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Roland HUREAUX

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21 avril 2007 6 21 /04 /avril /2007 00:05

 

 

Notre ami Roland Hureaux vient de publier l’Antipolitique. Il commente son livre dans un entretien dont voici le texte intégral.

 

 

 

Roland HUREAUX,  L’Antipolitique, Privat,  Collection Arguments ; 229 pages,  février 2007

 

 

 

Q. Roland Hureaux,  pourquoi l’Antipolitique ?

 

 

La politique au sens traditionnel du terme vise  à résoudre les problèmes de la Cité , en fonction d’une certaine idée du « bien commun », des problèmes dont l’origine est en  principe extérieure à la sphère publique. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons en France   à l’inverse : l’action des gouvernements est la principale cause des problèmes de plus en plus graves qui se posent   à la société française.

 

 

Q. Beaucoup disent  que la France a aujourd’hui besoin de réformes radicales  et  que l’on n’a pas encore trouvé le gouvernement qui aurait le courage de les faire. Vous vous démarquez donc  de ce point de vue.

 

 

Clairement. Il n’y a jamais eu en France autant de lois et de décrets. Depuis quinze ans, on réforme à tour de bras. Le problème n’est pas qu’on ne réforme pas assez, il est qu’on réforme   trop et surtout que l’on réforme mal. Revenons à cette évidence qu’il vaut  mieux ne rien faire que de faire de mauvaises réformes.

 

 

Q. Vous n’êtes donc pas un enthousiaste de la « rupture » ?

 

 

Pas vraiment. J’ai même quelques craintes, au vu de ce qui s’est passé au cours des dernières années,   quand j’entends que l’on prône la rupture sans que se profile derrière ce slogan  un projet cohérent ou même une analyse sérieuse des problèmes de la société française.

 

 

Q.  N’est-ce pas   le sens de l’épigraphe de votre livre « Primum non nocere » ?

 

 

En effet. « D’abord ne pas nuire ». C’est une formule du serment d’Hippocrate. Le médecin n’est pas tenu de guérir le malade mais à tout le moins de  ne pas aggraver sa maladie. Au motif de soigner la  maladie, il ne doit pas faire n’importe quoi.  

 

 

Q. N’est-ce pas évident ?

 

 

Pas tant que  l’on croit : « réformer », « changer » - et aussi  « communiquer », par une  étonnante aberration, sont  devenus des verbes intransitifs. C’est ridicule : il faut préciser ce que l’on veut réformer et, en plus,  être sûr qu’on le fera bien. Le contraire de ce qu’on fait depuis plusieurs années.

 

 

Q. Des exemples ?

 

 

On en trouve dans les domaines les plus divers:  réforme de l’Etat, administration locale, éducation nationale, justice. Je tente  de montrer  dans cet essai  que   les principaux problèmes dont les Français se plaignent aujourd’hui résultent des réformes qui ont été faites au cours des quinze dernières années - en principe pour résoudre ces problèmes ! - ,  et non n, comme on le croit généralement,  d’un processus endogène. Ainsi  quinze  années de réforme  de l’Etat ont davantage compliqué l’administration que  l’inverse. Vingt années de prétendue libéralisation de l’  économie  ont servi d’alibi à une augmentation sans précédent des dépenses publiques, des prélèvements obligatoires et de la dette.   Le cas le plus  patent est celui de l’éducation nationale : la diffusion des nouvelles pédagogies,  la création des IUFM , la soi-disant « rénovation des programmes », loin de  porter remède à ses difficultés, les ont aggravées. Mais on peut aussi montrer que la complication réglementaire croissante dont les Français se plaignent ou le déficit persistant de la Sécurité sociale résultent  de décisions relativement  récentes et non d’un supposé « colbertisme »  ou d’un prétendu « modèle social français », venus du fond des âges.

 

 

Q. Rien ne trouve grâce à vos yeux

 

 

Les réformes des retraites étaient assurément nécessaires même si elles sont insuffisantes. Les lois sur la recherche ne semblent pas mauvaises. Je cherche en vain une autre réforme incontestable. Et ne parlons pas des dizaines de comités, hauts-comités, hauts-conseils, hautes-autorités,  autant de coûteuses machines qu’ont  entassées  au fil des ans  des légistes à court d’idées.  

 

 

Q. Et en matière d’immigration, de politique de la ville, de sécurité ?

 

 

Je me suis cantonné aux sujets  que je connaissais le mieux après vingt-cinq ans d’expérience de l’Etat. Mais je n’ai aucune raison de penser qu’il en aille différemment dans d’autres domaines, que la plupart des politiques menées n’y  aient pas été à l’inverse du but recherché.

 

 

Q. N’est-ce pas une opinion exagérée ?

 

 

Dans ce cas il faut  trouver une  autre explication au fait que les Français changent de majorité à chaque élection depuis  1981, ce qui est unique en Europe. La présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2001, vécue comme un séisme,  a entraîné un  sursaut : « Plus jamais cela, a-t-on dit. Maintenant, il faut se ressaisir ! » Et qu’a-t-on fait depuis cinq ans pour redresser la barre ?  Je vous le demande.

 

 

Q. La décentralisation,  que vous mettiez déjà en cause dans « les Nouveaux féodaux » !

 

 

Je ne suis pas   par principe hostile à la décentralisation mais presque tout le mal vient de ce que les réformes sont aujourd’hui décidées  en fonction de  principes abstraits ou de  considérations idéologiques sans que l’on prenne en compte  les conditions concrètes de leur application. En 2002,   la question de la lourdeur des prélèvements obligatoires était  infiniment plus grave que celle d’un prétendu centralisme. Or la droite qui avait promis de baisser les impôts avance alors  comme réforme emblématique une dévolution des pouvoirs dont toute personne douée de bon sens pouvait prévoir  qu’elle entraînerait une nouvelle hausse des prélèvements. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé. Pourquoi voulez –vous que les électeurs lui  disent merci ?  

 

 

Q. Et la gauche ?

 

 

Vous savez ce qui est arrivé à Jospin au premier tour des dernières présidentielles. A une masse de salariés qui souffre de voir son   revenu stagner depuis plusieurs années, on propose du temps libre, sans lui dire que les 35 heures lui feront perdre entre  15 % et 20 % d’augmentation du pouvoir d’achat. Ne serait-ce que pour cela, il  a eu la claque qu’il méritait.

 

 

Q. Pourquoi donc nos gouvernements agissent-ils si maladroitement ?

 

 

C’est un grand mystère. Je ne suis pas sûr d’en avoir le dernier mot. Il y a comme une crise de cette vertu cardinale  de tout dirigeant, le bon sens.

 

 

Q.  « Jupiter aveugle  ceux qu’il veut perdre. »  Mais qui veut nous perdre ?  

 

 

Je ne sais pas.

 

Au premier degré, les choses sont claires. Une fois admis que les dysfonctionnements dont se plaignent les Français sont dus aux politiques menées dans tel ou tel domaine  depuis vingt ou trente ans, que voit-on ? Des gouvernement sans inspiration   demandent à la même administration qui a instauré ces politiques,  avec ses idées fixes, sa culture, pourquoi ne pas le dire ?  son idéologie, de lui proposer  de nouvelles réformes. Comment s’étonner que l’on aille alors de mal en pis ?

 

Au deuxième degré, il y a la crise de la classe politique – et même administrative – qui depuis cinquante ans,  s’auto-recrute, les meilleurs  cooptant de  moins bons à chaque génération, un phénomène d’entropie propre à toutes les grandes organisations  auquel je consacre un chapitre .

 

Mais plus  subtilement, il faut sans doute mettre en cause l’effet des idéologies, non plus des grandes idéologies de type totalitaire mais d’idéologies sectorielles, en apparence limitées, qui traversent en tout sens et polluent le champ politique, lesquelles. Ces idéologies douces,   à  la réflexion et à l’expérience substituent le  prêt à penser, les clichés , les slogans médiatiques, les modes. Comme l’a bien montré Alain Besançon, les idéologies s’attaquent à ce qui marche  et ne touchent pas à  ce qui ne marche pas : c’est ainsi qu’on a vu ,   au cours des quinze dernières années,  les gouvernements de gauche ou de droite s’acharner sur les petites communes dont personne ne se plaignait et qui ne présentaient  aucun inconvénient objectif, sans autre résultat que de compliquer l’administration locale !   Aussi longtemps que les hommes politiques seront prisonniers des idéologies, il n’y a guère à espérer de redressement. 

 

 

Q. Et l’Europe ?

 

 

Je n’ai pas voulu mélanger les débats,  m’étant déjà beaucoup exprimé sur ce sujet. Mais il est évident que la manière dont on prétend la construire d’abord, la sauver ensuite par l’euro fort, le libre échange et l’abolition des frontières procèdent du mode de pensée idéologique. Il se peut qu’il y ait même là la clef de voûte du système idéologique contemporain. En tous les cas une bonne réserve de « prêt à penser ». La référence à la construction européenne  outre qu’elle dessaisit nos gouvernants, les dispense de réfléchir. Il y en a d’ailleurs beaucoup que ça arrange.   

 

 

 

Q. Les programmes des candidats à la prochaine élection présidentielle sont-ils eux aussi  idéologiques ?

 

 

Quand je vois qu’en guise de programme universitaire,  les  deux grands partis commencent par  proposer   de réformer les grandes écoles qui marchent bien, je suis inquiet.  

 

 

Q. D’où votre sous-titre :  « Peut-on  avoir  une classe politique encore plus nulle ? »

 

 

Un sous-titre que certains jugeront sans doute  peu démagogique. Mais il pose une vraie question et, pour les raisons que je viens d’évoquer,  je crains hélas que la réponse ne soit « oui ».

(Article paru dans différents sites politiques )

 

 

 

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20 avril 2007 5 20 /04 /avril /2007 23:51

A égalité avec Ségolène Royal dans les sondages, François Bayrou a aujourd’hui des chances de figurer  au second tour des élections présidentielles et donc de l’emporter.

L’émergence d’un candidat venu du centre ressemble au premier abord  à celle de Giscard en  1974 : le droite est sortante ; l’opinion veut le changement  mais refuse le candidat de la gauche : parce qu’il faisait trop peur alors, parce qu’elle ne le trouve pas crédible aujourd’hui.

La « troisième voie » que beaucoup jugeaient impossible il y a quelques semaines s’est également réouverte du fait que les deux premières paraissent insatisfaisantes à beaucoup. Tout le monde, même au parti socialiste,  connaît les faiblesses de Mme Royal. Plus que la bourgeoisie parisienne dont il est devenu l’idole, la province s’inquiète du  tempérament de Nicolas Sarkozy  avec qui , juge-t-on, pour  le meilleur et pour le pire,  « tout devient possible ».

Mais la montée de François Bayrou intervient dans un climat de crise  autrement plus dramatique qu’en 1974. Depuis le 29 mai 2005, le divorce est consommé entre une élite politique, économique, médiatique  acquise à la mondialisation et une population qui, obstinément  la refuse.

Dans un tel contexte le candidat de l’UDF a mis en œuvre une stratégie particulièrement    audacieuse, peut-être sans précédent dans la politique française, celle de ce qu’on appellera  le « populisme du centre ». Seul Jean-François Kahn de Marianne qui partage depuis longtemps  cette position l’y a encouragé. L’appareil de l’UDF, lui, n’a pas vu sans inquiétude son président prendre le ton d’une contestation radicale du système.

C’est dire que la victoire éventuelle de François Bayrou apparaîtrait comme celle de tous les paradoxes.

Elle serait d’abord la meilleure confirmation qui se puisse imaginer de la validité des institutions fondées par le général de Gaulle. Un homme seul, en marge du jeu des grands partis  accède  à la fonction  suprême. Il réussit parce que mieux que les autres il apparaît capable de rassembler. Il  remodèle à partir de là le jeu politique.  C’est très précisément ce qu’envisageait le général en instaurant en 1963 l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel. Terrible verdict pour le Béarnais qui avait fait du passage  fort aventuré à la VIe République , son cheval de bataille. On peut espérer qu’il aura , s’il est élu, la sagesse qu’eut l’auteur du Coup d’état permanent, celle de ne pas toucher à des institutions qu’il avait autrefois contestées et qui lui ont si bien réussi.

Le retour à la proportionnelle, cher aux centristes (et aussi au Front national) , ne remet nullement en cause , faut-il le rappeler, la Constitution de la Ve République  : le régime électoral est du domaine de la  loi organique ; en 1958, le général de Gaulle voulait aussi la proportionnelle,  il concéda aux radicaux le scrutin d’arrondissement à deux tours ( tandis que Michel Debré le voulait, lui , à un tour !).

Face à une assemblée disparate, François Bayrou serait fondé à appliquer les termes du discours de Bayeux  selon lesquels  revient au « au chef de l'État la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. »

Autre violent paradoxe :  François Bayrou a fait sa carrière au  centre , à mi chemin entre le PS et l’UMP , en un lieu où l’on se targue d’être encore plus politiquement correct que ceux-ci , où on n’a pas l’habitude de remettre en cause les logiques technocratiques de toutes sortes contre lesquelles nos concitoyens se rebiffent.   On y  cultive  un discours très européen , atlantiste ,  bon chic bon genre. On y  est proche de l’establishment euratlantique. Bien qu’issu de la démocratie chrétienne, Bayrou  n’a refusé dans sa campagne   aucune concession aux idées à la mode comme le mariage homosexuel – ni plus ni moins au demeurant  que .ses rivaux des grands partis, le démarcage de Nicolas Sarkozy sur ce sujet n’étant que verbal. A la différence de Gilles de Robien, il n’ose pas remettre en cause ouvertement le pédagogisme dont il connaît pourtant mieux que quiconque les effets destructeurs. 

Et pourtant,  si Bayrou  est élu, ce sera pour des raisons à l’opposé de toutes ces allégeances, ce sera en raison du refus global d’une certaine France, à majorité populaire , de tout ce que représente la pensée unique , non seulement en matière européenne mais aussi en matière de mœurs , d’éducation ou  de pratiques technocratiques. Cet  européen sera l’élu  d’une partie de la France du non !

Le paradoxe s’étend à l’image qu’il offre  à son électorat et qui, elle aussi,  contribue à son succès : celle d’un candidat enraciné dans un terroir, enfant du peuple, calme et de bon sens.  Cela aussi va  à l’encontre de l’internationalisme, de l’ouverture au grand large  que suppose son positionnement politique de départ.

Il  faudra alors à François Bayrou  un singulier génie pour gérer ces contradictions. Ou bien il suivra son électorat et trahira sa famille politique d’ origine ou bien il voudra rester fidèle à celle-ci et ne pourra éviter au peuple français qui en est déjà saturé, de nouvelles et amères déceptions.

« Populiste du centre », François Bayrou président risque de devoir  choisir entre le peuple et le centre. S’il y a une voie entre les deux, elle  est étroite.

 

 

 

 

 

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27 septembre 2006 3 27 /09 /septembre /2006 14:43

 

 

Fallait-il que la France dépêche 2000 hommes sous casque bleu à la frontière du Liban et d’Israël ? Qui pourrait trouver à redire à première vue à cette noble mission de paix ? La France affirme , semble-t-il, sa place au Proche-Orient. Par delà, c’est l’Europe qui , après des années d’absence, paraît retrouver une rôle dans la région. 

Politiquement, pourtant,  la mission est  ambiguë. Les Israéliens depuis quelque temps déjà, se méfient de Européens, spécialement des Français,  et ne sont pas enthousiastes de les voir là. Les  Libanais – et les Arabes en général -  considèrent que nous venons faire à leur place  le sale travail des  Israéliens : contenir et neutraliser le Hezbollah. On peut en outre se demander s’il était bien opportun que des soldats français apparaissent sous commandement italien (ce qui sera le cas bientôt) dans un pays comme le Liban.

Même s’il y a longtemps – les services spécialisés le savent bien – que notre position dans la guerre d’Irak ne nous exonère pas  du terrorisme international, spécialement de celui d’Al Qaida, était-il bien  nécessaire  de s’exposer encore davantage ? 

Est-il  surtout de « bonne guerre », au sens premier du terme,   d’aller  se placer entre le marteau et l’enclume quand on n’y  est pas en position de force ?

Le contingent européen est bien plus faible que Tsahal. Il est encore plus vulnérable qu’ elle aux actions  non-conventionnelles du Hezbollah.

Si d’aventure, on tire sur nos soldats,  trois solutions. Ne pas riposter : est-ce bien digne d’une grande puissance dans une région où il est essentiel de ne pas perdre la face ?  Tirer sur des Juifs, tirer sur des Arabes ? Les trois solutions sont inacceptables. Spécialement pour un pays où se  trouvent présentes de fortes communautés  se sentant liées à l’un et l’autre camp.

Qu’on ne voie dans ces considérations aucune forme d’esprit munichois. Münich, c’était à nos portes et c’était un danger mondial. Les affaires du Proche-Orient sont tendues depuis 1948 mais ne sont jusqu’ici qu’un problème régional. En dehors de la malheureuse expédition de Suez de 1956, nous avons jusqu’ici évité une implication directe. Et de toutes les façons, ce ne sont pas nos 2000 hommes qui résoudront  les  multiples problèmes de la région, d’autant qu’ils ne sont impliqués directement dans aucun des  plus lourds : la question palestinienne, d’un côté, la menace du nucléaire iranien,  de l’autre. Rien de comparable à la Côte d’Ivoire où nos intérêts directs sont engagés, où nous sommes présents en position de force  et où notre présence est décisive.

Les affaires internationales sont graves.  L’utilisation de la force armée est toujours une décision lourde de conséquences. On ne la manipule pas sans l’élémentaire vertu de prudence. Le général  de Gaulle  auquel on se réfère à tort et à travers dès que notre  drapeau est   hissé quelque part avait horreur de ce genre d’engagements qui, pensait-il, restreignait la liberté d’action de la France:  non seulement il  retira 500 000 hommes d’Algérie, mais encore il ne se hasarda qu’avec une extrême prudence dans ce qu’on appelle, aujourd’hui que ce genre d’entreprise est banalisé, les « OPEX ».  Comme aime à le rappeler Pierre Messmer, ses successeurs n’ont pas tous eu cette prudence. A partir de Giscard,  ils se sont les uns après les autres engagés de plus en plus souvent sur les  théâtre   extérieurs. Il n’est pas sûr que ce soit la ligne à suivre.

Alors, dira-ton, faut-il laisser seuls les Américains actifs  dans la zone ? Répondons sans ambages : si c’est pour y patauger comme ils le font en Irak, oui.

On n’ a pas encore pris garde  que cette opération réduisait singulièrement notre marge de manœuvre dans les négociations en cours avec l’Iran sur le nucléaire. Les Européens, au travers du groupe de contact France-Royaume-Uni-Allemagne, s’y étaient engagés très loin . La France n’est désormais plus complètement libre de ses actes, ses soldats étant otages de la milice chiite, aux ordres de Téhéran. Comment pourrait-elle prendre désormais sur ce dossier une position en flèche si une  action terroriste ou une opération de commando peut être montée à tout moment contre la FINUL ?  

Mais dira-t-on encore : avions nous le choix ? Fallait-il en août dernier  se dérober honteusement quand l’opinion internationale a sollicité la France, si active alors sur la scène diplomatique,  pour trouver une issue  la crise ? Et bien, peut-être que oui. La France n’apparaîtrait pas moins forte en paraissant économe de ses troupes : un pays respecté ne s’engage qu’au compte gouttes, comme dans le « milieu », les vrais parrains ne manient pas la gâchette pour un oui ou pou un non !  En tous les cas, il ne fallait pas se laisser enfermer dans cette   alternative désastreuse de la    dérobade ou d’une aventure à haut risque. Pour constituer un contingent d’interposition des Nations-Unies, on faisait appel jadis à des pays neutres ou en tous les cas à des petits pays : Suède, Kenya, Thaïlande etc. Il aurait fallu faire pareil cette fois. C’est par une fâcheuse confusion des genres    que les Européens croient se hisser au premier rang de la scène internationale en jouant ce   rôle qui n’est pas celui d’une   grande puissance.

L’opinion française, pour le moment,  n’aperçoit pas cela. Elle trouve que le président Chirac s’en sort plutôt bien. La professionnalisation des armées  permet à nos dirigeants de s’engager davantage sans se préoccuper d’elle. Mais au premier incident sérieux – et tous les experts pensent qu’il y en aura – elle prendra conscience de l’engrenage diabolique dans lequel nous avons mis la main.

On ne voit qu’un seul intérêt en définitive à cette aventure. Si les Américains sont tentés, comme on peut le craindre, de faire la guerre à l’Iran pour détruire dans l’œuf ses velléités nucléaires, nous aurons un alibi pour nous abstenir de participer à une telle opération, elle aussi à haut risques,  sur le thème : « nous avons déjà donné ! ».

 

Roland HUREAUX

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31 août 2006 4 31 /08 /août /2006 21:27

 

Jean Roux, La grande braderie du patrimoine public des Français  - Une OPA géante sur la France , François-Xavier de Guibert , 2006, 327 pages

 

Ce que nous rapporte Jean Roux est   si effarant qu’on a peine le croire. Les privatisations opérées en France depuis 1987 auraient  été faites, en moyenne  à la moitié de la valeur des entreprises: la plus grande spoliation du patrimoine public depuis la vente des biens nationaux. Elles ont rapporté  de 1984 à 2002 au total 90  milliards € à l’Etat ; elles auraient dû lui  en rapporter deux fois plus.

Tout cela est énorme. Que faut-il en penser ?  Jean Roux est un  homme sérieux : commissaire aux comptes, financier international et historien, lauréat du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, il a  dépouillé pendant cinq ans toutes les informations et commentaires de  la presse économique  et les rapports officiels sur les privatisations. Ses sources sont donc publiques. Il  n’a pas de préjugés politiques apparent et en tous les cas ne remet jamais en cause les privatisations dans leur principe. C’est un homme simplement soucieux de la gestion du patrimoine public, de notre patrimoine.

On est d’ailleurs loin en la matière d’un clivage gauche droite : la gauche entre 1997 et 2002  ( gouvernement Jospin) a privatisé davantage ( 50 milliards d’€)  en cinq ans que  les trois gouvernements de droite  qui l’avaient précédée en dix ans ( 40 milliards € ), et dans des conditions généralement plus douteuses.

En 1980, le secteur productif public représentait 1 088 000 salariés ;  en 1984, soit après la grande vague des nationalisations Mitterrand, il passe à 1 762 000 salariés ( 16 % du secteur productif, 17 % du CA,  40 % des immobilisations). Après ce  pic historique  vient la décrue : il  ne représente plus que  1 132 000 salariés en 2003, moins encore aujourd’hui.   Il  est passé de 10,5 % de  l ‘emploi productif en 1984, à   5, 3 % en 2000.

L’estimation d’un rabais global de 50 % est une moyenne entre des opérations relativement convenables et des cessions d’actifs publics particulièrement scabreuses. Parmi celles-ci ,  on citera le cas du   BRGM  qui vend en 1993   pour 788 millions de F un patrimoine minier estimé ultérieurement  à 12 milliards de F  ou encore celui de  la SFP cédée pour 4,5 milliards € en 2001 , un montant que la profession cinématographique française dans sa totalité qualifia de scandaleuse, une opération intervenue après que l’Etat,  obligeant  les chaînes de télévision à acheter les programmes hors du secteur public, lui eut coupé les ailes. Comment ne pas évoquer aussi  la cession en 2001 des Autoroutes du Sud de la France qui permettent à l’acheteur final de réaliser en 2005, et cela sans le moindre risque, une marge brute d’exploitation de 65 % ! L’Aérospatiale elle-même a été cédée à un prix que l’on   estime généralement très sous-évalué.

Aux privatisations d’entreprises proprement dites, s’ajoutent  la cession du patrimoine immobilier de l’Etat ou des entreprises publiques, souvent en « bloc » , c'est-à-dire avec des rabais de 50 % :  appartements ou bureaux  de la Banque de France, de la SNCF , d’EDF, du Crédit lyonnais ou encore la cession d’une partie du stock d’or de la banque de France ,  « fausse bonne idée de Nicolas Sarkozy  » ( La Tribune 18 /11/04) , à un moment où   tout laisse supposer que l’or est durablement à la hausse. 

A cela s’ajoutent différentes techniques dont l’effet est aussi la réduction du patrimoine public : externalisation ( on en a vu les effets fâcheux  dans l’affaire du Clémenceau) , titrisation etc.  

Au chapitre  de la gabegie de l’Etat et de la légèreté de sa gestion au cours des dernières années, Jean Roux décrit aussi   les effets dévastateurs de l’affaire du Crédit lyonnais ( 1 milliard € au moins pour la seule affaire Executive Life : on dira à juste titre que ces erreurs là sont l’effet de la nationalisation, mais cela ne justifie pas que l’on privatise n’importe comment ),  la légèreté de la gestion de France-Télécom , qui a fait cadeau de 11 milliards  € à sa filiale allemande Mobicom ( dont 8 milliards sont revenus à  l’Etat allemand par le biais de la vente d’une licence  finalement inutile !).

Malgré les recettes des privatisations, les années 1980, 1990 et 2000 voient l’endettement public français croître de manière considérable. La dette publique était en 1969 de 15 milliards € , soit 14 % du PIB, en 1981 de 75 milliards (20 % du PIB ),  en 1986 de 180 milliards  (30 % du PIB ) , fin 2003 de  1000 milliards €  (60 %du PIB ) , début 2006 de 1120 milliards €  (66, 4 %du PIB) , soit 18000 € par habitant et bien davantage par famille, dont  plus de 50 % sont détenus par des institutions étrangères. Et rien ne laisse à ce jour prévoir que la dérive de la dépense publique  ( 5 milliards € par mois de déficit ) puisse être enrayée.

Non seulement l’Etat s’est appauvri  ( 807 milliards d’actifs en 1980, 290 milliards en 2002 selon le rapport Pébereau ) sans que cela ait un véritable impact sur les finances publiques  mais la politique menée a largement favorisé la mainmise de capitaux étrangers sur  l’ économie  française. On connaît la malheureuse prise de contrôle de Péchiney  par Alcan, prélude à son démantèlement : il a été donné à l’auteur de cet article d’assister au spectacle obscène de la remise, sous les applaudissements  de la fine fleur  de la finance française, du « prix de la meilleure fusion-acquisition de l’année » au PDG d’Alcan. Mais qui sait  que la politique fiscale a pour effet de favoriser   cette prise de contrôle ?  Un décret de 1993 pris par Nicolas Sarkozy,  ministre du budget, exonère de tout impôt  les dividendes versés à des fonds de pension étrangers  tout en leur maintenant l’ avoir fiscal  ( dispositif auquel un accord franco-britannique ajoute des avantages supplémentaires). Selon une estimation du Conseil national des impôts, là où le dividende versé est de 100, l’investisseur national reçoit 54, le fonds de pension 100 et s’il est anglais, 145 !

Mais de quoi faut-il encore s’étonner quand on voit  fin 2005  le gouvernement français  appuyer une action d’une mystérieuse société basée à Jersey  contre Etamet dont  le    principal actionnaire est l’Etat français, cette action conduisant à déposséder cette dernière au bénéfice de la  société étrangère d’un des  principaux gisements de nickel de Nouvelle Calédonie ! Ceux qui agissent ainsi  ne commettent pas seulement un crime vis-à-vis des intérêts français, ils ridiculisent notre pays face à la  communauté financière internationale !   

Les intérêts étrangers qui profitent des privatisations au rabais sont souvent des fonds de pension américains ( propriétaires par exemple  de 43 % d’EADS ) . Autrement dit , alors que  l’avenir des retraites n’est pas assuré en France, l’Etat français  subventionne  les retraités américains !  Cela n’est d’ailleurs pas propre à la France  : ce qui se passe dans notre pays s’inscrit dans une politique de prédation de dimension mondiale.

On sait comment la Commission européenne a systématiquement encouragé la politique de privatisation,  notamment en permettant cette aberration comptable :  prendre en compte les recettes de privatisations dans le budget  de fonctionnement de l’Etat, ce qui permet  une  réduction optique du déficit .

On sait moins comment, malgré le coup de semonce du 29 mai 2005, cette politique s’est aggravée, en particulier par la cession de ce qui restait d’ autoroutes publiques à vil prix. Le projet en cours de discussion de cession de GDF à Suez va dans le même sens. Les sociétés qui ne sont pas encore privatisées, les grands services publics comme EDF, GDF, SNCF, La Poste , sont en réalité les proies les plus juteuses   : jouissant d’un monopole durable , ils présentent une sécurité pour l’investisseur bien plus grande que les actifs proprement industriels, surtout s’ils sont acquis au rabais.

Ce panorama affligeant nous interdit désormais de considérer de haut des pays comme la Russie ou certains pays d’Amérique latine  où les privatisations ont été l’occasion d’un pillage généralisé du patrimoine public,  générant des fortunes aussi rapides qu’illégitimes : il n’est pas certain qu’en définitive,  nous ayons fait beaucoup mieux. Il est décidément bien difficile dans un pays comme la France de trouver les marques du vrai libéralisme  responsable, respectueux des deniers publics et par là distinct  de la recherche effrénée du profit , de la pure et simple corruption ( que l’on devine dans la pénombre des pratiques que dénonce Jean Roux ) et de l’irresponsabilité technocratique.

L’auteur  prédit à  la France une faillite à la mode argentine  pour les toutes prochaines années : cette prédiction est à rendre au sérieux. On lui reprochera en revanche d’entretenir quelques illusions sur les syndicats, seuls défenseurs à son gré du patrimoine public :   il semble ignorer que ceux-ci,    trop souvent serrés de près par les procédures judiciaires,  n’opèrent qu’une mobilisation de façade contre les pratiques qu’il dénonce : leur discrétion dans l’affaire Suez-GDF est stupéfiante. De même Jean Roux apparaît bien naïf quand il s’imagine que les élus locaux sont plus vertueux que les politiques nationaux ! Sur le plan formel,   on lui reprochera seulement  d’avoir exagérément élargi son sujet ( prédation de l’environnement, gaspillages sociaux,  exode des œuvres d’art etc.), ce qui peut affaiblir  la crédibilité de son ouvrage qui demeure néanmoins une mine de renseignements.

Voilà au total un travail sérieux et  courageux : sa large diffusion est souhaitable : que ces faits scabreux soient connus nous paraît  le préalable au redressement  des moeurs qui seul peut sauver notre pays du désastre  annoncé. 

 

Roland HUREAUX

 

 

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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 10:02
 

Après la guerre du Liban :


L’amertume de l’opinion israélienne à l’issue de la guerre de l’été 2006 n’est pas sans fondements. L’ objectif de cette guerre, la destruction du Hezbollah, n’est pas vraiment atteint. Même affaibli, le mouvement chiite se trouve auréolé de la gloire d’avoir résisté, plus qu’aucune force musulmane ne l’avait encore fait, à la toute puissante Tsahal. La partie la plus radicale de l’islam se trouve ainsi placée en position de leadership moral, non seulement au Liban mais dans tout le Proche-Orient. Ceux qui voudraient porter la guerre en Iran pour mettre fin à ses projets nucléaires sont avertis par une expérience en champ clos: la capacité de résistance des guerriers chiites est considérable. Surtout, les bombardements massifs opérés au Liban, qui ont causé plus de 1000 victimes civiles ont encore altéré l’image d’Israël : comment qualifier ses adversaires de « terroristes » alors que dans votre camp, les victimes sont principalement des soldats et dans le camp adverse principalement des civils ?

La contrepartie espérée de tous ces points négatifs, l’espoir que le plan de paix de l’ ONU permettra de neutraliser le Hezbollah, est pour le moment aléatoire .

Qu’Israël ait voulu éradiquer la menace permanente que faisait peser le « parti de Dieu »  sur sa frontière Nord est compréhensible. Mais sans être spécialiste des questions militaires, on peut s’interroger sur les moyens employés.

Quelle que soit sa rationalité militaire ( mais seul le succès permet de consacrer celle-ci), une stratégie qui consiste à démolir un pays pour neutraliser quelques centaines de miliciens opérant dans une bande frontalière de quinze kilomètres est difficilement compréhensible.

Comment ne pas y reconnaître la contagion des idées et des comportements du grand protecteur de l’Etat d’Israël : les Etats-Unis ?

Des bombardements massifs d’infrastructures pour isoler et démoraliser les combattants adverses ( au risque de « dommages collatéraux » considérables), le souci prioritaire d’économiser la vie de ses propres soldats : n’est-ce pas l’essentiel de la méthode américaine depuis longtemps ? Elle se résume à un principe : risque minimum pour nos soldats, risque maximum pour les civils du camp adverse. Conforme à la rationalité démocratique pour laquelle la vie des citoyens de son camp ( mais de ceux là seulement) est sacrée, elle va à l’encontre tant de la tradition chevaleresque que du droit de la guerre selon lesquels la guerre est d’abord une affaire de soldats . Qui doutera que cette dernière rationalité soit plus universelle – et en définitive plus civilisée – que l’autre qui pourtant se réclame de la démocratie ?

De manière cynique, on dira que de telles méthodes ont encore des chances d’être excusées si elles réussissent. Or du Vietnam à l’Irak en passant par l’Afghanistan, elles ont abouti au contraire à enliser la grande puissance yankee dans un bourbier sans gloire.

Risquées pour les Américains, ces méthodes le sont bien davantage pour Israël . Les ressources d’un Etat de 7 millions d’habitants ne sauraient être comparées à celles d’un Etat de 250 millions. Les Etats-Unis peuvent demeurer relativement indifférents à une guerre menée en leur nom par des soldats professionnels généralement recrutés aux marges de la société . Ils peuvent même se sentir peu concernés par un conflit lointain : qu’importe à l’Américain du Middle West qu’on le déteste à 15 000 km ( pourvu qu’il n’ y ait pas de nouveau 11 septembre ! ). Que lui importe même un lamentable enlisement qu’il ne percevra qu’à travers des media orientés ? Mais il est clair que telle n’est pas la position d’Israël : non seulement ses ressources ne sont pas illimitées, son armée repose sur la conscription, mais le peuple israélien se trouve dans la vicinité immédiate de ses adversaires ; il ne peut se permettre ni d’ alimenter chez eux une haine inexpiable, ni de donner l’impression de l’enlisement.

En voyant l’état-major israélien utiliser des méthodes aussi grossières que celles de l’armée américaine, on a peine à reconnaître l’infaillible intelligence tactique à laquelle Tsahal nous avaient autrefois habitués.

Il faut faire certes dans ces méthodes la part de l’impulsion politique et notamment de celle du premier ministre Ehud Olmert , un civil qui , à la différence de son prédécesseur , avait à faire la démonstration de sa virilité guerrière, ce qui confirme quand il s’agit de faire la guerre, les civils sont souvent plus dangereux que les militaires.

Mais il faut surtout faire la part de l’imprégnation générale d’une société qui depuis plusieurs années n’a d’autre interlocuteur, d’autre référent que le grand frère d’outre-Atlantique. Cela n’est pas seulement vrai en matière militaire : la manière dont un ultra-libéralisme ravageur mine l’héritage travailliste de la démocratie israélienne , contribuant sans nul doute à y affaiblir le sens de la citoyenneté, se trouve à l’avenant.

Même si le soutien américain lui sera longtemps nécessaire, il se peut que l’avenir de l’Etat d’Israël , qui passe de toutes les façons par la recherche patiente d’une cohabitation durable avec les autres peuples du Proche-Orient, implique une sérieuse remise en cause de l’influence et des méthodes d’Outre-Atlantique.


Roland HUREAUX

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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 09:57


Pierre Manent, La raison des nations – Réflexions sur l’avenir de la démocratie en Europe , Gallimard, 2006, 97 pages


Pierre Manent que ses ouvrages austères ont imposé dans le champ de la philosophie politique se libère du carcan universitaire dans un court essai, expressément subjectif ( le je y est de rigueur ) en trois chapitres vifs et concis : la démocratie, la nation , la religion . Ne nous y trompons pas : cette réflexion d’apparence abstraite ou distanciée est sous tendue par une passion, celle de la civilisation européenne, et une inquiétude, celle de l’avenir de l’Europe.

Sauf à le démarquer en moins bien, il est difficile de rendre compte en quelques lignes de cet ouvrage dense et intense.

Sans le citer, Pierre Manent fait, quoique avec des bases philosophiques très différentes, un constat analogue à celui de Robert Kagan : l’Europe est sortie de l’histoire ; elle a cessé d’y être un acteur par l’effet d’un dépassement de la démocratie vers sa forme extrême : l’abolition des différences et singulièrement des différences nationales et religieuses, par un souci de la douceur universelle, par le refus de toute conflictualité. « Au nom de la démocratie nous avons instauré la paralysie politique de la démocratie. »

Ce souci d’une démocratie accomplie fondée sur le refus de toute altérité conduit aux évolutions que l’on ne connaît que trop bien : l’Europe entraînée dans un processus de construction devenu « une finalité sans fin » ( l’auteur distingue à juste titre l’Europe des pères fondateurs qui voulaient rapprocher des nations aux antagonismes séculaires, de l’Europe de Maastricht qui veut au contraire abolir les nations), l’incapacité à se fixer des limites et donc à dire non à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne – et par là la course vers un universalisme sans détermination. Au nom de ce même refus de la différence « on enjoint à chaque peuple de se séparer de son passé impardonnable d’intolérance et d’oppression ». Tout ce qui distingue se trouve culpabilisé.

Ce refus de la différence est commun à l’Europe et aux Etats-Unis : « L’empire européen a ceci de commun avec l’empire américain qu’il est aimanté par la perspective d’un monde où aucune différence collective ne sera significative » Il est aussi , paradoxalement, partagé par les intégristes musulmans qui veulent instaurer le règne universel de la charia ( on regrette cependant que Pierre Manent donne un moment dans le poncif du « 11 septembre  tournant historique majeur » après lequel rien ne sera plus comme avant  : nous pensons pour notre part que l’on connaissait avant les sentiments des islamistes pour l’Occident, que l’évolution militariste des Etats-Unis est antérieure et que cet événement, en définitive contingent et qu’une meilleure efficacité policière eut prévenu, ne s’est pas à ce jour répété). Mais à la différence des Européens, Américains et islamistes fondent leur projet sur le recours à la force. Entre l’Europe et les Etats-Unis qui n’ont pas perdu de vue, eux, le fondement hobbesien de l’Etat moderne, l’attitude face à la peine de mort constitue une différence emblématique.

Ces développements sont certes en continuité avec l’histoire d’une Europe instauratrice de la démocratie et tendue depuis lors vers son accroissement. Mais ils sont aussi en rupture, avec cette histoire car à vouloir toujours plus de démocratie, ils en sapent les fondements. . L’originalité de l’Europe, dit justement Pierre Manent, est d’avoir su concilier la liberté et la civilisation. Il est des peuples libres et non civilisés : les « sauvages », bons ou mauvais, il est des civilisations qui sacrifient la liberté  : tous les grands empires. L’Europe est allée plus loin en inventant , après la cité grecque, l’Etat-nation ( dont la forme monarchique sacrifia d’abord elle aussi d’abord la liberté) puis, au sein de l’ Etat-nation, le gouvernement représentatif.

Le caractère consubstantiel de la démocratie et de la nation , le fait que l’expression démocratique n’a de sens que dans une communauté politique qui ne peut être qu’un Etat-nation est une des constantes de la pensée de Pierre Manent, en quoi il rejoint , quoique mezzo voce et avec une élaboration philosophique qui lui est propre , les différents courants « républicains. »

En se coupant de ses fondements nationaux et en voulant se radicaliser, la démocratie entre en crise. Certes la théorie de la représentation contient en elle-même sa propre crise : il est dans la nature du gouvernement représentatif que les mandants se sentent toujours mal représentés, mais avec l’Europe d’aujourd’hui , la crise atteint un sommet : «  l’Etat est de moins en moins souverain et le gouvernement de moins en moins représentatif » . Les coups de semonce du 25 avril 2002 et du 29 mai 2005, « jacqueries électorales », rappellent le malaise sous-jacent à la démocratie dite avancée – en contradiction paradoxale avec l’autosatisfaction que nous inspirent nos « valeurs démocratiques ». L’Etat lui-même est remis en cause  par la multiplication des droits-créances et aussi par le refus grandissant de toute contrainte : «  le niveleur est à son tour nivelé » . L’Etat contemporain a de plus en plus dans l’esprit public, pour reprendre une formule de Philippe Raynaud « le monopole de la violence illégitime » : toute expression revendicative a sa légitimité mais sa répression par l’Etat est vécue comme une entorse à la douceur démocratique. L’Eglise elle-même est toujours prête à critiquer toute répression un peu ferme  : faute de pouvoir , comme autrefois inspirer l’Etat, elle en sape les fondements.

Faute de communauté politique fondée sur la conscience d’une différence et l’amour de soi, la communication s’affaiblit car « la communication par elle-même ne produit pas la communauté politique ». L’absence de communauté hypothèque elle aussi la représentation : « à travers la colère de n’être pas représenté, se fait jour l’angoisse de ne plus être représentable ».

La laïcité elle-même est en crise. Elle ne s’était substitué au ciment religieux de l’Europe que parce que chaque nation en était venue à constituer une communauté sacrée . Mais si la nation n’est plus sacrée, quel est encore le sens de la laïcité ?

Pourtant aux portes de l’Europe s’observe un retour du national–religieux » avec le regain de l’islam et l’Etat d’Israël ( sorti non d’Egypte mais d’une Europe libérale incapable d’apporter une solution au « problème juif ») . On pourrait y ajouter les Etats-Unis de George Bush. Pour ces « autres », l’Europe a beau se prétendre universelle, refuser d’être un « club chrétien », se présenter comme une coquille vide apte à recevoir toute l’humanité, elle est à leurs yeux quelque chose et non pas rien. Si elle ne se considère pas comme chrétienne, les autres si. Pour l’auteur « quelque chose empêche de dire que l’Europe n’est pas chrétienne. » L’Europe n’échappe en tous les cas pas à sa condition historique : « Après la nation sacrée, après la classe, après la race, c’est au nom de l’Europe même que nous avons essayé d’échapper à la condition européenne. Nos gouvernements ont beau s’époumoner et nous morigéner ; il semble que cette fois encore ce soit en vain . Notre condition, plus forte que nos passions les plus fortes est en train de nous reprendre. »  « Rentrons donc dans cette Europe réelle que nous nous efforçons vainement de quitter » . Quelle Europe ? Pierre Manent ne le dit qu’à demi-mots : sinon une Euripe confessionnelle, ou raciale ou étroitement liée aux formes classiques de la démocratie, tout de même un projet fondamental  transversal à ces avatars : même s’ « il ne s’agit pas de mettre le nom chrétien sur tous les étendards », « il s’agit de continuer l’aventure européenne dont la longue phrase inachevée cherche à nouer le plus étroitement possible la liberté et la communion, à les nouer ensemble jusqu’à ce qu’elles se confondent ». Autre manière sans doute de dire que le destin de l’Europe est d’être trinitaire.


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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 09:50
 

Villepin aurait-il le goût de l’échec ? En faisant du projet de fusion GDF-Suez – et donc de la privatisation de GDF - , le dossier emblématique de la rentrée, le premier ministre commet la même erreur qu’avec le CPE.

Comme alors, il s’engage sur un dossier controversé sans bénéficier d’un appui franc de sa majorité. D’abord parce que beaucoup de députés ont des doutes sur l’utilité de l’opération. Ces doutes subsistent malgré la gigantesque opération de communication orchestrée dans le courant de l’été par les dirigeants des deux groupes. Les réticences exprimées par la commission européenne ne sont pas là pour les rassurer. Ensuite parce que, une fois encore, le parti majoritaire que dirige Nicolas Sarkozy ne fera, dans son appui au gouvernement, que le service minimum. Certes, le président de l’UMP a dit, après quelques tergiversations et de la manière la plus elliptique, qu’il soutiendrait le projet, mais on se doute qu’au moindre remous, il prendra ses distances, comme il l’avait fait pour le CPE. Si le projet avait été incontestable, un tel risque eut été négligeable.

La deuxième erreur de Dominique de Villepin touche à sa stratégie d’image : une fois de plus, il s’engage sur la voie libérale alors que le créneau est occupé par Sarkozy et il délaisse celui qu’il avait choisi lors de son entrée en fonctions et où il aurait pu exceller : la réaffirmation du rôle de l’Etat. A cette réaffirmation d’un Etat arbitre et référent, qui ne se résume évidemment pas au recrutement de policiers et de gendarmes ou à la pose de radars sur les routes, les Français aspirent profondément après deux décennies d’un libéralisme souvent brouillon, comme l’a montré le référendum du 29 mais 2005. C’est parce que beaucoup espéraient qu’il irait dans ce sens là que Villepin fut si populaire à l’été 2005. Or le premier ministre, au grand désespoir de ses soutiens, délaisse avec obstination ce terrain sur lequel il était attendu, pour courir sur les traces de libéraux qu’il ne rattrapera jamais. C’est une loi de la politique, en effet, qu’on ne rattrape jamais ceux qui, sur un créneau donné, sont partis en pole position ( tout comme Villiers ne rattrapera jamais Le Pen sur l’immigration ! ).

Au moins le projet du CPE partait-il de bonnes intentions : il se fondait sur une logique de libéralisation du marché du travail, telle que la préconise l’OCDE,   peut-être contestable ou au moins maladroitement appliquée, mais dont le but final était bien l’amélioration de la situation de l’emploi des jeunes.

On a du mal au contraire à percevoir l’intérêt de l’opération Suez-GDF. Suez n’a aucun caractère stratégique, GDF, déjà premier gazier européen, peut difficilement dire qu’il n’a pas la taille critique pour affronter le marché et rien ne dit que sa privatisation le rendrait plus efficace. Quoi que l’on fasse, on n’empêchera pas l’opinion d’associer cette opération à la hausse considérable et très impopulaire des tarifs de l’énergie depuis cinq ans.

Ainsi Villepin s’apprête t-il à engager avec des appuis incertains une bataille inutile et sur un mauvais terrain. Il risque de perdre en septembre le regain de popularité que lui ont valu pendant l’été son action au Liban aux côtés du président de la République et l’amélioration de la situation économique. Pour quoi faire donc ?

Il était pourtant aisé de transformer ce projet de loi controversé en un grand projet positif et consensuel : par exemple en le centrant sur les économies d’énergies, en ne se contentant pas à cet égard de mesurettes mais en « mettant le paquet » pour opérer une véritable révolution énergétique analogue à celle de 1974, et d’autant plus populaire que pour les Français, la hausse de l’énergie est ressentie comme le principal facteur de l’érosion de leur pouvoir d’achat. Peut-être n’est-il pas trop tard  pour donner cette inflexion au projet mais il faudrait alors renoncer à privatiser GDF, faute de quoi rien n’empêchera l’opinion de considérer que c’est là le cœur du projet et que le reste, pour innovant qu’il soit, n’est que de l’habillage.

Le moindre des paradoxes est qu’ayant voulu trancher avec la politique médiocre de son prédécesseur, centrée sur une calamiteuse décentralisation, Dominique de Villepin semble demeurer sous son influence. Les promoteurs les plus ardents de l’opération Suez-GDF, Thierry Breton et Jean-François Cirelli appartiennent tous les deux au clan Raffarin : tout se pesse comme si celui-ci tirait encore les ficelles.

On entend souvent à l’UMP que Villepin, ayant mis une croix sur ces chances propres, vise par des opérations qui ne pourront qu’accroître l’impopularité de la droite, à saper les chances du candidat de Sarkozy à l’élection présidentielle. Une telle mesquinerie n’est évidemment pas dans son tempérament. Il reste que les socialistes ont compris que le deuxième tour de celle-ci pourrait bien se jouer sur l’affaire GDF ; c’est pourquoi ils préparent une bruyante bataille de procédure lors de la session extraordinaire de septembre.

Villepin veut-il surmonter la mauvaise opinion qu’ont pu avoir de lui certains milieux d’affaires proaméricains – au moment où courant 2005 sa cote était au plus haut. Mais à quoi bon ? Les milieux d’affaires vont du côté du gagnant. Si le premier ministre remonte la pente dans l’opinion, ils finiront pas lui trouver des qualités. Or ce n’est pas le projet Suez-GDF qui la lui fera remonter.

Serait-il contraint à l’opération par Jacques Chirac ? Mais dans quel but ? Pour permettre au président de redorer son blason en demandant par exemple une nouvelle fois le retrait du projet s’il était trop violemment contesté et se poser en arbitre ?

On peut craindre plutôt que Villepin ne soit atteint du syndrome typiquement chiraquien de l’action pour l’action, qu’il soit animé par la conviction un peu simpliste que  plus on « bouge », mieux c’est : plus on a de chances de garder l’initiative, plus on donnera l’impression de gouverner, plus l’opinion vous en saura gré. Dangereuse illusion : la politique du XXIe siècle n’est pas la campagne d’Italie ; il vaut mieux, dans la guerre moderne, tirer un ou deux coups bien ajustés que vider les chargeurs n’importe où n’importe comment. Gouverner, ce n’est pas agir pour agir, c’est agir à bon escient. Dans l’affaire Suez-GDF, on est loin du compte.



Roland HUREAUX


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7 août 2006 1 07 /08 /août /2006 08:31

Rien de plus affligeant pour ceux qui aiment la véritable Espagne que l’image artificielle qu’on s’en fait  trop souvent de ce côté ci des Pyrénées.

Il y avait jadis l’Espagne des toreros et du fandango, de Carmen et des pénitents de Séville, terre implacable de la foi la plus ardente et des guerres sans merci.

Il y a aujourd’hui l’Espagne de Zapatero, qui a fait   récemment  la une du   Le Nouvel Observateur , grand hebdomadaire de gauche,  mais est aussi célébrée par les   organes de presse de tout  bord, même  The Economist,   comme le pays à la mode : une social-démocratie ouverte et respectueuse de l’économie libérale,  une croissance économique exemplaire,     une décentralisation radicale, l’adoption sans réserves de l’euro,  le oui à la Constitution européenne ( quoique avec 60 % d’abstentions),  le mariage des  homosexuels et leur  possibilité d’adoption , les régularisations massives d’immigrés  et,  fait déjà plus ancien dont les Espagnols sont en train de revenir, le cannabis en vente libre. Bref : le pays catholique et traditionnel  par excellence  est devenu en quelques années, sous les applaudissements des médias  internationaux, le pays le plus branché,  l’Eldorado du politically correct. Une nation    audacieuse  à faire  honte aux Français, toujours jacobins rétrogrades, xénophobes sournois, encore rétifs au mariage dit « gay », refusant hargneusement l’intégration européenne  et, c’est bien fait pour eux, à l’économie stagnante !

Il est vrai que la réussite, bien réelle, de Madrid devenue – ou redevenue après des siècles de léthargie – une grande métropole internationale  ouverte au monde, contribue à nourrir ces illusions. Cette réussite contraste avec le provincialisme où s’enfoncent les autres grandes villes de la péninsule, à commencer par Barcelone, plus soucieuses de cultiver leur particularisme ethnique que de s’ouvrir au monde.  

De cette nouvelle Espagne, Pedro Almodovar, metteur en scène talentueux  et homosexuel affiché, et Pénélope Cruz,   symbole de la nouvelle Espagnole pleinement libérée ( bien qu’au « au bord de la crise de nerfs »…), de pair avec le nouveau président du gouvernement socialiste, à l’allure juvénile et décontractée, sont les symboles emblématiques largement reproduits par les couvertures des magazines. 

Hélas, la véritable Espagne est loin de ces clichés où se complaisent   les ayatollahs de la pensée unique internationale

Sa prospérité est fragile : liée à la bulle immobilière et à une explosion des crédits aux particuliers, elle réserve, dès que la bulle percera, des lendemains qui déchantent ; le respect apparent du pacte de stabilité européen repose sur des statistiques encore plus douteuses  que les nôtres ( même s’il est vrai que les prélèvements  obligatoires sont beaucoup moins lourds en Espagne qu’en France ), le rapport entre le centre et la périphérie est  loin d’être stabilisé.  Surtout, donnée majeure,  la situation démographique du pays est catastrophique.  Le taux de fécondité est à 1,2  (  rappelons que ce taux est de 2,1 aux Etats-Unis, 1,9 en France, 1,7 au Royaume-Uni). L’Espagne est en train de dépérir à grande vitesse  ou plutôt elle « brûle la vie par les deux bouts » comme on dit ;  elle  est comme un immeuble  en flammes : tandis qu’il se consume, les gogos admirent l’éclat de la flamme  et croient qu’il  embellit. Cette situation est grave sur le plan biologique:  les générations espagnoles ne se remplaçant qu’à moitié,   le pays  est vouée à la disparition  à l’échéance d’un siècle ; elle l’est aussi sur un plan plus général : l’indice de fécondité est comme la synthèse du moral d’un peuple ; l’effondrement de la natalité – que l’on retrouve dans toute l’Europe méditerranéenne et de l’Est, mais sans que l’on chante autant de louanges des pays en cause  -  reflète de graves déséquilibres. L’imprudente  liquidation de la politique familiale  (assimilée de manière historiquement erronée  au franquisme) n’explique pas tout,  la crise de la famille ( si bien illustrée par Carlos Saura ) non plus  : c’est toute une société qui, ayant perdu ses repères,  prise de vertige, se laisse aspirer  par le néant.

Gageons qu’en fait,  c’est bien pour cela que l’Espagne est si populaire dans certains milieux  dont le goût de la modernité n’est que le vernis du  nihilisme :  parce que d’une manière plus radicale que le reste de l’Europe, ce pays , où la déchristianisation est presque aussi avancée  que chez nous,  liquide dans la fiesta  l’héritage judéo-chrétien que, plus audacieusement que d’autres poursuit sa course à l’abîme. Derrière les feux de la rampe du « miracle espagnol », l’instinct de mort.  On aime l’Espagne qui apostasie et transgresse mais aussi, sans le dire,  l’Espagne qui se suicide avec panache.

Par derrière la crise de la société,  se profile celle  du système politique espagnol. Le pays avait forcé l’admiration du monde par la sagesse avec laquelle il avait su gérer l’après-franquisme : trois hommes y avaient plus que d’autres contribué : le roi Juan Carlos qui, même si son étoile  commence à pâlir , a longtemps impressionné par son charisme et sa prudence,  Adolfo Suarez, premier chef de gouvernement de l’Espagne démocratique (1976-1980) , castillan jeune et grave, conscient de la difficulté de sa mission  et  menant la barque avec   discernement : l’un et l’autre vinrent à bout avec courage de la tentative de  coup d’Etat anachronique   de 1980 , Felipe Gonzalez (1980-1996) , représentant de la gauche dans ce qu’elle a de plus respectable : fils d’ouvrier agricole andalou arrivé au sommet ,   fier des valeurs populaires qu’il incarne   mais en même temps  prudent social-démocrate  ayant le sens de l’Etat. La transition fut fondée sur un triple équilibre  que chacun, de quelque bord qu’il soit, s’attacha à préserver :

-  entre  le pouvoir central et les autonomies ;

-  entre la tradition ( représentée d’abord par l’Eglise catholique) et la modernité , inspiratrice d’une laïcité tempérée ;

-  entre la mémoire franquiste et la mémoire républicaine, chacun convenant que l’Espagne nouvelle ne pouvait se fonder sur l’exclusion d’aucune.

Avec le néo-conservateur  José Maria Aznar (1995-2004), vint le temps de la droite américaine et ultralibérale ( l’intéressé n’est pas pour rien l’inspirateur de Nicolas Sarkozy ! ). Si l’Espagne de toujours y perdait ses couleurs, les équilibres de la transition n’étaient pas remis en cause.

Le bilan du socialiste José Luis Zapatero n’est pas nul : avoir obtenu que l’ETA dépose les armes est une réussite considérable. Mais à quel prix ?

Avec l’actuel premier ministre, on assiste, pour la première fois depuis 1975,  à la remise en cause   radicale du triple équilibre de la transition :

-  les concessions qui sont faites à la Généralité de Catalogne et celles qui vont l’être au gouvernement basque  vont si loin dans la décentralisation que l’on peut se demander combien de temps l’unité espagnole y survivra : après la Catalogne et le Pays basque, viendront sans doute  le tour de la Galice et de l’Andalousie et puis après ? Le fédéralisme espagnol, comme le fédéralisme  belge, qui son acclamés en   Europe,  vont aujourd’hui plus loin que l’allemand  ou l’américain : il n’est pas encore prouvé qu’ils  soient  une molécule stable, autre chose qu’une  phase de transition avant la rupture du pacte national ;

-  l’adoption du mariage homosexuel en juillet 2005, malgré le défilé d’un million de manifestants à Madrid,  a mis l’Eglise et l’opinion catholique en position de rupture ;

-  enfin le nouveau pouvoir s’attaque sur tout le territoire aux signes de  la mémoire franquiste (noms de rues, d’institutions, statues) : au compromis entre les deux Espagne, n’est pas  loin de substituer la revanche de l’ Espagne républicaine, tenue pour celle de la lumière sur l’ombre.

On peut craindre qu’à  terme, ces ruptures soient porteuses de nouveaux drames.

En contraste avec  le sérieux plébéien de Felipe Gonzalez,  Zapatero  représente sans doute ce que les communistes détestaient le plus dans une certaine social-démocratie :    la légèreté petite-bourgeoise, l’insouciance du  fils de famille  qui  brade allègrement l’héritage reçu.  

Est-il nécessaire de dire que dans un tel contexte, la monarchie, mal enracinée, risque de d’apparaître assez vite comme un symbole suranné  et en porte à faux ?

Si la France est le pays de la mesure ( bien qu’elle ne l’ait pas toujours été !) , l’Espagne est , c’est bien connu, celui de l’exagération : elle a exagéré jadis la chevalerie, le catholicisme  tridentin ; puis l’anarchisme et le communisme ;  notre Front populaire ne fut que l’ombre policée du Frente  popular. Depuis dix ans, elle se lance à fond dans le « libéral libertaire »  au point que les Français ont l’impression  de n’être que des « coincés ». Les Françaises ont fumé avant les Espagnoles mais  jamais dans la rue comme ces dernières. Les Français ont mis les premiers le holà aux excès de l’Europe ; ils conservent jalousement  une politique familiale et ne sont pas encore prêts d’adopter le mariage homosexuel ( plus de 20 000 maires ont fait savoir  qu’ils ne les célèbreraient pas ), ils ne régularisent les immigrés que honteusement . Sur tous ces sujets, l’Espagne semble, elle,  aller « jusqu’au bout » sans complexes ; c’est pourquoi à  chaque phase,  y  voyant  la projection grossie  de ce qu’ils  voudraient être, certains  Français admirent l’exagération espagnole : au XVIe siècle, les Ligueurs admiraient l’Espagne de Philippe II, au XXe siècle la gauche française admirait le courage de la République espagnole ( sans se décider pour autant à l’aider, en dehors  des volontaires des brigades internationales ) ; aujourd’hui les libéraux libertaires  admirent dans l’Espagne un pays apparemment  plus « libéré » qu’eux.

Jusqu’à quand durera le mirage ? Déjà la Constitution européenne a marqué un divorce – plus apparent que réel – de sensibilités ; la théorie des « chocs asymétriques »  fait craindre qu’au  premier orage  d’une certaine ampleur, l’Espagne , avant même  la  France , ne soit conduite  à s’interroger sur la pertinence de son adhésion   à  la zone euro qui oblige son économie à monter les cols avec le même braquet que l’économie allemande . 

Après l’euphorie factice d’aujourd’hui,  il n’est pas exclu  que quelque choc   salutaire vienne   sauver l’Espagne   de sa marche flamboyante au néant.

                                                                     Roland HUREAUX

 

 

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3 août 2006 4 03 /08 /août /2006 12:29

 

Vingt siècles d’un  christianisme  parfois trop mièvre, ont fait  perdre de vue ce que pouvait avoir de sage la maxime biblique « Œil pour œil , dent pour dent » (Exode 21, 25 ; Lévitique 24, 20 ).

Dans le contexte tragique de la guerre au Proche-Orient  où il est de bon ton de  dénoncer  la « loi du talion »,  cette affirmation pourrait passer pour une mauvaise plaisanterie  si on ne considérait combien  un tel  commandement a constitué  un progrès dans  une époque barbare où la pratique ordinaire était plutôt « deux yeux pour un oeil, trente-deux dents pour une dent ». D’autant que le livre du Lévitique ajoute  « la sentence sera la même, qu’il s’agisse d’un concitoyen ou d’un étranger, car je suis Yahvé, votre Dieu ».

Le même commandement  serait  aussi un progrès  en notre temps, qui se pense civilisé, mais  où peut-être à cause de cela,  les plus forts  ont pris l’habitude de représailles démesurées.

Le bilan provisoire  du conflit en cours s’établit à plus de  800 victimes libanaises , principalement civiles et 52 israéliens, 34 militaires et 18 civils : un rapport qui est déjà de un à quinze .

Même si l’on comprend l’exaspération des Israéliens face à cette écharde dans le pied  que constitue pour eux le Hezbollah, fallait-il tuer plusieurs centaines de personnes, civils pour l’essentiel,   pour libérer  ou venger  deux soldats enlevés ?  Faut-il détruire sous les bombes un pays entier  pour déloger quelques centaines de miliciens qui se trouvent  à peu de  distance de la frontière ?  

Dans le même esprit, on se souvient que la seconde Intifada ( à partir de septembre 2000)  avait causé la mort    de 4 907 personnes  dont 3 815 Palestiniens et 1 092 Israéliens , ce rapport de 1 à 3 ou 4 se retrouvant à peu près constant à chaque opération.

Israël n’est pas seul en cause. Son grand allié les Etats-Unis présente la même fâcheuse propension à sur-réagir. Quelle que soit l’horreur de l’attentat du World Trade Center , ses 3000 morts ont été largement dépassés – peut-être dans un rapport de 1 à 10 – par le nombre de victimes afghanes de la guerre de représailles menée en Afghanistan . Il en va de même en Irak où  malgré le nombre croissant de  victimes américaines –  plus de 2000 à ce jour,  on est encore loin des 100 000 victimes irakiennes  environ qu’a fait l’intervention américaine.    

On peut trouver à cette propension à la  sur-réaction  plusieurs motifs. L’ exaspération devant le terrorisme, bien sûr :   même s’il a toujours été la réponse du faible au fort, il bafoue toutes les règles,   est insaisissable et imprévisible.  La théorie du zéro mort ( largement  battue en brèche aujourd’hui à Bagdad) ou en tous les cas le souci de limiter au maximum les pertes dans son camp conduit à l’usage de bombardements massifs aux dommages collatéraux considérables.

Mais il  faut aussi faire sa part, tant dans l’attitude Israël  que dans celle des Américains, de ce qu’on appellera la volonté d’éradiquer le « mal ». En sur-réagissant aux agressions par  des représailles généralement disproportionnées,  Israël veut arracher  une paix durable avec ses voisins.  De manière encore plus manifeste, les Etats-Unis agissent avec le propos délibéré  - et parfaitement illusoire - de préparer la paix perpétuelle, en éliminant les fauteurs de trouble de la surface de la terre. Les uns et les autres veulent   faire comprendre une fois pour toutes  aux « méchants » qu’il faut qu’ils plient.

Le caractère impitoyable des foudres des Etats-Unis  est  inséparable de la théorie de la « fin de l’histoire » . Fin tenue pour imminente, déjà proclamée,  mais encore  retardée par les forces du mal . Plus on frappe fort, plus on espère hâter cette fin . Chaque guerre depuis 1918 est la der de der.

Cette idéologie ne connaît pas le combat entre égaux ; il ne connaît que la lutte du bien et du mal. Et pour cette raison aussi , cette lutte  ne peut être qu’impitoyable. Que l’enfer de la  terreur  soit pavé des bonnes intentions de l’utopie n’est pas nouveau. S’agissant des Etats-Unis ,  Henry Kissinger  (1)  a montré après d’autres combien leur mentalité  était depuis longtemps propice à une vision manichéenne de la guerre . Dix dents pour une dent , cent s’il faut : qu’importe  si la paix définitive , fondée sur l’avènement de la démocratie et du marché, est à ce prix.

Nous sommes ainsi loin du temps féodal où la guerre était acceptée comme une  donnée de la condition  humaine qu’il s’agissait non point d’abolir mais de régler au mieux: c’était le temps de la chevalerie , il est révolu.

Mais comment penser que les non-Occidentaux, spécialement les peuples directement frappés par ces impitoyables représailles, qui vont du double au décuple, parfois au centuple  , vont y voir la marque de l’idéalisme ?

Comment n’y verraient-ils pas   au contraire une forme de racisme ? Ma vie vaut trois , dix , cent, mille des tiennes. Poussé à l’extrême ; le raisonnement israélien ou américain    signifie « ma vie vaut tout , la tienne rien » .  

C’est  là que le vieux principe , où  les  esprits superficiels ne verront   qu’un esprit de vengeance archaïque , avait du bon. « Oeil pour œil , dent pour dent » signifie certes : « prends garde, je ne me laisserai pas faire » . Mais il signifie aussi : « nous sommes fondamentalement des égaux, ceci est une dispute  entre égaux : mon œil vaut le tien , ma vie vaut ta vie , pas moins mais pas plus .   

Au demeurant le principe est devenu universel . Le Koran lui-même ne dit-il pas : « Mois sacré contre mois sacré . Ce qui est sacré relève du talion. Quiconque transgresse contre vous , transgressez contre lui d’une manière égale » ( I, 190-191) ?

S’il est vrai que la rivalité mimétique , selon laquelle le sang appelle le sang , se trouve comme le dit René Girard , au cœur de l’aventure humaine , le commandement biblique invite à un premier degré de modération , prélude peut-être à des pourparlers en vue de quelque paix de compromis , d’autant plus accessible que la symétrie des représailles contient le message implicite d’une parité et donc, au moins potentiellement , d’une fraternité .

Certes, dira- t-on,  l’Evangile va plus loin : « si on te frappe la joue droite , tends la joue gauche » (Mathieu 5, 39) . Mais   on dit aussi que l’enfer est pavé de bonnes intentions. L’idéalisme christique , pour fondé qu’il soit dans l’absolu , a nourri toutes les formes de millénarisme , dont l’idéologie de la fin de l’histoire  est un des aboutissements .

Il faut que les combats cessent au Liban, spécialement après l’affreux massacre de Cana,  mais ne donnons pas dans l’utopie : la paix perpétuelle ne sera pas instaurée si vite  entre  Israël et ses voisins. Il faut peut-être que les partenaires , Israël en premier lieu,   prennent leur parti de l’état de guerre et , faute de pouvoir  l’abolir, songent d’abord à la contenir , cela par cette vieille vertu qu’est le  sens de la mesure . Dans cette région troublée l ’application du principe  « Oeil pour oeil, dent pour dent » mais rien de plus, ce ne serait déjà pas si mal.  

 

                                                 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.                      Henry Kissinger, Diplomatie, traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra, Paris, Fayard, 1996

 

 

2.                      On oublie souvent de citer la suite : « Ainsi vous serez les fils de votre père qui est aux cieux car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes »  (Mt 6, 45) , autrement dit « vous serez des dieux ».

 

 

 

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3 août 2006 4 03 /08 /août /2006 12:08

 

 

Les grandes manœuvres qui se déploient depuis quelques années sur le marché européen de l’énergie donnent lieu dans la presse et les  débats politiques à une série de poncifs  que l’on pourrait résumer de la manière suivante :

-   l’avenir est à un grand marché européen intégré de l’énergie, spécialement du gaz et de l’électricité, tel que le  promeut la commission de Bruxelles ;

-   ce marché sera le lieu d’une concurrence bénéfique pour tous ;

-   entre autres effets favorables, cette concurrence doit faire baisser les prix de l’énergie pour le plus grand profit de l’industrie  et des particuliers;  

-   il s’accompagnera d’  une dérégulation à caractère libéral ;

-   la France, attachée aux privilèges surannés d’EDF et GDF  et craignant frileusement  la concurrence tend à refuser cette ouverture du marché ;

-   cette réticence provoque l’exaspération de nos partenaires ;

-   l’étatisme français coûte cher à notre pays: des entreprises peu compétitives ; une énergie plus chère ; il maintient  les  privilèges exorbitants du personnel et des syndicats ;

-   les entreprises françaises, singulièrement EDF, doivent se préparer à l’ouverture du marché en prenant pied  de manière agressive chez nos principaux partenaires.

La récente décision du gouvernement français de fusionner GDF et Suez, ce qui aboutit à privatiser GDF,  reflète parmi d’autres  une  telle conception.

Hélas, cette vision partagée peu ou prou par la plupart des journalistes et beaucoup d’hommes politiques est fausse de bout en bout.

On voudrait, pour l’établir combien,  démonter  les principales idées  reçues sur lesquelles elle repose en rappelant un certain nombre de faits.

 

 

 

1.                        Le marché européen de l’électricité est à ce jour un marché cloisonné,  peu susceptible pour des raisons physiques de s’ouvrir à court terme.

 

 

Le marché de l’électricité a été au cours du XXe siècle organisé sur une base nationale, voire régionale (Allemagne, Italie). Les échanges transfrontaliers supposent un réseau de  lignes à très haute tension  couvrant l’ensemble de l’Europe. Or à ce jour, ces lignes sont insuffisantes. Pendant longtemps, le Royaume-Uni a été isolé de la « plaque continentale ». L’installation en 1990 d’une liaison transmanche a réglé, mais en partie seulement,  la difficulté. Les  péninsules italienne et  ibérique demeurent des   marchés  relativement à part  faute de liaisons transalpines et transpyrénéennes suffisantes.

Ceci dit, rien n’empêche un opérateur situé en n’importe quel point de l’Europe de vendre au jour le jour de l’électricité à un  acheteur, voire un consommateur situé à l’autre extrémité. Compte tenu de l’obligation technique de maintenir un équilibre instantané entre production et consommation et donc  la même tension sur l’ensemble du réseau, cette transaction signifie qu’au moment où un consommateur « soutire » de l’énergie électrique en un point A du réseau, un autre opérateur en injecte  autant en un  point B.  Mais cela ne signifie nullement  que   les électrons introduits en A  vont aller en B. La circulation des flux électriques, tributaire de la mécanique quantique, dans un ensemble  comme le réseau européen est extrêmement complexe.  La seule  contrainte qui s’impose aux opérateurs est le maintien en équilibre du système.

Compte tenu de cette règle, le commerce transfrontalier de l’électricité  peut théoriquement se développer  sans limites. Mais la plupart de ces transactions, généralement opérées sur le marché de gros, s’annulent ; seuls les soldes font l’objet d’une transaction effective  d’un pays à l’autre. Or ces soldes sont soumis aux limitations physiques que l’on vient de voir.

En dépit de toute la rhétorique sur l’ouverture du grand marché européen, ces limites demeurent : il faudrait pour les   faire éclater que s’ouvrent de nombreuses lignes THT nouvelles entre les pays. Malgré des efforts récents de la commission européenne   dans ce sens, ce n’est pas le cas, d’abord parce que le besoin  n’est pas ressenti comme pressant, ensuite parce que les lobbies environnementaux qui bloquent ces projets sont de plus en plus forts, comme le montre le blocage de la ligne Cazaril- Aragon et de  la ligne Boutres-Carros, et, comme on le verra plus loin,  parce que ce n’est pas l’intérêt des opérateurs de réseaux.

Dans des pays à tradition fédérale comme l’Allemagne, c’est même entre les Länder que se rencontrent ces blocages physiques.

 

 

2.                        On peut tirer de là  que le bénéfice global  à attendre  d’une concurrence généralisée à l’échelle européenne, à supposer qu’elle soit possible, sans être nuls, sont limités.

 

Si  le commerce physique ne concerne que les soldes des transactions financières, on comprend que la marge de manoeuvre pour une meilleure allocation des ressources est réduite.

La concurrence sur les transactions qui s’exerce au travers du trading (  pour laquelle EDF s’est dotée en 1999 d’une filiale EDF Trading installée à Londres) porte davantage sur les marges des grossistes. Les clients dits « éligibles », c'est-à-dire les plus gros consommateurs  ( en France, le principal est la SNCF), qui peuvent  depuis déjà plusieurs  années changer de fournisseur  en ont sans doute bénéficié mais dans une proportion qui reste à déterminer.

Si l’on pouvait mesurer   les effets physiques  sur les flux réels des changements opérés par la libéralisation en cours des marchés européens, on les trouverait  sans doute insignifiants. Seule la répartition de la valeur ajoutée entre les opérateurs a dans certains cas changé au bénéfice d’intermédiaires qui ne produisent, ni ne transportent, ni n’organisent la distribution.

 

3.                        Le bénéfice global attendu de  la libéralisation est hypothétique dans la mesure où, tant pour des raisons exogènes qu’endogènes, les prix de l’énergie sont en  hausse partout en Europe.

 

 

Le marché du gaz est certes tributaire des cours mondiaux. Celui de l’électricité l’est  moins. Une des premières revendications d’EDF après son changement de statut de  2005 fut pourtant de demander une augmentation  des tarifs de près de 10 %. GDF revendique 16 %.

Cela est paradoxal dans la mesure où le principal avantage que le chancelier Kohl  et d’autres dirigeants européens attendaient de la libéralisation du marché de l’énergie en Europe était à l’origine une baisse des prix. Faute que l’Europe puisse s’adapter à la concurrence mondiale en baissant les salaires, elle devait, pensait-on, agir sur d’autres intrants à commencer par le prix  de l’énergie.

Or c’est le contraire que l’on observe. Il y a fort à craindre  que la libéralisation ( voire la privatisation) des entreprises, assortie d’un processus de concentration transnational,  dans un contexte physique qui limite sensiblement la concurrence effective, ne se  traduise par des ententes de type oligopolistique (1).

Le prix de l’énergie est  une  variable suffisamment essentielle de  la vie économique   pour que, longtemps, les gouvernements se soient souciés de le contrôler. Ils opéraient ainsi un arbitrage entre les intérêts de l’entreprise électrique ( qui sont aussi ceux de l’Etat actionnaire et de son personnel ) et ceux des consommateurs, industries et grand  public. Dans un contexte de  vraie concurrence, dont une des conditions serait la multiplication des intervenants à même d’opérer en n’importe quel point du territoire, on peut comprendre   que l’allocation libérale tire les prix à la baisse. Dans un contexte faussement libéral où l’Etat perd sa capacité d’arbitrage, il est à craindre que les intérêts des consommateurs ne soient sacrifiés (2).

 

 

4.                        La constitution de grandes unités transnationales privées n’est pas susceptible d’entraîner des progrès économiques substantiels.

 

 

On peut attendre plusieurs avantages de la  constitution d’unités transnationales. Le premier est l’accroissement de la concurrence à l’intérieur des Etats : mais ces unités se construisent par l’acquisition, non point de parts de marché plus ou moins flexibles en  fonction de la compétitivité mais de « segments de marché »  constitués  de capacités de production et de réseaux de distribution localisés.

Les différents  opérateurs européens  suivent des méthodes analogues et sont à peu près à égalité sur le plan technique : il y a donc  peu à attendre des fusions en matière de   « bench-marking.» Ce n’est pas le cas des investissements dans le tiers monde ou les pays neufs où de sensibles progrès peuvent être introduits par les opérateurs européens.  Si EDF a perdu au cours des années récentes un milliard d’€  en Argentine et   autant au  Brésil, ce fut pour des raisons strictement monétaires: sur le plan technique et commercial, il s’agit d’opérations rentables et très bénéfiques pour les réseaux locaux remodelés à la française.

Enfin, tributaires de très lourds investissements et de  prix de vente jusqu’ici plus ou moins administrés, les entreprises électriques  européennes n’ont  pas à attendre une rentabilité très différente d’un pays à l’autre. Les investissements transnationaux constituent une intégration horizontale  aux bénéfices   plus limités que ne le serait par exemple une politique active de construction  de centrales à  technologie de pointe.

Une des règles d’or de la  fusions-acquisistion est qu’il ne faut pas les opérer dans des marchés en stagnation ou en faible croissance si on n’a pas l’espoir de s’y trouver en  position dominante. Le marché de l’électricité est  contraint par la lourdeur des investissements, une croissance lente et des prix  encore plus ou moins contrôlés. Si l’on espère une position dominante, pourquoi parler encore de libéralisation ? A fortiori, ces acquisitions sont-elles critiquables quand elles s’opèrent au prix fort, comme ce fut le cas des acquisitions d’EDF au cours des dernières années, hypothéquant la capacité d’investissements directement productifs.

 

5.                        La privatisation du marché entraîne paradoxalement un surcroît de régulation

 

 

Aussi longtemps qu’il n’y avait qu’un  seul opérateur contrôlé par l’Etat, la réglementation n’était pas nécessaire . Selon un processus que l’on retrouve dans d’autres domaines (télécommunications ou audiovisuel  par exemple), la création d’un marché dans un domaine technique complexe suppose l’établissement  de règles du jeu elles-mêmes complexes ( mais nécessaires compte tenu de la spécificité stratégique, technique et industrielle du secteur)  et la création d’administrations de régulation  plus ou moins lourdes pour les appliquer. Cela n’est pas une surprise : contrairement à ce qu’imaginent les théoriciens superficiels du libéralisme, en toutes matières  la libéralisation implique un surcroît de réglementation : l’Europe de la libre concurrence à l’anglo-saxonne et l’Europe hyperréglementée de Bruxelles, loin de s’opposer,  s’impliquent l’une l’autre !  

Encore faudrait-il  que cette réglementation soit de bonne qualité : fondée sur des concepts justes, claire et stable. Il semble qu’avec la directive européenne de 1996 et les textes subséquents,  l’on soit loin du compte. 

 

 

6.                        La manière particulière dont a été organisé le libre marché de l’électricité en Europe pourrait même contribuer   à freiner les échanges

 

 

L’organisation d’un libre marché de l’électricité implique l’ouverture à la concurrence de la production ( ou au moins du marché de gros), de l’exploitation du réseau et de la distribution, mais il est  en revanche difficile à moins d’installer au bord des routes  deux ou trois  lignes concurrentes comme, paraît-il, c’était autrefois le cas  au Far West,   d’introduire la concurrence dans la gestion des réseaux. Il en va de même en matière de réseaux ferrés et, jusqu’à un certain point de télécommunications.

Considérant que la gestion du réseau est un « monopole naturel », il a été confié dans chaque pays à un opérateur supposé indépendant,  ou en tous les cas autonome, en France RTE qui est une branche financièrement indépendante d’EDF ( comme Réseau ferré de France est en  théorie indépendant de la SNCF), dont le président est désigné par la Commission de régulation de l’électricité.

Il est probable que ce dispositif assure une certaine neutralité du gestionnaire de réseau par rapport aux opérateurs qui l’utilisent, une question qui ne se posait pas dans une situation d’intégration verticale. Il est certain qu’il est consommateur de personnel.  Mais surtout, on n’introduit pas impunément un monopole, fut-il inévitable et naturel, dans une chaîne concurrentielle. Compte tenu du mode opératoire du gestionnaire de réseau à l’international sous forme de  mise aux enchères des droits de transit, ce monopole a  un intérêt évident à entretenir la rareté qui lui permet de garder la part du lion  de la valeur ajoutée et d’ainsi construire et capturer une rente.  Surtout rien n’  incite les gestionnaires de réseaux à développer   les interconnexions internationales, d’autant que pour les développer il faut braver, on l’a dit, de fortes résistances écologiques. Seul l’Etat  peut imposer une stratégie de développement aux opérateurs de réseaux, mais en disant cela, on revient  au point de départ.

 

 

7.                         EDF et GDF ne sont pas des entreprises archaïques ;  les prix français sont dans la moyenne européenne ; les avantages  du personnel sont compensés  par la modernité de l’appareil de production et sa gestion centralisée génératrice d’une fort effet d’échelle.

 

 

Contrairement aux idées reçues, les prix de l’électricité n’étaient pas plus élevés en France que dans le reste de l’Europe. Ni moins élevés d’ailleurs. Répartis en de multiples catégories, ils se trouvaient vers 2000, selon ces  catégories, tantôt au-dessus de la moyenne européenne, tantôt au dessous.

Comment cela se fait-il, dira une certaine droite, si l’on considère  les privilèges considérables du personnel, des effectifs pléthoriques, le poids des retraites etc ?  Sans doute la rente  procurée par un investissement considérable dans le nucléaire réalisé au cours des années  70 et 80 compense-t-elle assez largement les effets d’une  politique sociale relativement généreuse. Il n’est pas certain non plus que les avantages du personnel soient beaucoup moins considérables chez certains de nos partenaires européens (3).

Au demeurant privatisation et statut du personnel sont deux choses différentes : la loi du 9 août 2004 prévoyant l’ouverture du capital d’EDF  a maintenu  certains privilèges, dont ceux du comité d’entreprise,  aux fins de faire accepter le changement de statut.

L’existence d’un prix administré tiré à la baisse a longtemps avantagé le  consommateur, ne serait-ce que par le souci de tenir  l’indice des prix. En contrepartie, EDF a, c’est bien connu,  mal provisionné le démantèlement de ses centrales ou le poids des retraites futures : financièrement, cette entreprise a  sans doute sacrifié le présent à l’avenir, les fonds correspondant aux provisions étant  mal sécurisés. Lui faire le même procès sur le plan technique, le seul qui importe en définitive, serait, est-il nécessaire de le dire ?  au vu des investissements considérables qu’elle a réalisés,  absurde.

Que les dirigeants des nouvelles  entreprises énergétiques, bénéficiaires d’un statut plus libéral, demandent immédiatement un relèvement de 10 à 15 % des prix de vente du gaz et de l’électricité, en vue notamment de satisfaire leurs nouveaux actionnaires, montre en tous cas qu’ils ne craignent guère  les effets de la concurrence du « grand marché » (4)!

 

8.                        Compte tenu des données physiques du marché de l’électricité, il y a peu de risques que la France cesse à court et moyen terme d’être exportatrice  nette d’électricité.

 

 

Bien entendu des opérateurs étrangers peuvent intervenir sur le marché de gros (comprenant  celui des grands consommateurs ) au détriment d’EDF. D’autant qu’à plusieurs reprises, la commission de Bruxelles, pour compenser les opérations hasardeuses d’EDF sur les  compagnies européennes, lui a imposé de vendre aux enchères une partie de l’électricité qu’elle produit en France. Le risque d’un bouleversement des positions demeure cependant faible, compte tenu du savoir faire de l’entreprise sur les marchés de gros, développé notamment grâce à un accord de coopération  avec Louis Dreyfus dans le cadre d’EDF Trading (5).

Fondé sur la concessions de l’exploitation d’un réseau possédé par les collectivités locales, le marché de détail semble, lui,  verrouillé pour un moment.

Il reste  la capacité de production. Suffisante et même excédentaire, elle est peu à même de se développer à court terme. Il y a peu de chances donc qu’une entreprise étrangère vienne construire une centrale en France, à supposer  que l’autorité de régulation lui en donne l’autorisation. Pour permettre  l’introduction effective d’un opérateur étranger en France, il faudrait qu’EDF vende une partie de son parc. Ce n’est pas une perspective immédiate.

On a vu que ce qui transitait effectivement sur les lignes électriques était  les soldes des transactions financières. Ces soldes sont tributaires d’un appareil productif qui ne se renouvellera pas du jour au lendemain, d’autant que la marché global n’est qu’ en croissance lente.

Le marché européen est globalement équilibré : comment en serait-il autrement ? Il n’y a pas bien évidemment d’échanges intercontinentaux en la matière. La France, en raison de son surinvestissement nucléaire est excédentaire d’environ 15 % de sa production, les autres pays sont en conséquence déficitaires d’un montant analogue. C’est une donnée lourde qui peut varier à la marge d’une année sur l’autre en raison  des aléas climatiques,  mais qui ne sera pas remise en cause  du jour au lendemain. D’autant que les principaux clients de la France, l’Allemagne et la Belgique  ne sont guère portés à construire aujourd’hui de nouvelles centrales ( l’Italie qui a repris les constructions est une exception). Même si EDF ne retire plus toute la plus-value des transactions, la production française d’électricité en tant que telle  est encore peu menacée par la concurrence (6).

 

 

9.                        Les prises de participations agressives d’EDF et GDF sur les marchés européens ne servent en rien à préparer une hypothétique ouverture des marchés.

 

 

Le contrat de plan d’EDF de 1998 entretient une savant ambiguïté sur ce chapitre. Il dit en substance que pour se préparer à l’ouverture du grand marché européen, il faut impérativement qu’EDF prenne des participations chez ses partenaires. C’est ainsi qu’EDF  a acquis  en 1998 London Electricity  qui, entre autres,  fournit l’électricité au 10, Downing  Street, qu’elle a pris une participation dans EnBW  en Allemagne et , dans des conditions très contestées et finalement peu glorieuses, a acquis une part d’Edison en Italie.

Ces prises de participation, souvent payées au  prix fort, ne son nullement assimilables à une pénétration du marché national assurées par le dynamisme commercial, comme ont pu le faire chez nous, à la marge et bien entendu gratuitement , certains opérateurs à l’occasion des ventes aux enchères imposées par Bruxelles.

Il est illusoire de penser que ces achats vont permette de vendre dans les pays concernés une électricité  d’origine EDF. Cela  parce que, en acquérant ces entreprises, on acquiert  en même temps l’appareil de production qui va avec ; et à supposer qu’il leur en manque, à l’occasion de telle ou telle pointe saisonnière de consommation, elles s’approvisionneront sur la marché et non pas à la maison mère.

Il est absurde enfin de croire ( sauf peut-être au Royaume-Uni) qu’en faisant ces acquisitions, on « prend pied » sur les marchés voisins. Certes, elles permettront de mieux se familiariser avec certaines réglementations ( mais la plupart de celles-ci  sont désormais européennes) ou certaines habitudes des consommateurs, mais les entreprises acquises  ne contrôlent qu’un segments du marché, celui que l’on a acheté, rien de plus. Par exemple, acheter 45% d’ EnBW, c’est   pour EDF étendre son territoire sur le Land frontalier de Bade Wurtemberg,  nullement sur la Rhénanie du Nord ou la Basse-Saxe.

 

   10. Ces prises de participation exaspèrent bien inutilement nos partenaires.

 

 

Il est inutile de dire que ces prises de participation ont provoqué, spécialement  en Italie, une grande exaspération à l’égard de la France.

Pour deux raisons : la première est que EDF n’a acquis une masse financière suffisante pour se livrer à ce jeu que grâce à un monopole territorial (dont on a vu cependant  qu’il n’avait pas que des avantages). Des entreprises de statut privé qui n’ont pas eu ces avantages (ou ne semblent pas les avoir)  peuvent se plaindre à bon droit d’être défavorisées dans un tel  jeu de monopoly.

C’est un fait cependant qu’EDF est la première entreprise électrique du monde et qu’elle a de ce fait quelques longueurs d’avance, notamment en matière nucléaire.  Elle ne doit d’ailleurs pas tout au monopole, elle est  redevable également du dynamisme de ses équipes techniques.

Mais, plus que ses interventions à l’étranger, ce  qui exaspère nos partenaires est que la position d’EDF en France leur interdit de nous rendre la pareille. Comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs ? Il faudrait, pour cela,  que quelque société étrangère fasse une OPA sur notre entreprise nationale dans son ensemble, ce qui est, bien entendu, interdit aujourd’hui par son statut et le sera de toutes les façons longtemps par sa taille, ou que EDF ( et GDF) soient morcelés en entités territoriales : un opérateur étranger pourrait alors acheter l’une d’entre elles, par exemple une compagnie italienne acquerrait l’Electricité de Rhône-Alpes. Pourquoi pas ? Mais son avantage sur le reste du marché français ne   serait alors pas plus considérable que celui qu’EDF acquiert à l’étranger.

Comment imaginer que nos partenaires verront avec faveur le projet de fusion de GDF et de Suez , qui vise en principe à empêcher une prise de contrôle italienne de ce dernier – pourtant dans la logique du libéralisme – et à placer Electrabel, c'est-à-dire l’électricité belge, sous un contrôle français direct ?

D’autant que le prétendu nationalisme économique allégué dans cette affaire est un leurre : Suez dont les deux principaux fleurons sont l’électricité de Belgique et une part de marché des services aux collectivités locales en France peut, à la différence de la sidérurgie ou de l’aéronautique,  difficilement être qualifiée d’entreprise stratégique.

Compte tenu du faible avantage que l’on peut tirer de ce jeu d’acquisitions ( nous ne parlons ni d’investissements dans le tiers monde, ni d’acquisitions hors de la branche,  longtemps interdites par le  statut) , nos partenaires voient peut-être plus clairement que notre establishment,  ce qu’il signifie : une simple manifestation de volonté de puissance gratuite et outrecuidante. Nous pouvons, pour notre part,  penser qu’il ne s’agit que de la volonté de puissance des  dirigeants des entreprises concernées – ou leur souhait d’agrandir  leurs émoluments !  - , dans lesquels les citoyens français ont bien peu de part ;  mais comment empêcher  nos partenaires d’y voir  la volonté de puissance de la France elle-même (7).

 

 

Que conclure de  ces considérations ?

Il se peut, par un étonnant paradoxe que la science politique élucidera un jour, qu’un certain  libéralisme   aboutisse en matière énergétique  à une accumulation d’ « effets pervers », beaucoup moins graves certes  mais analogues dans leur principe, à ceux du système soviétique.  En cette matière comme en d’autres, la question n’est pas libéralisme ou non, elle est  d’appliquer au cas par cas des concepts adaptés à un objet donné. Cela suppose une vertu de plus en plus rare dans l’élaboration des  politiques publiques : le bon sens. Le refus du marché en matière de biens de consommation s’est avéré en d’autres temps désastreux. L’imposition de règles prétendues de marché, fondées sur l’esprit de système pour ne pas dire l’idéologie, dans une matière qui ne s’y  prête pas ou qui exige d’autres types de règles, peut également avoir des effets contraires à ceux que l’on escomptait : le plus frappant est que la libéralisation du marché électrique aboutisse à  une hausse générale des prix, soit l’inverse de ce qui était son  objectif  affiché.

On peut s’étonner de  la force des idées reçues et de la manière dont elles peuvent biaiser ( au bénéfice de quels intérêts ? cela reste à considérer ) la gestion d’intérêts pourtant essentiels.

Il convient  en tous les cas de revoir  un certain nombre de pratiques qui ont fleuri au cours des dernières années.

Faut-il revenir en arrière, à des opérateurs étatiques ou non, à caractère national ? Ou à l’inverse faut-il démanteler EDF en autant d’entités qu’il y a de régions ?

Il ne serait pas raisonnable de substituer un  esprit de système à un autre.

Même si le bénéfice collectif en est limité, la liberté du marché de gros est un acquis.  Celle de la distribution aux particuliers est une aventure qui peut être tentée. Mais il  est absurde d’imaginer que l’on mettra fin d’un trait de plume au cloisonnement à la fois historique et technique du marché européen ( comme le marché intercontinental est , lui, définitivement cloisonné pour des raisons  géographiques ). EDF  aurait déjà assez à faire  à défendre son territoire, ce qui n’implique aucun investissement lourd, seulement du savoir faire et du dynamisme  commercial , sans tenter d’imposer une domination symbolique  coûteuse, largement  inutile et sans rationalité économique chez nos partenaires. Si l’on n’espère pas    un véritable décloisonnement du marché européen, autant en prendre son parti et en tirer les conséquences : d’abord maintenir un minimum de régulation étatique,  notamment celle des prix, plus que jamais menacés par des pratiques oligopolistiques sournoises, ensuite  cesser de se laisser fasciner par des mécanos industriels qui ont peu d’intérêt dans ce secteur,   en  respectant vis-à-vis de nos partenaires européens et entre   opérateurs publics et privés une sorte de  gentlemen’s agreemnt qui dissuaderait   EDF ( ou GDF) d’abuser  à tort ou à travers de sa position  de force.

Surtout, il est urgent de revenir aux fondamentaux. Ce qui fait la  force d’un secteur comme le secteur électrique,  en France comme ailleurs, moins que ses structures juridiques et économiques c’est l’invest

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Published by Roland Hureaux - dans roland.hureaux
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