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Roland HUREAUX

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20 octobre 2007 6 20 /10 /octobre /2007 19:07

 

Ceux qui s’ enthousiasment aujourd’hui de la « rupture » intervenue dans la politique française  au cours des derniers mois se félicitent que notre diplomatie  soit enfin débarrassée de son « antiaméricanisme viscéral ».

Dès qu’il est question des relations de la France et des Etats-Unis, il est des bons apôtres  aussi prompts à dénoncer l’antiaméricanisme que Georges Marchais l’était autrefois à  couper la parole de ses interlocuteurs en disant:  « ne tombons pas dans l’antisoviétisme primaire ! ».

Il est permis de se demander à ce sujet : de quoi parle-t-on ?  Les Français sont-ils, furent-ils  jamais antiaméricains ?

 

Des divergences…

 

 

Il est vrai que depuis les années cinquante, certaines divergences sont apparues à plusieurs reprises entre les positions  de Paris et celles de Washington. Dès 1956, les Etats-Unis condamnèrent et firent cesser l’engagement militaire des Français et des Britanniques    aux côtés d’Israël  contre l’Egypte. Ils désapprouvèrent à la même époque l’aide discrète de la France à l’armement nucléaire israélien. Ils firent les yeux doux au FLN  algérien.

Mais c’est à la grande époque de la diplomatie gaullienne, entre 1964 et 1969,  qu’éclatèrent  les désaccords les plus fragrants : projet de force multilatérale (visant à contrer  l’armement nucléaire français qui irritait les Américains), reconnaissance de  la Chine de  Pékin, rôle du dollar, discours de Pnom-Penh contre l’intervention américaine au Vietnam, embargo sur les armes à destination d’Israël lors de la guerre des Six Jours.

Les points de friction ouverts furent par la suite bien moins nombreux Malgré les algarades de Michel Jobert, Pompidou et Giscard, puis Mitterrand prirent rarement l’Amérique de front,  d’autant qu’entre 1970 et 1985, la guerre froide s’était durcie. Les frictions principales portèrent sur les négociations commerciales (agriculture  et culture).

La France participa à la première guerre du Golfe, et participe encore aux côtés des Etats-Unis à la plus récente guerre d’Afghanistan. Même  si les efforts des Français à l‘OTAN pour éviter les bombardements de civils serbes irritèrent les Américains (le genre d’irritation que veut désormais éviter Hervé Morin !), la participation de la France à la guerre de Yougoslavie (1999) marque un alignement sans précédent sur l’OTAN: on ne peut oublier le conformisme  obtenu de l’opinion française pendant cette guerre  par une pression médiatique sans égale. Approuvée au Congrès à une courte majorité, cette guerre le fut à la quasi-unanimité au Parlement français.

Dans la période récente,  seul le désaccord du gouvernement Chirac vis-à-vis de la guerre d’Irak (2003) exprimé  avec panache par  Villepin à l’ONU marque une divergence comparable à celles des années soixante.

Tout se passe comme si   cette divergence avait  été d’autant plus mal ressentie qu’elle était devenue exceptionnelle.

Le plus remarquable est que, presque toujours, le gouvernement français ne faisait que partager l’opinion  d’une partie substantielle de l’opinion américaine : sur la guerre d’Irak, une majorité des Américains considère aujourd’hui que la France avait raison. La dissidence  serait-elle permise aux seuls citoyens des Etats-Unis mais pas aux Etats supposés vassaux, comme au temps de la guerre du Péloponnèse, les citoyens d’Athènes avaient voix  au chapitre mais pas ceux de  Délos ?  

Il est également remarquable que tout au long de ces soixante  années, les Etats-Unis n’ont pas eu dans les crises  majeures  d’allié plus solide que la France : ce fut le cas avec l’affaire  des missiles de Cuba , ce le fut avec celle des euromissiles en Allemagne ( au moins après que Mitterrand ait succédé à Giscard) , ce le fut aussi après le 11 septembre (1)  où la coopération policière de la France avec les Occidentaux ( la seule qui importe face à ce genre de menace) fut exemplaire.  Au passage, on notera le contraste entre la solidarité sans faille des Français (opinion publique comprise)   avec les Etats-Unis après les attentats  de New York et la désinvolture avec laquelle le gouvernement américain laissait  ouvert à Washington six ans plus tôt un bureau du FIS algérien au moment où ce dernier faisait sauter des bombes dans le métro parisien  (2) !

Les Etats-Unis devraient avoir appris les leçons d’  Autant en emporte le vent. Dans les véritables épreuves, c’est la fille rebelle, Scarlett O’Hara qui est  l’appui le plus solide du clan.

 

Mais pas d’hostilité de principe

 

 

Mais aux yeux d’un certain atlantisme débridé, même nos divergences passagères témoigneraient d’un antiaméricanisme viscéral.

Divergences on l’accordera, mais y eut-il, y a t-il en France un antiaméricanisme viscéral à quelque niveau que ce soit ?

Un antiaméricanisme comparable par exemple à la vague antifrançaise hystérique qui s’est déchaînée aux Etats-Unis, excitée  par  Fox news et autres média, durant la dernière guerre d’Irak – où l’on envisagea sérieusement de débaptiser les French fries en représailles de l’abstention française !

Nous savons qu’il ne faut pas confondre Anglais et Américains mais y a-t-il  un seul éditeur Français qui accepterait de publier, à l’encontre du monde anglo-saxon, les  tombereaux d’insanités antifrançaises à l’usage des touristes que l’on trouve à  la librairie anglaise de la rue de Rivoli ?

Cet antiaméricanisme viscéral, haineux, irraisonné qu’on nous impute, on le cherche.

Rien en tous cas  dans l’opinion française actuelle de comparable aux sentiments antianglais qui existaient sous   Napoléon ou au temps de Fachoda. Rien non plus qui s’apparente à l’antigermanisme qui a prévalu chez nous durant un siècle.

On peut même penser  que le sentiment antiaméricain était  plus vif dans les années soixante. Même si les événements de mai soixante-huit ont coïncidé avec le souhait américain de déstabiliser le général de Gaulle (3), le sentiment dominant des étudiants était alors, beaucoup plus qu’aujourd’hui, l’hostilité à l’Amérique : le mouvement de mai avait été   préparé, on l’oublie trop,   par une vague de manifestions de grande ampleur contre l’intervention américaine au Vietnam. Le Nouvel Observateur évoqua  une fois  une femme qui   ne pouvait regarder  John Wayne au cinéma car, disait-elle,  le grand acteur de western lui faisait penser  au président Johnson et aux cris des enfants vietnamiens sous le napalm. Qui aujourd’hui refuserait   de voir  une série américaine pour  pareil motif   ?

Entre temps, il est vrai, au cours de  la décennie soixante-dix, la gauche soixante-huitarde fit le pèlerinage Greyhound outre-atlantique et découvrit fascinée, l’Amérique underground. Cette fascination, vite étendue à l’Amérique officielle, a produit la « gauche américaine » de Libé à Bernard-Henri Lévy.

Il est vrai qu’il existe aujourd’hui une extrême gauche antiaméricaine et anti-Bush virulente. Mais nos altermondialistes n’ont jamais été aussi violents que ceux d’Angleterre ou d’Italie. L’Amérique qu’ils haïssent est une Amérique abstraite, tenue pour le symbole du capitalisme mondialisé (à tort car les Etats-Unis sont beaucoup moins mondialistes qu’on le croit dès que leurs intérêts en  jeu), bien plus que l’Amérique concrète que généralement ils ignorent.  Et le déclin du parti communiste a globalement affaibli cette mouvance.

Différent est sans doute le sentiment des pro-palestiniens virulents,  violemment hostiles  à Israël et à l’Amérique de Bush mais ces milieux débordent-ils de beaucoup la sphère de l’islam de France ?

L’antiaméricanisme d’extrême droite tel qu’il  avait pu être cultivé  par le régime de Vichy et la collaboration, n’existe pratiquement plus. Le Pen n’a, à notre connaissance, jamais joué de cette corde.

Il reste un nombre considérable de Français  qui,  tout en ne considérant pas les Américains comme des ennemis,  n’approuvent pas telle ou telle de leur politique. Certains vont jusqu ’à  se méfier, non sans quelques raisons, de  leur ambition hégémonique,  naturelle à toute  grande puissance :  dans la jungle internationale  le petit animal ne regarde pas sans appréhension  le gros, quel qu’il soit,  même s’il est supposé bienveillant.  Mais cela ne veut pas dire que ces Français aient aucune hostilité de principe   vis-à-vis de ce qui vient des Etats-Unis. Certains aiment les westerns et la country. On peut tenir la guerre d’Irak pour une grave erreur et même pour une agression injustifiée et en même temps    reconnaître que le cinéma américain est meilleur que le cinéma français. Cela n’empêche  d’ailleurs pas  non plus de soutenir l’exception culturelle qui permet à ce cinéma français d’exister encore.

La défense de la langue française, comme la défense de l’ensemble de nos intérêts essentiels,  n’implique aucune haine de l’Amérique. Il ne s’agit d’ailleurs nullement d’un  débat transatlantique mais un débat franco-français. L’adversaire, ce ne sont pas les Américains qui se moquent comme une guigne de la langue française (n’hésitant pas à emprunter sans complexes autant de mots  français que nous d’anglais) mais une lutte contre la veulerie de certaines élites françaises qui se refusent  aux obligations  élémentaires  qui furent celles de toute élite en tous temps et en tout lieu : défendre les intérêts et la  culture  de son pays. Quand le baron Seillière parle anglais dans une réunion européenne où figure Jacques Chirac, ce n’est pas l’Amérique qui se montre méprisable, c’est le baron Seillière.

Il est donc parfaitement légitime que des Français et même des dirigeants français (s’il s’en trouve encore d’assez courageux) formulent des divergences vis-à-vis de la politique américaine, ni plus ni moins que les citoyens américains ne le font.

Mais  il convient de rejeter catégoriquement cette rhétorique perverse qui tendrait à culpabiliser les Français pour leur supposé antiaméricanisme viscéral ; c’est les culpabiliser de  leur liberté. C’est le début de la servitude.  Il y a là, qu’on le veuille ou non quelque chose de l’attitude de Big brother  tendant à « purifier le cerveau des mauvaises pensées ». Ceux qui dénoncent le fantôme de l’antiaméricanisme cachent mal une  volonté d’assujettissement total inacceptable pour une nation libre.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.                    Et même avant s’il est vrai que les services secrets français ont prévenu les américains de la menace d’attentats.

2.                    Et ces attentats étaient tranquillement préparés à Londres dans l’impunité.

3.                    Au point que certains imaginent que ces événements auraient été, sinon fomentés, du moins excités par les services  américains.

 

 

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20 octobre 2007 6 20 /10 /octobre /2007 19:07

 

 

Ceux qui s' enthousiasment aujourd?hui de la « rupture » intervenue dans la politique française  au cours des derniers mois se félicitent que notre diplomatie  soit enfin débarrassée de son « antiaméricanisme viscéral ».

Dès qu'il est question des relations de la France et des Etats-Unis, il est des bons apôtres  aussi prompts à dénoncer l'antiaméricanisme que Georges Marchais l?était autrefois à  couper la parole de ses interlocuteurs en disant:  « ne tombons pas dans l?antisoviétisme primaire ! ».

Il est permis de se demander à ce sujet : de quoi parle-t-on ?  Les Français sont-ils, furent-ils  jamais antiaméricains ?

 

Des divergences?

 

Il est vrai que depuis les années cinquante, certaines divergences sont apparues à plusieurs reprises entre les positions  de Paris et celles de Washington. Dès 1956, les Etats-Unis condamnèrent et firent cesser l?engagement militaire des Français et des Britanniques    aux côtés d?Israël  contre l?Egypte. Ils désapprouvèrent à la même époque l?aide discrète de la France à l?armement nucléaire israélien. Ils firent les yeux doux au FLN  algérien.

Mais c?est à la grande époque de la diplomatie gaullienne, entre 1964 et 1969,  qu?éclatèrent  les désaccords les plus fragrants : projet de force multilatérale (visant à contrer  l?armement nucléaire français qui irritait les Américains), reconnaissance de  la Chine de  Pékin, rôle du dollar, discours de Pnom-Penh contre l?intervention américaine au Vietnam, embargo sur les armes à destination d?Israël lors de la guerre des Six Jours.

Les points de friction ouverts furent par la suite bien moins nombreux Malgré les algarades de Michel Jobert, Pompidou et Giscard, puis Mitterrand prirent rarement l?Amérique de front,  d?autant qu?entre 1970 et 1985, la guerre froide s?était durcie. Les frictions principales portèrent sur les négociations commerciales (agriculture  et culture).

La France participa à la première guerre du Golfe, et participe encore aux côtés des Etats-Unis à la plus récente guerre d?Afghanistan. Même  si les efforts des Français à l?OTAN pour éviter les bombardements de civils serbes irritèrent les Américains (le genre d?irritation que veut désormais éviter Hervé Morin !), la participation de la France à la guerre de Yougoslavie (1999) marque un alignement sans précédent sur l?OTAN: on ne peut oublier le conformisme  obtenu de l?opinion française pendant cette guerre  par une pression médiatique sans égale. Approuvée au Congrès à une courte majorité, cette guerre le fut à la quasi-unanimité au Parlement français.

Dans la période récente,  seul le désaccord du gouvernement Chirac vis-à-vis de la guerre d?Irak (2003) exprimé  avec panache par  Villepin à l?ONU marque une divergence comparable à celles des années soixante.

Tout se passe comme si   cette divergence avait  été d?autant plus mal ressentie qu?elle était devenue exceptionnelle.

Le plus remarquable est que, presque toujours, le gouvernement français ne faisait que partager l?opinion  d?une partie substantielle de l?opinion américaine : sur la guerre d?Irak, une majorité des Américains considère aujourd?hui que la France avait raison. La dissidence  serait-elle permise aux seuls citoyens des Etats-Unis mais pas aux Etats supposés vassaux, comme au temps de la guerre du Péloponnèse, les citoyens d?Athènes avaient voix  au chapitre mais pas ceux de  Délos ?  

Il est également remarquable que tout au long de ces soixante  années, les Etats-Unis n?ont pas eu dans les crises  majeures  d?allié plus solide que la France: ce fut le cas avec l?affaire  des missiles de Cuba , ce le fut avec celle des euromissiles en Allemagne ( au moins après que Mitterrand ait succédé à Giscard) , ce le fut aussi après le 11 septembre (1)  où la coopération policière de la France avec les Occidentaux ( la seule qui importe face à ce genre de menace) fut exemplaire.  Au passage, on notera le contraste entre la solidarité sans faille des Français (opinion publique comprise)   avec les Etats-Unis après les attentats  de New York et la désinvolture avec laquelle le gouvernement américain laissait  ouvert à Washington six ans plus tôt un bureau du FIS algérien au moment où ce dernier faisait sauter des bombes dans le métro parisien  (2) !

Les Etats-Unis devraient avoir appris les leçons d?  Autant en emporte le vent. Dans les véritables épreuves, c?est la fille rebelle, Scarlett O?Hara qui est  l?appui le plus solide du clan.

 

Mais pas d?hostilité de principe

 

Mais aux yeux d?un certain atlantisme débridé, même nos divergences passagères témoigneraient d?un antiaméricanisme viscéral.

Divergences on l?accordera, mais y eut-il, y a t-il en France un antiaméricanisme viscéral à quelque niveau que ce soit ?

Un antiaméricanisme comparable par exemple à la vague antifrançaise hystérique qui s?est déchaînée aux Etats-Unis, excitée  par  Fox news et autres média, durant la dernière guerre d?Irak ? où l?on envisagea sérieusement de débaptiser les French fries en représailles de l?abstention française !

Nous savons qu?il ne faut pas confondre Anglais et Américains mais y a-t-il  un seul éditeur Français qui accepterait de publier, à l?encontre du monde anglo-saxon, les  tombereaux d?insanités antifrançaises à l?usage des touristes que l?on trouve à  la librairie anglaise de la rue de Rivoli ?

Cet antiaméricanisme viscéral, haineux, irraisonné qu?on nous impute, on le cherche.

Rien en tous cas  dans l?opinion française actuelle de comparable aux sentiments antianglais qui existaient sous   Napoléon ou au temps de Fachoda. Rien non plus qui s?apparente à l?antigermanisme qui a prévalu chez nous durant un siècle.

On peut même penser  que le sentiment antiaméricain était  plus vif dans les années soixante. Même si les événements de mai soixante-huit ont coïncidé avec le souhait américain de déstabiliser le général de Gaulle (3), le sentiment dominant des étudiants était alors, beaucoup plus qu?aujourd?hui, l?hostilité à l?Amérique : le mouvement de mai avait été   préparé, on l?oublie trop,   par une vague de manifestions de grande ampleur contre l?intervention américaine au Vietnam. Le Nouvel Observateur évoqua  une fois  une femme qui   ne pouvait regarder  John Wayne au cinéma car, disait-elle,  le grand acteur de western lui faisait penser  au président Johnson et aux cris des enfants vietnamiens sous le napalm. Qui aujourd?hui refuserait   de voir  une série américaine pour  pareil motif   ?

Entre temps, il est vrai, au cours de  la décennie soixante-dix, la gauche soixante-huitarde fit le pèlerinage Greyhound outre-atlantique et découvrit fascinée, l?Amérique underground. Cette fascination, vite étendue à l?Amérique officielle, a produit la « gauche américaine » de Libé à Bernard-Henri Lévy.

Il est vrai qu?il existe aujourd?hui une extrême gauche antiaméricaine et anti-Bush virulente. Mais nos altermondialistes n?ont jamais été aussi violents que ceux d?Angleterre ou d?Italie. L?Amérique qu?ils haïssent est une Amérique abstraite, tenue pour le symbole du capitalisme mondialisé (à tort car les Etats-Unis sont beaucoup moins mondialistes qu?on le croit dès que leurs intérêts en  jeu), bien plus que l?Amérique concrète que généralement ils ignorent.  Et le déclin du parti communiste a globalement affaibli cette mouvance.

Différent est sans doute le sentiment des pro-palestiniens virulents,  violemment hostiles  à Israël et à l?Amérique de Bush mais ces milieux débordent-ils de beaucoup la sphère de l?islam de France ?

L?antiaméricanisme d?extrême droite tel qu?il  avait pu être cultivé  par le régime de Vichy et la collaboration, n?existe pratiquement plus. Le Pen n?a, à notre connaissance, jamais joué de cette corde.

Il reste un nombre considérable de Français  qui,  tout en ne considérant pas les Américains comme des ennemis,  n?approuvent pas telle ou telle de leur politique. Certains vont jusqu ?à  se méfier, non sans quelques raisons, de  leur ambition hégémonique,  naturelle à toute  grande puissance :  dans la jungle internationale  le petit animal ne regarde pas sans appréhension  le gros, quel qu?il soit,  même s?il est supposé bienveillant.  Mais cela ne veut pas dire que ces Français aient aucune hostilité de principe   vis-à-vis de ce qui vient des Etats-Unis. Certains aiment les westerns et la country. On peut tenir la guerre d?Irak pour une grave erreur et même pour une agression injustifiée et en même temps    reconnaître que le cinéma américain est meilleur que le cinéma français. Cela n?empêche  d?ailleurs pas  non plus de soutenir l?exception culturelle qui permet à ce cinéma français d?exister encore.

La défense de la langue française, comme la défense de l?ensemble de nos intérêts essentiels,  n?implique aucune haine de l?Amérique. Il ne s?agit d?ailleurs nullement d?un  débat transatlantique mais un débat franco-français. L?adversaire, ce ne sont pas les Américains qui se moquent comme une guigne de la langue française (n?hésitant pas à emprunter sans complexes autant de mots  français que nous d?anglais) mais une lutte contre la veulerie de certaines élites françaises qui se refusent  aux obligations  élémentaires  qui furent celles de toute élite en tous temps et en tout lieu : défendre les intérêts et la  culture  de son pays. Quand le baron Seillière parle anglais dans une réunion européenne où figure Jacques Chirac, ce n?est pas l?Amérique qui se montre méprisable, c?est le baron Seillière.

Il est donc parfaitement légitime que des Français et même des dirigeants français (s?il s?en trouve encore d?assez courageux) formulent des divergences vis-à-vis de la politique américaine, ni plus ni moins que les citoyens américains ne le font.

Mais  il convient de rejeter catégoriquement cette rhétorique perverse qui tendrait à culpabiliser les Français pour leur supposé antiaméricanisme viscéral ; c?est les culpabiliser de  leur liberté. C?est le début de la servitude.  Il y a là, qu?on le veuille ou non quelque chose de l?attitude de Big brother  tendant à « purifier le cerveau des mauvaises pensées ». Ceux qui dénoncent le fantôme de l?antiaméricanisme cachent mal une  volonté d?assujettissement total inacceptable pour une nation libre.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.                    Et même avant s?il est vrai que les services secrets français ont prévenu les américains de la menace d?attentats.

2.                    Et ces attentats étaient tranquillement préparés à Londres dans l?impunité.

3.                    Au point que certains imaginent que ces événements auraient été, sinon fomentés, du moins excités par les services  américains.

 

 

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30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 16:08

 

Aussi longtemps qu’aucun pays européen ne l’avait essayée, la «  TVA sociale » était tenue pour une lubie réservée aux souverainistes et autres marginaux. On murmurait à Bercy   qu’elle était contraire aux règles de l’OMC et  de l’Union européenne.

Depuis que l’Allemagne l’a  expérimentée, l’idée  est prise au sérieux.    Dominique Strauss-Kahn, qui vient d’être intronisé  directeur général du FMI,  l’a crédibilisée au sein du Parti socialiste. Nicolas Sarkozy l’a évoquée  dans son programme.

Mais aujourd’hui le projet est en panne. Il a été renvoyé aux calendes par un gouvernement navigant au jour le jour et qui semble peu convaincu de son utilité. Il n’est d’ailleurs pas sûr que  tous ses  membres l’aient  compris et   soient  donc capables de l’expliquer aux Français.

Il en est résulté une série de maladresses qui ont au fil des semaines plombé l’idée.

Le nom qu’on lui a donné, quoique juste, n’est  pas très  heureux : lancé tel quel sans explications, il donne l’impression qu’il s’agit d’un impôt supplémentaire venant s’ajouter aux autres. A un moment où on allège l’impôt sur le revenu pour les tranches les plus élevées,     envisager une nouvelle taxe    qui, elle, frapperait  toutes les couches de la population n’est, il est vrai,  pas très habile.  Son  évocation entre les deux tours des législatives aurait coûté cinquante sièges à l’UMP : c’est en tous les cas ce qui se dit…

Autre maladresse : certains officiels  on laissé entendre que la TVA sociale servirait à boucher le trou de la Sécurité sociale, ce qui,  tel quel,  est une idée monstrueuse, totalement étrangère au concept d’origine.

Personne n’a dit en revanche nettement que, bien conçu, le dispositif ne devait se traduire par aucune perte de pouvoir d’achat pour les salariés.

  

L’équivalent d’une dévaluation

 

 

Techniquement, la TVA sociale revient   à  une dévaluation

Rappelons en le principe : il consiste à substituer  à quelques points de charges sociales (ou de CSG) quelques points de TVA pour financer la Sécurité sociale.  Les charges sociales ne sont payées que par les entreprises françaises ; les produits importés y échappent.  La TVA   par contre  est payée par les importateurs et récupérée par les exportateurs ;  elle  renchérit les produits importés et  dégrève d’autant les produits exportés, tout comme une  dévaluation de la monnaie.

La TVA sociale est,  en dehors d’une sortie de l’euro, la seule solution à la crise grave de compétitivité que traverse notre pays.

Cette crise de compétitivité se traduit par un déficit de plus en plus lourd de notre solde extérieur (camouflé  dans le compte global de la zone euro), par la langueur de la croissance et  en conséquence par la lenteur à résorber   le chômage, en dépit d’une conjoncture démographique  favorable.

La cause de cette crise est la  cherté de nos prix, laquelle résulte elle-même de la surévaluation de l’euro. Si ce dernier poursuit sa course au-delà de 1,40 $, c’est tout notre tissu  industriel, aéronautique comprise,  qui va s’effilocher au cours de prochains mois.

C’est dire qu’il  y a péril  en la demeure.  

Autrefois, la solution de ce genre de problème  était simple : on dévaluait le franc et très vite les choses rentraient dans l’ordre. Ainsi, jamais la France n’a été aussi prospère que sous Georges Pompidou, qui avait commencé  son mandat par une  forte  dévaluation.

Aujourd’hui que nous sommes avons adopté l’ euro, les choses sont plus compliquées. Il n’y a en fait que trois solutions :

-                          la première serait que la Banque centrale européenne baisse ses taux pour forcer l’euro à se déprécier vis-à-vis du dollar (et surtout de toutes les monnaies qui sont suspendues au dollar, le yuan chinois en tête). Mais le gouverneur de la BCE ,  M.Trichet,  est un homme obstiné : il n’a nullement l’intention de desserrer la vis. Parce que le  statut  de la Banque centrale européenne lui fait seulement obligation de veiller à la stabilité de la monnaie (qu’une surévaluation favorise en baissant les prix des produits importés) et non à l’emploi. Parce qu’il est attentif à la voix de l’Allemagne , laquelle s’accommode bien de la situation actuelle aussi longtemps  qu’elle peut vendre  à n’importe quel prix ses machines-outils à travers le monde – et aussi parce qu’elle a adopté, elle, à petite dose, la TVA sociale. Parce que M .Trichet est   prisonnier de l’idéologie simpliste de l’Inspection  des finances qui voit l’alpha et l’oméga de la politique économique dans le maintien d’une monnaie forte. Ajoutons que les Etats-Unis ne permettraient sans doute pas une réévaluation trop forte du dollar.  C’est dire que la partie de bras de fer que M.Sarkozy  a fait mine d’engager avec la BCE pour la contraindre à faire baisser l’euro a peu de chances d’aboutir (1).

-                          La seconde solution est une sortie de l’euro.  L’éclatement  de la Tchécoslovaque qui s’est traduit par la rupture de l’union monétaire entre ses deux composantes, montre que, techniquement,  le retour au franc peut se faire rapidement et sans douleur. Nous retrouverions ainsi la possibilité de dévaluer. Il reste que le traumatisme politique serait considérable. Ceux qui redoutent cette issue  ne doivent avoir aucune illusion : si les deux autres options sont exclues, c’est ce qui arrivera – hélas trop tard pour sauver notre tissu industriel.

-                          La troisième solution est l’instauration, même limitée d’une TVA sociale.

 

Aucune des objections faites aujourd’hui à ce mécanisme ne tient :

-                          en imposant moins le travail (que sont donc les charges sociales  sinon un impôt sur le travail ?) on  encourage moins, dit-on,  l’investissement : vieil argument en faveur de la surtaxation des salaires,  qui vaudrait  si nous étions en situation de plein emploi ou si les entreprises françaises n’étaient pas assez équipées, ce qui n’est pas le cas ;

-                          la TVA sociale risque  de relancer la spirale inflationniste,  pas officiellement puisque l’indice des prix est calculé sur les prix hors taxe, mais psychologiquement ; pourtant  la conjoncture monétaire n’étant pas inflationniste, ce risque paraît limité.  

Reste l’objection politique. Les maladresses s’étant accumulées, le mécanisme est tenu pour impopulaire et par là peu opportun.

Il  le sera d’autant plus qu’il sera mal expliqué.

Outre un bon travail pédagogique, la réussite de l’opération repose sur certaines conditions : il est impératif de dissocier radicalement la TVA sociale  de tout plan de rééquilibrage des comptes sociaux ; il convient d’associer étroitement  à sa mise en place les partenaires sociaux et le commerce  afin d’éviter tout dérapage inflationniste.

Il faut enfin veiller  à ce que les employeurs rattrapent  exactement la perte de pouvoir d’achat des salariés, au besoin  par la loi  ou  par des conventions  de branche  ( la TVA sociale peut n’être instaurée que dans certaines branches). Une autre solution est de substituer la TVA sociale aux seules cotisations salariales. Les  salariés doivent y  trouver leur compte  puisque la hausse des prix de détail doit être compensée et au-delà  par une hausse    de leur salaire net (2),

Ces conditions ne devraient pas être difficiles à réunir pour peu que l’on sache où l’on va.

Il n’est en effet  pas de bonne  pédagogie sans conviction : pour que nos dirigeants soient capables de bien expliquer ce mécanisme, il faut qu’ils l’aient   compris, qu’ils soient bien convaincus de sa nécessité, qu’ils aient bien vu  surtout que,  si on veut préserver à la fois l’euro et le tissu industriel français, il n’y a pas d’autre solution.

 

 

Roland HUREAUX

 

  1. En outre une baisse de l’euro ne rétablirait pas la compétitivité de la France à l’intérieur de l’Union européenne.
  2. Dans la mesure où les salaires ne représentent qu’environ 60 % de la valeur ajoutée, il serait possible, grâce à une assiette plus étalée, de compenser la baisse des charges sociales par une moindre hausse de la TVA.

     

 

 

 

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30 septembre 2007 7 30 /09 /septembre /2007 11:27

 

Le véritable impact des délocalisations

 

 

Dès qu’il s’agit des délocalisations industrielles,  principal problème de la France d’aujourd’hui, la désinformation économique bat son plein.

Les rapports tendant à minimiser le problème sont légion : il n’y aurait selon l’INSEE qu’environ 13 500 emplois délocalisés de France par an, soit 95 000 de 1995 à 2001 (1). Par rapport à une population active de 27,5 millions de personnes (2), c’est évidement bien peu. C’est peu aussi par rapport à 4,2 millions d’emplois industriels.

Ceux-ci diminuent il est vrai à grande vitesse mais pour d’autres raisons, disent les experts,  que les délocalisations : rationalisation, évolution de la demande etc.

Ces chiffres ne prennent en compte qu’une petite partie de la réalité. Car tout emploi productif perdu entraîne avec lui un certain nombre d’autres emplois dits induits, en nombre variable , ce que les économistes appellent le « multiplicateur ».

Prenons un exemple  :  une petite ville de 10 000  habitants ( 5000 emplois) que pour la commodité de l’exposé on supposera en autarcie,  sous la réserve que  500 salariés ( soit 10 % de la population active )  y  travaillent pour l’exportation et font entrer dans la ville 1000 € ( profits et frais de structure exclus , le siège de l’entreprise et ses actionnaires se trouvant  à l’extérieur de la ville ). Dans l’exemple choisi, il ne s’agit que d’exportation hors de la ville mais comme c’est la vie de tout un pays que l’on veut figurer, on doit penser en fait exportations hors du pays.

Ces salariés dépensent leurs 1000 € mais ils ne consacrent que 100 € à acheter des produits « importés » par la ville  - au prix de gros puisque la marge du détaillant reste dans la ville.

Le reste du salaire sera dépensé de la manière suivante :

100 € pour le commerce local : marge des détaillants, transport  etc. 

100 € pour les médecins, l’hôpital, la maison de retraite des parents âgés (on  suppose que les cotisations sociales correspondantes restent sur place) 

200 € pour les services  locaux : coiffeur, salle de gymnastique, cinéma, café,  restaurant (matière première importée en moins), avocat  etc. ; on peut y inclure les services municipaux même si leur financement se fait par l’impôt et non par un paiement direct ;  

200 € pour financer l’enseignement (là aussi en oubliant le  détour par l’Etat)

200 € de construction (d’une maison par exemple dont le paiement est étalé sur plusieurs années),  travaux publics, services d’artisans : plombier, électricien etc.

100  € de loyers  versés aux propriétaires, habitant  la ville,  et services divers.

Avec les produits importés, le total fait 1000 (on suppose qu’il n’y a pas d’épargne, sauf le paiement étalé  des maisons).

Est-ce tout ? Non car les commerçants, les enseignants, les médecins,  les ouvriers du bâtiment et autres, qui perçoivent 90 % du revenu «extérieur », à leur tour le dépensent et en  importent le dixième, soit 9 % et redistribuent le reste à leurs concitoyens. On recommence donc pour les  90 % des 90 %  des gains ainsi générés etc.

On arrive au bout du raisonnement  à ce que :

-   au total, la ville importe 1000, soit ce qu’elle a exporté même si les salariés de l’usine eux-mêmes n’ont importé que 100 ;

-   la « production » totale de la ville, services locaux compris,  est de 10 000 et non pas de 1000 ;

-   les 500  emplois de départ en ont généré 4500, soit 5000 au total.

Comme l’ « importation » de certains biens est une nécessité absolue, que l’homme ne peut pas vivre seulement de  services locaux (coiffeur, médecins etc.), on conçoit que si l’usine ferme, c’est toute l’économie locale qui va dépérir. Sans doute, dans les cas concrets de délocalisation, des revenus de substitution (subventions, préretraites, allocations de chômage) permettent de tempérer l’effondrement. Mais on observe aussi que dans toutes les petites villes  où des usines ferment, la population diminue au cours des années qui suivent.  Et on imagine ce qui arriverait si tout le pays était frappé.

Il est donc absurde de réduire l’impact des délocalisations aux seuls emplois délocalisés. Il faut leur affecter un « multiplicateur » variable,  qui dans notre exemple est de 10,  pour mesurer l’emploi total.

Si l’on se réfère aux chiffres de l’INSEE, ce ne sont donc pas 90 000 emplois qui ont été perdus de 1995 à 2001  mais 900 000. Et sans doute autant plus depuis.  

Il est extraordinaire que des rapports officiels sur les délocalisations  ne pas mentionnent même pas le phénomène du multiplicateur !

Ce phénomène   explique l’extrême sensibilité de l’ensemble de l’économie à la variable du taux de change extérieur, laquelle  détermine largement la capacité d’exportation.

Le multiplicateur est-il de 10 ? Il  est peut-être que de 5  ou de 15 ; tout dépend de la structure de consommation des Français,  mais  il tend à s’élever : dans une économie de services (dont notre exemple montre cependant quelle ne peut pas être que de services) les produits proprement dits, surtout si on les évalue au prix de gros, pèsent de moins en moins dans le budget des ménages.

On ajoutera pour être complet que l’argent  « extérieur » à la ville, dont on a vu qu’il était nécessaire au circuit économique,   peut s’obtenir autrement que par la production manufacturière. Il peut être apporté par exemple par les touristes. Dans le cas des Etats-Unis, en raison du  privilège du dollar, monnaie mondiale,    la possibilité de pouvoir émettre de l’argent sans contrepartie productive  et donc de vivre en déficit chronique,  suffit à amorcer la pompe d’une économie de services intérieurs  prospère : les Américains étant de grands procéduriers, ils suffit  qu’ils dépensent de plus en plus pour payer leurs avocats  pour   que le produit intérieur  augmente, sans accroissement des exportations.

Un  pays comme la France n’a pas ce privilège (3). Il ne saurait non plus  se résigner à n’être qu’un   parc à touristes (même si le tourisme contribue beaucoup à notre balance des paiements). Il est donc impératif qu’il défende son appareil productif.

 

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

1.                     On se référera par exemple au chapitre « Délocalisations et réductions d’effectifs dans l’industrie française » du rapport INSEE 2005 ou encore à la note de Laurence Bloch « Impact et mesure des délocalisations »  ( rapport CPCI – 2005) .

2.                     Mais la population active ayant effectivement un emploi n’est que de 25 millions.

3.                     Cependant l’économie de certaines collectivités d’outre-mer, dont les exportations sont faibles,  ne fonctionne pas différemment  de celle des Etats-Unis. Grâce aux transferts de la métropole et au  multiplicateur, le PIB / habitant de la Polynésie française est ainsi supérieur à celui de la Nouvelle-Zélande mais on mesure combien cette situation est artificielle.

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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 22:01

 

 

Il est des décisions apparemment anodines qui  représentent  un grave danger pour la paix.

Il en est ainsi de l’indépendance du Kosovo souhaitée par le président Bush et plusieurs Etats européens.

L’indépendance du Kosovo serait la première transgression d’une règle non écrite qui a prévalu partout en Europe depuis 1990. De même que les frontières entre Etats sont, conformément à la charte de l’ONU et aux accords d’Helsinki, tenues pour  intangibles, l’éclatement des fédérations quand il a lieu doit suivre le pointillé des limites entre les entités antérieurement fédérées. C’est dans le respect de  cette règle  qu’ont éclaté l’URSS, la Yougoslavie puis la  Tchécoslovaquie.

Les effets en  sont sans doute discutables : la Biélorussie qui ne souhaitait pas être indépendante l’est devenue. La Tchétchénie qui voudrait l’être ne l’est pas,  tout comme  l’Abkhazie ou la Crimée. La Bosnie-Herzégovine et la Macédoine ,  dépourvues d’homogénéité sont devenues des  Etats,  le minuscule Monténégro aussi  parce qu’ils étaient fédérés au sein de l’ensemble yougoslave,  à la différence du  Kosovo qui n’était , lui, qu’une province autonome de la Serbie.

Mais pour discutable que soit cette règle, sa transgression aurait d’immenses conséquences : elle ouvrirait vite la voie à toutes les revendications sécessionnistes et appellerait à terme un immense redécoupage de la carte politique de l’Europe  qui ne pourrait se faire que dans le sang. En Russie, non seulement les Tchétchènes, mais encore les Ingouches, les Tatars voudront leur  Etat. Les Serbes et les Croates de Bosnie revendiqueront légitimement leur rattachement à la Serbie et à la Croatie. L ’équilibre fragile auquel est parvenu la Bosnie-Herzégovine serait remis en cause. Les Hongrois de Roumanie, de Slovaquie ou de Serbie pourraient seraient aussi fondés à bouger. Des pays comme la Belgique ou l’Espagne  pourraient être ultérieurement ébranlés.   

En écartant le critère abrupt  de l’intangibilité des frontières internationales ou internes aux ex-fédérations, l’indépendance du Kosovo ouvrirait la porte à une  logique purement ethnique, celle qui avait  en son temps fondé la revendication des nazis sur les Sudètes, sur l’Autriche, puis sur Dantzig et l’Alsace-Moselle. On voit poindre à terme une immense remise en cause de l’équilibre européen.

Dire que cette transgression ne vaudra que pour le Kosovo et pour personne d’autre ne pourrait être ressenti par les Serbes de Bosnie et plus largement le monde orthodoxe, Russie en tête,  que comme une  grave injustice.

Avec  le risque de rallumer chez lui de nouvelles  dissidences, c’est ce qui motive le raidissement de Poutine  sur ce sujet.

Il n’est pas sûr que le président  Bush ait une pleine conscience de ces risques. C’est avec la même  inconscience  que le président Wilson avait, en 1919, à partir de quelques principes abstraits, imposé à l’Europe un découpage politique ingérable.

C’est pourquoi il faut espérer qu’au sein de l’Union européenne, quelques dirigeants avisés sauront  éviter que l’on ouvre à nouveau la boîte de Pandore.

L’incendie balkanique des années 90 avait été contenu. Rien n’assure que, si l’on joue avec le feu, le prochain le sera.

 

 

 

 

Roland HUREAUX*

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29 septembre 2007 6 29 /09 /septembre /2007 21:12

 

 

DU TOUR DE FRANCE  AU JEU DES CHAISES MUSICALES

 

 

Les vrais économistes le savent: parmi les facteurs qui dépendent de la puissance  publique, aucun n’a un effet aussi déterminant sur l’économie que le taux de change de la monnaie.

Un pays peut survivre à un grave déficit budgétaire, à une inflation excessive, à une politique sociale trop généreuse, à  des nationalisations inopportunes mais une mauvaise politique monétaire peut avoir pour lui des effets catastrophiques.

 

Les erreurs monétaires ne pardonnent pas

 

 

Les exemples abondent : quand l’Angleterre, avant   et après la deuxième guerre mondiale , a voulu défendre à toute force le cours de la livre, tant pour des raisons de prestige que  pour éviter qu’on lui demande de rembourser les balances sterling  (1), elle l’a payé d’un demi-siècle de  croissance ralentie et d’un grave déclin ; elle n’en est sortie que quand cette hypothèque a été levée, au début des années quatre-vingt : plus qu’aux réformes libérales, le redressement  de l’époque Thatcher est l’effet de  l’affaiblissement délibéré de la livre (2).

Le dogmatisme d’Antonio Salazar,  professeur d’économie et dictateur qui prétendit faire de la monnaie portugaise, l’escudo, la monnaie la plus forte du monde, a contraint  à l’émigration des centaines de milliers de travailleurs portugais victimes du chômage et de la faible croissance que cette politique absurde avait  entraînés. 

L’extrême sensibilité de la variable économique s’observe  encore aujourd’hui : la baisse du dollar intervenue depuis  quelques années a déjà remis en équilibre la balance commerciale américaine.

Comment en irait-il autrement ?  Le taux de change n’est rien d’autre que  le  prix de vente moyen  des produits d’un pays. Quel commerçant ignore  combien son chiffre d’affaires est tributaire de ses  prix de vente ?

A condition de maîtriser l’inflation qui risque d’en résulter,  un pays a donc toujours intérêt à tirer sa monnaie vers le bas, comme un commerçant à  tirer  ses prix. Il risque sinon de perdre  sa substance économique. Si le Massif central avait eu autrefois  son autonomie monétaire,  nul doute qu’il eut pu garder son tissu industriel, comme l’a fait la Suisse. Mais prisonnier d’un étalon monétaire national peu adapté à ses handicaps, il a peu à peu perdu, comme on le sait,  sa substance.

Ce rôle décisif de la variable monétaire   doit être gardé en perspective dans le débat actuel sur l’euro fort.

 

Raisonner à la marge

 

 

A tort,  on dit que ce débat ne porte que sur une fourchette de dix à quinze pour cent alors que les salaires de  nos concurrents  asiatiques sont dix ou vingt fois plus faibles, qu’une dévaluation  de l’euro de 10 % n’apporterait donc pas de solution  au problème que rencontrent nos industries en voie de « délocalisation ».  Les questions monétaires, comme presque toutes les questions économiques,  doivent faire l’objet d’une approche marginaliste : notre problème n’est pas de multiplier par dix ou vingt notre emploi : l’augmenter de seulement 5 % (ou empêcher qu’il s’affaiblisse de la même proportion)  suffirait à rétablir le plein-emploi : une baisse de notre monnaie, même modeste,  fait passer au dessus du  seuil de compétitivité  un certain nombre d’entreprises qui sans cela seraient au dessous. A quoi s’ajoute l’effet du « multiplicateur » qui, à partir d’un certain nombre d’emplois directement tributaire de  l’exportation démultiplie les emplois intérieurs créés.

 

Une question de braquet

 

 

Un autre mauvais argument consiste à  déplacer la question sur un terrain qui n’est pas le sien, celui de la morale,  à dire d’un air pincé : le taux actuel de l’euro convient aux Allemands, les Français doivent s’y adapter aussi,  mais il faut pour cela  qu’ils soient  plus disciplinés, qu’ils acceptent des réformes, qu’ils fassent  moins grève, qu’ils se serrent la ceinture etc.

Raisonnement simpliste : un taux de change est comme le braquet avec lequel  un cycliste monte un col au  Tour de France (ou  toute autre compétition). Selon son gabarit,  le coureur  utilisera pour arriver à  la même performance que les autres un gros ou un petit braquet. Le coureur qui prend un braquet trop élevé pour son tempérament risque de s’effondrer alors qu’en le réduisant, il irait plus vite que son concurrent. La société allemande et la société française présentent des différences sociologiques et culturelles profondes. Ce qui convient à l’une ne convient pas forcément à l’autre. Rien de honteux à cela. De 1958 à 2000, le mark s’est réévalué d’environ  un facteur trois par rapport à toutes les autres monnaies dont le franc. Dans cette histoire, c’est le mark qui a eu un comportement aberrant par rapport  au courant dominant. Le franc a, lui,   sur cinquante ans, avec des hauts et des bas, vogué de conserve avec le dollar, ce qui somme toute n’est pas si mal.

Quand on est en difficulté  à mi-pente, il  est plus facile de changer de braquet que de jambes.  C’est la monnaie que l’on ajuste d’abord,  pas l’économie. L’ajustement d’une monnaie a des effets immédiats, l’ajustement d’une économie peut prendre des années et se trouver même lourdement entravé  si le taux de change demeure  artificiel. 

Si l’économie allemande tient, pour le moment,  le choc d’un euro fort , c’est un peu  parce que  l’Allemagne  a , sous le gouvernement Schröder, réduit ses salaires réels, c’est surtout parce qu’elle se trouve   pour quelque  temps encore en quasi-monopole mondial sur les machines-outils (2)  . Tant que la Chine qui lui en achète beaucoup n’aura pas entièrement assimilé  sa technique, elle a donc plutôt intérêt à vendre cher. Nos productions phare (aéronautique, automobiles, agriculture) sont au contraire directement exposées à la concurrence   de la zone dollar. Il y a toujours dans une zone monétaire des secteurs ou des régions qui tiennent mieux le choc que d’autres,  mais si l’on veut employer toute la population active, il faut aussi protéger les plus faibles. Si l’Ile de France était indépendante, elle pourrait peut-être, comme l’Allemagne ou l’Irlande,  s’accommoder d’un euro fort, mais la France ne se réduit pas à la seule région parisienne.  Pas davantage l’Europe ne se réduit   à la seule Allemagne.

On aura compris que la  zone euro recouvre des économies  qui ne sauraient toutes rouler  avec le même « braquet ». Alors pourquoi l‘euro,  dira- t-on ? La création de  l’euro aurait dû reposer  sur un pacte implicite : le comportement de l’euro serait  la moyenne du comportement des monnaies auxquelles il s’est substitué. Mais l’euro tel qu’il fonctionne aujourd’hui, c’est le  mark élargi à tous. De graves  tensions mettant en cause sa pérennité ne peuvent pas, dans ces conditions, ne pas apparaître.

Ces considérations montrent ce qu’avait  de déplacé la morgue du ministre des finances allemand qui, lors du dernier sommet de Bruxelles, répondait  à son homologue français  que pour sa part, le  taux actuel de l’euro  lui convenait très bien. La France critique le taux de l’euro – et par  là la politique de M.Trichet – mais les autres pays en dehors de l’Allemagne souffrent au moins autant que nous, si ce n’est plus, quoique , subjugués , ils ne disent rien. 

Mme Christine Lagarde, notre ministre des finances a fait presque toute sa carrière aux Etats-Unis  mais il n’est pas sûr qu’elle sache qui est Robert Mundell.  Dommage ! Si  Mme Lagarde connaissait Robert Mundell, elle aurait pu  clouer le bec à  son homologue allemand. Mundell, professeur à l’Université de Columbia  et prix Nobel d’économie est le théoricien des zones monétaires optimales, lesquelles selon lui   supposent un minimum d’homogénéité économique et culturelle. L’Europe, au regard de cette théorie,  se trouve  à la limite de  l’optimum, ce qui justifie une politique prudente de la Banque centrale européenne tenant compte des intérêts de tous. Avec M.Trichet qui se comporte comme s’il était aux  ordres  de l’Allemagne (3), nous sommes loin du compte.

On  a également  tort de dire que le taux de  l’euro  n’affecte que la compétitivité extra-européenne    de l’économie française puisque tous les pays d’Europe ( hors le Royaume-Uni et les nordiques bien entendu) sont  logés à la même enseigne : avec le temps, les économies européennes ont divergé quant  à la hausse des prix et  des salaires, quant aux  politiques  de crédit et budgétaires. Ils  se sentent plus ou moins à l’aise dans le corset commun. Là aussi, pour que l’enveloppe ne craque pas, il faut que tout le monde y trouve son compte.  

 

Le jeu des chaises musicales

 

 

Mais comment, dira-t-on, définir le bon taux de change d’une monnaie ?  Depuis que l’étalon-or n’existe plus,   les grandes monnaies du monde se définissent les unes par rapport aux autres. Si globalement  chacun des grands blocs monétaires a intérêt à  dévaluer sa monnaie pour trouver un avantage compétitif, comment éviter l’anarchie des   dévaluations compétitives en cascade ?

De fait un équilibre s’établit entre les grands blocs mais il n’est pas également avantageux à tous. Pour le définir on utilisera une autre image : le jeu des chaises musicales. Pour que le majorité des joueurs  soit avantagée, il faut qu’au moins  un des partenaires soit, en termes relatifs,  désavantagé.  Comme dans le jeu où il n’y a que cinq sièges pour  six  joueurs, l’un des joueurs reste debout. 

Dans le monde actuel, le joueur debout, c’est manifestement l’Europe, qui, à ses dépens, laisse les autres grandes monnaies du monde se dévaluer par rapport à la sienne.

Situation  d’autant plus remarquable qu’avec M.Trichet à la tête de la Banque centrale européenne, elle est une victime consentante. Trichet  tient, comme Salazar autrefois, que l’optimum économique, c’est  la  monnaie la plus forte possible. En se tenant à cette ligne, davantage fondée sur l’idéologie que sur  une véritable expertise économique,   le grand argentier de Francfort  facilite la tâche de ceux qui régissent les autres grandes monnaies, dollar en tête. L’Europe le paye d’un taux de croissance plus  faible que le reste du monde : peu lui en chaut.

 

Face au couple dollar-yuan

 

 

Reste un dernier argument en faveur de l’euro fort  auquel il nous faut faire un sort : la balance commerciale des Etats-Unis a été jusqu’à une date récente la plus déficitaire du monde et leur  balance des paiements  l’est toujours alors que celle  de la zone euro demeure (au moins jusqu’ici) excédentaire. On sait que les Etats-Unis peuvent s’offrir ce luxe en raison du privilège du dollar, monnaie internationale. Il reste que tout économiste orthodoxe contestera à juste titre  que la monnaie d’un pays excédentaire puisse  être tenue pour surévaluée par rapport à celle d’un pays déficitaire.

Ce raisonnement tiendrait sans aucun doute si l’Europe avait pour seul partenaire les Etats-Unis, si l’euro n’avait en face de lui que le dollar stricto sensu. Mais derrière le dollar , se trouve toute  la zone dollar, c’est  à dire toutes les monnaies alignées  en droit ou en fait sur le dollar par un taux de change fixe, la principale et de loin  étant le yuan chinois.

Ce que l’Europe a en face d’elle, ce ne sont donc pas les Etats-Unis seuls, c’est le couple Etats-Unis–Chine (et quelques autres pays dans une situation analogue). Couple assurément fort dissymétrique, « sado-masochiste » diront certains. En accrochant le yuan au dollar à un taux très faible, les Chinois pratiquent un dumping monétaire aux effets  dévastateurs pour les vieux pays industriels dont nous sommes (4). Au taux de  1,40 dollar pour 1 euro,  si l’économie américaine n’est devenue  que moyennement compétitive, celle de la Chine est, elle,  ultra-compétitive. La Chine casse les prix, notamment dans toute une  série de produits manufacturés que l’Europe fabriquait  naguère en abondance.  Entre la Chine et les Etats-Unis,  la situation est certes très déséquilibrée : la première travaille dur  et consomme peu, elle accumule des dollars qui ne lui servent à  rien mais qui perdraient leur  valeur si elle demandait à les changer brutalement.  Les Etats-Unis produisent de moins en moins  (en dehors du secteur de l’armement et des secteurs connexes) et accumulent des dettes qu’ils n’auront jamais à rembourser. Les produits manufacturés traversent le Pacifique d’Ouest en Est, le papier–monnaie (ou son équivalent) fait le chemin  inverse. Combien de temps durera cette situation ? Il s’agit là d’un vrai problème mais qui n’est  pas directement le notre,  à nous européens : le fait est que par rapport au couple dollar-yuan, l’euro est bien surévalué et que notre continent se trouve durablement dans la position du joueur qui, au jeu des chaises musicales, s’est  fait « couillonner ».

 

 

Roland HUREAUX

 

 

1.                          Les balances sterling étaient les avoirs libellés en livres sterling détenus par un certain nombre de banques centrales, notamment du Commonwealth ou par des  particuliers, reste de l’époque où la livre avait été  une monnaie de réserve.

2.                          Il s’en faut de beaucoup que l’Allemagne ait cherché à partager sa compétence dans les domaines où elle était en tête alors que la France n’a pas été avare des siennes dans des domaines où elle surclassait l’Allemagne comme l ‘aéronautique ou l’espace.

3.                          M.Trichet dira qu’il ne fait que respecter les statuts de la banque centrale européenne qui lui assignent la : mission prioritaire de lutter contre l’inflation. Cet accent unilatérale sur la stabilité fut une condition exigée par l’Allemagne pour entrer dans l’euro, dont, au départ, elle  n’était pas demandeur.  

4.                          On estime que le yuan est sous-évalué  d’environ 50 %.

 

 

 

 

 

 

 

 

  

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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 21:43

 

Il était une fois un homme politique français qui rêvait d’être premier ministre. Il en avait les qualités : entreprenant, homme de terrain, capable d’être présent sur tous les fronts. Il pouvait admirablement compléter un chef d’Etat plus pondéré, apte à modérer  ses ardeurs, à éviter qu’il ne se disperse. Mais le président,  en raison d’obscures rancunes,  ne voulut pas le désigner. Pour contourner l’obstacle, notre homme fut  contraint de se faire élire  chef de l’Etat.

 

Un président envahissant

 

 

On aura reconnu dans cette histoire  Nicolas Sarkozy confronté au  barrage de Jacques Chirac.

Malgré les efforts méritoires de François Fillon pour se tailler   un espace dans l’appareil d’  Etat, le nouveau président de la République se comporte à bien des égards en premier ministre. Le cabinet du président multiplie les interférences dans la communication gouvernementale, le chef de l’Etat empiète allégrement dans les attributions qui étaient jusqu’ici celles du chef du gouvernement. N’hésitant pas à participer à des meetings électoraux, il  regrette publiquement de ne pas disposer encore de certaines prérogatives de ce dernier comme celle de s’exprimer devant le  Parlement.

Sans doute le général de Gaulle se concevait-il déjà, malgré les articles 20 et 21 de la constitution qui confèrent ce rôle au premier ministre, comme le seul vrai chef du gouvernement. Mais il avait, comme on le voit dans les  souvenirs d’Alain Peyrefitte,   un tout autre sens de la délégation que l’actuel président. Et en ce temps là, les conseillers de l’Elysée étaient  peu nombreux et silencieux.

 

Le premier ministre sur la sellette

 

 

Comme il est question de réformer les institutions, la fonction de premier ministre se trouve sur la sellette : devant l’activisme envahissant du président, on s’interroge sur son  utilité.

Interrogation paradoxale au premier abord :  le premier ministre est sans doute, depuis le commencement de la Ve République , l’homme le plus occupé de France : par quel vice de l’esprit,  veut-on supprimer cet emploi là ? 

Mais la remise en cause du rôle de premier ministre se nourrit  des  exemples étrangers : dans les pays anglo-saxons, référence habituelle de Sarkozy,   le bicéphalisme n’a pas cours : l’exécutif est concentré entre les mains du seul président aux Etats-Unis, du seul premier ministre au Royaume Uni (où, on, le sait, le rôle du monarque est depuis longtemps symbolique). Il en va de même dans la plupart des pays du continent, à commencer par l’Allemagne.

Il se dit que la Ve République est un régime présidentiel inachevé : pour aller jusqu’au bout de sa logique, il faut, dit-on, se rapprocher davantage de la  Constitution américaine et pour cela  abolir la fonction de  premier ministre. Sans que l’on se demande d’ailleurs si  les institutions américaines, elles, fonctionnent bien,  ce qui n’est pas l’avis général outre-Atlantique.

 

 

Deux têtes valent mieux qu’une

 

 

Le bicéphalisme instauré par la Ve République   a pourtant une grande utilité.

Pas seulement en temps de   cohabitation  où,  pour le meilleur et pour le pire, il évite que l’appartenance du président et de la majorité parlementaire à des camps opposés ne dégénère en crise.  Le quinquennat a minimisé ce risque.

En temps « normal » aussi, le  premier ministre a un rôle à jouer.

Il permet d’abord  au président de la République de réfléchir aux grands enjeux,  de garder l’œil sur le  long terme, d’être le chef visionnaire dont  un grand pays à besoin. Chargé du quotidien, le premier  ministre, lui, ahane le nez sur le guidon, comme Raffarin savait si bien le faire.  

Le premier ministre  permet surtout au président de résister  à l’usure.

L’état de grâce passé, vient un moment où la « rogne et la grogne » bien de chez nous prennent  à nouveau le dessus. L’opinion revenant à son état habituel de mécontentement,   les réformes deviennent de plus en plus difficiles.

C’est là que le chef de gouvernement peut, selon l’expression habituelle, servir de « fusible ».

Pour le plus grand bien de la France et le sien propre, le président  se préserve lui-même  en laissant l’impopularité s’accumuler sur le premier ministre. On dit qu’il  « s’économise », un art dans lequel Mitterrand était passé maître. En changeant le chef de gouvernement   de son plein gré, comme le firent le général de Gaulle  en 1962 et en 1968, Georges Pompidou en 1972 , François Mitterrand en 1984, Jacques Chirac en 2005,  le chef de l’Etat  tente un nouveau départ. Bien menée, cette manoeuvre peut  produire un nouvel « état de grâce » favorable à la relance de l’action gouvernementale. Nul doute que c’était là en 2005 une des cartes de Villepin qu’il ne tenait qu’à lui de savoir jouer.

 

Pour durer

 

 

Cette fonction s’enracine dans  une vieille histoire : «  la Roche tarpéienne est près du Capitole », disaient  les Latins. René Girard a montré, après Frazer,  comment la fonction royale ( ou souveraine) peut se muer en  celle du bouc émissaire offert en sacrifice. Une  antique tradition avait prévu que le roi puisse se préserver en sacrifiant  quelqu’un d’autre à sa place. La personne du roi étant  intouchable, la révocation épisodique de ministres tenus pour responsables de ce qui n’allait pas, de la disgrâce de Fouquet à celle de Turgot constitue un des secrets de la longévité de l’Ancien régime.

Les autres pays n’ont plus recours à ce système,  dira-t-on.  Il est commun de pointer   le   Français comme volage, impatient, prompt à s’enflammer mais aussi  à se détacher de ses gouvernants. On peut ne voir là qu’un poncif. Il se peut qu’il s’agisse d’une constante culturelle. C’est un fait que chaque fois que le pouvoir s’est trouvé chez nous concentré en  une seule main, collective sous la Ie République , individuelle sous la IIIe et la IVe République où, du fait de l’affaiblissement de la fonction présidentielle, le président du conseil des ministres était, de fait, à la tête de l’Etat, l’instabilité la plus grande était de règle. L’impatience française, dont les combinaisons des partis n’étaient que l’écho, a alors prévalu, obligeant à des changements   fréquents de gouvernement. Cette instabilité n’était pas sans avantage : elle permettait d’entretenir, surtout  sous la IVe , une politique de réforme active, chaque nouveau chef du gouvernement apportant lors de son investiture son lot d’initiatives nouvelles, mais elle s’est révélée impuissante face aux grands problèmes comme la montée du national-socialisme ou  l’Algérie.

L’expérience récente a aussi montré la vulnérabilité d’un pouvoir qui ne sait pas renouveler son visage. Hormis le général de Gaulle - qui dut pourtant  affronter, après dix ans de stabilité, la crise de mai 68 - ,  Giscard ne  fit qu’un seul septennat.

La prépondérance du chef de gouvernement se  retrouve en temps de  cohabitation, qui voit, comme sous la IVe République  le rôle du chef de l’Etat régresser : ni Chirac en 1988, ni Jospin en 2001  ne purent  résister à l’usure  d’un gouvernement en première ligne. Si le quinquennat avait alors existé, nul doute que Mitterrand n’aurait  pu être réélu en 1986. Les deux derniers présidents de la République n’ont réussi à se faire réélire   qu’en passant un temps la main sous  la forme de la cohabitation.

En définitive, le chef de l’Etat est comme le cavalier d’autrefois qui devait changer de monture pour aller loin. Si le cavalier descend de son cheval et veut courir lui-même, il y a de fortes chances qu’il n’aille pas loin.

Comment imaginer que  l’état de grâce dont bénéficie aujourd’hui  Nicolas Sarkozy va durer ? Si l’actuel président  demeure en première ligne tout au long de son mandat,  qui pariera un kopeck sur sa réélection ?  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 21:42

 

On peut être choqué  que Nicolas Sarkozy se soit évertué de « débaucher » un certain nombre de figures symboliques de la gauche pour en faire ses ministres ou leur confier une mission.  C’est pourtant le jeu normal de la politique : de Gaulle alla chercher des ministres de gauche comme Edgard Pisani ou Edgar  Faure, Giscard le tenta à son tour, avec moins de succès : il retourna néanmoins J.J. Servan-Schreiber. Mitterrand fit la même chose en sens inverse avec Jean-Pierre Soisson. Rien de  nouveau dans tout cela.

Ce qui l’est   en revanche est le   succès étendu de l’entreprise,  le nombre de personnalités de gauche qui ont répondu, d’une manière ou d’une autre,  aux  avances du chef de l’Etat : Kouchner, Strauss-Kahn, Rocard, Lang,  Bockel, Védrine, sans compter Jouyet, Hirsch, Amara etc. et tous  ceux qui attendent l’arme au pied qu’on fasse appel à eux.

On peut  voir là  le signe d’une certaine dégradation des mœurs politiques et on  n’aura pas  complètement tort.  

Mais il faut y voir surtout la marque  de la profonde crise que travers la gauche.

La défaite de Ségolène Royal a donné lieu à une abondante littérature qui commente  cette défaite, le livre de Lionel Jospin en étant le dernier fleuron. Trop souvent cependant, ces ouvrages mettent en cause les personnes sans   poser le problème de fond.

Or dans cette crise   la qualité des hommes – et des femmes – n’est pas en cause : bien au contraire, on notera que c’est la gauche  qui apporte ses  ressources humaines à une  droite, qui, à cet égard, paraît à court.  Ainsi  les affaires étrangères se trouvent aujourd’hui  entièrement entre les mains de transfuges de la gauche. L’épisode peu glorieux du ministère  Douste-Blazy avait, il est vrai, montré que le degré d’incompétence atteint en la matière par une certaine droite.

La crise de la gauche  tient à un épuisement idéologique sans précédent et probablement sans remède.

Faute de voir encore un  avenir au parti  socialiste, ses figures les plus marquantes le quittent.

Dans cette crise, ce n’est pas, comme on le dit souvent, le succès du libéralisme qui est en cause. D’abord parce que ce succès est loin d’être complet : la multiplication des tensions sociales, l’existence dans plusieurs pays, comme la France , de volants persistants de chômage et de précarité, les lourdes incertitudes qui pèsent sur les marchés financiers et partant  l’avenir de nos économies, tout cela montre que, malgré ses succès incontestables, le retour au libéralisme qui prévaut depuis vingt-cinq ans est loin d’être une réussite achevée.  Précisément pour cette raison, il y a encore  place pour des régulations étatiques ou sociales : protection sociale, services publics organisés, redistribution des revenus, réglementation  hygiénique, environnementale etc. Il  n’est pas sûr au demeurant que malgré la vague de privatisations en cours en Europe, ces régulations soient elles-mêmes  en recul : tous les pays souffrent d’une inflation réglementaire persistante et bien peu arrivent vraiment à maîtriser les dépenses publiques.

 

La mondialisation contre la gauche

 

 

Plus que le libéralisme en tant que tel,  ce qui est en cause, c’est la mondialisation.  Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce mot dont aujourd’hui on use et abuse.    La libre circulation de l’information à travers le monde, notamment sur la « toile »,  qui avait tant fait pour ébranler   le communisme ne touche guère,  heureusement,  les gauches  européennes. C’est la seule globalisation économique qui est en cause :   libre circulation des biens et services, des capitaux et, de plus en plus, des travailleurs. Cette globalisation suscite, qu’on le veuille ou non,   un effet de vases communicants, entraînant entre les grandes zones du monde  une contagion des inégalités  et parfois de la précarité. Qui ne voit que la tendance naturelle du libéralisme mondialisé est  l’alignement par le haut des inégalités mondiales ?  La globalisation du marché de l’immobilier en est un signe parmi d’autres. La course au moins disant fiscal ou au moins disant social entrave les régulations  de l’Etat providence, dont les partis sociaux démocrates, même s’ils n’en avaient pas l’exclusivité, avaient fait leur fond de commerce.

Encore cette globalisation n’aurait-elle pas eu tant d’effets si  les grands partis de gauche avaient pu y faire obstacle.

Or non seulement ils ne l’ont pas fait mais ils ont au contraire encouragé cette évolution, parti socialiste en tête.

Ils l’ont fait d’abord parce que la gauche n’a jamais surmonté sa contradiction fondamentale : elle se veut à la fois le parti de la justice sociale et celui de l’universalisme, pour ne pas dire de l’internationalisme. C’est en raison de sa propension originelle à l’universalité qu’elle n’a pu s’opposer à un progrès des échanges de toute sortes qui prenait le visage de l’ouverture au monde et du dépassement des frontières, sans mesurer que  cette ouverture à un monde qui n’est pas encore, ni près, socialiste ne pouvait que compromettre son autre objectif, celui de la justice sociale.

 

Le relais européen

 

 

Cette contradiction originelle a pris un visage particulier  en raison du projet européen qui,  à bien des égards, est apparu comme le relais de la globalisation. Il n’était certes pas écrit d’avance que l’Europe aurait fait le choix d’accompagner  la mondialisation comme elle le fait depuis vingt ans.  Tel est pourtant le sens de ses engagements constants en faveur du libre échange extérieur, de la plus totale liberté dans le mouvement des capitaux,  de son encouragement systématique à la concurrence et aux privatisations. Cette propension, déjà en pointillé dans le traité de Rome n’a cessé de s’affirmer du fait de l’influence croissante en son sein des pays anglo-saxons ; elle   s’est  épanouie tout naturellement  dans  la Constitution européenne. Que le commissaire européen en charge du  commerce extérieur, Pascal Lamy, pourtant membre du parti socialiste,  ait pu, sans vraiment changer de costume, devenir directeur général de l’OMC est à soi seul,  riche de sens.

Facteur connexe : la raideur dont fait preuve la Banque centrale européenne, à l’instigation de l’Allemagne,  dans la défense d’un euro fort,  prive les Européens de la seule arme dont les pays – ou groupes de pays – disposent encore dans la compétition féroce d’une économie  mondialisée : l’arme   monétaire, dont un pays comme la Chine joue si bien pour développer ses parts de marché.  

C’est par le biais de leur soutien à la construction européenne que les socialistes français sont tombés dans le piège mondialiste. Etait-il écrit que, dans sa majorité, la social-démocratie européenne, en particulier le parti socialiste français, jouerait ainsi   à fond le jeu de l’Europe ?  Sans doute, la construction européenne, entreprise dans les années cinquante devait autant aux sociaux démocrates (Monnet, Mollet,  Spaak) qu’aux démocrates chrétiens (Adenauer, Schumann, De Gasperi). Pour les uns comme pour les autres, confrontés  à la   guerre froide, l’unification de l’Europe serait  à l’internationalisme communiste, ce que la social démocratie était au bolchevisme : une version tempérée et acceptable de l’universalisme idéologique,  en même temps qu’un contrepoids. Au fur et à mesure que le projet européen se libéralisait, les partis socialistes, dont l’invocation rituelle d’une Europe sociale s’avéra de plus en plus  un vœu pieux, sont demeurés prisonniers de leur orientation originelle en faveur du projet européen. Seule une minorité en leur sein (Benn, Chevènement, Lafontaine)  a osé le remettre en cause.

C’est ainsi  qu’en s’alignant sur une mécanique européenne, devenue au fil des ans bien plus libérale que sociale et même  plus mondialiste que véritablement continentale, le parti socialiste a perdu la plus grande part de sa marge de manœuvre pour mettre en œuvre une authentique politique de régulation sociale et  de rééquilibrage des inégalités.

Cette contradiction, déjà arbitrée en faveur de l’Europe sous le premier septennat de Mitterrand, contribua au caractère terne du second. Voulant réaffirmer  l’identité socialiste, Lionel Jospin  ne trouva  en 1997 que les contestables  35 heures, moyen détourné de  faire du social sans augmenter les salaires,  en respectant donc la contrainte européenne. Cette idée, la dernière qui ait singularisé la gauche dans le champ économique et social,   porta le préjudice que l’on sait  à l’économie. 

Les 35 heures ne furent d’ailleurs qu’un paravent, derrière lequel se déchaîna un libéralisme sans frein : le  gouvernement  Jospin  a privatisé plus que ses  prédécesseurs de droite (et souvent dans des conditions de braderie : cf. EADS) ; les logiques libérales de la commission de Bruxelles en matière énergétique  reçurent l’aval de la France   Jamais autant que sous le gouvernement Jospin, le partage de la valeur ajoutée  ne fut  plus favorable au capital.

 

Le marqueur sociétal

 

 

L’opinion s’habituant peu à peu à ce que les majorités de gauche ne fassent pas, en matière économique, une politique différente de celles de  droite, restait à la gauche la seule possibilité de s’affirmer  sur les  problèmes de société : Jospin ne fut pas seulement un  privatiseur  aussi ardent que honteux ; il fit aussi voter le  Pacs. Il imposa la parité. La gauche historique était fondée sur la lutte des classes, la gauche post-moderne ne se distingue plus que sur  les questions de  sexe !  

Héritier de mai 68 mais devenu emblématique de la « gauche américaine », le journal Libération,  ne trouvait plus ses marques de gauche qu’en tirant sur Christine Boutin.

Mais c’était là un piètre marqueur, éminemment vulnérable. Non seulement parce qu’il allait dans le sens d’un capitalisme intrinsèquement hédoniste, mariant sans difficulté le libéral avec le libertaire. Mais parce qu’il était facile de deviner qu’une droite, dépourvue de complexes dès lors que les intérêts des puissances d’argent ne sont pas directement en jeu, n’aurait pas de mal  à tailler des croupières à  la gauche dans le champ culturel et sociétal où elle s’était réfugiée.

La gauche  aura beau faire : hors de la  lutte des classes, il lui sera difficile de trouver quelque champ identitaire que ce soit où elle puisse garder son monopole. L’argent n’a pas d’odeur. La droite affairiste n’a pas de scrupules à invoquer Jean Jaurès ou  Guy Mocquet (dont on se moque bien qu’il ait été communiste), de promouvoir la lutte contre les discriminations, de faire entrer de manière massive et voyante  des  ministres femmes ou issues de l’immigration au  gouvernement, de promouvoir la diplomatie humanitaire et de réunir un Grenelle   de l’environnement.

La déchristianisation, longtemps un des objectifs  inavoués de la gauche,  a finalement joué contre elle, affaiblissant un électorat soucieux des bonnes mœurs à un point que la droite classique n’a plus guère à en tenir compte.

 

Fin de partie

 

 

Comme ces dynasties fatiguées qui tombent en quenouille, l’histoire du parti socialiste a abouti à   Ségolène Royal.  Elle qui  avait soutenu avec ardeur  la candidature ultra-européenne de Jacques Delors en 1995,  résumait sur le plan économique  les contradictions du socialisme pro-européen et mondialiste : la difficulté de présenter un projet alternatif  sur le plan économique.  Elle incarnait certes mieux que d’autres,  par son image de femme libérée, l’avatar libertaire de la social-démocratie mais à un moment où la gauche perdait sur ce terrain sa spécificité. Faute de pouvoir de manière crédible revenir aux fondamentaux  de la gauche historique : la réduction des inégalités, la lutte  contre les puissances d’argent, notamment   dans la presse,  il ne lui restait à se singulariser que par un « plus social », en matière d’aide à l’enfance, d’enseignement,  d’allocations et donc de dépenses publiques  ignorant  la crise profonde de l’Etat providence. Une crise qui conduit les classes moyennes menacées de  prolétarisation et ce qui reste de la classe ouvrière ( les « travailleurs pauvres » récemment redécouverts par les statisticiens)  à rejeter  tout ce qui peut passer pour un excès du social, toute politique trop généreuse en faveur des exclus. Parce qu’ils ressentent confusément que c’est eux et non les vrais riches qui vont en payer le prix , parce que passé un certain seuil, la redistribution  en faveur du bas de l’échelle est vécue comme injuste par  ceux qui travaillent. Même sur le terrain social, qui avait été longtemps le sien, la gauche en est  venue à exaspérer  la classe ouvrière !  

En se présentant comme le candidat de  «  la France qui travaille », Nicolas  Sarkozy a bien perçu la faille  d’une surenchère sociale par rapport au sentiment populaire dominant, même  si on se demande encore par quoi va se traduire cette prise de position.   

Qu’à l’inverse de tous ses prédécesseurs, Mme Royal ait néanmoins pris le pouvoir au PS par la droite, en insistant sur la sécurité et les valeurs patriotiques marque aussi une époque nouvelle. Mais  sur ces thèmes, en phase avec les aspirations du peuple réel, la gauche se trouve, à l’évidence, en  déficit de crédibilité.

En définitive l’alignement de la gauche sur les politiques économiques de droite et celui de la droite sur les valeurs sociétales de gauche aboutissent à une indifférenciation des valences politiques que l’univers des média, lui-même fondé sur l’équivalence généralisée des valeurs ne peut que ratifier. Un des buts, parfaitement atteint, de Sarkozy quand il a fait appel à des hommes de gauche était de mener à son terme ce travail de subversion du sens,  d’indifférenciation  droite/gauche.  Dans cette nouvelle donne, la compétition pour le  pouvoir est devenue un concours de mode dont  la presse people est l’arbitre. Si la gauche en tant que classe ou idéologie ne peut être à ce jeu que perdante, la gauche en tant que syndicat d’intérêts électoraux ou faction (au sens que ce mot avait dans les républiques italiennes du Moyen Age) a encore quelque chance de revanche si  d’aventure elle se trouve  un leader qui fasse plus mode  que celui de la droite. Le succès de Tony Blair n’eut  pas d’autre base. C’est un peu ce qui se trouvait sous-jacent dans la candidature atypique de Ségolène Royal. C’est le facteur mode qui lui a permis de surclasser aisément à la « primaire » ses rivaux socialistes. Mais à ce jeu, elle s’est trouvée elle-même  surclassée en finale.

 

Que le projet social-démocrate ait perdu largement son   sens au sein d’une économie mondialisée,  qu’il ne puisse s’accomplir qu’à l’abri d’un   sas  douanier ou à la rigueur monétaire,    c’est ce qu’avaient  compris depuis longtemps les amis de Jean-Pierre Chevènement. C’est aussi ce qu’a perçu Laurent Fabius quand il a refusé  en 2005 la Constitution européenne au nom  d’une Europe  sociale bien différente de celle qui est  promue aujourd’hui  à Bruxelles.

Jean-Pierre Chevènement a échoué en 2002 à accéder  au second tour des présidentielles. Laurent Fabius n’est pas allé jusqu’au bout de sa démarche référendaire qui eut été de présenter sa candidature  aux présidentielles de 2007 en dehors du parti socialiste : en rupture avec ce qui avait été   la logique doctrinale  du parti socialiste depuis 1945, il n’a pas osé l’être avec sa logique d’appareil.

Il est vrai que tout candidat de gauche qui prendrait le risque de remettre en cause la logique mondialiste ferait sans nul doute l’objet d’un tir serré des media, sur le thème de la ringardise, au même titre que ceux qui l’ont tenté à droite. Or, nous l’avons montré, il est désormais mortel de ne pas être  fashionable.

Entre l’acceptation du libéralisme  international, dont la machine européenne n’est plus que le relais et qui ne laisse guère d’espace  à une  authentique politique de gauche et les positions de  refus radical du libéralisme promues par les chapelles   d’extrême gauche, dont la crédibilité  est proche de zéro,  il n’y a plus guère d’espace.

Il  se peut  que la gauche française soit comme ces étoiles qui continuent de briller faiblement dans le ciel  du fait de la distance et de la force d’inertie  mais qui sont en réalité  des astres éteints.

 

Roland HUREAUX

 

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28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 21:37

 

 (Article paru dans Le Débat  n°146, sept.-oct.2007)

 

Comment ne pas être frappé par le contraste entre l’éclat des initiatives politiques et médiatiques du  nouveau président de la République française et les limites du programme qu’il entreprend de mettre en œuvre dans les débuts de son quinquennat ?

Sur le plan purement politique, Nicolas Sarkozy a  depuis son élection multiplié les initiatives inédites  qui donnent le sentiment d’un profond renouvellement du style de gouvernement par rapport à l’ensemble de ses prédécesseurs (dont Mitterrand et  Chirac), d’une imagination efficace  et qui frappent de stupeur tant ses adversaires qu’une partie de l’opinion.

Parmi ces initiatives, beaucoup  ne font pas l’unanimité  :  la  soirée post-électorale au Fouquet’s, le style « différent » de Cécilia, la participation du chef de l’Etat à des réunions électorales – voire aux réunions des ministres des finances européens -,   le tutoiement au conseil des ministres, la renonciation à la grâce du 14 juillet, le méga-concert de Michel Polnareff   au Champ de Mars,  mais, qu’on les approuve ou non, ces initiatives  témoignent d’un renouvellement profond du style, d’une quasi « révolution culturelle » bousculant un vieux pays engoncé dans un protocole hiératique. Seule l’élection de Giscard en 1974 avait   donné ce sentiment de « modernité ».

Les initiatives politiques n’ont pas moins surpris : quasi-parité hommes femmes au gouvernement, large ouverture aux « minorités visibles », avec en particulier dans un poste important la personnalité  étonnante de Rachida Dati. Même la minorité catholique, pourtant moins visible, a son ministre avec Christine Boutin. Plus inattendue et en même temps plus déstabilisatrice est l’ouverture à gauche, non seulement au niveau des ministres et secrétaires d’Etat : Bernard Kouchner, Jean-Pierre Joyet, Eric Besson, Jean-Marie Bockel, Fadela Amara, Martin Hirsch, mais à celui des personnalités sollicitées pour telle ou telle mission, Jack Lang, Hubert Védrine et Dominique Strauss-Kahn soi-même promu candidat de la France à la direction du FMI.

Cette ouverture, qui  vise aussi l’opinion étrangère  (Kouchner est bien en cour à Washington, Joyet à Bruxelles : toutes les affaires étrangères sont entre les mains de la gauche « atlantiste ») a plusieurs significations. On peut l’interpréter comme la continuation de l’hégémonie culturelle de la gauche : même défaite dans les urnes, c’est encore elle qui confère le sceau de la modernité. S’il a gagné à droite, Sarkozy semble d’abord soucieux de  faire prévaloir les valeurs issues de la gauche : parité, promotion des enfants d’immigrés, action humanitaire (1). Les élus UMP d’Alsace qui se sont battus pour faire élire l’actuel président et voient promouvoir le seul d’entre eux ( Bockel) qui avait fait la campagne de Ségolène Royal, l’ont, on le comprendra, mal pris, comme l’épouse délaissée dont l’époux  a préféré convoler avec la femme de l’autre.

Mais on peut aussi, sinon dans l’ouverture elle-même, du moins dans la manière si facile avec laquelle  ses bénéficiaires  ont accepté les propositions qui leur étaient faites, voir le signe annonciateur de la fin  de la gauche : trois échecs successifs à la présidentielles, faible crédibilité de l’ex-couple  Royal-Hollande , tarissement de la veine  idéologique : beaucoup au parti socialiste peuvent légitimement s’interroger sur leur avenir et, désespérant d’ accéder un jour  aux responsabilités, écouter  les sirènes du ralliement.  

La politique d’ouverture peut aussi s’expliquer par le tarissement des talents à l’UMP : après des années de filtrage sur le seul critère du conformisme, comment s’étonner qu’il reste parmi les élus de  cette formation  (ce que ne sont ni Rachida Dati, ni Christine Lagarde)   bien peu de ministrables, sinon compétents, du moins dotés un certain relief (André Santini constitue une heureuse exception mais il est difficile de le rattacher à  la jeune génération). Même s’ils sont tous les deux médecins,  qui contestera  que Bernard Kouchner est  plus à son aise dans les  affaires étrangères  que Philippe Douste-Blazy ?  

Si l’on ajoute à cette heureuse guerre de mouvement, la déconfiture à peu prés totale de tout ce qui pourrait résister au « sarkozysme » triomphant,  à droite (Front national,  MPF), au centre (MoDem), à gauche (partis socialiste et extrême gauche), une voie véritablement  royale semble s’ouvrir au nouveau président pour une audacieuse politique de réforme.

Et c’est bien cela que la pays attend, une fois éteints  les lampions  de la fête: de l’action et même une rupture. « Enfin quelqu’un qui veut faire bouger les choses » disent les partisans du nouveau président et même ceux, nombreux,  qui sans avoir voté pour lui, sont tombés sous le charme.

Et pourtant : quel  contraste entre l’ éclat de la victoire  et les espoirs qu’elle suscite, d’un côté, et, de l’autre,  la conscience vive de bien des  observateurs  qu'aucun des projets qui sont aujourd’hui « dans les  tuyaux » n’est à même de porter le fer dans les problèmes de la France  !

La réforme emblématique, celle qui a été votée  en premier, celle aussi où le nouveau président s’est refusé à toute concession, tant aux services de Bercy qu’à sa majorité, c’est le « paquet fiscal » : ensemble de mesures d’allègement des impôts principalement en faveur des contribuables aux revenus les plus élevés :  exonération des droits  de succession en ligne directe, « bouclier fiscal » à 50 % du revenu,  allègement de l’assiette de l’ISF etc. Entre 10 et 15  milliards  € en tout.

La lourdeur spécifique de la fiscalité française, qui entraîne une évasion fiscale importante et l’expatriation de nombreux talents était certainement devenue un problème dans un monde ouvert et concurrentiel.

Mais quelle signification peuvent avoir de telles mesures dans un pays où les dépenses publiques représentent 54 % du PIB, où le déficit courant est de 2,8  % du PIB (soit 15 % du budget de l’Etat), tant qu’aucune mesure d’économie substantielle n’aura  été prise ?  A la rigueur les comprendrait-on si Sarkozy ne s’était pas engagé à réduire la dette publique  ou avait  jeté par-dessus bord les contraintes d’équilibre  européennes, mais  tel n’est pas le cas. A l’évidence, Sarkozy n’a pas en la matière la même latitude que Bush, dont il s’inspire, pour générer du déficit.

Il est vain d’attendre une quelconque relance de la consommation de catégories  sociales, souvent âgées, qui ont déjà un revenu largement suffisant pour leurs besoins. Ces nouvelles dispositions inciteront-elles les personnes à haut revenu expatriées, outre Johnny Hallyday,  à rentrer en France ? On peut seulement l’espérer.

Malgré l’inclusion, discutable, de la CSG et du RDS– qui altère ce qui faisait la force de ces prélèvements lourds : leur universalité -,  le nouveau boulier fiscal sera-t-il   plus attractif que ne l’était le précédent, que  peu de bénéficiaires potentiels faisaient jouer, de peur des contrôles ?  

L’exonération fiscale  des heures supplémentaires (et celle des « petits boulots » d’étudiants) est la partie populaire du « paquet fiscal ». Certainement bienvenue pour ses bénéficiaires, elle  demeure compliquée à mettre en œuvre et son effet sur l’activité économique laisse sceptique la plupart des  experts.

Si les grèves des services publics sont plus nombreuses en France qu’à l'étranger, elles le sont cependant  moins qu’autrefois et, malgré l'exaspération légitime    qu’elles provoquent chez les usagers, sont  loin de constituer un des problèmes majeurs de l’économie française. C’est dire que le dispositif visant à instaurer  un service minimum risque d’être, soit inutile  car il en existe déjà,    soit inopérant car ce genre de mesure  est toujours difficile à  faire respecter – comme l’avaient montré les  réquisitions d’autrefois.

Si le niveau insuffisant  d’une partie des universités françaises constitue  une question préoccupante,   ayant pour effet, tant les mauvais classements internationaux que le   chômage de trop de  jeunes diplômés,   il n’est pas certain  que l’autonomie, devenue  le maître mot de la réforme, soit en la matière la panacée.  Comme trop souvent en France,  la réponse institutionnelle se substitue aux solutions de fond que pourraient être en l’espèce  une réorganisation  profonde du premier cycle,  la multiplication des filières d’excellence, l’intéressement des ingénieurs à la recherche, un ajustement des budgets, sensiblement inférieurs à celui de nos partenaires. Que signifiera  l’autonomie  dans telle ou telle   université   prolétarisée où le président est élu par le SNESUP,  les étudiants trotskystes,   la CGT des Atos   ? Sûrement pas la même chose  que dans  les  grandes universités américaines où le pouvoir est partagé entre les grands sponsors et les Prix Nobel. Faute de pouvoir  faire prévaloir en la matière une vraie logique de marché, ce qui est évidement impossible puisque il faudrait renoncer au statut de la fonction publique  et admettre un  autofinancement intégral, la réforme envisagée ne va-t-elle pas conduire les universités à  se replier encore plus sur elles-mêmes ? On peut le craindre.  Pour l’élite de l’enseignement supérieur français (grandes écoles, Paris I, II, IV  etc., Dauphine) la question se pose évidemment de manière différente,  même si  l’autonomie de ces établissements est déjà grande. Les  universitaires les plus conservateurs  ont pu supposer que l’autonomie permettra  de rendre  l’université sélective ou payante, vieux  serpent de mer qui  se heurte  aux mêmes résistances  depuis qu’on en parle,  soit depuis  les années soixante. Prudemment, le gouvernement l’a exclu.

Sans doute la partie la plus incontestable des projets en cours tient-elle à la sécurité : que la majorité des magistrats mette en cause l'instauration peines planchers pour les récidivistes est dans l'ordre des choses, puisque c’est leur marge de manœuvre qui s’en trouvera restreinte. Mais  cette réforme  touche à peine les mineurs et ne concerne que le jugement, pas les poursuites ni l’application des peines, qui se trouvent tout autant au cœur du problème de l’impunité.  L’instauration des  peines plancher ne tient pas non plus lieu  d’une vraie réforme de la justice des mineurs, comportant  une prise une charge d’ensemble de la question : réforme de l’ordonnance de 1945, développement de centres spécialisés, etc. 

Comment à cet égard,  ne pas être inquiet de voir qu’une des premières décisions du nouveau président a été,  après avoir reçu les  syndicats enseignants à l’Elysée (grande première : ils n’étaient jusqu’ici reçus que par le ministre) l’abrogation pure et simple des décrets Robien. Abrogation justifiée pour ce qui est  de la polyvalence des enseignants (qui ne pouvait que les déqualifier encore), mais désastreuse  s’agissant de la possibilité qu’ils ouvraient  de placer les jeunes en apprentissage dès l’âge de 14 ans. Tout le monde sait qu’une fraction  de la population scolaire, spécialement dans les banlieues chaudes,  considère dès 10-12 ans l’école comme  le bagne. Permettre à ces jeunes de la  quitter  dès 14 ans, en continuant bien entendu de suivre une formation générale, c’était la voie du bon sens ;  l’accès précoce  au  monde du travail  constitue   pour eux une solution alternative à la plongée dans l’univers des bandes, solution sans doute difficile à mettre en  œuvre dans notre économie mais que, non sans courage, Gilles de Robien avait rendue possible   au nez et à la barbe de la pensée unique pédagogique. Elle  ne l’est plus.  

Un autre projet, à moyen terme celui là, destiné à simplifier le marché du travail, est l’instauration d’un contrat de travail unique. La simplicité, malgré les apparences, n’est pas la flexibilité appelée de ses voeux par le patronat et redoutée par les syndicats.  Il est significatif que Philippe Manière, directeur de l’Institut Montaigne,  une maison qui n’est pas précisément  un lieu de réaction antilibérale, dise que cette mesure, comme beaucoup d’autres dans le passé, aura le résultat inverse de celui  recherché, qu'au lieu  de fluidifier le marché du travail, elle le rigidifiera,  qu’au lieu de favoriser l’emploi, elle le dissuadera (2).

Il n’est jusqu ’au projet de nouvelles restrictions au regroupement familial (déjà très restreint) , qui ne soit à côté du principal problème d’immigration subie qui est aujourd’hui la réunion  de conjoints vrais ou de complaisance.

De l’ensemble de ces projets, on peut dire

- qu’aucun n’attaque un problème de fond ou en tous les cas ne l’attaque à fond,   que ce soit le chômage, la délinquance, la crise de l’enseignement, le poids des retraites etc. ; 

- qu’aucun ne fait l’unanimité comme remède aux problèmes posés, toute mauvaise foi politicienne mise à part bien entendu ;

- que leur contour exact est négociable : que restera-t-il de la loi sur l’autonomie des universités, du contrat de travail unique, de la réforme du code pénal  et du service public minimum à la suite des tractations en cours ? Cela reste à voir. Déjà, le service public minimum ne concerne plus que les transports terrestres. Les magistrats pourront s’exonérer des peines plancher par une bonne motivation. Le risque de voir ces projets se vider, au moins en partie,  de leur contenu est réel, d’autant que la menace de la sanction du Conseil constitutionnel pèse sur la réforme fiscale (au nom de l’égalité devant l’impôt), le service public minimum (le droit de grève étant garanti dans la constitution) et la réforme du code pénal  (au nom de l’autonomie du pouvoir judiciaire). 

Seul le « paquet fiscal » n’a pas été négocié. Il a été voté  en premier. L’Elysée a pris d’emblée,  pour ne pas sembler chipoter,  les hypothèses maximales. Comme si en définitive, le seul sujet sur lequel sa doctrine ait été claire et son action déterminée  était  celui-là.

« Je dirai ce que je ferai, je ferai ce que j’ai dit » a annoncé martialement Nicolas Sarkozy.  Une annonce qui aurait un sens avec un programme radical s’attaquant au fond aux problèmes du pays mais qui en a bien moins  s'agissant de ce qu’Elie Cohen a appelé « un programme modéré sans effet décisifs » (3).

Il est donc probable que,  si un vent nouveau souffle dans la sphère gouvernementale, aucune mesure radicale  (en dehors de la fiscalité) ne sera prise dans les  cent jours, dans le temps de l’état de grâce  tenu pour plus favorable aux réformes de fond.

Il est en revanche, d’ores et déjà prévisible que très vite, dès la rentrée en fait,   se feront  jour des exigences plus immédiates  qui prendront  le pas sur l’exécution du programme. D’abord,  la nécessité  de rééquilibrer les comptes de la Sécurité sociale, à nouveau dangereusement en déficit, la réforme cosmétique de Douste-Blazy de  2005 ayant eu le peu d’effet que l’on pouvait craindre. Ensuite celle de  boucler le budget prochain sous la  triple contrainte de la baisse des impôts, de charges nouvelles  issues du programme Sarkozy et de l’engagement de réduire non seulement  le déficit mais aussi  l’endettement. Comment ?  La seule mesure d’économie annoncée est    la réduction du nombre de fonctionnaires : on ne  remplacera qu’un sur deux des 70 000 partant à la retraite, dit-on. Ce mot d’ordre  semble nouveau aux non-initiés : qui se doute qu’il était  déjà à l’ordre du jour  depuis plusieurs années, sans jamais avoir été  appliqué ?  On se demande où se trouvent ces effectifs qui ne seront pas remplacés :  ni dans la police et  la gendarmerie auxquelles Nicolas Sarkozy ministre avait  accordé 15 000 postes supplémentaires dans le cadre de la Loi d’orientation et de programmation sur la sécurité intérieure de 2002, comportant une  montée en charge qui n’est pas encore entièrement  exécutée et sur laquelle il sera difficile de revenir,  ni sans doute dans la justice dont les effectifs sont, de l’avis commun  gravement insuffisants. A supposer même qu’on ne tienne pas la promesse coûteuse de garder les enfants à l’école jusqu’à 19 heures  et de généraliser le soutien scolaire, qui exigerait la création de milliers de postes de surveillants, l’Education nationale acceptera-t-elle la suppression de 20 000 postes d’enseignants qu'on lui annonce ?  Ne finira-t-on pas par transiger somme on l’a toujours fait jusqu’ici ? Restent les administrations financières, notamment les services fiscaux : des réductions d’effectifs y sont sans doute  envisageables, à condition toutefois de ne pas démanteler ce qui fait la  colonne vertébrale de l’Etat régalien depuis Philippe le Bel, ce qui doit marcher quand tout le reste ne marche plus, l’appareil fiscal, pourtant de moins en moins à même d’opérer des contrôles efficaces.

Il y a en fait bien des chances que les économies budgétaires soient insuffisantes. On s’en tirera comme on le fait depuis quinze ans par quelques nouveaux tours de passe passe dans la présentation (rendus cependant plus difficiles depuis que la Cour des Comptes certifie le budget de l’Etat)  et surtout la poursuite des privatisations. Le projet de fusion  GDF-Suez suit son cours. Ensuite,  viendront sans doute les quelques fleurons encore  dans le patrimoine public : EDF, SNCF, Caisse des dépôts. Dans quatre ou cinq ans, cette ressource  sera épuisée : au terme de vingt-cinq  ans de privatisations, l’Etat se sera entièrement dépouillé de ses actifs économiques sans avoir amélioré  ses comptes. Après nous le déluge !  

Mais même ramenées à des proportions modestes, les mesures d’économie qui devront être prises dans quelques mois feront mal, bien plus que si elles avaient été prises à chaud, dans les « cent jours ». 

Le champ international est peu à même d’offrir dans l’immédiat des compensations aux Français ; le point fort de l’action du nouveau gouvernement  est le projet de traité européen simplifié, qu’on se gardera désormais d’appeler constitutionnel. Le président en attend un renouveau d’influence de notre pays sur la scène internationale. Si, comme il est prévisible,  ce projet passe le  barrage de l’accord des Etats, il  aura  peu de difficultés à le faire voter par le Congrès,  pour peu que le parti socialiste ne rallie pas entièrement les positions de Fabius et Mélenchon.  Mais la ficelle sera un peu grosse pour  les Français sachant que le  traité envisagé  garde l’essentiel du projet constitutionnel qu’ils ont  rejeté par   référendum le 29 mai 2005. Nicolas Sarkozy ne risque-il pas de payer le succès diplomatique d’une perte de légitimité sur la scène intérieure  qui rendra encore plus difficile les réformes ?

L’Europe ne se réduit pas  aux institutions.  Jusqu’ici le nouveau président veut en  être un bon élève. Pourra-t-il contrôler sérieusement l’immigration sans au moins un réaménagement du traité de Schengen ?  Cela reste à prouver. Surtout, comme il l’a dit lui-même à plusieurs reprises, la politique de  l’euro fort (aujourd’hui à 1, 38 $) menée par la Banque centrale européenne,  handicape non seulement nos exportations mais aussi  nos emplois et même, à terme,  l’avenir de notre appareil industriel tout entier, déjà dangereusement mis à mal par les délocalisations. Faute que le nouveau président ait à Bruxelles convaincu M.Trichet – et encore moins l’Allemagne – de changer de politique, la seule  solution alternative à une baisse  ou à une sortie de l’euro est la TVA sociale. On s’est engagé à l’étudier. Sans plus. On peut se demander si  les nombreuses difficultés techniques de cette réforme  seront  surmontées par une approche aussi molle. Le piège européen risque ainsi de se refermer sur le nouveau président : le déclin industriel de notre pays se poursuivra.  

Reste la réforme constitutionnelle : même  si la majorité des Français se prononce pour la modernisation  des institutions (quand a-t-on vu un sondage hostile à une quelconque  « modernisation » ?), il y a peu de chances qu’elle les enthousiasme. Les modernisations sont toujours aventurées en la matière :   ainsi l’instauration du  quinquennat dont  tout le monde reconnaît aujourd’hui qu’il a  porté un coup fatal au  Parlement.  Or celle-ci doit encore renforcer la  présidentialisation du régime aux dépens  du premier ministre. En affaiblissant le rôle de ce dernier, le chef de l’Etat a-t-il perçu qu’il se privait de la possibilité de donner à mi-mandat un second souffle à son programme de réformes ?  Second souffle dont il  aura pourtant bien besoin.

Au total il est peu probable que, dans aucun domaine,  le nouveau président parvienne à opérer  la rupture que l’opinion attend. La presse  étrangère n’est d’ailleurs pas dupe. Bruxelles fronce déjà les sourcils devant  l’action de ce nouveau gouvernement qui  affiche sa bonne volonté mais semble s’empêtrer dans les contradictions budgétaires. Ce ne sera pas Margaret Thatcher dit le Times, au mieux Edward Heath (4) !

Comment expliquer une telle situation ?

Il faut bien sûr faire la part de la logique électorale : de plus en plus, en France comme dans les autres démocraties occidentales, l’art de se faire élire, avec tout  ce qu'il  suppose de démagogie,  se distingue de l’art de gouverner. De notoriété publique, Jacques Chirac avait  en la matière le don du grand écart. Les déductions fiscales,  dont profiteront d’abord les grands relais d’opinion  (gens de média, « people » etc.) répondent à cette logique. On ne voit que trop comment la promesse d’une loi sur la continuité du service public peut rassurer les électeurs exaspérés par une grève opinée du métro suite à  l’agression d’un conducteur ou d’un mouvement social  à la SNCF ,  même si en définitive il ne  sort pas grand-chose de ce texte dont l’annonce a permis de faire vibrer les congrès UMP.  

C’est aussi sans doute pour des raisons électorales que l’on a pratiqué sur quelques grands projets un subtil déplacement sémantique destiné à éviter de heurter l’opinion : s’agissant de l’Université, l’autonomie au lieu de la sélection (5),  s’agissant de  la justice, les peines plancher au lieu de la question des mineurs,  du droit du travail, la simplification au lieu de la flexibilité, sur l’immigration, le rapprochement familial au lieu  des mariages arrangés.  Au risque, chaque fois,  de s’éloigner du vrai problème.

Il faut aussi faire la part de l’idéologie : comme la décentralisation de M. Raffarin, l’autonomie des universités est d’abord un slogan trouvant de bonnes résonances idéologiques dans le public de droite et une partie du corps enseignant. Quelle que soit son efficacité réelle,  elle fait partie du prêt à penser sur ce sujet.

 

La crise de la pensée réformatrice

 

 

Mais il faut faire aussi, plus profondément, faire  la part de la crise de la pensée réformatrice en France  telle qu’elle s’exprime  depuis quinze ans : combien de réformes avortées, cosmétiques, et surtout inefficaces ou contre-productives, entre  les 35 heures, la décentralisation, les multiples réformes de la justice, les lois sur l’immigration, sur l’éducation nationale, les fausses réformes  de l’Etat ( justement dénoncées par François Fillon dans sa déclaration de  politique générale) etc. ? Qui se souvient que l’affaire d’Outreau est venue après l’institution par Elisabeth Guigou  du juge de la détention, précisément destinée à empêcher les dérives de ce genre ?

Or aucun des mécanismes qui ont au cours des dernières années  grippé la machine réformatrice ne semble  remis en cause. Le prêt à penser technocratique d’abord :    la méthode de réforme de l’Etat, réforme pourtant nécessaire si l’on veut réduire intelligemment  les charges publiques, qui a  montré son inefficacité au cours des dernières années : approche globale et par le haut, opérations de fusion dans les corps et les directions,  création de  commissions nouvelles,  ne semble pas remise en cause. Plus que jamais, le rapprochement des administrations des  Impôts et du Trésor,  de la Police et de la Gendarmerie , des directions locales de l’agriculture et de l’équipement, sur les effets desquels beaucoup de  spécialistes sont sceptiques,  sont à l’ordre du jour.  Un des grands projets du nouveau ministre de la justice est la refonte de la carte judiciaire. On sait pourtant combien ces opérations de refonte des cartes (des communes, des régions etc.),  toujours prêtes dans les cartons des ministères, sont coûteuses en énergie, difficiles à réaliser (elles se terminent toujours, face à la résistance des élus locaux,  par des mesures cosmétiques dont on tire trois francs six sous.) S’il s’agit de faire des réformes pour faire des réformes pourquoi pas ? Si on veut vraiment avancer, il y a sûrement des chantiers plus urgents.

Cette crise tient aussi à  la continuité du personnel politique et administratif. Il faudrait au nouveau président un grand génie – qu’il a peut-être - , et une connaissance fine des ressorts intimes de l’appareil d’Etat – qu’il n’a à coup sûr pas -  pour  réaliser des réformes de grande ampleur avec les mêmes hommes et le même fonds d’idées qui y ont échoué depuis vingt  ans. Sarkozy succède à Chirac mais ce sont  toujours – aux opérations d’ouverture près -, les mêmes hommes qui gouvernent. Le  grand-père est parti en maison de retraite  mais la famille continue sa vie comme avant.  Rachida Datai, ce n’est pas d’abord une femme et une musulmane, c’est une magistrate, comme   Xavier Darcos, ministre de l'éducation nationale est inspecteur général de l’éducation nationale, pur produit d’un système qui est le principal responsable des  dérives  de l’enseignement depuis une génération.  Il ne manque qu’un préfet à l’intérieur et  un général à la défense. Quand une classe politique est conduite à  rechercher les compétences à l’intérieur  de chacun des appareils technocratiques, c’est qu’elle  est bien peu sûre des siennes.  Le risque est fort  que le gouvernement ait  peu de recul par rapport aux logiques des différentes  administrations, lesquelles logiques sont  en général à l’origine des dysfonctionnements que déplorent nos concitoyens.

Nicolas Sarkozy échouera-t-il pour autant ?  Sur le plan des réformes, c’est probable encore que, inexpérimenté en de nombreux domaines – éducation nationale en particulier -, il semble plus que d’autres  capable d’apprendre sur le tas, de corriger certaines  erreurs de la première approche, sachant que la méthode des essais successifs, dont témoignent ses quatre lois sur l’immigration,  risque de nourrir un peu plus  l’inflation législative.

Mais,  même si sur le fond rien d’essentiel ne bouge, l’effet de nouveauté que suscitent ses   méthodes, le dynamisme de sa gestion politique et médiatique  peuvent par eux-mêmes avoir leur  efficacité, sur  l’opinion publique sans doute , sur le moral des décideurs économiques  peut-être. En étant optimiste, on dira que  le fait que le   nouveau gouvernement soit  bien accueilli, qu’il donne le sentiment de la nouveauté,  est à soi seul une rupture.  Le but du « paquet fiscal » semble être d’abord là : moins un effet économique direct que ce que le chef de l’Etat appelle lui-même un  « choc de confiance » au travers  des  relais d’opinion.

Il est également  probable que les Français, comme le montre Jean-Claude Casanova (6)  jugeront en définitive le nouveau gouvernement sur l’évolution de l’économie. Si  ce gouvernement a  de la chance, il y aura reprise et, réforme ou pas réforme, les Français seront contents   et s’il n’y en a pas, ils ne le seront pas.

Surtout, on peut penser que le nouveau président continuera de jouir durant  son mandat des mêmes appuis qui lui ont permis de gagner : celui des principaux groupes de presse. Cet appui a déjà permis de présenter en France le sommet de Bruxelles où Nicolas Sarkozy a fait sa première apparition dans la cour des grands comme un succès personnel. Ce n’est pas, loin  de là,  l’impression qui ressort de la presse internationale, en particulier allemande : qu’importe, les Français ne la lisent pas.

Au moment où Tony Blair, longtemps si populaire, quitte la scène politique, les langues se délient : hors de la paix en Irlande du Nord dont  personne ne lui dispute le bénéfice, il s’avère que le bilan de sa  politique n’est pas si brillant : des réformes souvent brouillonnes, un alourdissement conséquent de la réglementation et de la sphère publique (pas moins de 299 organismes nouveaux), beaucoup de bluff médiatique grâce à l’appui du groupe Murdoch. Seuls quelques Français attardés s’imaginent encore que le « blairisme »  a fait des merveilles. S’ils pensent  que le sarkozysme sera une sorte de blairisme à la française,  ils ne se trompent pas forcément,  d’autant qu’à ces termes de  comparaison on peut ajouter l’atlantisme sans nuance des deux dirigeants.   Que Blair ait été réputé de gauche et Sarkozy le soit de droite n’est évidemment plus, aujourd’hui, une  différence pertinente.  Que Tony Blair ait succédé à Margaret Thatcher et Nicolas Sarkozy à Jacques Chirac en  est  en revanche une  majeure : l’un a trouvé les réformes faites, l’autre  les trouve à faire. C’est pourquoi on espère, avec Théodore Zeldin (7),  que la comparaison  ne tient pas.

 

 

Roland HUREAUX *

 

 

 

  • auteur de L’Antipolitique (Privat, 2007)

 

  1. L’humanitaire, dans la mesure où il n’est autre chose que l’antique charité chrétienne, n’est évidemment pas une valeur de gauche, mais celle-ci avait su la récupérer.
  2. Le Parisien libéré, 24 mai 2007
  3. Le Nouvel économiste, 23 novembre 2006
  4. Times, 2 juin 2007
  5. Nous ne promouvons pas personnellement la sélection qui est  discutable, mais c’était elle qu’attendaient les électeurs de Sarkozy. 
  6. Le Monde, 11 juillet 2007
  7. Le Figaro, 27 juin 2007

 

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12 septembre 2007 3 12 /09 /septembre /2007 20:35

 

Loin du discours hagiographique ou commémoratif, Roland Hureaux propose une visions renouvelée et moderne du gaullisme.

Il en montre d’abord le fondement anthropologique : la conception que le  général de Gaulle avait du fait national et des responsabilités du président, s’enracine dans une réalité  à la fois  multiséculaire  et universelle: le principe de leadership. 

L’humanité est composée d’entités organisées  héritées de l’histoire qu’il n’appartient à personne de refonder arbitrairement. Aujourd’hui, les Etats-nations sont et demeureront pour longtemps encore, n’en déplaise aux tenants des utopies supranationales, le groupe  pertinent. Ce qui ne veut pas dire que ces Etats soient appelés à se replier sur eux-mêmes ou à se faire la guerre : ils se doivent au contraire respect et reconnaissance mutuels en vue d’un dialogue et d’une coopération féconds

A la tete de ces groupes humains,  se trouve un chef ou leader,  héréditaire ou élu. Ce que les peuples attendent de lui s’inscrit dans les fondamentaux de la nature humaine : les défendre, assurer la paix, la cohésion, la prospérité, soutenir leurs intérêts matériels et spirituels, promouvoir leur rayonnement. Cela suppose que le chef demeure un homme libre, à la tête d’une entité souveraine et qu’il bénéficie du consentement populaire, dont la démocratie est la forme moderne.

Cette conception se situe dans la continuité d’une école de pensée trop méconnue en France : le libéralisme catholique dont Chateaubriand, référence intellectuelle fondamentale du général, fut la figure emblématique. .

Elle se trouve  à l’opposé de ce qui constitue le « mal du siècle », l’idéologie,  forme de gouvernement pervertie dont le principe n’est pas le service pragmatique des intérêts d’une communauté concrète mais l’asservissement à une Idée  supposée salvatrice, généralement simplificatrice et oppressive, souvent paravent d’une domination étrangère (la « Révolution nationale », le socialisme, la supranationalité). Le gaullisme est la forme achevée de la politique conforme à la nature : une politique sans idéologie.

Soucieux de maintenir une distance critique, Roland Hureaux pose aussi  la question : de Gaulle fut il infaillible ? ».  Pour y répondre en toute liberté.

Ce recueil d’études vient à point pour rappeler, peu après le référendum du 29 mai 2005 et à l’approche d’une élection présidentielle décisive,  l’éminente actualité du gaullisme  

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