Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Roland HUREAUX

MrHureaux

Recherche

Articles Récents

Liens

5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:44

(article publié par Liberté politique)
 

Béatification ou pas, est-il encore nécessaire  de défendre le comportement du pape Pie XII au temps de la Seconde guerre mondiale ? En fait, tous ceux qui connaissent sérieusement le sujet   ont un jugement favorable,  ou au moins nuancé,   sur son action. Et on s’aperçoit assez vite que, a contrario,  ceux qui  répandent les poncifs habituels  sur son compte ne connaissent pas l’histoire  de cette période (1).  

La vraie question est plutôt de savoir pourquoi ce pape, dont la conduite avait fait l’objet d’éloges unanimes au cours des quinze années qui ont suivi la guerre, de la part du monde juif et non juif, a pu être  ensuite vilipendé comme il l’a été.

Quelques rappels de la manière dont son action  - et celle de l’Eglise – fut alors  saluée :  le 7 septembre 1945,  Giuseppe Nathan, commissaire de l'Union des communautés israélites, rend grâce  au souverain Pontife, aux religieux et aux religieuses « qui n'ont vu, dit-il,  dans les persécutés que des frères, selon les indications du Saint-Père ». Le  21 septembre 1945, le docteur Leo Kubowitski, secrétaire du Congrès Juif Mondial, est reçu par Pie XII afin de lui présenter ses remerciements « pour l'œuvre effectuée par l'Eglise Catholique dans toute l'Europe en défense du peuple juif ».  Le 29 novembre 1945,   l’ United Jewish Appeal envoie une délégation de 70 rescapés des camps de concentration au Vatican pour exprimer à Pie XII la reconnaissance des juifs pour son action en leur faveur.  En 1955, à  l’ occasion des célébrations du 10e anniversaire de la Libération, l'Union des Communautés israélites proclame le 17 avril « jour de gratitude »  pour l'assistance fournie par le pape durant la guerre. Le 26 mai 1955,   94 musiciens juifs, sous la direction de Paul Kletzki,  jouent  sous les fenêtres du Vatican  « en reconnaissance de l’œuvre humanitaire grandiose accomplie par le Pape pour sauver un grand nombre de juifs pendant la seconde guerre mondiale ». Le  9 Octobre 1958, à  la mort de Pie XII, le premier ministre israélien, Mme  Golda Meir déclare : « Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s'est élevée pour condamner les persécuteurs. Nous pleurons un grand serviteur de la paix ». On pourrait ajouter à ceux-là  bien d’autres témoignages, dont, bien sûr,  celui du grand rabbin de Rome Israël Zolli qui se  fit baptiser en 1945 sous le nom d’Eugenio, le prénom du pape,  en hommage à tout ce que ce dernier avait   fait pour les juifs.

 

Un montage ?

 

La seule vraie  question est: pourquoi un  basculement aussi radical de l’opinion, non seulement juive, mais aussi chrétienne, s’opère-t-il ensuite ?

Le point de départ est, on le sait, la représentation en 1963 de la pièce Le Vicaire ( il s’agit du Vicaire du Christ), dont  l’auteur serait un certain Rolf Hochhuth, montée pour la première fois à Berlin  le 20 février 1963, dans une mise en scène d'Erwin Piscator (2).

Que cette pièce ne soit pas une œuvre historique va de soi. On n’est certes pas obligé de prendre pour argent comptant le récit circonstancié de l’ancien officier du KGB passé à l’Ouest, le roumain Ion Pacepa,   expliquant comment elle aurait été fabriquée dans les officines du KGB – ou de la Stasi – pour déconsidérer  l’Eglise catholique, laquelle était  alors un des piliers de la résistance à la poussée communiste en l’Europe de l’Ouest ( nous sommes encore au temps de Don Camillo et Peppone…) (3). 

On se contentera de noter que Piscator est un disciple de Brecht, passé à l’Ouest en 1951 mais resté communiste, et que la suite de l’œuvre de Hochhuth,  sorti de l’obscurité avec  Le Vicaire  est essentiellement composée de pièces  provocatrices dont le dénominateur commun est de  discréditer  le camp occidental :  après la mémoire de Pie XII, Hochhuth s’attaqua en effet  à celle de Churchill que    dans  Nécrologie de Genève (1967)  il  accuse   d’avoir fait assassiner en 1943  le premier ministre polonais en exil  Sikorski pour mieux livrer la Pologne à Staline (4).  Une  autre de ses pièces tend à  réhabiliter  discrètement  la Bande à Baader.

L’affaire prend une tournure encore plus glauque quand on sait que  Nécrologie de Genève est inspiré d’un livre de l’écrivain anglais négationniste et pronazi  David Irving  et que les deux auteurs  ont entretenu une longue amitié.  Hochhuth  lui-même a été condamné pour négationnisme.

 

Une époque réceptive

 

Mais pour un historien sérieux,  l’action des services secrets explique rarement tout.

Le Vicaire et les thèses fallacieuses  qu’il véhicule auraient sans doute  été vite  oubliés s’ils  n’étaient tombés à un moment où toute une  génération, née après la guerre,  ne demandait qu’à  y  croire.

Le  message, tantôt ouvert, tantôt  subliminal,  que le nazisme et le catholicisme avaient partie liée a  en effet tout de suite trouvé des oreilles complaisantes, cela en rupture avec la vision  des générations antérieures.

Entre 1930 et 1950, compte tenu de ce qu’était  la configuration intellectuelle  dominante,  une telle proposition eut parue absurde.  Pour tous ceux qui ont vécu les drames des  totalitarismes  et de la guerre , il était clair qu’il y avait d’un côté, les  « nouveaux barbares », nazis ou communistes, de  l’autre,  les forces traditionnelles de la mesure, de la morale,  de la liberté et de la raison, au premier rang desquelles    les Eglises,  mais aussi  les régimes libéraux (5) . Pour  George Orwell, analyste pointu des folies  du totalitarisme, seule peut leur faire barrage  ce qu’il appelle la  common  decency, une expression très britannique qui fait évidemment référence à la  tradition.  

Pour ceux qui connaissent   les effets de balancier  électoraux  qui suivent les grandes  crises, on ne  comprendrait pas , hors d’une telle configuration  , qu’au sortir de la guerre,  les Allemands  et les Italiens, rejetant violemment le nazisme et le fascisme,  se soient  jetés par réaction dans les bras de la démocratie chrétienne (6). Dans le contexte de l’époque, il était évident qu’il  s’agissait  de deux pôles opposés (7).  

Aux approches de mai 68, s’opère  donc  une mutation  du paradigme dans lequel vivait jusque là  la culture européenne.  Le totalitarisme, spécialement nazi  et fasciste,  est plus que jamais le repoussoir mais les Eglises, et singulièrement  l’Eglise catholique,  ne sont plus le pole opposé ;  elles deviennent  au contraire suspectes  de collusion avec le fascisme et le nazisme.  Et avec elles,  la morale traditionnelle, voire toute forme  d’ordre ou d’autorité : c’est le moment où on braille le slogan absurde: « CRS= SS ». Ainsi  s’ouvre l’espace du  nouveau  pôle  positif  opposé au nazisme et au fascisme, l’esprit libéral-libertaire, fondé sur l’hédonisme sans frein, l’individualisme et le recul de toutes les régulations sociales,  pour le  plus grand bien du   capitalisme  et la satisfaction d’une génération de consommateurs qui aspire à se réaliser dans  la recherche du  plaisir.

La mutation avait été  préparée par  l’Ecole de Francfort : au terme d’une analyse sociologique contestable,   Theodor  Adorno (8) avait prétendu  montrer comment la « personnalité autoritaire » , issue de la  tradition, spécialement  allemande,   offrait  un terrain favorable  au fascisme -  alors même  que d’autres auteurs, comme  Boris Souvarine ou Hannah Arendt avaient au contraire établi  que   le terreau des partis totalitaires était la « foule solitaire », déracinée et sans repères.  Herbert Marcuse  prétendit  un peu plus tard que  l’ordre social bourgeois se doublait  d’un ordre sexuel également oppressif, fondé sur des interdits arbitraires,  et   William Reich    prôna, au côté de la révolution sociale,  la « révolution  sexuelle ». Le temps n’est pas loin où il suffira, dans une certaine gauche « caviar »,  de mener une vie de patachon pour être un antifasciste actif !  

En assénant lourdement la thèse de la complicité entre Hitler et  Pie XII,  emblématique représentant d’une tradition religieuse millénaire,  Hochhuth   va donc  dans le même sens que tout un courant de la culture contemporaine. Plus tard, un Bernard-Henri  Lévy croira déceler une  continuité entre l’humanisme chrétien de    Péguy et  de Mounier et  le pétainisme, voire le fascisme.

En France, ce mouvement de pensée prospère en effet plus facilement qu’ailleurs  en raison de l’épisode   pétainiste. Si le nazisme et le fascisme, se revendiquèrent  ouvertement  comme des antimorales, le pétainisme qui tenta au contraire  de réhabiliter la morale traditionnelle, offrait une cible plus facile. On ignore généralement que  cette préoccupation morale existait aussi dans les mouvements de  Résistance ou  que le retour aux valeurs morales était vécu par certains adeptes abusés du vieux maréchal comme une  résistance spirituelle à la barbarie.

Une toute nouvelle configuration culturelle se dessine ainsi,  une   configuration dont nous ne sommes pas encore sortis, malgré la contestation croissante de l’héritage soixante-huitard par les jeunes générations.  Les  effets de cette configuration ne sont que trop connus : ce que Finkielkraut et Bruckner ont  appelé le « nouveau désordre amoureux » et la déliquescence de la cellule familiale, la déchristianisation qui semble inéluctable  à beaucoup  malgré les efforts héroïques de nombreux apôtres affrontés  pour les raisons que nous montrons,  à de puissants  vents contraires. Ce ne sont    pas seulement la morale et la religion qui se trouvent ainsi érodées par un lent travail de sape, c’est aussi  la culture classique, c’est l’amour et le respect de soi :   l’histoire  de l’Europe  devient dans cette perspective  un long égrenage de crimes appelant la repentance.  Car il est évident que si l’Eglise catholique est complice d’Auschwitz,  toute l’Europe l’est avec  elle. Toute la culture européenne  doit donc  être remise en cause

Il est clair que si  notre époque laisse entendre avec complaisance une  petite musique qui  susurre que tout catholique  ou tout homme attaché aux traditions , quelles qu’elles soient,  sont suspects  de complaisance pour le  nazisme,  légitimement tenu pour  le summum de l’horreur , la disparition du christianisme  et l’anéantissement de toute espèce d’héritage européen  sont à l’horizon.

Que tout cela relève d’une  nouvelle idéologie,  aussi intolérante que celles qui l’ont précédée  et peut-être porteuse de risques analogues,    ne fait pas de doute.

Il  est clair  également que,  aussi longtemps qu’un  nouveau basculement culturel,  l’apparition d’une nouvelle configuration, plus conforme à la vérité historique et à la  juste hiérarchie des choses,  n’auront pas fait disparaitre les amalgames absurdes qui fondent  cette idéologie, l’Europe continuera sur la voie suicidaire  où elle est engagée.

C’est probablement parce qu’il   est intimement  conscient de cet enjeu que le pape Benoît XVI  a décidé de ne pas « caler » sur la procédure de béatification de Pie XII. Toute concession à l’air du temps sur ce sujet serait mortelle pour l’Eglise et pour la culture européenne. Vouloir béatifier Pie XII, apparait  aux yeux du vulgaire comme une provocation. C’est en réalité  une invite à un  vrai débat,  une  manière de déclencher  une « crise »  qui  ne peut-être que salutaire car, seule, elle pourra permettre, de   venir à bout des amalgames  fallacieux  qui  dénaturent la culture de l’Europe d’aujourd’hui.

Comme toute grande institution, l’Eglise catholique ne transige pas sur ses  valeurs propres, et parmi celles-ci  il en est une  qui lui est particulièrement précieuse,  c’est la vérité, non seulement la vérité de  la foi mais aussi la vérité historique.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

1.                 Le cas de tel  grand patron de presse, très sévère pour la mémoire du pape mais qui n’a visiblement  jamais entendu parler de l’encyclique Mit brennender sorge,  est emblématique.  

2.                 Le film Amen de Costa-Gavras (2002) reprend largement les thèses du Vicaire.  

3.                  National Review, 25 janvier 2007. Un autre objectif  de ce montage ,que Pacepa n’évoque pas mais qui a bien été saisi par le rabbin David Dallin, pourrait être d’envenimer les rapports entre juifs et catholiques à un  moment où le concile Vatican II amorçait au contraire un rapprochement.

4.                 Est-il nécessaire de dire que cette thèse n’est pas confirmée par les historiens sérieux ?

5.                 Il est significatif que catholicisme et libéralisme, qui s’étaient opposés au XIXe siècle se rapprochent après la première guerre mondiale  contre la menace totalitaire.

6.                 La  tradition laïque et les compromissions, bien réelles elles, de l’épiscopat avec le pétainisme , empêchèrent le MRP , version française de la démocratie chrétienne, de remporter un succès aussi achevé ;  la gauche, socialiste et surtout communiste profita davantage de cet effet de balancier.

7.                 On ne comprendrait pas non plus, sans référence à cette configuration, comment de nombreux juifs se rapprochèrent alors, hors de tout opportunisme bien évidemment, du christianisme : Simone Weil, Henri Bergson, Edith Stein, Max Jacob, Joseph Rovan, Michel Debré,  le rabbin Zolli , le jeune Lustiger etc.

8.                 Bien qu’il ait été un des inspirateurs du mouvement de mai 68, le professeur Adorno fut alors  fort chahuté par les étudiants et ne s’en releva pas : il  mourut peu après.

 

Repost 0
Published by france
commenter cet article
5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:43

(article paru dans Marianne2) 

             D’une manière  devenue désormais classique, Max Weber distingue l’éthique  de la responsabilité et l’éthique de  la  conviction. L’homme de conviction est  soucieux de témoigner de ce qu’il croit juste ,  même si cela le prive de moyens d’action , voire a des effets pratiques négatifs.  L’homme de responsabilité s’efforce de calculer dans chaque circonstance  les effets positifs et négatifs de ce qu’il dit et fait et mesure ses  propos en fonction de cela.

Devant  ce dilemme, il est évident que,  depuis toujours, les chefs de l’Eglise catholique se situent du côté de l’éthique de la   responsabilité. Parce que, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains, les bons chrétiens  ne sont pas des  adolescents attardés,   et   parce que l’Eglise catholique a des responsabilités effectives : entre 1939 et 1945, celle de  millions de catholiques mais aussi de centaines de milliers de juifs réfugiés dans ses institutions  (1) !   Il y a une immaturité inouïe  à imaginer que le pape aurait pu prendre la parole à tort et à travers sans se préoccuper d’abord de cette responsabilité comme certains intellectuels désireux de passer dans l’histoire ont pris l’habitude de le faire.  C’est aussi plus largement la différence entre la morale classique , issue d’Aristote et des stoïciens,  fondée sur  l’objectivité   et une  morale  existentialiste  fondée sur la subjectivité, où le bien consiste à rechercher en chaque circonstance la posture « moralement correcte » ,  à  sculpter ,  de pose en pose , la statue  sublime de  quelqu’un  qui aura toujours été du bon côté.  

Il est vrai que la tradition de l’Eglise assigne aussi aux papes et aux évêques une fonction « prophétique ».  Mais les prophètes de  la Bible  se situaient  en dehors des institutions et  n’avaient  aucune responsabilité ; ils pouvaient  de ce fait, sans autre risque que pour eux-mêmes,  invectiver les pouvoirs en  place.  Il est évident que ce n’est pas la  position d’un pape ou d’un évêque qui est d’abord un  « pasteur »   , c'est-à-dire,  selon  la même Bible,    l’homme qui garde le troupeau contre les loups.

Ces évidences posées,  il est clair que ce qu’il convient de faire dans le cadre de l’éthique de la   responsabilité est affaire de circonstances. Rien  ne permet de dire que,  par rapport à telle situation, le pape aurait pu, en étant moins « prudent », améliorer la balance  bien/mal.  Il faut une présomption singulière à ceux qui n’ont  pas vécu les mêmes  événements, ni  jamais   exercé des responsabilités analogues,  pour porter des jugements péremptoires à ce sujet.

Dans cette logique, il est  aussi choquant d’entendre  certains catholiques dire  que   le procès  en béatification  est   une question  interne à l’Eglise, une affaire de sacristie  en quelque sorte,  qui    ne   concernerait que les vertus privées du pape,    sans considération de son  rôle historique.  Nul doute que si l’ «avocat du diable »  (une  fonction officielle   dans la procédure  en cours !)  arrive à prouver que  dans telle ou telle circonstance le comportement du pape   a eu des effets négatifs sur les juifs ou sur d’autres,     il ne saurait être   canonisé. 

Comme le dit Serge Klarsfeld  (2), une prise de parole  solennelle  lors de la rafle des juifs de Rome  aurait   « sûrement amélioré la propre réputation de Pie XII aujourd’hui. » Mais quel criminel aurait-il été s’il avait, pour forger son image devant l’histoire ou même préserver l’honneur de l’ institution, sacrifié la vie ne serait-ce que d’un des milliers d’enfants  juifs réfugiés  dans les jardins de Castel Gondolfo et de multiples couvents (3) !

Il faut une singulière méconnaissance  de ce qu’avait été le régime nazi pour imaginer que ce genre de proclamations aurait pu l’émouvoir. L’exemple souvent cité de la protestation forte des évêques hollandais face  la déportation des juifs  qui a attiré des représailles non seulement sur les catholiques mais surtout sur les juifs qu’ils protégeaient, est éloquent par  lui-même.

On dit qu’une parole plus  nette du pape aurait au moins  pu faire entrer  les catholiques dans la résistance. Tiens donc !  Les officiers catholiques allemands auraient compris que leur devoir était d’assassiner Hitler. Pie XII n’ayant  rien dit, ils n’y ont pas pensé !!

Comment peut-on dire aussi que le pape n’a rien dit contre le nazisme alors qu’il avait été le porte-plume qui rédigea de bout en bout l’encyclique  Mit brennender sorge  (1937) (4) ?  

Il fut, dit-on, obsédé par l’anticommunisme. Parole légère s’il en est ! Oublie-t-on qu’entre août 1939 et juin 1941, Hitler et Staline  sont alliés, un plan d’extermination des prêtres  et des élites polonais est à l’œuvre et des centaines de milliers  de catholiques  polonais  assassinés.  Pas de protestation mémorable non plus. Pourquoi ? Je ne sais.   On reproche assez à l’Eglise ses interdits, ses censures, ses condamnations  souvent bruyantes et si impopulaires mais elles  ne visent généralement que les siens avec le but et donc l’espoir de les  réformer. Rien de tel en  la circonstance ; comme tous les papes, Pie XII  croyait au diable et, de propos privés qu’il a tenus, il semble qu’il ait considéré Hitler comme un possédé. Nonce  en Allemagne sous la République de Weimar (4), il ne se faisait en tous cas aucune illusion sur le personnage et savait mieux que  quiconque l’abîme du mal auquel l’Europe était alors confrontée. Il savait que,  face  à la « Bête immonde », rien ne sert  de chercher à l’attendrir, il faut en priorité limiter les dégâts en n’attisant pas sa fureur

Rien à voir dans cette  attitude avec le pétainisme un peu ballot des   évêques français.  Le célèbre  regard  immobile de Pie XII derrière ses lunettes rondes n’est pas celui d’un couard  paralysé par la   trouille, mais celui d’un homme  totalement lucide sur l’ampleur de la catastrophe et   pénétré  de   son immense   responsabilité.

De fait, le vrai mystère de Pie XII n’est pas tant son comportement pendant la guerre que la lecture qui en est faite soixante  ans après. Comment ce pape qui fit de son vivant  l’objet d’éloges unanimes du monde juif  ( Ben Gourion, Golda Meir, Albert Einstein, Léo Kubowitski, secrétaire du Congrès juif mondial, le grand rabbin de Rome  etc.) et non juif, peut-il  être aujourd’hui ainsi vilipendé ?

Le basculement s’est fait avec la pièce « Le Vicaire » (1963), œuvre littéraire et non  historique due à un personnage douteux,  condamné pour négationnisme. Il coïncide surtout avec l’émergence de la génération d’après-guerre dont l’irresponsabilité en tant de domaines avait besoin d’un paravent idéologique : identifier, dans la ligne de l’Ecole de Francfort et au rebours du vécu des contemporains, nazisme et tradition en fut une des clefs de voûte. 

Mais quelque archéologie qu’on en fasse (au sens de Michel Foucault), la lecture rétrospective  du comportement de Pie XII n’en demeure pas moins un  mystère. « Bienheureux êtes vous si l’on vous insulte, si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi ». (Mt 5, 11). Ceux qui font de Pie XII un « bienheureux » ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

 

                                                  Roland HUREAUX

 

1.    Est-il nécessaire de dire que ces centaines  de milliers de juifs cachés dans les institutions catholiques ne l’étaient pas à l’insu du pape ou malgré lui ?  

2.    Le Point,  24/12/2009

3.    Pour assurer la liaison avec l’extérieur dans une ville quadrillée par l’armée allemande , le pape disposait d’un agent particulièrement véloce appelé  Gino Bartali.

4.    On sait que cette encyclique condamnant le nazisme fut lue au prône de toutes les églises allemandes le même dimanche de 1937, au nez et à la barbe du régime qui n’avait pas éventé la chose.

5.    C’est à cette époque qu’il fut photographié à la sortie d’une réception, des militaires allemands lui rendant les honneurs. Comme ils portent déjà l’uniforme des soldats nazis, l’usage pas  toujours innocent de cette photo  prête à confusion.

Repost 0
Published by france
commenter cet article
5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:40

Tous les ans ça recommence.

Il y a belle lurette que la messe de minuit  n’est plus à minuit. Pour plus de commodité, sans doute.

Mais cette commodité, il nous faut la payer cher.

Jour de grande fête, les « équipes liturgiques » se déchaînent. Pour marquer l’événement, il faut, selon elles,  que rien ne  soit comme à l’ordinaire.

Las !  Toutes les paroisses n’ont pas la logistique de Notre-Dame de Paris ou du Sacré-Cœur de Montmartre  pour faire plus et mieux les grands jours. Dans les paroisses moyennes ( y en a-t-il encore des petites ? ), la messe est aujourd’hui précédée d’une « veillée de prière » d’au moins une demi-heure. Comme la messe est plus longue qu’à l’habitude, la cérémonie dure donc entre  une heure et demie et  deux heures.  Cela dans une église mal chauffée   où le public, plus large,  est aussi moins recueilli que celui des dimanches ordinaires.  Sans compter les temps morts  qu’occasionne  un protocole mal rodé.   

Cette veillée,  les bonnes âmes qui la préparent la veulent originale : des projections mal faites, des enregistrements réverbérés,  la lecture de poèmes foireux. Faute  de prêter au recueillement, tout  cela exerce au moins  la vertu  de patience, une forme de pénitence.   Ceux qui ont essayé d’  emmener les enfants  se disent  qu’on ne les  y reprendra pas ! 

La messe tient à peu près la route, grâce notamment aux admirables textes de l’Ecriture programmés pour cette fête.  Là , on n’a pas cherché la nouveauté, encore heureux. Mais c’est en vain que l’on attend de retrouver   les mélopées classiques de la nuit de Noël : « Il est né le divin enfant », « Minuit chrétiens ».  Tout cela est banni  par les spécialistes  autoproclamés de  la  liturgie qui veulent l’originalité à tout prix.

A vrai dire, je suis, comme fidèle, même dans  ces circonstances,  doué d’une certaine patience .   Et puis, pour un croyant, c’est malgré tout  du mystère de l’eucharistie qu’il s’agit.  

Mais je sais que ce soir là je souffrirai beaucoup   en pensant à  tous   ceux qui, dans l’assistance,  ne vont à la messe que deux ou trois fois par an , aux  grandes fêtes,  et qui sont à Noël  la majorité du public.   Ceux là ne veulent pas de l’extraordinaire, ils veulent de l’ordinaire.  Ce ne sont pas de grands mystiques :  une longue cérémonie, ils s’en lassent très vite.  Ils  repartiront déçus.   

Les messes des grandes fêtes auraient pu être  l’occasion  de les raccrocher . Je crains qu’elles  ne soient le moyen de les décrocher.  Une belle occasion est manquée .    Quelque part , je  souffre pour eux, j’ai honte pour eux .

Au temps où la messe était vraiment à minuit, on savait qu’il ne  fallait pas la faire durer trop longtemps, d’autant que les gens des campagnes avaient quelquefois une heure de route à faire à pied dans un hiver glacial  pour rentrer chez eux ( je pense à la touchante  évocation de la messe de minuit  dans le roman d’Eugène le Roy, Jacquou le croquant)   

Mais l’Eglise était alors vraiment  « pastorale », ce qui veut dire réaliste et armée de bon sens . « Le Bon pasteur connait ses brebis » .  Il sait donc  ce qui se passe dans son église les jours de grande fête  ; ils sait que ceux qui viennent ces jours là ne sont   pas forcément aptes  à s’adonner à  la prière silencieuse  pendant les temps morts ,   que,  ne venant pas souvent, ils ne craignent pas la monotonie ;  bien au  contraire, ils veulent retrouver des airs connus. Le bon pasteur sait  qu’un  enfant  ne  supporte pas une cérémonie trop longue.  Or Noël n’est-il pas la fête des enfants ? A quoi sert donc  d’avancer l’heure de la messe dite de minuit  si c’est pour  en éloigner les plus petits.

Alor s que faire ?  Je ne sais trop comment  cela est organisé. Mais il faudrait que les autorités compétentes ( l’évêque, le doyen, le curé ? je ne sais) donnent  des ordres stricts aux  équipes liturgiques : les jours de grande fête, surtout  pas de tralala, ne pas oublier que ce n’est pas le public habituel  qui vient  et  que pour cette raison, il importe de faire une cérémonie dense, chaleureuse mais classique. Absolument classique !

Et cette veillée ? L’importance de l’évènement paraît   la  justifier  mais pas trop longue quand même, et,  si veillée il y a,    le plus grand soin est nécessaire  pour ne pas faire fuir un public très ordinaire mais qui vient tout de même  chercher du sacré :  de vieux Noëls à l’orgue plutôt qu’un poème , fut-il de Claudel !  

Sinon, les bons catholiques,  s’il en  existe  encore,  viendront à la messe le lendemain   matin, mais  ce que les sociologues appellent les « pratiquants occasionnels » , eux , se  lasseront vite de venir, si ce n’est déjà fait.

Roland HUREAUX

 

 

 

Repost 0
Published by france
commenter cet article
29 décembre 2009 2 29 /12 /décembre /2009 23:58

 

L’identité française ne se sépare pas de l’identité européenne.

Dire cela n’a rien à voir avec  une quelconque perspective supranationale,  au contraire.

L’Europe est  entrée dans l’histoire avec les cités grecques. C’est leur amour passionné de la liberté qui s’est exprimé à Marathon, aux Thermopyles,  à Salamine,  à Platées, contre ce que les marxistes devaient appeler plus tard le  « despotisme oriental » .

Même refus d’une monarchie orientale avec la victoire, plus ambigüe,  d’Octave   à Actium, contre Antoine et Cléopâtre.

Tout en sauvant  la façade  républicaine,  Octave,  devenu Auguste,  n’en    imposa pas moins à Rome un modèle impérial,  au mépris de  la tradition romaine et de  l’esprit  de liberté des peuples moins avancés, Celtes,  Ibères  ou Germains. Mais au bout de quelques siècles,  l’Europe, sous le choc  des barbares,  revint,   avec  la bénédiction de l’Eglise,  à un nouveau type de morcellement. Cette Europe où, depuis l’Edit de Caracalla (312) , tous les hommes libres sont citoyens ne supporte plus les pouvoirs trop lointains.  En se partageant l’Empire, Les Francs en Gaule, les Wisigoths en Espagne, les Ostrogoths en Italie,  les Angles et les Saxons  en Angleterre,  les Suèves au Portugal  esquissent la carte politique de l’Europe actuelle : des entités politiques de taille moyenne, sous-dimensionnées par rapport aux grands empires byzantin ou arabe mais où le pouvoir semble  plus  à  portée  du grand nombre , jusqu’à  l’émiettement féodal.

Les tentatives  de reconstituer un grand bloc européen de type impérial   sur le modèle romain ne manquèrent pas:    Charlemagne, le Saint  Empire romain germanique, les Habsbourg,  jusqu’à  Napoléon  et  Hitler,  mais elles  firent les unes après les autres long feu . Il est significatif qu’ au XXe siècle les totalitarismes s’emparèrent    des  deux nations qui  s’étaient vu un moment héritières de Rome, l’Allemagne des Kaiser, la Russie des Czars (deux déformations de César) . Mais  ils n’ont eu , eux aussi, qu’un temps .

Cette histoire tourmentée  fait-elle,  autant qu’on le dit,   de l’ Europe une   terre de brassage ethnique ?  Elle le fut  sans doute au premier millénaire , par l’esclavage d’abord, par les invasions ensuite. Très peu depuis  l’an Mil.  Au temps des invasions,  les nouveaux venus tentaient de  s’imposer par le fer  et par le feu.  Mais ils ne gagnaient  pas vraiment :  soit qu’ils fussent défaits sur les champs de bataille ( les Huns, les Hongrois, les  Turcs), soit qu’ils se soient assimilés à la civilisation des premiers occupants : destin de la plupart des peuples germains du  Ier millénaire. Les Arabes, seuls,  imposèrent leur civilisation en Espagne, mais ils en furent finalement rejetés, comme les Turcs devaient l’être des  Balkans.

Et la France  dans cette histoire,  dira-t-on ?  A un degré suréminent, elle porte cette vocation européenne de liberté, elle en est l’emblème.

Emblématique déjà par sa position : le seul   qui soit à la fois sur la Mer du Nord, l’Atlantique et la Méditerranée, maritime et continental  ( au sens de MacKinder) ,   latin  et  franc , catholique  mais teinté de  protestantisme , chrétien  mais inspirateur  des Lumières , notre pays est à lui seul un condensé   de l’Europe.

Comme jadis les cités grecques, il incarna tout au long de l’histoire – sauf  l’exception napoléonienne –    la résistance à la tentation impériale paneuropéenne :   contre le Saint Empire, contre les Habsbourg,  contre le Reich bismarkien.

Redécouvrant à la  fin du XVIIIe siècle les valeurs de la démocratie grecque, les Français, comme les Grecs jadis, sont bien les Européens  par excellence. Ils sont  un peu à l’Europe, ce que l’Europe est au monde.  Leur identité ,  c’est d’abord cela.

Tout cela appartient –il au passé ?  

Loin de nous l’idée d’oublier ce que la chute du rideau de fer  doit à des acteurs non-européens,  Américains bien sûr  mais aussi  Afghans.  Reste que cet événement résulta  aussi du combat de grands  Européens ; Jean Paul II,  Walesa et d’autres  et doit être considéré comme une grande victoire de la civilisation européenne.

En refusant avec plus de détermination que d’autres l’ultime menace soviétique qu’exprimait la prolifération des euromissiles,  notre pays   réagit alors en conformité avec  son sens séculaire  de la liberté.

Comment  dès lors  s’étonner  que la France  doute de son identité dès lors que de nouvelles menaces  semblent,  à tort ou à raison, lui rappeler ce que, tout au long de l’histoire, elle  a , comme les autres  Européens, rejeté ?

Toujours ouverte aux autres cultures,  y compris arabe, comment  se résignerait-elle  à ce que l’Europe appartienne jamais à  l’oumma ,  ainsi que  l’envisagent   certains islamistes ?  

Comment pourrait-elle accepter que  certains faucons américains, tel Zbigniew Brzezinski , prônent  la mise en tutelle  de l’Europe au sein d’un nouvel ordre impérial ? .

Comment ne serait-elle pas inquiète, elle qui, presque tout  au long de son histoire,   a combattu  les empires ,  d’entendre Barroso  dire :  « parfois j'aime comparer l'Union Européenne en tant que création, à l'organisation des empires. », même s’il ajoute qu’il s’agira du  « premier empire non impérial » (1). De quelque manière que cela soit dit,  il n’est en tous les cas pas dans la vocation de la construction européenne de  substituer à la variété colorée de ses personnalités nationales, la grisaille d’  un soft power bureaucratique.

Loin de se replier sur elle-même, la France, en se souciant de son identité, ne fait que défendre, comme elle l’a toujours fait,  l’identité  de l’Europe.

 

 Roland HUREAUX

 


 (1) Conférence de presse à Strasbourg ; 10 juillet 2007,


 

 

  

 

Repost 0
Published by france
commenter cet article
10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 08:37

Après l’entrée en vigueur du traité de Lisbonne

Parmi les patriotes que nous sommes,  beaucoup, pourquoi ne pas  l’avouer ?  ont pensé que la mécanique  supranationale  de la Constitution européenne   calerait avant d’aller jusqu’au bout. 
La cause nous paraissait entendue après le double référendum négatif de mai-juin  2005,  en France et aux Pays-Bas.

Quand fut  mis en chantier le traité de Lisbonne, clone de la défunte Constitution, même illusion : le refus irlandais, les difficultés polonaises,  la décision du tribunal constitutionnel de Karlsruhe tendant à  préserver la souveraineté du Parlement allemand, le blocage  obstiné  du traité par   Vaclav Klaus, président de la République tchèque,  la perspective d’un référendum britannique nous avaient  laissé espérer jusqu’ au dernier moment que l’affaire capoterait.

Considérant à juste titre que ces consultations partielles  exprimaient l’hostilité de la  plupart de peuples d’Europe au processus  d’intégration en cours, nous   pensions naïvement  que, dans une  Europe aux fortes traditions démocratiques, les peuples auraient en définitive  le dernier mot.

Et bien non !  Nous nous sommes trompés.   En cette fin de 2009, le traité de Lisbonne entre en application. 

On pourra certes se consoler  encore en considérant que  les grands pays gardent  la maitrise des orientations essentielles (ou de l’absence d’orientations !)  : plan  de relance, politique étrangère, nomination des personnalités clef de l’Union.  La France et l’Allemagne ont ainsi  imposé ,  en application du traité de Lisbonne, un président de l’Union européenne  honnête mais  falot  Herman Van Rompuy  ( dont l’absence sur la scène intérieure risque de coûter cher à la Belgique ) et un  haut-représentant  aux affaires étrangères,    Catherine Ashton, femme de cabinet sans légitimité démocratique,  dont on peut se demander si les  Britanniques ne l’on pas désignée  pour  ridiculiser la fonction.

Mais là aussi, il ne faut pas se réjouir trop vite.  Car   ce qu’il ya de plus   redoutable dans la machine  européenne se situe au  niveau intermédiaire, celui où règne en maître la commission. Une commission  beaucoup plus puissante depuis  que l’Europe se fait à 27.

Le succès  final  du processus de ratification du traité de Lisbonne  a montré que, malgré tous les obstacles, l’hydre bureaucratique bruxelloise étendait ses tentacules  de manière inexorable et  que, forte de sa puissance administrative, de sa patience et du caractère dispersé et  intermittent  des résistances, elle  finissait , comme   toute machine  idéologique,  à arriver au but qu’elle s’était fixé.   

Or c’est au niveau de la   bureaucratie  qu’il y  a lieu de craindre les effets de la ratification.  Après avoir connu  plusieurs  années de  morosité, liées aux résistances  des peuples,   la  bureaucratie   européenne vit aujourd’hui   dans   l’euphorie.  La signature du traité de Lisbonne a libéré sa  volonté de puissance.

Longtemps frustrés, les technocrates   de Bruxelles  veulent à présent mettre des bouchées doubles pour achever  le processus d’intégration. La directive Bolkestein,   aux effets si déstabilisateurs  sur  le marché du travail, un  temps  gelée, entre   en application. Forte de la création d’un ersatz de  ministère des affaires étrangères, la Commission a commencé  à recruter  5000 diplomates   qu’elle déploiera  à travers le monde, à l’égal d’un Etat. Ce  nouveau   réseau diplomatique  ne manquera pas de dévaluer   les ambassades des pays membres.  A la première contrainte budgétaire, un  gouvernement français  d’orientation européiste pourrait   tirer  prétexte de son  existence pour alléger notre propre dispositif, dont l’étendue  fut longtemps un facteur   de rayonnement pour notre pays. Les Pays-Bas y pensent  déjà.

Le traité de Lisbonne a d’importantes conséquences en matière de justice et de sécurité et donc  de contrôle de l’immigration : dans  ces   domaines, les décisions pourront être prises à la majorité.   La formation de policiers européens est à l’étude.  Ne doutons pas que Bruxelles se précipitera  pour occuper ces nouveaux territoires où pourtant elle est loin d’avoir fait  ses preuves

Le travail d’unification des normes de toutes sortes,  en application de l’Acte unique de 1987,  destiné à parachever  le marché intérieur,  va  se poursuivre.

En matière agricole, les crises du lait et celle des fruits et légumes ont montré le caractère impitoyable de la mécanique bruxelloise dès lors qu’il s’agit d’écraser les  petits et les dégâts du tout-marché qu’elle cherche à instaurer. Pourtant la commission a fait circuler un mémorandum destiné à redéployer  vers d’autres secteurs les dépenses de régulation des marchés agricoles, lesquelles  seraient réduites  de 60 à 30 % du budget communautaire. Heureusement, une offensive française relayée par l’Allemagne semble  faire échec à ce plan. Pour combien de  temps ?

Bien que  le coup vienne de   Strasbourg  et non de    Bruxelles, la décision de la Cour européenne des droits de l’homme, au mépris du  principe de subsidiarité et du souhait  de la majorité de Italiens ,  d’interdire les crucifix dans les écoles d’ Italie,  montre jusqu’à quel point l’idée d’un droit abstrait , désincarné, étranger à  la volonté des peuples,   fait son chemin.

 La manière dont le président du Parlement européen a tenté d’empêcher de  parler Nigel Farage,  brillant député britannique eurosceptique,   montre le climat d’intolérance qui règne plus que jamais dans une  machine désormais remise sur les rails.

A ce regain d’activisme bruxellois, répond une soumission grandissante des administrations nationales pour lesquelles le droit  européen est devenu, en France au moins, la loi et les prophètes. Le Conseil d’Etat vient de décider que les directives européennes étaient immédiatement exécutoires avant même leur inscription  dans le droit national. C’était déjà la position – contestable - de la Cour de justice européenne mais pas encore celle des juridictions  nationales.  Le  Parlement français, qui n’a même plus à intervenir, se  trouve ainsi  un peu plus dévalué.

En  réussissant à mettre en œuvre le traité de Lisbonne malgré la volonté de peuples, la machine européenne   a franchi un pas dont nous ne mesurons  peut-être pas encore   les conséquences. Quelque part, l’Europe est  désormais sortie  du « cercle de la démocratie ». L’étonnante « investiture » de Herman van Rompuy par le groupe de Bilderberg a valeur de symbole. Cette capacité d’arriver à ses fins en contournant  tous  les obstacles   est typique d’un régime idéologique, appliquant la maxime    de Lénine : « deux pas en avant, un pas en arrière ».  Jusqu’ où nous mènera cette  machine infernale  en marche, dès lors qu’elle a démontré qu’elle pouvait passer outre avec succès à  la volonté populaire clairement exprimée ? Nul ne le sait.

Que l’Europe ne compte plus beaucoup de vais croyants ne doit  pas nous rassurer. Hannah Arendt  a montré comment les régimes idéologiques continuaient longtemps à fonctionner alors même que leurs cadres avaient perdu la foi.  Leurs bureaucrates  n’en étaient même que plus impitoyables.

Nous émettions l’hypothèse dans un ouvrage paru il ya dix ans (1)  qu’il y avait entre un régime véritablement totalitaire et le système idéologique européen  la différence d’un  étang revêtu d’une  couche de glace  épaisse et d’un autre où seulement flotteraient quelques plaques éparses.   Mais on sait qu’il suffit que la température  baisse de quelques degrés pour que  celles-ci se soudent entre elles et que tout  l’étang soit gelé.


                                   Roland HUREAUX 

1.       Les hauteurs béantes de l’Europe, François-Xavier de Guibert, 1999, reed. 2007

 

 

 

 

Repost 0
Published by france
commenter cet article
10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 08:33

 

A l’heure où les  représentants du monde entier débattent  à Copenhague du devenir de la planète,   ressurgit  une vielle rengaine que l’on croyait  depuis quelques années  remisée  au placard:  le fantasme de l’explosion  démographique et de la surpopulation, d’où on tire que pour lutter contre le réchauffement de la planète, il faudrait  empêcher une partie de l’humanité d’avoir des enfants,  en tous les cas d’en avoir trop.

On ne s’étendra pas sur le paradoxe philosophique:   lutter contre la vie pour préserver la vie…   

On  n’  insistera pas non plus sur le fait que la population est une chose,  le modèle de consommation   en est une  autre. Les hommes dont il s’agit sont loin d’être égaux. Selon leur mode de vie, le carbone qu’ils émettent varie de 1 à 100. Même entre des régions  de niveau analogue comme l’Europe et  les Etats-Unis, la différence est  de 1 à 2.

On soulignera   plutôt   l’ignorance abyssale des phénomènes démographiques  que révèle un tel  discours.

Ignorance de ce qui se passe sur le terrain d’abord.  La fécondité est en diminution dans la plupart des  pays de la planète.   Un exemple :   l’Iran où, sous un régime ultrareligieux,  la fécondité est descendue de 7    à 2 enfants par femme en 25 ans. Tous les pays d’Europe sont aujourd’hui  au-dessous du seuil de   reproduction  des générations.  Certes  la France, borgne parmi les aveugles,  n’est que juste au  dessous,     mais toute l’Europe de l’Est est en train de se  dépeupler à grande vitesse : la Russie perd près d’un million d’habitants par an.   Sont aussi  au-dessous du seuil de reproduction  l’Australie,  la Nouvelle Zélande, le  Canada, le Japon,  la Chine, le  Brésil,  la Tunisie. Le taux  de fécondé  est en baisse continue au Mexique, au Maroc, en  Algérie, en Egypte, en Inde, au Pakistan, en Indonésie et ne devrait pas tarder, dans ces pays aussi,  à passer  au-dessous du seuil.

Même sur   le continent le plus en retard, dans  l’ Afrique subsaharienne, la fécondité globale, encore élevée  certes,  baisse chaque année.

Très peu de pays font exception à ce mouvement de baisse :    la  France et les Etats-Unis,  surtout  en raison de l’immigration,    et quelques pays très arriérés mais peu peuplés, comme le  Niger, la Guinée Bissau ou l’Afghanistan.

Et pourtant, dira-t-on, la population mondiale,  qui a déjà atteint 6,8 milliards d’habitants augmente encore.

Il est vrai qu’au cours du XXe siècle, la population mondiale a augmenté comme  jamais auparavant,  passant de 1,5  à 6 milliards en 100 ans. Mais cette  croissance est  en cours de décélération rapide.

Si la population  de la planète augmente encore, on le doit au  phénomène d’inertie bien connu des démographes : le taux de natalité (distinct de celui de fécondité)  n’est pas seulement fonction de la fécondité des femmes,  mais aussi du nombre   de  femmes en âge d’enfanter. Or en raison de la croissance passée, ce nombre  est important dans   les  pays du Sud : la population mondiale est comme un camion lancé  à grande vitesse qui continue d’avancer malgré un grand coup de frein. 

Si l’on prolonge, non seulement la courbe de croissance mais encore la pente en diminution de cette courbe, la population mondiale devrait atteindre vers 2040 un maximum que l’ONU  chiffre à environ 9 milliards d’habitants, mais il faut  savoir que cette prévision  était de 12 milliards il y a  quelques années et est révisée en  baisse tous les ans.   Dans ces 9 milliards, l’Afrique noire pèsera sans doute plus qu’aujourd’hui,   peut-être pour  2 milliards,  mais ce continent  est encore peu peuplé  et  , contrairement à la légende, les terres cultivables  encore sous-exploitées,  n’y manquent pas .

Et après, que se passera- t-il ? La croissance zéro, dont  rêvent les défenseurs de l’environnement ?  Non, l’humanité n’est pas si sage : comme dans un lancer  de pierre, la courbe redescendra alors  inexorablement. Tant mieux dira-t-on ? Mais que sera l’état d’esprit de cette  humanité en déclin, vieillissante et où,  par la voie de la sélection artificielle, les hommes seront  un peu partout plus nombreux que les femmes ?  

Ignorance enfin des mécanismes à l’œuvre dans les phénomènes de   population. Tout ce que nous venons  de dire montre que, avec ou sans   proclamations emphatiques sur la nécessité de contrôler les naissances,    un processus de décélération rapide la population mondiale est à  l’œuvre.  La politique forcée de contrôle des naissances  qui a prévalu   à  l’initiative du gouvernement en Chine ou en Inde,  sous  l’égide des Nations-Unies   en   Amérique latine,  semble y être pour quelque chose.   Pourtant  le mouvement a été analogue dans des pays où de telles  politiques n’avaient pas  cours, comme l’Indonésie ou  l’Iran. Les ressorts des comportements démographiques, sans être mystérieux, sont trop intimes   pour que les pouvoirs publics puissent les infléchir à leur gré,  sinon à la marge.  Aujourd’hui, le principal ressort de la baisse de la fécondité est   l’imitation d’un modèle occidental qui, grâce aux média,    est  désormais  connu    partout. Un modèle occidental peut-être suicidaire :   un pays comme l’Allemagne qui voudrait redresser ses naissances à un niveau moins  catastrophique, n’y  parvient  pas.   

A ce  vaste  mouvement de baisse   en marche  un peu partout dans le monde. il  est d’autant plus inutile d’en rajouter  que l’on ne sait pas encore où il  conduit  l’humanité. 

 
                Roland HUREAUX *

 

·          Auteur de   Le temps des derniers homes, Le devenir de la démographie mondiale, Hachette, 2000.

 

Repost 0
Published by france
commenter cet article
10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 08:29

A propos de l'affaire des  minarets en Suisse (2)

 

Dans le ciel de la bonne conscience et de la pensée  unique  européennes, la votation des Suisses tendant  interdire les minarets a fait l’effet d’un coup de tonnerre.

Si beaucoup de bonnes âmes, y compris ecclésiastiques, jettent l’anathème sur  la nation helvétique suspecte de repli  sur elle-même et de xénophobie, personne   n’est dupe : un référendum analogue dans la plupart des  pays de l’Union européenne aboutirait  au même  résultat.  D’ailleurs personne   ne se  risquera  à l’organiser.  Comme dans le cas des votes français et néerlandais sur la constitution européenne, le vote d’un seul pays  sert de révélateur de  ce que pensent les autres. On est d’ailleurs surpris que les augures politiques, s’appuyant sur des sondages  pourtant effectués dans les règles de l’art  aient pu imaginer que le résultat du vote serait  différent.

Ce vote est un avertissement pour  les élites  européennes  qui pensent que les peuples, éduqués ou rééduqués à grand renfort de discours officiels, de pression  médiatique ,  d’affiches, de programmes scolaires,   se sont une fois pour toutes résignés à une Europe multiculturelle, multiethnique et  composant avec un islam de plus en plus prégnant.   Ceux là ne doivent se faire aucune illusion sur les sentiments réels de la  majorité, malgré ou peut-être  à cause des leçons  qu’on lui  assène.

De même devraient perdre leurs illusions les   fanatiques  qui se figurent que l’ultime assaut de l’islam contre une Europe fatiguée et déchristianisée  est  pour bientôt.  On connait les paroles du président Boumediene pour  qui  les musulmans, après avoir été conquis,  conquerraient  à leur tour l’Europe grâce à la fécondité de leurs femmes.  Le premier ministre   Erdogan cache mal  son sentiment  que l’entrée d’une Turquie  de 80 millions d’habitants dans l’Union européenne, conjuguée  à la montée des populations immigrées  dans les   pays de l’ouest, devrait permettre au musulmans  d’être un jour  majoritaires en Europe. Tarik Ramadan et consorts  le pensent aussi.  Le vote suisse devrait leur montrer que cette conquête  pacifique du continent  n’est pas pour demain. 

Que va-t- il dès lors se passer   ? Il est indubitable que grâce à la poursuite de l’immigration, moins contrôlée que jamais depuis qu’elle n’est plus  du ressort national mais communautaire   , et au différentiel de fécondité – surtout chez les nouveaux arrivants -   , la part des musulmans dans la population,  qui se situe autour de 6,5 %  en France  et  en Allemagne, devrait continuer à  progresser.

Jusqu’où ?  Aucun fait nouveau, comme pourraient l’être, un contrôle de l’immigration beaucoup plus strict, une baisse rapide de la fécondité  dans les populations musulmanes de l’  Europe ou encore un regain de vitalité des Eglises chrétiennes du vieux continent, ne  laisse prévoir  à court ou moyen terme un retournement de la  tendance.

C’est d’ailleurs la conscience diffuse de cela   et l’inquiétude qui l’accompagne qui sous-tendent    la réaction des Suisses, une réaction dont aura beau jeu de dire que,  fondée sur le seul refus de l’islamisation du  paysage urbain, elle est plutôt une manière de se voiler la face que d’aller  au fond des choses.

La perspective brossée par  Emmanuel Todd ou d’autres, d’une   laïcisation progressive, au recul de la foi chrétienne répondant   celui de la foi musulmane, quoique plausible, ne doit pas nécessairement nous rassurer.  Parce que des    différences  culturelles fortes  subsisteraient, la  principale étant le registre des prénoms, et aussi du fait  que l’affaiblissement  des repères religieux peut aussi bien favoriser le  durcissement identitaire, comme le même auteur  l’a montré dans le cas de l’Allemagne  nazie. 

Bien des  traits de l’Europe actuelle peuvent s’apparenter à   des  signes de déclin : la déchristianisation,  l’attrition de  nations tenues pour un vestige du passé, voire une référence  suspecte,  fasciste ou nazie,  la désindustrialisation, la dénatalité,  le chômage endémique, la démilitarisation relative, l’absence de volonté politique propre.  L’esprit de tolérance, souvent à sens unique, la culpabilité postcoloniale, le politiquement correct  qui prévalent  actuellement  dans les élites ne favorisent  certes pas le ressaisissement.  Le christianisme  est   tenu en suspicion dans ses propres rangs et, critiqué, voire ridiculisé de toutes parts, n’a pas les moyens de faire face à la montée de l’islam.   Celle-ci  trouve l’appui de tout un arsenal idéologique fondé sur la non- discrimination ou l’antiracisme (comme si la plupart des  musulmans  n’étaient pas  de race blanche !). L’école laïque qui donnait de la viande le vendredi au temps où l’Eglise   l’interdisait  (1)   impose dans certaines villes des menus sans porc  même aux  élèves non-musulmans, comme si la minorité musulmane avait déjà réussi à imposer la charia.

Malgré son ambigüité, la  votation suisse nous laisse cependant soupçonner que la population de la vielle  Europe, quelle que soit l’attitude de ses élites, ne se laissera pas réduire à la dlimmitude   (position du minoritaire en terre d’islam)  sans régir.

Ce serait mal connaître l’histoire de   ce continent, qui a  joué un rôle si singulier dans l’émergence de la modernité, que d’imaginer qu’il pourrait laisser ses traditions les mieux établies  -   pas seulement le christianisme -, s’étioler dans la passivité. Chaque fois qu’elle  fut confrontée au risque d’être submergée par les populations ou les influences orientales ,  l’ Europe s’est in extremis ressaisie :  Marathon, les Thermopyles,  Salamine,  Platées , Actium,  plus tard  les Champs catalauniques,  Covadonga,  Poitiers,  Las Navas de Tolosa,  Lépante,   Vienne :  la liste de ces lieux de résistance est longue.

A l’inverse d’ailleurs,  l’Orient  a  fini, lui aussi, par rejeter  la romanité puis les croisés, puis Byzance,  puis la  colonisation. (Quoi que disent certains  Arabes, l’épopée d’Israêl  est trop singulière pour être amalgamée à  ces précédents.)

Le retournement, pour le meilleur et pour le pire,   s’effectue d’abord  dans les têtes.  Point de pays plus tolérant à l’islam et au judaïsme que l’Espagne du XIVe  siècle,  avant qu’une mystérieuse mutation  n’induise une réaction violente de rejet des minoritaires.  Inutile de chercher à juger ce  genre de mutation à partir de la morale  d’une époque ;  les repères basculent avec elle : ce qui était politiquement correct la veille, la tolérance en l’occurrence, cesse de l’être et inversement. Et  si cela nous  arrivait, probablement verrions-nous  les chiens de garde les plus vigilants dans la première  configuration continuer  leur office avec la même hargne  quand le paradigme a changé,  les modérés se trouvant  toujours, dans ces cas,  débordés.

De même,  le christianisme européen, tenu plusieurs   fois au cours de son histoire  pour moribond a su se ressaisir : après les invasions barbares,  puis  arabes,  au temps des déchirements  des  XVe et  XVIe siècles, après la Révolution française.

Quand s’effectuera ce réveil ? On peut penser que le plus tôt sera le mieux. Pour une raison bien simple : si d’aventure nos pays devaient arriver à un point où  musulmans et non-musulmans représenteraient  des forces  comparables  (2), on peut craindre ,  au vu des précédents de pays comme   Chypre, le Liban ou la Bosnie  que notre continent n’échapperait  pas aux affres d’une guerre civile de grande ampleur .

Les esprits  responsables comprendront que personne en Europe n’a intérêt à ce  que ce point  soit jamais  atteint.

 

Roland HUREAUX

 

1.                   L’Eglise catholique interdisait à ses fidèles de manger de la viande le vendredi jusqu’en 1966.  Les Espagnols étaient dispensés de cette règle depuis la bataille  de Lépante.

2.                   Ce qui ne signifie pas nécessairement un poids démographique équivalent : au XVIe, les protestants ne représentaient en France qu’environ 10 % de la population (mais 50 % de la noblesse ).

Repost 0
Published by france
commenter cet article
10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 08:26

 

            A propos de l’affaire des  minarets (1)

 

Le référendum suisse sur les minarets a suscité un tel émoi   que beaucoup en ont oublié de réfléchir  au cadre  théorique  dans lequel il s’inscrit : la  problématique de la liberté religieuse en Occident.

Il faut le rappeler : ce  sont les minarets qui ont été interdits par le peuple suisse,  pas les mosquées.

Si les mosquées avaient été interdites, on aurait pu  considérer à bon droit qu’il s’agissait d’   une atteinte inacceptable à la liberté  religieuse.  L’interdiction des  minarets touche en fait une autre question : celle de la visibilité publique du culte. La disposition d’un lieu de culte est affaire de droit fondamental, sa  visibilité  une  question  d’ordre public et donc d’opportunité, variable selon les lieux et les temps.

Cette distinction n’est pas nouvelle en Europe :   comme l’a montré Bruno Dumézil  (1), on la  trouve dès les  origines de la chrétienté instituée. L’Eglise a ainsi presque  toujours admis  le droit des juifs à disposer de  synagogues   dans un Etat  chrétien.   Comment d’ailleurs un chrétien pourrait-il,  sans se renier, empêcher d’autres croyants d’adorer Dieu ?  La même Eglise  a en revanche rarement accepté que d’autres cultes aient un caractère public, ou en tous les cas officiel (2).

Curieusement, le Syllabus et Dignitatis humanae ne diffèrent pas autant qu’on croit sur ce sujet.  

Parmi les erreurs condamnées par le premier figure qu’il faille « louer que certains pays, catholiques de nom, aient décidé par leurs lois que les étrangers qui viennent s’y établir puissent jouir de l’exercice public   de leurs cultes particuliers » (§78).

Dignitatis humane  dit de son côté  que  « Dès lors  que les justes exigences de l’ordre public ne sont pas violées, ces groupes sont en droit de jouir de cette immunité (de toute contrainte en matière religieuse) afin de pouvoir se régir selon leurs propres  normes  et  honorer d’un culte public la divinité suprême (…) (§ 4.2) ».

Certes, entre ces deux textes,  le ton est très différent :   autant Pie IX est restrictif  pour les cultes non catholiques, autant Paul VI l’est au contraire  pour  toute  entrave à la liberté de quelque culte que ce soit.  On peut même s’inquiéter qu’en exigeant   que les groupes religieux obtiennent l’immunité « pour se régir  selon leurs propres normes », le texte de 1965 puisse fonder  l’application de   la charia en Europe. En fait il n’en était pas question à cette date. Le texte visait  d’abord  le droit  des églises chrétiennes   d’organiser comme elles  l’entendent  la vie ecclésiastique  et non celui d’un  groupe religieux d’avoir son propre droit  civil ou  pénal,  cette idée étant étrangère à  la tradition chrétienne laquelle,  pour ce qui  n’est  pas  d’ordre religieux,  n’a jamais revendiqué que l’application du  droit « naturel ».

 Si Dignitatis humanae insiste sur le droit des croyants, quels qu’ils  soient, à pratiquer leur culte,  le Syllabus ne traite que du culte public, ce qui veut dire, dans un texte limé au millimètre, que le droit des étrangers (ou d’autres) à pratiquer un culte privé, droit  conforme à  la tradition   de l’Eglise (sinon à la pratique de   tous les princes chrétiens), n’est pas  en cause.  Le statut que, entre les lignes, le Syllabus ouvre  aux  cultes non catholiques est-il  d’ailleurs  différent de celui qu’un certain  laïcisme voudrait imposer à tous les cultes ? 

Mais la déclaration Dignitatis  humanae, soumet  la liberté de culte (y compris publique pour le coup)   qu’elle promeut  à la  restriction importante des « justes  exigences  l’ordre public ».  Ordre public, peut-on supposer,  au sens large : non seulement le souci de préserver  la paix civile  mais encore   celui   de la circulation routière ou d’un urbanisme ordonné. La question des minarets n’est plus un problème de liberté de conscience mais peut être tenue  comme l’a suggéré François Fillon pour un problème d’urbanisme,  voire  de gestion d’un patrimoine   historique (3).

Curieusement,  une telle convergence n’existe pas  seulement entre deux textes  réputés antinomiques  de l’Eglise catholique mais encore entre ceux-ci  et la pratique  la République française laïque.  La   loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat du 9 novembre 1905  (article 4) confie l’organisation du culte   aux  seules  associations qui se conforment «  aux règles d'organisation générale du culte dont elles se proposent d'assurer l'exercice »,   c'est-à-dire  dire, s’agissant de l’Eglise catholique, qui se conforment  au droit canon.

Quant à l’exercice public du culte,  le fameux arrêt abbé Olivier du Conseil d’Etat (19 février 1909) affirme que l’autorité publique (un maire en l’occurrence) ne peut apporter de restrictions à la liberté de culte – y compris  à une procession– qu’ « en cas de menace précise et  sérieuse pour l’ordre public ».

En notre temps où les intégrismes de tout poil prospèrent sur fond d’ignorance,  ces distinctions, pourtant classiques,  sont fâcheusement remises en cause. La Charte des droits fondamentaux  annexée au traité de Lisbonne  reconnait  «  la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites » (article 10)  sans aucune restriction liée aux  exigences de l’ordre public, ouvrant la porte à de graves risques.   A l’inverse, un  laïcisme exacerbé, voudrait   bannir tout symbole religieux de l’espace public sans autre motif que de principe.  

 

La Rapporteur spécial de l'ONU pour la liberté de religion, Mme  Asma Jahangir,  s'est montrée « profondément inquiète »  quant aux « conséquences négatives du résultat de cette votation sur la liberté de religion ou de conviction des membres de la communauté musulmane en Suisse. »   On aimerait savoir si l’intéressée, originaire du Pakistan, s’est autant émue du cas  de  nombreux pays musulmans qui  aujourd’hui  multiplient les entraves , non seulement à l’exercice public du culte chrétien – ou juif – mais à son exercice tout court,  de manière officielle , comme en Arabie saoudite d’ où sont bannis  non seulement les  clochers mais les églises , ou de manière sournoise presque partout  ailleurs.

On aurait aimé  aussi plus de retenue de la part de M.Erdogan   premier ministre  d’un pays,  la Turquie,  qui non seulement a commis au début du XXe siècle un génocide massif des  chrétiens, pas seulement  arméniens (4)  , mais où encore aujourd’hui  des  prêtres ou des militants chrétiens  sont  assassinés  et où  la construction de  nouveaux  lieux de culte non musulmans  est pratiquement impossible .  

 Roland HUREAUX

 


1.    
Bruno Dumézil, Les racines chrétiennes de l’Europe, contrainte et liberté religieuse dans les royaumes barbares,  V-VIIIe siècle, Fayard, 1905

2.    
Ce que signifie exactement culte public n’est pas précisé dans les textes cités et peut-être est-ce mieux, car ainsi est  laissée  une marge d’interprétation.

3.    
On admet cependant que le référendum suisse a une portée plus large, touchant à l’identité nationale.

4.    
A l’exception des catholiques et des protestants, peu nombreux et protégés par la crainte de la France et de l’Angleterre

 

Repost 0
Published by france
commenter cet article
9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 01:41

 

A entendre les éloges funèbres, Claude Lévi-Strauss, aujourd’hui unanimement encensé, aurait été le plus politiquement correct des philosophes : antiraciste  avant l’heure,  anticolonialiste, promoteur des civilisations « premières »,  quelle meilleure référence ?

Il est certes incontestable qu’il défendit l’idée, fondamentale dans son œuvre,  que les cultures dites primitives sont aussi complexes que les cultures modernes. 

A cette figure d’hagiographie, les  fines bouches objectent cependant tel ou tel propos de jeunesse sur l’inégalité des races ou paraissant  hostile à l’islam. Mais avant  1945 -  cela est complètement oublié aujourd’hui -   ,  dans presque  toutes  les familles politiques et pas seulement les pro-nazis,  il était naturel de parler de race et  de s’interroger sur leur éventuelle inégalité. C’est à partir de la catastrophe hitlérienne  que  les mentalités changèrent  et encore très progressivement.  Lévi-Strauss  était  d’ailleurs resté plutôt discret sur ces questions.   

Ce n’est en tous les cas pas pour cela mais pour une toute autre raison qu’il fut considéré dans les années soixante comme  un fieffé réactionnaire.   

Connu seulement des spécialistes, Claude Lévi-Strauss  a passé la rampe de la célébrité, au moins dans le grand public cultivé,  quand fut lancée,  vers 1966, la mode du « structuralisme ». Il s’agissait au départ d’une expression journalistique, comme plus tard les « nouveaux philosophes »  regroupant de manière approximative des penseurs qui ne se connaissaient pratiquement  pas et dont les préoccupations étaient en réalité fort  différentes.

Lévi-Strauss avait tiré de la linguistique de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916)  l’idée  que les phénomènes humains sont organisés comme des systèmes ( structures),  de telle manière que si on bouge tel élément  - d’une langue pour Saussure, d’un système de parenté ou de représentations mythologiques pour Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté, 1949)  - ,  c’est tout le système qui est affecté et pas seulement la pièce que l’on a bougée. Cela  parce que les  différents aspects de telle ou telle  réalité  humaine sont reliés par des logiques invisibles  qui expliquent ce genre d’effets, dits « effets de structure » : un peu comme quand on  modifie  l’un des quatre angles d’un parallélépipède, les trois autres en sont automatiquement affectés.

A Saussure  et Lévi-Strauss furent rattachés le psychanalyste  Jacques Lacan , qui lui aussi travaillait depuis longtemps mais n’était pas encore  très connu, lequel  allait répétant que « l’inconscient est structuré comme un langage », et   Michel Foucault qui montra dans  Les mots et les choses  (1966)  comment des éléments apparemment étrangers d’une même période de la culture   ( son analyse du XVIIe siècle français fut exemplaire ) étaient  reliés par des analogies secrètes  qu’on pouvait aussi qualifier de structures. Théorisant le structuralisme, Foucault  dit également  que l’étude de l’homme passe désormais par différents sciences humaines dont chacune construit  son objet à sa manière,  produisant un éclatement de la notion d’ « homme », désormais dépourvue de sens.

Il n’y eut pas d’économiste structuraliste mais l’économie de marché  fonctionne de manière si évidente selon une logique structurale que personne ne ressentit alors  le besoin de le relever.  

Tout cela était-il de nature à  provoquer la controverse, voire la  haine ? Oui, parce que les marxistes - dont on a oublié  l’hégémonie    idéologique   au cours des années soixante, mai 68 compris, supérieure  peut-être à ce qu’elle avait été au sortir de la guerre – virent dans le lancement  du structuralisme un nouvel artifice inventé par la bourgeoisie pour contrer le marxisme.  Pourquoi ?

Parce que le marxisme-léninisme standard  reposait sur l’idée d’une infinie plasticité de la nature humaine :  sinon comment prétendre sculpter l’homme nouveau du communisme ? Ce dogme avait conduit Staline  à soutenir, contre toute raison, les biologistes anti-mendéliens  et anti-darwiniens Mitchourine et Lyssenko. Lié à cette plasticité, le primat de l’histoire sur la structure : c’est dans un processus historique concret que l’homme se produit  lui-même sans être entravé par des structures prédéterminées. Or, personne n’avait  osé le dire  explicitement,  tant cela eut paru une grossièreté  (seul, un peu plus tard,  Edgar Morin  s’y risqua dans  Le paradigme perdu, 1973) :  le structuralisme ressuscitait l’idée de quelque chose comme une nature humaine. Pour Lévi-Strauss, il n’y avait  certes  pas un seul système de  parenté, de type monogamique occidental (c’est en cela qu’il était « tiers mondiste ») mais tous les systèmes de parenté n’étaient  pas pour autant possibles. L’humanité a dressé de manière inconsciente  une sorte de tableau de Mendeleieff  des systèmes de parenté   et elle  est condamnée à naviguer  de l’un à l’autre, sans échappatoire. Même chose pour Lacan : la castration du désir œdipien primitif est une constante de l’homme, un destin originel auquel nul n’échappe. Le pessimisme de Lacan – prolongement de celui  de Freud -, était exprimé en termes suffisamment cryptés pour qu’un public soixante-huitard avide de nouveautés mais ne comprenant pas bien ce qu’il disait lui fasse une  ovation. Seul Gilles Deleuze (L’Anti-Œdipe, 1972) saisit  combien cette pensée pouvait être « réactionnaire » car désespérante pour toute idée de progrès.  Les linguistes découvrent eux aussi des règles permanentes qui régissent l’évolution des langues. La pensée de Foucault est en revanche moins nette sur ce sujet : on n’a jamais su le statut épistémologique des concordances qu’il mettait au jour  à telle ou telle époque.  

Tandis que les intellectuels communistes officiels  se déchaînaient contre la vague  structuraliste,   il  y eut de tentatives de synthèse entre le marxisme et le structuralisme. Un anthropologue aujourd’hui oublié,  disciple de Lévi-Strauss et soigné par  Lacan,  Lucien Sebag,  s’y essaya dans un brillant essai justement appelé  Marxisme et structuralisme  (1964). Peut-être conscient d’une impasse, il se suicida l’année suivante.   

Mais l’homme qui se trouva, bien malgré lui, au carrefour des deux courants de pensée fut Louis Althusser. Il était à la vérité plus marxiste que structuraliste et  surtout influencé par Bachelard, mais en considérant qu’une configuration économique et sociale donnée était une réalité    globale dont    toutes les parties  étaient solidaires, il a paru faire une lecture structuraliste  du marxisme. Cela  lui valut une solide méfiance du  parti communiste. Il fut en revanche le maître à penser des premiers maoïstes mais pour une toute une autre raison : Althusser considérait que le mode de pensée idéologique ( par opposition au mode de pensée scientifique) ne s’arrêtait pas avec la révolution mais que dans une première phase,   le pouvoir « prolétarien » avait  besoin d’une idéologie  pour se consolider , une théorie qui justifiait à bon compte tous les délires,  tant staliniens que maoïstes,  à un moment où le parti communiste  dénonçait au contraire le « culte de la personnalité ».

Claude Lévi-Strauss, dont le nom fut utilisé bien malgré lui dans ces querelles germanopratines, se tint largement sur la réserve. D’abord parce qu’il était souvent  sur le terrain, ensuite parce que son tempérament distant et le souci de la rigueur scientifique le tenaient naturellement   éloigné des tumultes de  l’agora.

Roland HUREAUX

 

Repost 0
Published by france
commenter cet article
9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 01:24

 

 

Beaucoup ont fait il y a quelque temps, le parallèle entre l’altercation du préfet Girot de Langlade avec les employés chargés des  contrôles de sécurité à Orly  et les propos dérobés à son ministre Brice Hortefeux. Le premier sous l’effet du stress, le second, au contraire, de la décontraction se seraient laissé aller à des propos racistes. Situation d’autant plus cocasse que le second venait de sanctionner le premier pour cela. Et dont la leçon est que  pour ne pas se laisser aller à des   propos inconvenants, il ne faut être ni trop stressé, ni trop détendu...

Mais c’est un autre parallèle que nous voudrions faire : entre l’affaire Girot de Langlade et la vague de suicides à France-Télécom, cette fois.

Le fond de l’affaire se résume dans les deux cas en un mot devenu le sésame de la réforme de l’Etat et des entreprises autrefois publiques : l’externalisation.

Cela veut dire que, de plus en plus, pour faire des économies, l’Etat ou les entreprises achètent tel ou tel service   à un prestataire extérieur au lieu de l’assurer eux-mêmes « en interne »  au moyen de leur personnel.   

Tant qu’il s’agissait de services banalisés, personne ne s’offusquait que la Sodhexo ou une autre société de restauration  fournissent les repas aux cantines des écoles ou des administrations ou que   l’entretien des pelouses des casernes soit confié, depuis qu’il n’y a plus de « bidasses » pour l’assurer,  à une société de « parcs et jardins ».

Mais c’est une loi de toute bureaucratie  que quand elle adopte une logique, elle la poursuit les yeux fermés aussi loin que possible. C’est ainsi que  le principe de l’externalisation a été récemment étendu à des activités naguère tenues pour régaliennes.

Le contrôle de sécurité des voyageurs qui montent dans les avions, autrefois effectué par les employés d’Aéroport de Paris ou la police de l’air et des frontières,  sont désormais confiés à  sociétés de sécurité. Que pour des raisons de coût ces sociétés recrutent largement parmi les immigrés récents, venus de pays où la culture ne donne pas la même valeur au temps,  peut énerver des cadres supérieurs à la bourre et  fonder tel ou tel rapprochement fâcheux avec le fonctionnement des aéroports d’  autres latitudes.  

Le recours massif à des sociétés de sécurité est en train s’étendre  à la conciergerie des palais nationaux. Certes, la garde républicaine ne se dessaisira pas de sitôt de la garde de l’Elysée,  mais les autres ministères ont commencé à prendre cette voie. Il est vrai que  les gendarmes, plutôt bien payés, coûtaient fort cher et il valait mieux qu’ils soient sur le terrain,  mais un corps de l’Etat dédié et moins coûteux ne ferait-il pas  l’affaire ?

France Télécom a déjà  externalisé beaucoup de choses : non seulement  l’annuaire électronique Pagesjaunes, qui   était il y a peu entre les mains d’une société américaine,  mais surtout le service de renseignements téléphoniques. Tenue par  la commission de Bruxelles de faire jouer la concurrence, la société a éclaté le vieux « 12 » d’heureuse mémoire, en une multitude d’  opérateurs  en concurrence. Toujours à la recherche des coûts salariaux les plus bas, ces sociétés  ont, grâce aux miracles du télétravail, installé leurs  centres de renseignement à l’île Maurice, au Maroc ou au Vietnam. Un personnel  hâtivement formé à parler un français à peu près sans accent mais qui ne connaît pas forcément la géographie de la France ( il m’est arrivé d’avoir à  préciser que le Havre s’écrivait avec un H) répond à la place des opérateurs de France Télécom d’autrefois. C’est  tant mieux pour les pays en cause  où l’emploi est une denrée rare ou pour la société qui améliore ses marges, c’est  généralement tant pis pour l’usager, moins bien servi, c’est surtout tant pis pour les employés de France Télécom qui sont alors « redéployés » ou font l’objet de « plans sociaux ». L’entreprise poursuivant son propre désossement, nul, dans son personnel, ne peut dire aujourd’hui qu’il y est à l’abri d’une externalisation de son service. Une des raisons du malaise profond qui y règne et de la vague de suicides qui s’y produit.

Et en effet, l’externalisation des services publics  peut aller très loin : qui sait si La Poste, quand elle aura un statut d’entreprise privée,  ne   remplacera pas  ses facteurs par des sociétés de distribution auxquelles  elle livrera le courrier tous les matins ?

Il ne faut pas s’imaginer que les hautes sphères de l’Etat  ou les établissements publics qui en dépendent, grouillent  de  grands esprits   habitués à résoudre des situations  complexes. Pour y percer, il faut être d’abord  en phase avec les dernières modes. Depuis quelques années, brillera, celui qui, face à tout problème, répète comme un perroquet : « privatisation, externalisation ».

La dernière trouvaille dans le genre est l’ « externalisation de la fonction propriétaire » : le ministère de la défense se prépare ainsi  à  vendre l’ensemble de ses locaux parisiens pour ensuite les louer à la société qui les achètera. En attendant d’entrer dans un ministère tout neuf, dira-t-on. Mais ce dernier doit être, aux dernières nouvelles, construit par une société privée  qui percevra une redevance. Vendre les immeubles pour ensuite les louer est une pratique qui se répand dans l’Etat et les établissements publics. Il  s’agit là, qui ne l’a deviné ? d’ une astuce à quatre sous pour cacher que l’endettement public est plus grave encore que ce que disent les chiffres officiels. On notera aussi qu’avec un tel client, l’investisseur qui s’engagera dans une telle opération ne  courra pas beaucoup de risques. De quoi attirer les fonds de pension d’outre-Atlantique. Les grandes banques ne manquent pas d’agents dans les cabinets ministériels pour pousser à la roue. Quand ces fonds  seront-ils propriétaires du Palais-Bourbon, de l’Elysée, du musée du Louvre qu’ils loueront à bon prix à l’Etat français ? Les paris sont ouverts.

La logique de l’externalisation  se trouve à l’origine des péripéties rocambolesques du Clémenceau.  Pendant que nos chantiers de Bretagne étaient en roue libre, l’application de ce principe  a conduit à en confier le démantèlement à un chantier indien. On connaît la suite : l’Inde refuse, le vieux navire  fait piteusement demi-tour, erre un moment tel le Hollandais volant, puis  finit par accoster pour y recevoir le coup de grâce  dans un chantier anglais.

Malgré ces déconvenues, aucun bilan d’ensemble de l’externalisation n’a été fait. Les économies générées sont-elles considérables ou relativement faibles ? Quel est l’impact sur la qualité du service public ? Ne faudrait pas marquer d’une ligne rouge la frontière entre les services courants qui peuvent être fournis par un prestataire extérieur et le noyau dur du service public qui doit être l’apanage de l’Etat , quitte à en réorganiser les modalités ? Pour le moment l’affaire est taboue car le mot d’ordre est à l’externalisation. Si les désespérés de France-Télécom ont contribué à ce que la question soit posée, ils ne seront pas morts pour rien.     

Roland HUREAUX

Repost 0
Published by france
commenter cet article