de l’équipe de France a le devoir de prendre  le parti de son équipe face à l’équipe adverse, quelle qu’elle  soit. Si son premier mouvement  le porte à faire l’  inverse, il est clair qu’il n’est pas qualifié pour l’emploi. Car  « méfiez vous du premier mouvement, c’est le bon ! » Dans la jungle internationale où le chef de l’Etat a la mission  conduire les destinées de notre pays, il y aura toujours assez de loups pour s’attaquer à la France sans que le berger ait besoin de se joindre à eux.

En se rendant  cette cérémonie douteuse, François Hollande laisse bien mal augurer    de sa capacité à porter haut les couleurs de l’équipe France.   

 

Roland HUREAUX

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:14

 

On devrait  au premier abord  se réjouir de l’accession à l’indépendance, le 9 juillet dernier,  du  Soudan du Sud, qui regroupe les provinces non musulmanes du Soudan, chrétiennes ou animistes, longtemps opprimées  par le pouvoir central de Khartoum,  lequel prétendait  leur  imposer la charia.

La révolte de ces  provinces a donné lieu à deux guerres atroces, l’une entre 1956 et 1972, l’autre entre  1983 et 2005 qui ont fait chacune plusieurs  millions de victimes.

Il nous faut pourtant émettre au moins deux réserves  sur cet événement.

 

Une stratégie géopolitique aux résultats contestables

 

La première est que cette accession à l’indépendance  s’inscrit dans une stratégie géopolitique de remodelage de l’Afrique centrale, conduite par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et  Israël  (avec l’aide ponctuelle de la Belgique et de  l’Afrique du Sud), inspirée par la théorie de la « guerre des civilisations »,   et qui s’est avérée une des opérations les plus désastreuses des années  récentes.

Le premier but de cette stratégie était d’affaiblir un grand pays  musulman, le Soudan, suspect de complaisances pour le  terrorisme,  et de  constituer, en arrière du monde islamique,  dans la région des Grands  Lacs,  un glacis chrétien, susceptible de servir à Israël d’allié de revers. Jusque là,  rien à dire.

Mais le second but était d’éliminer  l’influence française de l’Afrique ex-belge  (Rwanda, Burundi, Congo-Kinshasa), ce qui fut fait  entre 1990 et 1995, le passage du Rwanda de la francophonie à l’anglophonie et son adhésion au   Commonwealth  en 2008    étant le symbole le plus voyant de cette élimination. 

Peut-être pourrait-on  passer par pertes  et profits  ce recul français   dans la mesure où les territoires en cause se trouvaient  hors du pré carré traditionnel constitué par les anciennes colonies françaises  et ne représentaient  qu’une avancée  récente, datant de la période  Giscard-Mitterrand.   

Mais il y a plus grave :  l’opération conduite par  les Anglo-Saxons  dans la région des Grands Lacs a été aussi la cause directe ou indirecte des  deux génocides  les plus atroces de la fin du XXe siècle,  principalement  au Rwanda et au Kivu ( province nord-est du Congo –Kinshasa)  lesquels ont fait ensemble  plusieurs millions de victimes.

En résumant, on dira que le premier de ces génocides, commis au  printemps  1994 est le fait de Hutus et a d’abord visé  des Tutsis, le second, qui  s’étale de 1994 à 2005 est le fait de Tutsis et a d’abord  visé  des Hutus. Le premier  a fait des centaines de milliers de victimes, le second des millions[1].   

 Pour comprendre ces événements complexes[2], rappelons  qu’au Rwanda (comme au Burundi), les Tutsis représentaient 10 % de la population, le Hutus 90 %. Moins que deux tribus, il s’agissait de deux castes : une  minorité guerrière et pastorale qui dominait depuis le Moyen-âge, une  majorité cultivatrice, laquelle  a pris le pouvoir à l’indépendance en 1962.

Le président Habyarimana, qui n’était  ni meilleur ni pire que le reste des dirigeants africains, soutenu par la France,  s’appuyait  sur la majorité hutu. Un groupe d’exilés tutsi, dirigé par Paul Kagame, ayant entrepris  à partir de l’Ouganda, de reconquérir le pouvoir au bénéfice de la minorité, entre dans le pays à partir de 1990, et s’approche de la capitale, Kigali,  en 1994, affolant la majorité hutue par des massacres.  L’avion du président Habyarimana, où se trouve aussi le président du Burundi,  également   hutu,  est abattu le  6 avril 1994. Les milices hutues massacrent alors les Tutsis de l’intérieur et aussi beaucoup de Hutus jugés trop tièdes. Dans cette confusion, Kagame prend le pouvoir, exerce des représailles terribles à l’intérieur du pays et envahit bientôt la province du Kivu où se sont réfugiés des centaines de milliers de Hutus. En 1995-1996, il  massacre presque tous les réfugiés et, dans la foulée, ses troupes envahissent le Congo-Kinshasa, provoquant, de pair avec l’armée congolaise (passée sous le contrôle des Rwandais) ou différentes milices, la mort de   Congolais encore plus nombreux.    Ce second épisode fait plusieurs millions de victimes.

Non seulement Kagame est l’auteur direct du plus grand des deux  massacres, le second,  mais il est aujourd’hui établi qu’il a organisé l’attentat  contre les deux présidents qui a déclenché le premier de ces massacres. De toutes les façons, s’il n’avait pas tenté de reprendre le pouvoir au nom de la  minorité tutsi, rien ne serait arrivé.

Mais on n’aura pas une vue complète de ces   épisodes horribles si l’on ne  considère pas la manipulation extraordinaire  de l’opinion  à laquelle ils ont donné lieu. Si l’opinion internationale a   été immédiatement informée du premier génocide, au point qu’elle  ne connaît toujours  que celui-là, elle a       du attendre la fuite d’un rapport du haut commissariat aux réfugiés de 2010, dit rapport Mapping[3], pour commencer à soupçonner le   second, encore plus grave. Un premier rapport de 1995, produit par   le même commissariat  aux réfugiés,  avait  été détruit au point  de devenir introuvable.  L’appel du commissaire européen Emma Bonino en 1997 était passé inaperçu.  Kagame put ainsi, aux yeux de tous ceux qui ne connaissent que le premier épisode,  se faire passer pour un justicier. Sa stratégie de communication lui a même permis de faire porter à la France la responsabilité de ces massacres alors que l’intervention militaire de celle-ci à l’été 1994 , dite opération Turquoise, sur mandat de l’ONU,  n’avait pour but que d’en limiter l’ampleur, sans considération de partis. Malgré la fausseté évidente de ces allégations,   les organes de presse les plus sérieux ont relayé en France cette version[4], déshonorante pour l’armée française et  le gouvernement n’a pas daigné répondre.  

Autre point capital :   le fait que  la sinistre équipée de Kagame, au Rwanda d’abord, au Congo ensuite,  n’aurait pas été possible sans l’appui indirect et parfois direct des Etats-Unis et de leurs alliés : fourniture d’armes, de conseillers (en particulier de conseillers en communication !), renseignement. Des témoins crédibles ont  même vu des militaires  américains apporter un soutien logistique au second génocide, le plus important[5]. Dans la mesure où  les Etats-Unis demeurent une démocratie,  on peut  présager qu’une grave crise morale  surviendra  le  jour, désormais plus si lointain ,  où l’opinion de ce pays prendra pleinement conscience de la responsabilité de l’Amérique, en premier lieu  du président Clinton,  dans les massacres d’Afrique centrale.

Dernier point important :   l’entrée  des forces rwandaises tutsi   ( et aussi  ougandaises) au Congo n’a pas seulement abouti à des massacres effrayants mais aussi à une mise en coupe réglée des immenses richesses, principalement minières, du Kivu et du reste du  Congo où ont accouru des aigrefins de tout acabit ,  sous l’égide du gouvernement  de Kagame , en liaison avec plusieurs multinationales . L’actuel président du Congo-Kinshasa,  Kabila le jeune, trop faible et  qui semble  entièrement inféodé à Kagame[6], n’a d’autre choix que de laisser faire. Ce pillage, sur fond de travail forcé des indigènes,  dont le pays n’a aucune retombée,  laisse loin derrière lui  les pires horreurs de la période coloniale.

Quand on sait que le organisateurs  anglo-saxons et israéliens  de  l’opération Sud-Soudan,  agents de tout statut , public ou privé,  civil ou militaire, diplomatique ou spécial, généralement  sous couverture humanitaire,  sont les mêmes que ceux de l’opération Rwanda-Kivu , on comprendra  qu’il n’y ait pas lieu de s’enthousiasmer pour l’indépendance du nouvel Etat. On comprendra aussi  qu’on puisse craindre le pire pour ce qui est de l’exploitation des ressources de cet  Etat, riche, lui, non point en minerais  mais en pétrole.

 

Un fâcheux précédent

 

La seconde réserve qu’inspire la toute  nouvelle indépendance du  Soudan du Sud, c’est qu’elle constitue un fâcheux précédent : pour la première fois depuis le temps des  indépendances,  est  ouvertement violée la règle posée alors : le caractère intangible des frontières héritées de la colonisation[7]. On a critiqué ces frontières tenues pour artificielles ;  mais quelle frontière ne l’est pas,  peu ou prou ? Les pires  tragédies du continent ont eu lieu au Rwanda (ou autour), un des rares  pays  dont  les frontières,  loin d’être artificielles, sont bien antérieures à  la colonisation. Mais désormais,  la boîte de Pandore est ouverte. Toute sécession pourra revendiquer ce précédent. Les plans américains prévoyaient aussi la partition  du Congo ex-belge, notamment pour pouvoir placer  de  jure le Kivu sous l’autorité de Kagame. Mais comme tout finit par se savoir, les révélations sur la responsabilité indirecte ou directe de plus en plus évidente du personnage dans les tragédies  d’Afrique centrale, qui le rendent de moins en moins fréquentable,  risquent de remettre en cause ces plans.  On peut craindre néanmoins que si l’indépendance du Soudan du Sud doit améliorer la situation des chrétiens de ce pays, elle ne serve pas nécessairement à moyen terme la paix du  continent.

 

Roland HUREAUX

 



[1]  C’est le propre des massacres de masse du XXe siècle que le nombre des  victimes n’est jamais connu exactement. On doit se contenter le plus souvent du nombre de zéros…Pour le premier génocide, le chiffre le plus  vraisemblable est de 600 000, dont environ une moitié de Tutsis. Le régime de Kagame, peu crédible,  parle de un million, tous tutsis. Pour le second, on parle de 4 millions, dont plusieurs centaines de milliers de  Hutus et des Congolais de différentes ethnies. Dans la mesure où, stricto sensu, un génocide vise à éliminer un génos (race, ethnie etc.), une partie des victimes seulement se rattache à ce concept. D’autre part beaucoup de victimes, surtout parmi les Congolais,  sont mortes de faim ou de maladies du fait de la guerre et non d’assassinat direct.  Mais  l’aboutissement est   le même, quel  que soit le concept utilisé…

[2] Cf. les ouvrages de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs mensonges (2005) et Carnages  (2010).   Ceux qui défendent une thèse différente , telle Colette Braeckmann, Histoire d’un génocide, 1996,  ont pour la plupart révisé leur position.

[3] Le Monde, 26/8/2010

[4] En Afrique, où tout le monde sait ce qui s’est vraiment passé, ces allégations ont eu beaucoup moins de crédit que dans l’establishment français. Le prestige de la France a néanmoins été atteint du fait de sa maladresse à répondre à  ces attaques et des bassesses du gouvernement français à l’égard de Kagame.

[5] Les nombreux militaires français qui ont  participé à  des opérations dans la région connaissent cette implication américaine. « La France est en guerre,  mais elle ne le sait pas », disait  le président Mitterrand en 1995, sans préciser contre qui.

[6] En 1997, après la chute de Mobutu,  les Rwandais imposèrent  la tête du Congo Laurent Kabila. Celui-ci s’émancipe de ses tuteurs et  est assassiné en 2001 ; il est remplacé par son fils présumé, Joseph Kabila qui est probablement tutsi.  

[7] Seule  exception antérieure : le rattachement du Sahara occidental au Maroc.  Mais, en l’espèce, le Maroc  peut  invoquer  des frontières précoloniales.  La Somalie qui regroupait une ancienne colonie italienne et une ancienne colonie britannique connait aujourd’hui une partition de fait.

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:11

 

Une expérience sur fond d’ignorance économique et d’inculture.

 

Le jour, sans doute  proche,  où l’euro  aura explosé, on se demandera longtemps comment, pendant presque une génération,  l’immense majorité de la classe dirigeante des pays d’Europe de l’Ouest – Royaume Uni excepté -  a  pu croire dur comme du fer que la   monnaie unique européenne pouvait  réussir !   

Dès le départ, plusieurs prix Nobel d’économie, dont le français Maurice Allais, avaient  averti que cette entreprise  ne durerait pas  plus de dix ans. De nombreux économistes,  des deux côtés du Rhin avaient  donné le même avertissement.

On ne reviendra pas sur les raisons qui plombaient dès le départ une telle entreprise. Dire que l’Europe n’est pas une zone monétaire optimale est un résumé un peu abscons, réservé aux spécialistes. Il est plus précis de rappeler que , aussi longtemps que les populations européennes n’auront pas été brassées, la propension à l’inflation n’est pas la même dans les différents  pays d’Europe, comme l’a montré l’histoire économique du demi-siècle précédent. Mais il faut compléter le raisonnement :  les prix évoluant de manière divergente , les balances commerciales  entre les pays à forte inflation et ceux à faible inflation ( essentiellement  l’Allemagne) ne pouvaient que se déséquilibrer de plus en plus,  et  cela indéfiniment,  le mécanisme correcteur de changements de parité monétaires ne jouant  plus.

A cela, les plus lucides des partisans de l’euro répondaient que la monnaie unique était une entreprise volontariste, qu'en plongeant les différents pays dans la piscine de la monnaie unique, on les obligerait à  s’adapter, comme les baigneurs débutants sont obligés d’apprendre à  nager ;  les comportements entre les pays s’harmoniseraient ; en outre  les gouvernements prendraient conscience de la nécessité de se doter, pour  réussir l’expérience, d’un vrai gouvernement économique, comportant des  transferts  budgétaires importantes des forts aux faibles.

Comme il était prévisible, rien de tout cela n’est arrivé : la mobilité entre les pays d’Europe n’existe presque plus ( il faudrait voir si l’appel, plus facile , à la main d’œuvre immigrée extra-européenne n’en est pas une des causes ) , la solidarité budgétaire européenne est peu de choses à coté de celle qui existe par exemple entre la France métropolitaine et son outre-mer ou , en Allemagne, entre les länder de l’ouest et ceux de l'est. Or plus un espace économique est hétérogène, plus cette solidarité doit être forte : Rousseau (2) disait justement que plus le royaume  était étendu  , plus il devait être centralisé.   Pour que l’expérience de l’euro marche,  ce n’est pas autant de solidarité et de centralisation que dans les Etats nationaux qu’il fallait,  mais  encore  plus !

Pourquoi donc tant d’illusions ?  Pourquoi  la   quasi-totalité de l’oligarchie française et  allemande  - et du reste de l’Europe  à l’exception des Britanniques - s’est-elle aveuglée au point de penser, contre l’avis de la  quasi-totalité des prix Nobel d’économie,  que l’entreprise avait une chance de réussite ?   Au point de manifester une intolérance  inouïe  à l’égard de ceux qui ne le pensaient pas.

C'est sans doute la question que  l’on se posera dans vingt ans, dans trente ans, quand les historiens se pencheront sur cette période et essayeront d’en  faire le bilan, quand ils chercheront  en particulier à  expliquer le grave traumatisme qui résultera de l’explosion de l’euro (traumatisme  que  l’on aurait  pu éviter si on ne s’était pas lancé dans cette aventure sans issue).

 

Connaissance superficielle  de l’économie

 

La première condition de cette illusion est l’ignorance, spécialement  en France,  de mécanismes fondamentaux de l’économie. A la différence des pays anglo-saxons, très peu de gens, en dehors des économistes de profession,    connaissent  ces mécanismes , par exemple le fait basique qu’une hausse excessive des  prix intérieurs par rapport aux pays voisins crée un déficit, presque irréversible,  de la balance des paiements : ce déficit est généralement confondu avec le déficit des finances publiques sans que la presse fasse grand-chose pour éclaircir les idées. A partir de l‘exemple allemand, totalement atypique, on se figure  qu’une monnaie forte est  un atout  dans la  compétition internationale,  alors que c’est bien évidemment  le contraire.   

Pour pallier cet ignorance, un enseignement de  l’économie avait  été introduit au lycée, notamment dans les sections ES ; mais privé de tout support mathématique et généralement mêlé de sociologie bourdeiusienne,  cet enseignement a sans doute plutôt fait régresser que progresser la culture économique.

Il faut de  l’économie pour entrer  à l’ENA  et  on en fait un peu à Polytechnique. Mais  sous la forme de dissertations à caractère littéraire ou de questions de cours. Cet enseignement superficiel est vite oublié. Il est une matière à bachotage dont  on  ne perçoit pas l’implacable rigueur.    Les inspecteurs des finances français, corps prestigieux s’il en est,  ont massivement adhéré à l’euro (2). Ils  avaient  certes  un vernis d'économie, mais sans plus ; imbus de la toute   puissance de l’Etat au sommet duquel ils se trouvent propulsés très jeunes,  ils ont pensé  que l'on pouvait plier les lois de l’économie comme on le fait  des structures de l’Etat, alors que la problématique n'est pas la même. La  position de  la majorité des énarques n’est pas différente.

Une connaissance superficielle, ce n’est pas seulement une connaissance où manquent les détails, c'est aussi une connaissance où manquent les reliefs, où tout est mis à plat sans que l’on différencie les lois inexorables, incontournables et celles qui ne sont que relatives. C’est ainsi qu'est née il y a 20 ans en France la théorie du franc fort selon laquelle plus la monnaie était forte, plus l’économie serait contrainte à devenir compétitive. Ou encore l’idée  selon laquelle le secteur tertiaire devait inéluctablement remplacer l’industrie, qu’un pays sans industrie serait un pays plus avancé,  qui a été le dogme de la classe dirigeante pendant vingt ans, dogme au nom duquel on s’est si longtemps accommodé des délocalisations.

 

Méconnaissance  du facteur culturel

 

Mais l’ignorance de l'économie ne suffit pas à expliquer que l’on ait pu croire avec autant d’ assurance  à une expérience aussi hasardeuse que l’euro. L’autre facteur est la méconnaissance de la dimension culturelle de   l’économie.  Rien ne sert de bien connaître les rapports entre les taux d’inflation  ou de change et les balances commerciales : on risque bien des déconvenues  si l’ on  croit que ces taux  d’ inflation sont manipulables à volonté, si l’on ignore que les différentiels dans ce que l’on appelle la propension à l’inflation sont une donnée culturelle fondamentale qui relève de ce que Braudel appelait l’histoire longue. En d’autres termes, à supposer qu’un expert ait une vraie science économique , elle risque d’être inopérante si elle ne s’accompagne pas d’une large culture générale , en particulier historique, culture que l’on trouve chez  la plupart des grands économistes, tel Hayek ou Maurice Allais ( qui aurait pu aussi bien avoir le Prix Nobel de physique ! ) mais  rarement chez les experts appointés des   banques ou des cabinets-conseil.

Penser que la    propension relative des différents pays à l’inflation   était seulement affaire de volonté, c’est la grande idée  qui a été à l’origine de l’euro. Ses initiateurs se sont dit : « certes,  les Grecs ont une propension à l’inflation plus élevée  que les Allemands,  mais si on les met ensemble, leurs propensions vont  s’harmoniser, surtout si on impose une politique économique plus dure à la Grèce ».  Même  présupposé s’agissant de la propension à la dépense publique ou aux déficits.

Cette vision «aculturelle » de l’économie   est généralement fondée sur une conception morale de l’économie. La morale  tient lieu de culture. Il y a les plus vertueux et les moins vertueux. Tout l’effort des « éclairés » doit tendre à élever les moins vertueux au niveau des plus vertueux. Quelle noble tâche, analogue toute proportion gardée à celle des premiers communistes qui prétendaient extirper l’instinct  de propriété pour rendre les hommes meilleurs !  Ce moralisme  explique que, parmi les initiateurs les plus ardents de l’aventure européenne et de l’euro,   ou encore parmi les propagateurs zélés du  libre échange, on trouve des honnêtes gens qui n’ont que le défaut de mélanger indûment la morale et  l’économie, la morale et la politique : l’enfer est pavé de bonnes intentions. Parmi eux beaucoup de  haut fonctionnaires  catholiques (à forte influence  protestante, comme toute la haute société française,  et donc moins tolérants au péché ) : Jacques Delors, Pascal Lamy , Michel Camdessus. Malgré la catastrophe sociale qu’a  constitué l’euro , les mêmes ont généralement des prétentions humanitaires qui les amène, sinon au parti socialiste , du moins aux Semaines sociales ou au  club des  Gracques.

Mais on peut aussi bien trouver les racines de cette vision morale de l’économie dans l’enseignement de  l’Institut d’études politiques de Paris  des années soixante et soixante-dix.  L’admiration  pour la rigueur allemande y était un dogme : Jacques Attali, jeune professeur, y déplorait, comme tout  le monde, qu’à la sortie de la guerre,  De Gaulle ait préféré le plan Pleven, jugé laxiste au plan Mendès-France, plus austère,  éloignant notre pays de la vertu germanique. C’est au nom de ce refus du laxisme  qu’en 1972 ,  sans qu’il y ait eu nulle part débat tant  la chose allait de soi , que l’Etat  s’est privé de la possibilité de recourir aux avances à taux zéro de    la Banque de France,  offrant pour 40 ans  aux banques , désormais seules habilitées à prêter et  avec intérêt  , le  plus immense cadeau qui soit,  puisque, cumulé,  il équivaut à la dette actuelle de la France !

L’autre grand dogme, incontesté, était le libre échange, duquel , croyait-on, en vertu de la loi de Ricardo sur les avantages comparatifs, tenue pour un absolu, ne pouvait venir qu’une prospérité toujours plus grande.

Idéal de la monnaie forte, du libre échange (et donc de l’Europe), admiration béate de l’Allemagne (dans le droit  fil de Vichy,  mais il ne fallait pas le dire !) :  Les meilleurs élèves, à Sciences po et à l’ENA,  ne sont pas forcément les plus  intelligents, ce sont souvent les plus aptes à  décliner  avec brio l’idéologie ambiante et donc les moins critiques à son égard.  C’est ainsi que ces préjugés sommaires   ont conditionné toute la génération qui a fait la politique économique à la fin du XXe siècle.

Cette vision des questions  économiques  sous l’angle de la morale fait  l’impasse sur le fait que le comportement d’acteurs supposés plus moraux, comme l’Allemagne,  est en réalité un trait culturel : l’horreur de l’inflation qui singularise ce pays s’enracine dans le souvenir traumatique des expériences  d’inflation galopante qu’il a connues  en 1923 et en 1947,  et que  la France a ignorées  depuis  1795.  Moins que de vertu,  il s’agit   d’une sorte de névrose, d’un modèle de développement parmi d’autres,  ni meilleur ni pire si on le rapporte au seul critère qui importe : le taux de croissance à long terme.

Les données culturelles, avons-nous dit,  sont inscrites dans   la durée. Il est frappant que la propension à l’inflation entre 1945 et 2011 ait été  la même en France et aux Etats-Unis, alors qu’elle était  trois fois moindre en Allemagne et plus importante dans presque tous les autres pays. Cela ne veut pas dire que les choses sont définitivement  verrouillées : les Français surent passer autrefois  des assignats au franc germinal, exceptionnellement stable durant 110 ans, les Anglais, autrefois  modèles de stabilité,  sont aujourd’hui davantage portés à l’inflation et aux déficits qu’il y a cinquante ans. Mais considérer qu'en dix ans de monnaie commune,  les cigales se feront fourmi (et qu’être fourmi est l’ idéal !) est une utopie que seule  pouvait fonder une certaine dose d’inculture.  

L’ignorance du fait culturel a fait des ravages ailleurs. Le FMI, sous l’impulsion de bons français comme Jacques de la Rozière ou Michel Camdessus s’est imaginé qu'on pourrait guérir en dix ans l’Amérique latine d’une  propension inflationniste bien plus forte encore que celle de la France, qu’une équivalence peso-dollar ou réal-dollar pouvait être, une fois le pécheur repenti de ses vices, établie ad vitam aeternam. Grave illusion qui a provoqué d’immenses souffrances ( analogues à celles que l’on inflige aujourd’hui au peuple grec) et qui a fait perdre des milliards à certaines sociétés françaises comme   EDF.

Car l’ignorance du fait culturel se retrouve aussi dans la gestion de nos grandes entreprises : Renault s’était en 1990 rapproché de  Volvo. Les dirigeants français, appartenant à l’élite mondialisée (les conseils d’administration se tiennent en anglais) s’imaginèrent  que les Suédois, supposés modernes selon le Dictionnaire des idées reçues et donc pas chauvins, accepteraient facilement que Volvo s’appelle Renault-Suède. Echec.  

Connaissance superficielle de l’économie, ignorance de  la dimension culturelle : ainsi s’explique  sans doute l’aveuglement dont ont  fait preuve nos élites pendant tant  années , lesquelles, contre les intérêts les plus évidents de la France, contre la véritable science ( celle des prix Nobel d’économie , pas celle des experts de cour ou des médias ), ont , non seulement poursuivi au-delà du raisonnable une expérience qui s’est avérée calamiteuse,  mais encore fait une chasse impitoyable à ses opposants, tenus pour des originaux dans le meilleur des cas, pour des néo-nazis dans le pire, en tous les cas   barrés systématiquement de l’accès aux responsabilités publiques et privées.

Le choc  sera rude. Il est probable que la chute de l’euro sera le détonateur qui remettra en cause, non seulement la politique monétaire, non seulement la machinerie de Bruxelles,  mais aussi tous les mythes sur lesquels les dirigeants français vivent depuis trente ans.

 

Roland HUREAUX

 

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:09

 

Publié par Marianne2.fr

 

L’inculture économique française aidant (mais se serait-on lancé dans l’aventure de l’euro sans cette inculture ?), beaucoup voient la fin de l’euro comme l’effondrement d’une monnaie.  Les actifs libellés dans cette devise ne vaudraient plus rien, beaucoup de gens seraient ruinés ;  au mieux, la fin de l'euro signifierait une réduction drastique et durable du niveau de vie des Européens, singulièrement des Français.

Il va de soi que les partisans de l’euro ne manquent pas d’agiter  ce scénario  à la fois pour se donner raison et pour dramatiser le suspense au sujet de la Grèce, mais aussi parce qu’ils y croient.

Il y a pourtant là une confusion entre deux notions : l’effondrement d’une monnaie et son éclatement. Ce n’est pas du tout la même chose.

L’effondrement d’une monnaie, c’est ce que la France a connu avec les assignats en 1795, l’Allemagne avec le mark en 1923, divers pays d’Amérique latine ou d’Afrique noire (hors zone franc) dans une période plus récente. Du fait de l’inflation galopante, la  monnaie, à un moment donné,  ne vaut plus rien ; ceux qui la détiennent ou qui détiennent des créances libellées dans cette unité  se trouvent ruinés.

Rien de tel n’attend les détenteurs d’euro, même  dans les pays périphériques comme la Grèce, le Portugal  ou l’Espagne où  la secousse sera cependant plus grande  qu'ailleurs.

L’euro ne s’effondrera pas car il est globalement assis sur des actifs puissants en France, en Allemagne et dans les autres pays ; il n’a pas été émis de manière inflationniste, bien au contraire. L’euro éclatera, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il se transformera en plusieurs monnaies à des cours  de change différents mais qui,  en moyenne,  suivront sur  les marchés   la trajectoire qui fut jusqu'ici celle de l’euro : le mark fera sans doute mieux, le franc un peu moins bien ; la lire, la peseta, l’escudo, la drachme  perdront de la valeur par rapport à l’euro mais continueront à valoir quelque chose.

Ce sera en plus grand ce qui est arrivé entre la Tchéquie et la  Slovaquie lors de leur séparation à l’amiable en 1993 et la création subséquente de deux monnaies.

Cela ne veut pas dire que la secousse ne sera pas considérable, mais elle sera moins d’ordre technique que politique ou psychologique. Sur  le plan technique, il faudra certes assurer la survie des banques imprudemment engagées en Grèce ou au Portugal et d’autres questions liées aux dettes publiques, mais, si l’on veut bien s’en donner la peine,   il n’y a pas là de vraie difficulté.  En revanche, le choc moral, psychologique  et politique sera considérable ; les classes dirigeantes de l’Europe continentale dont tout l’horizon s’était jusque là cantonné à l’euro, seront profondément ébranlées. Des paniques financières – irrationnelles comme toutes les paniques – pourraient s’en suivre. Il  se peut que toute la sphère financière internationale en soit affectée.  Il faudra des chefs d’Etat et des banquiers centraux aux nerfs d’acier, une étroite coopération entre eux et  une active communication, fondée sur le parler vrai et non point sur le mensonge idéologique comme cela a été le cas jusqu’ici,  pour montrer que ce n’est pas la fin du monde,

Faut-il donc courir un tel risque ? diront certains. Hélas,  voilà le genre de question qui n’a plus de sens. Nous n’avons pas le choix car cet éclatement  arrivera de quelque manière qu'on s’y prenne, et qu’on le veuille ou non. Ce qu’il faut désormais, c’est  s’y préparer.

 

Roland HUREAUX

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 20:41

 

Comment ne pas comprendre la réaction indignée de la plupart des associations féministes aux nombreux soutiens apportés en France  à Dominique Strauss-Kahn   et qui se sont traduits   par le retour aux clichés sexistes les plus éculés : « il n’y a pas mort d’homme », « ce n’est qu’un troussage de domestique »,  « le présumé coupable est d’abord  un séducteur » ?  

Il est très sain qu’à l’initiative d’associations comme Osez le féminisme, La barbe, Parole de femmes, 3000 personnes aient manifesté à Paris le 22 mai contre ces débordements verbaux, ou  que près de 30 000 personnes aient déjà signé le manifeste "Sexisme : ils se lâchent, les femmes trinquent", lequel rappelle opportunément que 75 000 viols auraient  lieu en France chaque année et  dénonce avec raison « une confusion intolérable entre liberté sexuelle et violence faite aux femmes ».  

Nous ne ferons que deux réserves à l’appel que ces associations ont lancé.  Quand elles dénoncent   « une fulgurante remontée à la surface de réflexes sexistes et réactionnaires, si prompts à surgir chez une partie des élites françaises. », il est dommage qu’elles ne précisent pas de quelle  partie il s’agit ;  c’est d’abord, paradoxalement,  celle où naviguent la plupart des  militantes féministes : la gauche bobo, libérale-libertaire, précisément la moins  « réactionnaire » selon les canons convenus. Ceux qui se sont ainsi  « lâchés » sont presque tous issus de cette partie des élites qui a toujours soutenu les revendications féministes.

La plupart de ces militants féministes considéreraient avec horreur de fréquenter des « réactionnaires ». Pourtant, si elles le faisaient, peut-être seraient-elles moins pessimistes sur l’homme car, autant et plus qu’une gauche devenue presque entièrement hédoniste,  il est des  conservateurs  qui savent ce qu’est le respect.

Pourquoi cette apparente contradiction entre les idées et les actes chez tant de « progressistes » ? La plaignante  de l’affaire de New York est femme, noire, musulmane, immigrée, prolétaire et même   chef de famille monoparentale (une expression plus politiquement correcte que  « veuve »). Elle a tout pour susciter l’empathie de la  gauche. Mais non, c’est  pour son  agresseur supposé que cette gauche, pour l’essentiel, prend parti.  Car lui est de leur monde, elle pas. Dominique Strauss-Kahn, totalement libéral (sinon il n’aurait pas été à la tête du FMI)  et totalement libertaire, est  la figure emblématique de tout un  milieu, l’expression la plus accomplie de sa vision de la société.  Quelque  favorables que ces gens prétendent être à tout ce  qu’incarne  cette femme, il est un principe qui passe avant : « Touche pas à mon pote !».  Or l’accusé est leur pote.

Nous ne voulons pas exonérer la droite dans cette affaire, mais elle s’est   dans l’ensemble montrée plus discrète, à l’exception de Christine Boutin qui a cru bon d’évoquer  une « machination ». Qu’en sait-elle ?

 

Des stéréotypes  bien d’aujourd’hui

 

L’autre réserve  au manifeste (et ce sera tout) porte sur l’expression « des stéréotypes qu’on croyait d’un autre siècle ». Non, mesdames, ces stéréotypes  sont bien de notre  siècle !

Parmi les fantasmes où s’égare le féminisme idéologique (à distinguer du féminisme authentique), se trouve la dénonciation d’un  Moyen Âge mythique  où le pouvoir de l’homme était supposé s’exercer sans frein, époque tenue pour révolue, mais dont les mœurs, croit-on, refont surface au moindre manque de vigilance.

Non, la multiplication des agressions contre les femmes, l’arrogance sexiste croissante, la transgression des règles de respect les plus élémentaire sont enfants du siècle : du XXe et du XXIe. Ils sont  l’héritage, n’hésitons pas à le dire,  de mai 68.

En invoquant le Moyen Age, les mouvements féministes pensent  en fait à l’héritage chrétien, spécialement à saint Paul : « l’homme est  le chef de la femme » (1C 11,3), tout en oubliant : « il n’y a plus ni homme ni femme » ( Ga 3, 28) « les hommes doivent aimer leur femme comme leur propre corps » (Ep 5, 28) »  et « celui qui veut être le premier se fera le serviteur de tous» (Mt 20, 27) : des maximes à l’opposé du comportement dominateur  des mâles de l’âge libertaire.

Ces mouvements  oublient  qu’au  Moyen Age,  comme ils disent,  toute violence faite à une femme (comme à un homme ou un enfant)  était tenue pour un péché mortel, et donc  passible du feu de l’enfer. Jusqu’au concile Vatican II, c’est là ce qu’enseignait tout  curé de campagne. Quoi qu’en pensent des mouvements féministes,  prisonniers des stéréotypes, le droit de battre sa femme, n’a jamais fait partie de l’héritage chrétien, ni juif, ni grec. Même le  Coran  est plus ambigu qu’on ne dit sur ce sujet.

La morale laïque, celle de Jules Ferry, enseignait, elle aussi, jour après jour le respect, pas spécialement celui des femmes ou des étrangers, de tout le monde. A la fin des années soixante, en même temps que le catéchisme perdait sa vigueur et son public, la morale était rayée des programmes de l’enseignement laïque.

Certes, cet enseignement ne suffisait pas  à empêcher   les violences, pas   davantage que les interdits sexuels n’ont jamais dissuadé   les relations sexuelles hors mariage.  En temps de guerre, les viols étaient  courants  (comme ils le sont  encore au XXIe siècle), mais les  interdits, infatigablement ressassés,  constituaient un frein , et  ce frein a disparu.

L’ordre moral que condamnent les associations féministes, c’était d’abord   ne pas forcer  la volonté d’autrui.

Les comportements que les féministes dénoncent  avec raison ne sont pas des survivances du vieil ordre judéo-chrétien mais, au contraire,  le produit de sa décomposition. 

L’esprit de mai 68, en proclamant  l’abolition des interdits  a diffusé chez les mâles, l’esprit  prédateur. N’être ni « coincé », ni « refoulé », savoir « se lâcher » (pour reprendre l’expression du manifeste) n’est-il pas le  nouvel impératif moral ?  Comment   les vrais libertaires  pourraient-ils considérer les réticences d’une femme, spécialement d’une « simple femme de ménage »,  comme  légitimes ?  « Il est interdit d’interdire » : comment  certains héritiers de mai 68 ne considéreraient-ils pas qu’une femme qui interdit son corps offense le sacro-saint principe  libertaire ? Habitués à ce qu’on ne leur résiste   pas,  les plus accomplis de ces héritiers, quand ils sont riches et puissants, finissent  par tenir  le refus d’une femme   pour illégitime, par penser  qu’en la forçant  un peu, juste un peu, on en aura raison. Raison : la raison des Lumières qui n’admet  aucun « obscurantisme », y compris moral tel qu’il s’exprime par exemple dans  les  scrupules d’une femme plus ou moins illettrée !

C’est pourquoi le  féminisme idéologique  se  fourvoie quand il se lie à  la cause   libertaire  dont le principe est : « jouissons sans entrave ».

La morale ancestrale qu’il combat, ce n’était pas d’abord  le pouvoir machiste, c’était la prise en compte du désir d’autrui.

Quel  que soit son fin mot, l’affaire Strauss-Kahn n’aura  pas été vaine si elle amène de la part de féministes justement indignées, un réexamen  en profondeur des mythes  qui ont trop longtemps dénaturé leur cause.   

 

Roland HUREAUX

 

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 17:01

 

Comme d’habitude, le gouvernement ne fait pas preuve d’habileté  en paraissant remettre en cause le revenu de solidarité active (RSA)  dans la foulée de l’allègement de  l’ISF. Laurent Wauquiez, qui a, sans doute sur commande, déclenché l’affaire,  n’a pas été non plus particulièrement adroit  en centrant la question sur le RSA lui-même, alors que le problème est bien plus complexe.

Un  concert d’indignation a accompagné le projet gouvernemental de réforme du RSA : « il ne faut pas   insulter  la misère », « cette remise en cause vient tout droit du programme  du Front national », « comment peut-on  s’en prendre à de pauvres  gens qui n’ont que   466  € par mois pour vivre ? ».

Parmi ces critiques, il en est de justes : ainsi de dire  que les sommes en jeu per capita  sont peu de chose à côté des milliards de bonus ou de dividendes qui sont distribués aux banquiers, aux traders ou aux  actionnaires.

Ces réactions critiques contrastent pourtant de manière singulière avec celles  du vrai peuple, qui approuve, ce n’est pas un secret, à près de 80 % la remise en cause de l’assistanat  - tout en étant sceptique sur l’action d’un gouvernement  qui a déjà fait sur le sujet beaucoup d’annonces  sans effet.

Ceux qui, dans cette affaire,  critiquent le gouvernement, y compris parmi ses proches, ont en commun de n’avoir jamais été candidats à une  élection. Parmi eux, Villepin qui s’est discrédité aux yeux des classes populaires en proposant de distribuer 850 € à chaque Français. En se présentant à des élections,  les uns et les autres auraient entendu tous les jours les récriminations de ce qu’il faut bien appeler la classe ouvrière, que les sociologues redécouvrent sous le nom de « travailleurs pauvres »  , rémunérés au SMIC ou un peu au-dessus,   contre les bénéficiaires des minima sociaux quels qu’ils  soient. Et rien ne prouve que ces récriminations  soient plus répandues dans l’électorat de droite que de gauche. Ni même chez les indigènes que chez les immigrés. Si une partie des « Français de souche »  met surtout en cause les assistés issus de l’immigration, les travailleurs immigrés (les vrais,  ceux qui travaillent effectivement) ne sont pas les derniers à en vouloir à leurs congénères  qui bénéficient de l’aide sociale.

Le ressentiment  du travailleur pauvre  vis-à-vis du pauvre sans travail –  supposé, à tort ou à raison, ne pas en chercher  – est depuis au moins vingt ans un des clivages  majeurs de notre société, largement méconnu dans les sphères  où se prennent les décisions.

Il  s’agit d’un vrai problème  et non pas d’un « marqueur idéologique », comme peuvent l’être  le mariage homosexuel ou le retrait de la nationalité des délinquants.

L’ignorance de ce problème  dans la classe dirigeante – où, gagnant dix, cent ou cinq cent fois les minima sociaux, on a scrupule, c’est bien compréhensible, à  le poser  -,  constitue une des fractures les plus profondes de la société française actuelle. A tel point  que,  dès qu’un député, en contact avec le peuple, lui, soulève la question, il se voit  tout de suite mis au pilori  par les médias.

Il ne suffit pas de dire que les fraudes constatées sont peu nombreuses (2,5  %  selon la CNAF). Il suffit encore moins de  mettre en cause les sentiments mauvais  (« populistes ») d’un  peuple mal éclairé,   plus jaloux de son voisin   que des vrais riches. 

Notre opinion est que  récuser par avance, sans l’examiner, un sentiment  populaire aussi répandu,  témoigne d’abord  d’un déficit d’analyse de la part d’une classe dirigeante infatuée d’elle-même.

Que  les fraudes soient peu nombreuses, peut-être. Mais un seul cas suffit à scandaliser tout un quartier. Et qui sait si elles sont si peu nombreuses ?  Ce n’est pas l’avis de la plupart des maires. Le travail au noir ne figure pas dans les dossiers.  Comment attendre d’une bureaucratie chargée des contrôles qu’elle comptabilise les fraudes qu’elle ne voit pas ? Ne serait-ce pas avouer son incompétence ? 

Surtout, le problème n’est pas tant celui de la fraude que  des  subterfuges légaux qui  permettent de percevoir  un revenu tenu par  le voisinage  pour illégitime. Le problème n’est pas , contrairement  à ce qu’a dit Wauquiez,  le RSA  en lui-même , qui  est effectivement bien faible,  et que bien peu remettent en cause en tant que tel,  mais son cumul avec toute une série d’autres aides  auxquelles ont aussi droit ses bénéficiaires : transport gratuit, logement quasi-gratuit, CMU, tarifs spéciaux d’électricité, exonération de taxe d’habitation, secours sociaux divers . L’un dans l’autre, ils   permettent  aux titulaires d’atteindre  un revenu qui,  certes,  n’est rien pour le  golden-boy ou   le  journaliste de télévision, mais qui est insupportable  au maçon, indigène ou immigré, qui trime 35 heures ou plus par semaine  pour ne percevoir  guère plus. Sans parler de l’agriculteur ou de l’artisan à qui   reste un bénéfice de    500€ par mois  pour 60 heures par  semaine. D‘autres dispositifs posent d’ailleurs autant de problèmes que le RSA : ainsi l’allocation adulte handicapé dont un médecin de campagne nous disait que quelqu’un de déterminé   finissait toujours par l’obtenir et que Christian Saint-Etienne propose judicieusement de réserver  aux handicaps physiques.

 

Le mépris du peuple

 

Il est évident, on ne saurait trop le répéter, que les sommes en cause sont  très faibles  par rapport à celles dont bénéficient les 1 % les plus  riches de la population et même une partie de la classe moyenne. Mais justement, une des ruses du capitalisme mondialisé n’est-elle pas d’acheter la paix sociale, de faire accepter un volant de chômage qui tire les salaires vers le bas,  en distribuant des aides sociales qui,  après tout,  présentent  pour lui  un bon rapport coût-avantage, sans compter  le bénéfice de la bonne conscience ?

Cette distribution serait encore un subterfuge excusable si elle  répondait à une analyse juste des besoins et des mérites de chacun, à une connaissance fine du public populaire à laquelle elle s’adresse. Mais précisément, faute de cette analyse fine, ceux qui promeuvent ces politiques,  bien-pensants très éloignés du peuple,  ne se comportent–ils pas comme ces duchesses d’autrefois qui jetaient  à l’aveuglette    des pièces aux pauvres à la sortie de la messe : les ramassaient les plus malins, pas  forcément ceux qui en avaient le plus besoin !

En niant qu’il y ait , en plus de l’exigence de   justice entre les classes sociales,  bien mise à mal aujourd’hui,  le  besoin d’une véritable justice   distributive au sein du peuple, entre des gens qui,  vu de loin , se ressemblent , mais qui savent , eux, que, tout en se situant tous au bas de l’échelle,  ils sont  de psychologie,  d’aptitude , de volonté,  de mérite   différents,  ne fait-on pas, sous couvert de générosité,  preuve d’un mépris du peuple redoublé ?

Cette dénégation touche au cœur  la valeur travail, valeur populaire par excellence, qui paraît méprisée par une mauvaise distribution des revenus sociaux.  L’importance de sa réhabilitation  avait été comprise par Sarkozy candidat quand il lança  son slogan « travailler plus pour gagner plus ». Mais les gens   sont conscients aujourd’hui que rien n’a suivi. Et ce n’est pas au moment où la fondation  Terra Nova propose que le parti socialiste largue  la classe ouvrière que les choses vont  changer ! 

Mépris  du peuple - ou habile stratégie. Car  le résultat de ces politiques sociales indiscriminées, bureaucratisées et ignorantes des  véritables sentiments populaires,  est clair : celui de diviser le dit peuple en deux camps , ceux qui font tourner  le système à petit  salaire et ceux qui en  profitent petitement, de manière plus ou moins habile. Et la haine des  premiers pour  les   seconds fait oublier aux uns et aux autres que le fossé entre les vrais riches et les pauvres ne cesse de s’élargir, mondialisation aidant.

Est-il nécessaire de dire que la solution gouvernementale qui consisterait à demander aux bénéficiaires du RSA quelques heures de travail collectif,  si elle sonne bien aux yeux de l’opinion,  témoigne,  elle-aussi,  d’une grave méconnaissance du problème ?  Pire :   d’une gesticulation stérile. On sait depuis  les ateliers nationaux de 1848 combien il est difficile de  créer  hors du marché, des emplois de substitution pour les pauvres. Ces emplois sont  dégradants, difficiles à mettre en  œuvre  et souvent inutiles.  A la rigueur pourrait on mettre les bénéficiaires du RSA sur une liste de réquisitionnables en cas d’évènements exceptionnels  (service d’ordre d’une fête par exemple, nettoyage de berges). Mais l’expédient est limité.

Augmenter le SMIC n’est pas à l’ordre du jour, surtout au moment où l’Europe, -  dont Martin Hirsch, comme tous les bien-pensants,  est un chaud partisan -, propose de le baisser. Diminuer le RSA est difficile. Etre toujours plus vigilant sur les abus illégaux ou même  légaux demeure nécessaire : transférer la gestion des différents dispositifs du département  à la commune,  où on sait mieux où sont les vrais besoins,  en  serait, parmi d’autres,  un moyen.

Mais la seule bonne solution est évidemment de rétablir le plein emploi.  Nous  en sommes, hélas, loin.

 

Roland HUREAUX

 

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:57

 

Avec raison, la France a mis à l’ordre du jour du G20 la question de la régulation des marchés des  marchés agricoles. Le gouvernement français plaide pour une meilleure organisation internationale de ces marchés à un moment où ils apparaissent de plus  en plus volatiles.

Les raisons pour lesquelles cette régulation est indispensable ne sont cependant pas toujours clairement expliquées. Trop souvent,  la  régulation est conçue comme une exception au principe libéral  de la souveraineté des marchés que ne justifieraient que la préoccupation sociale ou encore la démagogie politique, bref, comme la part du diable. C’est ainsi que la conçoit   Pascal Lamy, directeur de l’OMC.

La nécessité de la régulation s’enracine en réalité dans la spécificité de l’agriculture.

Elle est d’abord, comme celle de toutes les matières premières, une production de début de chaîne : alors que tous les maillons intermédiaires ( industries de transformation, commerce, services) peuvent répercuter en amont ou en aval les variations des prix qu’ils subissent, les producteurs, eux,  ne le peuvent   pas.  Seuls dans l’économie moderne, ils les prennent « en pleine gueule ». 

L’agriculture est ensuite un secteur éclaté : la production  agricole est dispersée entre des millions de producteurs dont aucun ne contrôle une  part significative du marché. C’est la différence majeure avec les autres productions de produits primaires : mines, énergie, qui sont concentrées en monopoles ou oligopoles, entre les mains de mastodontes à même d’amortir les chocs

L’agriculture est une exception par le fait que, paradoxalement, elle est, sans intervention publique, le seul vrai  marché (presque) pur et parfait ! Avec les conséquences que l’on sait : comme le dit Nicolas Sarkozy devant le G 120, forum des organisations agricoles mondiales :  « Citez-moi une autre profession où chaque année, l'on peut perdre 30% de son revenu ! Cela n'existe pas. »

S’ajoutent à cela des données  intrinsèques  des marchés  agricoles : une faible élasticité [1] de la demande  - même si le cours des bananes s’effondre, personne n’en mangera trois fois par jour !  L’offre elle-même est rigide sur une année donnée : en l’absence de stocks, comment augmenter une production dont le temps des semailles est déjà passé ?  Elle surréagit au contraire dans les années qui suivent, dès lors que les producteurs ont   intégré les variations de prix à leurs plans de production, entraînant alors des baisses  souvent excessives.

Si les aléas climatiques sont un fait ancien, les aléas sanitaires ( et l’hystérie qui les amplifie) sont une nouvelle source d’instabilité.

Enfin la spéculation sur les matières premières agricoles est venue au cours des dernières années compliquer d’autant plus la situation qu’elle est, à très court terme, déconnectée des transactions réelles,  et menée par des opérateurs non spécialisés  dans un marché mondial mal renseigné. Au lieu qu’une vraie spéculation (speculare = voir loin) amortirait les variations de prix, elle tend au contraire à les amplifier. 

Immémoriale, l’instabilité des prix fut longtemps supportée par un monde agricole en autosubsistance et peu endetté. La crise de 1929 ayant montré les limites de ce modèle, le président Roosevelt, par l’Agricultral adjustment act, le Front populaire par la création de l’ONIC[2]  posèrent les bases de la régulation moderne. En 1957, le traité de Rome fusionna les mécanismes des six pays membres dans le Politique agricole commune. De manière modérée  (Etats-Unis)[3], lourde (Japon, Suisse) ou moyenne (Communauté européenne), presque tous les pays riches  protégèrent leur agriculture jusqu’à ce qu’en 1984, le GATT (OMC) entreprenne, au nom du libéralisme, de démanteler ces protections. La régulation (notamment  par les prix) ne fut plus tenue pour un progrès, mais pour un archaïsme.  Mal défendue, la PAC fut en partie démantelée par l’Uruguay Round (1995). On en voit aujourd’hui le résultat.

Comme l’avait fait celle de 1929, la crise de 2008 devrait remettre au goût du jour la régulation agricole,   discréditée à la légère sous l’influence de l’ultralibéralisme.

Les Américains qui sont très  réticents  (de manière hypocrite puisque ils n’hésitent pas à protéger fortement leur coton) lisent la Bible. L’épisode de la Genèse qui narre comment  le patriarche Joseph, ministre de Pharaon, constitua des stocks de précaution[4], devrait leur rappeler que la régulation des marchés agricoles remonte aux temps les plus reculés. Loin d’être  une fâcheuse entorse au marché,  elle pourrait représenter au contraire  une constante anthropologique.

 

Roland HUREAUX

 



[1] Capacité de réagir aux variations de prix

[2] Office national interprofessionnel des céréales

[3] Mais si on considère  les aides directes aux producteurs ( deficiency payments), les exploitations américaines recevaient  plus que les autres

[4] Vers le XVe siècle avant J.C., si l’épisode est historique.

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Published by Roland HUREAUX
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