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Roland HUREAUX

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17 mai 2007 4 17 /05 /mai /2007 18:56

La dernière élection présidentielle marque la troisième défaite consécutive de la gauche. Lionel Jospin  a été battu deux fois, dont la seconde de manière particulièrement cuisante, Ségolène Royal une fois. 

Le mauvais sort  qui semblait s’acharner sur la gauche,  écartée du pouvoir entre 1958 et 1981, conjuré  pendant quatorze ans  par François Mitterrand ( mais cet homme était-il vraiment de gauche ?) semble de retour.

La candidate socialiste a été battue non par rejet de la gauche en tant que telle mais en raison des doutes sur ses capacités à assumer la fonction de chef de l’Etat. Si le parti socialiste la garde comme chef de file, on peut penser que la droite a encore de beaux  jours devant elle.  Sinon, qui ? Les faiblesses de Dominique Strauss-Kahn sont connues : elles seraient venues sur la place publique s’il avait été investi. Laurent Fabius, dont nul ne doute qu’il ait, lui,  la  capacité d’être chef de l’Etat,  semble faire l’objet d’un ostracisme durable de la part des  militants: par une sorte de conduite d’échec, ceux-ci semblent se charger eux-mêmes d’éliminer les  candidats crédibles. 

Après eux, c’est la fin de la « génération Mitterrand » dont  le vieux   maître avait su faire surgir  tant de  talents originaux. Parmi ceux qui viennent après, deux ou trois font du bruit. Aucun ne semble avoir la pointure présidentielle.

Sentant les faiblesses de la gauche, François Bayrou pense peut-être prendre un jour la tête  d’une nouvelle gauche élargie, comme le très catholique Romano Prodi l’a fait en Italie. C’est sans  compter sans le vieux fond de sectarisme antichrétien de la gauche française. Il se peut que cela seul lui reste quand elle aura tout perdu.

La gauche a d’autres mauvaises nouvelles : avec moins de 2 % des voix, le parti communiste termine une lente agonie. De l’extrême gauche  éclatée, seul émerge mais à peine, et on se demande pourquoi, Olivier Besancenot.

D’autres données témoignent d’une crise profonde de la gauche : pour la première fois de l’ histoire de ce parti , Ségolène Royal a pris le pouvoir au parti socialiste par la droite, en agitant les thèmes de la famille, de la sécurité etc.  Une des erreurs de Laurent Fabius est d’en être resté aux vieux schémas où la légitimité au PS s’acquerrait à gauche. Nicolas Sarkozy, de même, a construit sa légitimité au sein de l’UMP par la droite, ce qui n’avait été le cas d’aucun de ses prédécesseurs.

Comment en serait-il autrement ? Sur les sujets que les Français ressentent le plus vivement, l’insécurité,  l’immigration, les abus du système d’assistance sociale,  le poids des impôts, comment la gauche trouverait-elle des idées nouvelles  ? Si elle en reste à ses positions traditionnelles, comment ne serait-elle pas en position d’infériorité ? Qui dira combien les promesses d’une nouvelle couche d’assistance ont  fait pour éloigner l’électorat flottant   de Mme Royal , surtout dans la « France qui travaille » ?

Cela veut-il veut-il dire que les valeurs de droite ont gagné la partie ?  Ce serait une grave erreur de le croire. D ’abord  parce que, malgré ses incantations, la droite  n’a nullement apporté la démonstration qu’elle avait la solution miracle  pour baisser les impôts, réduire les abus des systèmes sociaux, contrôler l’immigration, faire décroître la délinquance. Non seulement par manque de courage, comme le serine la foule des  auteurs néo-libéraux,   mais   aussi par manque d’imagination et d’idées. C’est en gros le même personnel qui n’y est pas parvenu depuis 1987 qui se trouve aux commandes. Et n’oublions pas  une perversion  qui touche l’ensemble du système politique et  dont   par conséquent  aucun bord politique n’est exempt : les   problèmes les plus  vivement ressentis par les Français sont de plus en plus évoqués pour faire de la communication politique – autre nom de la propagande – sans qu’on se soucie sérieusement  de leur trouver des solutions,.

Ensuite, la droite n’a acquis l’hégémonie au cours des dernières années qu’au prix  de larges concessions aux thèmes de la gauche culturelle : environnement, libération sexuelle, antiracisme, parité etc. au point qu’on ne sait plus ce qui, sur ces sujets,  distingue vraiment les deux camps. En lui garantissant la neutralité bienveillante du milieu médiatique, cette posture permet certes à la droite de gagner les élections et de placer ses hommes  mais   les tenants des valeurs traditionnelles, qui demeurent nombreux parmi ses électeurs, ont peu de chance d’ y  trouver leur compte.

Face à une gauche « libérale-libertaire », la droite qui a gagné est d’abord « libérale-sécuritaire ». Le libéralisme conforte les grands intérêts qui la soutiennent : pour beaucoup, c’est probablement  c’est l’essentiel.  Le discours sécuritaire est , lui, supposé satisfaire le peuple. Curieusement, une certaine droite se fait de ce dernier   la même idée méprisante que l’extrême-gauche : celle d’une masse hargneuse qui ne souhaiterait de rien d’autre  que de la punition des   voleurs.

Quand Nicolas Sarkozy  parle de retour aux valeurs morales, on se demande encore lesquelles, à partir du moment où il ne remet pas en cause aucun des  acquis libertaires des trente dernières années. Et ce n’est  pas son nouveau ministre des affaires étrangères Bernard Kouchner, pur produit de mai 68,  qui le fera pour lui. Quand il déclare vouloir  une France fière d’elle-même, est-ce pour promouvoir l’indépendance nationale ? Si oui, pourquoi donc    tout ce qui tient le haut du pavé n’a que mépris pour l’héritage gaulliste, supposé dépassé ?

Si  la droite ne répond pas aux attentes de ses électeurs, il n’est pas sûr que cela fasse le jeu de la gauche. 2007 vient de le montrer : l’élection présidentielle, à la différence des législatives ne se joue pas seulement par l’effet de balancier : pour l’emporter, l’opposition doit encore trouver une incarnation crédible.

Il est aussi possible que si la droite se contente d’être une droite de papier, qui brandit des thèmes droitiers mais ne résoud aucun problème au fond, elle se subdivise et que le déclin de la gauche se poursuivant, apparaisse un clivage droite-droite, notamment autour de la question européenne. Mais ce n’est pas une perspective immédiate :  la chute du Front national et du MPF, la marginalisation des mouvements gaullistes, la séduction  opérée au cours du scrutin par Nicolas Sarkozy  qui n’a négligé aucune des cordes que la droite aime entendre vibrer,  lui  assurent  un monopole durable.  Jusqu’à quand ?

 

 

                                                  Roland HUREAUX

 

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21 avril 2007 6 21 /04 /avril /2007 01:11

 

Rarement une élection aura suscité en France tant de passion et tant d’espoirs que la présente présidentielle.

Passion : non point que cette campagne ait donné lieu à des excès, au contraire,  mais du fait que, comme jamais, les Français s’y sont investis, ont suivi le parcours des candidats, les ont écoutés, ont discuté leurs propositions. Pour qui rêve d’une république citoyenne idéale, dont chacun des membres s’impliquerait profondément et gravement dans la chose publique, on n’est pas loin du compte. Tout laisse penser que le taux de participation sera dimanche très élevé.

Espoirs. La France a le sentiment de traverser une crise profonde. Pas seulement une crise économique et sociale : on a vu pire ; mais surtout  une crise de leadership : l’impression  confuse que les chefs qui ont eu mission de la diriger  au cours des trente dernières années n’étaient pas à la hauteur, que la classe politique a eu une action globalement négative,  ce pourquoi elle   est discréditée.

A cela s’ajoute une relève de génération : à droite  comme à gauche, les hommes qui ont dominé le paysage depuis trente ans ont disparu ou disparaissent de la scène : Giscard, Mitterrand, Chirac, Balladur, Jospin. Les candidats des deux grands partis  sont, sinon des hommes et des femmes neufs, du moins de nouveaux candidats,  relativement jeunes.

Les Français attendent une rupture avec le passé récent. Ils veulent, sans savoir exactement quelle forme elle doit prendre, une  nouvelle « gouvernance ». Malgré son côté fallacieux, voire dangereux, l’annonce d’une rupture constitutionnelle, voire d’une VIe République, vise à répondre à  cette confuse aspiration.

Or cette immense attente des Français est profondément pathétique.

Elle est pathétique parce qu’elle ne rencontre aucune offre politique qui soit à la hauteur, ni près.

Aucun des trois grands candidats qui se proposent à leur choix ne présente quelque garantie que ce soit d’instaurer  une nouvelle politique, fondamentalement différente de celles qui ont  au fil des  ans attisé leur  mécontentement.

Qui peut croire que Nicolas Sarkozy, clone de Chirac à presque tous  égards, d’autant qu’il n’a connu depuis ses vingt ans d’autre école politique qu’un  RPR déjà chiraquisé : pragmatisme sans principe, langue de bois, vide de la pensée, esclavage du politiquement  correct médiatique,  rodomontades de chef et  propension démagogique  à plier au premier obstacle, puisse représenter un changement  par rapport à ce qui se pratique depuis trente ans  à droite :  fausses réformes en trompe l’oeil, toc, concessions aux modes, laxisme financier et  policier, en dépit d’une rhétorique contraire ?  Comment attendre des miracles d’un gouvernement  Sarkozy  dont les membres  ne seront guère différents des équipes Raffarin ou Villepin ?

Qui peut croire que Ségolène Royal, élevée dans le sérail de François Mitterrand, bordée d’éléphants tous issus de la même école,  peut représenter quelque nouveauté que ce soit dans une gauche en grave crise idéologique ?  Quel effet fera sur l’opinion cette fine équipe rassemblée au sortir du premier conseil des ministres comme autrefois à  Solutré ?

François Bayrou est certes moins le fils de Giscard que les autres ne le sont de Chirac et Mitterrand  Mais à peine. Plaide pour lui un parcours personnel original, un tempérament plus calme, une vraie connaissance de l’histoire de notre pays (pas seulement  celle d’Henri IV ! ). Mais personne ne croit sérieusement qu’il réconciliera la droite et la gauche, ce qui d’ailleurs n’est pas souhaitable dans une démocratie moderne. Au mieux peut-il  espérer  renouveler en profondeur le personnel de la droite et du centre, ce qui ne serait déjà pas si mal. A condition toutefois d’élargir ses équipes  bien au-delà d’un vivier centriste à la culture politique singulièrement étriquée. Son populisme tourne en partie à vide dans la mesure où il  ne remet pas en cause la mécanique européenne actuelle, obstacle à toute  réforme profonde de la politique française (mais s’il l’avait fait, n’eut-il pas été impitoyablement marginalisé ? ) . C’est peut-être pour cela que,  au moins si l’on en croit les sondages, sa victoire n’est pas la plus probable.

Non seulement l’offre politique n’est pas à la hauteur de l’immense espérance que suscite   cette élection,   dans  le moment particulier que nous vivons, mais le risque, quel que soit l’élu, est celui d’une tout aussi immense déception. On sait que  Ségolène Royal n’arrive  pas, par ses capacités,  à la  cheville de François Mitterrand.  Sarkozy, enfant de Chirac quoi qu’on dise,  n’a aucun de ces stabilisateurs qui s’appelaient la Plateau de Millevaches ou Bernadette.  François Bayrou demeure une inconnue : avec lui,  la déception n’est pas d’avance certaine mais elle n’est pas à écarter non plus. 

Les partisans  des  uns et des autres ne  se  cramponnent à leurs illusions, parfois avec intolérance,   que parce qu’ils ont peur de regarder ce vide en face.

Non seulement donc les choses ont peu de chances d’aller mieux mais elles risquent d’aller plus mal. C’est parce que les Français  le pressentent qu’ ils hésitent tant .

C’est ce qui rend pathétique l’ espérance considérable que semble porter avec elle cette élection.

Quoi qu’en dise la chanson, il y a quelquefois des « sauveurs suprêmes » mais les peuples ne les méritent pas toujours.

Qui dira avec quelle ardeur combien  nous souhaitons nous tromper ?

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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21 avril 2007 6 21 /04 /avril /2007 01:06

 

 

LE

 

 

Deux des candidats les plus sérieux à l’élection présidentielle, François Bayrou et Ségolène Royal proposent, après Arnaud Montebourg et d’autres,  d’instaurer  une fois élus, une VIe République. Nicolas Sarkozy envisage  quant à lui, une réforme de la constitution   suffisamment profonde, dans le sens d’un régime présidentiel  à l’américaine,  dont  on peut penser que l’aboutissement n’en serait pas  très différent.

Devant de tels projets, il faut résolument dire : danger !

Une constitution vaut d’abord par sa patine. Chacun peut avoir son idée sur la constitution idéale. A supposer qu’il arrive à la réaliser, il y a des chances qu’un autre, qui aura une idée différente,  lui  substitue bien vite la sienne. Et ainsi de suite.

Il n’y a pas de constitution idéale. La seule bonne est celle que l’on respecte et, comme l’avait vu Montesquieu, il y a des chances qu’on la respecte davantage à la mesure de son ancienneté.

Qui ne se souvient  que ce qui fut longtemps, bien avant toute autre considération, tenu pour le malheur de la France , était l’instabilité chronique de ses institutions : entre 1789 et 1914 nous avons expérimenté pas moins de douze constitutions et quinze régimes !   La IIIe République , qui dura 70 ans, apporta  un peu de stabilité. La défaite de 1940  fit rechuter la France dans son vice. Il semble que depuis 1958 nous ayons à nouveau trouvé quelque rémission.  De grâce, ne tentons pas le diable !

Il était habituel, spécialement chez les tenants du libéralisme à l’anglo-saxonne,  d’opposer à notre instabilité la pérennité de la Constitution américaine, la même depuis 220 ans. Malgré de nombreux amendements, son principe  général n’est jamais remis en cause. Ce que les Français stupides qui veulent l’imiter ne savent pas : elle connaît aujourd’hui de  graves dysfonctionnements. Pourtant  personne dans ce pays ne s’avise de la changer. La monarchie britannique est encore plus stable. L’Allemagne et l’Italie  elles-mêmes, après de dramatiques convulsions, n’ont plus changé de régime depuis 70 ans. Et on voudrait nous faire retomber dans l’instabilité :   non !

Une autre raison à opposer à ce  « bougisme » : dans une société où tous les repères fixes disparaissent : la morale, la famille, la nation, la culture commune, l’orthographe et la langue elles-mêmes, il serait criminel de bouleverser en plus le cadre institutionnel.  Que dans notre société libérale libertaire, il passe pour normal de changer d’employeur (et d’employé ! ), de conjoint , de maison, voire de sexe  plusieurs fois dans sa vie, peut-être. Raison de plus pour ne pas toucher au cadre institutionnel. 

Il est vrai que depuis une quinzaine d’années a été prise la mauvaise habitude d’amender à la moindre occasion la loi fondamentale, la principale réforme à cet égard, lourde de conséquences, ayant été  le passage au quinquennat : c’est dans cette innovation récente, beaucoup plus que dans le texte de 1958, que  se trouve la  raison de l’abaissement du rôle du Parlement que tout  le monde déplore à juste titre.

Catastrophique dans son principe, le changement de république n’apporterait aucun avantage.

D’abord parce que la Constitution la Ve République est suffisamment souple, comme l’avait été celle de la IIIe ,  pour être adaptée à des besoins nouveaux : elle fonctionne déjà à deux vitesses :  le système majoritaire et la cohabitation. La loi électorale est du domaine de la loi organique : le système actuel n’est nullement intrinsèque au régime. Comme François Bayrou, le général de Gaulle penchait déjà pour la proportionnelle ; il concéda aux radicaux  le  suffrage uninominal à deux tours. Retour aux sources : si aucune majorité ne se dégage du scrutin, le nouveau président pourra expérimenter  le rôle que lui assignait déjà le discours de Bayeux : « la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. » Il faut peu de choses pour élargir le rôle de ce dernier, par exemple aux problèmes de société sur lesquels le gouvernement ne devrait plus intervenir. Une VIe République n’est nullement nécessaire pour accroître le temps consacré à la discussion des propositions de loi ou allonger l’article 34.

Mais surtout, on se tromperait gravement à imaginer que la crise politique actuelle tient aux institutions. Elle tient d’abord aux hommes. Une technocratie incontrôlée qui ne propose que des solutions stéréotypées, ayant largement fait la preuve de leur caractère inopérant voire malfaisant; la dictature du politiquement correct qui, au nom des bons sentiments, inspire presque toujours les plus mauvaises politiques ; une classe politique médiocre, non point coupée du terrain comme on le dit,  mais sans vision d’ensemble, sans repères éthiques, sans convictions assez fortes pour imposer à l’administration et aux médias des arbitrages courageux et pragmatiques. Imaginer, sans qu’aucune analyse sérieuse l’ait établi,  simplement parce qu’on veut changer pour changer,  que si on modifie  le cadre institutionnel  les choses iront mieux,  est illusoire.

Et même, chose douteuse,  si les institutions étaient effectivement améliorées, rappelons nous ce que dit une fois  le général de Gaulle : « en aucun temps et en aucun domaine, ce que l’infirmité du chef a, en soi, d’irrémédiable ne saurait être compensé par la valeur de l’institution ». Pire :  prétendre résoudre les problèmes des Français par une réforme brouillonne de la Constitution    procède   de la même démarche que celle qui a conduit au cours des derrières années , au motif de résoudre ces mêmes problèmes, à les aggraver par l’accumulation de réformes mal conçues et   contre-productives .

On comprend certes ce que les promesses des principaux candidats veulent signifier : le changement de république  est un symbole  de bouleversement radical , supposé répondre au  mécontentement profond des Français.

La surenchère à laquelle se livrent sur ce thème périlleux  les  principaux  candidats n’en est pas moins  irresponsable .

Aux maux bien réels dont pâtit la France d’aujourd’hui, une réforme institutionnelle de grande ampleur ne ferait qu’en ajouter un autre, peut-être plus grave, le retour à l’instabilité et à l’arbitraire institutionnels qui l’ont jadis tant desservie.

Comme aucun grand candidat ne défend en la matière le parti de la sagesse, il y a de quoi être inquiet. Contre la tentation de faire passer en force ces changements immédiatement après l’élection, contre les risques de l’ « état de grâce », on  ne saurait plus compter que sur la « grâce d’état » qui a toujours poussé les nouveaux présidents à s’accommoder, une fois élus,  du rôle que leur assigne la constitution.

Au futur élu, on souhaite la sagesse de François Mitterrand qui, après avoir tant vilipendé  le « pouvoir personnel »   et le « coup d’Etat permanent » sut si bien, une fois élu, se  glisser dans l’habit   étrenné par  le fondateur de la Ve République.

 

Roland HUREAUX *

 

 

* Auteur de L’Antipolitique, Privat, 2007

 

 

  

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21 avril 2007 6 21 /04 /avril /2007 00:05

 

 

Notre ami Roland Hureaux vient de publier l’Antipolitique. Il commente son livre dans un entretien dont voici le texte intégral.

 

 

 

Roland HUREAUX,  L’Antipolitique, Privat,  Collection Arguments ; 229 pages,  février 2007

 

 

 

Q. Roland Hureaux,  pourquoi l’Antipolitique ?

 

 

La politique au sens traditionnel du terme vise  à résoudre les problèmes de la Cité , en fonction d’une certaine idée du « bien commun », des problèmes dont l’origine est en  principe extérieure à la sphère publique. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons en France   à l’inverse : l’action des gouvernements est la principale cause des problèmes de plus en plus graves qui se posent   à la société française.

 

 

Q. Beaucoup disent  que la France a aujourd’hui besoin de réformes radicales  et  que l’on n’a pas encore trouvé le gouvernement qui aurait le courage de les faire. Vous vous démarquez donc  de ce point de vue.

 

 

Clairement. Il n’y a jamais eu en France autant de lois et de décrets. Depuis quinze ans, on réforme à tour de bras. Le problème n’est pas qu’on ne réforme pas assez, il est qu’on réforme   trop et surtout que l’on réforme mal. Revenons à cette évidence qu’il vaut  mieux ne rien faire que de faire de mauvaises réformes.

 

 

Q. Vous n’êtes donc pas un enthousiaste de la « rupture » ?

 

 

Pas vraiment. J’ai même quelques craintes, au vu de ce qui s’est passé au cours des dernières années,   quand j’entends que l’on prône la rupture sans que se profile derrière ce slogan  un projet cohérent ou même une analyse sérieuse des problèmes de la société française.

 

 

Q.  N’est-ce pas   le sens de l’épigraphe de votre livre « Primum non nocere » ?

 

 

En effet. « D’abord ne pas nuire ». C’est une formule du serment d’Hippocrate. Le médecin n’est pas tenu de guérir le malade mais à tout le moins de  ne pas aggraver sa maladie. Au motif de soigner la  maladie, il ne doit pas faire n’importe quoi.  

 

 

Q. N’est-ce pas évident ?

 

 

Pas tant que  l’on croit : « réformer », « changer » - et aussi  « communiquer », par une  étonnante aberration, sont  devenus des verbes intransitifs. C’est ridicule : il faut préciser ce que l’on veut réformer et, en plus,  être sûr qu’on le fera bien. Le contraire de ce qu’on fait depuis plusieurs années.

 

 

Q. Des exemples ?

 

 

On en trouve dans les domaines les plus divers:  réforme de l’Etat, administration locale, éducation nationale, justice. Je tente  de montrer  dans cet essai  que   les principaux problèmes dont les Français se plaignent aujourd’hui résultent des réformes qui ont été faites au cours des quinze dernières années - en principe pour résoudre ces problèmes ! - ,  et non n, comme on le croit généralement,  d’un processus endogène. Ainsi  quinze  années de réforme  de l’Etat ont davantage compliqué l’administration que  l’inverse. Vingt années de prétendue libéralisation de l’  économie  ont servi d’alibi à une augmentation sans précédent des dépenses publiques, des prélèvements obligatoires et de la dette.   Le cas le plus  patent est celui de l’éducation nationale : la diffusion des nouvelles pédagogies,  la création des IUFM , la soi-disant « rénovation des programmes », loin de  porter remède à ses difficultés, les ont aggravées. Mais on peut aussi montrer que la complication réglementaire croissante dont les Français se plaignent ou le déficit persistant de la Sécurité sociale résultent  de décisions relativement  récentes et non d’un supposé « colbertisme »  ou d’un prétendu « modèle social français », venus du fond des âges.

 

 

Q. Rien ne trouve grâce à vos yeux

 

 

Les réformes des retraites étaient assurément nécessaires même si elles sont insuffisantes. Les lois sur la recherche ne semblent pas mauvaises. Je cherche en vain une autre réforme incontestable. Et ne parlons pas des dizaines de comités, hauts-comités, hauts-conseils, hautes-autorités,  autant de coûteuses machines qu’ont  entassées  au fil des ans  des légistes à court d’idées.  

 

 

Q. Et en matière d’immigration, de politique de la ville, de sécurité ?

 

 

Je me suis cantonné aux sujets  que je connaissais le mieux après vingt-cinq ans d’expérience de l’Etat. Mais je n’ai aucune raison de penser qu’il en aille différemment dans d’autres domaines, que la plupart des politiques menées n’y  aient pas été à l’inverse du but recherché.

 

 

Q. N’est-ce pas une opinion exagérée ?

 

 

Dans ce cas il faut  trouver une  autre explication au fait que les Français changent de majorité à chaque élection depuis  1981, ce qui est unique en Europe. La présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2001, vécue comme un séisme,  a entraîné un  sursaut : « Plus jamais cela, a-t-on dit. Maintenant, il faut se ressaisir ! » Et qu’a-t-on fait depuis cinq ans pour redresser la barre ?  Je vous le demande.

 

 

Q. La décentralisation,  que vous mettiez déjà en cause dans « les Nouveaux féodaux » !

 

 

Je ne suis pas   par principe hostile à la décentralisation mais presque tout le mal vient de ce que les réformes sont aujourd’hui décidées  en fonction de  principes abstraits ou de  considérations idéologiques sans que l’on prenne en compte  les conditions concrètes de leur application. En 2002,   la question de la lourdeur des prélèvements obligatoires était  infiniment plus grave que celle d’un prétendu centralisme. Or la droite qui avait promis de baisser les impôts avance alors  comme réforme emblématique une dévolution des pouvoirs dont toute personne douée de bon sens pouvait prévoir  qu’elle entraînerait une nouvelle hausse des prélèvements. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé. Pourquoi voulez –vous que les électeurs lui  disent merci ?  

 

 

Q. Et la gauche ?

 

 

Vous savez ce qui est arrivé à Jospin au premier tour des dernières présidentielles. A une masse de salariés qui souffre de voir son   revenu stagner depuis plusieurs années, on propose du temps libre, sans lui dire que les 35 heures lui feront perdre entre  15 % et 20 % d’augmentation du pouvoir d’achat. Ne serait-ce que pour cela, il  a eu la claque qu’il méritait.

 

 

Q. Pourquoi donc nos gouvernements agissent-ils si maladroitement ?

 

 

C’est un grand mystère. Je ne suis pas sûr d’en avoir le dernier mot. Il y a comme une crise de cette vertu cardinale  de tout dirigeant, le bon sens.

 

 

Q.  « Jupiter aveugle  ceux qu’il veut perdre. »  Mais qui veut nous perdre ?  

 

 

Je ne sais pas.

 

Au premier degré, les choses sont claires. Une fois admis que les dysfonctionnements dont se plaignent les Français sont dus aux politiques menées dans tel ou tel domaine  depuis vingt ou trente ans, que voit-on ? Des gouvernement sans inspiration   demandent à la même administration qui a instauré ces politiques,  avec ses idées fixes, sa culture, pourquoi ne pas le dire ?  son idéologie, de lui proposer  de nouvelles réformes. Comment s’étonner que l’on aille alors de mal en pis ?

 

Au deuxième degré, il y a la crise de la classe politique – et même administrative – qui depuis cinquante ans,  s’auto-recrute, les meilleurs  cooptant de  moins bons à chaque génération, un phénomène d’entropie propre à toutes les grandes organisations  auquel je consacre un chapitre .

 

Mais plus  subtilement, il faut sans doute mettre en cause l’effet des idéologies, non plus des grandes idéologies de type totalitaire mais d’idéologies sectorielles, en apparence limitées, qui traversent en tout sens et polluent le champ politique, lesquelles. Ces idéologies douces,   à  la réflexion et à l’expérience substituent le  prêt à penser, les clichés , les slogans médiatiques, les modes. Comme l’a bien montré Alain Besançon, les idéologies s’attaquent à ce qui marche  et ne touchent pas à  ce qui ne marche pas : c’est ainsi qu’on a vu ,   au cours des quinze dernières années,  les gouvernements de gauche ou de droite s’acharner sur les petites communes dont personne ne se plaignait et qui ne présentaient  aucun inconvénient objectif, sans autre résultat que de compliquer l’administration locale !   Aussi longtemps que les hommes politiques seront prisonniers des idéologies, il n’y a guère à espérer de redressement. 

 

 

Q. Et l’Europe ?

 

 

Je n’ai pas voulu mélanger les débats,  m’étant déjà beaucoup exprimé sur ce sujet. Mais il est évident que la manière dont on prétend la construire d’abord, la sauver ensuite par l’euro fort, le libre échange et l’abolition des frontières procèdent du mode de pensée idéologique. Il se peut qu’il y ait même là la clef de voûte du système idéologique contemporain. En tous les cas une bonne réserve de « prêt à penser ». La référence à la construction européenne  outre qu’elle dessaisit nos gouvernants, les dispense de réfléchir. Il y en a d’ailleurs beaucoup que ça arrange.   

 

 

 

Q. Les programmes des candidats à la prochaine élection présidentielle sont-ils eux aussi  idéologiques ?

 

 

Quand je vois qu’en guise de programme universitaire,  les  deux grands partis commencent par  proposer   de réformer les grandes écoles qui marchent bien, je suis inquiet.  

 

 

Q. D’où votre sous-titre :  « Peut-on  avoir  une classe politique encore plus nulle ? »

 

 

Un sous-titre que certains jugeront sans doute  peu démagogique. Mais il pose une vraie question et, pour les raisons que je viens d’évoquer,  je crains hélas que la réponse ne soit « oui ».

(Article paru dans différents sites politiques )

 

 

 

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20 avril 2007 5 20 /04 /avril /2007 23:51

A égalité avec Ségolène Royal dans les sondages, François Bayrou a aujourd’hui des chances de figurer  au second tour des élections présidentielles et donc de l’emporter.

L’émergence d’un candidat venu du centre ressemble au premier abord  à celle de Giscard en  1974 : le droite est sortante ; l’opinion veut le changement  mais refuse le candidat de la gauche : parce qu’il faisait trop peur alors, parce qu’elle ne le trouve pas crédible aujourd’hui.

La « troisième voie » que beaucoup jugeaient impossible il y a quelques semaines s’est également réouverte du fait que les deux premières paraissent insatisfaisantes à beaucoup. Tout le monde, même au parti socialiste,  connaît les faiblesses de Mme Royal. Plus que la bourgeoisie parisienne dont il est devenu l’idole, la province s’inquiète du  tempérament de Nicolas Sarkozy  avec qui , juge-t-on, pour  le meilleur et pour le pire,  « tout devient possible ».

Mais la montée de François Bayrou intervient dans un climat de crise  autrement plus dramatique qu’en 1974. Depuis le 29 mai 2005, le divorce est consommé entre une élite politique, économique, médiatique  acquise à la mondialisation et une population qui, obstinément  la refuse.

Dans un tel contexte le candidat de l’UDF a mis en œuvre une stratégie particulièrement    audacieuse, peut-être sans précédent dans la politique française, celle de ce qu’on appellera  le « populisme du centre ». Seul Jean-François Kahn de Marianne qui partage depuis longtemps  cette position l’y a encouragé. L’appareil de l’UDF, lui, n’a pas vu sans inquiétude son président prendre le ton d’une contestation radicale du système.

C’est dire que la victoire éventuelle de François Bayrou apparaîtrait comme celle de tous les paradoxes.

Elle serait d’abord la meilleure confirmation qui se puisse imaginer de la validité des institutions fondées par le général de Gaulle. Un homme seul, en marge du jeu des grands partis  accède  à la fonction  suprême. Il réussit parce que mieux que les autres il apparaît capable de rassembler. Il  remodèle à partir de là le jeu politique.  C’est très précisément ce qu’envisageait le général en instaurant en 1963 l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel. Terrible verdict pour le Béarnais qui avait fait du passage  fort aventuré à la VIe République , son cheval de bataille. On peut espérer qu’il aura , s’il est élu, la sagesse qu’eut l’auteur du Coup d’état permanent, celle de ne pas toucher à des institutions qu’il avait autrefois contestées et qui lui ont si bien réussi.

Le retour à la proportionnelle, cher aux centristes (et aussi au Front national) , ne remet nullement en cause , faut-il le rappeler, la Constitution de la Ve République  : le régime électoral est du domaine de la  loi organique ; en 1958, le général de Gaulle voulait aussi la proportionnelle,  il concéda aux radicaux le scrutin d’arrondissement à deux tours ( tandis que Michel Debré le voulait, lui , à un tour !).

Face à une assemblée disparate, François Bayrou serait fondé à appliquer les termes du discours de Bayeux  selon lesquels  revient au « au chef de l'État la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. »

Autre violent paradoxe :  François Bayrou a fait sa carrière au  centre , à mi chemin entre le PS et l’UMP , en un lieu où l’on se targue d’être encore plus politiquement correct que ceux-ci , où on n’a pas l’habitude de remettre en cause les logiques technocratiques de toutes sortes contre lesquelles nos concitoyens se rebiffent.   On y  cultive  un discours très européen , atlantiste ,  bon chic bon genre. On y  est proche de l’establishment euratlantique. Bien qu’issu de la démocratie chrétienne, Bayrou  n’a refusé dans sa campagne   aucune concession aux idées à la mode comme le mariage homosexuel – ni plus ni moins au demeurant  que .ses rivaux des grands partis, le démarcage de Nicolas Sarkozy sur ce sujet n’étant que verbal. A la différence de Gilles de Robien, il n’ose pas remettre en cause ouvertement le pédagogisme dont il connaît pourtant mieux que quiconque les effets destructeurs. 

Et pourtant,  si Bayrou  est élu, ce sera pour des raisons à l’opposé de toutes ces allégeances, ce sera en raison du refus global d’une certaine France, à majorité populaire , de tout ce que représente la pensée unique , non seulement en matière européenne mais aussi en matière de mœurs , d’éducation ou  de pratiques technocratiques. Cet  européen sera l’élu  d’une partie de la France du non !

Le paradoxe s’étend à l’image qu’il offre  à son électorat et qui, elle aussi,  contribue à son succès : celle d’un candidat enraciné dans un terroir, enfant du peuple, calme et de bon sens.  Cela aussi va  à l’encontre de l’internationalisme, de l’ouverture au grand large  que suppose son positionnement politique de départ.

Il  faudra alors à François Bayrou  un singulier génie pour gérer ces contradictions. Ou bien il suivra son électorat et trahira sa famille politique d’ origine ou bien il voudra rester fidèle à celle-ci et ne pourra éviter au peuple français qui en est déjà saturé, de nouvelles et amères déceptions.

« Populiste du centre », François Bayrou président risque de devoir  choisir entre le peuple et le centre. S’il y a une voie entre les deux, elle  est étroite.

 

 

 

 

 

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27 septembre 2006 3 27 /09 /septembre /2006 14:43

 

 

Fallait-il que la France dépêche 2000 hommes sous casque bleu à la frontière du Liban et d’Israël ? Qui pourrait trouver à redire à première vue à cette noble mission de paix ? La France affirme , semble-t-il, sa place au Proche-Orient. Par delà, c’est l’Europe qui , après des années d’absence, paraît retrouver une rôle dans la région. 

Politiquement, pourtant,  la mission est  ambiguë. Les Israéliens depuis quelque temps déjà, se méfient de Européens, spécialement des Français,  et ne sont pas enthousiastes de les voir là. Les  Libanais – et les Arabes en général -  considèrent que nous venons faire à leur place  le sale travail des  Israéliens : contenir et neutraliser le Hezbollah. On peut en outre se demander s’il était bien opportun que des soldats français apparaissent sous commandement italien (ce qui sera le cas bientôt) dans un pays comme le Liban.

Même s’il y a longtemps – les services spécialisés le savent bien – que notre position dans la guerre d’Irak ne nous exonère pas  du terrorisme international, spécialement de celui d’Al Qaida, était-il bien  nécessaire  de s’exposer encore davantage ? 

Est-il  surtout de « bonne guerre », au sens premier du terme,   d’aller  se placer entre le marteau et l’enclume quand on n’y  est pas en position de force ?

Le contingent européen est bien plus faible que Tsahal. Il est encore plus vulnérable qu’ elle aux actions  non-conventionnelles du Hezbollah.

Si d’aventure, on tire sur nos soldats,  trois solutions. Ne pas riposter : est-ce bien digne d’une grande puissance dans une région où il est essentiel de ne pas perdre la face ?  Tirer sur des Juifs, tirer sur des Arabes ? Les trois solutions sont inacceptables. Spécialement pour un pays où se  trouvent présentes de fortes communautés  se sentant liées à l’un et l’autre camp.

Qu’on ne voie dans ces considérations aucune forme d’esprit munichois. Münich, c’était à nos portes et c’était un danger mondial. Les affaires du Proche-Orient sont tendues depuis 1948 mais ne sont jusqu’ici qu’un problème régional. En dehors de la malheureuse expédition de Suez de 1956, nous avons jusqu’ici évité une implication directe. Et de toutes les façons, ce ne sont pas nos 2000 hommes qui résoudront  les  multiples problèmes de la région, d’autant qu’ils ne sont impliqués directement dans aucun des  plus lourds : la question palestinienne, d’un côté, la menace du nucléaire iranien,  de l’autre. Rien de comparable à la Côte d’Ivoire où nos intérêts directs sont engagés, où nous sommes présents en position de force  et où notre présence est décisive.

Les affaires internationales sont graves.  L’utilisation de la force armée est toujours une décision lourde de conséquences. On ne la manipule pas sans l’élémentaire vertu de prudence. Le général  de Gaulle  auquel on se réfère à tort et à travers dès que notre  drapeau est   hissé quelque part avait horreur de ce genre d’engagements qui, pensait-il, restreignait la liberté d’action de la France:  non seulement il  retira 500 000 hommes d’Algérie, mais encore il ne se hasarda qu’avec une extrême prudence dans ce qu’on appelle, aujourd’hui que ce genre d’entreprise est banalisé, les « OPEX ».  Comme aime à le rappeler Pierre Messmer, ses successeurs n’ont pas tous eu cette prudence. A partir de Giscard,  ils se sont les uns après les autres engagés de plus en plus souvent sur les  théâtre   extérieurs. Il n’est pas sûr que ce soit la ligne à suivre.

Alors, dira-ton, faut-il laisser seuls les Américains actifs  dans la zone ? Répondons sans ambages : si c’est pour y patauger comme ils le font en Irak, oui.

On n’ a pas encore pris garde  que cette opération réduisait singulièrement notre marge de manœuvre dans les négociations en cours avec l’Iran sur le nucléaire. Les Européens, au travers du groupe de contact France-Royaume-Uni-Allemagne, s’y étaient engagés très loin . La France n’est désormais plus complètement libre de ses actes, ses soldats étant otages de la milice chiite, aux ordres de Téhéran. Comment pourrait-elle prendre désormais sur ce dossier une position en flèche si une  action terroriste ou une opération de commando peut être montée à tout moment contre la FINUL ?  

Mais dira-t-on encore : avions nous le choix ? Fallait-il en août dernier  se dérober honteusement quand l’opinion internationale a sollicité la France, si active alors sur la scène diplomatique,  pour trouver une issue  la crise ? Et bien, peut-être que oui. La France n’apparaîtrait pas moins forte en paraissant économe de ses troupes : un pays respecté ne s’engage qu’au compte gouttes, comme dans le « milieu », les vrais parrains ne manient pas la gâchette pour un oui ou pou un non !  En tous les cas, il ne fallait pas se laisser enfermer dans cette   alternative désastreuse de la    dérobade ou d’une aventure à haut risque. Pour constituer un contingent d’interposition des Nations-Unies, on faisait appel jadis à des pays neutres ou en tous les cas à des petits pays : Suède, Kenya, Thaïlande etc. Il aurait fallu faire pareil cette fois. C’est par une fâcheuse confusion des genres    que les Européens croient se hisser au premier rang de la scène internationale en jouant ce   rôle qui n’est pas celui d’une   grande puissance.

L’opinion française, pour le moment,  n’aperçoit pas cela. Elle trouve que le président Chirac s’en sort plutôt bien. La professionnalisation des armées  permet à nos dirigeants de s’engager davantage sans se préoccuper d’elle. Mais au premier incident sérieux – et tous les experts pensent qu’il y en aura – elle prendra conscience de l’engrenage diabolique dans lequel nous avons mis la main.

On ne voit qu’un seul intérêt en définitive à cette aventure. Si les Américains sont tentés, comme on peut le craindre, de faire la guerre à l’Iran pour détruire dans l’œuf ses velléités nucléaires, nous aurons un alibi pour nous abstenir de participer à une telle opération, elle aussi à haut risques,  sur le thème : « nous avons déjà donné ! ».

 

Roland HUREAUX

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31 août 2006 4 31 /08 /août /2006 21:27

 

Jean Roux, La grande braderie du patrimoine public des Français  - Une OPA géante sur la France , François-Xavier de Guibert , 2006, 327 pages

 

Ce que nous rapporte Jean Roux est   si effarant qu’on a peine le croire. Les privatisations opérées en France depuis 1987 auraient  été faites, en moyenne  à la moitié de la valeur des entreprises: la plus grande spoliation du patrimoine public depuis la vente des biens nationaux. Elles ont rapporté  de 1984 à 2002 au total 90  milliards € à l’Etat ; elles auraient dû lui  en rapporter deux fois plus.

Tout cela est énorme. Que faut-il en penser ?  Jean Roux est un  homme sérieux : commissaire aux comptes, financier international et historien, lauréat du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, il a  dépouillé pendant cinq ans toutes les informations et commentaires de  la presse économique  et les rapports officiels sur les privatisations. Ses sources sont donc publiques. Il  n’a pas de préjugés politiques apparent et en tous les cas ne remet jamais en cause les privatisations dans leur principe. C’est un homme simplement soucieux de la gestion du patrimoine public, de notre patrimoine.

On est d’ailleurs loin en la matière d’un clivage gauche droite : la gauche entre 1997 et 2002  ( gouvernement Jospin) a privatisé davantage ( 50 milliards d’€)  en cinq ans que  les trois gouvernements de droite  qui l’avaient précédée en dix ans ( 40 milliards € ), et dans des conditions généralement plus douteuses.

En 1980, le secteur productif public représentait 1 088 000 salariés ;  en 1984, soit après la grande vague des nationalisations Mitterrand, il passe à 1 762 000 salariés ( 16 % du secteur productif, 17 % du CA,  40 % des immobilisations). Après ce  pic historique  vient la décrue : il  ne représente plus que  1 132 000 salariés en 2003, moins encore aujourd’hui.   Il  est passé de 10,5 % de  l ‘emploi productif en 1984, à   5, 3 % en 2000.

L’estimation d’un rabais global de 50 % est une moyenne entre des opérations relativement convenables et des cessions d’actifs publics particulièrement scabreuses. Parmi celles-ci ,  on citera le cas du   BRGM  qui vend en 1993   pour 788 millions de F un patrimoine minier estimé ultérieurement  à 12 milliards de F  ou encore celui de  la SFP cédée pour 4,5 milliards € en 2001 , un montant que la profession cinématographique française dans sa totalité qualifia de scandaleuse, une opération intervenue après que l’Etat,  obligeant  les chaînes de télévision à acheter les programmes hors du secteur public, lui eut coupé les ailes. Comment ne pas évoquer aussi  la cession en 2001 des Autoroutes du Sud de la France qui permettent à l’acheteur final de réaliser en 2005, et cela sans le moindre risque, une marge brute d’exploitation de 65 % ! L’Aérospatiale elle-même a été cédée à un prix que l’on   estime généralement très sous-évalué.

Aux privatisations d’entreprises proprement dites, s’ajoutent  la cession du patrimoine immobilier de l’Etat ou des entreprises publiques, souvent en « bloc » , c'est-à-dire avec des rabais de 50 % :  appartements ou bureaux  de la Banque de France, de la SNCF , d’EDF, du Crédit lyonnais ou encore la cession d’une partie du stock d’or de la banque de France ,  « fausse bonne idée de Nicolas Sarkozy  » ( La Tribune 18 /11/04) , à un moment où   tout laisse supposer que l’or est durablement à la hausse. 

A cela s’ajoutent différentes techniques dont l’effet est aussi la réduction du patrimoine public : externalisation ( on en a vu les effets fâcheux  dans l’affaire du Clémenceau) , titrisation etc.  

Au chapitre  de la gabegie de l’Etat et de la légèreté de sa gestion au cours des dernières années, Jean Roux décrit aussi   les effets dévastateurs de l’affaire du Crédit lyonnais ( 1 milliard € au moins pour la seule affaire Executive Life : on dira à juste titre que ces erreurs là sont l’effet de la nationalisation, mais cela ne justifie pas que l’on privatise n’importe comment ),  la légèreté de la gestion de France-Télécom , qui a fait cadeau de 11 milliards  € à sa filiale allemande Mobicom ( dont 8 milliards sont revenus à  l’Etat allemand par le biais de la vente d’une licence  finalement inutile !).

Malgré les recettes des privatisations, les années 1980, 1990 et 2000 voient l’endettement public français croître de manière considérable. La dette publique était en 1969 de 15 milliards € , soit 14 % du PIB, en 1981 de 75 milliards (20 % du PIB ),  en 1986 de 180 milliards  (30 % du PIB ) , fin 2003 de  1000 milliards €  (60 %du PIB ) , début 2006 de 1120 milliards €  (66, 4 %du PIB) , soit 18000 € par habitant et bien davantage par famille, dont  plus de 50 % sont détenus par des institutions étrangères. Et rien ne laisse à ce jour prévoir que la dérive de la dépense publique  ( 5 milliards € par mois de déficit ) puisse être enrayée.

Non seulement l’Etat s’est appauvri  ( 807 milliards d’actifs en 1980, 290 milliards en 2002 selon le rapport Pébereau ) sans que cela ait un véritable impact sur les finances publiques  mais la politique menée a largement favorisé la mainmise de capitaux étrangers sur  l’ économie  française. On connaît la malheureuse prise de contrôle de Péchiney  par Alcan, prélude à son démantèlement : il a été donné à l’auteur de cet article d’assister au spectacle obscène de la remise, sous les applaudissements  de la fine fleur  de la finance française, du « prix de la meilleure fusion-acquisition de l’année » au PDG d’Alcan. Mais qui sait  que la politique fiscale a pour effet de favoriser   cette prise de contrôle ?  Un décret de 1993 pris par Nicolas Sarkozy,  ministre du budget, exonère de tout impôt  les dividendes versés à des fonds de pension étrangers  tout en leur maintenant l’ avoir fiscal  ( dispositif auquel un accord franco-britannique ajoute des avantages supplémentaires). Selon une estimation du Conseil national des impôts, là où le dividende versé est de 100, l’investisseur national reçoit 54, le fonds de pension 100 et s’il est anglais, 145 !

Mais de quoi faut-il encore s’étonner quand on voit  fin 2005  le gouvernement français  appuyer une action d’une mystérieuse société basée à Jersey  contre Etamet dont  le    principal actionnaire est l’Etat français, cette action conduisant à déposséder cette dernière au bénéfice de la  société étrangère d’un des  principaux gisements de nickel de Nouvelle Calédonie ! Ceux qui agissent ainsi  ne commettent pas seulement un crime vis-à-vis des intérêts français, ils ridiculisent notre pays face à la  communauté financière internationale !   

Les intérêts étrangers qui profitent des privatisations au rabais sont souvent des fonds de pension américains ( propriétaires par exemple  de 43 % d’EADS ) . Autrement dit , alors que  l’avenir des retraites n’est pas assuré en France, l’Etat français  subventionne  les retraités américains !  Cela n’est d’ailleurs pas propre à la France  : ce qui se passe dans notre pays s’inscrit dans une politique de prédation de dimension mondiale.

On sait comment la Commission européenne a systématiquement encouragé la politique de privatisation,  notamment en permettant cette aberration comptable :  prendre en compte les recettes de privatisations dans le budget  de fonctionnement de l’Etat, ce qui permet  une  réduction optique du déficit .

On sait moins comment, malgré le coup de semonce du 29 mai 2005, cette politique s’est aggravée, en particulier par la cession de ce qui restait d’ autoroutes publiques à vil prix. Le projet en cours de discussion de cession de GDF à Suez va dans le même sens. Les sociétés qui ne sont pas encore privatisées, les grands services publics comme EDF, GDF, SNCF, La Poste , sont en réalité les proies les plus juteuses   : jouissant d’un monopole durable , ils présentent une sécurité pour l’investisseur bien plus grande que les actifs proprement industriels, surtout s’ils sont acquis au rabais.

Ce panorama affligeant nous interdit désormais de considérer de haut des pays comme la Russie ou certains pays d’Amérique latine  où les privatisations ont été l’occasion d’un pillage généralisé du patrimoine public,  générant des fortunes aussi rapides qu’illégitimes : il n’est pas certain qu’en définitive,  nous ayons fait beaucoup mieux. Il est décidément bien difficile dans un pays comme la France de trouver les marques du vrai libéralisme  responsable, respectueux des deniers publics et par là distinct  de la recherche effrénée du profit , de la pure et simple corruption ( que l’on devine dans la pénombre des pratiques que dénonce Jean Roux ) et de l’irresponsabilité technocratique.

L’auteur  prédit à  la France une faillite à la mode argentine  pour les toutes prochaines années : cette prédiction est à rendre au sérieux. On lui reprochera en revanche d’entretenir quelques illusions sur les syndicats, seuls défenseurs à son gré du patrimoine public :   il semble ignorer que ceux-ci,    trop souvent serrés de près par les procédures judiciaires,  n’opèrent qu’une mobilisation de façade contre les pratiques qu’il dénonce : leur discrétion dans l’affaire Suez-GDF est stupéfiante. De même Jean Roux apparaît bien naïf quand il s’imagine que les élus locaux sont plus vertueux que les politiques nationaux ! Sur le plan formel,   on lui reprochera seulement  d’avoir exagérément élargi son sujet ( prédation de l’environnement, gaspillages sociaux,  exode des œuvres d’art etc.), ce qui peut affaiblir  la crédibilité de son ouvrage qui demeure néanmoins une mine de renseignements.

Voilà au total un travail sérieux et  courageux : sa large diffusion est souhaitable : que ces faits scabreux soient connus nous paraît  le préalable au redressement  des moeurs qui seul peut sauver notre pays du désastre  annoncé. 

 

Roland HUREAUX

 

 

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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 10:02
 

Après la guerre du Liban :


L’amertume de l’opinion israélienne à l’issue de la guerre de l’été 2006 n’est pas sans fondements. L’ objectif de cette guerre, la destruction du Hezbollah, n’est pas vraiment atteint. Même affaibli, le mouvement chiite se trouve auréolé de la gloire d’avoir résisté, plus qu’aucune force musulmane ne l’avait encore fait, à la toute puissante Tsahal. La partie la plus radicale de l’islam se trouve ainsi placée en position de leadership moral, non seulement au Liban mais dans tout le Proche-Orient. Ceux qui voudraient porter la guerre en Iran pour mettre fin à ses projets nucléaires sont avertis par une expérience en champ clos: la capacité de résistance des guerriers chiites est considérable. Surtout, les bombardements massifs opérés au Liban, qui ont causé plus de 1000 victimes civiles ont encore altéré l’image d’Israël : comment qualifier ses adversaires de « terroristes » alors que dans votre camp, les victimes sont principalement des soldats et dans le camp adverse principalement des civils ?

La contrepartie espérée de tous ces points négatifs, l’espoir que le plan de paix de l’ ONU permettra de neutraliser le Hezbollah, est pour le moment aléatoire .

Qu’Israël ait voulu éradiquer la menace permanente que faisait peser le « parti de Dieu »  sur sa frontière Nord est compréhensible. Mais sans être spécialiste des questions militaires, on peut s’interroger sur les moyens employés.

Quelle que soit sa rationalité militaire ( mais seul le succès permet de consacrer celle-ci), une stratégie qui consiste à démolir un pays pour neutraliser quelques centaines de miliciens opérant dans une bande frontalière de quinze kilomètres est difficilement compréhensible.

Comment ne pas y reconnaître la contagion des idées et des comportements du grand protecteur de l’Etat d’Israël : les Etats-Unis ?

Des bombardements massifs d’infrastructures pour isoler et démoraliser les combattants adverses ( au risque de « dommages collatéraux » considérables), le souci prioritaire d’économiser la vie de ses propres soldats : n’est-ce pas l’essentiel de la méthode américaine depuis longtemps ? Elle se résume à un principe : risque minimum pour nos soldats, risque maximum pour les civils du camp adverse. Conforme à la rationalité démocratique pour laquelle la vie des citoyens de son camp ( mais de ceux là seulement) est sacrée, elle va à l’encontre tant de la tradition chevaleresque que du droit de la guerre selon lesquels la guerre est d’abord une affaire de soldats . Qui doutera que cette dernière rationalité soit plus universelle – et en définitive plus civilisée – que l’autre qui pourtant se réclame de la démocratie ?

De manière cynique, on dira que de telles méthodes ont encore des chances d’être excusées si elles réussissent. Or du Vietnam à l’Irak en passant par l’Afghanistan, elles ont abouti au contraire à enliser la grande puissance yankee dans un bourbier sans gloire.

Risquées pour les Américains, ces méthodes le sont bien davantage pour Israël . Les ressources d’un Etat de 7 millions d’habitants ne sauraient être comparées à celles d’un Etat de 250 millions. Les Etats-Unis peuvent demeurer relativement indifférents à une guerre menée en leur nom par des soldats professionnels généralement recrutés aux marges de la société . Ils peuvent même se sentir peu concernés par un conflit lointain : qu’importe à l’Américain du Middle West qu’on le déteste à 15 000 km ( pourvu qu’il n’ y ait pas de nouveau 11 septembre ! ). Que lui importe même un lamentable enlisement qu’il ne percevra qu’à travers des media orientés ? Mais il est clair que telle n’est pas la position d’Israël : non seulement ses ressources ne sont pas illimitées, son armée repose sur la conscription, mais le peuple israélien se trouve dans la vicinité immédiate de ses adversaires ; il ne peut se permettre ni d’ alimenter chez eux une haine inexpiable, ni de donner l’impression de l’enlisement.

En voyant l’état-major israélien utiliser des méthodes aussi grossières que celles de l’armée américaine, on a peine à reconnaître l’infaillible intelligence tactique à laquelle Tsahal nous avaient autrefois habitués.

Il faut faire certes dans ces méthodes la part de l’impulsion politique et notamment de celle du premier ministre Ehud Olmert , un civil qui , à la différence de son prédécesseur , avait à faire la démonstration de sa virilité guerrière, ce qui confirme quand il s’agit de faire la guerre, les civils sont souvent plus dangereux que les militaires.

Mais il faut surtout faire la part de l’imprégnation générale d’une société qui depuis plusieurs années n’a d’autre interlocuteur, d’autre référent que le grand frère d’outre-Atlantique. Cela n’est pas seulement vrai en matière militaire : la manière dont un ultra-libéralisme ravageur mine l’héritage travailliste de la démocratie israélienne , contribuant sans nul doute à y affaiblir le sens de la citoyenneté, se trouve à l’avenant.

Même si le soutien américain lui sera longtemps nécessaire, il se peut que l’avenir de l’Etat d’Israël , qui passe de toutes les façons par la recherche patiente d’une cohabitation durable avec les autres peuples du Proche-Orient, implique une sérieuse remise en cause de l’influence et des méthodes d’Outre-Atlantique.


Roland HUREAUX

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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 09:57


Pierre Manent, La raison des nations – Réflexions sur l’avenir de la démocratie en Europe , Gallimard, 2006, 97 pages


Pierre Manent que ses ouvrages austères ont imposé dans le champ de la philosophie politique se libère du carcan universitaire dans un court essai, expressément subjectif ( le je y est de rigueur ) en trois chapitres vifs et concis : la démocratie, la nation , la religion . Ne nous y trompons pas : cette réflexion d’apparence abstraite ou distanciée est sous tendue par une passion, celle de la civilisation européenne, et une inquiétude, celle de l’avenir de l’Europe.

Sauf à le démarquer en moins bien, il est difficile de rendre compte en quelques lignes de cet ouvrage dense et intense.

Sans le citer, Pierre Manent fait, quoique avec des bases philosophiques très différentes, un constat analogue à celui de Robert Kagan : l’Europe est sortie de l’histoire ; elle a cessé d’y être un acteur par l’effet d’un dépassement de la démocratie vers sa forme extrême : l’abolition des différences et singulièrement des différences nationales et religieuses, par un souci de la douceur universelle, par le refus de toute conflictualité. « Au nom de la démocratie nous avons instauré la paralysie politique de la démocratie. »

Ce souci d’une démocratie accomplie fondée sur le refus de toute altérité conduit aux évolutions que l’on ne connaît que trop bien : l’Europe entraînée dans un processus de construction devenu « une finalité sans fin » ( l’auteur distingue à juste titre l’Europe des pères fondateurs qui voulaient rapprocher des nations aux antagonismes séculaires, de l’Europe de Maastricht qui veut au contraire abolir les nations), l’incapacité à se fixer des limites et donc à dire non à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne – et par là la course vers un universalisme sans détermination. Au nom de ce même refus de la différence « on enjoint à chaque peuple de se séparer de son passé impardonnable d’intolérance et d’oppression ». Tout ce qui distingue se trouve culpabilisé.

Ce refus de la différence est commun à l’Europe et aux Etats-Unis : « L’empire européen a ceci de commun avec l’empire américain qu’il est aimanté par la perspective d’un monde où aucune différence collective ne sera significative » Il est aussi , paradoxalement, partagé par les intégristes musulmans qui veulent instaurer le règne universel de la charia ( on regrette cependant que Pierre Manent donne un moment dans le poncif du « 11 septembre  tournant historique majeur » après lequel rien ne sera plus comme avant  : nous pensons pour notre part que l’on connaissait avant les sentiments des islamistes pour l’Occident, que l’évolution militariste des Etats-Unis est antérieure et que cet événement, en définitive contingent et qu’une meilleure efficacité policière eut prévenu, ne s’est pas à ce jour répété). Mais à la différence des Européens, Américains et islamistes fondent leur projet sur le recours à la force. Entre l’Europe et les Etats-Unis qui n’ont pas perdu de vue, eux, le fondement hobbesien de l’Etat moderne, l’attitude face à la peine de mort constitue une différence emblématique.

Ces développements sont certes en continuité avec l’histoire d’une Europe instauratrice de la démocratie et tendue depuis lors vers son accroissement. Mais ils sont aussi en rupture, avec cette histoire car à vouloir toujours plus de démocratie, ils en sapent les fondements. . L’originalité de l’Europe, dit justement Pierre Manent, est d’avoir su concilier la liberté et la civilisation. Il est des peuples libres et non civilisés : les « sauvages », bons ou mauvais, il est des civilisations qui sacrifient la liberté  : tous les grands empires. L’Europe est allée plus loin en inventant , après la cité grecque, l’Etat-nation ( dont la forme monarchique sacrifia d’abord elle aussi d’abord la liberté) puis, au sein de l’ Etat-nation, le gouvernement représentatif.

Le caractère consubstantiel de la démocratie et de la nation , le fait que l’expression démocratique n’a de sens que dans une communauté politique qui ne peut être qu’un Etat-nation est une des constantes de la pensée de Pierre Manent, en quoi il rejoint , quoique mezzo voce et avec une élaboration philosophique qui lui est propre , les différents courants « républicains. »

En se coupant de ses fondements nationaux et en voulant se radicaliser, la démocratie entre en crise. Certes la théorie de la représentation contient en elle-même sa propre crise : il est dans la nature du gouvernement représentatif que les mandants se sentent toujours mal représentés, mais avec l’Europe d’aujourd’hui , la crise atteint un sommet : «  l’Etat est de moins en moins souverain et le gouvernement de moins en moins représentatif » . Les coups de semonce du 25 avril 2002 et du 29 mai 2005, « jacqueries électorales », rappellent le malaise sous-jacent à la démocratie dite avancée – en contradiction paradoxale avec l’autosatisfaction que nous inspirent nos « valeurs démocratiques ». L’Etat lui-même est remis en cause  par la multiplication des droits-créances et aussi par le refus grandissant de toute contrainte : «  le niveleur est à son tour nivelé » . L’Etat contemporain a de plus en plus dans l’esprit public, pour reprendre une formule de Philippe Raynaud « le monopole de la violence illégitime » : toute expression revendicative a sa légitimité mais sa répression par l’Etat est vécue comme une entorse à la douceur démocratique. L’Eglise elle-même est toujours prête à critiquer toute répression un peu ferme  : faute de pouvoir , comme autrefois inspirer l’Etat, elle en sape les fondements.

Faute de communauté politique fondée sur la conscience d’une différence et l’amour de soi, la communication s’affaiblit car « la communication par elle-même ne produit pas la communauté politique ». L’absence de communauté hypothèque elle aussi la représentation : « à travers la colère de n’être pas représenté, se fait jour l’angoisse de ne plus être représentable ».

La laïcité elle-même est en crise. Elle ne s’était substitué au ciment religieux de l’Europe que parce que chaque nation en était venue à constituer une communauté sacrée . Mais si la nation n’est plus sacrée, quel est encore le sens de la laïcité ?

Pourtant aux portes de l’Europe s’observe un retour du national–religieux » avec le regain de l’islam et l’Etat d’Israël ( sorti non d’Egypte mais d’une Europe libérale incapable d’apporter une solution au « problème juif ») . On pourrait y ajouter les Etats-Unis de George Bush. Pour ces « autres », l’Europe a beau se prétendre universelle, refuser d’être un « club chrétien », se présenter comme une coquille vide apte à recevoir toute l’humanité, elle est à leurs yeux quelque chose et non pas rien. Si elle ne se considère pas comme chrétienne, les autres si. Pour l’auteur « quelque chose empêche de dire que l’Europe n’est pas chrétienne. » L’Europe n’échappe en tous les cas pas à sa condition historique : « Après la nation sacrée, après la classe, après la race, c’est au nom de l’Europe même que nous avons essayé d’échapper à la condition européenne. Nos gouvernements ont beau s’époumoner et nous morigéner ; il semble que cette fois encore ce soit en vain . Notre condition, plus forte que nos passions les plus fortes est en train de nous reprendre. »  « Rentrons donc dans cette Europe réelle que nous nous efforçons vainement de quitter » . Quelle Europe ? Pierre Manent ne le dit qu’à demi-mots : sinon une Euripe confessionnelle, ou raciale ou étroitement liée aux formes classiques de la démocratie, tout de même un projet fondamental  transversal à ces avatars : même s’ « il ne s’agit pas de mettre le nom chrétien sur tous les étendards », « il s’agit de continuer l’aventure européenne dont la longue phrase inachevée cherche à nouer le plus étroitement possible la liberté et la communion, à les nouer ensemble jusqu’à ce qu’elles se confondent ». Autre manière sans doute de dire que le destin de l’Europe est d’être trinitaire.


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29 août 2006 2 29 /08 /août /2006 09:50
 

Villepin aurait-il le goût de l’échec ? En faisant du projet de fusion GDF-Suez – et donc de la privatisation de GDF - , le dossier emblématique de la rentrée, le premier ministre commet la même erreur qu’avec le CPE.

Comme alors, il s’engage sur un dossier controversé sans bénéficier d’un appui franc de sa majorité. D’abord parce que beaucoup de députés ont des doutes sur l’utilité de l’opération. Ces doutes subsistent malgré la gigantesque opération de communication orchestrée dans le courant de l’été par les dirigeants des deux groupes. Les réticences exprimées par la commission européenne ne sont pas là pour les rassurer. Ensuite parce que, une fois encore, le parti majoritaire que dirige Nicolas Sarkozy ne fera, dans son appui au gouvernement, que le service minimum. Certes, le président de l’UMP a dit, après quelques tergiversations et de la manière la plus elliptique, qu’il soutiendrait le projet, mais on se doute qu’au moindre remous, il prendra ses distances, comme il l’avait fait pour le CPE. Si le projet avait été incontestable, un tel risque eut été négligeable.

La deuxième erreur de Dominique de Villepin touche à sa stratégie d’image : une fois de plus, il s’engage sur la voie libérale alors que le créneau est occupé par Sarkozy et il délaisse celui qu’il avait choisi lors de son entrée en fonctions et où il aurait pu exceller : la réaffirmation du rôle de l’Etat. A cette réaffirmation d’un Etat arbitre et référent, qui ne se résume évidemment pas au recrutement de policiers et de gendarmes ou à la pose de radars sur les routes, les Français aspirent profondément après deux décennies d’un libéralisme souvent brouillon, comme l’a montré le référendum du 29 mais 2005. C’est parce que beaucoup espéraient qu’il irait dans ce sens là que Villepin fut si populaire à l’été 2005. Or le premier ministre, au grand désespoir de ses soutiens, délaisse avec obstination ce terrain sur lequel il était attendu, pour courir sur les traces de libéraux qu’il ne rattrapera jamais. C’est une loi de la politique, en effet, qu’on ne rattrape jamais ceux qui, sur un créneau donné, sont partis en pole position ( tout comme Villiers ne rattrapera jamais Le Pen sur l’immigration ! ).

Au moins le projet du CPE partait-il de bonnes intentions : il se fondait sur une logique de libéralisation du marché du travail, telle que la préconise l’OCDE,   peut-être contestable ou au moins maladroitement appliquée, mais dont le but final était bien l’amélioration de la situation de l’emploi des jeunes.

On a du mal au contraire à percevoir l’intérêt de l’opération Suez-GDF. Suez n’a aucun caractère stratégique, GDF, déjà premier gazier européen, peut difficilement dire qu’il n’a pas la taille critique pour affronter le marché et rien ne dit que sa privatisation le rendrait plus efficace. Quoi que l’on fasse, on n’empêchera pas l’opinion d’associer cette opération à la hausse considérable et très impopulaire des tarifs de l’énergie depuis cinq ans.

Ainsi Villepin s’apprête t-il à engager avec des appuis incertains une bataille inutile et sur un mauvais terrain. Il risque de perdre en septembre le regain de popularité que lui ont valu pendant l’été son action au Liban aux côtés du président de la République et l’amélioration de la situation économique. Pour quoi faire donc ?

Il était pourtant aisé de transformer ce projet de loi controversé en un grand projet positif et consensuel : par exemple en le centrant sur les économies d’énergies, en ne se contentant pas à cet égard de mesurettes mais en « mettant le paquet » pour opérer une véritable révolution énergétique analogue à celle de 1974, et d’autant plus populaire que pour les Français, la hausse de l’énergie est ressentie comme le principal facteur de l’érosion de leur pouvoir d’achat. Peut-être n’est-il pas trop tard  pour donner cette inflexion au projet mais il faudrait alors renoncer à privatiser GDF, faute de quoi rien n’empêchera l’opinion de considérer que c’est là le cœur du projet et que le reste, pour innovant qu’il soit, n’est que de l’habillage.

Le moindre des paradoxes est qu’ayant voulu trancher avec la politique médiocre de son prédécesseur, centrée sur une calamiteuse décentralisation, Dominique de Villepin semble demeurer sous son influence. Les promoteurs les plus ardents de l’opération Suez-GDF, Thierry Breton et Jean-François Cirelli appartiennent tous les deux au clan Raffarin : tout se pesse comme si celui-ci tirait encore les ficelles.

On entend souvent à l’UMP que Villepin, ayant mis une croix sur ces chances propres, vise par des opérations qui ne pourront qu’accroître l’impopularité de la droite, à saper les chances du candidat de Sarkozy à l’élection présidentielle. Une telle mesquinerie n’est évidemment pas dans son tempérament. Il reste que les socialistes ont compris que le deuxième tour de celle-ci pourrait bien se jouer sur l’affaire GDF ; c’est pourquoi ils préparent une bruyante bataille de procédure lors de la session extraordinaire de septembre.

Villepin veut-il surmonter la mauvaise opinion qu’ont pu avoir de lui certains milieux d’affaires proaméricains – au moment où courant 2005 sa cote était au plus haut. Mais à quoi bon ? Les milieux d’affaires vont du côté du gagnant. Si le premier ministre remonte la pente dans l’opinion, ils finiront pas lui trouver des qualités. Or ce n’est pas le projet Suez-GDF qui la lui fera remonter.

Serait-il contraint à l’opération par Jacques Chirac ? Mais dans quel but ? Pour permettre au président de redorer son blason en demandant par exemple une nouvelle fois le retrait du projet s’il était trop violemment contesté et se poser en arbitre ?

On peut craindre plutôt que Villepin ne soit atteint du syndrome typiquement chiraquien de l’action pour l’action, qu’il soit animé par la conviction un peu simpliste que  plus on « bouge », mieux c’est : plus on a de chances de garder l’initiative, plus on donnera l’impression de gouverner, plus l’opinion vous en saura gré. Dangereuse illusion : la politique du XXIe siècle n’est pas la campagne d’Italie ; il vaut mieux, dans la guerre moderne, tirer un ou deux coups bien ajustés que vider les chargeurs n’importe où n’importe comment. Gouverner, ce n’est pas agir pour agir, c’est agir à bon escient. Dans l’affaire Suez-GDF, on est loin du compte.



Roland HUREAUX


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