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Roland HUREAUX

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7 août 2006 1 07 /08 /août /2006 08:31

Rien de plus affligeant pour ceux qui aiment la véritable Espagne que l’image artificielle qu’on s’en fait  trop souvent de ce côté ci des Pyrénées.

Il y avait jadis l’Espagne des toreros et du fandango, de Carmen et des pénitents de Séville, terre implacable de la foi la plus ardente et des guerres sans merci.

Il y a aujourd’hui l’Espagne de Zapatero, qui a fait   récemment  la une du   Le Nouvel Observateur , grand hebdomadaire de gauche,  mais est aussi célébrée par les   organes de presse de tout  bord, même  The Economist,   comme le pays à la mode : une social-démocratie ouverte et respectueuse de l’économie libérale,  une croissance économique exemplaire,     une décentralisation radicale, l’adoption sans réserves de l’euro,  le oui à la Constitution européenne ( quoique avec 60 % d’abstentions),  le mariage des  homosexuels et leur  possibilité d’adoption , les régularisations massives d’immigrés  et,  fait déjà plus ancien dont les Espagnols sont en train de revenir, le cannabis en vente libre. Bref : le pays catholique et traditionnel  par excellence  est devenu en quelques années, sous les applaudissements des médias  internationaux, le pays le plus branché,  l’Eldorado du politically correct. Une nation    audacieuse  à faire  honte aux Français, toujours jacobins rétrogrades, xénophobes sournois, encore rétifs au mariage dit « gay », refusant hargneusement l’intégration européenne  et, c’est bien fait pour eux, à l’économie stagnante !

Il est vrai que la réussite, bien réelle, de Madrid devenue – ou redevenue après des siècles de léthargie – une grande métropole internationale  ouverte au monde, contribue à nourrir ces illusions. Cette réussite contraste avec le provincialisme où s’enfoncent les autres grandes villes de la péninsule, à commencer par Barcelone, plus soucieuses de cultiver leur particularisme ethnique que de s’ouvrir au monde.  

De cette nouvelle Espagne, Pedro Almodovar, metteur en scène talentueux  et homosexuel affiché, et Pénélope Cruz,   symbole de la nouvelle Espagnole pleinement libérée ( bien qu’au « au bord de la crise de nerfs »…), de pair avec le nouveau président du gouvernement socialiste, à l’allure juvénile et décontractée, sont les symboles emblématiques largement reproduits par les couvertures des magazines. 

Hélas, la véritable Espagne est loin de ces clichés où se complaisent   les ayatollahs de la pensée unique internationale

Sa prospérité est fragile : liée à la bulle immobilière et à une explosion des crédits aux particuliers, elle réserve, dès que la bulle percera, des lendemains qui déchantent ; le respect apparent du pacte de stabilité européen repose sur des statistiques encore plus douteuses  que les nôtres ( même s’il est vrai que les prélèvements  obligatoires sont beaucoup moins lourds en Espagne qu’en France ), le rapport entre le centre et la périphérie est  loin d’être stabilisé.  Surtout, donnée majeure,  la situation démographique du pays est catastrophique.  Le taux de fécondité est à 1,2  (  rappelons que ce taux est de 2,1 aux Etats-Unis, 1,9 en France, 1,7 au Royaume-Uni). L’Espagne est en train de dépérir à grande vitesse  ou plutôt elle « brûle la vie par les deux bouts » comme on dit ;  elle  est comme un immeuble  en flammes : tandis qu’il se consume, les gogos admirent l’éclat de la flamme  et croient qu’il  embellit. Cette situation est grave sur le plan biologique:  les générations espagnoles ne se remplaçant qu’à moitié,   le pays  est vouée à la disparition  à l’échéance d’un siècle ; elle l’est aussi sur un plan plus général : l’indice de fécondité est comme la synthèse du moral d’un peuple ; l’effondrement de la natalité – que l’on retrouve dans toute l’Europe méditerranéenne et de l’Est, mais sans que l’on chante autant de louanges des pays en cause  -  reflète de graves déséquilibres. L’imprudente  liquidation de la politique familiale  (assimilée de manière historiquement erronée  au franquisme) n’explique pas tout,  la crise de la famille ( si bien illustrée par Carlos Saura ) non plus  : c’est toute une société qui, ayant perdu ses repères,  prise de vertige, se laisse aspirer  par le néant.

Gageons qu’en fait,  c’est bien pour cela que l’Espagne est si populaire dans certains milieux  dont le goût de la modernité n’est que le vernis du  nihilisme :  parce que d’une manière plus radicale que le reste de l’Europe, ce pays , où la déchristianisation est presque aussi avancée  que chez nous,  liquide dans la fiesta  l’héritage judéo-chrétien que, plus audacieusement que d’autres poursuit sa course à l’abîme. Derrière les feux de la rampe du « miracle espagnol », l’instinct de mort.  On aime l’Espagne qui apostasie et transgresse mais aussi, sans le dire,  l’Espagne qui se suicide avec panache.

Par derrière la crise de la société,  se profile celle  du système politique espagnol. Le pays avait forcé l’admiration du monde par la sagesse avec laquelle il avait su gérer l’après-franquisme : trois hommes y avaient plus que d’autres contribué : le roi Juan Carlos qui, même si son étoile  commence à pâlir , a longtemps impressionné par son charisme et sa prudence,  Adolfo Suarez, premier chef de gouvernement de l’Espagne démocratique (1976-1980) , castillan jeune et grave, conscient de la difficulté de sa mission  et  menant la barque avec   discernement : l’un et l’autre vinrent à bout avec courage de la tentative de  coup d’Etat anachronique   de 1980 , Felipe Gonzalez (1980-1996) , représentant de la gauche dans ce qu’elle a de plus respectable : fils d’ouvrier agricole andalou arrivé au sommet ,   fier des valeurs populaires qu’il incarne   mais en même temps  prudent social-démocrate  ayant le sens de l’Etat. La transition fut fondée sur un triple équilibre  que chacun, de quelque bord qu’il soit, s’attacha à préserver :

-  entre  le pouvoir central et les autonomies ;

-  entre la tradition ( représentée d’abord par l’Eglise catholique) et la modernité , inspiratrice d’une laïcité tempérée ;

-  entre la mémoire franquiste et la mémoire républicaine, chacun convenant que l’Espagne nouvelle ne pouvait se fonder sur l’exclusion d’aucune.

Avec le néo-conservateur  José Maria Aznar (1995-2004), vint le temps de la droite américaine et ultralibérale ( l’intéressé n’est pas pour rien l’inspirateur de Nicolas Sarkozy ! ). Si l’Espagne de toujours y perdait ses couleurs, les équilibres de la transition n’étaient pas remis en cause.

Le bilan du socialiste José Luis Zapatero n’est pas nul : avoir obtenu que l’ETA dépose les armes est une réussite considérable. Mais à quel prix ?

Avec l’actuel premier ministre, on assiste, pour la première fois depuis 1975,  à la remise en cause   radicale du triple équilibre de la transition :

-  les concessions qui sont faites à la Généralité de Catalogne et celles qui vont l’être au gouvernement basque  vont si loin dans la décentralisation que l’on peut se demander combien de temps l’unité espagnole y survivra : après la Catalogne et le Pays basque, viendront sans doute  le tour de la Galice et de l’Andalousie et puis après ? Le fédéralisme espagnol, comme le fédéralisme  belge, qui son acclamés en   Europe,  vont aujourd’hui plus loin que l’allemand  ou l’américain : il n’est pas encore prouvé qu’ils  soient  une molécule stable, autre chose qu’une  phase de transition avant la rupture du pacte national ;

-  l’adoption du mariage homosexuel en juillet 2005, malgré le défilé d’un million de manifestants à Madrid,  a mis l’Eglise et l’opinion catholique en position de rupture ;

-  enfin le nouveau pouvoir s’attaque sur tout le territoire aux signes de  la mémoire franquiste (noms de rues, d’institutions, statues) : au compromis entre les deux Espagne, n’est pas  loin de substituer la revanche de l’ Espagne républicaine, tenue pour celle de la lumière sur l’ombre.

On peut craindre qu’à  terme, ces ruptures soient porteuses de nouveaux drames.

En contraste avec  le sérieux plébéien de Felipe Gonzalez,  Zapatero  représente sans doute ce que les communistes détestaient le plus dans une certaine social-démocratie :    la légèreté petite-bourgeoise, l’insouciance du  fils de famille  qui  brade allègrement l’héritage reçu.  

Est-il nécessaire de dire que dans un tel contexte, la monarchie, mal enracinée, risque de d’apparaître assez vite comme un symbole suranné  et en porte à faux ?

Si la France est le pays de la mesure ( bien qu’elle ne l’ait pas toujours été !) , l’Espagne est , c’est bien connu, celui de l’exagération : elle a exagéré jadis la chevalerie, le catholicisme  tridentin ; puis l’anarchisme et le communisme ;  notre Front populaire ne fut que l’ombre policée du Frente  popular. Depuis dix ans, elle se lance à fond dans le « libéral libertaire »  au point que les Français ont l’impression  de n’être que des « coincés ». Les Françaises ont fumé avant les Espagnoles mais  jamais dans la rue comme ces dernières. Les Français ont mis les premiers le holà aux excès de l’Europe ; ils conservent jalousement  une politique familiale et ne sont pas encore prêts d’adopter le mariage homosexuel ( plus de 20 000 maires ont fait savoir  qu’ils ne les célèbreraient pas ), ils ne régularisent les immigrés que honteusement . Sur tous ces sujets, l’Espagne semble, elle,  aller « jusqu’au bout » sans complexes ; c’est pourquoi à  chaque phase,  y  voyant  la projection grossie  de ce qu’ils  voudraient être, certains  Français admirent l’exagération espagnole : au XVIe siècle, les Ligueurs admiraient l’Espagne de Philippe II, au XXe siècle la gauche française admirait le courage de la République espagnole ( sans se décider pour autant à l’aider, en dehors  des volontaires des brigades internationales ) ; aujourd’hui les libéraux libertaires  admirent dans l’Espagne un pays apparemment  plus « libéré » qu’eux.

Jusqu’à quand durera le mirage ? Déjà la Constitution européenne a marqué un divorce – plus apparent que réel – de sensibilités ; la théorie des « chocs asymétriques »  fait craindre qu’au  premier orage  d’une certaine ampleur, l’Espagne , avant même  la  France , ne soit conduite  à s’interroger sur la pertinence de son adhésion   à  la zone euro qui oblige son économie à monter les cols avec le même braquet que l’économie allemande . 

Après l’euphorie factice d’aujourd’hui,  il n’est pas exclu  que quelque choc   salutaire vienne   sauver l’Espagne   de sa marche flamboyante au néant.

                                                                     Roland HUREAUX

 

 

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3 août 2006 4 03 /08 /août /2006 12:29

 

Vingt siècles d’un  christianisme  parfois trop mièvre, ont fait  perdre de vue ce que pouvait avoir de sage la maxime biblique « Œil pour œil , dent pour dent » (Exode 21, 25 ; Lévitique 24, 20 ).

Dans le contexte tragique de la guerre au Proche-Orient  où il est de bon ton de  dénoncer  la « loi du talion »,  cette affirmation pourrait passer pour une mauvaise plaisanterie  si on ne considérait combien  un tel  commandement a constitué  un progrès dans  une époque barbare où la pratique ordinaire était plutôt « deux yeux pour un oeil, trente-deux dents pour une dent ». D’autant que le livre du Lévitique ajoute  « la sentence sera la même, qu’il s’agisse d’un concitoyen ou d’un étranger, car je suis Yahvé, votre Dieu ».

Le même commandement  serait  aussi un progrès  en notre temps, qui se pense civilisé, mais  où peut-être à cause de cela,  les plus forts  ont pris l’habitude de représailles démesurées.

Le bilan provisoire  du conflit en cours s’établit à plus de  800 victimes libanaises , principalement civiles et 52 israéliens, 34 militaires et 18 civils : un rapport qui est déjà de un à quinze .

Même si l’on comprend l’exaspération des Israéliens face à cette écharde dans le pied  que constitue pour eux le Hezbollah, fallait-il tuer plusieurs centaines de personnes, civils pour l’essentiel,   pour libérer  ou venger  deux soldats enlevés ?  Faut-il détruire sous les bombes un pays entier  pour déloger quelques centaines de miliciens qui se trouvent  à peu de  distance de la frontière ?  

Dans le même esprit, on se souvient que la seconde Intifada ( à partir de septembre 2000)  avait causé la mort    de 4 907 personnes  dont 3 815 Palestiniens et 1 092 Israéliens , ce rapport de 1 à 3 ou 4 se retrouvant à peu près constant à chaque opération.

Israël n’est pas seul en cause. Son grand allié les Etats-Unis présente la même fâcheuse propension à sur-réagir. Quelle que soit l’horreur de l’attentat du World Trade Center , ses 3000 morts ont été largement dépassés – peut-être dans un rapport de 1 à 10 – par le nombre de victimes afghanes de la guerre de représailles menée en Afghanistan . Il en va de même en Irak où  malgré le nombre croissant de  victimes américaines –  plus de 2000 à ce jour,  on est encore loin des 100 000 victimes irakiennes  environ qu’a fait l’intervention américaine.    

On peut trouver à cette propension à la  sur-réaction  plusieurs motifs. L’ exaspération devant le terrorisme, bien sûr :   même s’il a toujours été la réponse du faible au fort, il bafoue toutes les règles,   est insaisissable et imprévisible.  La théorie du zéro mort ( largement  battue en brèche aujourd’hui à Bagdad) ou en tous les cas le souci de limiter au maximum les pertes dans son camp conduit à l’usage de bombardements massifs aux dommages collatéraux considérables.

Mais il  faut aussi faire sa part, tant dans l’attitude Israël  que dans celle des Américains, de ce qu’on appellera la volonté d’éradiquer le « mal ». En sur-réagissant aux agressions par  des représailles généralement disproportionnées,  Israël veut arracher  une paix durable avec ses voisins.  De manière encore plus manifeste, les Etats-Unis agissent avec le propos délibéré  - et parfaitement illusoire - de préparer la paix perpétuelle, en éliminant les fauteurs de trouble de la surface de la terre. Les uns et les autres veulent   faire comprendre une fois pour toutes  aux « méchants » qu’il faut qu’ils plient.

Le caractère impitoyable des foudres des Etats-Unis  est  inséparable de la théorie de la « fin de l’histoire » . Fin tenue pour imminente, déjà proclamée,  mais encore  retardée par les forces du mal . Plus on frappe fort, plus on espère hâter cette fin . Chaque guerre depuis 1918 est la der de der.

Cette idéologie ne connaît pas le combat entre égaux ; il ne connaît que la lutte du bien et du mal. Et pour cette raison aussi , cette lutte  ne peut être qu’impitoyable. Que l’enfer de la  terreur  soit pavé des bonnes intentions de l’utopie n’est pas nouveau. S’agissant des Etats-Unis ,  Henry Kissinger  (1)  a montré après d’autres combien leur mentalité  était depuis longtemps propice à une vision manichéenne de la guerre . Dix dents pour une dent , cent s’il faut : qu’importe  si la paix définitive , fondée sur l’avènement de la démocratie et du marché, est à ce prix.

Nous sommes ainsi loin du temps féodal où la guerre était acceptée comme une  donnée de la condition  humaine qu’il s’agissait non point d’abolir mais de régler au mieux: c’était le temps de la chevalerie , il est révolu.

Mais comment penser que les non-Occidentaux, spécialement les peuples directement frappés par ces impitoyables représailles, qui vont du double au décuple, parfois au centuple  , vont y voir la marque de l’idéalisme ?

Comment n’y verraient-ils pas   au contraire une forme de racisme ? Ma vie vaut trois , dix , cent, mille des tiennes. Poussé à l’extrême ; le raisonnement israélien ou américain    signifie « ma vie vaut tout , la tienne rien » .  

C’est  là que le vieux principe , où  les  esprits superficiels ne verront   qu’un esprit de vengeance archaïque , avait du bon. « Oeil pour œil , dent pour dent » signifie certes : « prends garde, je ne me laisserai pas faire » . Mais il signifie aussi : « nous sommes fondamentalement des égaux, ceci est une dispute  entre égaux : mon œil vaut le tien , ma vie vaut ta vie , pas moins mais pas plus .   

Au demeurant le principe est devenu universel . Le Koran lui-même ne dit-il pas : « Mois sacré contre mois sacré . Ce qui est sacré relève du talion. Quiconque transgresse contre vous , transgressez contre lui d’une manière égale » ( I, 190-191) ?

S’il est vrai que la rivalité mimétique , selon laquelle le sang appelle le sang , se trouve comme le dit René Girard , au cœur de l’aventure humaine , le commandement biblique invite à un premier degré de modération , prélude peut-être à des pourparlers en vue de quelque paix de compromis , d’autant plus accessible que la symétrie des représailles contient le message implicite d’une parité et donc, au moins potentiellement , d’une fraternité .

Certes, dira- t-on,  l’Evangile va plus loin : « si on te frappe la joue droite , tends la joue gauche » (Mathieu 5, 39) . Mais   on dit aussi que l’enfer est pavé de bonnes intentions. L’idéalisme christique , pour fondé qu’il soit dans l’absolu , a nourri toutes les formes de millénarisme , dont l’idéologie de la fin de l’histoire  est un des aboutissements .

Il faut que les combats cessent au Liban, spécialement après l’affreux massacre de Cana,  mais ne donnons pas dans l’utopie : la paix perpétuelle ne sera pas instaurée si vite  entre  Israël et ses voisins. Il faut peut-être que les partenaires , Israël en premier lieu,   prennent leur parti de l’état de guerre et , faute de pouvoir  l’abolir, songent d’abord à la contenir , cela par cette vieille vertu qu’est le  sens de la mesure . Dans cette région troublée l ’application du principe  « Oeil pour oeil, dent pour dent » mais rien de plus, ce ne serait déjà pas si mal.  

 

                                                 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.                      Henry Kissinger, Diplomatie, traduit de l’anglais par Marie-France de Paloméra, Paris, Fayard, 1996

 

 

2.                      On oublie souvent de citer la suite : « Ainsi vous serez les fils de votre père qui est aux cieux car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons et tomber la pluie sur les justes et sur les injustes »  (Mt 6, 45) , autrement dit « vous serez des dieux ».

 

 

 

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3 août 2006 4 03 /08 /août /2006 12:08

 

 

Les grandes manœuvres qui se déploient depuis quelques années sur le marché européen de l’énergie donnent lieu dans la presse et les  débats politiques à une série de poncifs  que l’on pourrait résumer de la manière suivante :

-   l’avenir est à un grand marché européen intégré de l’énergie, spécialement du gaz et de l’électricité, tel que le  promeut la commission de Bruxelles ;

-   ce marché sera le lieu d’une concurrence bénéfique pour tous ;

-   entre autres effets favorables, cette concurrence doit faire baisser les prix de l’énergie pour le plus grand profit de l’industrie  et des particuliers;  

-   il s’accompagnera d’  une dérégulation à caractère libéral ;

-   la France, attachée aux privilèges surannés d’EDF et GDF  et craignant frileusement  la concurrence tend à refuser cette ouverture du marché ;

-   cette réticence provoque l’exaspération de nos partenaires ;

-   l’étatisme français coûte cher à notre pays: des entreprises peu compétitives ; une énergie plus chère ; il maintient  les  privilèges exorbitants du personnel et des syndicats ;

-   les entreprises françaises, singulièrement EDF, doivent se préparer à l’ouverture du marché en prenant pied  de manière agressive chez nos principaux partenaires.

La récente décision du gouvernement français de fusionner GDF et Suez, ce qui aboutit à privatiser GDF,  reflète parmi d’autres  une  telle conception.

Hélas, cette vision partagée peu ou prou par la plupart des journalistes et beaucoup d’hommes politiques est fausse de bout en bout.

On voudrait, pour l’établir combien,  démonter  les principales idées  reçues sur lesquelles elle repose en rappelant un certain nombre de faits.

 

 

 

1.                        Le marché européen de l’électricité est à ce jour un marché cloisonné,  peu susceptible pour des raisons physiques de s’ouvrir à court terme.

 

 

Le marché de l’électricité a été au cours du XXe siècle organisé sur une base nationale, voire régionale (Allemagne, Italie). Les échanges transfrontaliers supposent un réseau de  lignes à très haute tension  couvrant l’ensemble de l’Europe. Or à ce jour, ces lignes sont insuffisantes. Pendant longtemps, le Royaume-Uni a été isolé de la « plaque continentale ». L’installation en 1990 d’une liaison transmanche a réglé, mais en partie seulement,  la difficulté. Les  péninsules italienne et  ibérique demeurent des   marchés  relativement à part  faute de liaisons transalpines et transpyrénéennes suffisantes.

Ceci dit, rien n’empêche un opérateur situé en n’importe quel point de l’Europe de vendre au jour le jour de l’électricité à un  acheteur, voire un consommateur situé à l’autre extrémité. Compte tenu de l’obligation technique de maintenir un équilibre instantané entre production et consommation et donc  la même tension sur l’ensemble du réseau, cette transaction signifie qu’au moment où un consommateur « soutire » de l’énergie électrique en un point A du réseau, un autre opérateur en injecte  autant en un  point B.  Mais cela ne signifie nullement  que   les électrons introduits en A  vont aller en B. La circulation des flux électriques, tributaire de la mécanique quantique, dans un ensemble  comme le réseau européen est extrêmement complexe.  La seule  contrainte qui s’impose aux opérateurs est le maintien en équilibre du système.

Compte tenu de cette règle, le commerce transfrontalier de l’électricité  peut théoriquement se développer  sans limites. Mais la plupart de ces transactions, généralement opérées sur le marché de gros, s’annulent ; seuls les soldes font l’objet d’une transaction effective  d’un pays à l’autre. Or ces soldes sont soumis aux limitations physiques que l’on vient de voir.

En dépit de toute la rhétorique sur l’ouverture du grand marché européen, ces limites demeurent : il faudrait pour les   faire éclater que s’ouvrent de nombreuses lignes THT nouvelles entre les pays. Malgré des efforts récents de la commission européenne   dans ce sens, ce n’est pas le cas, d’abord parce que le besoin  n’est pas ressenti comme pressant, ensuite parce que les lobbies environnementaux qui bloquent ces projets sont de plus en plus forts, comme le montre le blocage de la ligne Cazaril- Aragon et de  la ligne Boutres-Carros, et, comme on le verra plus loin,  parce que ce n’est pas l’intérêt des opérateurs de réseaux.

Dans des pays à tradition fédérale comme l’Allemagne, c’est même entre les Länder que se rencontrent ces blocages physiques.

 

 

2.                        On peut tirer de là  que le bénéfice global  à attendre  d’une concurrence généralisée à l’échelle européenne, à supposer qu’elle soit possible, sans être nuls, sont limités.

 

Si  le commerce physique ne concerne que les soldes des transactions financières, on comprend que la marge de manoeuvre pour une meilleure allocation des ressources est réduite.

La concurrence sur les transactions qui s’exerce au travers du trading (  pour laquelle EDF s’est dotée en 1999 d’une filiale EDF Trading installée à Londres) porte davantage sur les marges des grossistes. Les clients dits « éligibles », c'est-à-dire les plus gros consommateurs  ( en France, le principal est la SNCF), qui peuvent  depuis déjà plusieurs  années changer de fournisseur  en ont sans doute bénéficié mais dans une proportion qui reste à déterminer.

Si l’on pouvait mesurer   les effets physiques  sur les flux réels des changements opérés par la libéralisation en cours des marchés européens, on les trouverait  sans doute insignifiants. Seule la répartition de la valeur ajoutée entre les opérateurs a dans certains cas changé au bénéfice d’intermédiaires qui ne produisent, ni ne transportent, ni n’organisent la distribution.

 

3.                        Le bénéfice global attendu de  la libéralisation est hypothétique dans la mesure où, tant pour des raisons exogènes qu’endogènes, les prix de l’énergie sont en  hausse partout en Europe.

 

 

Le marché du gaz est certes tributaire des cours mondiaux. Celui de l’électricité l’est  moins. Une des premières revendications d’EDF après son changement de statut de  2005 fut pourtant de demander une augmentation  des tarifs de près de 10 %. GDF revendique 16 %.

Cela est paradoxal dans la mesure où le principal avantage que le chancelier Kohl  et d’autres dirigeants européens attendaient de la libéralisation du marché de l’énergie en Europe était à l’origine une baisse des prix. Faute que l’Europe puisse s’adapter à la concurrence mondiale en baissant les salaires, elle devait, pensait-on, agir sur d’autres intrants à commencer par le prix  de l’énergie.

Or c’est le contraire que l’on observe. Il y a fort à craindre  que la libéralisation ( voire la privatisation) des entreprises, assortie d’un processus de concentration transnational,  dans un contexte physique qui limite sensiblement la concurrence effective, ne se  traduise par des ententes de type oligopolistique (1).

Le prix de l’énergie est  une  variable suffisamment essentielle de  la vie économique   pour que, longtemps, les gouvernements se soient souciés de le contrôler. Ils opéraient ainsi un arbitrage entre les intérêts de l’entreprise électrique ( qui sont aussi ceux de l’Etat actionnaire et de son personnel ) et ceux des consommateurs, industries et grand  public. Dans un contexte de  vraie concurrence, dont une des conditions serait la multiplication des intervenants à même d’opérer en n’importe quel point du territoire, on peut comprendre   que l’allocation libérale tire les prix à la baisse. Dans un contexte faussement libéral où l’Etat perd sa capacité d’arbitrage, il est à craindre que les intérêts des consommateurs ne soient sacrifiés (2).

 

 

4.                        La constitution de grandes unités transnationales privées n’est pas susceptible d’entraîner des progrès économiques substantiels.

 

 

On peut attendre plusieurs avantages de la  constitution d’unités transnationales. Le premier est l’accroissement de la concurrence à l’intérieur des Etats : mais ces unités se construisent par l’acquisition, non point de parts de marché plus ou moins flexibles en  fonction de la compétitivité mais de « segments de marché »  constitués  de capacités de production et de réseaux de distribution localisés.

Les différents  opérateurs européens  suivent des méthodes analogues et sont à peu près à égalité sur le plan technique : il y a donc  peu à attendre des fusions en matière de   « bench-marking.» Ce n’est pas le cas des investissements dans le tiers monde ou les pays neufs où de sensibles progrès peuvent être introduits par les opérateurs européens.  Si EDF a perdu au cours des années récentes un milliard d’€  en Argentine et   autant au  Brésil, ce fut pour des raisons strictement monétaires: sur le plan technique et commercial, il s’agit d’opérations rentables et très bénéfiques pour les réseaux locaux remodelés à la française.

Enfin, tributaires de très lourds investissements et de  prix de vente jusqu’ici plus ou moins administrés, les entreprises électriques  européennes n’ont  pas à attendre une rentabilité très différente d’un pays à l’autre. Les investissements transnationaux constituent une intégration horizontale  aux bénéfices   plus limités que ne le serait par exemple une politique active de construction  de centrales à  technologie de pointe.

Une des règles d’or de la  fusions-acquisistion est qu’il ne faut pas les opérer dans des marchés en stagnation ou en faible croissance si on n’a pas l’espoir de s’y trouver en  position dominante. Le marché de l’électricité est  contraint par la lourdeur des investissements, une croissance lente et des prix  encore plus ou moins contrôlés. Si l’on espère une position dominante, pourquoi parler encore de libéralisation ? A fortiori, ces acquisitions sont-elles critiquables quand elles s’opèrent au prix fort, comme ce fut le cas des acquisitions d’EDF au cours des dernières années, hypothéquant la capacité d’investissements directement productifs.

 

5.                        La privatisation du marché entraîne paradoxalement un surcroît de régulation

 

 

Aussi longtemps qu’il n’y avait qu’un  seul opérateur contrôlé par l’Etat, la réglementation n’était pas nécessaire . Selon un processus que l’on retrouve dans d’autres domaines (télécommunications ou audiovisuel  par exemple), la création d’un marché dans un domaine technique complexe suppose l’établissement  de règles du jeu elles-mêmes complexes ( mais nécessaires compte tenu de la spécificité stratégique, technique et industrielle du secteur)  et la création d’administrations de régulation  plus ou moins lourdes pour les appliquer. Cela n’est pas une surprise : contrairement à ce qu’imaginent les théoriciens superficiels du libéralisme, en toutes matières  la libéralisation implique un surcroît de réglementation : l’Europe de la libre concurrence à l’anglo-saxonne et l’Europe hyperréglementée de Bruxelles, loin de s’opposer,  s’impliquent l’une l’autre !  

Encore faudrait-il  que cette réglementation soit de bonne qualité : fondée sur des concepts justes, claire et stable. Il semble qu’avec la directive européenne de 1996 et les textes subséquents,  l’on soit loin du compte. 

 

 

6.                        La manière particulière dont a été organisé le libre marché de l’électricité en Europe pourrait même contribuer   à freiner les échanges

 

 

L’organisation d’un libre marché de l’électricité implique l’ouverture à la concurrence de la production ( ou au moins du marché de gros), de l’exploitation du réseau et de la distribution, mais il est  en revanche difficile à moins d’installer au bord des routes  deux ou trois  lignes concurrentes comme, paraît-il, c’était autrefois le cas  au Far West,   d’introduire la concurrence dans la gestion des réseaux. Il en va de même en matière de réseaux ferrés et, jusqu’à un certain point de télécommunications.

Considérant que la gestion du réseau est un « monopole naturel », il a été confié dans chaque pays à un opérateur supposé indépendant,  ou en tous les cas autonome, en France RTE qui est une branche financièrement indépendante d’EDF ( comme Réseau ferré de France est en  théorie indépendant de la SNCF), dont le président est désigné par la Commission de régulation de l’électricité.

Il est probable que ce dispositif assure une certaine neutralité du gestionnaire de réseau par rapport aux opérateurs qui l’utilisent, une question qui ne se posait pas dans une situation d’intégration verticale. Il est certain qu’il est consommateur de personnel.  Mais surtout, on n’introduit pas impunément un monopole, fut-il inévitable et naturel, dans une chaîne concurrentielle. Compte tenu du mode opératoire du gestionnaire de réseau à l’international sous forme de  mise aux enchères des droits de transit, ce monopole a  un intérêt évident à entretenir la rareté qui lui permet de garder la part du lion  de la valeur ajoutée et d’ainsi construire et capturer une rente.  Surtout rien n’  incite les gestionnaires de réseaux à développer   les interconnexions internationales, d’autant que pour les développer il faut braver, on l’a dit, de fortes résistances écologiques. Seul l’Etat  peut imposer une stratégie de développement aux opérateurs de réseaux, mais en disant cela, on revient  au point de départ.

 

 

7.                         EDF et GDF ne sont pas des entreprises archaïques ;  les prix français sont dans la moyenne européenne ; les avantages  du personnel sont compensés  par la modernité de l’appareil de production et sa gestion centralisée génératrice d’une fort effet d’échelle.

 

 

Contrairement aux idées reçues, les prix de l’électricité n’étaient pas plus élevés en France que dans le reste de l’Europe. Ni moins élevés d’ailleurs. Répartis en de multiples catégories, ils se trouvaient vers 2000, selon ces  catégories, tantôt au-dessus de la moyenne européenne, tantôt au dessous.

Comment cela se fait-il, dira une certaine droite, si l’on considère  les privilèges considérables du personnel, des effectifs pléthoriques, le poids des retraites etc ?  Sans doute la rente  procurée par un investissement considérable dans le nucléaire réalisé au cours des années  70 et 80 compense-t-elle assez largement les effets d’une  politique sociale relativement généreuse. Il n’est pas certain non plus que les avantages du personnel soient beaucoup moins considérables chez certains de nos partenaires européens (3).

Au demeurant privatisation et statut du personnel sont deux choses différentes : la loi du 9 août 2004 prévoyant l’ouverture du capital d’EDF  a maintenu  certains privilèges, dont ceux du comité d’entreprise,  aux fins de faire accepter le changement de statut.

L’existence d’un prix administré tiré à la baisse a longtemps avantagé le  consommateur, ne serait-ce que par le souci de tenir  l’indice des prix. En contrepartie, EDF a, c’est bien connu,  mal provisionné le démantèlement de ses centrales ou le poids des retraites futures : financièrement, cette entreprise a  sans doute sacrifié le présent à l’avenir, les fonds correspondant aux provisions étant  mal sécurisés. Lui faire le même procès sur le plan technique, le seul qui importe en définitive, serait, est-il nécessaire de le dire ?  au vu des investissements considérables qu’elle a réalisés,  absurde.

Que les dirigeants des nouvelles  entreprises énergétiques, bénéficiaires d’un statut plus libéral, demandent immédiatement un relèvement de 10 à 15 % des prix de vente du gaz et de l’électricité, en vue notamment de satisfaire leurs nouveaux actionnaires, montre en tous cas qu’ils ne craignent guère  les effets de la concurrence du « grand marché » (4)!

 

8.                        Compte tenu des données physiques du marché de l’électricité, il y a peu de risques que la France cesse à court et moyen terme d’être exportatrice  nette d’électricité.

 

 

Bien entendu des opérateurs étrangers peuvent intervenir sur le marché de gros (comprenant  celui des grands consommateurs ) au détriment d’EDF. D’autant qu’à plusieurs reprises, la commission de Bruxelles, pour compenser les opérations hasardeuses d’EDF sur les  compagnies européennes, lui a imposé de vendre aux enchères une partie de l’électricité qu’elle produit en France. Le risque d’un bouleversement des positions demeure cependant faible, compte tenu du savoir faire de l’entreprise sur les marchés de gros, développé notamment grâce à un accord de coopération  avec Louis Dreyfus dans le cadre d’EDF Trading (5).

Fondé sur la concessions de l’exploitation d’un réseau possédé par les collectivités locales, le marché de détail semble, lui,  verrouillé pour un moment.

Il reste  la capacité de production. Suffisante et même excédentaire, elle est peu à même de se développer à court terme. Il y a peu de chances donc qu’une entreprise étrangère vienne construire une centrale en France, à supposer  que l’autorité de régulation lui en donne l’autorisation. Pour permettre  l’introduction effective d’un opérateur étranger en France, il faudrait qu’EDF vende une partie de son parc. Ce n’est pas une perspective immédiate.

On a vu que ce qui transitait effectivement sur les lignes électriques était  les soldes des transactions financières. Ces soldes sont tributaires d’un appareil productif qui ne se renouvellera pas du jour au lendemain, d’autant que la marché global n’est qu’ en croissance lente.

Le marché européen est globalement équilibré : comment en serait-il autrement ? Il n’y a pas bien évidemment d’échanges intercontinentaux en la matière. La France, en raison de son surinvestissement nucléaire est excédentaire d’environ 15 % de sa production, les autres pays sont en conséquence déficitaires d’un montant analogue. C’est une donnée lourde qui peut varier à la marge d’une année sur l’autre en raison  des aléas climatiques,  mais qui ne sera pas remise en cause  du jour au lendemain. D’autant que les principaux clients de la France, l’Allemagne et la Belgique  ne sont guère portés à construire aujourd’hui de nouvelles centrales ( l’Italie qui a repris les constructions est une exception). Même si EDF ne retire plus toute la plus-value des transactions, la production française d’électricité en tant que telle  est encore peu menacée par la concurrence (6).

 

 

9.                        Les prises de participations agressives d’EDF et GDF sur les marchés européens ne servent en rien à préparer une hypothétique ouverture des marchés.

 

 

Le contrat de plan d’EDF de 1998 entretient une savant ambiguïté sur ce chapitre. Il dit en substance que pour se préparer à l’ouverture du grand marché européen, il faut impérativement qu’EDF prenne des participations chez ses partenaires. C’est ainsi qu’EDF  a acquis  en 1998 London Electricity  qui, entre autres,  fournit l’électricité au 10, Downing  Street, qu’elle a pris une participation dans EnBW  en Allemagne et , dans des conditions très contestées et finalement peu glorieuses, a acquis une part d’Edison en Italie.

Ces prises de participation, souvent payées au  prix fort, ne son nullement assimilables à une pénétration du marché national assurées par le dynamisme commercial, comme ont pu le faire chez nous, à la marge et bien entendu gratuitement , certains opérateurs à l’occasion des ventes aux enchères imposées par Bruxelles.

Il est illusoire de penser que ces achats vont permette de vendre dans les pays concernés une électricité  d’origine EDF. Cela  parce que, en acquérant ces entreprises, on acquiert  en même temps l’appareil de production qui va avec ; et à supposer qu’il leur en manque, à l’occasion de telle ou telle pointe saisonnière de consommation, elles s’approvisionneront sur la marché et non pas à la maison mère.

Il est absurde enfin de croire ( sauf peut-être au Royaume-Uni) qu’en faisant ces acquisitions, on « prend pied » sur les marchés voisins. Certes, elles permettront de mieux se familiariser avec certaines réglementations ( mais la plupart de celles-ci  sont désormais européennes) ou certaines habitudes des consommateurs, mais les entreprises acquises  ne contrôlent qu’un segments du marché, celui que l’on a acheté, rien de plus. Par exemple, acheter 45% d’ EnBW, c’est   pour EDF étendre son territoire sur le Land frontalier de Bade Wurtemberg,  nullement sur la Rhénanie du Nord ou la Basse-Saxe.

 

   10. Ces prises de participation exaspèrent bien inutilement nos partenaires.

 

 

Il est inutile de dire que ces prises de participation ont provoqué, spécialement  en Italie, une grande exaspération à l’égard de la France.

Pour deux raisons : la première est que EDF n’a acquis une masse financière suffisante pour se livrer à ce jeu que grâce à un monopole territorial (dont on a vu cependant  qu’il n’avait pas que des avantages). Des entreprises de statut privé qui n’ont pas eu ces avantages (ou ne semblent pas les avoir)  peuvent se plaindre à bon droit d’être défavorisées dans un tel  jeu de monopoly.

C’est un fait cependant qu’EDF est la première entreprise électrique du monde et qu’elle a de ce fait quelques longueurs d’avance, notamment en matière nucléaire.  Elle ne doit d’ailleurs pas tout au monopole, elle est  redevable également du dynamisme de ses équipes techniques.

Mais, plus que ses interventions à l’étranger, ce  qui exaspère nos partenaires est que la position d’EDF en France leur interdit de nous rendre la pareille. Comment pourrait-il en être autrement d’ailleurs ? Il faudrait, pour cela,  que quelque société étrangère fasse une OPA sur notre entreprise nationale dans son ensemble, ce qui est, bien entendu, interdit aujourd’hui par son statut et le sera de toutes les façons longtemps par sa taille, ou que EDF ( et GDF) soient morcelés en entités territoriales : un opérateur étranger pourrait alors acheter l’une d’entre elles, par exemple une compagnie italienne acquerrait l’Electricité de Rhône-Alpes. Pourquoi pas ? Mais son avantage sur le reste du marché français ne   serait alors pas plus considérable que celui qu’EDF acquiert à l’étranger.

Comment imaginer que nos partenaires verront avec faveur le projet de fusion de GDF et de Suez , qui vise en principe à empêcher une prise de contrôle italienne de ce dernier – pourtant dans la logique du libéralisme – et à placer Electrabel, c'est-à-dire l’électricité belge, sous un contrôle français direct ?

D’autant que le prétendu nationalisme économique allégué dans cette affaire est un leurre : Suez dont les deux principaux fleurons sont l’électricité de Belgique et une part de marché des services aux collectivités locales en France peut, à la différence de la sidérurgie ou de l’aéronautique,  difficilement être qualifiée d’entreprise stratégique.

Compte tenu du faible avantage que l’on peut tirer de ce jeu d’acquisitions ( nous ne parlons ni d’investissements dans le tiers monde, ni d’acquisitions hors de la branche,  longtemps interdites par le  statut) , nos partenaires voient peut-être plus clairement que notre establishment,  ce qu’il signifie : une simple manifestation de volonté de puissance gratuite et outrecuidante. Nous pouvons, pour notre part,  penser qu’il ne s’agit que de la volonté de puissance des  dirigeants des entreprises concernées – ou leur souhait d’agrandir  leurs émoluments !  - , dans lesquels les citoyens français ont bien peu de part ;  mais comment empêcher  nos partenaires d’y voir  la volonté de puissance de la France elle-même (7).

 

 

Que conclure de  ces considérations ?

Il se peut, par un étonnant paradoxe que la science politique élucidera un jour, qu’un certain  libéralisme   aboutisse en matière énergétique  à une accumulation d’ « effets pervers », beaucoup moins graves certes  mais analogues dans leur principe, à ceux du système soviétique.  En cette matière comme en d’autres, la question n’est pas libéralisme ou non, elle est  d’appliquer au cas par cas des concepts adaptés à un objet donné. Cela suppose une vertu de plus en plus rare dans l’élaboration des  politiques publiques : le bon sens. Le refus du marché en matière de biens de consommation s’est avéré en d’autres temps désastreux. L’imposition de règles prétendues de marché, fondées sur l’esprit de système pour ne pas dire l’idéologie, dans une matière qui ne s’y  prête pas ou qui exige d’autres types de règles, peut également avoir des effets contraires à ceux que l’on escomptait : le plus frappant est que la libéralisation du marché électrique aboutisse à  une hausse générale des prix, soit l’inverse de ce qui était son  objectif  affiché.

On peut s’étonner de  la force des idées reçues et de la manière dont elles peuvent biaiser ( au bénéfice de quels intérêts ? cela reste à considérer ) la gestion d’intérêts pourtant essentiels.

Il convient  en tous les cas de revoir  un certain nombre de pratiques qui ont fleuri au cours des dernières années.

Faut-il revenir en arrière, à des opérateurs étatiques ou non, à caractère national ? Ou à l’inverse faut-il démanteler EDF en autant d’entités qu’il y a de régions ?

Il ne serait pas raisonnable de substituer un  esprit de système à un autre.

Même si le bénéfice collectif en est limité, la liberté du marché de gros est un acquis.  Celle de la distribution aux particuliers est une aventure qui peut être tentée. Mais il  est absurde d’imaginer que l’on mettra fin d’un trait de plume au cloisonnement à la fois historique et technique du marché européen ( comme le marché intercontinental est , lui, définitivement cloisonné pour des raisons  géographiques ). EDF  aurait déjà assez à faire  à défendre son territoire, ce qui n’implique aucun investissement lourd, seulement du savoir faire et du dynamisme  commercial , sans tenter d’imposer une domination symbolique  coûteuse, largement  inutile et sans rationalité économique chez nos partenaires. Si l’on n’espère pas    un véritable décloisonnement du marché européen, autant en prendre son parti et en tirer les conséquences : d’abord maintenir un minimum de régulation étatique,  notamment celle des prix, plus que jamais menacés par des pratiques oligopolistiques sournoises, ensuite  cesser de se laisser fasciner par des mécanos industriels qui ont peu d’intérêt dans ce secteur,   en  respectant vis-à-vis de nos partenaires européens et entre   opérateurs publics et privés une sorte de  gentlemen’s agreemnt qui dissuaderait   EDF ( ou GDF) d’abuser  à tort ou à travers de sa position  de force.

Surtout, il est urgent de revenir aux fondamentaux. Ce qui fait la  force d’un secteur comme le secteur électrique,  en France comme ailleurs, moins que ses structures juridiques et économiques c’est l’invest

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3 août 2006 4 03 /08 /août /2006 12:07

 

 

C’est un secret de polichinelle : dans les cercles où on suit de près les questions d’immigration, la loi Sarkozy , malgré tout le bruit qu’elle a fait , est tenue pour un coup d’épée dans l’eau  qui ne renforce nullement le contrôle des flux migratoires.

 

On a claironné que désormais l’immigration « choisie » se substituerait à l’immigration « voulue. » Mais on  n’a  fait qu’ajouter un modeste contingent de migrants  « choisis » ( environ 10 000 prévus,  à ce qui a été annoncé sans que ce chiffre figure dans la loi ) aux flux mal contrôlés de l’immigration familiale ( environ 100 000 par an, dont 65 000 par mariage avec un conjoint qu’on est allé chercher dans le pays d’origine,  sanitaire ( en croissance rapide ) , politique (réfugiés)  et naturellement des filières clandestines (impossible à chiffrer par définition) . Le total des entrées est sans doute supérieur à  200 000 par an.

 

La muraille est trouée de brèches ; on ne répare pas les brèches mais on ouvre une petite porte « officielle »  en plus !

Tel est sommairement résumé le bilan  de la « loi relative  à l'immigration et à l'intégration »  que vient d’adopter le Parlement.

La principale innovation, l’immigration « choisie »,  se traduit par l’instauration d’une carte «  compétences et talents » et d’une carte temporaire de trois ans pour certains salariés.

Le reste est constitué par une mise en cohérence des textes,  souvent de pure forme  ou alors de mises aux normes européennes en conformité avec le  traité d’Amsterdam : rien qui empêchera les bénéficiaires des   régularisations massives opérées récemment en Italie et en Espagne de venir s’ils le veulent en France, au contraire, rien qui permettra  non plus d’éviter in fine la régularisation de tous les parents d’enfants scolarisés  en situation irrégulière dont il a été question au début de l’été.

En matière d’intégration, malgré les avertissements d novembre 2005, la réponse est encore plus limitée : extension des cérémonies de remise des titres de nationalité – même pas obligatoires - ,  reprise de dispositions antérieures comme le contrat d’accueil et d’intégration : crée à l’initiative de  François Fillon, expérimenté à partir de juillet 2003,  il est maintenant généralisé à l’ensemble du territoire. Les mesures tendant à renforcer les contrôles sont   cosmétiques : plus de régularisation automatique au bout de dix ans de clandestinité (ce qui peut avoir un effet dissuasif,  mais peut être tenu aussi pour irréaliste), délai de naturalisation pour les conjoints repoussé de deux à quatre ans (ce qui ne changera  rien au courant en progression de mariages par lesquels  on va chercher  une fille « du pays » , supposée plus docile, signe manifeste dans certaines communautés rétrogrades d’un refus de l’intégration).    

Alors pourquoi tant de bruit ?

A  supposer qu’il faille le prendre   au sérieux ( ce qui , on vient de le montrer,  est douteux) , le principe de l’immigration choisie est certes peu élégant    et,  pensons-nous,  en rupture avec la tradition d’accueil à la française. Il implique une instrumentalisation des gens dont on ne  considérera  plus que l’ « utilité » ( sans aller jusqu’à des centres de triage !). On renonce ainsi de manière affichée   au grand principe de Kant selon lequel autrui  doit toujours être considéré comme une fin et non comme un moyen. Il vaut   mieux dire  sans doute  : «  nous sommes un pays hospitalier mais désolé, il nous est impossible d’admettre davantage de migrants – à l’impossible nul n’est tenu ! »  que   «  votre personne ne nous intéresse pas, ce qui compte, c’est ce que vous pourrez nous apporter ».  Bien entendu les principes sont en la matière quelque  peu hypocrites, mais s’agissant de relations interpersonnelles, ils ont leur importance

On peut aussi critiquer le principe de l’immigration choisie sous un autre rapport : il conduit   à vider un peu plus de leurs rares compétences nos partenaires africains et donc à entraver davantage encore leur développement. 

Campé sur ces deux idées  :  « vous ne nous intéressez que si vous nous êtes utiles » , « on vous prend les meilleurs », Nicolas Sarkozy ne devait pas s’étonner d’avoir été reçu plutôt froidement en  Afrique !   

Mais compte tenu   du caractère en définitive assez vide du dispositif,  pourquoi s’être engagé  là dedans (  contre les réticences de l’Elysée et Matignon)  ? On peut se le demander.

En prônant l’immigration choisie, le ministre de l’intérieur a-t-il voulu montrer qu’il n’était pas contre toute immigration et donc faire savoir une nouvelle fois qu’il n’était pas suspect de racisme ? A-t-il voulu  affirmer sa différence en s’inspirant d’un  pragmatisme « à l’anglo-saxonne », de fait étranger à nos mœurs  ? A-t-il cherché à   satisfaire la patronat qui souhaiterait  ouvrir à nouveau la porte à  une immigration  de travail pour satisfaire certaines branches qui connaissent la pénurie de main d’œuvre ( mais que fera-t-on avec de si petits contingents ? ). A-t-il eu le  souci de faciliter les démarches  au petit nombre de migrants hautement qualifiés et à leur famille qui doivent venir en France ( Américains venant travailler dans  une multinationale par exemple) : mais fallait-il une loi pour ça ? Ne s’agirait-il  surtout  de rodomontades démagogiques,  comme nos gouvernements en ont pris l’habitude depuis trop longtemps ,  le « faire savoir » se substituant face aux problèmes  au « faire » et au « savoir faire » ,  la « communication » tenant  lieu d’action   ? On peut le craindre.  Que l’on se contente de faire semblant, voilà qui, dans une   matière aussi grave est inquiétant.  Que ce soit,  à dix mois des élections présidentielles,  le seul moyen de   satisfaire l’opinion sans prendre trop   de risques du côté des belles âmes hostiles à tout contrôle des flux migratoires, n’est pas une circonstance atténuante.

Parmi ces belles âmes   figurent en bonne place  les évêques de France. On sait comment, consultés par le ministre de l’intérieur, ils ont marqué leur désaccord  vis-à-vis d’une politique de contrôle trop sévère de  l’immigration.  Mais pourquoi donc cet accrochage alors que la  loi  est, comme on vient de le montrer, aussi mince de contenu ? On n’échappe pas au soupçon que les dits évêques  aient  été instrumentalisés : le coup de crosse qu’ils ont donné était prévisible - il y a suffisamment de connaisseurs des cultes au ministère de l’intérieur pour savoir qu’ils n’aimeraient pas qu’on tente de le compromettre en recherchant leur aval  ( à l’encontre de  la tradition laïque française) sur un sujet aussi délicat. Mais les critiques de l’  épiscopat – quoi qu’on en pense sur le fond -  ont  permis de cautionner dans l’opinion  l’idée qu’il s’agissait d’un projet « dur », répressif . Si les évêques, dont  les bons sentiments en la  matière commencent à être connus, ne  sont pas contents, c’est que, a pu penser le    Français moyen, Nicolas Sarkozy  a vraiment la  volonté de lutter contre  l’immigration  illégale, une impression qui, on l’a vu, est largement démentie par la lecture de la loi. En définitive, il n’est pas exclu  que les évêques n’aient été dans cette affaire que les  faire-valoir de  la    propagande du ministre de l’intérieur.

 

 

Jean MARENSIN

 

 

 

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4 avril 2006 2 04 /04 /avril /2006 07:25

 

 

Les turbulences que  traverse  aujourd’hui la France se trouvent au croisement de trois  crises.

La crise dite des banlieues, qui a atteint son paroxysme en novembre dernier et qui risque d’être relancée par les événements actuels est le propre de très jeunes gens, originaires des cités dites « difficiles ». Elle n’a pas de véritable organisation  et se traduit par une extrême violence dont la principale cible est la police.

Les explications qui en sont données sont pour la plupart insatisfaisantes.  Le chômage ? Mais la majorité de ces jeunes sont des mineurs qui  ne sont pas encore en âge de travailler. L’immigration ? Mais il ne s’agit que d’une minorité des enfants d’immigrés, ceux que leurs parents ne contrôlent pas. L’islamisme ? Les mouvements islamistes ne  sont clairement pas derrière, même si, ultérieurement une récupération est possible ; les recrues européennes d’Al Kaida viennent plutôt de l’université que des lycées professionnels. Le racisme ?  Mais les  « casseurs » sont de toutes origines, y compris parfois indigènes.

La haine fantastique de ces  jeunes  pour  la police devrait nous mettre sur une autre piste : celle d’une éruption de violence « oedipienne » à l’égard d’un « principe de réalité » qui n’est plus incarné  par l’autorité parentale ( les jeunes les plus violents viennent de familles déstructurées),  ni par l’école ; l’instance paternelle haïe est « transférée » sur   l’Etat, symbolisé par la police. C’est pourquoi  la plupart de ces jeunes se rangent vers  25 ans.

Il reste qu’en amont, de tels événements ne se produiraient pas si la France n’avait accueilli au cours des dernières années un flux plus important d’immigrés que les autres pays d’Europe et si cette immigration ne revêtait  pas des caractères particuliers :  en majorité non seulement  musulmane , ce qui  n’est pas original, mais plus spécifiquement  arabe, ce qui l’est plus : la France est en Europe le premier pays d’accueil des Arabes  et donc la première caisse de résonance des événements du Proche-Orient . En outre, notre affirmation surprendra : cette  immigration   est  moins « communautaire »  que d’autres : les structures familiales des Arabes ou Africains de France sont plus vulnérables que celles des Asiatiques, bien sûr, mais aussi celles des Turcs d’Allemagne  ou des Pakistanais d’Angleterre ; malgré des réactions de crispation identitaire ( affaire du voile), l’encadrement des jeunes y est  plus déficient. 

L’autre crise est celle qui s’est exprimée dans le référendum du 29 mai 2005.  Même si l’on s’est attaché depuis à l’oublier, le rejet clair du projet de  constitution européenne par le corps électoral a témoigné d’un grave malaise de la société française, cette fois  dans son ensemble.   S’il n’est pas sûr que la construction européenne ait été rejetée dans son principe , elle l’a été certainement  dans ses modalités. Plus particulièrement  visée fut   la  politique menée par les différentes instances qui tiennent lieu de gouvernement européen  à Bruxelles, à Luxembourg et surtout à Francfort. A  été sans doute aussi  sanctionnée  la manière dont les gouvernements français successifs défendent ( ou ne défendent pas) les intérêts  de la France dans la grande mécanique européenne.

En tous les cas, les effets de ces politiques ont très clairement été perçus:  stagnation su pouvoir d’achat depuis environ quinze ans ( l’augmentation limitée donnée par les statistiques est   absorbée  par la hausse des prélèvement quasi-obligatoires : assurance maladie et  auto, mutuelles, redevances locales , électricité etc.), maintien d’un taux élevé de chômage, délitement du tissu agricole et industriel  et aussi – même si la responsabilité nationale, voire locale,  est pour le coup la principale – hausse des impôts et des charges.

Le discours officiel  est que tout cela est le prix à payer  pour s’adapter à la mondialisation. Mais la mondialisation étant supposée nous apporter un plus, comment faire admettre que dans l’immédiat, elle ne se traduise  pour la masse que par des sacrifices ? Retour à la « génération sacrifiée » de  Staline ? Mais qui peut encore y croire ?  

C’est ce deuxième malaise qu’expriment les syndicats classiques dont les membres ne sont ne principe  pas concernés par le CPE, mais qui craignent qu’il ne soit le prélude à un démantèlement du Code du travail. .

La troisième crise est celle, plus spécifique,  d’une partie de la jeunesse : ni celle des grandes écoles ( qui rêve de partir à Londres ou à New York et s’est remarquablement tenue hors des mouvements de contestation), ni celle des banlieues, mais entre les deux,  un mélange composite d’étudiants de filières déclassées, de jeunes chômeurs plus ou moins diplômés, mais aussi des  intermittents du spectacle, des sans-papiers etc. qui constituent , plus   que les étudiants eux-mêmes, majoritairement  exaspérés par les piquets de grève, les commandos qui bloquent les universités.  Chaque fois qu’a pu se tenir un vote régulier, seule une minorité des étudiants a voté la grève.

Il est bien vrai que notre société est dure à la jeunesse :  le taux de chômage des jeunes  semble plus élevé que chez nos partenaires, le  revenu relatif des jeunes salariés est nettement  moindre qu’il  y a trente ans, privilèges de l’ancienneté et des retraités aidant, il leur est  difficile  de trouver un logement indépendant ou  d’emprunter ; certains rencontrent des problèmes familiaux souvent graves qui leur font fuir le domincile. Comment faire comprendre à cette jeunesse que le CPE n’a pas été conçu  comme une brimade ou une discrimination supplémentaires mais en vue de  rétablir au bénéfice des moins de 26 ans une offre d’emploi abondante et donc d’en   sortir une partie de la « galère » ? 

Cette troisième crise n’est pas indépendante des deux autres : le chômage barre les perspectives des adolescents des cités, il pèse comme une menace sur toutes les catégories sociales. Les jeunes ( au moins une partie d’entre eux) sont le maillon faible sur qui pèse , beaucoup plus que sur les autres tranches d’âge, la crise économique et sociale.

Il se peut que ces trois « souffrances françaises » soient aggravées  par une donnée morale : le mépris de la France et des Français ( et  symboliquement  de la langue  française !) qui s’affiche de manière de plus en plus impudique dans une partie de notre élite. Celle-ci semble avoir perdu de vue le rôle multiséculaire de toutes les élites : être le defensor civitatis, le rempart qui assure la sécurité non seulement physique mais aussi sociale et économique de la masse, et    le producteur de symboles qui garantisse à cette dernière le respect d’elle-même  et donc le respect de la France. Si on leur ressasse  que l’histoire est une longue suite de crimes, que les  Français  sont plus  racistes que les autres ( alors que tout laisse penser qu’ils le sont plutôt moins), que la France n’est plus qu’une puissance de second rang , si on fête Trafalgar et pas Austerlitz, la réalité économique à laquelle se trouvent confrontés les jeunes , des banlieues comme  des facultés, est encore plus désespérante.  

Que faire ? Il va  de soi que le problème des banlieues n’a aucune solution à court terme. Un contrôle strict de la nouvelle immigration et un effort multiforme et patient d’assimilation peuvent seuls éviter que la question, suivant la  pente de la  démographie, ne s’aggrave.

Résoudre au fond le problème spécifique de l’emploi des  jeunes   implique que l’on s’attaque en même temps aux raisons de   la stagnation de l’économie française,   particulièrement des salaires. Même si  le carcan international dans lequel nous sommes enfermés semble impossible à desserrer,  les Français eussent  apprécié qu’au moins on  le tentât, par exemple en explorant la TVA sociale. Est-il nécessaire de dire que c’est le mandat implicite qu’ils ont donné à leurs gouvernants  en mai 2005 ? 

Améliorer l’emploi des jeunes  sans remettre en cause ce carcan, tel est précisément le sens du CPE ( et de quelques autres mesures  moins douloureuses). On en voit les limites politiques.

Que faire donc ?  Sans nul doute, dans la hiérarchie des missions de l’Etat , améliorer l’emploi de  jeunes est moins  essentiel que d’empêcher  de graves désordres, à condition toutefois de ne pas aggraver ceux-ci en donnant le sentiment d’une démission de la puissance publique. Choix difficile donc.

Mais il est clair que seule une dynamique globale  prenant à la racine toutes  les dimensions de la  crise française  a des chances de susciter l’adhésion nécessaire  à une politique de réforme.

 

                                                  Roland HUREAUX *

 

 

 

 

 

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4 avril 2006 2 04 /04 /avril /2006 07:20

 

 

Edouard Hussson , Une autre Allemagne , Gallimard, 2005, 396 pages

 

Un des paradoxes de ce début du XXIe siècle est que plus l’union européenne progresse, moins les peuples d’Europe se connaissent. De moins en moins de francophones en Allemagne, de moins en moins de germanistes en France, partant de moins en moins de  spécialistes avertis de ce pays.  La  génération des Alfred Grosser, Joseph Rovan  s’effaçant, on est d’autant plus  heureux de trouver dans la jeune  génération  un homme aussi au fait   des choses allemandes qu’Edouard Husson qui , avec Une autre Allemagne,  nous offre la première synthèse de son immense savoir sur ce pays.

Que notre voisin d’outre-Rhin  traverse aujourd’hui une crise profonde, à la fois démographique, économique et financière,  commence à se savoir au point que cette Allemagne ne paraîtra « autre » qu’aux yeux de nos compatriotes, encore nombreux il est vrai, qui ont toujours fantasmé  sur la puissance allemande. Les symptômes de cette crise sont aujourd’hui patents: un chômage lourd et persistant, un endettement public considérable,   des immigrés mal intégrés, la difficulté à faire décoller les länder de l’Est, la fin du pacte social de l’après-guerre. Seul signe positif : la baisse du nombre de suicides ! Contrairement à une rumeur persistante, notre voisin a autant de mal que nous à se réformer. 

On sait moins en France ce qu’eut de catastrophique, selon une appréciation aujourd’hui largement partagée en Allemagne, le bilan de l’ère Kohl (1982-1998). Ce n’est pas la réunification à marche forcée réalisée par le chancelier chrétien-démocrate qui se trouve en cause mais  la manière dont elle s’est faite : alignement hâtif du mark de l’Est sur celui de l’Ouest, qui a plombé peut-être définitivement  le décollage de l’ex-RDA, déresponsabilisation des citoyens de l’Est (la « kohlonisation » des Ossies) , laxisme financier  et aussi, ce que l’auteur n’évoque qu’avec discrétion, corruption.    

Les années quatre-vingt dix, dans le prolongement de ce que Edouard Husson appelle le  « néo-bismarckisme » de Kohl ,  virent  l’Allemagne, avec une grande inconscience, souffler sur les braises yougoslaves, aidant très tôt   ses alliés historiques ( ceux qu’elle avait eus   entre 1940 et 1945 !), Slovènes, Croates, Musulmans de Bosnie, Albanais du Kosovo, en armant notamment l’UCK,  à s’émanciper d’une fédération dominée par les Serbes. Pour Edouard Husson, comme pour beaucoup d’observateurs,  la responsabilité allemande dans la crise balkanique,  est patente.  Plus que Schroeder, hésitant sur ce sujet , Joshka Fisher, quoique ancien gauchiste,  fut le continuateur de la politique de Kohl : « contrairement à ce qu’ont affirmé ses détracteurs, le Fisher ministre des affaires étrangères n’est pas très différent du Fisher gauchiste des années 1968-1978 ». La guerre de Yougoslavie, guerre de l’Europe et même de l’OTAN,  fut   d’abord la guerre de l’Allemagne. N’est-il pas remarquable que le seul conflit armé  qui ait eu lieu en Europe depuis 1945 puisse se lire comme  un règlement de comptes de l’Allemagne contre un de ses ennemis traditionnels, suivant exactement les  lignes de fracture géopolitiques ancestrales ?  En d’autres termes que malgré l’existence de Union européenne (et même avec sa complicité active) , malgré les Accords d’ Helsinki et cinquante années   de paix , l’Allemagne ait , seule en Europe, réussi à faire prévaloir  par la force,  des visées géopolitiques traditionnelles ?

Les erreurs économiques et diplomatiques de l’ère Kohl et jusqu’à un certain point, de son successeur Schroeder, vis-à-vis duquel Edouard Husson est cependant plus indulgent, ont coûté cher à l’Allemagne,  à l’Europe ( 2 millions de morts en Yougoslavie !) mais aussi à la France dont l’économie s’est essoufflée à vouloir  partager , au nom du franc fort, le fardeau de la réunification,  et qui a trahi  ses alliés historiques dans la guerre du Kosovo. Il y aurait tout un chapitre à écrire sur ce qu’a coûté à la France après la réunification,  l’illusion  - et la crainte – de la puissance allemande, alors même que le déclin actuel de l’Allemagne se trouvait déjà inscrit tant dans la démographie que dans le délabrement sans remède des économies socialistes.

Les récentes dérives de la politique américaine ont entraîné un  nouveau rapprochement  de la France et de l’Allemagne, toutes deux hostiles à la guerre d’Irak. Edouard Husson  laisse deviner comment, à son gré, pourrait se construire à partir de là , une Europe nouvelle , respectueuse des souverainetés nationales (dans une Europe à 28 ou plus, le leadership franco-allemand est incompatible avec la règle majoritaire) , marquant son indépendance vis-à-vis des Etats-Unis par un arrimage  de l’euro à l’étalon-or, ouverte à une Russie riche en sources d’énergie  et revenant à la préférence communautaire. Sur  fond de redressement démographique et  de réformes internes à caractère libéral, il y aurait là les bases d’une relance du vieux continent.

Une telle perspective implique un abandon définitif de la part de notre (encore)  grand voisin des fantasmes bismarckiens de l’ère Kohl-Fischer. Il est vrai que le risque d’un néo-impérialisme allemand est désormais limité . Même si les armées allemandes se sont risquées en 1998  pour la première fois depuis 1945 hors des frontières de la République, ce genre d’expédition demeure impopulaire dans une opinion plus mûre que ses dirigeants. Le néo-nazisme a reculé après l’épisode de Haider en Autriche. L’auteur ne le dit pas,  mais l’effondrement dramatique des crédits militaires allemands depuis 2000, du à la crise économique,  écarte pour longtemps  ce genre de  tentation.

L’alternative n’est à rechercher, selon Edouard Husson,  ni dans l’atlantisme d’Adenauer, ni l’anti-nationisme de la gauche allemande refusant  la réunification en 1990,  mais dans ce qu’il appelle le  « pacifisme rationnel »,  corollaire  d’un attachement sain à la patrie allemande , qui, selon l’auteur, anima Willy Brandt – dont on apprend qu’il se réfère largement   dans ses Mémoires au général de Gaulle et qui , à la différence de ses cadets, salua haut et fort la réunification. Suivant  la même logique, son brillant  ministre des affaires étrangères,  Egon Bahr, s’opposa à la guerre de Yougoslavie. Ce sain patriotisme, assumant , comme le fit l’illustre chancelier social-démocrate, toute la responsabilité allemande dans les horreurs du nazisme , rejoint   le libéralisme authentique qui fut celui de l’Allemagne d’avant 1848 et donc un courant profond, encore trop méconnu,  de l’histoire de ce peuple.  De cette tendance, l’auteur voit aussi une manifestation  dans la vigilance particulière de l’Allemagne à tout ce qui ressemble à des manipulations génétiques . Ainsi bornée dans ses ambitions, « contrairement à une idée longtemps reçue en France, il est bon , dit l’auteur, que l’Allemagne affirme sa personnalité sur la scène européenne et mondiale ».

C’est à partir de ces prémisses qu’Edouard Husson relit l’histoire allemande: sévère pour Bismarck et  sans indulgence excessive pour Adenauer ( qui envisagea , dit-il, de manière bien velléitaire selon nous, de doter l’Allemagne de l’arme nucléaire) , admirateur de Brandt et très  critique pour Kohl,  il l’est aussi  , curieusement, pour  Helmut Schmidt . Edouard Husson qui, en ses années normaliennes, fut  à la fois  jeune  giscardien français et pacifiste allemand,  ne prise guère   le chancelier qui appela de ses vœux,  dans son  discours de Londres d’octobre 1977,  l’installation des Pershing . Même les esprits les plus perspicaces ont, comme nous tous, leur point aveugle. On se permettra de penser que la question de la vague pacifiste du tournant des années 1980 constitue celui  de  l’auteur : imaginer, comme il le fait,   qu’en installant les euromissiles,  l’URSS de Brejnev était animée d’intentions pacifiques  participe, pensons-nous, d’une   illusion.

Portant que sur un épisode  désormais révolu, elle  n’enlève rien à la puissance d’information , de réflexion et de suggestion de cet ouvrage, destiné à  compléter la bibliothèque, point si fournie, des  grands  livres français  sur l’Allemagne.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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5 février 2006 7 05 /02 /février /2006 23:16
 

Dominique Lormier, « Comme des lions - Mai-Juin 1940 , le sacrifice héroïque de l’armée française. »  Calmann-Lévy 2006, 326 pages. 

Il  n’est pas si fréquent que sur tel épisode de l’histoire récente de la France duquel  on croyait tout connaître, un livre bouleverse nos conceptions.

Quand l’épisode en cause est aussi capital dans la mémoire collective que la bataille de mai et juin 1940, nous ne nous contentons pas de mettre à jour  notre information, nous révisons  notre conscience historique,  dans le cas d’espèce pour le meilleur. 

A l’heure où la déprime  et l’autoflagellation font florès en France, apprendre que la bataille de France fut, certes une cuisante  défaite, mais  néanmoins un épisode héroïque où la plupart de nos soldats se sont battus, c’est le sens du titre,  « comme des lions » est  réconfortant pour l’honneur national.

Dominique Lormier  est membre de l’Institut Jean Moulin.  Son livre, fort bien documenté,  fruit d’une enquête approfondie notamment dans les archives allemandes, ne nous apprend certes pas tout. Il rappelle, mais d’autres comme le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre  l’avaient déjà dit,  que la France  était presque aussi bien armée que l’Allemagne. Dire qu’elle fut submergée « par la force mécanique aérienne et terrestre de l’ennemi » est donc exagéré.

Certes notre armée avait une grave lacune : les transmissions, encore archaïques à côté de celles des Allemands,  et  une insuffisance bien connue, l’aviation : 1300 avions seulement  (auxquels il faut ajouter 1200 anglais qui, contrairement à ce qu’a dit la propagande de Vichy furent largement engagés),  contre les 4000 appareils de la Luftwaffe. Mais pour les chars, l’équilibre existe sur le papier : 3000 français contre 3000 allemands. Les nôtres sont en majorité  moins bons, notamment parce qu’ils ne comportent pas un poste de tir séparé de celui du conducteur  et qu’ils sont plus lents ; toutefois sur ces 3000 chars, les 600 Somua S 35 surclassent tous les chars allemands.

Autre grande faiblesse : l’artillerie antiaérienne et antichars. En revanche, notre artillerie ordinaire est très  efficace: c’était déjà le cas en 1914-1918,  école polytechnique oblige.

La légende réactionnaire de l’insuffisance des crédits  militaires votés par le  Front populaire est ainsi démentie, même si ces crédits, suffisants dans l’ensemble, eussent pu être bien mieux utilisés.

Tout cela on le savait à peu près. L’originalité du  livre de Dominique Lormier  est de montrer aussi que,  loin d’avoir été une lâche débandade, ces deux mois virent sur presque toute la longueur du front une résistance pied à pied, remplie de faits d’armes héroïques, que l’armée française de 1940 n’eut  rien à envier à celle de 1914-1918 sur le plan de la bravoure, même si, dans une guerre où tout allait plus vite, elle fut assez rapidement  défaite.

Le bilan est là pour l’attester : en 45 jours, 552 900 soldats furent tués ou blessés dans les deux camps,  dont 342 000 Français. Pour la France, 92 000 morts  au champ d’honneur, pour l’Allemagne, 50 000, plus qu’à aucun moment  de la première guerre mondiale.  Les pertes quotidiennes allemandes y furent supérieures à celles de la campagne de Russie  de 1941. Sur les 3000 chars allemands, 1100 furent  détruits ou endommagés, principalement par les Français ; sur les 4000 avions allemands, 1400  furent mis hors de combat  par les Français et les Anglais,  autant  qui manquèrent à la Luftwaffe dans la bataille d’Angleterre trois mois après.

Tout cela se reflète  dans le  récit des événements. La première bataille de chars, celle de Hannut en Belgique, fut une victoire française : c’est un fait avéré que chaque fois que les  deux camps s’affrontaient à armes à peu près égales, les Français, meilleurs tireurs,  avaient le dessus ( nous pensons pour notre part que la diffusion populaire de la chasse n’y est pas étrangère) . Le village de Stonne dans les Ardennes, changea de mains dix-sept fois en trois jours. Fait d’armes incroyable : à  Landrecies, deux chars lourds français mirent hors de combat plus de cent véhicules blindés allemands. Sans l’efficace  couverture des Français à Lille et Dunkerque, le rembarquement anglais, qui permit de sanctuariser les Iles britanniques,  aurait été impossible.

Tout le monde sait comment  le colonel de Gaulle réussit une  contre-offensive significative sur la Somme, arrêtée faute de soutien logistique, ou que les cadets de Saumur bloquèrent plusieurs jours  40 000 allemands sur la Loire. L’arrêt  de l’offensive italienne sur les Alpes est également bien connu : on sait moins que les chasseurs alpins italiens n’étaient pas des soldats d’opérette, qu’ils ne manquaient ni de moyens ni d’ardeur. La résistance acharnée du général de Lattre de Tassigny à Rethel ou du général Aublet sur l’Aisne,  les exploits d’aviateurs comme Maurice Arnoux le sont moins. Des tirailleurs sénégalais grimpèrent sur les chars allemands pour abattre leurs conducteurs au  coupe-coupe ! Un bataillon de la Légion étrangère composé de juifs allemands, combattit  jusqu’à être  entièrement décimé. Si, dans  certaines  usines d’armement, des actes de sabotage sporadiques furent commis par des admirateurs du pacte Molotov-Ribbentrop, le 109e RI , composé en majorité de communistes, défendit héroïquement ses positions entre la Somme et l’Oise au point d’être cité à l’ordre de l’armée après l’armistice.  Parmi les nombreux héros de la bataille de France, se signalèrent Léon Zitrone,  Jean Ferniot,  François Mitterrand ( grièvement blessé à Verdun) , le compositeur Jehan Allain . 

Pétris d’idées chevaleresques, les  officiers allemands firent à plusieurs reprises présenter les armes à des prisonniers qui ne se rendaient généralement qu’  à court de munitions ( ce qui n’empêcha pas l’unité de Rommel de massacrer des prisonniers sénégalais près de Lille ! ) .

On sent tout au long des combats, notamment chez les conducteurs de chars et les aviateurs, cet esprit bricoleur,  ingénieux , enthousiaste qui était dans les années trente celui des pionniers de nos  industries automobile et aéronautique. Il se peut que le déficit des transmissions  et donc la coupure des lignes hiérarchiques, aient ici ou là libéré les initiatives. Parmi ces têtes brûlées tout aussi franchouillardes que les personnages de Marcel Aymé,  le capitaine de corvette Daillère  s’en alla  bombarder  Berlin le 7  juin 1940 ! Les réservistes ne furent  généralement pas inférieurs,  en courage  sinon en expertise,  aux soldats de métier.

Des moyens relativement importants, des soldats remplis de bravoure, que manqua-t-il ?  On le sait : la défaite est presque entièrement imputable aux  défaillances du commandement. Un commandement  en moyenne plus âgé de dix ans que l’ allemand, depuis longtemps éloigné du terrain, si tant est que plusieurs de se ceux qui le composaient l’aient jamais fréquenté. Un état-major séparé du front  par  plus de cent kilomètres et surtout par  une bureaucratie militaire  désordonnée. Cet état-major  s’était cramponné pendant des années  à des conceptions stratégiques et tactiques erronées. Mais  les défaillances du commandement étaient elles-mêmes sous-tendues par un certain nombre de vices bien français : une confiance exagérée aux valeurs scolaires ( Gamelin avait toujours été premier partout ! ) mais aussi des promotions au sommet politiques ou mondaines, la marginalisation des vrais talents ou des  esprits non-conformistes. Que ceux qui, souvent faute d’idées propres ou par arrivisme, campaient , en matière stratégique, sur la pensée unique de l’époque , aient été  violemment intolérants   à toute déviance,  refusé  le   débat ou  la critique,  est un comportement qui ne nous est  hélas que trop familier, pas seulement en matière militaire.

L’imposture du régime de Vichy ressort avec assez d’évidence de ce livre:  les mêmes hommes qui portent presque entièrement la responsabilité du désastre prennent le pouvoir le 17 juin 1940 . Comment Pétain qui, certes n’avait plus de commandement effectif, mais depuis vingt  ans faisait et défaisait les  carrières,  a-t-il pu apparaître alors  comme le sauveur ? Comment Weygand, après sa nomination  à la tête des armées  le 19 mai  1940,  et qui dès le 25 mai se déclarait partisan de l’armistice, put-il mener de front la conduite de la guerre  et  la  préparation du changement politique ? Comment le général Huntzinger, responsable de la charnière des Ardennes où il avait refusé des renforts  début mai,  put-il se retrouver ministre de la guerre ? ( Le comportement du général Giraud sur le front du  Nord avait en revanche  été exemplaire.) Poussant plus loin encore le mensonge, les mêmes responsables  imputèrent la défaite, non point leurs propres défaillances, mais  aux  vices et à la décadence morale des français dont le Front populaire avait été, selon eux,  l’expression. Une rhétorique morale fallacieuse qui devait non seulement  discréditer pour des décennies tout discours moral, mais encore être pris à la lettre par les générations ultérieures et l’opinion internationale.

S’il est vrai qu’il y eut une lâcheté française, elle fut plutôt à l’arrière. Alors qu’un peu partout, même au sud de la Loire, des unités isolées continuaient le combat, la population tentait de les en dissuader : à Bourges un officier qui voulait défendre la ville fut mis à mort  par les civils !  L’  esprit de résistance qui perdurait encore  fut brisé quand  Pétain demanda   dès le 17 juin aux soldats de   « cesser le combat », alors même que les Allemands n’acceptèrent l’armistice que le 22 juin.  Cinq jours fatidiques : tous ceux qui obéirent à cette consigne  prématurée furent capturés. Sur les 1 500 000 prisonniers français, 1 100 000  furent pris entre le 18  et le 25 juin ! Admettons que ce fut une erreur. N’était-elle pas  impardonnable  à ce niveau de responsabilité et à un tel moment ?

Il est indispensable de connaître et faire connaître ce livre, y compris  dans nos écoles. Au cours du dernier demi-siècle, la rhétorique défaitiste de Vichy et  l’anti-patriotisme  d’extrême gauche se sont conjugués avec l’esprit de dénigrement anglo-saxon pour refouler le souvenir du  comportement courageux de l’armée française en mai et juin 1940. L’histoire déterministe et marxisante,  dominante au cours de cette période,  joua le même jeu :  se refusant  à expliquer les événement  par les seules  erreurs humaines, elle eut  besoin d’explications plus « profondes » , démographiques, économiques et sociales , voire morales. N’est-il pas significatif que le seul prix Nobel de littérature que la France ait reçu en  trente ans soit allé à Claude Simon dont la « Route des Flandres » présente la version noire, cataclysmique de la défaite de mai-juin 1940 ? C’est dans un tel contexte que Donald Rumsfeld a pu, de manière aussi stupide qu’insupportable, dénoncer récemment « la lâcheté historique des paniquards de 1940. »  Seule la mémoire allemande n’a pas oublié  que la bataille de France  ne fut pas pour la Wehrmacht, durement éprouvée, une promenade de santé. Si la France, qui se vit imposer un dur armistice  ne connut cependant pas les conditions d’occupation de la Pologne et de l’Ukraine, c’est sans doute  moins   au « bouclier » de Vichy qu’à cette héroïque résistance qu’elle le doit. Faut-il rappeler qu’ une grande partie  des officiers qui se signalèrent en juin 1940,  entrèrent assez vite, sous une forme ou une autre, dans la Résistance ? 

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 23:03

 

 

Aux prisonniers du Dasein, la libération

Jean-Luc Marion, Le phénomène érotique

Grasset, 2003 , 342 pages

          Le phénomène érotique n’est pas un objet d’étude habituel de la philosophie, surtout à l’époque moderne. Etait-il  logique qu’il soit réintroduit par un philosophe qui ne fait pas par ailleurs mystère de son adhésion à la foi catholique ?  Peut-être , surtout si l’on considère que l’auteur rompt de manière salutaire avec l’antique distinction de l’agapé et de l’eros , considérant  avec raison que l’amour ne se divise pas, qu’il n’y en a qu’un,  plus ou moins bien fait sans doute, mais unique dans son essence.

           Il n’était en revanche pas aussi évident que cette réintroduction de l’amour doive se faire au travers de la problématique de  la phénoménologie, à laquelle, avec une continuité à signaler , se rattache toute l’oeuvre de Jean-Luc Marion.

On  a beau dire en effet que la phénoménologie, telle que l’ont inventée Husserl et Heidegger, sous le patronage lointain de Descartes, est la seule philosophie possible dans le monde du soupçon qui est le notre , elle n’en commence pas moins par le constat d’un  enfermement dont on ne voit pas bien par quelle fenêtre on pourrait s’en évader. Cet enfermement est à peine celui du moi – déjà Descartes s’avançait beaucoup en disant je pense - , il est celui du ça . Tout ce dont je suis sûr au départ est qu’il y a là quelque chose qui est, de l’être-là , le  Dasein, qui croit qu’il est un sujet et qui peut tout juste regarder autour de lui pour avancer prudemment quelques propositions  assurées : qu’il est entouré de silhouettes qui semblent être d’autres Dasein , qu’il vit dans le temps , qu’il se fait du souci etc.

Pour le sortir de sa condamnation  à perpète , Marion suggère que la Dasein ne se contente ni de la réduction épistémologique (cogito ergo sum ) , ni ontologique ( je suis , donc l’Etre est ) mais tente  la réduction qu’il appelle « érotique » : pour que mon existence  ait un sens, il faut que l’on m’aime . Qui et  d’où ? Pas du cercle fermé où le Dasein se contemple lui-même , mais forcément d’ailleurs . D’où la question  : « m’aime t’on - d’ailleurs ? » Qu’importe d’être sûr que je suis, si je ne sers à rien ; pour m’assurer que j’ai du sens , il faut que quelqu’un d’autre me le dise, en me disant qu’il m’aime . « Ma certitude d’être , je peux certes la produire et reproduire mais je ne peux l’assurer contre la vanité (le non-sens) . Seul un autre que moi pourrait me l’assurer » .

        Est-ce si sûr ? Comme il arrive souvent chez les phénoménologues, Heidegger en tête, on approfondit dans le moindre détail, en de beaux morceaux de bravoure, la description de ce qui semble aller de soi et on va au contraire très vite pour ce qui ne va pas forcément de soi . Que la question du sens soit liée à celle de l’amour est introduit dans le texte comme une évidence qui aurait mérité, nous semble-t-il,  de plus ample explications. N’y a-t-il pas des situations où les  solitaires ( comme l’est le  Dasein) trouvent tout à coup le sens , non d’être aimés, mais de trouver quelqu’un à aimer : un enfant abandonné (il y a, nous semble-t-il, un Charlot qui traite ce sujet) et même un chien, un chat etc , tous objets d’amour qui assurent le sens sans produire, au moins dans l’immédiat, de la réciprocité. N’assiste-t-on pas au contraire au désespoir  de gens à qui tout sourit et qui semblent bien-aimés ?

Jean­-Luc Marion en arrive d’ailleurs assez vite là. Comme il est difficile d’être aimé – surtout d’en être sûr - , tout le monde, dit-il,    peut en revanche, sans préalable, commencer à aimer . Cela ne coûte que  le premier pas , au risque  de la rebuffade – qui ne vous empêche nullement de continuer à aimer : le propre de l’ amant c’est qu’il  « s’avance ».Le vulgaire dit qu'il "fait des avances".

Etre aimé, voire aimer  est la seule manière d’échapper à ce que l’auteur considère , avec les accents de radicalisme augustinien qui lui sont chers – au destin de l’être seul : la haine de soi-même, qui débouche  sur la haine de l’autre. Là aussi, on aurait aimé quelques éclaircissements : l’amour de soi est-il vraiment impossible ? Et si j’aime le premier ne me faut-il  pas aimer « comme moi-même » . Et si au commencement je me hais, comment le premier pas est-il possible ?

            Même si on respecte son parti pris de ne citer personne, manière altière d’établir un discours fondateur , Marion aurait pu utilement se référer à  Lacan : dans le narcissisme primitif,  le moi se  construit , comme un fantasme, au travers de l’image spéculaire, ce qui conduit l’illustre docteur à réemployer  la formule de Rimbaud : « Je est un autre » . Ou bien il y a encore l’amusante image de René Girard , tirée de Proust : celle de la midinette qui avance en ne regardant  personne pour bien assurer qu’elle n’aime qu’elle-même, meilleur moyen, paraît-il, du fait du caractère mimétique du désir, d’attirer le regard des autres.

Admettons que le destin du moi isolé soit de se haïr , le Christ ne fait-il pas exception ?  Marion ne l’évoque pas . Autre absent de ce texte qui se veut  laïque , le démon , qui veut dire « l’ accusateur » , celui qui vous incite à la haine de vous-même.

Mais l’essentiel est que seul l’amour permet de briser le cercle du solipsisme du Dasein . Et là pas de risque d’échec: « un amour refusé reste un amour accompli ».

L’homme est inscrit dans la chair et la phénoménologie de l’amour, l’étude du phénomène érotique  ne pouvait faire l’économie d’une description du rapport charnel. Où , dit Marion, je ne donne rien au partenaire que lui-même, sa propre chair excitée et ne reçois rien que moi-même : ma chair excitée. La lecture phénoménologique  des ébats de la chair auxquels se livre Marion restera sans doute, dans l’histoire de la philosophie, comme  un morceau d’anthologie.

Et le rapport charnel ne trouve sa plénitude – là aussi il aurait fallu être un peu plus explicite – que s’il transcende le temps en s’inscrivant dans un serment. Autre manière de transcender le temps : l’enfant, le tiers qui advient,  qui « incarne en sa chair un serment une fois et à jamais accompli même si les amants l’ont depuis longtemps rompu ».

Mais aussi longtemps que l’être s’enferme dans les limites que lui assigne la démarche phénoménologique, comment s’assurer que l’autre l’aime vraiment : même si ce n’est pas strictement nécessaire à l’amour, généralement on préfère.  La jalousie, élevée par l’auteur à la hauteur d’une attitude philosophique ,  rappelle que le rapport phénoménal, fut-ce celui de la plus intime connivence charnelle,  ne permet jamais d’atteindre la personne d’autrui , ni par conséquent la certitude  d’être vraiment payé de retour.

Dans la « bulle » du Dasein, la nécessité d’un autrui qui m’aime – d’ailleurs - , la possibilité de prendre les devants en aimant le premier, l’engagement de transcender le temps au travers du serment , sont choses possibles . Mais la certitude ultime d’être aimé et même la validation ultime de mes démarches vers autrui ( pour les garantir de l’illusion) supposent un saut, quelque chose comme  un acte de foi . Seul  l’acte de foi atteint la personne d’autrui, qui autrement se dérobe.  Ce saut , Marion l’évoque   explicitement : « Il ne reste donc qu’une voie ouverte : il faut que moi, l’amant , je décide de la sincérité d’autrui – autrement dit que moi , et non lui , réponde à la question « m’aimes-tu ? ». Ce  saut est d’abord  de l’ordre de l’amour . Mais  n’est-il pas aussi  de l’ordre de la connaissance ? Mais alors, par cet  acte de foi, n’est-ce pas  toute le démarche phénoménologique , centrée sur un Dasein désespérément clos sur soi , qui se trouve remise en cause ?  Car ce qui se constitue dès lors que j’ai accompli ce saut , n’est  rien moins qu’un monde objectif , un monde interpersonnel mais aussi un monde réel , dont une fois pour toutes je ne me pense plus comme le centre ni même l’incontournable porte d’entrée. Ce monde fut celui de la philosophie antique et médiévale , il reste, quoi qu’on dise,   celui de la science dite dure , il est le vrai monde où le Dasein lui-même , dès qu’il cesse de se penser comme dasein , se meut au quotidien.  Revenant à  l’importante  prémisse de l’essai de Marion selon laquelle le savoir et l’amour ne sont pas séparables, il n’est sans doute pas inutile de dire, comme l’avait , semble-t-il, pressenti  Jules Lagneau,  (et comme le montre peut-être a contrario la pathologie de l’autisme) que l’accès à ce monde passe par quelque chose comme un acte d’amour . Que pour parler comme Marion, mais aussi pour revenir à la Bible, l’acte de connaître est un acte érotique.

 

                                                              Roland HUREAUX 

 

 

                                                              

 

 

 

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 21:47

 

 

LES FRANÇAIS  DOIVENT S’AIMER EUX-MÊMES

 

Il ne faut pas semer la haine de soi : c’est semer  la haine tout court. 

Les contempteurs  professionnels  de l’exception française  ne savent pas qu’il en est une qui nous distingue  fâcheusement: le mépris invraisemblable d’une partie de la  classe dirigeante  pour  le  peuple  français. Dans quel autre pays  peut-on assister à des dîners très comme il faut où les convives,  qui se veulent  bien élevés,  font assaut de rage  et   de mépris pour leur pays et pour leur peuple ?  Sûrement pas les Etats-Unis ou le Royaume-Uni  où , quoi qu’on pense,  le libéralisme se conjugue toujours  avec le patriotisme.

Curieusement, le mépris pour  les Français est   également partagé  entre l’extrême droite et  l’extrême  gauche.

Un excellent  livre, qu’on ne saurait trop recommander,  vient de rappeler opportunément comment les Français, contrairement à une légende tenace  ressassée aujourd’hui par les Anglo-Saxons, se sont battus en mai-juin 1940 « comme des lions » (1), cumulant des actes de bravoure aussi admirables  que méconnus. Moins mal dotés en matériel et beaucoup plus courageux qu’on ne l’a dit, ils furent entièrement victimes des erreurs du commandement. On mesure mieux dès lors  l’imposture du régime de  Vichy :   ceux là même qui les avaient si mal commandés les Français prirent alors  le pouvoir et les mirent en accusation, imputant le désastre  non à leurs erreurs propres   mais aux vices et à la décadence d’un peuple  invité    à la repentance.

Il n’est pas innocent que  le seul Prix Nobel de Littérature attribué à un Français au cours des   dernières  années l’ait été à Claude Simon, dont la « Route des Flandres » relate cette retraite désordonnée : les étrangers n’ont que trop bien retenu la légende noire colportée par  Vichy.

Un autre livre vient de régler son compte à la mise en accusation de la France par les étrangers et l’auto-accusation par certains de nos compatriotes dans le génocide du Rwanda (1994). Pierre Péan (2)  établit clairement que notre pays n’a rien à se reprocher dans cette affaire, au contraire. L’auteur, quoique homme de gauche, est cloué au pilori par un grand journal du soir : une page entière contre lui , sans contradiction, ce qui montre à quel point justifier la France même quand elle a raison peut être un discours gênant pour certains.

Car aujourd’hui la mise en accusation de la France et des Français ne vient pas seulement d’une droite aigrie, elle vient plutôt de l’autre bord. Ainsi, pour une certaine gauche,  notre histoire coloniale n’aurait été   qu’une longue suite de crimes. Accusation inacceptable que les députés viennent  fort opportunément de rejeter. S’engager sur cette voie eut été  ouvrir la boîte de Pandore de la haine.

Par delà la France, l’affaire intéresse toute l’Europe. La colonisation outre mer  fut  pour l’Europe un pan si essentiel de son histoire que l’on ne saurait lui jeter de manière unilatérale  l’opprobre,   sans  lui demander de renier ce qu’elle a été, sans demander à ses jeunes générations de haïr leurs propres origines. La colonisation fut plus qu’un fait historique : elle exprima une constante anthropologique : jamais aucune civilisation plus avancée et plus puissante que ses voisines   n’a  renoncé à déborder sur elles, pour le meilleur et pour le pire. A quand la demande en réparations aux Italiens pour le génocide des Gaulois qui suivit la bataille d’Alésia ?

Est-il nécessaire de dire que cette Europe dont on  diabolise le passé est d’abord une Europe chrétienne ? Le pape Benoît XVI, en appelant récemment les Européens à « s’aimer eux-mêmes » allait sans doute au cœur du  problème d’un continent aussi recru d’histoire que  - la démographie le montre - fatigué de vivre. Les Croisades sont régulièrement mises en accusation par le monde musulman  avec la complaisance des médias européens : elles ne furent pourtant qu’une reprise temporaire et   localisée d’un tout petit bout d’un  immense Empire arabe conquis entièrement par les armes au préjudice de la chrétienté et d’autres civilisations. N’oublions certes pas qu’un demi-million de juifs et de musulmans furent expulsés d’Espagne en 1492, mais faut-il pour autant passer sous silence, comme le font la plupart des manuels scolaires,  qu’un million de chrétiens et de juifs le furent d’Algérie en 1962  ?

« Il faut aimer son prochain comme soi-même ». Avec sagesse le précepte sacré ne dit pas « plus que soi-même »,   parce que c’est impossible.  C’est pourquoi ceux qui se haïssent eux-mêmes : les élites qui méprisent leur peuple, les jeunes à qui l’on fait   détester leur passé, ne sauraient être de bons amants. La xénophobie procède toujours de la haine de soi. Seuls  les grands patriotes sont bien accueillis à l’étranger : qu’ils  aiment leur propre patrie garantit qu’ils pourront aimer  celle des autres. Les peuple du Tiers monde où la haine de soi et le vertige de l’auto-accusation ne sont  pas encore entrés dans les mœurs ont toujours  préféré les Français qui, comme le général de Gaulle,  aiment la France.  

L’amour est contagieux. La haine   l’est aussi , selon le mécanisme de la mimésis  mis en relief par René Girard . Se haïr,  c’est inviter les autres à vous haïr , ce qui n’est pas non plus  forcément bon pour eux.  La traite des Noirs fut assurément un épisode peu glorieux de l’histoire de l’Occident mais ni plus ni moins que les autres traites. En faire une  sorte de péché originel, irrémissible, lui, à la différence de celui de la théologie, reviendrait,  en même temps  qu’à condamner les Français à la haine de soi.,  à cristalliser les Antilles dans une identité du ressentiment sans issue, dégradante pour l’admirable civilisation qu’ont su  y  construire leurs habitants.  

Sachons enfin, si l’on peut encore, comme individu  vivre dans la culpabilité un héritage  reçu, qu’il soit national, culturel ou religieux, on ne peut plus le transmettre. Ni à ses enfants, ni aux nouveaux entrants issus de l’immigration. Par la puissance du mimétisme, la seule manière d’intégrer les autres est de s’aimer   soi-même.

Roland HUREAUX

1. Dominique Lormier , « Comme des lions » , Calmann-Lévy, 2005

2. Pierre Péan, « Noires fureurs, Blancs mensonges - Rwanda 1990-1994 » , Mille et Une Nuits, 2005

 

 

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23 janvier 2006 1 23 /01 /janvier /2006 21:28
A  LIRE : Récit d’une descente aux enfers

Edouard HUSSON ,
« Nous voulons vivre sans les juifs » Novembre 1941.  Perrin, 2005, 176 pages.

Le court  récit  d’Edouard Husson  sous-titré « Quand et comment   ils décidèrent la solution finale » se lit comme une le récit d’une descente aux enfers. Sans évoquer directement ce que fut la Shoah, il décrit semaine après semaine comment fut prise, dans une atmosphère  de possession,  à la fois irréelle et  démoniaque, la décision  d’exterminer les juifs d’Europe.  Il donne une date : novembre 1941.

Qui prit la décision ?  Hitler bien sûr.  Il ne laissa certes pas de traces écrites, ce qui a pu alimenter  l’allégation révisionniste selon laquelle il ne serait pas personnellement responsable de l’extermination des juifs. Mais la plupart de ses ordres n’étaient pas écrits. Ils n’étaient même pas toujours explicites, simplement suggérés. C’était à une cour empressée  de devancer  ses désirs ou de décrypter  ses sous-entendus ( ce qui ne veut pas dire que sur ce sujet il n’ait pas été explicite), les hommes et les services se trouvant en  compétition permanente pour lui complaire et par là accroître leur sphère d’influence.

Sur la question des juifs, les S.S. et spécialement l’adjoint d’Himmler, Reynhard Heydrich (assassiné à Prague en juin 1942), eurent très vite l’avantage : avant les autres, ils comprirent ce qu’avait de radical le dessein d’Hitler en la matière et eux qui avaient   dédaigné de se mêler à la « Nuit de cristal », considérant que ce pogrom n’exprimait qu’un antisémitisme émotionnel, se placèrent très tôt  pour  l’exécuter eux-mêmes.

Quand fut prise la décision ? Le livre donne au départ un sentiment de confusion qui ne fait que refléter le désordre dans lequel elle fut prise   et  les tâtonnements qui la précédèrent . Mais malgré cette apparente confusion, elle  est l’aboutissement  d’une logique implacable.

La décision d’éliminer les juifs d’Allemagne et de l’Europe allemande fut prise très tôt . Avant la guerre, il ne fut certes question, officiellement, que de les expulser hors des frontières ; mais plus qu’ une option de fond,  cette politique exprimait sans doute le  souci  de ménager l’opinion internationale  - et aussi  allemande en vue  de la préparation de la guerre.

L’invasion de la Russie fut un tournant capital. Les premières exécutions systématiques de juifs,  hommes , femmes et enfants, à l’arme à feu et en plein air,  eurent lieu en Ukraine à partir de l’été 1941: elles furent le fait des Einsatzgruppen,  S.S. ou même  simples unités de la Wehrmacht. Le raisonnement avancé  en petit comité pour les justifier était qu’il fallait purger les arrières du front russe de toute résistance et pour cela éliminer les résistants  potentiels : cadres du parti communiste ou juifs, ces derniers étant tenus aussi pour des communistes potentiels puisque selon Hitler, le communisme (comme le capitalisme) était fondamentalement un phénomène juif.  

Cette méthode avait deux inconvénients : les recrues, même au sein de la S.S., âmes apparemment plus tendres que le régime ne l’aurait voulu,  vivaient mal ces opérations, malgré l’alcool dont on les imprégnait  avant ;  elle laissait en suspens le « problème » des juifs se trouvant plus en arrière du front, notamment en Pologne et en Allemagne.  Sans envisager encore explicitement le génocide, les gauleiter se les rejetaient les uns les autres comme un fardeau encombrant. Leur regroupement dans le gouvernement général de Pologne fut décidé  dès le début de la campagne de Russie. 

L’autre prodrome de la solution  finale, fut le traitement,   « scientifique » lui , par le gaz et intra-muros, déjà infligé à une autre catégorie de population, les malades mentaux et les handicapés , cela dès l’automne  1939.

Cependant l’idée d’appliquer massivement  aux juifs le même traitement qu’aux malades mentaux ne s’imposa  qu’après un détour : pendant plusieurs mois, le pouvoir nazi envisagea de déporter les juifs  au loin,  d’abord  à Madagascar , puis  en Sibérie .

Il ne faut pas imaginer   l’idée d’installer les juifs d’Europe à Madagascar comme une sorte de projet « sioniste » transposé sous le  tropique du Cancer. Le modèle qu’ont alors en tête les nazis est plus ou moins celui  génocide arménien : de même que les Arméniens et autres chrétiens d’Orient furent laissés  démunis dans le désert par les Jeunes Turcs jusqu’à ce que mort s’en suive, les juifs devaient, dans le fantasme malgache,  s’enliser  dans d’obscurs   marécages  remplis de miasmes.

Pour la déportation en Sibérie, le modèle d’une extermination plus ou moins rapide par le travail, les privations et le froid était déjà connu des nazis : c’était celui du goulag stalinien. Ils n’envisageait d’ailleurs que d’en réemployer  les installations et les méthodes. Une extermination  aussi mais dont personne ne prenait la responsabilité directe puisque officiellement il ne s’agissait  que de « camps de travail ». Les pires criminels idéologiques préfèrent  quand  ils le peuvent se voiler la face sur la réalité  de leurs actes. Mais en l’espèce, ils ne le purent pas.     

Pour la réalisation de ces projets, il fallait en effet d’abord gagner la guerre,   contre le Royaume-Uni pour l’un,  contre l’U.R.S.S pour  l’autre.  Or il  apparut bientôt que ce ne serait jamais le cas . Le projet criminel devait être alors envisagé  directement.

Novembre 1941,   c’est le moment  où la direction du IIIe Reich perd l’espoir de   vaincre rapidement  l’Union soviétique.

L’extermination « scientifique » des juifs est  doublement liée  à  ce constat d’échec : non seulement la géographie de la guerre  interdit aux nazis  de commettre le crime  autrement ou ailleurs , mais l’extermination constitue encore une sorte de vengeance des   revers militaires : dans la fantasmagorie nazie, les juifs étaient la cause de la guerre ;  les juifs encore présents sur le territoire du Grand Reich, de la Russie à l’Atlantique devaient donc payer pour leurs congénères qui agissaient au travers de Staline et Roosevelt. Le génocide comme vengeance en arrière d’un front qui s’effondre, c’est ce qui  se passa aussi  au Rwanda  en 1994.  Sur  la fin, s’ajouta   l’idée encore plus folle que, perdus pour perdus , les nazis devaient au moins accomplir une grande « œuvre » : débarrasser l’Europe de ses juifs. La décision du génocide était certes  déjà prise, mais ce raisonnement explique que sa réalisation ait été accélérée au cours des derniers mois, au mépris  même des impératifs de la guerre.

Selon Edouard Husson, le pas décisif fut franchi le 5 novembre 1941 quand Hitler dit à Himmler et Heydrich : « Nous pouvons vivre sans les juifs » et encore « si je tolérais, quand les meilleurs tombent au front, que les criminels soient préservés, je détruirais l’équilibre des forces au détriment  de l’élément sain de  la population » , la « solution finale » est  mise en route.  Pour   Hitler , les « criminels », ce sont les juifs, quel que soit leur sexe ou leur âge. Les premiers assassinats de masse sur le territoire polonais eurent lieu  à Chelmno le 8 décembre 1941.

Il est vrai que se tient encore le 25 janvier 1942 la célèbre conférence de Wannsee. Mais, contrairement à ce qu’on a cru longtemps,  à ce moment là, la décision  est déjà prise ; cette réunion de deux heures sert surtout aux chefs nazis à s’assurer la collaboration des grandes  administrations ( chemins de fer , industrie etc  ) qui , beaucoup moins idéologiques,  auraient pu  constituer un frein.

« Le judéocide, rappelle l’auteur, est le crime politique le plus monstrueux de l’histoire, parce que Hitler et ses auxiliaires ont voulu, en éliminant les juifs, éradiquer la conscience morale de l’Occident » . Il était  le préalable à d’autres crimes. Le dernier chapitre rappelle le bilan sinistre du régime : « en 6 ans de guerre, outre 6 millions de juifs,  ils ont  causé   la mort de 10 millions de civils ( dont 3 millions de Polonais non-juifs et 1 million de Serbes) et de 3 millions de prisonniers de guerre soviétiques.  Plus de 500 000 tsiganes ont été assassinés et au moins 150 000 handicapés ou aliénés ont été éliminés ».

Petit livre clair  et bien documenté sur un sujet ténébreux, cet ouvrage fait le point d’une question  encore controversée ; il montre aussi que  le génocide, comme le terrorisme , loin d’être irrationnel , s’appuie sur une logique aussi   folle  qu’ implacable.

      Roland HUREAUX

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