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Roland HUREAUX

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 00:48

Elevage laitier et viande, fruits et légumes, céréales ; tous les secteurs de l’agriculture ou presque sont en crise comme peut-être jamais ils ne l’ont été.

Quand l’Union européenne négocia les derniers accords du GATT (1994), les adversaires de la politique agricole commune obtinrent largement gain de cause : la préférence communautaire, tenue pour une relique du passé,  devait être progressivement abolie et l’ensemble des filières ouvertes au marché mondial.  La France,  plus réticente que d’autres,  n’obtient que des délais d’application qui expirent aujourd’hui les uns après les autres : la catastrophique réforme du marché du lait acceptée par Michel Barnier n’a pas d’autre sens

Il est vrai  que nos négociateurs n’alléguèrent à l’époque que des difficultés « politiques » à mettre en œuvre trop vite des décisions dont ils ne contestaient pas vraiment qu’elles fussent, quant au fond, fondées.

Mais l’étaient-elles vraiment ?

L’idée que le marché est  le meilleur régulateur, même en matière  agricole, doctrine officielle de l’OMC, ne tient pas  compte de la spécificité des marchés de matières premières.

Presque tous  les agents économiques encaissent aujourd’hui assez facilement les impulsions du marché, en les répercutant à l’amont ou à l’aval, le cas échéant  par un retrait. Les producteurs de produits  primaires, notamment agricoles, seuls, prennent ces impulsions « en pleine gueule » : d’abord  parce qu’ils sont en  bout de chaine , mais aussi parce que les marchés de produits primaires sont, selon le jargon des économistes, peu « élastiques », et parce qu’ils ont généralement dû faire   des investissements lourds et spécialisés : il est moins facile de vendre, en cas de crise,  un  mine ou une ferme qu’un fonds de commerce ou des bureaux , voire de  délocaliser des machines.

Cet inconvénient est neutralisé pour  la plupart des denrées primaires par l’existence de monopoles de droit ou d’ententes de fait entre grands groupes, contrôlant aussi bien les prix que les quantités : EDF, les « majors » pétrolières (et en amont les pays de l’OPEP), les multinationales minières etc. En définitive,  les seuls marchés « purs et parfaits », hors intervention de l’Etat,  sont les marchés agricoles. La commission européenne, impitoyable pour des producteurs de fruits et légumes exsangues dès lors qu’il s’agit de censurer une distorsion de concurrence, ne peut que fermer les yeux sur les ententes invisibles et de toute  autre portée des grands producteurs d’  énergie. L’hystérie disproportionnée déclenchée par  certaines épizooties (vache folle, grippe aviaire, grippe porcine) a encore accru la vulnérabilité de la profession agricole.

Cette situation particulière de l’agriculture n’avait au  XIXe siècle que des inconvénients limités du fait que les paysans pratiquaient alors une large autoconsommation,  n’avaient ni charges fixes, ni  dettes. La grêle  était alors plus redoutée que la mévente.

A partir des années trente, à la suite du drame américain des « raisins de la Colère », prodrome de la grande dépression,  on considéra assez naturellement, que, dans les grand  pays qui pouvaient se le permettre, le progrès social exigeait la mise en place d’amortisseurs institutionnels de ces secousses inhumaines, sous la forme de  soutien des cours, de protections, voire de subventions directes. Mis en pool au sein du  Marché commun  au cours des années soixante, ce système se perfectionna au fil des temps. Le monde agricole comprit que le contrôle des cours impliquait celui des quantités : ce fut le sens des quotas laitiers , puis des jachères. 

Au XXe siècle, tous les pays développés ont protégé leur agriculture : le Japon  beaucoup, les Etats-Unis moins, l’Europe entre les deux. Les accords de Lomé tentèrent timidement de faire profiter certains pays africains d’une protection analogue.

C’est au démantèlement de ces protections que, par idéologie et sous l’impulsion des Etats-Unis (qui n’hésitent pourtant pas à protéger fortement certains secteurs comme le coton) et de quelques autres pays (le groupe de Cairns), s’est attaché le GATT à partir de 1984.  Non seulement la commission européenne fut en la matière son  relais efficace (il est significatif que Pascal Lamy ait pu passer sans transition de la fonction de commissaire au commerce international à celle de directeur général de l’OMC), mais certains Etats comme la France avaient pris les devants avec la réforme de la PAC de 1992, fondée sur l’idée, elle aussi un peu courte, qu’au soutien des prix devait se substituer l’aide directe, pourtant  beaucoup  plus coûteuse pour les finances publiques.   

De ces nouvelles orientations, on  voit aujourd’hui les effets,  notamment dans notre pays  où les charges fixes de l’agriculture (sécurité sociale, impôt foncier, main d’œuvre) sont particulièrement lourdes.  25 suicides à France Télécom mais qui dénombrera ceux, encore plus nombreux,  des éleveurs du Massif central ?

Le consommateur, dit-on, y trouve son compte. Pas toujours.   

Les bons apôtres,   généralement abrités  du  marché  par leur statut ou par des  monopoles de fait,  ont beau jeu de préconiser toujours plus de  progrès de  productivité. Savent-ils que l’agriculture en a fait en soixante ans plus que toute autre branche ?  Ou que dans  des pays supposés compétitifs, comme le Etats-Unis   ou l’Argentine,    l’endettement  du  monde agricole est aussi lourd que chez nous et  sa déréliction aussi grande ?   

Il faut résolument accepter le principe que la spécificité technique des marchés agricoles au sein du marché mondial exige une régulation.  Il ne faut pas hésiter à le dire :   la doctrine du marché intégral,   appliquée au seul secteur qui soit pleinement exposé au vent du large, à la fois en bout de chaîne et non contrôlé par des oligopoles,   a un caractère inhumain. C’est dans les années 1960-1990, au temps de la préférence communautaire, que l’Europe était dans la vérité, aujourd’hui qu’elle est dans l’erreur. 

Roland HUREAUX

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13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 20:27

 

 

J’étais ce matin à la Poste. Tout y était chamboulé : plus de guichet ;  si vous voulez acheter un timbre à 0,56 €, on vous mène à la machine automatique : le  client doit s’adapter.  Le préposé tient une boutique où il  vend des boîtes « Colissimo » à 10,50 €. Pour acheter une boîte simple à 3,5 €, on me dit d’aller à la librairie d’en face. On vend aussi dans cette boutique de beaux   livres de cuisine, des albums photos.

Je cherche un formulaire d’envoi en  recommandé  avec accusé de réception, il n’y en a que sans. Je fais la queue pour en demander, non pas au guichet mais autour d’une sorte de banque où se pressent de manière inorganisée quelques clients ; l’esprit-clientèle se développe à La Poste: avant moi, un vieux monsieur un peu sourd accapare l’employé douze minutes ; je me dis égoïstement que du temps où  un employé grincheux, bien calé derrière  son guichet, expédiait le gens, j’aurais moins attendu. Mais c’est pour rien que j’ai attendu : on me dit que c’est le collègue à l’autre côté du bureau qu’il me faut voir.  Excusez-moi, monsieur, rien ne l’indiquait.

J’ai remarqué aussi que les lettres ne portent plus le cachet de la ville d’origine ; c’est peut-être plus simple pour ceux qui envoient des lettres anonymes !  Et si vous écrivez le 52 au lieu  du 53 de la rue de la République, le service postal de rattrapera jamais votre erreur comme il le faisait autrefois ; votre lettre ne parviendra tout simplement pas à son destinataire. Il arrive aussi qu’elle n’arrive pas non plus si on met l’adresse exacte. En tous  les cas, plus personne à La Poste ne se risque à assurer que dans 90 % des cas, elle sera distribuée  le lendemain. Et, dans certaines villes de province,  pour qu’elle parte le soir même, on pouvait la poster jusqu’à minuit, puis jusqu’à six heures seulement ; maintenant le dernier délai est quatre heures. C’est le progrès, me dit-on. Le client doit s’adapter.

Peut-être tout cela n’est-il qu’une question d’habitude. Je sais en tous cas que depuis que France-Télécom a fait,  il y a plus longtemps,   sa révolution commerciale, je n’ai jamais  retrouvé   les fauteuils moelleux du service public  où l’on attendait tranquillement qu’on vous appelle  pour régler votre  problème de téléphone. Les agences ont l’air de vraies boutiques, où on attend  un peu n’importe comment,  debout, serré, qu’un employé se libère. Quand vous avez mis la main dessus, il cherche certes à régler votre  problème, mais je le soupçonne aussi de vouloir vous   fourguer à tout prix sa camelote : le dernier modèle de téléphone portable, le dernier forfait  etc.  

A propos de France-Télécom, on se souvient qu’autrefois, il y avait le 12 où un fonctionnaire qui « savait ses départements »   répondait vite et bien à vos demandes de renseignement. Depuis quatre ans, le service a été, comme on dit,  « externalisé » ; il faut faire le 118 et quelque chose ; on a l’embarras du choix entre les opérateurs à six chiffres ; si on a le temps, on peut calculer avec sa calculette combien on économisera de centimes en passant par tel numéro plutôt que par tel autre. N’importe comment, on tombe sur une voix qui sonne, elle aussi,   français,  mais qui vous demande si Le Havre s’écrit avec ou sans H. C’était au début. Maintenant on trouve de plus  en plus d’accent  chez les standardistes, comme si on se souciait de moins en moins de sauver les apparences : elles répondent de du Maroc, l’Ile Maurice, peut-être du Vietnam. On se console en se disant que tout cela donne de l’emploi à des filles  très pauvres dans le Tiers monde. Il reste que le chiffre d’affaires de l’ensemble de ces numéros réunis n’atteint pas la moitié du 12. Peut-être veut-on que je me tourne vers Internet. Là aussi le client doit s’adapter…

Pages blanches, parlons-en. Une grande campagne de publicité a été faite il y a deux ans, au moment de l’externalisation, je pense, sur le thème  « Pagesjaunes se modernise ». Catastrophe : avant, la page d’accueil  s’ouvrait directement sur l’annuaire des particuliers ; à partir de ce moment  l’annuaire  est devenu   plus  professionnel : il vous amène directement  sur Pagesjaunes. Et pour retrouver les Pagesblanches, il faut cliquer et  attendre deux  secondes; on dira certes que deux secondes  ne comptent pas, pas plus en tous cas que les centimes que  l’on peut gagner  en fonction de l’opérateur mais, pour les gens pressés que nous sommes devenus, elles sont frustrantes. Si la première requête est  infructueuse, on ne peut pas taper  le nouveau nom directement ; il faut  revenir à la page d’accueil de Pagesblanches : là aussi,  une  seconde d’attente. Il semble que depuis quelque temps certains de ces petits travers aient été corrigés. On n’aurait rien changé  dès le départ  qu’ils n’auraient  pas eu besoin d’être corrigés !  

Tout n’est pas mauvais dans la   concurrence. Il est incontestable que les factures de téléphone sont moins lourdes qu’il y a dix ans. Je doute qu’il en soit de même pour les factures d’électricité. Il est facile de s’installer opérateur de télécommunications, plus difficile de construire un réseau de production et de transport d’électricité. Plus difficile aussi de faire un réseau de distribution de courrier généraliste ouvert à tous et couvrant tout le territoire

Avec ou sans changement de statut, La Poste peut  laisser dégrader son service autant qu’elle veut, je n’irai pas m’adresser à son concurrent sur le trottoir d’en face.  C’est dire que cette démarche commerciale, soi-disant concurrentielle, au moins  autant qu’elle s’adresse au grand public,  est pure singerie, une prétendue adaptation à une concurrence qui ne verra jamais le jour  - sauf paraît-il dans les zones frontalières où la poste allemande ou neerladaise venait il n’y a pas si longtemps chercher le courrier en France, l’affranchissait moins cher et le remettait à la poste française pour qu’elle le distribue...

Il fut un temps où le progrès voulait dire  l’application de techniques modernes qui rendaient chaque année les services publics – et même privés -  plus fiables , plus rapides , plus confortables : après la diligence, la machine à vapeur, puis le train  électrique et maintenant le TGV ( au moins sur les lignes principales, pour les autres il vaut mieux ne pas en parler) Le client devait certes s’adapter, mais  il y trouvait son avantage. Aujourd’hui, on nous dit que l’évolution à laquelle  il faut s’accoutumer pour être moderne, c’est un service postal plus lent, moins fiable, un service de renseignements téléphoniques moins sûr, des banques de données internet plus lentes etc. Mais on prétend que dans, cet univers impitoyable et concurrentiel où nous sommes entrés désormais, le progrès c’est ça ;  le client doit  s’adapter. Comme dans le « 1984 » d’Orwell, le progrès, c’est le recul ! Les sciences et les techniques auraient-elles régressé ? Non. Qui peut comprendre ?

Fini  le temps des PTT, voici la postmodernité.

 

 

Roland HUREAUX

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13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 18:33

 

 

Il ne faut pas remettre en cause la  bonification des retraites des mères de famille   

 

Une fois de plus, la majoration de retraites des mères de famille (sous forme de bonification dans le calcul de la durée de cotisation) est dans le collimateur des pouvoirs publics. Il y a longtemps que les caisses de retraite, à court d’imagination dès lors qu’on leur demande de faire des économies, ont repéré le maillon faible d’un dispositif rigide.

Est-il nécessaire de rappeler ce qu’aurait  d’absurde une telle mesure sur le plan démographique ?

Hélas oui,  car  l’analphabétisme en la matière atteint  chez nous des sommets. Discussion récente d’un  contribuable avec son  agent des impôts, lequel  tenait une famille nombreuse pour un signe extérieur de richesse, un luxe que personne n’était après tout, disait-il, obligé de s ’offrir :  le dit contribuable rétorquant que cela représentait aussi des sacrifices dont d’autres profiteraient  grâce aux  cotisations versées par ces enfants devenus adultes : « Je ne vois pas le rapport ! » lui fut-il rétorqué sèchement.

Heureusement la majorité de nos compatriotes comprend  que de la fécondité d’aujourd’hui dépend la forme de la pyramide des âges de demain et donc l’équilibre futur des régimes de retraite.

Dès lors qu’il s’agit de retraites par répartition,  où les sommes versées par les cotisants sont immédiatement  utilisées pour  régler les pensions (comme c’est le cas presque partout en Europe), le système de retraites obligatoires constitue, dans une société libérale, un îlot  de communisme appliqué à l’entretien des personnes âgées.  La solidarité qu’elle instaure n’est pas tant celle des jeunes et des anciens, déjà  assurée par l’obligation alimentaire légale (article 205 du code civil), mais celle des anciens qui ont des enfants pour les soutenir et de ceux qui n’en ont pas. Le vrai libéralisme consisterait, non point à traiter tous les retraités à égalité quelle que soit leur situation de famille, mais au contraire à ce que les cotisations des enfants profitent directement à leurs parents : on comprend qu’alors beaucoup d’anciens n’ayant pas eu d’enfants ou ayant des enfants sans emploi seraient réduits à la mendicité.

Dans notre société où la recherche du profit et le chacun pour soi  sont devenues la règle, où la  gratuité n’est guère à l’honneur, l’activité des parents élevant des enfants nombreux qui contribueront plus tard à l’entretien, non point seulement de leurs propres parents comme le voudrait la loi de la nature,  mais  à celui d’autres n’ayant pas pu ou voulu avoir une descendance, constitue  un des rares transferts massifs sans contrepartie (1).  Inégalité  aggravée pour les parents : d’abord par  le   morcellement  des héritages, ensuite en raison des  avantages conférés à l’épargne. Ce dernier point mérite une explication : les enquêtes ont montré combien une famille trop nombreuse obère la capacité d’épargne et donc prive les intéressés des avantages attribués à ceux qui auront pu au contraire épargner (assurance-vie, Préfon-retraite etc.) Mais l’inégalité se trouve encore aggravée,   pour les seules    mères de famille cette fois, du fait qu’elles auront dû généralement interrompre leur vie professionnelle ou vu leur avancement ralenti. pour s’occuper d’enfants qui, demain, paieront les retraites…des autres ! En résumé : plus une famille rend service au système de retraite, plus faibles seront ses droits à pension.  

C’est dire que les bonifications attribuées aux mères de famille  ne sont  qu’une faible compensation d’un préjudice massif  -  sans même évoquer le cas des mères au foyer généralement  réduites au minimum vieillesse.

L’idée absurde de supprimer cette bonification est pourtant dans l’air depuis longtemps. Un  groupe de travail de l’ENA l’avait proposé  il y a une vingtaine d’années,   les élèves s’étant crus malins de reprendre une idée qui circulait déjà dans l’univers étroit des caisses de retraite. Le jury, présidé par le regretté  Gérard Calot,  les nota très mal : ils doivent encore se demander pourquoi !

Tel un vieux serpent de mer, elle ressurgit aujourd’hui.   

Il faut dire qu’elle s’est trouvée entre temps compliquée par les arrêts du Conseil d’Etat (juillet 2002) , puis de la Cour de cassation (19 février 2009), eux-mêmes  inspirés par une fâcheuse décision de la  Cour  européenne des droits de l’homme, étendant  la majoration aux pères, au nom  de l’égalité des sexes. Appliquée aussi aux  hommes,   la bonification coûterait désormais 7,6 milliards d’euros aux caisses.

Ainsi, au nom d’une conception abstraite de l’égalité des sexes, leur inégalité réelle pourrait se trouver aggravée.  Conception abstraite parce que déjà les femmes, qui pourtant vivent plus longtemps,  ne perçoivent en moyenne  que 62 % des retraites des hommes.  Conception abstraite parce que, même si l’on admet  que les hommes devraient contribuer autant que les femmes à l’éducation des enfants, la réalité est qu’ils ne le font pas : dans 90 % des cas, les juges accordent le droit de garde à la mère. Toutes les études le montrent : la femme en tant que femme ne subit pratiquement plus de discriminations dans le travail ; mais si elle se risque à avoir des enfants, c’est alors qu’elle subit un  préjudice.    La bonification d’ancienneté des mères de famille ne faisait ainsi que redresser (très partiellement) une situation déjà lourdement discriminante. Abolir ou simplement réduire cette bonification serait non seulement  absurde sur le plan démographique,  mais  aussi  profondément injuste.

 

                                                                                                                               Roland HUREAUX

 

 

1. Cf. Droit Social n° 7/8, juillet/août 2009, page 846, une remarquable étude qui  démontre, chiffres à l’appui, l’ampleur de ce transfert.   

 

 

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13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 18:31

 

Au moment où est rapatrié le corps d’un nouveau soldat français mort en Afghanistan, on ne sait de quoi il faut s’étonner le plus : de  la passivité de l’opinion publique ou du  silence de la classe politique sur cette guerre. Un silence qui contraste avec les critiques de plus en plus vives qu’elle  suscite  au Royaume-Uni et en Allemagne.

Et pourtant, s’il y a un pays  qui devrait être critique sur cet engagement, c’est bien la France. La France marquée par sa double et tragique expérience de l’Indochine et de l’Algérie, la France dont la figure emblématique du dernier siècle, Charles de  Gaulle fonda  l’essentiel de son action politique sur le pari  que les solidarités nationales l’emportaient toujours en dernière instance. Un pari qu’il n’a jamais perdu : l’occupant allemand a été vaincu, les peuples colonisés se sont émancipés, l’Amérique a perdu au Vietnam,  « la Russie a bu  le communisme comme le buvard boit  l’encre ».

Or, comme si ces expériences n’avaient jamais  eu lieu , comme si de Gaulle n’avait jamais existé, une presse de plus en plus paresseuse évoque la nécessité de protéger les populations d’Afghanistan des talibans, dont au fond elle ne voudrait pas,  l’espoir de  consolider le régime du président Karzaï ,  le  juste combat des  soldats de l’OTAN  pour la civilisation contre la barbarie etc. Ne se croirait-on pas revenu au  conformisme du milieu des années cinquante sur le  problème algérien : nos soldats se battant pour protéger les   indigènes des « fellaghas », appelés aussi  terroristes, l’action  psychologique auprès des   populations etc. N’avons-nous pas entendu   que l’état-major américain avait voulu  s’informer des méthodes françaises de « pacification » utilisées à cette époque ?

Tout cela, comme s’il y avait lieu de douter un instant des sentiments de cette population quand elle voit d’un côté des maquisards issus de ses rangs, de son sang, de l’autre des étrangers dont elle ignore la langue et exècre les mœurs, venus de pays lointains avec  un état d’esprit complètement différent,  des moyens techniques démesurés et sans  doute la délicatesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. Comme si on pouvait espérer la moindre sympathie de villageois qui ont appris qu’à quelque distance de chez eux,   l’aviation américaine avait  fait des centaines de morts en bombardant par erreur une noce, comme si le problème du président Karzaï se réduisait à sa corruption. Corrompu, certes, il l’est ;  mais quel gouvernement ne l’est pas sous ces  latitudes ?  La question n’est pas là ;  elle est la  profonde illégitimité d’un régime venu « dans les fourgons de l’étranger » comme la monarchie restaurée de 1815, un vice irrémédiable pour une population  montagnarde, où le sentiment national  - ou tribal qu’importe - est à vif.

Moins encore qu’en Algérie  où   une communauté d’un million de Français devait être  défendue, au Vietnam, où les Américains avaient l’alibi d’endiguer le  communisme, cette guerre n’a la moindre légitimité, une fois acquis que les grandes opérations terroristes ne se sont jamais préparées là et que savoir si les femmes d’Afghanistan porteront ou non la burkha ne nous regarde pas – nous qui ne sommes même pas capable de décider si elle sera autorisée  ou non   sur notre sol ! 

Parmi  les conditions de la guerre juste énumérées par  saint Thomas d’Aquin, outre celles qui sont bien connues – légitime défense, épuisement des autres moyens de  régler le conflit,  proportionnalité des moyens aux fins, etc. il en est  une moins connue : avoir des chances raisonnables de l’emporter.

En l’espèce, ces chances se réduisent à près de zéro. Ce n’est pas quelque tiers-mondiste attardé ou un vieux  gaulliste du canal historique, c’est le premier ministre du Canada, Stephen Harper, faucon repenti,  qui avoue publiquement  son scepticisme sur les chances de jamais gagner cette guerre.

Le premier ministre du Canada, pas de la France. Combien faudra t-il encore rapatrier de cercueils pour que notre opinion se réveille de sa léthargie et que  notre classe politique ose dire  l’absurdité d’un   engagement militaire français dans les lointaines montagnes de l’Hindou Koush ?  

 

Roland HUREAUX

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13 août 2009 4 13 /08 /août /2009 18:28

 

PETITE EXPLICATION D’UNE GRANDE CRISE 

 

Depuis longtemps, dans les pays avancés, les hommes ne consomment plus, pour la plupart, ce qu’ils produisent : ils échangent leurs productions.

Pour échanger, il leur faut un étalon commun : la monnaie. Autrefois cette monnaie était faite de métal (or, argent, cuivre) extrait des mines et fondu à grand peine. Aujourd’hui, elle consiste principalement en lignes de crédit inscrites dans les ordinateurs des banques (et d’encore un peu de billets imprimés et de pièces sans valeur intrinsèque). 

Cette monnaie circule plus ou moins vite mais, pour une vitesse de circulation moyenne,  le principe est le même : ou il n’y a pas assez de monnaie et les échanges (et donc la production) se ralentissent, ou il y en a trop et les prix montent. Dans ce dernier cas,  pour un  bien donné,  les acheteurs  sont nombreux ;  selon la loi de l’offre et de la demande, les enchères montent : c’est l’inflation. .

Il faut  donc  qu’il y ait assez de monnaie,  mais pas trop,  pour assurer des échanges réguliers à des prix stables.

 

Comment se fabrique la monnaie ?

 

Qui produit la monnaie ? Principalement les banques (y compris les banques centrales), chaque fois qu’elles ouvrent une ligne de crédit à quelqu’un, consommateur, investisseur, autre banque ou Etat (lequel, éventuellement, a déjà fait crédit à un autre agent et demande alors à la banque de le « refinancer »). Comme il n’y a,  au départ du mécanisme, pas de monnaie préexistante, la loi fondamentale est que la masse de monnaie en circulation est égale à la somme des crédits que les « agents économiques »  (producteurs et consommateurs, collectivités publiques)  se font entre eux.

Jusqu’où va ce mécanisme ? Il pourrait en théorie ne jamais s’arrêter car chaque fois qu’un crédit est fait à un agent économique  et qu’il ne l’utilise pas dans l’instant, la somme reste à la banque, qui peut la reprêter immédiatement à quelqu’un d’autre etc. Pour éviter que le mécanisme ne s’emballe, les Etats se sont toujours efforcés de  contrôler le montant total du crédit et donc la masse monétaire. Ils le font  avec des moyens variables, de manière plus ou moins stricte.

Mais combien de monnaie faut-il à une économie ?

Si la population augmente, si l’économie connaît des innovations importantes, éventuellement  si les exportations  se développent, l’économie est en croissance et exige un peu plus de monnaie chaque année mais pas trop. 

Entre les agents économiques (comme entre les Etats), l’échange est généralement inégal. Cette monnaie, cet « argent », certains en gagnent (ou perçoivent) trop  pour leurs besoins : ils épargnent. D’autres n’en gagnent  pas assez : ils consomment (ou investissent)  plus  qu’ils ne produisent (ou perçoivent) : ils  doivent emprunter.  Les banques mettent les épargnants, devenus prêteurs,  et les emprunteurs en relation, sous différentes formes, à court terme ou à long terme, sous la forme de prêts au jour le jour ou de placements  rapidement disponibles ( livrets de caisse d’épargne par exemple),  d’achat d’obligations,  d’actions, etc. La rémunération moyenne des épargnants  varie  en fonction de l’offre et de la  demande de crédit : plutôt vers le haut si l’épargne est rare, plutôt vers le bas si l’épargne est abondante. Mais  quand il n’y a pas d’inflation,  la rémunération moyenne des épargnants varie en définitive en  fonction de  la croissance. Disons 5 %  par an pour une économie développée en régime de croisière. 

 

Pour satisfaire les clients

 

Si l’épargne est abondante et les taux d’intérêt jugés trop faibles par ceux qui ont de l’argent à placer,  les banques, qui cherchent à satisfaire leurs clients,  vont essayer de trouver des placements plus rémunérateurs que ceux que permettrait en théorie l’état de l’économie. .

Certains biens qui ne sont pas de consommation courante peuvent alors prendre de la valeur parce que  beaucoup de gens ayant de l’argent  s’y intéressent en même temps : des œuvres d’art, des biens immobiliers,  voire  les actions de certaines sociétés  qui semblent plus rémunératrices que d’autres ou dont on a entendu dire qu’elles pourraient le devenir.  

Il faut, dans ce cas,  plus d’argent en circulation puisque que la valeur de ces biens augmentant, la société semble s’enrichir – même si la production proprement dite n’augmente pas. Mais un jour,  la valeur de l’immobilier, celle des actions et des entreprises se heurte à une épreuve de vérité : l’évolution de  leur  rendement  ne suit pas forcément la hausse des cours,  parce que la croissance globale ou les revenus des locataires ne suivent pas. Alors une correction s’effectue : baisse de la bourse, de l’immobilier  pour repartir sur des bases plus réalistes. Cette baise a des limites car les biens en cause conservent, quoi qu’il arrive, une valeur intrinsèque.

Mais les choses peuvent aller plus loin : les banques peuvent offrir des placements beaucoup plus rémunérateurs que la moyenne sur des bases diverses : des intérêts plus élevés exigés d’emprunteurs peu solvables (autrefois,  on appelait cela l’usure), des fonds  où les nouveaux placements servent à  rémunérer les anciens (« pyramide de Ponzi »).  Si ces mécanismes vicieux ne sont pas trop visibles, certains épargnants peuvent obtenir pendant un certain temps  des rendements plus élevés que la croissance de l’économie réelle ne le justifierait.

Tous ces biens artificiels prenant de la valeur, la richesse globale semble augmenter  et il faut donc  plus de monnaie  en circulation. Mais comme  le crédit, on l’a dit, génère le crédit, le mouvement, pour peu que les autorités monétaires laissent faire, s’entretient de lui-même. Se forme alors ce qu’on appelle une « bulle ».

 

Les effets des bulles

 

Sur l’  économie réelle, se greffe ainsi une économie artificielle, principalement centrée sur les banques,  qui  attire l’argent, rapporte beaucoup (tant que son caractère artificiel n’est pas apparu au grand jour),  permet  de verser des rémunérations plus élevées, tant aux  clients qu’aux actionnaires et aux dirigeants,   que dans l’économie réelle. Que la bulle attire un surplus d’argent  n’est pas au départ trop grave puisque il s’agit   d’un argent  autogénéré qui en laisse assez à l’économie réelle pour fonctionner (encore que dans un pays comme la France, cette spéculation se soit faite  aux dépens de crédit aux entreprises). Plus grave est que la bulle   attire aussi  des ressources rares comme  la matière grise. Les  intermédiaires se multiplient, des emplois « artificiels » se créent,  les talents  délaissent l’économie réelle  pour s’investir dans  l’ « ingénierie financière » : si les trois quarts d’une  promotion   de jeunes ingénieurs se détournent de la technique pour entrer dans la banque et la finance, l’innovation  en pâtit, la croissance de l’économie réelle se ralentit etc. Si de nombreux hauts fonctionnaires ou talents politiques sont attirés dans le système, la gestion des affaires publiques se dégrade.

Comment cela se termine-t-il ? Le jour où la bulle éclate  (notamment  quand les  défaillances des emprunteurs  initiaux se multiplient), ceux qui se sont beaucoup enrichis dans l’économie artificielle et qui ont su revenir à temps dans l’économie réelle s’y retrouvent. Ceux qui ont fait l’inverse laissent des plumes.

Il est difficile de savoir qui se trouve dans la première catégorie et dans la seconde : on soupçonne qu’il y a davantage d’Américains dans la première, d’étrangers (y compris, des Etats ou des banques) plaçant leurs avoirs aux Etats-Unis dans la seconde,  davantage de grandes fortunes dans la première, de petits épargnants dans la seconde, des « in » d’un côté, des « out » dans l’autre, mais nous manquons d’éléments pour l’établir. De grands investisseurs ont aussi beaucoup perdu dans la présente crise.   

Et le petit peuple dans tout cela ?  Celui qui vit de ses salaires ou de ses retraites, sans avoir les moyens de  faire des placements mirifiques ?

Il ne profite que peu des périodes d’euphorie,  car les salaires ne grimpent pas autant que la valeur des placements.

Au premier abord, il souffre moins des  krachs. Mais  il en souffre indirectement parce que ces krachs, limités au départ à la sphère financière,  affectent très vite l’économie réelle : les épargnants  appauvris achètent moins, un climat de méfiance s’instaure, le crédit « utile » se contracte, les échanges aussi et par conséquent la production. Le taux de chômage s’élève et les salaires sont tirés vers le bas.

Tant que les crises ne touchent que l’économie réelle (effet de « surchauffe » qui exige un réajustement), elles ont un impact limité : les unités de production les plus vulnérables ferment ;  elles sont vite remplacées,  l’innovation aidant, par de nouvelles.

Quand les crises partent de  l’économie « artificielle », la récession est sans commune mesure, car  toute la mécanique de production  et d’échange  se trouve contaminée par les retombées de l’explosion de la bulle.

 

Que faire ?

 

Que faire pour sortir de ces  crises ? Si quelqu’un le savait, nous serions déjà sortis de la crise actuelle.

Que faire pour ne pas y rentrer ? Eviter ou contrôler les bulles, ce qui veut dire mieux contrôler les banques  la fois pour éviter une trop importante création de monnaie  et pour faire la police des innovations financières douteuses

La première grande crise a eu lieu en 1929, la seconde en 2008. Entre temps, il n’y a eu (hors guerre) que des crises limitées car les banques ont été un peu partout,  entre 1932 et 1945,  mises sous le contrôle étroit des Etats et des banques centrales, y compris, dans certains pays, par le biais d’une  nationalisation partielle. Ces contrôles ont été en partie levés à partir de 1985 sous l’inspiration des idées libérales. On en voit aujourd’hui les effets.

Une seconde raison de l’émergence des bulles est la libéralisation du commerce international qui tire vers le bas les prix et les salaires ; l’excès de monnaie ne se traduit plus comme dans l’après-guerre par la spirale inflationniste prix-salaires, mais se concentre dans les biens artificiels, dits « spéculatifs ».

Les banques renâclent à être replacées sous contrôle  car les bulles permettent de verser des dividendes  et des bonus importants aux  actionnaires et aux dirigeants .A tel point que malgré beaucoup de rodomontades des deux côtés de l’Atlantique, aucun Etat n’a véritablement remis les banques sous contrôle. Les Etats leur ont au contraire, pour éviter que tout le système ne s’effondre, avancé beaucoup d’argent sans véritable contrepartie.

Les banquiers et ceux qui les défendent  allèguent les principes du libéralisme mais  les explications données ci-dessus   montrent que les lois ordinaires du  marché ne s’appliquent pas au monde de la finance. Un puits de pétrole, un stock d’automobiles s’épuisent au fur et à mesure qu’on les écoule. Le crédit, lui, est un puits sans fond qui s’autoalimente au fur et à mesure qu’on le distribue, alimentant ainsi les « bulles ».

Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il faut s’attendre, faute que ce contrôle  soit établi, à de nouvelles bulles et de nouvelles crises, voire à une persistance, faute de retour à la confiance, de la crise de l’économie réelle.

 

Roland HUREAUX

 

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7 août 2009 5 07 /08 /août /2009 11:50

Comme ces revenants familiers d’un vieux château, le spectre du déficit de la Sécurité sociale, qui atteint aujourd’hui les 18 millions d’euros, revient au premier plan de l’actualité française avec son cortège de lamentations.  

Pour en cerner les causes, il suffirait sans doute de pointer des évolutions lourdes et inévitables, mais relativement récentes, comme celle de la pyramide des âges, ou des facteurs  plus conjoncturels comme la baisse des cotisations dues à  la crise. On pourrait même  mettre en en cause les nouveaux avantages accordés  par le gouvernement Jospin ou la timidité de la  loi  Fillon de réforme des retraites  du 21 août 2003   et surtout celle de la loi Douste-Blazy du 13 août 2004  de réforme de l’assurance maladie. Mais la propension bien française à l’emphase  fait remonter au déluge : il faut à tout prix que sur ce sujet soit une  nouvelle fois mis au pilori le prétendu « modèle social français »,  issu de ce qui serait le grand boulet de la France : le programme du Conseil national de la résistance, enfant monstrueux de  l’alliance contre-nature du gaullisme et du marxisme, également exécrés ; Denis Kessler,  maître à penser de cette école,  assignait à    Nicolas Sarkozy la tâche de mettre enfin  à bas ce monstre. A contrario une certaine gauche pousse des cris d’orfraie dès qu’il est question de réformer les régimes sociaux. 

Est-il nécessaire de dire à quel point nous sommes là en pleine mythologie ?

Evacuons  d’emblée la question politique : le  supposé  pacte entre  de Gaulle et les communistes, si pacte il y eut, ne fut pas plus contre-nature que celui de Roosevelt et Staline ! Dans une guerre totale, on choisit ses ennemis (certains préférèrent que ce fut l’Union soviétique plutôt que l’Allemagne nazie, on sait où cela les mena), on ne choisit pas ses alliés. De toutes les façons, il n’y avait pas que De Gaulle et les communistes dans la résistance : les démocrates-chrétiens, les socialistes, des  libéraux furent partie prenante au même pacte. En 1947, le RPF fut la bête noire du parti communiste. Mais il faut rappeler surtout que  la plupart des mesures sociales ou la  politique économique des gouvernements de la Libération, à commencer par l’instauration de la Sécurité sociale reçurent l’appui unanime de tout l’arc politique : MRP, radicaux, SFIO , PC.  Cette politique ne faisait d’ailleurs que poursuivre et amplifier ce qui avant été commencé avant la guerre et poursuivi, quoique avec des moyens limités, par le gouvernement de Vichy.  Et si l’on jette un regard hors de l’hexagone,    on voit  que tous les gouvernements occidentaux, à l’exception des Etats-Unis, se dotèrent au milieu du XXe siècle de régimes de protection sociale étendus. Welfare State n’est tout de même pas une expression  française ! Soziale Marktwirtschaft (économie sociale de marché)  non plus. Ce n’est d’ailleurs pas la France qui alla alors le plus loin en la matière : la Suède, le Royaume-Uni furent plus radicaux. Aujourd’hui l’assurance maladie obligatoire existe dans tout l’Occident et là où elle n’existe pas encore, aux Etats-Unis, il est question de l’y instaurer. Les régimes de retraite par répartition sont présents sur tout le continent européen;  la capitalisation ne joue qu’un rôle d’appoint.

Cette  Sécurité sociale de la Libération  ne pesait qu’environ 8 % du PIB, pour 24 % aujourd’hui. Elle n’accablait pas encore l’économie. Les retraites étaient, qui s’en souvent ? dramatiquement  faibles jusqu’aux années soixante-dix. ;    si l’assurance maladie  coûte particulièrement cher en  France, c’est que notre pays n’a pas fait en 1945 le choix radical du Royaume-Uni au temps de Beveridge d’une nationalisation intégrale du système de santé. La France laissa subsister une médecine et une pharmacie libérales qui rendent difficile le contrôle de l’offre ; le choix de la mixité public-privé, bien que coûteux,  nous garantit un des  meilleurs systèmes de santé. Seule vraie singularité française : les prestations familiales, non point dans leur principe car la plupart des pays s’en dotèrent  au même moment, mais parce qu’elles furent particulièrement généreuses chez nous. Erodé de tous côtés, la politique familiale à la française nous permet cependant d’être en tête en Europe quant au taux de natalité ; depuis 2000, pour la première fois depuis 1870, il y a plus de naissances en France qu’en Allemagne (enfants d’immigrés compris mais ils ne sont pas moins nombreux de l’autre côté du Rhin), ce qui devrait avoir pour effet d’amortir à terme, plus chez nous qu’ailleurs, le poids des retraites.

Est-ce à dire que le système social  français ne recèle pas des abus ? Certes oui.  Il est hors de question d’y   défendre tout bec et ongles comme certains tendent à le faire.  Mais les mesure les plus dépensières (pas seulement  pour la sécurité sociale mais aussi pour l’Etat et les collectivités locales), celles qui donnent  lieu aux abus les plus criants ne doivent rien à la mythique collusion gaullo-communiste de la Libération : elles datent presque toute  des années récentes.

C’est Valéry Giscard d’Estaing, qui en sus d’une revalorisation massive des retraites,  créa  l’allocation adulte handicapé (1975) et un régime particulièrement généreux d’indemnisation du chômage , c’est la gauche qui instaura en 1982 la retraite à 60 ans, en 1989 le RMI , en  2000  la couverture maladie universelle  et l’aide médicale de l’Etat réservée aux sans papiers,  en 2001 l’allocation dépendance,  et c’est à nouveau la droite qui en a  rajouté une couche en adjoignant  le RSA ( revenu social d’activité) au   RMI  ,  alors même que des hommes de gauche comme Michel Godet avaient  prévenu que ça ne servirait à rien. Nicolas Sarkozy a  renoncé, pour de simples motifs de communication politique, à  la TVA sociale, seul moyen de sortir les régimes sociaux du mode d’un mode de financement  pervers  et  se propose même d’instaurer bientôt  un  quatrième régime de Sécurité sociale, le régime dépendance ! Giscard, Mitterrand, Sarkozy : pas particulièrement des gaullistes !

Cessons de fantasmer : le pseudo modèle français n’existe pas et n’a jamais existé; il y a à la rigueur un modèle européen de protection sociale dont les fondements furent  posés au milieu du XXe siècle avec le soutien de toutes  les forces politiques, des fascistes (en France,  des vichystes)  aux communistes en passant par la démocratie chrétienne et la social-démocratie. S’il y a eu aggravation de son poids financier chez nous, il  date des trente dernières années.  La première chose que l’on doit attendre d’un gouvernement   libéral est, non pas qu’il démantèle cet utile amortisseur de la crise mais qu’il n’aggrave pas encore son coût par de nouvelles initiatives démagogiques. S’il le réforme intelligemment, c’est encore mieux.  Mais rien de tout cela n’est assuré.    

 

Roland HUREAUX

 

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 22:24

 

Les déboires judiciaires de Serge  Dassault à Corbeil  offrent une cible facile à la bien-pensance de gauche,  et même  de droite.  D’autant que,  loin  de prendre le chemin de la retraite,  l’ancien maire, né en 1925,  toujours sénateur de l’Essonne,  espère   retrouver son siège  en 2010, une fois redevenu éligible.

Les relations des maires avec leur ville  sont souvent comparées à une histoire d’amour.

Celle-là est singulière à plus d’un titre.

Quelles que soient les raisons qui ont conduit le Conseil d’Etat à invalider son élection, ou même la manière assez acrobatique  dont il gérait, paraît-il,  sa ville, l’histoire de Serge Dassault à Corbeil est, il faut bien le dire, parfaitement atypique dans  l’histoire politique française.

D’abord parce que, si passion il y a,  il s’agit d’une passion tardive : c’est à  70 ans qu’il fut élu maire pour la première fois, après plusieurs tentatives infructueuses. Amour d’automne en quelque sorte. Serge Dassault avait aussi essuyé à Corbeil plusieurs échecs aux législatives et n’était entré que de justesse au conseil général en 1988. Tout cela après une carrière industrielle déjà fort bien remplie.

Mais le véritable mérite de Serge Dassault n’est pas dans le caractère tardif de cette passion. La vérité est que, compte tenu de ce qu’il était, de son nom, de sa fortune,  il n’avait, s’il voulait entrer en politique, qu’à bouger le petit doigt pour obtenir une investiture confortable dans  le 7e  ou le 8e arrondissement, à la rigueur dans une jolie ville bien ancrée à droite de l’Ouest parisien.

Pourquoi a-t-il tenté de s’implanter à Corbeil-Essonne, une ville mal commode d’accès  quand on vient de Paris, ville ouvrière longtemps tenue par le parti communiste,  banlieue difficile dont l’immense cité des Tarterets défraye régulièrement la chronique et où par conséquent il n’était   sûr ni  d’être élu, ni de le rester facilement ?

Attitude d’autant plus déconcertante  qu’elle n’a guère de parallèle en France. Le grand-père Marcel lui-même , n’avait pas pris tant de risques, en s’implantant dans une Oise rurale et conservatrice.

On peut  voir là le goût du défi. C’est déjà bien.

On peut  y voir plus : au. moment où tout le monde se croit obligé de jeter la pierre à  l’élu invalidé , peut-être faut-il mettre à son crédit  d’avoir fait ce que personne ne se soucie plus guère de faire dans nos élites : jeter un pont entre les deux France : celle qui dirige, laquelle  de moins en moins , quitte le pourtour   du bois du Boulogne et celle qui se trouve marginalisée dans les banlieues appelées autrefois ouvrières, dites aujourd’hui par une litote pudique   « difficiles ».

Il fut un temps où la classe politique servait de lien entre une France populaire encore rurale et les centres de décision parisiens. Même si  ce lien prenait souvent la forme du patronage ou du clientélisme, il valait  après tout mieux que le délaissement qui prévaut de nos jours.

Aujourd’hui les jeunes gens qui veulent arriver vite en politique choisissent le plus souvent la région parisienne et, du côté de la droite, les beaux quartiers : le moins loin possible du 7e arrondissement et l’électorat le plus facile à fidéliser.  Les socialistes eux-mêmes, préfèrent de plus en plus les quartiers « bobos ». Les carrières en province elles-mêmes se dévalorisent. On a pu voir, chose autrefois tenue pour impossible,  un jeune homme ambitieux  faire une très belle carrière en partant de  Neuilly ! Il n’est plus nécessaire de connaître le peuple de France pour devenir président de la République.

Au moment où disparaissent de nos banlieues les cadres  religieux ou syndicaux, où s’affaiblissent l’Eglise catholique et le parti communiste, rien ne vient relayer cet encadrement traditionnel sinon, pour les adeptes de l’islam, le réseau des imams,  et pour les autres,  les commissariats de police, expression minimale de l’Etat et de la société quand toutes les autres ont disparu. Faute de médiateurs sociaux naturels, on  en recrute et  on  les paye. Lors d’un colloque sur l’Etat comme il s’en tient  tant à Paris, un intervenant dit récemment que les élites politico-administratives savaient de moins en moins ce qui se passait dans les banlieues et même dans le monde rural, que, pour dire les choses brutalement, les riches connaissaient de moins en moins les pauvres.

« Le bon pasteur connaît ses brebis ». Ce devoir des plus riches, des plus instruits, des plus influents, de garder un contact avec le peuple, non seulement celui des campagnes mais aussi celui des banlieues, d’y exercer une sorte de leadership de proximité, fut-il intermittent, le général de Gaulle en était plus que quiconque conscient : quand  Gaston Palewski dut  présenter aux élections, il le  parachuta à Saint-Denis – où  il gagna ! Là où  les esprits superficiels ne virent que le goût du paradoxe, s’exprimait en fait toute une éthique. Inutile de dire qu’aujourd’hui nos élites mondialisées,  pour qui Neuilly est  plus près de New York que de Clichy, se moquent  comme d’une guigne de cette responsabilité. Voilà au moins un reproche qu’on ne saurait faire à Serge Dassault.

                                                       Roland HUREAUX

 

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 21:27

Les déboires judiciaires de Serge  Dassault à Corbeil  offrent une cible facile à la bien-pensance de gauche,  et même  de droite.  D’autant que,  loin  de prendre le chemin de la retraite,  l’ancien maire, né en 1925,  toujours sénateur de l’Essonne,  espère   retrouver son siège  en 2010, une fois redevenu éligible.

Les relations des maires avec leur ville  sont souvent comparées à une histoire d’amour.

Celle-là est singulière à plus d’un titre.

Quelles que soient les raisons qui ont conduit le Conseil d’Etat à invalider son élection, ou même la manière assez acrobatique  dont il gérait, paraît-il,  sa ville, l’histoire de Serge Dassault à Corbeil est, il faut bien le dire, parfaitement atypique dans  l’histoire politique française.

D’abord parce que, si passion il y a,  il s’agit d’une passion tardive : c’est à  70 ans qu’il fut élu maire pour la première fois, après plusieurs tentatives infructueuses. Amour d’automne en quelque sorte. Serge Dassault avait aussi essuyé à Corbeil plusieurs échecs aux législatives et n’était entré que de justesse au conseil général en 1988. Tout cela après une carrière industrielle déjà fort bien remplie.

Mais le véritable mérite de Serge Dassault n’est pas dans le caractère tardif de cette passion. La vérité est que, compte tenu de ce qu’il était, de son nom, de sa fortune,  il n’avait, s’il voulait entrer en politique, qu’à bouger le petit doigt pour obtenir une investiture confortable dans  le 7e  ou le 8e arrondissement, à la rigueur dans une jolie ville bien ancrée à droite de l’Ouest parisien.

Pourquoi a-t-il tenté de s’implanter à Corbeil-Essonne, une ville mal commode d’accès  quand on vient de Paris, ville ouvrière longtemps tenue par le parti communiste,  banlieue difficile dont l’immense cité des Tarterets défraye régulièrement la chronique et où par conséquent il n’était   sûr ni  d’être élu, ni de le rester facilement ?

Attitude d’autant plus déconcertante  qu’elle n’a guère de parallèle en France. Le grand-père Marcel lui-même , n’avait pas pris tant de risques, en s’implantant dans une Oise rurale et conservatrice.

On peut  voir là le goût du défi. C’est déjà bien.

On peut  y voir plus : au. moment où tout le monde se croit obligé de jeter la pierre à  l’élu invalidé , peut-être faut-il mettre à son crédit  d’avoir fait ce que personne ne se soucie plus guère de faire dans nos élites : jeter un pont entre les deux France : celle qui dirige, laquelle  de moins en moins , quitte le pourtour   du bois du Boulogne et celle qui se trouve marginalisée dans les banlieues appelées autrefois ouvrières, dites aujourd’hui par une litote pudique   « difficiles ».

Il fut un temps où la classe politique servait de lien entre une France populaire encore rurale et les centres de décision parisiens. Même si  ce lien prenait souvent la forme du patronage ou du clientélisme, il valait  après tout mieux que le délaissement qui prévaut de nos jours.

Aujourd’hui les jeunes gens qui veulent arriver vite en politique choisissent le plus souvent la région parisienne et, du côté de la droite, les beaux quartiers : le moins loin possible du 7e arrondissement et l’électorat le plus facile à fidéliser.  Les socialistes eux-mêmes, préfèrent de plus en plus les quartiers « bobos ». Les carrières en province elles-mêmes se dévalorisent. On a pu voir, chose autrefois tenue pour impossible,  un jeune homme ambitieux  faire une très belle carrière en partant de  Neuilly ! Il n’est plus nécessaire de connaître le peuple de France pour devenir président de la République.

Au moment où disparaissent de nos banlieues les cadres  religieux ou syndicaux, où s’affaiblissent l’Eglise catholique et le parti communiste, rien ne vient relayer cet encadrement traditionnel sinon, pour les adeptes de l’islam, le réseau des imams,  et pour les autres,  les commissariats de police, expression minimale de l’Etat et de la société quand toutes les autres ont disparu. Faute de médiateurs sociaux naturels, on  en recrute et  on  les paye. Lors d’un colloque sur l’Etat comme il s’en tient  tant à Paris, un intervenant dit récemment que les élites politico-administratives savaient de moins en moins ce qui se passait dans les banlieues et même dans le monde rural, que, pour dire les choses brutalement, les riches connaissaient de moins en moins les pauvres.

« Le bon pasteur connaît ses brebis ». Ce devoir des plus riches, des plus instruits, des plus influents, de garder un contact avec le peuple, non seulement celui des campagnes mais aussi celui des banlieues, d’y exercer une sorte de leadership de proximité, fut-il intermittent, le général de Gaulle en était plus que quiconque conscient : quand  Gaston Palewski dut  présenter aux élections, il le  parachuta à Saint-Denis – où  il gagna ! Là où  les esprits superficiels ne virent que le goût du paradoxe, s’exprimait en fait toute une éthique. Inutile de dire qu’aujourd’hui nos élites mondialisées,  pour qui Neuilly est  plus près de New York que de Clichy, se moquent  comme d’une guigne de cette responsabilité. Voilà au moins un reproche qu’on ne saurait faire à Serge Dassault.

 Roland HUREAUX

 

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 21:21

SERGE DASSAULT  A CORBEIL : UNE EXCEPTION POLITIQUE

 

Les déboires judiciaires de Serge  Dassault à Corbeil  offrent une cible facile à la bien-pensance de gauche,  et même  de droite.  D’autant que,  loin  de prendre le chemin de la retraite,  l’ancien maire, né en 1925,  toujours sénateur de l’Essonne,  espère   retrouver son siège  en 2010, une fois redevenu éligible.

Les relations des maires avec leur ville  sont souvent comparées à une histoire d’amour.

Celle-là est singulière à plus d’un titre.

Quelles que soient les raisons qui ont conduit le Conseil d’Etat à invalider son élection, ou même la manière assez acrobatique  dont il gérait, paraît-il,  sa ville, l’histoire de Serge Dassault à Corbeil est, il faut bien le dire, parfaitement atypique dans  l’histoire politique française.

D’abord parce que, si passion il y a,  il s’agit d’une passion tardive : c’est à  70 ans qu’il fut élu maire pour la première fois, après plusieurs tentatives infructueuses. Amour d’automne en quelque sorte. Serge Dassault avait aussi essuyé à Corbeil plusieurs échecs aux législatives et n’était entré que de justesse au conseil général en 1988. Tout cela après une carrière industrielle déjà fort bien remplie.

Mais le véritable mérite de Serge Dassault n’est pas dans le caractère tardif de cette passion. La vérité est que, compte tenu de ce qu’il était, de son nom, de sa fortune,  il n’avait, s’il voulait entrer en politique, qu’à bouger le petit doigt pour obtenir une investiture confortable dans  le 7e  ou le 8e arrondissement, à la rigueur dans une jolie ville bien ancrée à droite de l’Ouest parisien.

Pourquoi a-t-il tenté de s’implanter à Corbeil-Essonne, une ville mal commode d’accès  quand on vient de Paris, ville ouvrière longtemps tenue par le parti communiste,  banlieue difficile dont l’immense cité des Tarterets défraye régulièrement la chronique et où par conséquent il n’était   sûr ni  d’être élu, ni de le rester facilement ?

Attitude d’autant plus déconcertante  qu’elle n’a guère de parallèle en France. Le grand-père Marcel lui-même , n’avait pas pris tant de risques, en s’implantant dans une Oise rurale et conservatrice.

On peut  voir là le goût du défi. C’est déjà bien.

On peut  y voir plus : au. moment où tout le monde se croit obligé de jeter la pierre à  l’élu invalidé , peut-être faut-il mettre à son crédit  d’avoir fait ce que personne ne se soucie plus guère de faire dans nos élites : jeter un pont entre les deux France : celle qui dirige, laquelle  de moins en moins , quitte le pourtour   du bois du Boulogne et celle qui se trouve marginalisée dans les banlieues appelées autrefois ouvrières, dites aujourd’hui par une litote pudique   « difficiles ».

Il fut un temps où la classe politique servait de lien entre une France populaire encore rurale et les centres de décision parisiens. Même si  ce lien prenait souvent la forme du patronage ou du clientélisme, il valait  après tout mieux que le délaissement qui prévaut de nos jours.

Aujourd’hui les jeunes gens qui veulent arriver vite en politique choisissent le plus souvent la région parisienne et, du côté de la droite, les beaux quartiers : le moins loin possible du 7e arrondissement et l’électorat le plus facile à fidéliser.  Les socialistes eux-mêmes, préfèrent de plus en plus les quartiers « bobos ». Les carrières en province elles-mêmes se dévalorisent. On a pu voir, chose autrefois tenue pour impossible,  un jeune homme ambitieux  faire une très belle carrière en partant de  Neuilly ! Il n’est plus nécessaire de connaître le peuple de France pour devenir président de la République.

Au moment où disparaissent de nos banlieues les cadres  religieux ou syndicaux, où s’affaiblissent l’Eglise catholique et le parti communiste, rien ne vient relayer cet encadrement traditionnel sinon, pour les adeptes de l’islam, le réseau des imams,  et pour les autres,  les commissariats de police, expression minimale de l’Etat et de la société quand toutes les autres ont disparu. Faute de médiateurs sociaux naturels, on  en recrute et  on  les paye. Lors d’un colloque sur l’Etat comme il s’en tient  tant à Paris, un intervenant dit récemment que les élites politico-administratives savaient de moins en moins ce qui se passait dans les banlieues et même dans le monde rural, que, pour dire les choses brutalement, les riches connaissaient de moins en moins les pauvres.

« Le bon pasteur connaît ses brebis ». Ce devoir des plus riches, des plus instruits, des plus influents, de garder un contact avec le peuple, non seulement celui des campagnes mais aussi celui des banlieues, d’y exercer une sorte de leadership de proximité, fut-il intermittent, le général de Gaulle en était plus que quiconque conscient : quand  Gaston Palewski dut  présenter aux élections, il le  parachuta à Saint-Denis – où  il gagna ! Là où  les esprits superficiels ne virent que le goût du paradoxe, s’exprimait en fait toute une éthique. Inutile de dire qu’aujourd’hui nos élites mondialisées,  pour qui Neuilly est  plus près de New York que de Clichy, se moquent  comme d’une guigne de cette responsabilité. Voilà au moins un reproche qu’on ne saurait faire à Serge Dassault.

 

                                                                                                       Roland HUREAUX

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 21:13

 

Débat

 

La question de la position catholique sur le libre-échange a donné lieu à un débat entre Roland Hureaux et Jean-Yves Naudet sur le site Décryptage. A ce débat, Jacques Bichot a réagi.

 

Le pape et le protectionnisme : on peut se protéger sans égoïsme

20 mai 2009 | Roland Hureaux

 

AVANT LA DERNIERE REUNION du G20 à Londres, le 31 mars 2009, le pape Benoit XVI a écrit au Premier ministre britannique, Gordon Brown, hôte du sommet, une lettre   dont nous extrayons le passage suivant :

« Je veux vous exprimer par cette lettre, à vous et à l’ensemble des chefs d’État et de gouvernement participant à ce sommet, la satisfaction de l’Église catholique, aussi bien que la mienne, de voir les nobles objectifs de cette rencontre basés sur la conviction, partagée par tous les gouvernements et organisations internationales participants, qu’une sortie de la crise actuelle ne peut être envisagée qu’ensemble, en évitant les solutions empreintes d’égoïsme national ou de protectionnisme. »


On ne peut qu’être d’accord sur l’idée principale de cette phrase : mieux vaut que les États luttent contre la crise en se concertant plutôt qu’en agissant séparément. Mais la fin, qui semble condamner le protectionnisme et l’assimiler à l’égoïsme, appelle selon nous des réserves que, dans la mesure où il n’est question ni de la foi ni des mœurs, il est sans doute permis à un catholique d’exprimer.

Le libre-échange est certes le dogme incontesté de la communauté internationale depuis la fin de la dernière guerre. Mais la lettre à Gordon Brown est sans doute le premier document où l’Église catholique semble le reprendre à son compte.

Peut-on jeter le blâme aussi facilement sur le protectionnisme en l’assimilant à l’égoïsme ?

En tous les cas, ce n’est pas des affirmations comme celle là qui déclencheront un tollé contre le pape. Le G20 a d’ailleurs repris cette « profession de foi » libre-échangiste, même si parmi les États qui le composent, il y a sur ce sujet beaucoup de croyants non pratiquants, États-Unis en tête.

Le libre-échange, pensée dominante

La pensée aujourd’hui dominante sur le libre-échange part d’une certaine lecture des événements de 1930-1945. La crise de 1929 a déclenché dans tous les pays, sous des formes diverses, des réflexes protectionnistes, leur expression la plus forte ayant été l’autarcie pratiquée par les régimes autoritaires en Allemagne et en Italie — et naturellement en URSS. Loin d ‘apporter un remède à la crise, dit-on, ce protectionnisme l’a aggravée en entravant le redémarrage des échanges. Surtout, le protectionnisme est apparu, à tort ou à raison, comme la version économique du nationalisme et celui-ci a conduit, croit-on, à la Deuxième Guerre mondiale et aux horreurs qui s’y rattachent, tel le génocide des juifs d’Europe. Ainsi formulée, la démonstration semble imparable : le protectionnisme, c’est non seulement la récession, mais c’est aussi la shoah !

Dès 1945, lors de la signature des accords de Bretton-Woods, puis en 1947 à la création du GATT, les États-Unis ont entraîné le monde occidental dans ce qui paraissait la logique inverse : le retour à la prospérité et à la paix exige le libre-échange et donc la levée des barrières douanières et des restrictions de toutes sortes aux échanges, levée qui s’est faite peu à peu dans les quarante années qui ont suivi, au cours des fameux rounds du GATT. Après 1945, le libre-échange, c’était là une vérité d’évidence, signifiait la paix et la prospérité, le maintien ou le retour du protectionnisme n’étant qu’une tentation mauvaise des peuples qu’il fallait combattre comme on combat le péché.

Ces conceptions, il faut bien le dire un peu simples, étaient étayées pour les plus savants par la théorie de Ricardo sur l’avantage comparatif, théorie qui montre que le libre-échange entraîne une spécialisation mondiale et que cette spécialisation est favorable à tous. Cette théorie fut la koinè de l’enseignement économique de l’après-guerre dans tous les pays occidentaux.

Au départ, il ne s’agissait que d’un libéralisme commercial, faisant encore bon ménage sur le plan intérieur avec des politiques d’intervention étatiques de type keynésien, et avec le contrôle des mouvements de capitaux. Mais à partir de 1980, la communauté internationale passa, si l’on peut dire, du libéralisme restreint au libéralisme généralisé, comportant notamment les privatisations massives des secteurs d’État et la libre circulation des capitaux à travers le monde, dont on a pu mesurer depuis quelques mois les effets dévastateurs.

Retour des idées protectionnistes

La crise actuelle a amené un certain nombre d’économistes à réviser les idées dominantes depuis 1945.

Certains, comme Maurice Allais ou Emmanuel Todd, se sont demandé si le libre échange généralisé, tel qu’il prévaut à peu près partout dans le monde depuis 1980, n’avait que des effets positifs.

Ils ont d’abord observé que ce système était globalement plus favorable aux riches qu’aux pauvres. Le capital circulant plus facilement que le travail, il peut aller vers les pays où les impôts et les avantages sociaux sont les plus faibles et ainsi contraindre les autres à réduire les leurs. Une concurrence internationale large permet de contenir les hausses des salaires, voire de les faire baisser, par la menace des délocalisations et des licenciements. Tout se passe comme si le libre échange, en faisant sauter les écluses qui séparaient les différentes économies et donc permettaient à ceux qui le voulaient de mener une politique sociale active, tendait à aligner, selon le principe des vases communicants, les inégalités de chaque pays sur les inégalités mondiales. On a pu observer en tous cas que la part de la valeur ajoutée qui revient au facteur capital n’a cessé de s’accroître un peu partout au détriment de celle qui revient au facteur travail.

Conséquence de cette propension à élargir les inégalités, le libre-échange généralisé ralentit la croissance. Le moteur de la croissance avait été entre 1945 et 1980 la hausse des salaires réels, permise par une productivité toujours en expansion, accroissant la demande et donc exigeant le développement de la production de masse. Certes le libre-échange avait déjà valeur de doctrine officielle au sortir de la guerre mais les droits de douane n’ayant été levées que très progressivement, les marchés restèrent encore relativement cloisonnés au cours des Trente glorieuses. Or, dans le contexte de la mondialisation, la stagnation des salaires réels remet en cause ce mécanisme. Les politiques de relance cessent d’être efficaces si le supplément de pouvoir d’achat concédé aux salariés se traduit non pas par des achats dans le pays même mais aux quatre coins du monde.

Si le monde pris dans son ensemble a intérêt à ce que les salaires réels croissent pour accroître la demande et donc la production, chaque pays isolément en revanche n’y a plus aucun intérêt. Il risque au contraire, s’il opère ainsi, de perdre sa compétitivité, de déséquilibrer sa balance des paiements et d’être bientôt obligé de dévaluer sa monnaie.

La demande populaire stagnant dans les principales économies (Europe, États-Unis mais aussi Chine), la croissance de l’économie réelle se trouve entravée au moment précis où les capitaux, en raison d’un partage favorable de la valeur ajoutée, se font abondants. Faute de placements suffisamment lucratifs dans l’économie réelle, ils chercheront ailleurs des placements illusoires : pyramides de Ponzi, placements à taux élevés mais risqués dont le risque est camouflé, etc. Pour peu que les mouvements des capitaux soient libéralisés et la masse monétaire mal contrôlée, c’est la bulle financière, la spéculation sur des valeurs fictives, jusqu’à la crise.

Accroissement des inégalités, freins à la croissance, incitation à la spéculation purement financière, tels sont les inconvénients que certains croient trouver aujourd’hui au modèle de libre échange généralisé.

C’est pourquoi se fait jour chez certains théoriciens l’idée qu’une économie mondiale divisée en quelques unités relativement cloisonnées, reliées les unes aux autres par des sas à géométrie variable, serait plus favorable aux politiques sociales et à la croissance.

Les même auteurs observent, après l’historien Paul Bairoch [1], que le décollage industriel de l’Europe au XIXe siècle et, globalement, la croissance mondiale jusqu’en 1945, se sont faits dans un environnement de protectionnisme. Aussi longtemps qu’ils avaient une grande avance sur les autres pays, les Britanniques avaient certes prôné le libre-échange. Mais tous les autre pays ont ressenti le besoin, pour les rattraper, de protéger leurs productions nationales : ce fut notamment le cas de la France (sauf une parenthèse coûteuse au temps de Napoléon III), de l’Allemagne, des États-Unis. Et quand elle fut rattrapée, vers 1880, la Grande-Bretagne devint elle aussi protectionniste Le théoricien de ce protectionnisme de décollage fut le grand économiste allemand Friedrich List dont l’œuvre a été récemment rééditée [2].

Tout aussi contestable aux yeux de certains est l’idée que la crise des années trente aurait été surmontée plus vite par le libre-échange. Pas davantage, on ne saurait établir un lien direct entre protectionnisme et régimes autoritaires, puisque en établissant la préférence impériale à partir de 1930, un pays comme Grande-Bretagne, se repliant sur son empire colonial, fit aussi preuve de protectionnisme. De même les États-Unis renforcèrent leurs défenses douanières, alors qu’ils n’avaient pas d’armée !

Un troisième argument en faveur du protectionnisme ne vaut, lui, qu’en matière agricole : c’est la théorie très respectable, promue par beaucoup de tiers-mondistes, du droit de chaque pays à l’autosuffisance alimentaire. La reconnaissance de ce droit implique que, par exemple, les pays d’Afrique protègent leurs productions vivrières traditionnelles contre les importations des produits de l’agriculture industrialisée. Mais il justifie aussi en Europe le maintien d’une politique agricole commune d’essence protectionniste et qui fut au départ le noyau dur de la construction européenne.

Quel que soit le bien-fondé de ces démonstrations, elles méritent d’être prises au sérieux. Sur le plan scientifique, le protectionnisme est une théorie qui en vaut bien une autre.

Qui est égoïste ?

On ne voit pas davantage comment le protectionnisme pourrait être identifié à l’égoïsme sur le plan moral.

L’égoïsme de qui ? Celui des ouvriers qui risquent de perdre leur emploi si leur gouvernement n’a pas recours à des mesures de protection ? N’est-ce pas au contraire leur devoir de se battre pour continuer à se nourrir et nourrir leur famille ? L’idée libérale de la « destruction créatrice », professée par Schumpeter, selon laquelle chaque fois qu’une usine est fermée, une autre va s’ouvrir, est aléatoire : ce n’est vrai qu’en période de prospérité et rien ne dit que la nouvelle usine s’ouvrira au même endroit et requerra les mêmes qualifications que celle qui ferme, rien ne dit donc que les victimes des licenciements y retrouveront leur compte. On ne saurait donc leur faire grief de défendre leur gagne-pain.

S’agirait-il de l’égoïsme des gouvernants ? Mais leur devoir n’est-il pas, à eux aussi, de défendre bec et ongles tous ceux dont ils ont la charge, à commencer par les salariés dont nous venons de perler, comme le pasteur défend ses brebis ? C’est bien là leur rôle fondamental de responsable politique. En aucun cas, ils n’ont le droit de renoncer à défendre les travailleurs de leur pays au nom de principes abstraits, de théories économiques contestables et contestées. S’il leur apparaît qu’une politique de protection, nationale ou continentale, menée par exemple à l’échelle de l’Europe, est une nécessité pour défendre l’emploi de leurs concitoyens, ils ne seront nullement blâmables de la mener, bien au contraire.

On dira qu’ils risquent des représailles sur d’autres secteurs économiques. Pas nécessairement. L’expérience prouve que quand un pays ne produit pas un bien, il l’achète quoi qu’il arrive si ce bien lui est indispensable (ce qui ne semble pas être le cas du roquefort, objet de récentes représailles américaines…) ; à l’inverse, un grand pays qui veut développer tel ou tel secteur industriel, le protègera quelles que soient les pressions internationales.

S’agirait-il enfin de l’égoïsme des peuples en général ? C’est plutôt celui-là que semble viser le pape quand il parle d’« égoïsme national ». Notion bien vague si l’on vient d’admettre que tant les travailleurs que les dirigeants ne font que leur devoir. De fait, les théories libérales de l’aide au développement préconisent le principe trade, not aid, ce qui veut dire que le meilleur service que l’on puisse rendre aux pays émergents est de ne pas fermer nos marchés à leurs produits. C’est sans doute vrai dans certains cas, à condition de se mettre d’accord sur ce que l’on entend par pays émergent : le Mali, producteur de coton, sûrement, la Nouvelle Zélande productrice de beurre, pas forcément.

Sans doute des mesures de protection brutales peuvent-elles faire un tort considérable à de petits pays spécialisés (l’île Maurice pour le textile, la Côte d’Ivoire pour le cacao, etc.), mais une fermeture des marchés occidentaux obligerait au contraire de grands pays comme la Chine et l’Inde à développer leur marché intérieur et donc à élever le niveau de vie du peuple, ce qu’ils se refusent à faire, surtout la Chine, parce que dans ces pays aussi, la croissance par les seules exportations est plus favorable aux capitalistes, fussent-ils d’État.

Au moment où le pape met, dit-on, la dernière main à une nouvelle encyclique sociale, il ne faudrait pas que l’Église s’égare sur un terrain qui n’est pas le sien en marquant la préférence pour telle ou telle politique économique dont la justification est contestable et sur laquelle les experts ne sont pas d’accord. Le libre-échange est politiquement correct ; le promouvoir ne vaudrait au saint Père, pour une fois, que des applaudissements. C’est peut-être pour cela qu’il ne faut pas qu’il s’aventure sur ce terrain : « Malheureux êtes vous quand tout le monde dit du bien de vous ! (Luc 6, 28) ».

 

Débat

Le pape et le protectionnisme : en attendant l’encyclique sociale

20 mai 2009 | Jean-Yves Naudet*

Dans une lettre à Gordon Brown à l’occasion du G20, Benoît XVI conseille d’« éviter les solutions empreintes d’égoïsme national ou de protectionnisme ». Jean-Yves Naudet défend une continuité de la pensée des papes sur ce sujet.

LE PAPE Benoît XVI — il l’a lui-même confirmé — doit publier une encyclique sociale, venant après ses beaux enseignements sur la charité et sur l’espérance. Ce texte est attendu depuis deux ans, car on pensait que le pape choisirait l’anniversaire de Populorum progressio (1967) et de Sollicitudo rei socialis (1987) pour publier cette encyclique en 2007. Dans un entretien avec les prêtres de Rome (publié par Liberté politique), Benoît XVI expliquait lui-même ce retard par le fait qu’il s’apercevait « à quel point il est difficile de parler avec compétence d’une certaine réalité économique » : on ne peut porter un jugement éthique que si l’on comprend comment se pose le problème sur un plan technique ou scientifique. Cette sagesse est tout à l’honneur du pape et n’en donnera que plus de poids à sa prise de position. En outre, la crise de 2008 l’a conduit à réviser en profondeur son texte. Désormais, on l’attend, dit-on, pour le 29 juin 2009 (saint Pierre et saint Paul), mais bien entendu seul le Saint Père est maître de la date.

Sur quoi portera l’encyclique, qui pourrait s’appeler Caritas in veritate ? Chaque pape réaffirme les principes intangibles de la doctrine sociale, et fait allusion aux grands textes fondateurs, mais aussi chacun apporte une actualisation de ces principes éternels : Rerum novarum (les choses nouvelles) c’était déjà la démarche de Léon XIII en 1891. Benoît XVI, n’en doutons pas, parlera de la crise économique et financière actuelle, qu’il a déjà largement présentée comme une crise morale. Il sera sûrement question de finance (Jean-Paul II avait à peine esquissé la question, qui se pose en termes renouvelés), d’écologie (même remarque, même si Jean-Paul II avait déjà bien précisé qu’il s‘agissait d’une écologie humaine : l’Église met la défense de la vie humaine bien au dessus de celle des animaux, même si préserver la création est aussi un thème important : la vie humaine, contrairement à ce que disent certains écologistes radicaux est autre chose que celle d’un bébé phoque !) ou encore des ressources rares et non renouvelables.

Mondialisation

Mais beaucoup pensent qu’il pourrait s’exprimer aussi sur le phénomène de la mondialisation et donc en particulier sur la question des échanges de biens et de services tout autour de la planète. Là encore, ses prédécesseurs en ont parlé, mais la question a considérablement évolué. Jean XXIII y faisait allusion (Mater et Magistra, 1961, n. 59) en parlant de ces nouvelles interdépendances (qu’il appelait encore socialisation) et des relations entre pays développés et sous-développés (n.157). Paul VI, confronté au développement des échanges commerciaux, abordait le sujet avec prudence, voire un peu de réserve, dans Populorum progressio (1967) (n. 56 et suivants), rappelant que la règle du libre consentement des parties était subordonnée aux exigences du droit naturel. Mais il regardait déjà d’un œil favorable, pour les pays du tiers-monde, les relations commerciales entre peuples (n. 61) si elles reposent sur plus de justice.

Vingt-quatre ans plus tard (1991), Jean-Paul II recadrait les choses avec plus d’optimisme, face au développement des pays émergents :

« Il n’y a pas très longtemps, on soutenait que le développement supposait, pour les pays les plus pauvres, qu’ils restent isolés du marché mondial et ne comptent que sur leurs propres forces. L’expérience de ces dernières années a montré que les pays qui se sont exclus des échanges généraux de l’activité économique sur le plan international ont connu la stagnation et la régression, et que le développement a bénéficié aux pays qui ont réussi à y entrer. Il semble donc que le problème essentiel soit d’obtenir un accès équitable au marché international... » (Centesimus annus, n. 33). Voilà la thèse de l’autosuffisance détruite !


Protectionnisme

Benoît XVI n’a pas pris officiellement position sur ce point, même si sa lettre du 1er janvier 2009 et surtout sa lettre à Gordon Brown à l’occasion du G20 de 2009 y fait allusion. Il parle même explicitement d’éviter « les solutions empreintes d’égoïsme national ou de protectionnisme ». Choisit-il lui aussi le libre-échange et accuse-t-il le protectionnisme d’égoïsme ? Il faut être conscient que c’est un sujet délicat et très sensible. J’ai pu constater, y compris lors du colloque de la Fondation de Service politique, de l’Association des économistes catholiques (AEC) et de l’AIESC du 4 avril (dont les textes seront bientôt publiés par Liberté politique [1]), que le sujet divisait profondément les catholiques.

Une prise de position claire de Benoit XVI est donc attendue par beaucoup, et même souhaitée, car si l’on est certes dans un domaine prudentiel, il y a quand même derrière des questions de fond, voire de doctrine sur les relations entre les hommes et entre les peuples, l’aide au développement, la mondialisation, etc. Certes, on peut soutenir que Jean-Paul II avait déjà tranché clairement dans le texte cité ci-dessus, ainsi que lorsqu’il avait dit que le marché libre était l’instrument le plus approprié, y compris sur le plan international (n. 34). Mais il est vrai aussi que du temps est passé depuis 1991 : une réflexion renouvelée du pape nous aiderait, y compris nous autres, économistes, à y voir plus clair.

Il est vrai que l’immense majorité des économistes est favorable (ou l’ont été, puisque certains sont morts) au libre-échange, y compris la quasi-totalité des prix Nobel de gauche (comme Stiglitz ou même Tobin) ou de droite (comme Friedman ou Becker). Seul, parmi les Nobel, Maurice Allais a une position favorable au protectionnisme. Mais l’argument d’autorité ne suffit pas. Il y a beaucoup d’hommes politiques, en revanche, y compris parmi les plus respectables, qui sont favorables au protectionnisme, même si la majorité approuve le libre-échange de la droite aux socialistes (comme le directeur de l’OMC ou celui du FMI). Un homme comme Bill Clinton, peu suspect de libéralisme, a affirmé que « le commerce était la meilleure forme d’aide ».

On a depuis longtemps présenté le commerce comme un facteur de paix (le « doux commerce » de Montesquieu) et il est clair que l’idée de départ du marché commun et du traité de Rome était que le commerce allait rendre impossible la guerre entre Européens, ce qui est une réalité. De même, il est évident que dans les années trente, le protectionnisme américain (ne parlons pas de celui des États totalitaires), puis de toutes les démocraties, a été un facteur créateur puis aggravant de la crise.

Croissance

Après la guerre, le commerce international a été un moteur majeur de la croissance et on peu soutenir que la crise actuelle n’aurait pas conduit à une simple récession comme en 2009, mais à une vraie dépression, si la croissance n’avait été soutenue par le commerce international.

Bien entendu, ces évidences sont contestées. Les uns affirment que le commerce ruine les pays pauvres, les autres qu’il ruine les pays riches : évidemment, ces deux points de vue se neutralisent et on ne peut affirmer à la fois l’un et l’autre !

En ce qui concerne les pays pauvres (et la citation de Jean-Paul II le montre bien), seuls ceux qui ont accepté (même sans matières premières, comme la Corée du sud) de se lancer dans les échanges internationaux se sont développés et sont devenus émergents : pas de développement de la Chine ou de l’Inde sans la mondialisation. Ces pays ont des qualités à faire valoir ; ils ont aussi une main d‘œuvre bon marché, même si elle est peu productive, et seule le développement permettra peu à peu (voir la Corée) de développer les salaires et la protection sociale. En ce sens, le protectionnisme de certains pays riches, par exemple en matière agricole, freine le développement de ces pays. Je pense que c’est en ce sens que Benoît XVI parlait d’égoïsme.

Mais il est vrai que les pays riches ont le droit de se défendre. La mondialisation ne les ruine-t-elle pas ? Certains mettent en avant les emplois industriels détruits. Mais la mondialisation comme l’échange est un système gagnant-gagnant : au total il y a eu plus d’emplois créés que d’emplois détruits dans nos pays. Sûrement, cela oblige à s’adapter, à développer nos points forts, à renoncer à nos points faibles : la mondialisation, comme tout système de concurrence est exigeante. Elle entraîne une « destruction créatrice » et la croissance depuis la guerre (sauf quelques rares périodes de crise) montre que les créations l’emportent sur les destructions. Il serait défaitiste de douter de nos qualités : simplement un pays riche doit mettre l’accent sur les produits à forte valeur ajoutée et laisser à d’autres les produits à main d’œuvre peu qualifiée. Que les modifications qu’implique toute croissance économique et tout commerce soient parfois douloureuses est évident ; tout progrès est un combat du vieux et du neuf. Qu’il faille donc s’adapter, alléger le poids de notre État et de nos prélèvements, c’est une évidence, même en dehors de toute mondialisation. Mais il serait grave de douter des qualités de l’Europe et de la France, qui nous permettront de développer nos exportations.

Pendant ce temps, les Français (ici les clients, qui sont le but de l’économie, qui est la réponse aux besoins humains) bénéficient pour leur part de produits étrangers bon marché dans d’autres domaines. Le libre-échange permet de surmonter l’éclatement des connaissances et incorpore aux produits les qualités de tous les peuples. Nous sommes capables de relever le défi, à condition d‘accepter les réformes nécessaires.

Prudence

Je sais que cela ne suffira pas à convaincre tout le monde. Il est vrai qu’il est plus important que les catholiques pratiquants soient unis sur le Credo, sur le respect de la vie, sur l’unité autour du pape que sur cette question plus prudentielle. Mais elle me semble importante pour sortir les peuples de la misère, comme pour préparer l’avenir de nos enfants.

En ce sens, une clarification de la position du magistère, ou plutôt une actualisation, puisque le magistère a déjà pris position, serait utile. La prudence avec laquelle le pape a préparé ce texte nous rend confiant. Il est un des rares à intégrer en premier lieu la dimension éthique de ces questions. Il est surtout un des rares à avoir une conscience claire du bien commun.

Quelle que soit sa position, les hommes de bonne volonté, et en tous cas les Catholiques, l’examineront avec infiniment d’attention. Nous avons tous, à commencer par nous, économistes, besoin d’être éclairés, pour alimenter notre réflexion, par une parole de sagesse.


*Jean-Yves Naudet
est professeur à l’université Paul-Cézanne (Aix-Marseille III), président de l’Association des économistes catholiques.
 

Commentaire de Jacques Bichot  

Débat

Libre-échangisme, protectionnisme et casuistique

29 mai 2009 | Jacques Bichot*

Deux articles divergents ont été mis en ligne le 20 mai sur Libertépolitique.com. Dans l’un, Jean-Yves Naudet se réjouit de ce que le pape semble se prononcer en faveur d’échanges internationaux très peu contingentés par les autorités politiques ; dans l’autre, Roland Hureaux soutient que des protections sont nécessaires plus souvent que ne le pensent les libre-échangistes, et explique que ce n’est pas à la doctrine sociale de l’Église de trancher entre ces deux opinions. Est-ce la profonde estime et l’amitié que j’ai pour l’un et l’autre ? je n’arrive à donner tort ni à l’un, ni à l’autre.

Comme Jean-Yves Naudet, je souhaite que le magistère se réfère clairement à la liberté comme à une valeur fondamentale. Mais de quelle liberté s’agit-il ? Celle de Jésus vis-à-vis de tous les tabous, de toutes les structures de péché de son époque, m’attire irrésistiblement : j’espère, comme enfant de Dieu, participer, fut-ce bien modestement, à cette liberté suprême du Fils de Dieu.

En revanche, je conçois bien que les autorités politiques ne peuvent pas laisser faire tout et n’importe quoi. Par exemple, si je trouve qu’il y a trop de limitations de vitesses sur nos routes, ce n’est pas parce que je récuserais le droit que s’est attribué l’État d’édicter des limitations ; c’est parce que le mieux est l’ennemi du bien : l’inflation des réglementations les dévalorise, conformément à une loi économique qui s’applique bien au delà du seul domaine monétaire. C’est aussi parce qu’à traiter systématiquement les citoyens comme des faibles d’esprit auxquels il faudrait dire en toute circonstance ce qui est bon pour eux et pour la communauté, on en fait soit des moutons soit des révoltés.

Donc, je ne souhaite pas que le commerce international se mette à ressembler à nos routes de France, littéralement gangrenées par ce que l’on pourrait appeler la bureaucratie protectionniste — car il s’agit bien de protéger les usagers en utilisant l’outil favori des bureaux, une réglementation qui, à force d’être bête, finit par être ressentie comme méchante.

Analyse de risques

Mais quand Roland Hureaux pose le problème du commerce entre pays où les niveaux de rémunération du travail, à qualification égale, sont dans un rapport de un à dix, comment ne serai-je pas sensible à ses arguments ? Dès lors qu’il veut limiter la vitesse en certains endroits effectivement dangereux, sans embêter [1] les automobilistes en multipliant les contraintes inutiles ou excessives, le libéral que je suis n’y voit rien à redire. Des libéraux comme Maurice Allais et Maurice Lauré ont, au terme d’analyses sérieuses, trouvé dangereuse la grande vitesse sur l’axe commercial Nord-Sud : ils n’ont en rien renié leur philosophie libérale en proposant d’y instaurer une limitation de vitesse.

On peut naturellement être en désaccord avec leur analyse. C’est une question technique, pas une question doctrinale. Et c’est sur l’analyse technique, me semble-t-il, que s’opposent Naudet et Hureaux : tous deux estiment que l’accroissement des échanges ne présente pas d’inconvénient important lorsqu’il s’agit de pays dont le niveau de développement est à peu près équivalent ; mais quand les niveaux sont très inégaux, le premier continue à considérer qu’il n’est pas dangereux de commercer à tout va, tandis que le second diagnostique des risques de dérapage.

Personnellement, je suis moins optimiste que Jean-Yves Naudet, et moins pessimiste que Roland Hureaux. Il me semble que la situation se présente très différemment selon les cas. Par exemple, prenons le Zimbabwe : ce n’est certainement pas dans ce malheureux pays que nos industriels vont délocaliser leurs usines ! Il en va de même pour le non moins malheureux Afghanistan, mais cette fois un autre facteur plaide en faveur d’une limitation de certains échanges : l’importation des armes et l’exportation des dérivés du pavot, avec les Talibans comme acheteurs dans le premier cas, et comme vendeurs dans le second, ne sont peut-être pas hautement souhaitables !

Équilibre gagnant/gagnant

Prenons maintenant la Tunisie et la Chine. Les échanges avec notre petit voisin méditerranéen peuvent certes s’accompagner de quelques délocalisations, mais en revanche ses importations de biens d’équipement et de technologie fournissent des débouchés, et donc des créations d’emploi ; on est probablement dans un cas gagnant/gagnant. Tandis qu’avec la Chine, le libre-échange se traduit par un déséquilibre des balances des paiements qui n’est bon ni pour ce pays, dont les habitants se serrent excessivement la ceinture, ni pour nous, qui voyons nos emplois diminuer et notre dette augmenter. Limiter les achats au premier pays serait aussi sot que les limitations à 70 km/h placées sur de belles lignes droites sans le moindre danger ; tandis qu’avec la Chine, l’absence d’intervention restrictive se compare à celle de signalisation à un carrefour très fréquenté.

Inutile de multiplier davantage les exemples : n’est-il pas clair que la casuistique, à laquelle l’Église catholique a largement eu recours, est nettement préférable au dogmatisme ? Mais attention ! La casuistique n’a pas grand chose en commun avec ce que nos homme politiques appellent « pragmatisme », pour dissimuler l’absence de vision systémique et de principes directeurs, la volonté de ménager la chèvre et le choux, et l’habitude de décider au pifomètre sans étude d’impact. Elle est basée sur l’analyse fine des situations, combinant une démarche scientifique ou technique avec une analyse conceptuelle et morale sans concession et un grand respect des personnes dans leur originalité.

La pensée libérale, construite sur des concepts clairs, férue de rigueur et de réalisme dans les analyses, se sent très à l’aise avec la casuistique. La doctrine sociale de l’Église, également. Dieu soit loué, mes deux amies sont faites pour s’entendre. Pourquoi n’en irait-il pas de même de mes deux amis ?

 

*Jacques Bichot est économiste, vice-président de l'Association des économistes catholiques.

[1] « Embêter » : au sens étymologique : plonger dans la bêtise.

 

Réponse de Roland Hureaux à Jacques Bichot

Je suis très reconnaissant à Jacques Bichot des sentiments d’estime qu’il exprime à mon égard dans son article au sujet de la question du libre-échangisme et du protectionnisme et d’avoir essayé de concilier le point de vue de J.Y.Naudet et le mien. 

Il a raison de dire qu’on peut être libéral et protectionniste, comme l’est Maurice Allais et comme l’ était d’ailleurs Friedrich List. On pourrait pousser l’analyse plus loin :je suis en train de réfléchir à une possible corrélation entre le libre-échange et l’inflation de la sphère publique en Europe au cours des 50 dernières années, celle-ci étant une forme de protectionnisme déguisé.

Mais la pointe de mon argumentation  n’était  pas de défendre le protectionnisme, seulement de dire qu’il était crédible, assez crédible en tous cas  pour que le magistère catholique ne se mêle pas de prendre  hâtivement position sur ce sujet là.

Je précise aussi que mon principal argument n’était pas celui qu’on emploie  le plus souvent : la trop grande différence de développement entre les pays partenaires ; cet argument ne résiste pas à une application stricte de la loi de Ricardo (à condition que personne ne triche, ce que fait la Chine en sous-évaluant outrageusement le yuan, ce qui est une forme de protectionnisme).

Non, j’ai des doutes sur le libre-échange généralisé pour deux autres raisons souvent rappelées par Emmanuel Todd : l’accroissement des inégalités qu’il entraîne du fait que le capital et le travail qui avaient trouvé un juste équilibre dans nos sociétés « social-démocrates » d’après-guerre  ne sont pas à égalité face à la mondialisation et, corrélativement,  l’effet dépressif sur la demande, nationale et mondiale, du fait de la stagnation du revenu populaire. C’est en se fondant en partie sur ce dernier argument que Paul Bairoch a pu expliquer ce fait massif qu’il expose  avec une admirable clarté (« Les paradoxes de l’histoire économique »,  La Découverte) : au XIXe siècle, la croissance mondiale fut  plus rapide dans les périodes de protectionnisme (1890-1914) que dans les périodes de libre-échange (1860-1890) !

Soyons également attentif à cet autre fait que le même auteur  souligne : vers 1800, l’Inde et l’Allemagne  étaient à peu près au même niveau industriel. La première, qui s’est vu imposer l’ouverture de son marché par l’Angleterre,  n’a plus d’industrie au bout d’un siècle, la seconde qui, par sa puissance politique,  a pu protéger le sien , a rattrapé l’Angleterre en 1900 ( même chose pour les Etats-Unis, champions toutes catégories du protectionnisme à travers les âges  et dans une moindre mesure pour la  France, dont le performance eut sans doute été meilleure si elle n’avait été un moment tentée par le libre-échange , au temps de Napoléon III, irresponsable sur ce sujet comme sur d’autres).

La lecture de Paul Bairoch ne saurait être trop recommandée aux Lamy, Camdessus et consorts,  catholiques affichés et infatigables lobbyists de la pensée unique internationale auprès du Saint-Siège.

 

Roland HUREAUX   

 

 

 

 

 

Réponse de Jacques Bichot  à Roland Hureaux  

 


Merci, cher Roland, de ce complément d'analyse avec lequel je suis largement
d'accord ; nous aurons une discussion fort intéressante un de ces jours
Amitiés  - Jacques

 

 

 

Je suis très reconnaissant à Jacques Bichot des sentiments d’estime qu’il exprime à mon égard dans son article au sujet de la question du libre-échangisme et du protectionnisme et d’avoir essayé de concilier le point de vue de J.Y.Naudet et le mien. 

Il a raison de dire qu’on peut être libéral et protectionniste, comme l’est Maurice Allais et comme l’ était d’ailleurs Friedrich List. On pourrait pousser l’analyse plus loin :je suis en train de réfléchir à une possible corrélation entre le libre-échange et l’inflation de la sphère publique en Europe au cours des 50 dernières années, celle-ci étant une forme de protectionnisme occulte.

Mais la pointe de mon argumentation  n’était  pas de défendre le protectionnisme, seulement de dire qu’il était crédible, assez crédible en tous cas  pour que le magistère catholique ne se mêle pas de prendre  hâtivement position sur ce sujet là.

Je précise aussi que mon principal argument n’était pas celui qu’on emploie  le plus souvent : la trop grande différence de développement entre les pays partenaires ; cet argument ne résiste pas à une application stricte de la loi de Ricardo ( à condition que personne ne triche , ce que fait la Chine en sous-évaluant honteusement le yuan, ce qui est une forme de protectionnisme).

Non, j’ai des doutes sur le libre-échange généralisé pour deux autres raisons souvent rappelées par Emmanuel Todd : l’accroissement des inégalités qu’il entraîne du fait que le capital et le travail qui avaient trouvé un juste équilibre dans nos sociétés « social-démocrates » d’après-guerre  ne sont pas à égalité face à la mondialisation et , corrélativement,  l’effet dépressif sur la demande, nationale et mondiale du fait de la stagnation du revenu populaire. C’est en se fondant en partie de ce dernier argument que Paul Bairoch a pu expliquer ce fait massif qu’il expose  avec une admirable clarté : au XIXe siècle, la croissance mondiale fut  plus rapide dans les périodes de protectionnisme (1890-1914) que dans les périodes de libre-échange (1860-1890) !

Soyons également attentif à cet autre fait que le même auteur  souligne : vers 1800, l’Inde et l’Allemagne  étaient à peu près au même niveau industriel. La première, qui s’est vu imposer l’ouverture de ses marchés par l’Angleterre,  n’a plus d’industrie au bout d’un siècle, la seconde qui, par sa puissance politique,  a pu protéger les siens , a rattrapé l’Angleterre en 1900 ( même chose pour les Etats-Unis, champions toutes catégories du protectionnisme à travers les âges  et dans une moindre mesure pour la  France, dont le performance aurait sans doute été meilleure si elle n’avait été un moment tentée par le libre-échange , au temps de Napoléon III, irresponsable sur ce sujet comme sur d’autres).

La lecture de Paul Bairoch ne saurait être trop recommandée aux Lamy, Camdessus et consorts,  catholiques affichés et infatigables lobbyists de la pensée unique internationale   auprès du Saint-Siège.

                                                              
                                                               Roland HUREAUX 

 

 

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