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Roland HUREAUX

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4 avril 2006 2 04 /04 /avril /2006 07:20

 

 

Edouard Hussson , Une autre Allemagne , Gallimard, 2005, 396 pages

 

Un des paradoxes de ce début du XXIe siècle est que plus l’union européenne progresse, moins les peuples d’Europe se connaissent. De moins en moins de francophones en Allemagne, de moins en moins de germanistes en France, partant de moins en moins de  spécialistes avertis de ce pays.  La  génération des Alfred Grosser, Joseph Rovan  s’effaçant, on est d’autant plus  heureux de trouver dans la jeune  génération  un homme aussi au fait   des choses allemandes qu’Edouard Husson qui , avec Une autre Allemagne,  nous offre la première synthèse de son immense savoir sur ce pays.

Que notre voisin d’outre-Rhin  traverse aujourd’hui une crise profonde, à la fois démographique, économique et financière,  commence à se savoir au point que cette Allemagne ne paraîtra « autre » qu’aux yeux de nos compatriotes, encore nombreux il est vrai, qui ont toujours fantasmé  sur la puissance allemande. Les symptômes de cette crise sont aujourd’hui patents: un chômage lourd et persistant, un endettement public considérable,   des immigrés mal intégrés, la difficulté à faire décoller les länder de l’Est, la fin du pacte social de l’après-guerre. Seul signe positif : la baisse du nombre de suicides ! Contrairement à une rumeur persistante, notre voisin a autant de mal que nous à se réformer. 

On sait moins en France ce qu’eut de catastrophique, selon une appréciation aujourd’hui largement partagée en Allemagne, le bilan de l’ère Kohl (1982-1998). Ce n’est pas la réunification à marche forcée réalisée par le chancelier chrétien-démocrate qui se trouve en cause mais  la manière dont elle s’est faite : alignement hâtif du mark de l’Est sur celui de l’Ouest, qui a plombé peut-être définitivement  le décollage de l’ex-RDA, déresponsabilisation des citoyens de l’Est (la « kohlonisation » des Ossies) , laxisme financier  et aussi, ce que l’auteur n’évoque qu’avec discrétion, corruption.    

Les années quatre-vingt dix, dans le prolongement de ce que Edouard Husson appelle le  « néo-bismarckisme » de Kohl ,  virent  l’Allemagne, avec une grande inconscience, souffler sur les braises yougoslaves, aidant très tôt   ses alliés historiques ( ceux qu’elle avait eus   entre 1940 et 1945 !), Slovènes, Croates, Musulmans de Bosnie, Albanais du Kosovo, en armant notamment l’UCK,  à s’émanciper d’une fédération dominée par les Serbes. Pour Edouard Husson, comme pour beaucoup d’observateurs,  la responsabilité allemande dans la crise balkanique,  est patente.  Plus que Schroeder, hésitant sur ce sujet , Joshka Fisher, quoique ancien gauchiste,  fut le continuateur de la politique de Kohl : « contrairement à ce qu’ont affirmé ses détracteurs, le Fisher ministre des affaires étrangères n’est pas très différent du Fisher gauchiste des années 1968-1978 ». La guerre de Yougoslavie, guerre de l’Europe et même de l’OTAN,  fut   d’abord la guerre de l’Allemagne. N’est-il pas remarquable que le seul conflit armé  qui ait eu lieu en Europe depuis 1945 puisse se lire comme  un règlement de comptes de l’Allemagne contre un de ses ennemis traditionnels, suivant exactement les  lignes de fracture géopolitiques ancestrales ?  En d’autres termes que malgré l’existence de Union européenne (et même avec sa complicité active) , malgré les Accords d’ Helsinki et cinquante années   de paix , l’Allemagne ait , seule en Europe, réussi à faire prévaloir  par la force,  des visées géopolitiques traditionnelles ?

Les erreurs économiques et diplomatiques de l’ère Kohl et jusqu’à un certain point, de son successeur Schroeder, vis-à-vis duquel Edouard Husson est cependant plus indulgent, ont coûté cher à l’Allemagne,  à l’Europe ( 2 millions de morts en Yougoslavie !) mais aussi à la France dont l’économie s’est essoufflée à vouloir  partager , au nom du franc fort, le fardeau de la réunification,  et qui a trahi  ses alliés historiques dans la guerre du Kosovo. Il y aurait tout un chapitre à écrire sur ce qu’a coûté à la France après la réunification,  l’illusion  - et la crainte – de la puissance allemande, alors même que le déclin actuel de l’Allemagne se trouvait déjà inscrit tant dans la démographie que dans le délabrement sans remède des économies socialistes.

Les récentes dérives de la politique américaine ont entraîné un  nouveau rapprochement  de la France et de l’Allemagne, toutes deux hostiles à la guerre d’Irak. Edouard Husson  laisse deviner comment, à son gré, pourrait se construire à partir de là , une Europe nouvelle , respectueuse des souverainetés nationales (dans une Europe à 28 ou plus, le leadership franco-allemand est incompatible avec la règle majoritaire) , marquant son indépendance vis-à-vis des Etats-Unis par un arrimage  de l’euro à l’étalon-or, ouverte à une Russie riche en sources d’énergie  et revenant à la préférence communautaire. Sur  fond de redressement démographique et  de réformes internes à caractère libéral, il y aurait là les bases d’une relance du vieux continent.

Une telle perspective implique un abandon définitif de la part de notre (encore)  grand voisin des fantasmes bismarckiens de l’ère Kohl-Fischer. Il est vrai que le risque d’un néo-impérialisme allemand est désormais limité . Même si les armées allemandes se sont risquées en 1998  pour la première fois depuis 1945 hors des frontières de la République, ce genre d’expédition demeure impopulaire dans une opinion plus mûre que ses dirigeants. Le néo-nazisme a reculé après l’épisode de Haider en Autriche. L’auteur ne le dit pas,  mais l’effondrement dramatique des crédits militaires allemands depuis 2000, du à la crise économique,  écarte pour longtemps  ce genre de  tentation.

L’alternative n’est à rechercher, selon Edouard Husson,  ni dans l’atlantisme d’Adenauer, ni l’anti-nationisme de la gauche allemande refusant  la réunification en 1990,  mais dans ce qu’il appelle le  « pacifisme rationnel »,  corollaire  d’un attachement sain à la patrie allemande , qui, selon l’auteur, anima Willy Brandt – dont on apprend qu’il se réfère largement   dans ses Mémoires au général de Gaulle et qui , à la différence de ses cadets, salua haut et fort la réunification. Suivant  la même logique, son brillant  ministre des affaires étrangères,  Egon Bahr, s’opposa à la guerre de Yougoslavie. Ce sain patriotisme, assumant , comme le fit l’illustre chancelier social-démocrate, toute la responsabilité allemande dans les horreurs du nazisme , rejoint   le libéralisme authentique qui fut celui de l’Allemagne d’avant 1848 et donc un courant profond, encore trop méconnu,  de l’histoire de ce peuple.  De cette tendance, l’auteur voit aussi une manifestation  dans la vigilance particulière de l’Allemagne à tout ce qui ressemble à des manipulations génétiques . Ainsi bornée dans ses ambitions, « contrairement à une idée longtemps reçue en France, il est bon , dit l’auteur, que l’Allemagne affirme sa personnalité sur la scène européenne et mondiale ».

C’est à partir de ces prémisses qu’Edouard Husson relit l’histoire allemande: sévère pour Bismarck et  sans indulgence excessive pour Adenauer ( qui envisagea , dit-il, de manière bien velléitaire selon nous, de doter l’Allemagne de l’arme nucléaire) , admirateur de Brandt et très  critique pour Kohl,  il l’est aussi  , curieusement, pour  Helmut Schmidt . Edouard Husson qui, en ses années normaliennes, fut  à la fois  jeune  giscardien français et pacifiste allemand,  ne prise guère   le chancelier qui appela de ses vœux,  dans son  discours de Londres d’octobre 1977,  l’installation des Pershing . Même les esprits les plus perspicaces ont, comme nous tous, leur point aveugle. On se permettra de penser que la question de la vague pacifiste du tournant des années 1980 constitue celui  de  l’auteur : imaginer, comme il le fait,   qu’en installant les euromissiles,  l’URSS de Brejnev était animée d’intentions pacifiques  participe, pensons-nous, d’une   illusion.

Portant que sur un épisode  désormais révolu, elle  n’enlève rien à la puissance d’information , de réflexion et de suggestion de cet ouvrage, destiné à  compléter la bibliothèque, point si fournie, des  grands  livres français  sur l’Allemagne.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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5 février 2006 7 05 /02 /février /2006 23:16
 

Dominique Lormier, « Comme des lions - Mai-Juin 1940 , le sacrifice héroïque de l’armée française. »  Calmann-Lévy 2006, 326 pages. 

Il  n’est pas si fréquent que sur tel épisode de l’histoire récente de la France duquel  on croyait tout connaître, un livre bouleverse nos conceptions.

Quand l’épisode en cause est aussi capital dans la mémoire collective que la bataille de mai et juin 1940, nous ne nous contentons pas de mettre à jour  notre information, nous révisons  notre conscience historique,  dans le cas d’espèce pour le meilleur. 

A l’heure où la déprime  et l’autoflagellation font florès en France, apprendre que la bataille de France fut, certes une cuisante  défaite, mais  néanmoins un épisode héroïque où la plupart de nos soldats se sont battus, c’est le sens du titre,  « comme des lions » est  réconfortant pour l’honneur national.

Dominique Lormier  est membre de l’Institut Jean Moulin.  Son livre, fort bien documenté,  fruit d’une enquête approfondie notamment dans les archives allemandes, ne nous apprend certes pas tout. Il rappelle, mais d’autres comme le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre  l’avaient déjà dit,  que la France  était presque aussi bien armée que l’Allemagne. Dire qu’elle fut submergée « par la force mécanique aérienne et terrestre de l’ennemi » est donc exagéré.

Certes notre armée avait une grave lacune : les transmissions, encore archaïques à côté de celles des Allemands,  et  une insuffisance bien connue, l’aviation : 1300 avions seulement  (auxquels il faut ajouter 1200 anglais qui, contrairement à ce qu’a dit la propagande de Vichy furent largement engagés),  contre les 4000 appareils de la Luftwaffe. Mais pour les chars, l’équilibre existe sur le papier : 3000 français contre 3000 allemands. Les nôtres sont en majorité  moins bons, notamment parce qu’ils ne comportent pas un poste de tir séparé de celui du conducteur  et qu’ils sont plus lents ; toutefois sur ces 3000 chars, les 600 Somua S 35 surclassent tous les chars allemands.

Autre grande faiblesse : l’artillerie antiaérienne et antichars. En revanche, notre artillerie ordinaire est très  efficace: c’était déjà le cas en 1914-1918,  école polytechnique oblige.

La légende réactionnaire de l’insuffisance des crédits  militaires votés par le  Front populaire est ainsi démentie, même si ces crédits, suffisants dans l’ensemble, eussent pu être bien mieux utilisés.

Tout cela on le savait à peu près. L’originalité du  livre de Dominique Lormier  est de montrer aussi que,  loin d’avoir été une lâche débandade, ces deux mois virent sur presque toute la longueur du front une résistance pied à pied, remplie de faits d’armes héroïques, que l’armée française de 1940 n’eut  rien à envier à celle de 1914-1918 sur le plan de la bravoure, même si, dans une guerre où tout allait plus vite, elle fut assez rapidement  défaite.

Le bilan est là pour l’attester : en 45 jours, 552 900 soldats furent tués ou blessés dans les deux camps,  dont 342 000 Français. Pour la France, 92 000 morts  au champ d’honneur, pour l’Allemagne, 50 000, plus qu’à aucun moment  de la première guerre mondiale.  Les pertes quotidiennes allemandes y furent supérieures à celles de la campagne de Russie  de 1941. Sur les 3000 chars allemands, 1100 furent  détruits ou endommagés, principalement par les Français ; sur les 4000 avions allemands, 1400  furent mis hors de combat  par les Français et les Anglais,  autant  qui manquèrent à la Luftwaffe dans la bataille d’Angleterre trois mois après.

Tout cela se reflète  dans le  récit des événements. La première bataille de chars, celle de Hannut en Belgique, fut une victoire française : c’est un fait avéré que chaque fois que les  deux camps s’affrontaient à armes à peu près égales, les Français, meilleurs tireurs,  avaient le dessus ( nous pensons pour notre part que la diffusion populaire de la chasse n’y est pas étrangère) . Le village de Stonne dans les Ardennes, changea de mains dix-sept fois en trois jours. Fait d’armes incroyable : à  Landrecies, deux chars lourds français mirent hors de combat plus de cent véhicules blindés allemands. Sans l’efficace  couverture des Français à Lille et Dunkerque, le rembarquement anglais, qui permit de sanctuariser les Iles britanniques,  aurait été impossible.

Tout le monde sait comment  le colonel de Gaulle réussit une  contre-offensive significative sur la Somme, arrêtée faute de soutien logistique, ou que les cadets de Saumur bloquèrent plusieurs jours  40 000 allemands sur la Loire. L’arrêt  de l’offensive italienne sur les Alpes est également bien connu : on sait moins que les chasseurs alpins italiens n’étaient pas des soldats d’opérette, qu’ils ne manquaient ni de moyens ni d’ardeur. La résistance acharnée du général de Lattre de Tassigny à Rethel ou du général Aublet sur l’Aisne,  les exploits d’aviateurs comme Maurice Arnoux le sont moins. Des tirailleurs sénégalais grimpèrent sur les chars allemands pour abattre leurs conducteurs au  coupe-coupe ! Un bataillon de la Légion étrangère composé de juifs allemands, combattit  jusqu’à être  entièrement décimé. Si, dans  certaines  usines d’armement, des actes de sabotage sporadiques furent commis par des admirateurs du pacte Molotov-Ribbentrop, le 109e RI , composé en majorité de communistes, défendit héroïquement ses positions entre la Somme et l’Oise au point d’être cité à l’ordre de l’armée après l’armistice.  Parmi les nombreux héros de la bataille de France, se signalèrent Léon Zitrone,  Jean Ferniot,  François Mitterrand ( grièvement blessé à Verdun) , le compositeur Jehan Allain . 

Pétris d’idées chevaleresques, les  officiers allemands firent à plusieurs reprises présenter les armes à des prisonniers qui ne se rendaient généralement qu’  à court de munitions ( ce qui n’empêcha pas l’unité de Rommel de massacrer des prisonniers sénégalais près de Lille ! ) .

On sent tout au long des combats, notamment chez les conducteurs de chars et les aviateurs, cet esprit bricoleur,  ingénieux , enthousiaste qui était dans les années trente celui des pionniers de nos  industries automobile et aéronautique. Il se peut que le déficit des transmissions  et donc la coupure des lignes hiérarchiques, aient ici ou là libéré les initiatives. Parmi ces têtes brûlées tout aussi franchouillardes que les personnages de Marcel Aymé,  le capitaine de corvette Daillère  s’en alla  bombarder  Berlin le 7  juin 1940 ! Les réservistes ne furent  généralement pas inférieurs,  en courage  sinon en expertise,  aux soldats de métier.

Des moyens relativement importants, des soldats remplis de bravoure, que manqua-t-il ?  On le sait : la défaite est presque entièrement imputable aux  défaillances du commandement. Un commandement  en moyenne plus âgé de dix ans que l’ allemand, depuis longtemps éloigné du terrain, si tant est que plusieurs de se ceux qui le composaient l’aient jamais fréquenté. Un état-major séparé du front  par  plus de cent kilomètres et surtout par  une bureaucratie militaire  désordonnée. Cet état-major  s’était cramponné pendant des années  à des conceptions stratégiques et tactiques erronées. Mais  les défaillances du commandement étaient elles-mêmes sous-tendues par un certain nombre de vices bien français : une confiance exagérée aux valeurs scolaires ( Gamelin avait toujours été premier partout ! ) mais aussi des promotions au sommet politiques ou mondaines, la marginalisation des vrais talents ou des  esprits non-conformistes. Que ceux qui, souvent faute d’idées propres ou par arrivisme, campaient , en matière stratégique, sur la pensée unique de l’époque , aient été  violemment intolérants   à toute déviance,  refusé  le   débat ou  la critique,  est un comportement qui ne nous est  hélas que trop familier, pas seulement en matière militaire.

L’imposture du régime de Vichy ressort avec assez d’évidence de ce livre:  les mêmes hommes qui portent presque entièrement la responsabilité du désastre prennent le pouvoir le 17 juin 1940 . Comment Pétain qui, certes n’avait plus de commandement effectif, mais depuis vingt  ans faisait et défaisait les  carrières,  a-t-il pu apparaître alors  comme le sauveur ? Comment Weygand, après sa nomination  à la tête des armées  le 19 mai  1940,  et qui dès le 25 mai se déclarait partisan de l’armistice, put-il mener de front la conduite de la guerre  et  la  préparation du changement politique ? Comment le général Huntzinger, responsable de la charnière des Ardennes où il avait refusé des renforts  début mai,  put-il se retrouver ministre de la guerre ? ( Le comportement du général Giraud sur le front du  Nord avait en revanche  été exemplaire.) Poussant plus loin encore le mensonge, les mêmes responsables  imputèrent la défaite, non point leurs propres défaillances, mais  aux  vices et à la décadence morale des français dont le Front populaire avait été, selon eux,  l’expression. Une rhétorique morale fallacieuse qui devait non seulement  discréditer pour des décennies tout discours moral, mais encore être pris à la lettre par les générations ultérieures et l’opinion internationale.

S’il est vrai qu’il y eut une lâcheté française, elle fut plutôt à l’arrière. Alors qu’un peu partout, même au sud de la Loire, des unités isolées continuaient le combat, la population tentait de les en dissuader : à Bourges un officier qui voulait défendre la ville fut mis à mort  par les civils !  L’  esprit de résistance qui perdurait encore  fut brisé quand  Pétain demanda   dès le 17 juin aux soldats de   « cesser le combat », alors même que les Allemands n’acceptèrent l’armistice que le 22 juin.  Cinq jours fatidiques : tous ceux qui obéirent à cette consigne  prématurée furent capturés. Sur les 1 500 000 prisonniers français, 1 100 000  furent pris entre le 18  et le 25 juin ! Admettons que ce fut une erreur. N’était-elle pas  impardonnable  à ce niveau de responsabilité et à un tel moment ?

Il est indispensable de connaître et faire connaître ce livre, y compris  dans nos écoles. Au cours du dernier demi-siècle, la rhétorique défaitiste de Vichy et  l’anti-patriotisme  d’extrême gauche se sont conjugués avec l’esprit de dénigrement anglo-saxon pour refouler le souvenir du  comportement courageux de l’armée française en mai et juin 1940. L’histoire déterministe et marxisante,  dominante au cours de cette période,  joua le même jeu :  se refusant  à expliquer les événement  par les seules  erreurs humaines, elle eut  besoin d’explications plus « profondes » , démographiques, économiques et sociales , voire morales. N’est-il pas significatif que le seul prix Nobel de littérature que la France ait reçu en  trente ans soit allé à Claude Simon dont la « Route des Flandres » présente la version noire, cataclysmique de la défaite de mai-juin 1940 ? C’est dans un tel contexte que Donald Rumsfeld a pu, de manière aussi stupide qu’insupportable, dénoncer récemment « la lâcheté historique des paniquards de 1940. »  Seule la mémoire allemande n’a pas oublié  que la bataille de France  ne fut pas pour la Wehrmacht, durement éprouvée, une promenade de santé. Si la France, qui se vit imposer un dur armistice  ne connut cependant pas les conditions d’occupation de la Pologne et de l’Ukraine, c’est sans doute  moins   au « bouclier » de Vichy qu’à cette héroïque résistance qu’elle le doit. Faut-il rappeler qu’ une grande partie  des officiers qui se signalèrent en juin 1940,  entrèrent assez vite, sous une forme ou une autre, dans la Résistance ? 

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 23:03

 

 

Aux prisonniers du Dasein, la libération

Jean-Luc Marion, Le phénomène érotique

Grasset, 2003 , 342 pages

          Le phénomène érotique n’est pas un objet d’étude habituel de la philosophie, surtout à l’époque moderne. Etait-il  logique qu’il soit réintroduit par un philosophe qui ne fait pas par ailleurs mystère de son adhésion à la foi catholique ?  Peut-être , surtout si l’on considère que l’auteur rompt de manière salutaire avec l’antique distinction de l’agapé et de l’eros , considérant  avec raison que l’amour ne se divise pas, qu’il n’y en a qu’un,  plus ou moins bien fait sans doute, mais unique dans son essence.

           Il n’était en revanche pas aussi évident que cette réintroduction de l’amour doive se faire au travers de la problématique de  la phénoménologie, à laquelle, avec une continuité à signaler , se rattache toute l’oeuvre de Jean-Luc Marion.

On  a beau dire en effet que la phénoménologie, telle que l’ont inventée Husserl et Heidegger, sous le patronage lointain de Descartes, est la seule philosophie possible dans le monde du soupçon qui est le notre , elle n’en commence pas moins par le constat d’un  enfermement dont on ne voit pas bien par quelle fenêtre on pourrait s’en évader. Cet enfermement est à peine celui du moi – déjà Descartes s’avançait beaucoup en disant je pense - , il est celui du ça . Tout ce dont je suis sûr au départ est qu’il y a là quelque chose qui est, de l’être-là , le  Dasein, qui croit qu’il est un sujet et qui peut tout juste regarder autour de lui pour avancer prudemment quelques propositions  assurées : qu’il est entouré de silhouettes qui semblent être d’autres Dasein , qu’il vit dans le temps , qu’il se fait du souci etc.

Pour le sortir de sa condamnation  à perpète , Marion suggère que la Dasein ne se contente ni de la réduction épistémologique (cogito ergo sum ) , ni ontologique ( je suis , donc l’Etre est ) mais tente  la réduction qu’il appelle « érotique » : pour que mon existence  ait un sens, il faut que l’on m’aime . Qui et  d’où ? Pas du cercle fermé où le Dasein se contemple lui-même , mais forcément d’ailleurs . D’où la question  : « m’aime t’on - d’ailleurs ? » Qu’importe d’être sûr que je suis, si je ne sers à rien ; pour m’assurer que j’ai du sens , il faut que quelqu’un d’autre me le dise, en me disant qu’il m’aime . « Ma certitude d’être , je peux certes la produire et reproduire mais je ne peux l’assurer contre la vanité (le non-sens) . Seul un autre que moi pourrait me l’assurer » .

        Est-ce si sûr ? Comme il arrive souvent chez les phénoménologues, Heidegger en tête, on approfondit dans le moindre détail, en de beaux morceaux de bravoure, la description de ce qui semble aller de soi et on va au contraire très vite pour ce qui ne va pas forcément de soi . Que la question du sens soit liée à celle de l’amour est introduit dans le texte comme une évidence qui aurait mérité, nous semble-t-il,  de plus ample explications. N’y a-t-il pas des situations où les  solitaires ( comme l’est le  Dasein) trouvent tout à coup le sens , non d’être aimés, mais de trouver quelqu’un à aimer : un enfant abandonné (il y a, nous semble-t-il, un Charlot qui traite ce sujet) et même un chien, un chat etc , tous objets d’amour qui assurent le sens sans produire, au moins dans l’immédiat, de la réciprocité. N’assiste-t-on pas au contraire au désespoir  de gens à qui tout sourit et qui semblent bien-aimés ?

Jean­-Luc Marion en arrive d’ailleurs assez vite là. Comme il est difficile d’être aimé – surtout d’en être sûr - , tout le monde, dit-il,    peut en revanche, sans préalable, commencer à aimer . Cela ne coûte que  le premier pas , au risque  de la rebuffade – qui ne vous empêche nullement de continuer à aimer : le propre de l’ amant c’est qu’il  « s’avance ».Le vulgaire dit qu'il "fait des avances".

Etre aimé, voire aimer  est la seule manière d’échapper à ce que l’auteur considère , avec les accents de radicalisme augustinien qui lui sont chers – au destin de l’être seul : la haine de soi-même, qui débouche  sur la haine de l’autre. Là aussi, on aurait aimé quelques éclaircissements : l’amour de soi est-il vraiment impossible ? Et si j’aime le premier ne me faut-il  pas aimer « comme moi-même » . Et si au commencement je me hais, comment le premier pas est-il possible ?

            Même si on respecte son parti pris de ne citer personne, manière altière d’établir un discours fondateur , Marion aurait pu utilement se référer à  Lacan : dans le narcissisme primitif,  le moi se  construit , comme un fantasme, au travers de l’image spéculaire, ce qui conduit l’illustre docteur à réemployer  la formule de Rimbaud : « Je est un autre » . Ou bien il y a encore l’amusante image de René Girard , tirée de Proust : celle de la midinette qui avance en ne regardant  personne pour bien assurer qu’elle n’aime qu’elle-même, meilleur moyen, paraît-il, du fait du caractère mimétique du désir, d’attirer le regard des autres.

Admettons que le destin du moi isolé soit de se haïr , le Christ ne fait-il pas exception ?  Marion ne l’évoque pas . Autre absent de ce texte qui se veut  laïque , le démon , qui veut dire « l’ accusateur » , celui qui vous incite à la haine de vous-même.

Mais l’essentiel est que seul l’amour permet de briser le cercle du solipsisme du Dasein . Et là pas de risque d’échec: « un amour refusé reste un amour accompli ».

L’homme est inscrit dans la chair et la phénoménologie de l’amour, l’étude du phénomène érotique  ne pouvait faire l’économie d’une description du rapport charnel. Où , dit Marion, je ne donne rien au partenaire que lui-même, sa propre chair excitée et ne reçois rien que moi-même : ma chair excitée. La lecture phénoménologique  des ébats de la chair auxquels se livre Marion restera sans doute, dans l’histoire de la philosophie, comme  un morceau d’anthologie.

Et le rapport charnel ne trouve sa plénitude – là aussi il aurait fallu être un peu plus explicite – que s’il transcende le temps en s’inscrivant dans un serment. Autre manière de transcender le temps : l’enfant, le tiers qui advient,  qui « incarne en sa chair un serment une fois et à jamais accompli même si les amants l’ont depuis longtemps rompu ».

Mais aussi longtemps que l’être s’enferme dans les limites que lui assigne la démarche phénoménologique, comment s’assurer que l’autre l’aime vraiment : même si ce n’est pas strictement nécessaire à l’amour, généralement on préfère.  La jalousie, élevée par l’auteur à la hauteur d’une attitude philosophique ,  rappelle que le rapport phénoménal, fut-ce celui de la plus intime connivence charnelle,  ne permet jamais d’atteindre la personne d’autrui , ni par conséquent la certitude  d’être vraiment payé de retour.

Dans la « bulle » du Dasein, la nécessité d’un autrui qui m’aime – d’ailleurs - , la possibilité de prendre les devants en aimant le premier, l’engagement de transcender le temps au travers du serment , sont choses possibles . Mais la certitude ultime d’être aimé et même la validation ultime de mes démarches vers autrui ( pour les garantir de l’illusion) supposent un saut, quelque chose comme  un acte de foi . Seul  l’acte de foi atteint la personne d’autrui, qui autrement se dérobe.  Ce saut , Marion l’évoque   explicitement : « Il ne reste donc qu’une voie ouverte : il faut que moi, l’amant , je décide de la sincérité d’autrui – autrement dit que moi , et non lui , réponde à la question « m’aimes-tu ? ». Ce  saut est d’abord  de l’ordre de l’amour . Mais  n’est-il pas aussi  de l’ordre de la connaissance ? Mais alors, par cet  acte de foi, n’est-ce pas  toute le démarche phénoménologique , centrée sur un Dasein désespérément clos sur soi , qui se trouve remise en cause ?  Car ce qui se constitue dès lors que j’ai accompli ce saut , n’est  rien moins qu’un monde objectif , un monde interpersonnel mais aussi un monde réel , dont une fois pour toutes je ne me pense plus comme le centre ni même l’incontournable porte d’entrée. Ce monde fut celui de la philosophie antique et médiévale , il reste, quoi qu’on dise,   celui de la science dite dure , il est le vrai monde où le Dasein lui-même , dès qu’il cesse de se penser comme dasein , se meut au quotidien.  Revenant à  l’importante  prémisse de l’essai de Marion selon laquelle le savoir et l’amour ne sont pas séparables, il n’est sans doute pas inutile de dire, comme l’avait , semble-t-il, pressenti  Jules Lagneau,  (et comme le montre peut-être a contrario la pathologie de l’autisme) que l’accès à ce monde passe par quelque chose comme un acte d’amour . Que pour parler comme Marion, mais aussi pour revenir à la Bible, l’acte de connaître est un acte érotique.

 

                                                              Roland HUREAUX 

 

 

                                                              

 

 

 

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 21:47

 

 

LES FRANÇAIS  DOIVENT S’AIMER EUX-MÊMES

 

Il ne faut pas semer la haine de soi : c’est semer  la haine tout court. 

Les contempteurs  professionnels  de l’exception française  ne savent pas qu’il en est une qui nous distingue  fâcheusement: le mépris invraisemblable d’une partie de la  classe dirigeante  pour  le  peuple  français. Dans quel autre pays  peut-on assister à des dîners très comme il faut où les convives,  qui se veulent  bien élevés,  font assaut de rage  et   de mépris pour leur pays et pour leur peuple ?  Sûrement pas les Etats-Unis ou le Royaume-Uni  où , quoi qu’on pense,  le libéralisme se conjugue toujours  avec le patriotisme.

Curieusement, le mépris pour  les Français est   également partagé  entre l’extrême droite et  l’extrême  gauche.

Un excellent  livre, qu’on ne saurait trop recommander,  vient de rappeler opportunément comment les Français, contrairement à une légende tenace  ressassée aujourd’hui par les Anglo-Saxons, se sont battus en mai-juin 1940 « comme des lions » (1), cumulant des actes de bravoure aussi admirables  que méconnus. Moins mal dotés en matériel et beaucoup plus courageux qu’on ne l’a dit, ils furent entièrement victimes des erreurs du commandement. On mesure mieux dès lors  l’imposture du régime de  Vichy :   ceux là même qui les avaient si mal commandés les Français prirent alors  le pouvoir et les mirent en accusation, imputant le désastre  non à leurs erreurs propres   mais aux vices et à la décadence d’un peuple  invité    à la repentance.

Il n’est pas innocent que  le seul Prix Nobel de Littérature attribué à un Français au cours des   dernières  années l’ait été à Claude Simon, dont la « Route des Flandres » relate cette retraite désordonnée : les étrangers n’ont que trop bien retenu la légende noire colportée par  Vichy.

Un autre livre vient de régler son compte à la mise en accusation de la France par les étrangers et l’auto-accusation par certains de nos compatriotes dans le génocide du Rwanda (1994). Pierre Péan (2)  établit clairement que notre pays n’a rien à se reprocher dans cette affaire, au contraire. L’auteur, quoique homme de gauche, est cloué au pilori par un grand journal du soir : une page entière contre lui , sans contradiction, ce qui montre à quel point justifier la France même quand elle a raison peut être un discours gênant pour certains.

Car aujourd’hui la mise en accusation de la France et des Français ne vient pas seulement d’une droite aigrie, elle vient plutôt de l’autre bord. Ainsi, pour une certaine gauche,  notre histoire coloniale n’aurait été   qu’une longue suite de crimes. Accusation inacceptable que les députés viennent  fort opportunément de rejeter. S’engager sur cette voie eut été  ouvrir la boîte de Pandore de la haine.

Par delà la France, l’affaire intéresse toute l’Europe. La colonisation outre mer  fut  pour l’Europe un pan si essentiel de son histoire que l’on ne saurait lui jeter de manière unilatérale  l’opprobre,   sans  lui demander de renier ce qu’elle a été, sans demander à ses jeunes générations de haïr leurs propres origines. La colonisation fut plus qu’un fait historique : elle exprima une constante anthropologique : jamais aucune civilisation plus avancée et plus puissante que ses voisines   n’a  renoncé à déborder sur elles, pour le meilleur et pour le pire. A quand la demande en réparations aux Italiens pour le génocide des Gaulois qui suivit la bataille d’Alésia ?

Est-il nécessaire de dire que cette Europe dont on  diabolise le passé est d’abord une Europe chrétienne ? Le pape Benoît XVI, en appelant récemment les Européens à « s’aimer eux-mêmes » allait sans doute au cœur du  problème d’un continent aussi recru d’histoire que  - la démographie le montre - fatigué de vivre. Les Croisades sont régulièrement mises en accusation par le monde musulman  avec la complaisance des médias européens : elles ne furent pourtant qu’une reprise temporaire et   localisée d’un tout petit bout d’un  immense Empire arabe conquis entièrement par les armes au préjudice de la chrétienté et d’autres civilisations. N’oublions certes pas qu’un demi-million de juifs et de musulmans furent expulsés d’Espagne en 1492, mais faut-il pour autant passer sous silence, comme le font la plupart des manuels scolaires,  qu’un million de chrétiens et de juifs le furent d’Algérie en 1962  ?

« Il faut aimer son prochain comme soi-même ». Avec sagesse le précepte sacré ne dit pas « plus que soi-même »,   parce que c’est impossible.  C’est pourquoi ceux qui se haïssent eux-mêmes : les élites qui méprisent leur peuple, les jeunes à qui l’on fait   détester leur passé, ne sauraient être de bons amants. La xénophobie procède toujours de la haine de soi. Seuls  les grands patriotes sont bien accueillis à l’étranger : qu’ils  aiment leur propre patrie garantit qu’ils pourront aimer  celle des autres. Les peuple du Tiers monde où la haine de soi et le vertige de l’auto-accusation ne sont  pas encore entrés dans les mœurs ont toujours  préféré les Français qui, comme le général de Gaulle,  aiment la France.  

L’amour est contagieux. La haine   l’est aussi , selon le mécanisme de la mimésis  mis en relief par René Girard . Se haïr,  c’est inviter les autres à vous haïr , ce qui n’est pas non plus  forcément bon pour eux.  La traite des Noirs fut assurément un épisode peu glorieux de l’histoire de l’Occident mais ni plus ni moins que les autres traites. En faire une  sorte de péché originel, irrémissible, lui, à la différence de celui de la théologie, reviendrait,  en même temps  qu’à condamner les Français à la haine de soi.,  à cristalliser les Antilles dans une identité du ressentiment sans issue, dégradante pour l’admirable civilisation qu’ont su  y  construire leurs habitants.  

Sachons enfin, si l’on peut encore, comme individu  vivre dans la culpabilité un héritage  reçu, qu’il soit national, culturel ou religieux, on ne peut plus le transmettre. Ni à ses enfants, ni aux nouveaux entrants issus de l’immigration. Par la puissance du mimétisme, la seule manière d’intégrer les autres est de s’aimer   soi-même.

Roland HUREAUX

1. Dominique Lormier , « Comme des lions » , Calmann-Lévy, 2005

2. Pierre Péan, « Noires fureurs, Blancs mensonges - Rwanda 1990-1994 » , Mille et Une Nuits, 2005

 

 

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 21:28
A  LIRE : Récit d’une descente aux enfers

Edouard HUSSON ,
« Nous voulons vivre sans les juifs » Novembre 1941.  Perrin, 2005, 176 pages.

Le court  récit  d’Edouard Husson  sous-titré « Quand et comment   ils décidèrent la solution finale » se lit comme une le récit d’une descente aux enfers. Sans évoquer directement ce que fut la Shoah, il décrit semaine après semaine comment fut prise, dans une atmosphère  de possession,  à la fois irréelle et  démoniaque, la décision  d’exterminer les juifs d’Europe.  Il donne une date : novembre 1941.

Qui prit la décision ?  Hitler bien sûr.  Il ne laissa certes pas de traces écrites, ce qui a pu alimenter  l’allégation révisionniste selon laquelle il ne serait pas personnellement responsable de l’extermination des juifs. Mais la plupart de ses ordres n’étaient pas écrits. Ils n’étaient même pas toujours explicites, simplement suggérés. C’était à une cour empressée  de devancer  ses désirs ou de décrypter  ses sous-entendus ( ce qui ne veut pas dire que sur ce sujet il n’ait pas été explicite), les hommes et les services se trouvant en  compétition permanente pour lui complaire et par là accroître leur sphère d’influence.

Sur la question des juifs, les S.S. et spécialement l’adjoint d’Himmler, Reynhard Heydrich (assassiné à Prague en juin 1942), eurent très vite l’avantage : avant les autres, ils comprirent ce qu’avait de radical le dessein d’Hitler en la matière et eux qui avaient   dédaigné de se mêler à la « Nuit de cristal », considérant que ce pogrom n’exprimait qu’un antisémitisme émotionnel, se placèrent très tôt  pour  l’exécuter eux-mêmes.

Quand fut prise la décision ? Le livre donne au départ un sentiment de confusion qui ne fait que refléter le désordre dans lequel elle fut prise   et  les tâtonnements qui la précédèrent . Mais malgré cette apparente confusion, elle  est l’aboutissement  d’une logique implacable.

La décision d’éliminer les juifs d’Allemagne et de l’Europe allemande fut prise très tôt . Avant la guerre, il ne fut certes question, officiellement, que de les expulser hors des frontières ; mais plus qu’ une option de fond,  cette politique exprimait sans doute le  souci  de ménager l’opinion internationale  - et aussi  allemande en vue  de la préparation de la guerre.

L’invasion de la Russie fut un tournant capital. Les premières exécutions systématiques de juifs,  hommes , femmes et enfants, à l’arme à feu et en plein air,  eurent lieu en Ukraine à partir de l’été 1941: elles furent le fait des Einsatzgruppen,  S.S. ou même  simples unités de la Wehrmacht. Le raisonnement avancé  en petit comité pour les justifier était qu’il fallait purger les arrières du front russe de toute résistance et pour cela éliminer les résistants  potentiels : cadres du parti communiste ou juifs, ces derniers étant tenus aussi pour des communistes potentiels puisque selon Hitler, le communisme (comme le capitalisme) était fondamentalement un phénomène juif.  

Cette méthode avait deux inconvénients : les recrues, même au sein de la S.S., âmes apparemment plus tendres que le régime ne l’aurait voulu,  vivaient mal ces opérations, malgré l’alcool dont on les imprégnait  avant ;  elle laissait en suspens le « problème » des juifs se trouvant plus en arrière du front, notamment en Pologne et en Allemagne.  Sans envisager encore explicitement le génocide, les gauleiter se les rejetaient les uns les autres comme un fardeau encombrant. Leur regroupement dans le gouvernement général de Pologne fut décidé  dès le début de la campagne de Russie. 

L’autre prodrome de la solution  finale, fut le traitement,   « scientifique » lui , par le gaz et intra-muros, déjà infligé à une autre catégorie de population, les malades mentaux et les handicapés , cela dès l’automne  1939.

Cependant l’idée d’appliquer massivement  aux juifs le même traitement qu’aux malades mentaux ne s’imposa  qu’après un détour : pendant plusieurs mois, le pouvoir nazi envisagea de déporter les juifs  au loin,  d’abord  à Madagascar , puis  en Sibérie .

Il ne faut pas imaginer   l’idée d’installer les juifs d’Europe à Madagascar comme une sorte de projet « sioniste » transposé sous le  tropique du Cancer. Le modèle qu’ont alors en tête les nazis est plus ou moins celui  génocide arménien : de même que les Arméniens et autres chrétiens d’Orient furent laissés  démunis dans le désert par les Jeunes Turcs jusqu’à ce que mort s’en suive, les juifs devaient, dans le fantasme malgache,  s’enliser  dans d’obscurs   marécages  remplis de miasmes.

Pour la déportation en Sibérie, le modèle d’une extermination plus ou moins rapide par le travail, les privations et le froid était déjà connu des nazis : c’était celui du goulag stalinien. Ils n’envisageait d’ailleurs que d’en réemployer  les installations et les méthodes. Une extermination  aussi mais dont personne ne prenait la responsabilité directe puisque officiellement il ne s’agissait  que de « camps de travail ». Les pires criminels idéologiques préfèrent  quand  ils le peuvent se voiler la face sur la réalité  de leurs actes. Mais en l’espèce, ils ne le purent pas.     

Pour la réalisation de ces projets, il fallait en effet d’abord gagner la guerre,   contre le Royaume-Uni pour l’un,  contre l’U.R.S.S pour  l’autre.  Or il  apparut bientôt que ce ne serait jamais le cas . Le projet criminel devait être alors envisagé  directement.

Novembre 1941,   c’est le moment  où la direction du IIIe Reich perd l’espoir de   vaincre rapidement  l’Union soviétique.

L’extermination « scientifique » des juifs est  doublement liée  à  ce constat d’échec : non seulement la géographie de la guerre  interdit aux nazis  de commettre le crime  autrement ou ailleurs , mais l’extermination constitue encore une sorte de vengeance des   revers militaires : dans la fantasmagorie nazie, les juifs étaient la cause de la guerre ;  les juifs encore présents sur le territoire du Grand Reich, de la Russie à l’Atlantique devaient donc payer pour leurs congénères qui agissaient au travers de Staline et Roosevelt. Le génocide comme vengeance en arrière d’un front qui s’effondre, c’est ce qui  se passa aussi  au Rwanda  en 1994.  Sur  la fin, s’ajouta   l’idée encore plus folle que, perdus pour perdus , les nazis devaient au moins accomplir une grande « œuvre » : débarrasser l’Europe de ses juifs. La décision du génocide était certes  déjà prise, mais ce raisonnement explique que sa réalisation ait été accélérée au cours des derniers mois, au mépris  même des impératifs de la guerre.

Selon Edouard Husson, le pas décisif fut franchi le 5 novembre 1941 quand Hitler dit à Himmler et Heydrich : « Nous pouvons vivre sans les juifs » et encore « si je tolérais, quand les meilleurs tombent au front, que les criminels soient préservés, je détruirais l’équilibre des forces au détriment  de l’élément sain de  la population » , la « solution finale » est  mise en route.  Pour   Hitler , les « criminels », ce sont les juifs, quel que soit leur sexe ou leur âge. Les premiers assassinats de masse sur le territoire polonais eurent lieu  à Chelmno le 8 décembre 1941.

Il est vrai que se tient encore le 25 janvier 1942 la célèbre conférence de Wannsee. Mais, contrairement à ce qu’on a cru longtemps,  à ce moment là, la décision  est déjà prise ; cette réunion de deux heures sert surtout aux chefs nazis à s’assurer la collaboration des grandes  administrations ( chemins de fer , industrie etc  ) qui , beaucoup moins idéologiques,  auraient pu  constituer un frein.

« Le judéocide, rappelle l’auteur, est le crime politique le plus monstrueux de l’histoire, parce que Hitler et ses auxiliaires ont voulu, en éliminant les juifs, éradiquer la conscience morale de l’Occident » . Il était  le préalable à d’autres crimes. Le dernier chapitre rappelle le bilan sinistre du régime : « en 6 ans de guerre, outre 6 millions de juifs,  ils ont  causé   la mort de 10 millions de civils ( dont 3 millions de Polonais non-juifs et 1 million de Serbes) et de 3 millions de prisonniers de guerre soviétiques.  Plus de 500 000 tsiganes ont été assassinés et au moins 150 000 handicapés ou aliénés ont été éliminés ».

Petit livre clair  et bien documenté sur un sujet ténébreux, cet ouvrage fait le point d’une question  encore controversée ; il montre aussi que  le génocide, comme le terrorisme , loin d’être irrationnel , s’appuie sur une logique aussi   folle  qu’ implacable.

      Roland HUREAUX

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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 14:17

20 novembre 2005

 

 

AGRICULTURE : L’ERREUR DE MONSIEUR LAMY

 

 

 

La charte fondamentale de ce qu’il est convenu d’appeler la « mondialisation » a été posée en 1947 avec la signature du protocole provisoire à  un Accord général sur les tarifs et le commerce (GATT), jamais ratifié par les Parlements ( sauf en Allemagne) jusqu’à la constitution de l’Organisation mondiale du commerce en 1995,  laquelle a donné à cet accord une forme solennelle, alors qu’il était déjà effectif depuis près de cinquante ans.

Le but poursuivi par l’organisation au travers de « cycles » (rounds) successifs, dont le dernier est celui de Doha, est simple : créer un monde sans restriction d’aucune sorte ( tarifaire ou non tarifaire ) aux échanges de biens et de services. Les traités européens depuis celui de Rome se sont calqués sur  le même objectif.

Les convictions qui le fondent   sont également simples : le libre-échange est la clef de la prospérité économique pour tous ; elle est facteur de paix alors que le protectionnisme ( et sa forme exacerbée, l’autarcie)  fut , croit-on, avant 1939,   facteur de guerre.

L’objectif est-il encore légitime ? Il ne manque pas d’esprits éclairés pour remarquer que l’économie mondiale était plus prospère de 1945 à 1975 alors que le GATT  n’ayant pas encore accompli  pleinement  son œuvre, le monde était bien plus cloisonné qu’il ne l’est aujourd’hui. On dira aussi que s’il favorise le commerce, le libre-échange prive chacun des acteurs étatiques pris à part  et par conséquent  l’économie mondiale  dans son ensemble, du moteur keynésien. Ou  bien  que l’OMC ne s’attaque pas aux protections monétaires et que  celles-ci, sous  la forme par exemple de la sous-évaluation flagrante du yuan sont bien plus efficaces que les droits de douane pour protéger et promouvoir un espace économique au dépens des autres.

Mais une des  questions les plus aigues qui se posent  aujourd’hui est : doit-on appliquer le même régime aux produits agricoles ?

Les années quatre-vingt ont vu des  avancées considérables du processus de libéralisation des échanges: outre  la libre circulation des capitaux, laquelle  s’est faite en dehors du GATT, l’extension des négociations aux services et à l’agriculture  jusque là tenus à l’écart du processus.

A ce   progrès apparemment inexorable du libéralisme, c’est aujourd’hui l’agriculture, sous la forme notamment de ce qui reste de la politique agricole commune européenne,  qui offre la plus forte résistance. On lui en fait reproche. Monsieur Lamy qui  le supportait déjà mal quand il était   en charge des intérêts commerciaux de l’Europe à Bruxelles, espère  depuis qu’il est à la tête de l’OMC en finir avec ce qu’il tient pour le dernier vestige d’une époque révolue. Le commissaire européen en charge de ces affaires, le britannique Peter Mandelson, malgré le mandat qui l’oblige à défendre l’agriculture européenne, sans doute aussi.  

La France  fait de la résistance. Elle a raison.

La théorie économique n’a pas assez souligné combien l’agriculture, comme tous les produits de base, occupe une place à part dans la chaîne des échanges et que pour cette raison on ne saurait lui appliquer   les mêmes règles qu’aux produits industriels et aux services.

Dans tout le reste de l’économie, les impulsions de  la demande sont répercutées de l’aval vers l’amont. Les nombreux intermédiaires qui se trouvent sur la chaîne, allant de la collecte  au commerce de détail en passant par les industries de transformation ou les services associés, y compris les services publics  – et qui constituent aujourd’hui 90 % au moins de l’économie -  souffrent peu de l’ouverture des marchés du fait de cette possibilité de répercuter sur d’autres ses aléas.

Seuls ceux   se trouvent en bout de chaîne   prennent, si l’on peut dire, « en pleine gueule »  les à-coups du marché: ce sont  les producteurs de produits primaires , produits agricoles, matières premières, sources d’énergie. La plupart se sont toujours protégés  de différentes manières généralement  par le monopole d’Etat ( charbon, électricité) ou  les cartels ( pétrole).

Seuls les secteurs dispersés  comme l’agriculture demeurent pleinement vulnérables ; ce sont aussi curieusement les seuls où les théoriciens voient à l’œuvre un marché qui ressemble à celui des manuels  d’économie. A la vulnérabilité économique s’ajoute, s’agissant de l’agriculture, celle du climat, des épizooties ( vache folle, grippe aviaire) aux effets dévastateurs sur des productions hautement sensibles.

Que pour cette raison , il faille   protéger celles-ci , tant sur le plan intérieur que sur le plan international, ne serait-ce que pour assurer un minimum d’équité vis-à-vis du reste de la population,  allait de soi dans les années cinquante, quand se mit  en place la politique agricole commune ( moyennement protectrice , à mi-chemin de la politique agricole du Japon qui l’était extrêmement et de celle des Etats-Unis qui l’était alors un peu moins)  ou que des personnalités aussi éminentes que Pierre Mendès-France préconisaient  une organisation des marchés des matière premières au bénéfice des pays du Tiers Monde , dont les accords de Lomé s’inspirèrent.  L’idée que le contrôle des stocks devait aller  avec celui des prix, comme il en va dans les monopoles ou les cartels, n’alla pas toujours de soi ; elle finit néanmoins par s’imposer au travers par exemple des quotas laitiers.

Le vent du libéralisme emportant  aujourd’hui  ces dispositifs, les petits et moyens producteurs d’Europe se trouvent voués à la disparition. La seule alternative  à l’organisation des marchés est en effet  la concentration de la production entre des entités  peu nombreuses et financièrement assez solides pour  amortir seuls des chocs que les autres secteurs économiques peuvent, eux, répercuter. Cela suppose une grande puissance financière et sans doute à terme d’autres formes de cartellisation.  

Le consommateur  trouve-t-il son avantage à la  logique du tout-marché promue sans restrictions par l’OMC  ? Payer le kilo de bananes 1 euro    au lieu de 1,5  est-il un avantage qui vaille par exemple la ruine de la production dans les Antilles françaises ? On peut en douter. En France, les baisses des prix à la production entraînées par la réforme de la PAC et l’alignement progressif des cours agricoles sur le marché mondial, n’ont pas eu d’effet sur les prix à la consommation.

En tout , l’excès est nuisible   et  les raisonnements  trop simples sont dangereux. Si instiller dans l’économie internationale une bonne dose de libéralisme pouvait être utile au sortir de la guerre, toute logique poussée jusqu’à ses extrémités finit par devenir perverse et  c’est ce qui se passe aujourd’hui en matière de commerce international.

 La  poursuite de cette  logique  signifie en particulier la fin de la civilisation rurale en Europe  et sans doute ailleurs. Pour quel avantage ?

 

Roland HUREAUX

 

Auteur de « Un avenir pour le monde rural » (Pouvoirs locaux)

 

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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 14:15

Article publié dans Libération le 17 août 2005

 

 

 

 

La donne démographique au Proche-Orient

 

 

IL EST URGENT DE DEVELOPPER LA BANDE DE GAZA .

 

 

Toujours déterminante à long terme, la variable démographique l’est particulièrement dans la crise du Proche-Orient. Le retrait de l’armée israélienne de Gaza est l’occasion de rappeler quelques données fondamentales qui conditionnent l’avenir de cette région.

D’après les derniers chiffres connus*, l’Etat d’Israël  est peuplé de  7,1 million d’habitants (y compris la minorité arabe : 1 million environ), les territoires palestiniens de  3,8 millions d’habitants ( y compris les colons juifs  : 0,2 million ). Cela sur un espace restreint : 21 946 km2 ( 27 752 km2  avec les territoires annexés) pour l’Etat d’Israël,  soit 5 % du territoire français,  6 242 km2 pour la Palestine ( dont 363 km2 pour la bande de Gaza) .

Le taux de fécondité d’Israël est de 2,9, celui des territoires palestiniens de 5,6 enfants par femme.

Le taux de croissance naturel (différence entre la natalité et la mortalité) de la population d’Israël, qui résulte en partie du taux de fécondité,  est de 1,5 % par an, celui des territoires occupés de  3,4 % par an.  

Il est facile à partir  de ces données de voir quand les deux populations s’égaliseront : vers 2035 autour de 11 millions d’habitants, cela sous réserve des mouvements migratoires : mais après l’explosion de l’Union soviétique, on ne voit pas de quel nouveau vivier d’immigrants dispose désormais Israël.

Si ces données sont bien connues,  la singularité croissante de la démographie palestinienne par rapport à celle du monde musulman, qui explique en partie ces évolutions,  l’est moins.

Ce  taux de fécondité, qui était il y a vingt ans  le même que le reste du monde musulman, voire des pays du Tiers monde, se trouve aujourd’hui sensiblement plus élevé : seul l’Afghanistan : 6,8 et le Yémen : 6, 2, particulièrement arriérés, se trouvent  à un niveau supérieur.  

Or  ce taux ne baisse guère alors que l’ensemble du monde arabe et musulman – comme le reste de la planète -  voit   depuis quelques années son taux de fécondité s’effondrer à un rythme rapide. L’indice synthétique de fécondité  n’est plus que de  2 en Tunisie ( soit au-dessous du seuil de renouvellement ),  2,2 au Liban,  2,4 en Algérie , 2,4 en Turquie,  2,5 au Maroc, 2,5 dans les Emirats arabes unis, 3,2 en Egypte  3,4 en Oman , 3, 7  en Jordanie et en Syrie. Dans l’Iran des ayatollahs, la fécondité a chuté, ô paradoxe, de  7,0 en 1980 à 2,1 aujourd’hui.

Que la fécondité se maintienne si haut   dans les territoires palestiniens est d’autant  plus surprenant  que les Arabes de Palestine représentaient il n’y a guère la partie la plus évoluée, la plus éduquée du monde arabe, à l’instar des Libanais ou  des  Tunisiens. Ils auraient donc du être les premiers à s’engager dans la voie de la modernité démographique qui se caractérise un peu partout dans le monde, suivant le modèle européen,  par la baisse de la fécondité.

Avec un taux de  fécondité de 2,9,  l’Etat d’Israël présente aussi, à un moindre degré,  une singularité par rapport aux pays de niveau de développement comparable :  2,1 aux Etats-Unis, 1,9  en France et 1,4 en moyenne en Europe ) . Le caractère composite de la population de ce pays ( forte minorité arabe, immigrés récents venus d’Afrique et surtout composante  ultra religieuse) n’explique pas tout : la    bourgeoisie  ashkénaze , qui vote généralement à gauche,  a  elle aussi une fécondité supérieure à celle de ses homologues européens , autour de  1,8. 

Dans le cas des Israéliens  comme celui des Palestiniens,    la situation de belligérance et la conscience qu’une course de vitesse démographique est engagée  peuvent  pousser vers le haut le taux de fécondité, insuffisamment cependant en Israël  pour que les Juifs résistent à terme à la marée montante des Arabes. La surnatalité n’est  d’ailleurs pas   un effet automatique de la guerre: dans  les pays de l’ex-Yougoslavie, la  situation de belligérance s’était  accompagnée d’une effondrement de la fécondité. 

Une autre singularité du Proche-Orient est le cas de l’Irak où la fécondité est elle aussi demeurée à un niveau très élevé : 5,1 , totalement  en décalage par rapport à  celle de ses voisins , notamment l’Iran : 2,1, alors qu’il y a environ quinze ans, ces deux pays se trouvaient à peu près à égalité . Là non plus la  situation de belligérance n’explique pas tout puisque  l’Iran  qui eut pendant toute cette période un régime non moins belliqueux que l’Irak a connu, lui,    une évolution «à l’occidentale ».

Il faut certes  faire la part d’ une politique nataliste délibérée dans le cas des Juifs religieux et de l’Autorité palestinienne au temps d’Arafat, peut-être même du régime de  Saddam Hussein. Mais la donnée la plus décisive est sans doute économique. Le décalage de l’Irak par rapport à ses voisins s’explique   d’abord  par la stagnation, voire la régression   économique de ce  pays , due  principalement aux   sanctions imposées  par les Nations Unies à partir de 1990. De même la stagnation économique des territoires palestiniens, notamment celle de la bande de Gaza,  y  rend compte  pour une part  du maintien d’un taux élevé de  fécondité. Quand le développement est réel, au contraire, comme dans le cas de l’Iran et de la Turquie, la   fécondité baisse, quelle que soit l’attitude des  pouvoirs publics.

Il résulte de ces considérations que la survie à long terme d’Israël ne dépend pas seulement d’une pacification sur le terrain. Le développement économique des territoires palestiniens et singulièrement de la bande de Gaza   est devenue une urgence : c’est la seule manière d’en assurer la normalisation démographique. Cela implique que soit levé  le blocus du port de Gaza, réparé à grands frais par l’Union européenne. Les fonds nécessaires, notamment européens et arabes existent en abondance, l’esprit d’entreprise des Palestiniens n’a rien, historiquement, à envier à celui des Libanais. La seule manière que Gaza, dont la densité  de population dépasse  les  2500 habitants au km2 ne devienne un foyer hautement explosif au flanc d’Israël est d’en faire rapidement   un nouveau Beyrouth ou  un nouveau Hong-Kong.

 

 

Roland HUREAUX *

 

 

 

* démographe, auteur  de Le temps des derniers hommes ( Hachette 2000)

 

* Cf. Population et sociétés n° 414, juillet-août 2005; données issues du Population reference bureau

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