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Roland HUREAUX

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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 06:21

 

Il est remarquable de voir à quel point  la signification d’ événements aussi récents que ceux de Mai 68 a pu être travestie.

Le point fort  dont il semble qu’on ait perdu le souvenir  est que la rhétorique dominante  tout au long de ces événements  fut marxiste. Peut-être le marxisme a-t-il là jeté ses derniers feux ? Il reste que les  principaux groupes  qui impulsèrent le mouvement, les maoïstes ( appelés alors « Union des jeunesses marxistes-léninistes » et plus tard « Gauche prolétarienne »), les trois mouvements trotskystes, le PSU (où les chrétiens étaient pourtant nombreux),  l’UNEF et même le « Mouvement du 22 mars » qui, plus ou moins les fédérait, se référaient d’abord à Marx et à Lénine, puis, qui à Trotski, qui à Mao, qui à Che Guevara. Pas à Freud (1). Il n’était question dans les couloirs des universités en grève que de la lutte des classes, de la Révolution,  de l’injustice faite aux ouvriers ou  aux fils d’ouvriers,   ou au Tiers monde : Bourdieu venait de publier Les héritiers que le théâtre de l’Ecole normale supérieure avait mis en scène au cours de l’hiver.  La  voisinage, invraisemblable aujourd’hui,  d’un immense bidonville n’avait pas fait peu pour alimenter la mauvaise conscience des étudiants de Nanterre où a débuté le mouvement.  Les manifestations contre l’intervention des Etats-Unis  au Vietnam et pour le Vietcong  avaient tout au long de l’hiver 1967-1968 servi de répétition  au mouvement  de mai. 

 

La lutte des clases avant le sexe

 

Certes quelques uns des initiateurs du mouvement, comme  Cohn-Bendit  connaissaient  les théoriciens de l’école de Francfort, Marcuse et Reich, dont la mode venait de   Californie, et qui avaient mêlé le thème sexuel à la lutte des classes,  mais l’austère Althusser eut bien plus d’influence.  Certes  encore le premier incident fut lié à la revendication des  étudiants du droit d’entrer dans les bâtiments des étudiantes à la cité universitaire de Nanterre, ce qui fit dire au  général de Gaulle, goguenard : « ils voulaient des locaux et des maîtres, ils veulent à présent des lits et des maîtresses ! » (2). Mais tout cela est anecdotique ; les romans de Françoise Sagan,  les films de Louis Malle, les dessins de Kiraz  étaient  déjà là pour nous rappeler que les filles de la bonne société n’avaient pas attendu mai 68 pour jeter leur gourme. La pilule était légale depuis 1967, le concile avait précipité la crise de  l’Eglise  quatre ou cinq ans plus tôt. Sur les barricades, il ne fut jamais question des droits des homosexuels. Qui peut douter que la « révolution sexuelle » aurait eu de toutes façons  lieu sans Mai 68 ? L’évolution parallèle des pays étrangers le démontre. Moins que la morale sexuelle, c’est en fait  la morale tout court qui fut atteinte : les leçons de morale héritées  de Jules Ferry,  qui n’avaient rien de sexuel, furent à ce moment là supprimées à  l’école élémentaire sans qu’aucune circulaire l’ait formalisé.

Mouvement de jeunesse sans doute, Mais 68 fut-il un mouvement des étudiants ? Moins qu’on croit. La manifestation du 13 mais 1968 rassembla près d’un million de personnes mais l’essentiel était composé de salariés répondant à l’appel des organisations syndicales, CGT en tête. Quand  les syndicats ouvriers n’y participaient  pas, les manifestations parisiennes  ne dépassèrent  guère les 50 000 personnes, dont une moitié de lycéens et, de plus en plus  de jeunes qui n’étaient pas étudiants. Or il y avait plus de  250 000 étudiants en région parisienne.  La proportion des étudiants manifestants  semble avoir été un peu plus forte en province.

La prégnance du discours marxiste explique certains dessins diffusés par l’Ecole des Beaux-Arts comme celui, odieux, qui montrait Hitler sous le masque de De Gaulle. Ce n’était là rien d’autre que l’illustration de la théorie marxiste selon laquelle tous les régimes bourgeois se valent, le régime hitlérien détenant  par sa radicalité la vérité cachée des autres.  Le thème « CRS-SS » est de la même eau. A cet égard, mai 68 fut moins une rupture que le prolongement  et la radicalisation de l’opposition de gauche au général de Gaulle qui s’était exprimée tout au long des années soixante. Opposition où  le marxisme (la « philosophie indépassable de notre temps » disait Jean-Paul Sartre), au moins  au lycée et  à l’Université,  était hégémonique.  Mai 68 : révolte contre les maîtres  ou   leçon trop  bien apprise ?  On peut se poser la question. Le fait nouveau en 1968 fut que malgré la forte présence de l’Union des étudiants communistes (UEC), le Parti communiste  avait  perdu son leadership  dans le monde étudiant au bénéfice des « gauchistes » (expression  inventée par Lénine et reprise par le PCF).  Pour ce dernier, c’était la conséquence du ralliement de trop de jeunes  bourgeois à la cause de la  Révolution. Même si les « fils du peuple » furent plus nombreux qu’on ne  l’a dit chez les  gauchistes, il n’avait sans doute  pas entièrement tort.

Il reste que  le marxisme-léninisme de ces derniers était en peau de lapin. L’auteur de ces lignes se souvient d’avoir un jour poussé dans ces retranchements un maoïste qui n’avait que la Révolution à la bouche:   « si vous  êtes  logique, ce n’est pas la Sorbonne qu’il faut prendre, c’est l’Elysée ». Il n’en fut pas  question. Il était entendu, sans que personne l’avoue,   que  cette révolution devait   être un coïtus interruptus. C’est sans doute là que la psychanalyse reprend ses droits. Tuer le Père (le général ?) d’accord,  mais seulement sur le plan symbolique.

A cette impuissance des soi-disant révolutionnaires répondait d’ailleurs celle du chef de l’Etat qui multipliait les consignes de fermeté, sans qu’on sache bien si lui aussi les prenait tout à fait  au sérieux. Si elles avaient été appliquées, le sang aurait  coulé et sa mémoire en eut été ternie. Mais ni ses ministres, ni le préfet de police, l’admirable Maurice Grimaud, ne prirent ces consignes à la lettre. D’où ce miracle d’une « révolution » où, au moins à Paris, personne n’a laissé la vie. 

 

Vers la fin de l’exception française

 

Mais il faut encore considérer  les conséquences paradoxales de Mai 68.

Le premier bénéficiaire de ce mouvement né dans la protestation contre l’impérialisme américain au Vietnam, fut  le dollar qui vit, grâce à la crise du franc,  sa dévaluation retardée de trois ans. Le monde anglo-saxon se réjouit dans l’ensemble d’événements  dans lesquels il vit la juste punition de la morgue du général de Gaulle à son encontre. Hasard ? Mai 68 suivit de peu les retournements spectaculaires de  la politique étrangère de la France : retrait  de l’Otan, attaques contre le dollar, visite en URSS, discours de Pnom-Penh, voyage au  Québec, condamnation d’Israël. La retraite du général de Gaulle en 1969, conséquence retardée du mouvement de mai fut leur  revanche. Les Américains n’ont sans doute pas provoqué le mouvement. En ont-ils soufflé sur  les braises ? Rien n’est exclu. L’évolution ultra-atlantiste de beaucoup de fils de mai,  en France et à l’étranger (3),  n’est en tous les cas un paradoxe qu’en apparence.

A l’intérieur, le grand vainqueur  fut  Georges Pompidou. Non seulement il gagna les élections : les législatives  de 1968 puis  les présidentielles  de 1969, mais la hausse importante des salaires qu’il concéda aux  accords de Grenelle, pour calmer le mouvement,   fut le plus beau coup de fouet keynésien qu’ait jamais  reçu l’économie française. Les cinq années qui suivirent connurent taux de croissance les plus élevés  de l’après-guerre. La contestation de la société de consommation déboucha sur l’  industrialisation à outrance. Autre paradoxe.

L’autre vainqueur fut François Mitterrand. Paradoxe aussi parce que s’il y avait un homme politique détesté par toutes les composantes du mouvement sans exception, c’était bien lui. Quelque part  de Gaulle était respecté, un Mendès-France apparaissait même comme le recours des franges les  plus modérées du mouvement de mai. Mais Mitterrand était alors le symbole abhorré de la gauche archaïque et de la Quatrième République. Il réussit pourtant à remonter le courant. Sa victoire de 1981 s’inscrit, qu’on le veuille ou non,   dans le sillage de Mai 68.  

Pompidou (et aussi Giscard), Mitterrand : chaque fois un pas fut accompli vers la normalisation de la France, mais les fondamentaux de la politique gaullienne d’indépendance nationale n’étaient pas encore remis en cause. Pas davantage la Constitution dans laquelle, Mitterrand, qui l’avait tant combattue, se déclara  même très à l’aise.

C’est pourquoi on peut se demander si l’avènement de Nicolas Sarkozy ne représente pas l’aboutissement ultime  de la trajectoire. La réintégration de l’OTAN, les revirements au Proche-Orient, vis-à-vis de la Russie,  du Québec même, marquent, comme à dessein,  la fin de l’exception française, laquelle ne s’était jamais exprimée avec autant d’éclat que dans les mois qui ont précédé les évènements de mai. Qu’un soixante-huitard comme Bernard Kouchner soit l’exécuteur de ces révisions est logique. Le projet de réviser la Constitution  - sans doute de la liquider – va dans le même sens. Ne parlons pas de la volonté ostensible du président de « jouir sans entrave » : là aussi c’est l’anecdote.

Quitte à choquer quelques  militants nostalgiques, il faut regarder les géopolitiques en face. Ce que Nicolas Sarkozy se propose de liquider, c’est très précisément ce qui s’est trouvé ébranlé en mai 68.  Le président  a beau dire à son électorat  de droite qu’il veut  « tourner la page de mai 68 », le véritable héritier, c’est lui.

 

Roland HUREAUX

 


 

1.                       Gille Deleuze (G.Deleuze & F.Guattari, L’Anti-Œdipe, 1972) a bien compris à quel point le freudisme se situait aux antipodes de la thématique de mai 68. C’était particulièrement vrai dans l’interprétation  qu’en fit à l’époque Jacques Lacan, sous une forme suffisamment cryptée pour que personne ne s’en aperçoive. 

 

2.                       On n‘a d’ailleurs jamais dit le calvaire que vécurent, cette revendication satisfaite,  certaines boursières de provinces logées dans la cité, à une époque où le délit de harcèlement sexuel n’existait pas encore.

 

3.   Cf. Marianne , 12 juillet 1999, Roland Hureaux , « Kosovo : une guerre soixante-huitarde ? »                             

 

 

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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 06:18

Quand un gouvernement peu inspiré est sommé de réformer à tout va, il consulte son administration. Celle-ci a toujours des idées en réserve mais il faut s’en méfier. Généralement, les bonnes ont déjà été appliquées.  Les premières qu’elle trouve dans ses cartons sont celles qu’elle a déjà proposées dix fois aux ministres et qui n’ont jamais marché, soit que des hommes ( ou des femmes) politiques  de bon sens les aient écartées d’eux-mêmes, soit qu’elle se soient heurtées à une forte résistance de l’opinion, pas nécessairement injustifiée.  


« Purger » les HLM des familles à revenu conséquent : une fausse bonne idée

 

Sommé de faire faire des économies à  la Sécurité sociale, Bercy proposera de mettre les allocations familiales sous conditions de ressources même si   Juppé et  Jospin y ont successivement échoué.   Sommé de résoudre le problème du logement,  la technostructure propose immanquablement depuis vingt ans de faire sortir du parc HLM les centaines de milliers  de foyers qui étaient en dessous du plafond de revenu quand ils y sont rentrés mais qui, gagnant plus  au fil des ans, sont passés au-dessus.  Cela fera, pense-t-on, de la place pour les sans logis.

Sur le papier, l’idée est impeccable :  il y a, dit-on,  des gens que l’Etat aide et qui n’en ont pas ou plus besoin et d’autres qu’il ne peut pas  aider faute de moyens : il suffit d’opérer un transfert.

C’est ce que les vieux fonctionnaires appelaient autrefois les « fausses bonnes idées », séduisantes sur le papier mais  inapplicables – et même nocives. Cela pour plusieurs raisons.

D’abord, il n’est pas sûr que le problème des sans-logis soit seulement une question d’offre quantitative de logements :   beaucoup de sans logis  n’ont tout simplement pas les moyens et parfois pas la volonté d’accéder à un logement même à bon marché. Comme tous les bailleurs, les sociétés HLM préfèrent les locataires solvables et suffisamment stables pour ne pas dégrader les appartements ou créer des troubles de voisinage. Au demeurant, s’il ne s’agissait que d’un problème  d’offre,   comment un grand pays comme la France n’aurait-il pas  les moyens  d’y pourvoir   en lançant de nouveaux programmes aux effets, on le sait, stimulants pur l’économie ? Une des principales raisons de l’actuelle pénurie de logements, rappelle justement Jean-Paul Lacaze, c’est la décentralisation de l’urbanisme qui empêche l’Etat d’avoir comme autrefois une grande politique volontariste.

Ensuite, pousser dehors les  revenus moyens  ne ferait qu’aggraver le caractère de ghetto de certaines cités en évinçant les locataires disposant on ne dira pas d’une certaine aisance (au vu du niveau de ces  plafonds, c’est loin d’être le cas) mais d’un  revenu normal (soit dit entre parenthèses, tous ceux qui vivent de trafics ou de travail au noir pourront, eux, rester, ce qui ne manquera pas de faire jaser ). La mixité sociale s’en trouverait  encore affaiblie.

Mais à ces arguments  techniques, on ajoutera des considérations non seulement  morales mais  politiques.

Considérations morales : il n’est pas nécessaire d’être un expert en morale sociale   pour comprendre que le logement, la « demeure » comme dit la Bible, a pour tout foyer quelque chose de sacré. Que des hauts fonctionnaires veuillent faire partir un ménage dont le chef a gagné quelques échelons en milieu de carrière, comment le faire admettre à une famille en chair et en os  qui a  ses habitudes là où elle habite, qui  se trouve bien dans le quartier, à des  enfants pour qui chaque coin de l’appartement est devenu l’ univers familier : celui   ils rangent les jouets, celui où dort le chat, où ils se cachent quand on veut les gronder ? Quelle aberration d’imaginer de leur faire quitter tout à coup, au nom d’un barème technocratique,   le petit espace qui, depuis leur naissance,  constitue leur univers.

De cette dimension morale,  le droit, qui protège le locataire aussi longtemps qu’il s’acquitte de son loyer – et quelque temps encore s’il ne s’en acquitte pas - , en tient compte. Cela seul fera  obstacle à l’application d’une  politique inhumaine.

A la rigueur  pourrait-on  revaloriser un peu les surloyers pour faire rentrer d’avantage d’argent dans les caisses publiques, mais espérer  faire déménager en masse tous les bénéficiaires de la situation actuelle relève de l’utopie.

Cela nous amène au raisons politiques qui condamnent un tel projet .

Compte tenu des ce que l’on vient de dire, tout le monde sait que cette politique ne marchera pas, pas plus qu’elle n’a marché quand Alain  Juppé ou d’autres ont voulu la mettre en œuvre dans le passé.  Dans deux ans, dans dix ans, la plupart de ceux qu’on aura voulu faire déménager seront, pour la plupart, n’en doutons pas, toujours là.

Mais  entre temps, un gouvernement « de droite » aura, et cela sans  résultat aucun,  réussi l’exploit  de se mettre à dos les classes moyennes ou   moyennes inférieures en voulant leur imposer une politique de type socialiste, basée, comme le plafonnement des allocations familiales dont il est question plus haut, sur la concentration des aides sociales vers les plus nécessiteux – avec tous les effets de ghetto géographique ou psychologique qui s’en suivent. Cela, tout homme politique de  bon sens le sait, mais en existe-t-il encore ?

 

Pour une politique vraiment libérale

 

Le pseudo-libéralisme brouillon à la française apparaît à cet égard bien maladroit si on le compare au libéralisme véritable  qui fut mis en œuvre il y a vingt ans  par Margaret Thatcher de l’autre côté de la Manche.  Beaucoup des réformes  libérales  lancées  par cette dernière furent hautement impopulaires,  mais  une lui valut au contraire une grande popularité et ce n’était pas moins libérale :   la mise en vente systématique des logements sociaux à des prix avantageux à leurs occupants.

Cela est aussi dans l’air du temps en France, mais de manière velléitaire. Toute la technostructure nationale et surtout locale qui encadre le logement social en France  freine des quatre fers : n’est-ce pas  le pain qu’on veut lui enlever de la bouche ?  A-t-on jamais vu une féodalité se faire hara-kiri ?

Régulièrement – et récemment encore au congrès de Lyon - ,  les sociétés HLM sont sommées par le ministre de mettre en vente une partie de leur parc. Mais on comprend qu’elles  ne le font que de mauvais gré et  que l’affaire avance peu : comme par hasard, on ne trouve que peu  de candidats.

La solution serait d’instituer un droit de rachat des logements HLM quels qu’ils soient par leurs locataires,  à des conditions assez avantageuses pour être attractives et qui ne seraient donc pas fixées par les organismes bailleurs.  A la différence du droit au logement instauré par Jacques Chirac, qui ne    pouvait être qu’un coup d’épée dans l’eau , un système obligeant les HLM à vendre quand le locataire le demande, aurait une tout autre portée.  Il y  faudrait naturellement quelques aménagements juridiques : sans doute un statut de copropriété spécifique  associant les nouveaux propriétaires aux sociétés HLM pour les immeubles – la plupart sans doute - où l’opération ne se serait faite qu’en partie,  une association étroite  du secteur bancaire pour monter des prêts  aux acheteurs ( prévoyant le cas échéant un retour au patrimoine HLM en cas de défaillance). Dans un contexte où,  à l’instar des Etats-Unis,  les banques cherchent désespérément de nouveaux emprunteurs solvables ou présentant des garanties, il y aurait là une magnifique occasion à saisir.  Et naturellement les sociétés HLM trouveraient par ce biais  une partie de  l’argent frais qui leur manque pour construire de nouveaux programmes afin de réduire la crise du logement.  

Cette opération a très bien marché en Angleterre où il est vrai une grande partie du patrimoine social était composé,  non de collectifs comme chez nous, mais de maisons juxtaposées de  type coron, plus faciles à « débiter en tranches ».

 

Aménager le RMI pour instaurer un « tiers payant »

 

Reste la difficulté de loger la clientèle insolvable ou tous ceux qui ont du mal à  gérer leur budget. Une solution serait d’étendre les possibilités juridiques  de tiers payant. Elle existe pour les allocations familiales mais au terme d’une procédure lourde par laquelle  un juge  décide  leur mise ne tutelle ; et cette procédure n’est elle-même applicable que s’il y a plus de deux enfants au foyer, sinon les prestations ne suffisent pas à payer un loyer.  Le dogme humanitaire  totalement contre-productif : « le RMI est insaisissable » empêche d’effectuer ce prélèvement d’office  pour ce dernier ou pour les allocations de chômage. Résultat absurde de cette proclamation grandiloquente de grands principes: beaucoup de  Rmistes n’ont pas accès au parc HLM, ils vont dans des meublés  à 30 € la nuit jusqu’au jusqu'au 10 du mois  et sont à la rue ensuite !

Nul doute au contraire que si les titulaires des minima sociaux constituaient une clientèle solvable, les constructeurs de programmes adaptés ( avec de petits loyers évidemment) seraient au rendez-vous.

 

La question du logement des jeunes

 

Reste cependant une  question très mal prise en compte par les politiques publiques : celle du logement des jeunes. Une grande partie des  problèmes de  délinquance serait réglée,  au dire de beaucoup de  travailleurs sociaux,  si  les jeunes en période de crise  avaient la possibilité   d’échapper à l’alternative désespérante  de la rue  ( où règnent les caïds)   et de  l’appartement  des « vieux » - avec lesquels ils sont, âge oblige, généralement en mauvais termes - ,    s’ils avaient la possibilité d’avoir une « piaule » à eux. Des foyers de jeunes travailleurs ? ça existe dira-t-on. Oui, mais ils ne touchent qu’une population déjà stabilisée. La cible dont nous parlons est une  population plus mouvante que les jeunes  travailleurs  proprement  dit ayant déjà un travail, un bulletin de paye etc.  Ce qu’il faudrait  dans ou hors des cités : quelque  chose de moins cher et de moins institutionnel que les foyers, des  sortes de logements étudiants accessibles aux non étudiants. Sachons en tous les cas que dans l’état actuel du droit, qui ne considère que la famille et très peu l’individu, si un jeune veut avoir son chez soi, il paiera le m2 dix fois plus cher que la chambre qu’il a  en HLM chez sa mère  (on sait que le père est rarement là dans certaines banlieues) . « Tu quitteras son père et ta mère » dit la Genèse : dans notre société c’est bien difficile. 

Bien conçu en effet,  le  logement ne saurait être  seulement un problème mais la solution à des problèmes : un véritable instrument de responsabilisation, un véritable moyen d’accéder ou de développer  la citoyenneté : pour l’adulte en devenant propriétaire, pour le chômeur en pouvant se loger avec ses allocations, pour le jeunes en ayant au moins son chez soi. Et gageons que si de telles politiques  étaient entreprises avec audace,  nos cités, stabilisées par un noyau stable de propriétaires,  auraient  meilleure allure.

 
Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 06:14


 

De plus en plus de ministres, on l’aura remarqué, ne sont pas passés devant le suffrage universel.

C’est le cas de Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, qui a rang de ministre.

Cela se voit.

Tous ceux qui ont fait  une campagne électorale  au cours des  vingt dernières années savent que le thème qui suscite le plus de réactions de l’auditoire, quel qu’il soit,  est celui   des abus du social. L’idée qu’au bas de l’échelle sociale, « on a intérêt à ne pas travailler car en utilisant bien les dispositifs sociaux, on gagne autant qu’en travaillant » est répandue dans toutes les classes de la société, mais surtout  les plus modestes. La rancœur de ce qu’il est convenu d’appeler les « travailleurs pauvres », de plus en plus nombreux vis-à-vis à mesure que  le pourcentage de salariés smicards s’élève,  vis-à-vis  des «assistés »,    est une des données essentielles de la société française actuelle, peut-être une des explications à certaines dérives extrémistes. Les cités peuplées autrefois par une classe ouvrière solidaire sont aujourd’hui  profondément divisées entre ceux qui travaillent et les autres, les plus amers  étant les premiers.

L’auteur de cet article,  à qui il est arrivé de se lancer dans l’arène électorale,  se souvient d’une réunion  « tupperware » dans un appartement HLM où se trouvaient ne majorité de travailleurs immigrés (nous disons bien travailleurs) : la conversation ne s’anima vraiment que quand un maçon maghrébin dénonça, avec l’approbation générale, « tous ceux qui vivent au crochet de la société ». Dans une mairie rurale, dans un dîner bourgeois, même antienne.  

Il est très difficile de faire comprendre cette immense frustration dans la nomenklatura administrative  ou médiatique, qui ne compte, il est vrai,  guère les smicards.

Il doit être clair qu’en disant cela, nous ne faisons pas de l’ idéologie ni ne portons un quelconque jugement, nous répétons seulement ce que nous entendons. 

D’ailleurs personne ne prétend aujourd’hui remettre en cause ni  le RMI ni aucun des dispositifs existants en France.

Le candidat Sarkozy semblait avoir eu une bonne intuition du problème quand il lança     le thème de la « réhabilitation du travail ». Les travailleurs pauvres eurent enfin le sentiment d’avoir été compris. Parce qu’ils pensaient qu’il mettrait fin aux abus de l’assistanat, il eut le succès populaire que l’on sait.

La faible différence de revenu réel  entre les titulaires de revenus sociaux et les travailleurs « normaux » proches du Smic est, qu’on le veuille ou non, un vrai problème. Mais il  n’apparaît pas complètement si l’on se réfère aux chiffres bruts ( même sans prendre en compte les cas de fraude ) ;   à côté des revenus sociaux institutionnels ( RMI, API, AAH auxquels on peut ajouter l’allocation-logement),  il y a en effet  plusieurs autres choses : la possibilité de garder soi-même les enfants sans avoir à  payer une crèche, les  transports gratuits au motif de recherche d’emploi, la CMU, l’ accès aux œuvres caritatives (Emmaüs, Secours catholique, Secours populaire) où  beaucoup de travailleurs, même pauvres, n’osent passe pas se présenter etc.  Il ne fait pas de doute qu’une judicieuse combinaison de l’ensemble   de ces dispositifs  fait que beaucoup de   chômeurs de longue n’ont guère d’intérêt à retravailler. D’autant plus grand est  le mérite de ceux, nombreux,  qui retravaillent quand même tout en sachant qu’ils y perdent.   

C’est pourquoi le revenu de solidarité active ne part pas d’une mauvaise intention : son but affiché est de neutraliser les  « les effets de seuil » que nous venons de décrire afin que ceux  qui reprennent un travail y trouvent un intérêt.

Mais le dispositif envisagé a plusieurs défauts. Le premier est que les rapports administratifs sur les quels il est basé ne  prennent guère en compte les avantages annexes que l’on vient d’évoquer.

Surtout le RSA ne fait que déplacer l’effet de seuil: aujourd’hui  un actif  à temps complet au niveau du SMIC  gagne 65 % de plus que celui qui ne fait que 14  heures par semaine ; dans le nouveau dispositif, le gain ne devrait être que de 25 % (1).  Si certains chômeurs sont incités par le RSA à  travailler à temps partiel,  tant mieux,  mais le risque est  que beaucoup préfèrent désormais  le temps partiel au temps complet.

Les expériences menées dans certains départements sont positives, dit-on, mais sur des groupes restreints et au prix  d’un encadrement social lourd.

 

Le risque d’aggraver la frustration des « travailleurs pauvres »

 

Il est pourtant  aisé de comprendre que ce dispositif ne saurait qu’aggraver  la frustration des « travailleurs pauvres », d’autant qu’ils  voient en même  temps leur pouvoir d’achat s’éroder. Cela  d’autant plus que  le RSA doit être principalement financé par un « redéploiement »  de la prime à l’emploi qui est, rappelons-le,  une  sorte d’impôt négatif destiné à améliorer les revenus des petits salariés.

Dominique Medea, une spécialiste qui n’a pas une vue seulement technocratique de la pauvreté, écrit : « Si le RSA devait être mis en place seul, a fortiori dans un cadre budgétaire étriqué, plusieurs conséquences seraient à redouter. La première et la plus simple serait qu'il ne touche finalement qu'une maigre fraction du public des minima sociaux. La seconde porterait certainement sur les représentations sociales : loin d'endiguer la pauvreté, un RSA peu efficace en confirmerait beaucoup dans l'idée que, décidément, les pauvres ont un poil dans la main. »

A la fois technocrate et humanitaire, M.Hirsch a bonne presse: il donne à tous bonne conscience. Il est pour la droite l’alibi social commode d’une politique à prétention  libérale ; et pour  la gauche, le moyen de dénoncer un gouvernement qui se refuse par mesquinerie financière à appliquer le remède supposé miracle à  la pauvreté. 

La vérité est que le problème de la pauvreté n’est pas si facile à résoudre. La question des seuils est en particulier un casse-tête. Sauf à abolir tout « filet de sécurité » social, ce à quoi personne ne songe, il se posera toujours. Seul le « dividende universel », une idée  un moment lancée par Christine Boutin,  place le chômeur qui reprend le travail dans une logique gagnante et sans qu’il y ait besoin de multiplier les contrôles (puisque en tant que citoyen il conservera son allocation ) mais à  quel prix !

Martin Hirsch a tout pour plaire aux bien-pensants mais n’imaginons pas qu’il a inventé la panacée.  Encore heureux si son projet n’aggrave pas certains clivages  qui se trouvèrent au cœur de la dernière campagne présidentielle.  

 
Roland HUREAUX

 

 

 

 

1.      Martin Hirsch, Au possible nous sommes tenus, rapport du 20/09/1987

2.      Alternatives économiques, septembre 2007

 

 

 

 

 

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8 mai 2008 4 08 /05 /mai /2008 07:18

 

Il est remarquable de voir à quel point  des événements aussi récents que ceux de Mai 68 ont  pu être en quelques années  profondément déformés

Le point fort  dont il semble qu’on ait perdu le souvenir  est que la rhétorique dominante  tout au long de ces événements  fut marxiste. Peut-être le marxisme a-t-il là jeté ses derniers feux ? Il reste que les  principaux groupes  qui impulsèrent le mouvement, les maoïstes ( appelés  alors « Union des jeunesses marxistes-léninistes » et plus tard « Gauche prolétarienne »), les trois mouvements trotskystes, le PSU (où les chrétiens étaient pourtant nombreux),  l’UNEF et même le « Mouvement du 22 mars » qui, plus ou moins les fédérait, se référaient d’abord à Marx et à Lénine, puis, qui à Trotski, qui à Mao, qui à Che Guevara. Pas à Freud (1). Il n’était question dans les couloirs des universités en grève que de la lutte des classes, de la Révolution,  de l’injustice faite aux ouvriers ou  aux fils d’ouvriers,   ou au Tiers monde : Bourdieu venait de publier Les héritiers que le théâtre de l’Ecole normale supérieure avait mis en scène au cours de l’hiver.  La  voisinage, invraisemblable aujourd’hui,  d’un immense bidonville n’avait pas fait peu pour alimenter la mauvaise conscience des étudiants de Nanterre où a débuté le mouvement.  Les manifestations contre l’intervention des Etats-Unis  au Vietnam et pour le Vietcong  avaient tout au long de l’hiver 1967-1968 servi de répétition  au mouvement  de mai. 

 

La lutte des clases avant le sexe

 

Certes quelques uns des initiateurs du mouvement, comme  Cohn-Bendit  connaissaient  Marcuse et Reich,  mis à la mode en Californie l’année précédente et qui avaient mêlé le thème sexuel à la lutte des classes,  mais l’austère Althusser eut bien plus d’influence.  Certes  encore le premier incident fut lié à la revendication des  étudiants du droit d’entrer dans les bâtiments des étudiantes à la cité universitaire de Nanterre, ce qui fit dire au  général de Gaulle, goguenard : « ils voulaient des locaux et des maîtres, ils veulent à présent des lits et des maîtresses ! » (2). Mais tout cela est anecdotique ; les romans de Françoise Sagan,  les films de Louis Malle, les dessins de Kiraz  étaient  déjà là pour nous rappeler que les filles de la bonne société n’avaient pas attendu mai 68 pour jeter leur gourme. La pilule était légale depuis 1967, le concile avait précipité la crise de  l’Eglise  quatre ou cinq ans plus tôt. Sur les barricades, il ne fut jamais question à notre connaissance des droits des homosexuels. Qui peut douter que la « révolution sexuelle » aurait eu de toutes façons  lieu sans Mai 68 ? L’évolution parallèle des pays étrangers le démontre. Moins que la morale sexuelle, c’est en fait  la morale tout court qui fut atteinte : les leçons de morale héritées  de Jules Ferry,  qui n’avaient rien de sexuel, furent à ce moment là supprimées à  l’école élémentaire sans qu’aucune circulaire l’ait formalisé.

Mouvement de jeunesse sans doute, Mais 68 fut-il un mouvement des étudiants ? Moins qu’on croit. La manifestation du 13 mais 1968 rassembla près d’un million de personnes mais l’essentiel était composé de salariés répondant à l’appel des organisations syndicales, CGT en tête. Quand  les syndicats ouvriers n’y participaient  pas, les manifestations parisiennes  ne dépassèrent  guère les 50 000 personnes, dont une moitié de lycéens et, de plus en plus  de jeunes qui n’étaient pas étudiants. Or il y avait plus de  250 000 étudiants en région parisienne.  La proportion des étudiants manifestants  semble avoir été un peu plus forte en province.

La prégnance du discours marxiste explique certains dessins diffusés par l’Ecole des Beaux-Arts comme celui, odieux, qui montrait Hitler sous le masque de De Gaulle. Ce n’était là rien d’autre que l’illustration de la théorie marxiste selon laquelle tous les régimes bourgeois se valent, le régime hitlérien détenant  par sa radicalité la vérité cachée des autres.  Le thème « CRS-SS » est de la même eau. A cet égard, mai 68 fut moins une rupture que le prolongement  et la radicalisation de l’opposition de gauche au général de Gaulle qui s’était exprimée tout au long des années soixante. Opposition où  le marxisme (la « philosophie indépassable de notre temps » disait Jean-Paul Sartre), au moins  au lycée et  à l’Université,  était hégémonique.  Mai 68 : révolte contre les maîtres  ou   leçon trop  bien apprise ?  On peut se poser la question. Le fait nouveau en 1968 fut que le Parti communiste  avait, au moins dans le monde étudiant, perdu son leadership  au bénéfice des « gauchistes » (expression  inventée par Lénine et reprise par le PCF).  Pour ce dernier, c’était la conséquence du ralliement de trop de jeunes  bourgeois à la cause de la  Révolution. Même si les « fils du peuple » furent plus nombreux qu’on ne  l’a dit chez les  gauchistes, il n’avait sans doute  pas entièrement tort.

Il reste que  le marxisme-léninisme de ces derniers était en peau de lapin. L’auteur de ces lignes se souvient d’avoir un jour poussé dans ces retranchements un maoïste qui n’avait que la Révolution à la bouche:   « si vous êtes  logique, ce n’est pas la Sorbonne qu’il faut prendre, c’est l’Elysée ». Il n’en fut pas  question. Il était entendu, sans que personne l’avoue,   que  cette révolution devait   être un coïtus interruptus. C’est sans doute là que la psychanalyse reprend ses droits. Tuer le Père (le général ?) d’accord,  mais seulement sur le plan symbolique.

A cette impuissance des soi-disant révolutionnaires répondait d’ailleurs celle du chef de l’Etat qui multipliait les consignes de fermeté, sans qu’on sache bien si lui aussi les prenait  au sérieux. Si elles avaient été appliquées, le sang aurait  coulé et sa mémoire en eut été ternie. Mais ni ses ministres, ni le préfet de police, l’admirable Maurice Grimaud, ne prirent ces consignes à la lettre. D’où ce miracle d’une « révolution » où, au moins à Paris, personne n’a laissé la vie. 

 

Trois paradoxes

 

L’histoire est pleine de paradoxes.

Le premier vainqueur de ce mouvement né dans la protestation contre l’impérialisme américain au Vietnam, fut  le dollar qui vit, grâce à la crise du franc,  sa dévaluation retardée de trois ans. Il est vrai que le monde anglo-saxon se réjouit dans l’ensemble d’événements  dans lesquels il vit la juste punition de la morgue du général de Gaulle à son encontre. Hasard ? Mai 68 suivit de peu les retournements spectaculaires de  la politique étrangère de la France : retrait  de l’Otan, attaques contre le dollar, voyage en URSS, au Québec, discours de Pnom-Penh,  condamnation d’Israël. La retraite du général de Gaulle en 1969, conséquence retardée du mouvement de mai fut leur  revanche. Les Américains n’ont sans doute pas provoqué le mouvement. En ont-ils soufflé   les braises ? Rien n’est exclu. L’évolution ultra-atlantiste de beaucoup de fils de mai,  en France et à l’étranger,  n’est en tous les cas un paradoxe qu’en apparence.

L’autre vainqueur fut  Georges Pompidou. Non seulement il gagna les élections : les législatives  de 1968 puis  les présidentielles  de 1969, mais la hausse importante des salaires qu’il concéda aux  accords de Grenelle, pour calmer le mouvement,   fut le plus beau coup de fouet keynésien qu’ait jamais  reçu l’économie française. Les cinq années qui suivirent connurent taux de croissance les plus élevés  de l’après-guerre. La contestation de la société de consommation déboucha sur l’  industrialisation à outrance. Autre paradoxe.

Le troisième vainqueur fut François Mitterrand. Paradoxe aussi parce que s’il y avait un homme politique détesté par toutes les composantes du mouvement sans exception, c’était bien lui. Quelque part  de Gaulle était respecté, un Mendès-France apparaissait même comme le recours des franges les  plus modérées du mouvement de mai. Mais Mitterrand était alors le symbole abhorré de la gauche archaïque et de la Quatrième République. Il réussit pourtant à remonter le courant. Sa victoire de 1981 s’inscrit, qu’on le veuille ou non,   dans le sillage de Mai 68. Non seulement parce que c’est alors qu’aboutit le long travail d’usure mené par toutes les gauches à  l‘encontre de la Ve République  mais aussi parce que l’essentiel de ses troupes, au moins la partie la plus jeune,  était   culturellement  héritière de mai.

Et  il est bien vrai enfin que si la rhétorique marxiste fut  dominante dans tous les discours de ce printemps fou, ce fut pour elle  – et pour son principal porte-parole  le PCF - l’été de la Saint-Martin,  le commencement de la fin. Mais cela, nous ne le savions pas encore.

 

 

Roland HUREAUX 

 

1.                       Gille Deleuze (G.Deleuze & F.Guattari, L’Anti-Œdipe, 1972) a bien compris à quel point le freudisme se situait aux antipodes de la thématique de mai 68. C’était particulièrement vrai dans l’interprétation  qu’en fit à l’époque Jacques Lacan, sous une forme suffisamment cryptée pour que personne ne s’en aperçoive. 

 

2.                       On n‘a d’ailleurs jamais dit le calvaire que vécurent, cette revendication satisfaite,  certaines boursières de provinces logées dans la cité, à une époque où le délit de harcèlement sexuel n’existait pas encore.

 

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4 mai 2008 7 04 /05 /mai /2008 20:09

Après la carte famille nombreuse,

 

IL Y AURA D'AUTRES DERAPAGES

 

Après l'affaire de la carte famille nombreuse et celle du remboursement des lunettes, le président a prévenu qu'il ne devait pas y avoir de nouveau dérapages.

Il y en aura pourtant.

Cela en raison de la  méthode de gouvernement suivie depuis un an – et davantage.

Quand des ministres peu inspirés sont sommés de produire des projets de réforme à tout va – ou tout simplement de faire des économies -, ils pressent leurs services de leur faire des propositions.

Ceux-ci ont tous dans les tiroirs des projets en réserve, généralement depuis plusieurs années. Mais si ces projets en réserve étaient bons, cela se saurait et  il y a longtemps qu’on les aurait appliqués.

La méthode  Sarkozy s’est traduite par un raffinement   supplémentaire  de la démarche : la « révision générale des politiques publiques » fait appel à des consultants privés, au départ peu au fait des spécificités des organisations  publiques,  et qui sont allés eux aussi chercher des idées dans les cartons des ministères. On croit savoir que même Jacques Attali a  fait  appel à un grand consultant.

Le rapport Attali propose de plafonner les prestations familiales en fonction du revenu. Juppé s’y était essayé, puis Jospin. L’un et l’autre avaient échoué. Et voilà à nouveau l’idée sur le tapis.

Pour ce qui est de la Sécurité sociale, après l’abandon de l’idée saugrenue, chère  à  Raffarin, de travailler le  lundi de Pentecôte, la restriction aux remboursements des frais dentaires ou  optiques font partie des projets toujours prêts à ressortir en cas de nécessité, de pair avec la hausse de la franchise  ou la fermeture des petits hôpitaux.

Egalité ou équité ? Les Français préfèrent l’égalité

En matière sociale, ces projets reprennent une vieille antienne de l’Inspection des finances – et de tout ce qui depuis trente ans est supposé penser réformes, si pensée il y a, l’idée de mieux « cibler » (une expression technocratique qui fait florès) les aides sociales en direction des plus nécessiteux, manière de paraître à la fois plus juste et plus économe. Alain Minc avait formulé cette idée en proposant de substituer l’ « équité » à l’ « égalité » (qu’en termes élégants ces choses là sont dites !). Les allocations familiales ? Pour les plus pauvres seulement. En matière d’assurance maladie  ou d’allocations de chômage, voire de retraites, on s’efforcera, dit-on, de mieux distinguer la  logique dite « assurancielle » – que l’on peut éventuellement privatiser - de la logique de solidarité – qui doit rester au secteur public. En matière de logement, on proposera d’expulser des HLM les classes moyennes indûment incrustées dans les cités. En matière universitaire, le relèvement des droits d’inscription pour tous doit être compensé (du moins on le suppose) par l’allocation de bourses plus conséquentes aux étudiants nécessiteux  etc.

Ces  logiques technocratiques sont impeccables. Le problème est qu’elles  heurtent de front la mentalité  française : n’en déplaise aux  grands augures, nos concitoyens préfèrent l’égalité à l’ équité ( si tant est que cette dernière soit vraiment équitable !) et on n’est pas prêt de les faire changer d’avis car ils ont de bonnes raisons pour  cela. La logique dite de l’ « équité » contribue en effet  à enfermer un peu plus dans des ghettos les catégories que l’on voudrait privilégier, à commencer par les immigrés; surtout  elle frappe  en premier lieu  les classes moyennes inférieures qui   s’estiment déjà lésées par des impôts lourds dont elles voudraient voir le retour. Elles en ressentent d’autant plus le poids qu’elles ne bénéficient, elles, à la différence des vrais riches, ni du bouclier fiscal,  ni de possibilités  d’évasion.  

C’est pourquoi la plupart des tentatives tendant  à substituer l’équité à l’égalité ont jusqu’ici échoué. S’agissant des droits d’inscription universitaires, nos   dirigeants,  échaudés par les événements de 1987, savent qu’il ne faut pas y revenir. Pour d’autres sujets, par exemple  pousser hors des HLM ceux qui dépassent le revenu plafond (ce qui figure dans le projet de loi sur le logement en préparation), il y a fort à parier que l’idée aura  les mêmes effets que précédemment: levée de bouclier, recul du gouvernement, bref de nouveaux couacs en perspective.

Services publics : haro sur les petites structures

En matière de services publics, les poncifs  proposés par nos grands cerveaux sont aussi peu inspirés : s’agissant de l’Etat, de  La Poste, des préfectures, des hôpitaux, il n’est que rarement  question de réduire les effectifs dans les grandes structures où chacun soupçonne pourtant  qu’il y a bien des économies à faire ;  ce sont toujours les bouts de chaîne : sous-préfectures, petits tribunaux, petits centres de tri,   hôpitaux ruraux, jugés à tort ou à raison peu rentables,  que l’on se propose de supprimer. La réforme de la carte  judiciaire présentée comme la pierre angulaire  de la remise en ordre de la justice, s’inspirait de cette optique sans que les bénéfices financiers  en  soient encore avérés. En  fermant la caserne, le tribunal, l’hôpital et demain la sous-préfecture, c’est  notre réseau de petites et moyennes villes, celles qui ont fait pendant  longtemps la spécificité de la géographie et de la civilisation française que l’on mine. Si la DATAR existait encore, elle nous expliquerait qu’en poussant ainsi   la population vers les  grandes métropoles, on induit des surcoûts collectifs considérables qu’il faudrait aussi mesurer.  Curieusement, la France   du milieu du  XXe siècle, pourtant beaucoup moins  riche,  pouvait s’offrir  tous ces services de proximité. A quoi sert le « progrès », se demande légitimement la population, s’il conduit à appauvrir systématiquement l’offre de  services publics ?  La volonté réitérée, malgré plusieurs échecs, de réduire  les  petites brigades de gendarmerie fut une des causes de la révolte des gendarmes de la fin 2001. Comme dans le cas de la carte familles nombreuses, les mesures que l’on dut prendre pour apaiser l’incendie coûtèrent beaucoup plus cher que les économies prévues au départ.    

Les idées de réforme ou d’économies ainsi tirées des placards ont en commun de s’en prendre à des fondamentaux de la politique française au sortir de la guerre, comme la politique familiale et l’aménagement du territoire. N’est-ce pas parce qu ’il avait quelques remords sur ces sujets aujourd’hui délaissés que le président a nommé lors du dernier remaniement  Nadine Moreno secrétaire d’Etat à la famille et Hubert Falco à l’aménagement du territoire ? Mais à quoi bon si   toutes  ces politiques demeurent inchangées ?

La « fusion-acquisition » n’a pas sa place dans l’Etat

Si l’on voulait dresser un tableau complet des marottes de la haute fonction publique, reprises par les cabinet d’audits ou les grands experts de type Camdessus ou Attali, il faudrait ajouter les regroupements de services de l’Etat sur le modèle propre au secteur privé de la  « fusion-acquisition » : Impôts-Trésor, Police-Gendarmerie, Agriculture-Equipement, Patrimoine-Archives etc.  Le but est « un Etat stratège et efficient », répètent nos hauts fonctionnaires sans se rendre compte du ridicule d’une formule déjà usée. Là aussi beaucoup de bruit, un « coût de transition », comme disent les spécialistes, très élevé, pour des économies finalement problématiques. Surtout l’oubli de cette donnée élémentaire que l’on ne peut faire fondre les structures publiques, à la différence des entreprises, que par la base  et non par le sommet - et aussi de cette autre que  dans le secteur public, la productivité diminue la plupart du temps avec la taille des organismes. Caricatural est le fait que  les mêmes qui proposent ces mesures de simplification des structures proposent en même temps de créer toujours plus de nouvelles agences, offices etc. : ainsi le rapport Attali   lance l’idée d’  agences de services publics, d’agences de  formalités pour les  PME etc. Le plan Sarkozy d’avril 2008: « 250 mesures pour économiser 7 milliards d’euros », après avoir annoncé « la suppression d'une trentaine de structures d'administration centrale ou d'organismes divers » (sans dire lesquels) propose dans la foulée  sans sourciller « la  création d'une Haute autorité chargée de garantir l'indépendance du système statistique », la « création d'une Haute autorité de la concurrence », la  « création d'un centre national d'appels pour les consommateurs» etc !  

M.Sarkozy voulait réformer l’Etat de fond  en comble. Il ne décolère pas, paraît-il, sur l’incompétence de ses équipes. Il a raison. Malheureusement pour lui, elles reposent sur les mêmes hommes, les mêmes idées, généralement éculées,  la même culture qui ont si bien assuré l’échec des tentatives de réforme précédentes. Faute d’un vrai  renouvellement de la pensée réformatrice – et sans doute du personnel  chargé de proposer et mettre en œuvre les réformes - ,  sa politique aboutira aux mêmes échecs que précédemment, alors que la situation est plus grave. Dans certains cas  comme la réforme de la carte judiciaire, le pouvoir peut encore  passer en force -  pour quel bénéfice et à quel coût politique ?  Gageons que dans bien d’autres cas,  il sera contrait de reculer comme il vient de le faire sur la carte famille nombreuse.

 
Roland HUREAUX

 

 

 

 

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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 21:03

      

Il fut un temps où la France était connue pour la qualité de ses fonctionnaires, un peu trop nombreux certes,  mais généralement tenus  pour compétents, désintéressés, consciencieux. Cette époque est-elle révolue ?

Une  révolution, à la fois peu  médiatisée et porteuse de graves périls,  est en train de se produire: la profonde démoralisation  de la fonction publique française. Elle touche  la plupart de ces piliers de l’Etat que sont les fonctionnaires des finances, des préfectures,  des hôpitaux, les policiers et les gendarmes, sans parler des  enseignants ou des juges etc. 

On l’imputera au libéralisme ambiant qui cultive la méfiance systématique vis-à-vis de la sphère publique. Mais ne dire que cela, c’est  rester dans la généralité, mettre sur le problème une étiquette facile. Les orientations du gouvernement Sarkozy ne sont pas seules en cause non plus car la dérive  avait commencé  avant lui. Ni la réduction des effectifs, proclamée fort  mais très peu effective, ni la stagnation du pouvoir d’achat qui ne frappe pas davantage les fonctionnaires que les autres salariés,   ne suffisent non plus par eux-mêmes à expliquer ce qui est en tain de se passer.

La vérité est que ce  sont  les réformes internes du fonctionnement  des services qui se trouvent  d’abord en cause.

Un des volets  importants est l’introduction de la supposée « culture du résultat » généralisée par la « LOLF ». De quoi s’agit-il ? Ce terme barbare  désigne la  « loi organique sur les lois des finances »  votée sous le gouvernement Jospin  et  qui est depuis bientôt huit ans   la bible de la réforme de l’Etat  ( un député socialiste, Didier Migaud, a même fondé  un « club des amis de la LOLF »). Outre une réforme profonde de la comptabilité publique – dans le sens de la complication,  bien sûr -  elle institue  un « pilotage par objectifs » des services fondé sur des résultats chiffrés ayant l’ambition de « mesurer la performance ». Ces résultats peuvent être  le taux de dépistage positif d’alcoolémie  ou le nombre annuel de déplacement des escadrons mobiles pour la gendarmerie,   le nombre  de  reconduites à la frontière d’étrangers en situation irrégulière  ou le taux global d’élucidation des crimes et délits pour les policiers,  le taux de troupeaux de poules pondeuses d’œufs pour lesquels un germe de salmonella a été identifié pour certains services du ministère de l’agriculture, le nombre de retombées de presse pour la maison de France à l’étranger, le nombre de dossiers traités pour les services    de l’environnement etc.  

Présentée ainsi, la « culture du résultat » paraît un excellent principe. La vérité est qu’elle ne porte remède à aucun vrai problème et au contraire en crée beaucoup.

Cette réforme  qui fait illusion aux yeux de l’opinion  repose en effet  sur plusieurs  erreurs.

D’abord la plupart de ces indices de résultats peuvent être manipulés et, n’en doutons pas, le sont déjà. Les gendarmes savent depuis belle lurette comment se placer au bord des routes pour faire le plus de PV possible tout en laissant à découvert des endroits plus dangereux mais où il est difficile de « coincer » les automobilistes. On peut   reconduire dix fois par an à la frontière les irréguliers les plus faciles à intercepter, par exemple les Roms de Roumanie ; ils reviennent  aussitôt et, à nouveau expulsés, compteront plusieurs fois dans la statistique alors que des flux plus importants et plus déstabilisateurs resteront hors de contrôle. Un conducteur en excès de vitesse reconnu par un  radar viendra améliorer les statistiques des faits de  délinquance « élucidés ». On dissuadera les plaintes des particuliers ou on ne  les enregistrera pas si elles risquent de peser sur les statistiques. Les dossiers d’installations classées  seront bâclés etc.

On ne saurait comparer l’activité de l’Etat dont les finalités sont multiples et dont l’efficacité ne peut  se juger que par des critères complexes  pas toujours quantifiables et celle d’une entreprise dont  un indicateur unique, le profit , dit si elle marche bien ou mal.

Au demeurant, il est erroné d’assimiler l’Etat à une série de programmes ou à des « actions » : il est d’abord le garant de la stabilité, de l’ordre et de la justice : à quel « programme » se rattachait saint Louis rendant la justice sous un chêne, prototype il est vrai bien lointain,  de la puissance  régalienne ...et de la justice de proximité ?   

Réduite à quelques  indicateurs, l’activité d’un  organisme sera infléchie en fonction de ceux-ci :    par exemple un commissariat de police laissera tomber les multiples petits services qui assurent ses bonnes relations avec la population parce qu’ils ne sont pas pris en compte dans les statistiques. Les directeurs  intelligents qui voudront  piloter leur service en fonction d’une conception globale de leur mission, et en ne se polarisant pas sur les seuls indicateurs,  seront mal considérés par leur hiérarchie. « On ne nous demande plus de faire un travail intelligent, il n’y a plus que le chiffre qui compte », entend-on de plus en plus.  La culture du résultat est, en matière publique, nécessairement réductrice. Inutile de dire combien était absurde et dégradante l’idée de juger à partir d’indicateurs chiffrés  des ministres dont l’action s’inscrit nécessairement sur le long terme. Les ministres de l’éducation nationale qui se sont succédés entre 1965 et 1968 ont vu les effectifs universitaires croître à grande vitesse : sans doute eussent-ils été très bien notés !

Le corollaire de la mise en place d’indicateurs est le développement des primes de résultat ou de rendement. Partant de l’idée discutable que les fonctionnaires ne travaillaient pas assez, on a  étendu le principe de la rémunération au mérite.

Une partie de ces primes est  indexée sur les résultats, mais généralement à l’échelle du service dans son ensemble et non pas des individus, ce qui  accroît un peu partout  les tensions.

Surtout le pouvoir discrétionnaire de  la  hiérarchie, jusque là limité par les règles d’ancienneté ou le contrôle des commissions paritaires, est élargi. Les   fonctionnaires ont le sentiment d’être livrés pieds et poings liés à l’arbitraire de leurs  chefs, petits ou moyens, cela  à une époque où bien peu de gens apprennent encore dans leur famille ou à l’école ce  principe éthique élémentaire que l’exercice d’un  pouvoir quel qu’il soit est subordonné à un souci de justice, cette ascèse dont on sait combien elle est difficile, selon laquelle il faut savoir faire abstraction de ses sentiments personnels.  La multiplication des affaires de harcèlement moral ou autres ( et les arrêts de maladie à répétition qui vont avec),  sont un « indicateur » parmi d’autres de la dégradation de l’atmosphère de travail dans la plupart  des services publics.  

L’introduction de cette forme  d’intéressement  aux supposés  résultats  témoigne surtout d’une ignorance profonde de la culture du fonctionnaire français : à côté de 20 % de tire-au-flanc, de toute les façons irrécupérables, culture du résultat ou pas,   80 % étaient jusqu’à une date récente, des gens consciencieux et motivés qui n’avaient pas besoin d’incitations financières pour bien faire leur travail.  Qui n’a pas vu le zèle d’une jeune attachée sortie des IRA ou   de certains vieux commis de préfecture, l’esprit serviable de certains secrétaires de mairie, ne sait pas ce qu’est le servie public à la française. Quel contribuable s’est d’ailleurs jamais plaint du manque de zèle des agents des impôts affectés au contrôle ? Quel chef d’entreprise déplore que les inspecteurs du travail ne fassent pas assez de   « chiffre » quand ils dressent des contraventions ? Ce zèle généralement spontané de nos agents publics  est aux antipodes de la mentalité anglo-saxonne où l’intérêt est culturellement  le   moteur principal des individus. Plus que de qualités nationales propres,  il résulte  du   mode de sélection des fonctionnaires par des concours qui attiraient généralement les meilleurs élèves, les plus sages en tous cas, les plus consciencieux, une tendance que la féminisation a encore accentuée.

Il faut le savoir : tous ces gens là sont aujourd’hui profondément découragés. Les réformes en cours sont en train de détruire le meilleur de nos traditions administratives.  

Le découragement  se trouve aggravé par une réformite tout azimut,  fondée sur l’idée  qu’une  structure dynamique  se doit de  bouger pour bouger, sans considération de la nécessité réelle des réformes. Après la « rationalisation des choix budgétaires », la déconcentration, l’évaluation,  le dernier gadget à la mode est la « révision générale des politiques publiques » :    des cabinets d’audit privés, très peu au fait de la culture et des spécificités du secteur public mais  payés très chers, déstabilisent les uns après les autres les services en remettant systématiquement en cause leur utilité (alors qu’un décorticage empirique des procédures eut suffi à faire des économies). L’idée sommaire que l’on réforme l’administration par  des fusions et des regroupements comme  le monde économique se restructure par des « fusions-acquisitions » est un autre élément de déstabilisation. Deux grandes directions des finances ont fusionné après des années d’efforts,  pour des bénéfices encore incertains.

Les récriminations de la base, assommée de réunions stériles où elle a l’impression qu’on lui fait perdre du temps sans vraiment l’écouter, sont mises par une haute administration autiste sur le compte du seul conservatisme, le péché mortel de l’époque.

Et ce n’est pas la loi en préparation,  destinée à favoriser la mobilité  des fonctionnaires,   rendue nécessaire par les nombreuses restructurations que l’on prévoit,   qui va  apaiser les esprits, déjà au bord de la rupture. Beaucoup y voient non sans raison une remise en cause grave des garanties du statut de la fonction publique et donc un signe supplémentaire de méfiance.

A ce jeu, il est douteux que le seul bénéfice qu’un vrai libéral pourrait attendre  de telles réformes, l’allègement des effectifs,  soit au rendez-vous. Toutes les  procédures de réforme consomment du temps. Moins les services ont le moral, plus ils demandent  à être renforcés. Au début, on leur dit non : il est au contraire question de ne pas remplacer un fonctionnaire sur deux partant en retraite ( un objectif affiché depuis quinze ans et jamais atteint). Mais  quand la crise éclate, la seule réponse de l’Etat paniqué est  l’accroissement des effectifs et des budgets. Quand les gendarmes se révoltèrent en 2001, exaspérés par beaucoup de choses mais d’abord par l’excès de réformes brouillonnes, c’est ce qui arriva. 

Cette dérive résulte d’une erreur d’analyse fondamentale. Il y avait bien, il y a toujours un problème de la fonction publique française : non point sa qualité ou  l’efficacité de ses agents pris individuellement, plutôt meilleurs qu’ailleurs :  d’abord son poids global et la complexité des procédures qu’elle gère.   Mais ce ne sont pas les fonctionnaires de base, ni même ceux des échelons intermédiaires qui déterminent les effectifs (même si leurs syndicats en réclament toujours davantage, on n’était pas obligé de les suivre comme on l’a fait par exemple au fil de ans pour la police). Ce ne sont pas eux non plus  qui déterminent l’organisation, puisque pour l’essentiel, les procédures qu’ils appliquent ont une origine législative ou réglementaire et sont donc décidées au plus haut niveau.  Un effort global de rationalisation et de simplification des procès est sans nul doute nécessaire mais ce n’est pas en donnant des primes de rendement aux fonctionnaires qui font les meilleurs chiffres qu’on y arrivera !  Ce serait déjà bien que chaque année qui passe n’amène pas son lot de complications, d’institutions nouvelles ou de procédures supplémentaires : on croit rêver en apprenant  que  le projet de loi Borloo , produit final    du « Grenelle de l’environnement », fait  plus de cent pages !

Erreur totale de conception, ignorance profonde de la spécificité de l’organisation de l’Etat, de la culture propre à la fonction publique française, inefficacité par  rapport au principal objectif qu’une politique authentiquement libérale  doit d’abord s’assigner,   la diminution de la charge fiscale : tels sont les ressorts de la dérive inquiétante à laquelle nous assistons. Tous les penseurs libéraux ont dit que l’économie de marché exige un Etat sobre mais solide garantissant au moindre coût  les règles du jeu. C’est en sens inverse  que l’on va : un Etat  mou et démotivé, toujours obèse et de moins en moins efficace.  Voilà à quoi mène le pseudo-libéralisme brouillon de nos  élites politico-admistratives.

 
Roland HUREAUX

 

Article publié dans www.marianne2.fr

 

 

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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 20:59

 

   La question, de l’euthanasie revient à l’ordre du jour.

Comme il arrive souvent, les défenseurs des bonnes  causes ne trouvent pas toujours les bons arguments.

   Il est sans doute plus que jamais nécessaire de rappeler  que la vie humaine est sacrée, que, sous aucun prétexte, on ne saurait y mettre un terme ou aider un malade à y mettre un terme volontairement. «Tu ne tueras pas »  est tenu pour un absolu de l’héritage judéo-chrétien. Sous le serment d’Hippocrate,  les  futurs médecins disent  à peu près la même chose.

   Mais si c'était là le seul argument des adversaires de l'euthanasie, comment se cacher les objections auxquelles il se heurte : toute l’histoire de l’Occident n’a-t-elle pas consisté, quoiqu’on dise,  à organiser des exceptions à ce principe qui en principe n’en souffre pas ?  La légitime défense,  le droit de la guerre qui en procède, la peine de mort, incontestée pendant des siècles, sont de ces exceptions. Sans doute les condamnés à mort n'étaient-ils pas innocents, mais ils n'étaient pas non plus volontaires !

            C'est pourquoi il convient de compléter cet argument par d'autres :  même si le droit a toujours admis des exceptions au précepte « Tu ne tueras pas », au moins faut-il que ces exceptions soient bornées par une limite claire.  Il est douteux que la légalisation  de l’euthanasie  permette de marquer une telle limite, même si elle prenait la forme hautement ambiguë  d'  une «exception d' euthanasie » aujourd'hui envisagée par le législateur. Si le droit d’accélérer la fin de moribonds qui le demandent ( ou  paraissent le demander) était admis, comment éviter les abus  dans une société où les progrès de la médecine aidant , le nombre de grands vieillards en état de dépendance ne cesse de s’accroître. Il n’est pas toujours facile de savoir ce que veulent ces personnes (dont beaucoup sont privées de la capacité juridique par  la mise sous tutelle) mais la tentation est de les tenir pour  encombrantes. Comment dès lors  éviter que, une fois l’habitude prise d’abréger leurs jours à leur demande,  on n’en arrive vite à le faire avec un semblant de consentement ou pas de consentement du tout . Surtout si notre société s’appauvrissait au point de ne plus supporter le poids des dépenses sociales les plus lourdes. C’est ce qui arriva en Union soviétique à la fin du communisme où le taux de mortalité s’éleva très vite au milieu de la dégradation générale des systèmes de santé. L’expérience de pays comme les Pays-Bas qui  ont légalisé l’euthanasie n’est pas pour nous rassurer sur le risque de telles dérives. Le cas Humbert non plus si l’on en croit le kinésithérapeute de ce malheureux selon lequel il ne voulait en réalité pas mourir. Les militants de l’euthanasie qui ont voulu en faire un cas  emblématique sont bien mal tombés.

Si la ligne rouge venait ainsi à être fréquemment transgressée, on n’ose imaginer ce que serait l’état d’esprit des malades hospitalisés, toujours aux aguets de crainte d’être « euthanasiés ». Comme le communisme, qui avait voulu apporter « le pain, la paix, la liberté », entraîna au contraire  la famine, la militarisation et l’esclavage, le souci peu éclairé d’adoucir les derniers jours des grands malades  plongerait au contraire ceux-ci  dans une angoisse dramatique. Cette inversion des résultats est  le destin, désormais bien connu,  de tous  les  partis  pris  idéologiques.

 

Lutter contre la mort est au cœur de la condition humaine

 

Mais nous pensons qu’il faut prendre aussi la question sous un autre angle. Même si la fin de vie se traduit par de grandes souffrances, toute la noblesse de la condition humaine historique n’est-elle pas dans ce combat sans espoir contre la mort ? Cela est vrai au niveau de l’espèce laquelle a traversé dans des conditions de précarité incroyable des centaines de milliers d’année, luttant avec acharnement contre la menace de l’extinction.    S’il est vrai que le commandement « Choisis la vie » (Dt 31,19) par lequel se termine le Pentateuque est, aux dires de Pierre Chaunu, le plus important de la Bible, il faut croire qu’il fut ardemment mis en œuvre tout  au long de l’histoire humaine pour que celle-ci malgré les multiples menaces qui pesaient sur les hommes se prolonge jusqu’à nous.

Le confort exceptionnel dont jouissent nos contemporains (au moins la majorité d’entre eux dans les pays développés), bien qu’il ne soit que le fruit de ces luttes  multiséculaires,   amortit  la perception que  la vie est une lutte acharnée contre la mort, que celle-ci prenne le visage de la guerre, de la famine, de la maladie. A ces menaces  de toujours, il faut sans doute ajouter celle du    désespoir, de la perte de sens individuelle ou collective. .

Il s’agit d’une une lutte sans espoir. Car à la fin, au moins en ce bas monde, c’est la mort qui gagne. Comme dit Heidegger, l’homme est dès le départ un « être pour la mort ». Même sains de corps et d’esprit,  nous sommes tous des morts en sursis, au même titre que ceux qui sont frappés d’une maladie mortelle à évolution lente. Cela n’a jamais été une raison pour ne pas combattre.

Le combat contre la mort porte sa part de souffrances : le travail,  l’  accouchement - qui n’est pas  la seule blessure de l’amour, la   lutte contre la maladie, parfois la guerre. Pourquoi ce combat ne se prolongerait-il pas dans un ultime affrontement contre la mort ? L’agonie, étymologiquement, ne signifie-t-elle pas le combat ? Combattre jusqu’au bout, n’est-ce pas en définitive cela,  « mourir dans la dignité » ?

Vouloir faire l’économie  de cet ultime combat  (nous ne remettons évidemment pas en cause la légitimité et la nécessité des soins palliatifs), n’est ce pas risquer de briser le ressort par lequel notre espèce a traversé les siècles, en tous les cas mettre la mettre dans un engrenage  allant à contre-sens ?

Cette perte de ressort  n’est-ce pas ce dont souffrirent des civilisations déclinantes, comme l’Empire romain ou d’autres où, au moins dans les hautes classes,  le recours au suicide se banalisa ? Heureusement pour l’espèce, d’autres civilisations prirent le relais.

On dira que cette vision héroïque de l’existence humaine ne saurait s’appliquer  à tous,  et aussi  qu’il existe des souffrances si grandes que, devant elles, de tels propos ne tiennent pas. Notre société a certes beaucoup fait pour limiter les souffrances. Elle supporte d’autant moins celles qui restent.  La compassion pour ceux qui souffrent encore, notamment  certains grands malades, est plus forte que dans les sociétés plus aguerries d’autrefois.

Nous ne supportons pas davantage la souffrance des animaux à l’égard desquels la pratique de l’euthanasie est généralisée. Or l’imprégnation floue de certaines  philosophies orientales, la mode du végétarisme et certaines considérations scientifiques plus ou moins légitimes ont  brouillé les repères qui séparaient en Occident  l’humanité de  l’animalité.

Cette compassion « animale » que nous éprouvons envers nos frères inférieurs peut-elle être étendue à des moribonds qui  demanderaient qu’on abrège leurs souffrances? Non,  l’homme n’est pas un   chat ou un chien. Plus important que la compassion, il y a  le respect, non point seulement le respect de la vie mais le respect de cette éminente dignité qui est le propre de l’homme, le droit pour chacun, même les petits et les sans grade, de mener jusqu’au bout le combat qui fait la grandeur de leur destinée.  Éventuellement contre lui-même, contre les demandes que le désespoir ou des souffrances trop aiguës pourraient le conduire à formuler.

Si la morale chrétienne - la morale tout court - n’étaient que  ce que disait Nietzsche, une pitié animale, une compassion primaire, une sorte de  sensiblerie   , rien ne devrait s’opposer à l’euthanasie. Mais la morale  est justement plus que cela : la reconnaissance de l’éminente noblesse de tout homme  - de  toute femme -, quelle que soit sa condition.  Ce n’est pas seulement  la vie qui doit être respectée, c’est la personne vivante.

 

Le risque de l’acharnement thérapeutique

 

Reste à trancher la question de l’euthanasie dite passive, ou plutôt de l’acharnement thérapeutique. Bien que  la distinction entre euthanasie active (donner la mort par un acte positif) et passive (laisser advenir la mort par la cessation de certains soins devenus déraisonnables) soit à peu près claire, les partisans de l’euthanasie active cherchent à mêler les deux problèmes.

 Les progrès de la médecine, s’ils ont permis le développement des soins palliatifs qui, dans la plupart des cas, permettent d’atténuer les souffrances des grands malades, ont aussi donné les moyens de prolonger   la vie par des soins sophistiqués et lourds, lors même qu’il n’y a plus  d’espoir de guérison ou de retour à la conscience. Cela pose un problème  nouveau. Le zèle médical aidant, la tentation de ce qu’il est convenu d’appeler l’ « acharnement thérapeutique » est grande. N’est-ce pas d’ailleurs le même esprit technicien qui inspire  l’euthanasie active et  l’acharnement  thérapeutique ? L’homme moderne, fort de sa technique,  veut être maître absolu de la vie et de la mort.

Indépendamment de son coût qui ne saurait entrer en considération, l’acharnement  thérapeutique est aujourd’hui un vrai problème de société. Nous connaissons des personnes qui se sont suicidées non point par crainte de  la maladie et de la mort, mais de l’acharnement thérapeutique. Un brave homme de nos provinces nous dit une fois: « Heureusement, l’ambulance est arrivée trop tard : ma mère a pu mourir dans sa maison ». Cet homme, n’en doutons pas,  aimait beaucoup sa mère. La maison dont il parlait, ses ancêtres y avaient vécu et y étaient morts, de génération en génération, depuis trois siècles. A une époque où , en France, 80 % des gens meurent à l’hôpital, généralement dans les services dits de réanimation, ne faudrait-il pas reconnaître aux grands vieillards le droit de mourir chez eux , quitte à les y mieux soigner ? En Italie, pays de développement comparable, 80 % des décès ont lieu au contraire au domicile.  Le matin de sa mort, le pape Jean Paul II refusa  une ultime hospitalisation   pour rendre son dernier soupir au Vatican: n’y a-t-il pas là un exemple à méditer ?

Cela ne veut pas dire que les soins intensifs soient illégitimes. D’autant que, ainsi que le rappelle  le beau film de Pedro Almodovar  Parle avec elle (2002),   le destin du  comateux le plus lourd peut encore s’inscrire dans une socialité. En outre, des retours à la conscience quasi-miraculeux ont été observés. 

Mais si la  césure entre euthanasie active et passive est à peu près claire, il faut bien admettre que la frontière entre soins intensifs légitimes et acharnement thérapeutique ne l’est pas toujours. Nous entrons là dans le domaine prudentiel. Les moralistes comme les médecins qui  voudraient trouver  une règle parfaitement logique auront du mal: en toutes choses,  la logique conduit aux excès. La vertu de prudence est, en la matière, plus que jamais nécessaire. 

C'est le grand mérite de  la loi Léonetti d'avoir refusé l'euthanasie tout permettant de mettre un frein à l'acharnement thérapeutique. Les bonnes lois sont rares. Quand il en existe, la sagesse est de n'y pas toucher.

 
Roland HUREAUX


Article paru dans Décryptage

 

 

 

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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 20:57

 

 

Le président Sarkozy  revenu des fastes de Buckingham Palace, il est temps de faire le bilan d’un voyage où il a voulu signifier ostensiblement ses  affinités  pour  le monde anglo-saxon.

L’axe atlantique Wahington-Londres-Paris  convient assurément mieux au  nouveau président que l’axe  continental Paris-Berlin-Moscou, rêvé par certains, ce dont témoignent  tant la multiplication des malentendus avec l’Allemagne que la méfiance ostensible vis-à-vis de la Russie, dont la reconnaissance du Kosovo n’est pas le moindre signe.

On peut certes regretter  que ce voyage officiel  ait été cavalièrement  raccourci par la partie française, comme si, par-delà le symbole,  l’Angleterre réelle n’intéressait guère le président,  ou encore le manque d’imagination des projets communs : à quand la  BBC  sur la bande FM française  et RFI sur la britannique, ce qui serait la moindre des choses ?

On peut aussi redouter la contamination d’un libéralisme anglo-saxon dont la réalité (protectionnisme au moins monétaire, centralisme thatchérien, défense implacable des intérêts nationaux) ne correspond d’ailleurs guère  avec  l’idée sommaire que s’en font les anglomanes parisiens.

Mais tous ceux qui sont attachés à un certain modèle de démocratie libérale ne sauraient que se réjouir de voir conforter nos liens avec  un grand voisin  européen  avec lequel  nous avons partagé au cours du siècle dernier,  et pour les meilleures causes,  tant  d’angoissantes épreuves. Un pays qui, malgré tout,  nous ressemble plus qu’aucun autre: par la dimension , par sa qualité d’ancien  pays industriel et de  vieil Etat nation  attaché aux libertés et à la démocratie,  le seul à pleinement  posséder comme  nous l’expérience singulière de l’ ancienne puissance coloniale. Le seul aussi, comme cette visite officielle l’a confirmé,  avec qui une coopération militaire ait un sens du fait  qu’ il consent encore comme la  France  ( et à la différence des autres pays européens) à un effort de défense significatif.

Au demeurant de Louis-Philippe à Napoléon III, de Delcassé à Guy Mollet, en passant par le commun engagement dans deux guerres mondiales, l’alliance anglaise demeure une des données fondamentales de la politique étrangère française, même si elle n’est pas la seule.

Ces affinités ne sont donc pas blâmables par elles-mêmes. 

Mais la volonté ostensible du président de tendre la main au monde anglo-saxon ne fait que rendre plus criante la contradiction entre ces affinités politiques et des choix économiques qui ont au contraire arrimé durablement l’économie française au continent et singulièrement à  l’Allemagne. Il ne sert à rien que le président français plaide à Westminster pour un plus grand engagement britannique dans la construction européenne : il ne l’obtiendra pas. Toute  à son égoïsme sacré, l’Angleterre continuera à prendre dans l’Europe ce qui l’arrange et à laisser  le reste aux autres. Il n’y a en particulier  aucune chance qu’elle se décide à rejoindre l’union monétaire.

L’arrimage continental de l’économie française  est d’autant plus paradoxal que les  fondamentaux de celle-ci  la rendent bien plus solidaire des économies anglo-saxonnes que de l’économie allemande. On entend dire : l’euro nous protège des dévaluations en cascade qui nous ont porté tant de préjudice. Quel préjudice ? L’économie française ne fut jamais aussi prospère qu’en ce temps là.  Mais surtout quelles dévaluations ? De 1958 à 1999, le franc et le dollar ont vogué de conserve, avec des hauts et des bas,  dans un rapport à peu près constant de 1 à 5 . Et c’est bien normal :  les structures industrielles de la France et des Etats-Unis, toutes proportions gardées, se ressemblent : agriculture, aéronautique, armement, automobile ( les quatre A !) en furent, en sont encore pour partie les points forts, tous secteurs largement ouverts à la concurrence internationale. Par rapport à la livre, le  parallélisme est analogue. Compte tenu que la lire et la peseta furent encore plus inflationnistes, seul le mark a connu au cours des trente dernières années une évolution aberrante (au sens  statistique du mot ), étant le seul à se réévaluer d’un facteur 3  par rapport au franc mais aussi  par rapport  à la livre et  au dollar, en somme par rapport aux monnaies « normales ». Reflet d’une puissance industrielle atypique (monopole des machines-outils) mais aussi d’une histoire monétaire traumatique.

C’est dire que l’économie française serait aujourd’hui vêtue bien plus à l’aise   si l’union monétaire avait été faite avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni,  au lieu de l’Allemagne et aux conditions de l’Allemagne.

Même si bien des considérations politiques plaident contre cette option,  elle avait  sa cohérence. N’était-ce pas, peu ou prou, la ligne de Pierre Mendès-France aussi anglophile qu’il était europhobe ?

Si l’euro avait été géré, ce qui eut pu se concevoir, comme la moyenne arithmétique de ses composantes, le problème se serait trouvé amorti mais chacun sait qu’il n’en a rien été : sous le rigorisme de M.Trichet  se cache la mise en oeuvre du  pacte implicite imposé par l’Allemagne selon lequel l’euro serait  le mark  ou ne serait pas. 

Les conséquences dramatiques de cette situation sont bien connues : la balance extérieure de la France est de plus en plus déficitaire, le rétablissement des comptes publics quasi impossible, le mouvement de délocalisation et de désindustrialisation de plus en plus inexorable . Nicolas Sarkozy le sait, il a  critiqué publiquement la gestion de M.Trichet mais il n’a rien obtenu. Prisonnier de ses engagements européens, il ne prendra pas l’initiative de quitter l’euro ou de menacer de le faire pour en assouplir la gestion.

En sacrifiant sa défense, la France aurait  peut-être  pu conserver sa compétitivité   au sein de la zone euro mais ne pourrait plus proposer de concours militaire significatif aux  Anglo-Saxons. Pour payer son effort de défense, il faudrait qu’elle quitte l’euro. Mais écartelée entre sa solidarité politique avec les Anglo-Saxons et sa solidarité économique avec le continent, elle  est en passe de  perdre sur les deux tableaux :   la perte d’indépendance  et les sollicitations militaires aventureuses d’un côté,  la déflation et la désindustrialisation de l’autre.

N’est-ce pas l’inverse qui eut été préférable ? Garder notre liberté économique  pour mieux défendre nos intérêts au jour le jour comme   les Anglais savent si bien le faire, et en même temps garder  notre indépendance diplomatique, ce qui n’est sans doute possible qu’en ménageant nos solidarités continentales.

 

Roland HUREAUX


 

Article publié par www.marianne2.fr et par Décryptage
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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 20:54

 

Tandis que Nicolas Sarkozy règne sans partage sur l’ « Etat UMP », la France des collectivités locales, elle, vire à gauche.

Certes ce partage informel du pouvoir n’est pas nouveau : sous de Gaulle, Pompidou et Giscard, la gauche , PC en tête, écartée du pouvoir national, avait largement investi les collectivités locales , ruminant tout au long des  années soixante-dix le projet de décentralisation. La loi Deferre qui en  fut,   une fois Mitterrand  élu, l’aboutissement, devait pourtant  profiter à la droite, de retour au plan local sous un président de gauche. En 2001, Chirac régnait mais Jospin gouvernait : les élections furent favorables à la droite. En  2003,  sous Raffarin, ardent  décentralisateur lui aussi, la gauche rafla toutes les régions sauf une.

Rien de nouveau sous le soleil, donc ?  Pas tout à fait :   jadis quelques citadelles  aux couleurs indéterminées résistaient aux  mouvements nationaux. On ne savait pas si Louis Pradel,  maire de Lyon,  était de droite ou de gauche. Maurice Faure, maire de Cahors,  à peine davantage. On savait seulement qu’ils étaient indéracinables. Quel qu’ait été le vent, Marseille n’aurait su passer à droite, ni Rodez à gauche.

La nouveauté des élections municipales de 2008, c’est la radicalité du mouvement qui tend à polariser les scrutins locaux – dans les grandes et moyennes villes et même maintes petites – en fonction des enjeux nationaux.

En annonçant de manière bravache  - et fort imprudemment -  que ces élections seraient un test national, le président   a certes a amplifié  le mouvement. Le parti socialiste l’a pris au mot et, profitant de l’effondrement de la popularité du président,  a joué le même jeu  et   emporté la mise.

Mais dans ce mouvement de bipolarisation, le rôle des grands média a été aussi essentiel : rarement ils  ont autant  couvert les  élections locales.  Naturellement simplificateurs,  les  médias ne connaissent que les étiquettes. Comme aux dernières présidentielles, ils ne surent  qu’égrener  les  UMP et  les  PS,   comme d’autres les Pater et les Ave.

Les électeurs sont entrés eux aussi   dans le jeu : dans la plupart des villes, seules  les étiquettes  ont compté. Et la bonne était cette fois celle du PS. Non  que l’électeur ignore l’état lamentable où se trouve aujourd’hui ce parti. Mais il voulait sanctionner Sarkozy, un point c’est tout. Contraint par l’ambiance   d’employer un langage binaire, il comprit que Non à Sarko se disait PS. Un point c’est tout.

Le laminage du facteur personnel, l’impossibilité pour les hommes de troisième force  ou issus de la société civile d’exister dans le débat  fut  le corollaire de cette infernale mécanique. L’échec emblématique de François Bayrou à Pau  (tout comme l’effondrement du radicalisme dans le Lot)  ne furent que  la pointe émergée d’un immense processus  de simplification de l’expression démocratique.

Inconsciemment l’électeur ne s’y est pas trompé : si le taux d’abstention a été plus fort qu’il ne l’est d’habitude dans les scrutins municipaux, c’est que l’enjeu  local gommé, l’élection  perdait de son intérêt propre . Le maire demeure, dit-on,  l’homme politique le plus populaire. Cela est peu apparu. Préférant  l’écran de télévision aux  réunions de quartier,  les électeurs  se sont en fait peu intéressés à ce scrutin. S’abstenir n’était-il pas d’ailleurs   une autre manière  de faire un bras d’honneur au pouvoir en place ?

Certes, à cette règle  il y  eut  quelques exceptions : plus frondeurs, moins légalistes, les habitants des beaux quartiers ont su à Versailles ou à Neuilly récuser des candidats UMP par trop médiocres ou illégitimes. Au contraire, d’excellents  maires UMP comme Antoine Ruffenacht, au Havre,  pourtant ville de gauche,  ont été épargnés par  la vague socialiste. Sans doute aussi pour la même raison Alain Juppé à Bordeaux. Alors que le grand Sud-Ouest presque dans son entier allait vers la  gauche (qui gagne Toulouse, Brive, Périgueux, Rodez , Dax et même, qui l’eut dit ?  les conseils généraux de l’Aveyron et des Pyrénées atlantiques !), Agen vire à droite. La raison ? La gestion calamiteuse de la ville par une équipe de gauche inexpérimentée élue en 2001. Pour les même raisons, le maire sortant UMP de Cahors,   n’atteint pas, fait inouï,  les  20 % au premier tour. A Agen comme à Cahors, les impôts avaient augmenté de plus de 50 %, ce que l’électeur ne pardonne pas en  en pleine stagnation  du pouvoir d’achat.

D’une façon générale, il fallait être très bon pour résister au courant ou très mauvais pour être battu à contre-courant.  Cela n’est arrivé que rarement.

La  bipolarisation, que Bayrou avait failli mettre en  échec aux présidentielles, confirme ainsi son emprise. C’est dommage. Les élections locales y perdent de leur intérêt. Or     les nouveaux maires sont le vivier où se renouvelle en France le personnel politique : s’il suffit pour gagner d’une étiquette délivrée par un parti au bon moment, il y a  peu de chances que la classe  politique  se régénère par là.  Tant pis pour les électeurs qui, d’une certaine manière l’ont bien cherché, en restant, malgré  la proximité de l’enjeu,   aux stéréotypes.

Dernier constat : on savait que les élections régionales et européennes, plus encore que les municipales,  sont conditionnées par l’état d’esprit national. Au moment où tout le monde prophétise  le recul de l’Etat national, n’est-il pas paradoxal de le voir s’affirmer comme  le seul enjeu électoral autonome  et celui qui impose son rythme à  tous les autres, la seule scène encore vivante du jeu  démocratique ?

 

Roland HUREAUX


 

Article publié par    www.Marianne2.fr

 

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28 avril 2008 1 28 /04 /avril /2008 20:52

 

Le rapport Attali, pot-pourri de  ce qui se trouve dans l’air du temps en matière de réformes administrative  a provoqué un beau tollé en proposant de supprimer le département.  

Le lobby des présidents de conseils généraux s’en est ému ;   le département parait si bien ancré dans notre réalité administrative que la proposition a paru une incongruité.

Mais le débat engagé demeurera dans la confusion tant qu’on n’aura pas rappelé que  le terme de  département  recouvre deux réalités différentes.

Il s’agit d’abord d’une circonscription administrative des services de l’Etat, à la tête de laquelle, depuis  Bonaparte,  se trouve  placé un préfet.

Mais le département est aussi devenu dans le courant du XIXe siècle une collectivité locale autoadministrée à l’instar de la commune - et aujourd’hui de la région. Depuis 1983, ce n’est plus le préfet qui en assure l’ exécutif, c’est le président du conseil général à la tête d’un conseil délibérant composé de conseillers généraux élus au scrutin uninominal dans chaque canton. Le département ainsi conçu, généralement appelé « conseil général »,   se consacre d’abord  à l’aide sociale et à l’entretien des  routes départementales  mais il tend à s’occuper aussi de bien d’autres choses, comme le tourisme.

Dans le panorama touffu de notre administration locale, les conseils généraux ont, non sans quelques raisons, mauvaise presse. Leur existence  affaiblit la région et pèse sur les maires de plus en plus pris – à l’exception des plus importants  -  dans un réseau serré de féodalités politiques. Leurs attributions facilitent le clientélisme. Les présidents de conseils généraux  ont plus de poids   au  Sénat   que les présidents de région, moins nombreux. Il est pratiquement impossible de faire carrière dans un parti donné contre le président du conseil général s’il est du même bord.

Proposer comme le fait le rapport Attali de  partager les  attributions de la collectivité départementale entre les communes (aide sociale ) et les régions (routes, développement économique) n’est pas absurde. Encore faudrait-il faire avaliser une telle réforme au Sénat qui  a le dernier mot en matière de libertés  locales, ce qui est une autre affaire.

Faut-il pour autant remettre en cause le département comme échelon de l'Etat ? Créés au moment de la Révolution  dans le but d’harmoniser les découpages et de rapprocher l’administration des citoyens (la taille des départements devait être telle qu’on puisse aller et revenir au chef-lieu à cheval en un jour.), les départements sont devenus au fil des ans une réalité forte de notre paysage administratif. Les grands services régaliens, ceux qui seuls subsisteront quand les autres auront disparu – gendarmerie, services fiscaux – sont organisés à ce niveau. Au demeurant bien des administrations non étatiques (les banques par exemple, mais aussi les diocèses) fonctionnent aussi sur la base du département. La réforme Dati, en concentrant les juridictions au niveau départemental, va dans le même sens. Même si certains  services de l’Etat ont été affaiblis par la décentralisation et tendent donc à se regrouper à l’échelon régional, le préfet de département demeure un point fixe de notre paysage administratif.  

Supprimer le département,  comme échelon de l’Etat était le rêve des maurrassiens hostiles à cet héritage révolutionnaire et favorables au contraire à la région , qui rappelait la province d’Ancien régime. Mais ces considérations sont aujourd’hui bien oubliées. La suppression du département irait surtout dans le sens de ce brouillage systématique  des repères auxquels l’univers libéral  se complait   sans que l’on perçoive encore les économies qui en résulteraient.

Mais peut-on faire l’un sans l’autre : conserver le préfet et supprimer le président du conseil général ? Pourquoi pas ? Les sous-préfets, qu’il est aussi question de supprimer, n’ont pas, eux, de vis-à-vis. Le dogme français qui fait correspondre aux échelons départementaux et régionaux un représentant de l’Etat et une exécutif local, ne se justifie pas. Comme on le voit,  il y a dans le rapport Attali à prendre et à laisser.

 

Roland HUREAUX

 

Article publié par www.marianne2.fr
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