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Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:34

Immédiatement après avoir été investi  candidat du parti socialiste à l’élection présidentielle, François Hollande n’a rien trouvé de mieux que de  participer à l’inauguration d’une plaque en l’honneur des Algériens de France  victimes de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. Et donc de mettre en cause par une repentance de plus la mémoire de la France,   se  plaçant  ainsi  du côté de ceux qu’alors notre pays combattait.

Cette manifestation fut organisée par le FLN, qui, encadrant  étroitement, par la  terreur, les 350 000 Algériens alors immigrés en métropole, en  contraignit une partie à se rendre au centre de Paris pour protester contre le couvre-feu imposé par le gouvernement à la suite de meurtres de policiers.

Manifestation inutile puisque,  à ce moment là, le général de Gaulle était décidé, tout le monde le savait, à mettre fin à la guerre d’Algérie par la négociation avec le FLN, elle  avait pour but de faire monter la pression et aussi de démontrer  que le gouvernement n’acceptait de négocier  que sous   la contrainte.

Il s’agissait d’un acte de guerre puisque nos soldats se trouvaient encore, sur le sol d’Algérie,  en lutte armée contre le FLN. Demander à des militants du FLN de manifester dans la capitale en un pareil moment  était une  provocation délibérée.  Que, dans une France au bord de la guerre civile,  le  pouvoir, au plus haut niveau , ait donné l’ordre d’être impitoyable face à une telle provocation , est dans l’ordre des choses.  Qu’aurait-on dit d’une manifestation d ‘Allemands sur les Champs Elysées en pleine bataille de la Marne ? Que le préfet de police se soit appelé Papon est anecdotique : l’ordre d’avoir la main ferme est sans doute venu de  haut.

Combien de victimes de la répression policière ?  Cette manifestation s’inscrivant dans une stratégie de  guerre   révolutionnaire, impliquant le recours à tous les moyens de la propagande la plus mensongère, le nombre des victimes fut tout de suite exagéré : on parla de centaines de corps flottant sur la Seine, qu’à vrai dire, personne ne vit jamais.   Une enquête confiée au conseiller d’Etat Mandelkern à la  demande de Jean-Pierre Chevènement  n’a dénombré que sept  décès  avérés et, sans fermer complètement l’hypothèse qu’il y en ait eu plus,    exclut que l’on puisse parler de centaines.   Certes, ce sont autant de  trop,  d’autant qu’il s’agissait sans doute de pères de famille amenés là par la contrainte. Mais ce n’était pas la première fois qu’une manifestation  tournait mal en temps de guerre. Il n’y a rien là qui déshonore la mémoire de la France, surtout si on rapporte ces morts aux milliers de victimes des règlements de compte internes de la rébellion  dans la population algérienne de métropole ou aux dizaines de milliers de harkis tués après d’affreuses tortures après l’indépendance.

On peut penser tout ce que l’on veut de la guerre d’Algérie, juger  qu’elle ne pouvait déboucher que sur l’indépendance,  trouver même légitime que certains  Français aient  pris alors le parti du FLN , mais ce n’est pas le rôle d’un  candidat à la présidence de la République   de commencer sa campagne en insultant , sur un sujet controversé,  la mémoire de la France. François Mitterrand qui refusa toujours de faire du  19 mars, anniversaire des accords d’Evian,  une fête nationale, l’avait compris. Le capitaine de l’équipe de France a le devoir de prendre  le parti de son équipe face à l’équipe adverse, quelle qu’elle  soit. Si son premier mouvement  le porte à faire l’  inverse, il est clair qu’il n’est pas qualifié pour l’emploi. Car  « méfiez vous du premier mouvement, c’est le bon ! » Dans la jungle internationale où le chef de l’Etat a la mission  conduire les destinées de notre pays, il y aura toujours assez de loups pour s’attaquer à la France sans que le berger ait besoin de se joindre à eux.

En se rendant  cette cérémonie douteuse, François Hollande laisse bien mal augurer    de sa capacité à porter haut les couleurs de l’équipe France.   

 

Roland HUREAUX

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:14

 

On devrait  au premier abord  se réjouir de l’accession à l’indépendance, le 9 juillet dernier,  du  Soudan du Sud, qui regroupe les provinces non musulmanes du Soudan, chrétiennes ou animistes, longtemps opprimées  par le pouvoir central de Khartoum,  lequel prétendait  leur  imposer la charia.

La révolte de ces  provinces a donné lieu à deux guerres atroces, l’une entre 1956 et 1972, l’autre entre  1983 et 2005 qui ont fait chacune plusieurs  millions de victimes.

Il nous faut pourtant émettre au moins deux réserves  sur cet événement.

 

Une stratégie géopolitique aux résultats contestables

 

La première est que cette accession à l’indépendance  s’inscrit dans une stratégie géopolitique de remodelage de l’Afrique centrale, conduite par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et  Israël  (avec l’aide ponctuelle de la Belgique et de  l’Afrique du Sud), inspirée par la théorie de la « guerre des civilisations »,   et qui s’est avérée une des opérations les plus désastreuses des années  récentes.

Le premier but de cette stratégie était d’affaiblir un grand pays  musulman, le Soudan, suspect de complaisances pour le  terrorisme,  et de  constituer, en arrière du monde islamique,  dans la région des Grands  Lacs,  un glacis chrétien, susceptible de servir à Israël d’allié de revers. Jusque là,  rien à dire.

Mais le second but était d’éliminer  l’influence française de l’Afrique ex-belge  (Rwanda, Burundi, Congo-Kinshasa), ce qui fut fait  entre 1990 et 1995, le passage du Rwanda de la francophonie à l’anglophonie et son adhésion au   Commonwealth  en 2008    étant le symbole le plus voyant de cette élimination. 

Peut-être pourrait-on  passer par pertes  et profits  ce recul français   dans la mesure où les territoires en cause se trouvaient  hors du pré carré traditionnel constitué par les anciennes colonies françaises  et ne représentaient  qu’une avancée  récente, datant de la période  Giscard-Mitterrand.   

Mais il y a plus grave :  l’opération conduite par  les Anglo-Saxons  dans la région des Grands Lacs a été aussi la cause directe ou indirecte des  deux génocides  les plus atroces de la fin du XXe siècle,  principalement  au Rwanda et au Kivu ( province nord-est du Congo –Kinshasa)  lesquels ont fait ensemble  plusieurs millions de victimes.

En résumant, on dira que le premier de ces génocides, commis au  printemps  1994 est le fait de Hutus et a d’abord visé  des Tutsis, le second, qui  s’étale de 1994 à 2005 est le fait de Tutsis et a d’abord  visé  des Hutus. Le premier  a fait des centaines de milliers de victimes, le second des millions[1].   

 Pour comprendre ces événements complexes[2], rappelons  qu’au Rwanda (comme au Burundi), les Tutsis représentaient 10 % de la population, le Hutus 90 %. Moins que deux tribus, il s’agissait de deux castes : une  minorité guerrière et pastorale qui dominait depuis le Moyen-âge, une  majorité cultivatrice, laquelle  a pris le pouvoir à l’indépendance en 1962.

Le président Habyarimana, qui n’était  ni meilleur ni pire que le reste des dirigeants africains, soutenu par la France,  s’appuyait  sur la majorité hutu. Un groupe d’exilés tutsi, dirigé par Paul Kagame, ayant entrepris  à partir de l’Ouganda, de reconquérir le pouvoir au bénéfice de la minorité, entre dans le pays à partir de 1990, et s’approche de la capitale, Kigali,  en 1994, affolant la majorité hutue par des massacres.  L’avion du président Habyarimana, où se trouve aussi le président du Burundi,  également   hutu,  est abattu le  6 avril 1994. Les milices hutues massacrent alors les Tutsis de l’intérieur et aussi beaucoup de Hutus jugés trop tièdes. Dans cette confusion, Kagame prend le pouvoir, exerce des représailles terribles à l’intérieur du pays et envahit bientôt la province du Kivu où se sont réfugiés des centaines de milliers de Hutus. En 1995-1996, il  massacre presque tous les réfugiés et, dans la foulée, ses troupes envahissent le Congo-Kinshasa, provoquant, de pair avec l’armée congolaise (passée sous le contrôle des Rwandais) ou différentes milices, la mort de   Congolais encore plus nombreux.    Ce second épisode fait plusieurs millions de victimes.

Non seulement Kagame est l’auteur direct du plus grand des deux  massacres, le second,  mais il est aujourd’hui établi qu’il a organisé l’attentat  contre les deux présidents qui a déclenché le premier de ces massacres. De toutes les façons, s’il n’avait pas tenté de reprendre le pouvoir au nom de la  minorité tutsi, rien ne serait arrivé.

Mais on n’aura pas une vue complète de ces   épisodes horribles si l’on ne  considère pas la manipulation extraordinaire  de l’opinion  à laquelle ils ont donné lieu. Si l’opinion internationale a   été immédiatement informée du premier génocide, au point qu’elle  ne connaît toujours  que celui-là, elle a       du attendre la fuite d’un rapport du haut commissariat aux réfugiés de 2010, dit rapport Mapping[3], pour commencer à soupçonner le   second, encore plus grave. Un premier rapport de 1995, produit par   le même commissariat  aux réfugiés,  avait  été détruit au point  de devenir introuvable.  L’appel du commissaire européen Emma Bonino en 1997 était passé inaperçu.  Kagame put ainsi, aux yeux de tous ceux qui ne connaissent que le premier épisode,  se faire passer pour un justicier. Sa stratégie de communication lui a même permis de faire porter à la France la responsabilité de ces massacres alors que l’intervention militaire de celle-ci à l’été 1994 , dite opération Turquoise, sur mandat de l’ONU,  n’avait pour but que d’en limiter l’ampleur, sans considération de partis. Malgré la fausseté évidente de ces allégations,   les organes de presse les plus sérieux ont relayé en France cette version[4], déshonorante pour l’armée française et  le gouvernement n’a pas daigné répondre.  

Autre point capital :   le fait que  la sinistre équipée de Kagame, au Rwanda d’abord, au Congo ensuite,  n’aurait pas été possible sans l’appui indirect et parfois direct des Etats-Unis et de leurs alliés : fourniture d’armes, de conseillers (en particulier de conseillers en communication !), renseignement. Des témoins crédibles ont  même vu des militaires  américains apporter un soutien logistique au second génocide, le plus important[5]. Dans la mesure où  les Etats-Unis demeurent une démocratie,  on peut  présager qu’une grave crise morale  surviendra  le  jour, désormais plus si lointain ,  où l’opinion de ce pays prendra pleinement conscience de la responsabilité de l’Amérique, en premier lieu  du président Clinton,  dans les massacres d’Afrique centrale.

Dernier point important :   l’entrée  des forces rwandaises tutsi   ( et aussi  ougandaises) au Congo n’a pas seulement abouti à des massacres effrayants mais aussi à une mise en coupe réglée des immenses richesses, principalement minières, du Kivu et du reste du  Congo où ont accouru des aigrefins de tout acabit ,  sous l’égide du gouvernement  de Kagame , en liaison avec plusieurs multinationales . L’actuel président du Congo-Kinshasa,  Kabila le jeune, trop faible et  qui semble  entièrement inféodé à Kagame[6], n’a d’autre choix que de laisser faire. Ce pillage, sur fond de travail forcé des indigènes,  dont le pays n’a aucune retombée,  laisse loin derrière lui  les pires horreurs de la période coloniale.

Quand on sait que le organisateurs  anglo-saxons et israéliens  de  l’opération Sud-Soudan,  agents de tout statut , public ou privé,  civil ou militaire, diplomatique ou spécial, généralement  sous couverture humanitaire,  sont les mêmes que ceux de l’opération Rwanda-Kivu , on comprendra  qu’il n’y ait pas lieu de s’enthousiasmer pour l’indépendance du nouvel Etat. On comprendra aussi  qu’on puisse craindre le pire pour ce qui est de l’exploitation des ressources de cet  Etat, riche, lui, non point en minerais  mais en pétrole.

 

Un fâcheux précédent

 

La seconde réserve qu’inspire la toute  nouvelle indépendance du  Soudan du Sud, c’est qu’elle constitue un fâcheux précédent : pour la première fois depuis le temps des  indépendances,  est  ouvertement violée la règle posée alors : le caractère intangible des frontières héritées de la colonisation[7]. On a critiqué ces frontières tenues pour artificielles ;  mais quelle frontière ne l’est pas,  peu ou prou ? Les pires  tragédies du continent ont eu lieu au Rwanda (ou autour), un des rares  pays  dont  les frontières,  loin d’être artificielles, sont bien antérieures à  la colonisation. Mais désormais,  la boîte de Pandore est ouverte. Toute sécession pourra revendiquer ce précédent. Les plans américains prévoyaient aussi la partition  du Congo ex-belge, notamment pour pouvoir placer  de  jure le Kivu sous l’autorité de Kagame. Mais comme tout finit par se savoir, les révélations sur la responsabilité indirecte ou directe de plus en plus évidente du personnage dans les tragédies  d’Afrique centrale, qui le rendent de moins en moins fréquentable,  risquent de remettre en cause ces plans.  On peut craindre néanmoins que si l’indépendance du Soudan du Sud doit améliorer la situation des chrétiens de ce pays, elle ne serve pas nécessairement à moyen terme la paix du  continent.

 

Roland HUREAUX

 



[1]  C’est le propre des massacres de masse du XXe siècle que le nombre des  victimes n’est jamais connu exactement. On doit se contenter le plus souvent du nombre de zéros…Pour le premier génocide, le chiffre le plus  vraisemblable est de 600 000, dont environ une moitié de Tutsis. Le régime de Kagame, peu crédible,  parle de un million, tous tutsis. Pour le second, on parle de 4 millions, dont plusieurs centaines de milliers de  Hutus et des Congolais de différentes ethnies. Dans la mesure où, stricto sensu, un génocide vise à éliminer un génos (race, ethnie etc.), une partie des victimes seulement se rattache à ce concept. D’autre part beaucoup de victimes, surtout parmi les Congolais,  sont mortes de faim ou de maladies du fait de la guerre et non d’assassinat direct.  Mais  l’aboutissement est   le même, quel  que soit le concept utilisé…

[2] Cf. les ouvrages de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs mensonges (2005) et Carnages  (2010).   Ceux qui défendent une thèse différente , telle Colette Braeckmann, Histoire d’un génocide, 1996,  ont pour la plupart révisé leur position.

[3] Le Monde, 26/8/2010

[4] En Afrique, où tout le monde sait ce qui s’est vraiment passé, ces allégations ont eu beaucoup moins de crédit que dans l’establishment français. Le prestige de la France a néanmoins été atteint du fait de sa maladresse à répondre à  ces attaques et des bassesses du gouvernement français à l’égard de Kagame.

[5] Les nombreux militaires français qui ont  participé à  des opérations dans la région connaissent cette implication américaine. « La France est en guerre,  mais elle ne le sait pas », disait  le président Mitterrand en 1995, sans préciser contre qui.

[6] En 1997, après la chute de Mobutu,  les Rwandais imposèrent  la tête du Congo Laurent Kabila. Celui-ci s’émancipe de ses tuteurs et  est assassiné en 2001 ; il est remplacé par son fils présumé, Joseph Kabila qui est probablement tutsi.  

[7] Seule  exception antérieure : le rattachement du Sahara occidental au Maroc.  Mais, en l’espèce, le Maroc  peut  invoquer  des frontières précoloniales.  La Somalie qui regroupait une ancienne colonie italienne et une ancienne colonie britannique connait aujourd’hui une partition de fait.

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:11

 

Une expérience sur fond d’ignorance économique et d’inculture.

 

Le jour, sans doute  proche,  où l’euro  aura explosé, on se demandera longtemps comment, pendant presque une génération,  l’immense majorité de la classe dirigeante des pays d’Europe de l’Ouest – Royaume Uni excepté -  a  pu croire dur comme du fer que la   monnaie unique européenne pouvait  réussir !   

Dès le départ, plusieurs prix Nobel d’économie, dont le français Maurice Allais, avaient  averti que cette entreprise  ne durerait pas  plus de dix ans. De nombreux économistes,  des deux côtés du Rhin avaient  donné le même avertissement.

On ne reviendra pas sur les raisons qui plombaient dès le départ une telle entreprise. Dire que l’Europe n’est pas une zone monétaire optimale est un résumé un peu abscons, réservé aux spécialistes. Il est plus précis de rappeler que , aussi longtemps que les populations européennes n’auront pas été brassées, la propension à l’inflation n’est pas la même dans les différents  pays d’Europe, comme l’a montré l’histoire économique du demi-siècle précédent. Mais il faut compléter le raisonnement :  les prix évoluant de manière divergente , les balances commerciales  entre les pays à forte inflation et ceux à faible inflation ( essentiellement  l’Allemagne) ne pouvaient que se déséquilibrer de plus en plus,  et  cela indéfiniment,  le mécanisme correcteur de changements de parité monétaires ne jouant  plus.

A cela, les plus lucides des partisans de l’euro répondaient que la monnaie unique était une entreprise volontariste, qu'en plongeant les différents pays dans la piscine de la monnaie unique, on les obligerait à  s’adapter, comme les baigneurs débutants sont obligés d’apprendre à  nager ;  les comportements entre les pays s’harmoniseraient ; en outre  les gouvernements prendraient conscience de la nécessité de se doter, pour  réussir l’expérience, d’un vrai gouvernement économique, comportant des  transferts  budgétaires importantes des forts aux faibles.

Comme il était prévisible, rien de tout cela n’est arrivé : la mobilité entre les pays d’Europe n’existe presque plus ( il faudrait voir si l’appel, plus facile , à la main d’œuvre immigrée extra-européenne n’en est pas une des causes ) , la solidarité budgétaire européenne est peu de choses à coté de celle qui existe par exemple entre la France métropolitaine et son outre-mer ou , en Allemagne, entre les länder de l’ouest et ceux de l'est. Or plus un espace économique est hétérogène, plus cette solidarité doit être forte : Rousseau (2) disait justement que plus le royaume  était étendu  , plus il devait être centralisé.   Pour que l’expérience de l’euro marche,  ce n’est pas autant de solidarité et de centralisation que dans les Etats nationaux qu’il fallait,  mais  encore  plus !

Pourquoi donc tant d’illusions ?  Pourquoi  la   quasi-totalité de l’oligarchie française et  allemande  - et du reste de l’Europe  à l’exception des Britanniques - s’est-elle aveuglée au point de penser, contre l’avis de la  quasi-totalité des prix Nobel d’économie,  que l’entreprise avait une chance de réussite ?   Au point de manifester une intolérance  inouïe  à l’égard de ceux qui ne le pensaient pas.

C'est sans doute la question que  l’on se posera dans vingt ans, dans trente ans, quand les historiens se pencheront sur cette période et essayeront d’en  faire le bilan, quand ils chercheront  en particulier à  expliquer le grave traumatisme qui résultera de l’explosion de l’euro (traumatisme  que  l’on aurait  pu éviter si on ne s’était pas lancé dans cette aventure sans issue).

 

Connaissance superficielle  de l’économie

 

La première condition de cette illusion est l’ignorance, spécialement  en France,  de mécanismes fondamentaux de l’économie. A la différence des pays anglo-saxons, très peu de gens, en dehors des économistes de profession,    connaissent  ces mécanismes , par exemple le fait basique qu’une hausse excessive des  prix intérieurs par rapport aux pays voisins crée un déficit, presque irréversible,  de la balance des paiements : ce déficit est généralement confondu avec le déficit des finances publiques sans que la presse fasse grand-chose pour éclaircir les idées. A partir de l‘exemple allemand, totalement atypique, on se figure  qu’une monnaie forte est  un atout  dans la  compétition internationale,  alors que c’est bien évidemment  le contraire.   

Pour pallier cet ignorance, un enseignement de  l’économie avait  été introduit au lycée, notamment dans les sections ES ; mais privé de tout support mathématique et généralement mêlé de sociologie bourdeiusienne,  cet enseignement a sans doute plutôt fait régresser que progresser la culture économique.

Il faut de  l’économie pour entrer  à l’ENA  et  on en fait un peu à Polytechnique. Mais  sous la forme de dissertations à caractère littéraire ou de questions de cours. Cet enseignement superficiel est vite oublié. Il est une matière à bachotage dont  on  ne perçoit pas l’implacable rigueur.    Les inspecteurs des finances français, corps prestigieux s’il en est,  ont massivement adhéré à l’euro (2). Ils  avaient  certes  un vernis d'économie, mais sans plus ; imbus de la toute   puissance de l’Etat au sommet duquel ils se trouvent propulsés très jeunes,  ils ont pensé  que l'on pouvait plier les lois de l’économie comme on le fait  des structures de l’Etat, alors que la problématique n'est pas la même. La  position de  la majorité des énarques n’est pas différente.

Une connaissance superficielle, ce n’est pas seulement une connaissance où manquent les détails, c'est aussi une connaissance où manquent les reliefs, où tout est mis à plat sans que l’on différencie les lois inexorables, incontournables et celles qui ne sont que relatives. C’est ainsi qu'est née il y a 20 ans en France la théorie du franc fort selon laquelle plus la monnaie était forte, plus l’économie serait contrainte à devenir compétitive. Ou encore l’idée  selon laquelle le secteur tertiaire devait inéluctablement remplacer l’industrie, qu’un pays sans industrie serait un pays plus avancé,  qui a été le dogme de la classe dirigeante pendant vingt ans, dogme au nom duquel on s’est si longtemps accommodé des délocalisations.

 

Méconnaissance  du facteur culturel

 

Mais l’ignorance de l'économie ne suffit pas à expliquer que l’on ait pu croire avec autant d’ assurance  à une expérience aussi hasardeuse que l’euro. L’autre facteur est la méconnaissance de la dimension culturelle de   l’économie.  Rien ne sert de bien connaître les rapports entre les taux d’inflation  ou de change et les balances commerciales : on risque bien des déconvenues  si l’ on  croit que ces taux  d’ inflation sont manipulables à volonté, si l’on ignore que les différentiels dans ce que l’on appelle la propension à l’inflation sont une donnée culturelle fondamentale qui relève de ce que Braudel appelait l’histoire longue. En d’autres termes, à supposer qu’un expert ait une vraie science économique , elle risque d’être inopérante si elle ne s’accompagne pas d’une large culture générale , en particulier historique, culture que l’on trouve chez  la plupart des grands économistes, tel Hayek ou Maurice Allais ( qui aurait pu aussi bien avoir le Prix Nobel de physique ! ) mais  rarement chez les experts appointés des   banques ou des cabinets-conseil.

Penser que la    propension relative des différents pays à l’inflation   était seulement affaire de volonté, c’est la grande idée  qui a été à l’origine de l’euro. Ses initiateurs se sont dit : « certes,  les Grecs ont une propension à l’inflation plus élevée  que les Allemands,  mais si on les met ensemble, leurs propensions vont  s’harmoniser, surtout si on impose une politique économique plus dure à la Grèce ».  Même  présupposé s’agissant de la propension à la dépense publique ou aux déficits.

Cette vision «aculturelle » de l’économie   est généralement fondée sur une conception morale de l’économie. La morale  tient lieu de culture. Il y a les plus vertueux et les moins vertueux. Tout l’effort des « éclairés » doit tendre à élever les moins vertueux au niveau des plus vertueux. Quelle noble tâche, analogue toute proportion gardée à celle des premiers communistes qui prétendaient extirper l’instinct  de propriété pour rendre les hommes meilleurs !  Ce moralisme  explique que, parmi les initiateurs les plus ardents de l’aventure européenne et de l’euro,   ou encore parmi les propagateurs zélés du  libre échange, on trouve des honnêtes gens qui n’ont que le défaut de mélanger indûment la morale et  l’économie, la morale et la politique : l’enfer est pavé de bonnes intentions. Parmi eux beaucoup de  haut fonctionnaires  catholiques (à forte influence  protestante, comme toute la haute société française,  et donc moins tolérants au péché ) : Jacques Delors, Pascal Lamy , Michel Camdessus. Malgré la catastrophe sociale qu’a  constitué l’euro , les mêmes ont généralement des prétentions humanitaires qui les amène, sinon au parti socialiste , du moins aux Semaines sociales ou au  club des  Gracques.

Mais on peut aussi bien trouver les racines de cette vision morale de l’économie dans l’enseignement de  l’Institut d’études politiques de Paris  des années soixante et soixante-dix.  L’admiration  pour la rigueur allemande y était un dogme : Jacques Attali, jeune professeur, y déplorait, comme tout  le monde, qu’à la sortie de la guerre,  De Gaulle ait préféré le plan Pleven, jugé laxiste au plan Mendès-France, plus austère,  éloignant notre pays de la vertu germanique. C’est au nom de ce refus du laxisme  qu’en 1972 ,  sans qu’il y ait eu nulle part débat tant  la chose allait de soi , que l’Etat  s’est privé de la possibilité de recourir aux avances à taux zéro de    la Banque de France,  offrant pour 40 ans  aux banques , désormais seules habilitées à prêter et  avec intérêt  , le  plus immense cadeau qui soit,  puisque, cumulé,  il équivaut à la dette actuelle de la France !

L’autre grand dogme, incontesté, était le libre échange, duquel , croyait-on, en vertu de la loi de Ricardo sur les avantages comparatifs, tenue pour un absolu, ne pouvait venir qu’une prospérité toujours plus grande.

Idéal de la monnaie forte, du libre échange (et donc de l’Europe), admiration béate de l’Allemagne (dans le droit  fil de Vichy,  mais il ne fallait pas le dire !) :  Les meilleurs élèves, à Sciences po et à l’ENA,  ne sont pas forcément les plus  intelligents, ce sont souvent les plus aptes à  décliner  avec brio l’idéologie ambiante et donc les moins critiques à son égard.  C’est ainsi que ces préjugés sommaires   ont conditionné toute la génération qui a fait la politique économique à la fin du XXe siècle.

Cette vision des questions  économiques  sous l’angle de la morale fait  l’impasse sur le fait que le comportement d’acteurs supposés plus moraux, comme l’Allemagne,  est en réalité un trait culturel : l’horreur de l’inflation qui singularise ce pays s’enracine dans le souvenir traumatique des expériences  d’inflation galopante qu’il a connues  en 1923 et en 1947,  et que  la France a ignorées  depuis  1795.  Moins que de vertu,  il s’agit   d’une sorte de névrose, d’un modèle de développement parmi d’autres,  ni meilleur ni pire si on le rapporte au seul critère qui importe : le taux de croissance à long terme.

Les données culturelles, avons-nous dit,  sont inscrites dans   la durée. Il est frappant que la propension à l’inflation entre 1945 et 2011 ait été  la même en France et aux Etats-Unis, alors qu’elle était  trois fois moindre en Allemagne et plus importante dans presque tous les autres pays. Cela ne veut pas dire que les choses sont définitivement  verrouillées : les Français surent passer autrefois  des assignats au franc germinal, exceptionnellement stable durant 110 ans, les Anglais, autrefois  modèles de stabilité,  sont aujourd’hui davantage portés à l’inflation et aux déficits qu’il y a cinquante ans. Mais considérer qu'en dix ans de monnaie commune,  les cigales se feront fourmi (et qu’être fourmi est l’ idéal !) est une utopie que seule  pouvait fonder une certaine dose d’inculture.  

L’ignorance du fait culturel a fait des ravages ailleurs. Le FMI, sous l’impulsion de bons français comme Jacques de la Rozière ou Michel Camdessus s’est imaginé qu'on pourrait guérir en dix ans l’Amérique latine d’une  propension inflationniste bien plus forte encore que celle de la France, qu’une équivalence peso-dollar ou réal-dollar pouvait être, une fois le pécheur repenti de ses vices, établie ad vitam aeternam. Grave illusion qui a provoqué d’immenses souffrances ( analogues à celles que l’on inflige aujourd’hui au peuple grec) et qui a fait perdre des milliards à certaines sociétés françaises comme   EDF.

Car l’ignorance du fait culturel se retrouve aussi dans la gestion de nos grandes entreprises : Renault s’était en 1990 rapproché de  Volvo. Les dirigeants français, appartenant à l’élite mondialisée (les conseils d’administration se tiennent en anglais) s’imaginèrent  que les Suédois, supposés modernes selon le Dictionnaire des idées reçues et donc pas chauvins, accepteraient facilement que Volvo s’appelle Renault-Suède. Echec.  

Connaissance superficielle de l’économie, ignorance de  la dimension culturelle : ainsi s’explique  sans doute l’aveuglement dont ont  fait preuve nos élites pendant tant  années , lesquelles, contre les intérêts les plus évidents de la France, contre la véritable science ( celle des prix Nobel d’économie , pas celle des experts de cour ou des médias ), ont , non seulement poursuivi au-delà du raisonnable une expérience qui s’est avérée calamiteuse,  mais encore fait une chasse impitoyable à ses opposants, tenus pour des originaux dans le meilleur des cas, pour des néo-nazis dans le pire, en tous les cas   barrés systématiquement de l’accès aux responsabilités publiques et privées.

Le choc  sera rude. Il est probable que la chute de l’euro sera le détonateur qui remettra en cause, non seulement la politique monétaire, non seulement la machinerie de Bruxelles,  mais aussi tous les mythes sur lesquels les dirigeants français vivent depuis trente ans.

 

Roland HUREAUX

 

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:09

 

Publié par Marianne2.fr

 

L’inculture économique française aidant (mais se serait-on lancé dans l’aventure de l’euro sans cette inculture ?), beaucoup voient la fin de l’euro comme l’effondrement d’une monnaie.  Les actifs libellés dans cette devise ne vaudraient plus rien, beaucoup de gens seraient ruinés ;  au mieux, la fin de l'euro signifierait une réduction drastique et durable du niveau de vie des Européens, singulièrement des Français.

Il va de soi que les partisans de l’euro ne manquent pas d’agiter  ce scénario  à la fois pour se donner raison et pour dramatiser le suspense au sujet de la Grèce, mais aussi parce qu’ils y croient.

Il y a pourtant là une confusion entre deux notions : l’effondrement d’une monnaie et son éclatement. Ce n’est pas du tout la même chose.

L’effondrement d’une monnaie, c’est ce que la France a connu avec les assignats en 1795, l’Allemagne avec le mark en 1923, divers pays d’Amérique latine ou d’Afrique noire (hors zone franc) dans une période plus récente. Du fait de l’inflation galopante, la  monnaie, à un moment donné,  ne vaut plus rien ; ceux qui la détiennent ou qui détiennent des créances libellées dans cette unité  se trouvent ruinés.

Rien de tel n’attend les détenteurs d’euro, même  dans les pays périphériques comme la Grèce, le Portugal  ou l’Espagne où  la secousse sera cependant plus grande  qu'ailleurs.

L’euro ne s’effondrera pas car il est globalement assis sur des actifs puissants en France, en Allemagne et dans les autres pays ; il n’a pas été émis de manière inflationniste, bien au contraire. L’euro éclatera, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il se transformera en plusieurs monnaies à des cours  de change différents mais qui,  en moyenne,  suivront sur  les marchés   la trajectoire qui fut jusqu'ici celle de l’euro : le mark fera sans doute mieux, le franc un peu moins bien ; la lire, la peseta, l’escudo, la drachme  perdront de la valeur par rapport à l’euro mais continueront à valoir quelque chose.

Ce sera en plus grand ce qui est arrivé entre la Tchéquie et la  Slovaquie lors de leur séparation à l’amiable en 1993 et la création subséquente de deux monnaies.

Cela ne veut pas dire que la secousse ne sera pas considérable, mais elle sera moins d’ordre technique que politique ou psychologique. Sur  le plan technique, il faudra certes assurer la survie des banques imprudemment engagées en Grèce ou au Portugal et d’autres questions liées aux dettes publiques, mais, si l’on veut bien s’en donner la peine,   il n’y a pas là de vraie difficulté.  En revanche, le choc moral, psychologique  et politique sera considérable ; les classes dirigeantes de l’Europe continentale dont tout l’horizon s’était jusque là cantonné à l’euro, seront profondément ébranlées. Des paniques financières – irrationnelles comme toutes les paniques – pourraient s’en suivre. Il  se peut que toute la sphère financière internationale en soit affectée.  Il faudra des chefs d’Etat et des banquiers centraux aux nerfs d’acier, une étroite coopération entre eux et  une active communication, fondée sur le parler vrai et non point sur le mensonge idéologique comme cela a été le cas jusqu’ici,  pour montrer que ce n’est pas la fin du monde,

Faut-il donc courir un tel risque ? diront certains. Hélas,  voilà le genre de question qui n’a plus de sens. Nous n’avons pas le choix car cet éclatement  arrivera de quelque manière qu'on s’y prenne, et qu’on le veuille ou non. Ce qu’il faut désormais, c’est  s’y préparer.

 

Roland HUREAUX

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 20:41

 

Comment ne pas comprendre la réaction indignée de la plupart des associations féministes aux nombreux soutiens apportés en France  à Dominique Strauss-Kahn   et qui se sont traduits   par le retour aux clichés sexistes les plus éculés : « il n’y a pas mort d’homme », « ce n’est qu’un troussage de domestique »,  « le présumé coupable est d’abord  un séducteur » ?  

Il est très sain qu’à l’initiative d’associations comme Osez le féminisme, La barbe, Parole de femmes, 3000 personnes aient manifesté à Paris le 22 mai contre ces débordements verbaux, ou  que près de 30 000 personnes aient déjà signé le manifeste "Sexisme : ils se lâchent, les femmes trinquent", lequel rappelle opportunément que 75 000 viols auraient  lieu en France chaque année et  dénonce avec raison « une confusion intolérable entre liberté sexuelle et violence faite aux femmes ».  

Nous ne ferons que deux réserves à l’appel que ces associations ont lancé.  Quand elles dénoncent   « une fulgurante remontée à la surface de réflexes sexistes et réactionnaires, si prompts à surgir chez une partie des élites françaises. », il est dommage qu’elles ne précisent pas de quelle  partie il s’agit ;  c’est d’abord, paradoxalement,  celle où naviguent la plupart des  militantes féministes : la gauche bobo, libérale-libertaire, précisément la moins  « réactionnaire » selon les canons convenus. Ceux qui se sont ainsi  « lâchés » sont presque tous issus de cette partie des élites qui a toujours soutenu les revendications féministes.

La plupart de ces militants féministes considéreraient avec horreur de fréquenter des « réactionnaires ». Pourtant, si elles le faisaient, peut-être seraient-elles moins pessimistes sur l’homme car, autant et plus qu’une gauche devenue presque entièrement hédoniste,  il est des  conservateurs  qui savent ce qu’est le respect.

Pourquoi cette apparente contradiction entre les idées et les actes chez tant de « progressistes » ? La plaignante  de l’affaire de New York est femme, noire, musulmane, immigrée, prolétaire et même   chef de famille monoparentale (une expression plus politiquement correcte que  « veuve »). Elle a tout pour susciter l’empathie de la  gauche. Mais non, c’est  pour son  agresseur supposé que cette gauche, pour l’essentiel, prend parti.  Car lui est de leur monde, elle pas. Dominique Strauss-Kahn, totalement libéral (sinon il n’aurait pas été à la tête du FMI)  et totalement libertaire, est  la figure emblématique de tout un  milieu, l’expression la plus accomplie de sa vision de la société.  Quelque  favorables que ces gens prétendent être à tout ce  qu’incarne  cette femme, il est un principe qui passe avant : « Touche pas à mon pote !».  Or l’accusé est leur pote.

Nous ne voulons pas exonérer la droite dans cette affaire, mais elle s’est   dans l’ensemble montrée plus discrète, à l’exception de Christine Boutin qui a cru bon d’évoquer  une « machination ». Qu’en sait-elle ?

 

Des stéréotypes  bien d’aujourd’hui

 

L’autre réserve  au manifeste (et ce sera tout) porte sur l’expression « des stéréotypes qu’on croyait d’un autre siècle ». Non, mesdames, ces stéréotypes  sont bien de notre  siècle !

Parmi les fantasmes où s’égare le féminisme idéologique (à distinguer du féminisme authentique), se trouve la dénonciation d’un  Moyen Âge mythique  où le pouvoir de l’homme était supposé s’exercer sans frein, époque tenue pour révolue, mais dont les mœurs, croit-on, refont surface au moindre manque de vigilance.

Non, la multiplication des agressions contre les femmes, l’arrogance sexiste croissante, la transgression des règles de respect les plus élémentaire sont enfants du siècle : du XXe et du XXIe. Ils sont  l’héritage, n’hésitons pas à le dire,  de mai 68.

En invoquant le Moyen Age, les mouvements féministes pensent  en fait à l’héritage chrétien, spécialement à saint Paul : « l’homme est  le chef de la femme » (1C 11,3), tout en oubliant : « il n’y a plus ni homme ni femme » ( Ga 3, 28) « les hommes doivent aimer leur femme comme leur propre corps » (Ep 5, 28) »  et « celui qui veut être le premier se fera le serviteur de tous» (Mt 20, 27) : des maximes à l’opposé du comportement dominateur  des mâles de l’âge libertaire.

Ces mouvements  oublient  qu’au  Moyen Age,  comme ils disent,  toute violence faite à une femme (comme à un homme ou un enfant)  était tenue pour un péché mortel, et donc  passible du feu de l’enfer. Jusqu’au concile Vatican II, c’est là ce qu’enseignait tout  curé de campagne. Quoi qu’en pensent des mouvements féministes,  prisonniers des stéréotypes, le droit de battre sa femme, n’a jamais fait partie de l’héritage chrétien, ni juif, ni grec. Même le  Coran  est plus ambigu qu’on ne dit sur ce sujet.

La morale laïque, celle de Jules Ferry, enseignait, elle aussi, jour après jour le respect, pas spécialement celui des femmes ou des étrangers, de tout le monde. A la fin des années soixante, en même temps que le catéchisme perdait sa vigueur et son public, la morale était rayée des programmes de l’enseignement laïque.

Certes, cet enseignement ne suffisait pas  à empêcher   les violences, pas   davantage que les interdits sexuels n’ont jamais dissuadé   les relations sexuelles hors mariage.  En temps de guerre, les viols étaient  courants  (comme ils le sont  encore au XXIe siècle), mais les  interdits, infatigablement ressassés,  constituaient un frein , et  ce frein a disparu.

L’ordre moral que condamnent les associations féministes, c’était d’abord   ne pas forcer  la volonté d’autrui.

Les comportements que les féministes dénoncent  avec raison ne sont pas des survivances du vieil ordre judéo-chrétien mais, au contraire,  le produit de sa décomposition. 

L’esprit de mai 68, en proclamant  l’abolition des interdits  a diffusé chez les mâles, l’esprit  prédateur. N’être ni « coincé », ni « refoulé », savoir « se lâcher » (pour reprendre l’expression du manifeste) n’est-il pas le  nouvel impératif moral ?  Comment   les vrais libertaires  pourraient-ils considérer les réticences d’une femme, spécialement d’une « simple femme de ménage »,  comme  légitimes ?  « Il est interdit d’interdire » : comment  certains héritiers de mai 68 ne considéreraient-ils pas qu’une femme qui interdit son corps offense le sacro-saint principe  libertaire ? Habitués à ce qu’on ne leur résiste   pas,  les plus accomplis de ces héritiers, quand ils sont riches et puissants, finissent  par tenir  le refus d’une femme   pour illégitime, par penser  qu’en la forçant  un peu, juste un peu, on en aura raison. Raison : la raison des Lumières qui n’admet  aucun « obscurantisme », y compris moral tel qu’il s’exprime par exemple dans  les  scrupules d’une femme plus ou moins illettrée !

C’est pourquoi le  féminisme idéologique  se  fourvoie quand il se lie à  la cause   libertaire  dont le principe est : « jouissons sans entrave ».

La morale ancestrale qu’il combat, ce n’était pas d’abord  le pouvoir machiste, c’était la prise en compte du désir d’autrui.

Quel  que soit son fin mot, l’affaire Strauss-Kahn n’aura  pas été vaine si elle amène de la part de féministes justement indignées, un réexamen  en profondeur des mythes  qui ont trop longtemps dénaturé leur cause.   

 

Roland HUREAUX

 

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 17:01

 

Comme d’habitude, le gouvernement ne fait pas preuve d’habileté  en paraissant remettre en cause le revenu de solidarité active (RSA)  dans la foulée de l’allègement de  l’ISF. Laurent Wauquiez, qui a, sans doute sur commande, déclenché l’affaire,  n’a pas été non plus particulièrement adroit  en centrant la question sur le RSA lui-même, alors que le problème est bien plus complexe.

Un  concert d’indignation a accompagné le projet gouvernemental de réforme du RSA : « il ne faut pas   insulter  la misère », « cette remise en cause vient tout droit du programme  du Front national », « comment peut-on  s’en prendre à de pauvres  gens qui n’ont que   466  € par mois pour vivre ? ».

Parmi ces critiques, il en est de justes : ainsi de dire  que les sommes en jeu per capita  sont peu de chose à côté des milliards de bonus ou de dividendes qui sont distribués aux banquiers, aux traders ou aux  actionnaires.

Ces réactions critiques contrastent pourtant de manière singulière avec celles  du vrai peuple, qui approuve, ce n’est pas un secret, à près de 80 % la remise en cause de l’assistanat  - tout en étant sceptique sur l’action d’un gouvernement  qui a déjà fait sur le sujet beaucoup d’annonces  sans effet.

Ceux qui, dans cette affaire,  critiquent le gouvernement, y compris parmi ses proches, ont en commun de n’avoir jamais été candidats à une  élection. Parmi eux, Villepin qui s’est discrédité aux yeux des classes populaires en proposant de distribuer 850 € à chaque Français. En se présentant à des élections,  les uns et les autres auraient entendu tous les jours les récriminations de ce qu’il faut bien appeler la classe ouvrière, que les sociologues redécouvrent sous le nom de « travailleurs pauvres »  , rémunérés au SMIC ou un peu au-dessus,   contre les bénéficiaires des minima sociaux quels qu’ils  soient. Et rien ne prouve que ces récriminations  soient plus répandues dans l’électorat de droite que de gauche. Ni même chez les indigènes que chez les immigrés. Si une partie des « Français de souche »  met surtout en cause les assistés issus de l’immigration, les travailleurs immigrés (les vrais,  ceux qui travaillent effectivement) ne sont pas les derniers à en vouloir à leurs congénères  qui bénéficient de l’aide sociale.

Le ressentiment  du travailleur pauvre  vis-à-vis du pauvre sans travail –  supposé, à tort ou à raison, ne pas en chercher  – est depuis au moins vingt ans un des clivages  majeurs de notre société, largement méconnu dans les sphères  où se prennent les décisions.

Il  s’agit d’un vrai problème  et non pas d’un « marqueur idéologique », comme peuvent l’être  le mariage homosexuel ou le retrait de la nationalité des délinquants.

L’ignorance de ce problème  dans la classe dirigeante – où, gagnant dix, cent ou cinq cent fois les minima sociaux, on a scrupule, c’est bien compréhensible, à  le poser  -,  constitue une des fractures les plus profondes de la société française actuelle. A tel point  que,  dès qu’un député, en contact avec le peuple, lui, soulève la question, il se voit  tout de suite mis au pilori  par les médias.

Il ne suffit pas de dire que les fraudes constatées sont peu nombreuses (2,5  %  selon la CNAF). Il suffit encore moins de  mettre en cause les sentiments mauvais  (« populistes ») d’un  peuple mal éclairé,   plus jaloux de son voisin   que des vrais riches. 

Notre opinion est que  récuser par avance, sans l’examiner, un sentiment  populaire aussi répandu,  témoigne d’abord  d’un déficit d’analyse de la part d’une classe dirigeante infatuée d’elle-même.

Que  les fraudes soient peu nombreuses, peut-être. Mais un seul cas suffit à scandaliser tout un quartier. Et qui sait si elles sont si peu nombreuses ?  Ce n’est pas l’avis de la plupart des maires. Le travail au noir ne figure pas dans les dossiers.  Comment attendre d’une bureaucratie chargée des contrôles qu’elle comptabilise les fraudes qu’elle ne voit pas ? Ne serait-ce pas avouer son incompétence ? 

Surtout, le problème n’est pas tant celui de la fraude que  des  subterfuges légaux qui  permettent de percevoir  un revenu tenu par  le voisinage  pour illégitime. Le problème n’est pas , contrairement  à ce qu’a dit Wauquiez,  le RSA  en lui-même , qui  est effectivement bien faible,  et que bien peu remettent en cause en tant que tel,  mais son cumul avec toute une série d’autres aides  auxquelles ont aussi droit ses bénéficiaires : transport gratuit, logement quasi-gratuit, CMU, tarifs spéciaux d’électricité, exonération de taxe d’habitation, secours sociaux divers . L’un dans l’autre, ils   permettent  aux titulaires d’atteindre  un revenu qui,  certes,  n’est rien pour le  golden-boy ou   le  journaliste de télévision, mais qui est insupportable  au maçon, indigène ou immigré, qui trime 35 heures ou plus par semaine  pour ne percevoir  guère plus. Sans parler de l’agriculteur ou de l’artisan à qui   reste un bénéfice de    500€ par mois  pour 60 heures par  semaine. D‘autres dispositifs posent d’ailleurs autant de problèmes que le RSA : ainsi l’allocation adulte handicapé dont un médecin de campagne nous disait que quelqu’un de déterminé   finissait toujours par l’obtenir et que Christian Saint-Etienne propose judicieusement de réserver  aux handicaps physiques.

 

Le mépris du peuple

 

Il est évident, on ne saurait trop le répéter, que les sommes en cause sont  très faibles  par rapport à celles dont bénéficient les 1 % les plus  riches de la population et même une partie de la classe moyenne. Mais justement, une des ruses du capitalisme mondialisé n’est-elle pas d’acheter la paix sociale, de faire accepter un volant de chômage qui tire les salaires vers le bas,  en distribuant des aides sociales qui,  après tout,  présentent  pour lui  un bon rapport coût-avantage, sans compter  le bénéfice de la bonne conscience ?

Cette distribution serait encore un subterfuge excusable si elle  répondait à une analyse juste des besoins et des mérites de chacun, à une connaissance fine du public populaire à laquelle elle s’adresse. Mais précisément, faute de cette analyse fine, ceux qui promeuvent ces politiques,  bien-pensants très éloignés du peuple,  ne se comportent–ils pas comme ces duchesses d’autrefois qui jetaient  à l’aveuglette    des pièces aux pauvres à la sortie de la messe : les ramassaient les plus malins, pas  forcément ceux qui en avaient le plus besoin !

En niant qu’il y ait , en plus de l’exigence de   justice entre les classes sociales,  bien mise à mal aujourd’hui,  le  besoin d’une véritable justice   distributive au sein du peuple, entre des gens qui,  vu de loin , se ressemblent , mais qui savent , eux, que, tout en se situant tous au bas de l’échelle,  ils sont  de psychologie,  d’aptitude , de volonté,  de mérite   différents,  ne fait-on pas, sous couvert de générosité,  preuve d’un mépris du peuple redoublé ?

Cette dénégation touche au cœur  la valeur travail, valeur populaire par excellence, qui paraît méprisée par une mauvaise distribution des revenus sociaux.  L’importance de sa réhabilitation  avait été comprise par Sarkozy candidat quand il lança  son slogan « travailler plus pour gagner plus ». Mais les gens   sont conscients aujourd’hui que rien n’a suivi. Et ce n’est pas au moment où la fondation  Terra Nova propose que le parti socialiste largue  la classe ouvrière que les choses vont  changer ! 

Mépris  du peuple - ou habile stratégie. Car  le résultat de ces politiques sociales indiscriminées, bureaucratisées et ignorantes des  véritables sentiments populaires,  est clair : celui de diviser le dit peuple en deux camps , ceux qui font tourner  le système à petit  salaire et ceux qui en  profitent petitement, de manière plus ou moins habile. Et la haine des  premiers pour  les   seconds fait oublier aux uns et aux autres que le fossé entre les vrais riches et les pauvres ne cesse de s’élargir, mondialisation aidant.

Est-il nécessaire de dire que la solution gouvernementale qui consisterait à demander aux bénéficiaires du RSA quelques heures de travail collectif,  si elle sonne bien aux yeux de l’opinion,  témoigne,  elle-aussi,  d’une grave méconnaissance du problème ?  Pire :   d’une gesticulation stérile. On sait depuis  les ateliers nationaux de 1848 combien il est difficile de  créer  hors du marché, des emplois de substitution pour les pauvres. Ces emplois sont  dégradants, difficiles à mettre en  œuvre  et souvent inutiles.  A la rigueur pourrait on mettre les bénéficiaires du RSA sur une liste de réquisitionnables en cas d’évènements exceptionnels  (service d’ordre d’une fête par exemple, nettoyage de berges). Mais l’expédient est limité.

Augmenter le SMIC n’est pas à l’ordre du jour, surtout au moment où l’Europe, -  dont Martin Hirsch, comme tous les bien-pensants,  est un chaud partisan -, propose de le baisser. Diminuer le RSA est difficile. Etre toujours plus vigilant sur les abus illégaux ou même  légaux demeure nécessaire : transférer la gestion des différents dispositifs du département  à la commune,  où on sait mieux où sont les vrais besoins,  en  serait, parmi d’autres,  un moyen.

Mais la seule bonne solution est évidemment de rétablir le plein emploi.  Nous  en sommes, hélas, loin.

 

Roland HUREAUX

 

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:57

 

Avec raison, la France a mis à l’ordre du jour du G20 la question de la régulation des marchés des  marchés agricoles. Le gouvernement français plaide pour une meilleure organisation internationale de ces marchés à un moment où ils apparaissent de plus  en plus volatiles.

Les raisons pour lesquelles cette régulation est indispensable ne sont cependant pas toujours clairement expliquées. Trop souvent,  la  régulation est conçue comme une exception au principe libéral  de la souveraineté des marchés que ne justifieraient que la préoccupation sociale ou encore la démagogie politique, bref, comme la part du diable. C’est ainsi que la conçoit   Pascal Lamy, directeur de l’OMC.

La nécessité de la régulation s’enracine en réalité dans la spécificité de l’agriculture.

Elle est d’abord, comme celle de toutes les matières premières, une production de début de chaîne : alors que tous les maillons intermédiaires ( industries de transformation, commerce, services) peuvent répercuter en amont ou en aval les variations des prix qu’ils subissent, les producteurs, eux,  ne le peuvent   pas.  Seuls dans l’économie moderne, ils les prennent « en pleine gueule ». 

L’agriculture est ensuite un secteur éclaté : la production  agricole est dispersée entre des millions de producteurs dont aucun ne contrôle une  part significative du marché. C’est la différence majeure avec les autres productions de produits primaires : mines, énergie, qui sont concentrées en monopoles ou oligopoles, entre les mains de mastodontes à même d’amortir les chocs

L’agriculture est une exception par le fait que, paradoxalement, elle est, sans intervention publique, le seul vrai  marché (presque) pur et parfait ! Avec les conséquences que l’on sait : comme le dit Nicolas Sarkozy devant le G 120, forum des organisations agricoles mondiales :  « Citez-moi une autre profession où chaque année, l'on peut perdre 30% de son revenu ! Cela n'existe pas. »

S’ajoutent à cela des données  intrinsèques  des marchés  agricoles : une faible élasticité [1] de la demande  - même si le cours des bananes s’effondre, personne n’en mangera trois fois par jour !  L’offre elle-même est rigide sur une année donnée : en l’absence de stocks, comment augmenter une production dont le temps des semailles est déjà passé ?  Elle surréagit au contraire dans les années qui suivent, dès lors que les producteurs ont   intégré les variations de prix à leurs plans de production, entraînant alors des baisses  souvent excessives.

Si les aléas climatiques sont un fait ancien, les aléas sanitaires ( et l’hystérie qui les amplifie) sont une nouvelle source d’instabilité.

Enfin la spéculation sur les matières premières agricoles est venue au cours des dernières années compliquer d’autant plus la situation qu’elle est, à très court terme, déconnectée des transactions réelles,  et menée par des opérateurs non spécialisés  dans un marché mondial mal renseigné. Au lieu qu’une vraie spéculation (speculare = voir loin) amortirait les variations de prix, elle tend au contraire à les amplifier. 

Immémoriale, l’instabilité des prix fut longtemps supportée par un monde agricole en autosubsistance et peu endetté. La crise de 1929 ayant montré les limites de ce modèle, le président Roosevelt, par l’Agricultral adjustment act, le Front populaire par la création de l’ONIC[2]  posèrent les bases de la régulation moderne. En 1957, le traité de Rome fusionna les mécanismes des six pays membres dans le Politique agricole commune. De manière modérée  (Etats-Unis)[3], lourde (Japon, Suisse) ou moyenne (Communauté européenne), presque tous les pays riches  protégèrent leur agriculture jusqu’à ce qu’en 1984, le GATT (OMC) entreprenne, au nom du libéralisme, de démanteler ces protections. La régulation (notamment  par les prix) ne fut plus tenue pour un progrès, mais pour un archaïsme.  Mal défendue, la PAC fut en partie démantelée par l’Uruguay Round (1995). On en voit aujourd’hui le résultat.

Comme l’avait fait celle de 1929, la crise de 2008 devrait remettre au goût du jour la régulation agricole,   discréditée à la légère sous l’influence de l’ultralibéralisme.

Les Américains qui sont très  réticents  (de manière hypocrite puisque ils n’hésitent pas à protéger fortement leur coton) lisent la Bible. L’épisode de la Genèse qui narre comment  le patriarche Joseph, ministre de Pharaon, constitua des stocks de précaution[4], devrait leur rappeler que la régulation des marchés agricoles remonte aux temps les plus reculés. Loin d’être  une fâcheuse entorse au marché,  elle pourrait représenter au contraire  une constante anthropologique.

 

Roland HUREAUX

 



[1] Capacité de réagir aux variations de prix

[2] Office national interprofessionnel des céréales

[3] Mais si on considère  les aides directes aux producteurs ( deficiency payments), les exploitations américaines recevaient  plus que les autres

[4] Vers le XVe siècle avant J.C., si l’épisode est historique.

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:56

 Article paru dans Marianne.fr

 

Il n’est venu à l’esprit de personne de mettre les fastes du mariage du prince William et de Katherine Middleton sur le compte du repli identitaire de la Grande-Bretagne.

On préfère souligner que, pour la première fois, un héritier de la couronne britannique épouse une roturière, ayant même des ancêtres mineurs. La monarchie se démocratise.  Et c’est sans doute une des raisons du regain de sa popularité : les velléités républicaines de Tony Blair, qui n’a pas été invité, semblent passées de mode.

On a moins souligné que la mariée était anglaise. Parce que sans doute, cela va de soi.

Or cela n’est pas toujours allé de soi. Au contraire :   jusqu’ au XXe siècle, il était d’usage que les princes et princesses de sang royal prennent femme ou mari  dans les cours étrangères. Parce qu’il ne fallait pas déroger d’un rang royal, fut-ce en se mariant dans la noblesse nationale, parce que ces mariages servaient la diplomatie, peut-être  aussi parce qu’à travers eux, les pays   s’ouvraient les uns aux autres, au moins dans l’espace européen.

C’est ainsi que les dynasties mêlaient leur sang.  Louis XIV était aux trois quart espagnol et italien,   Edouard VII aux trois quart allemand.

C’est de cette manière que la France put de 1643 à 1661 être dirigée, sans que nul  n’y trouve à redire, par une régente espagnole et un primier ministre italien.

Mais la modernité ne signifie pas que l’ouverture : ce cosmopolitisme finit  par irriter les peuples. Pour Louis XVI, qui était déjà à moitié allemand et au quart polonais, le fait d’avoir épousé une autrichienne  contribua à lui aliéner les Français. La Révolution française fut d’abord une réaction patriotique.

L’horizon de la monarchie britannique se rétrécit aussi avec   George VI  qui  épouse une anglaise, noble mais pas de sang royal. C’est une première. Elisabeth II, elle,  revient à la  tradition : le pince Philip est d’origine grecque et allemande.

Mais désormais, le mariage  dans le pays devient la règle : le prince Charles, le prince Felipe des Asturies, la plupart des héritiers des familles royales  scandinaves se marient chez eux.

On peut même se demander si les princes Charles et Williams auraient pu épouser une étrangère sans que cela fasse scandale.

Certes, le fait que les mariages arrangés ne passent plus,  que même les princes et le princesses veulent se marier d’amour explique en partie cette montée de l’endogamie – à supposer qu’on ne puisse plus tomber amoureux d’un étrangère !  

Mais ce mouvement  va de pair avec d’autres signes de repli : lors de la transmission en direct de la cérémonie,  la BBC évite de montrer les personnalités étrangères invitées – 60 chefs d’Etat pourtant et, de manière significative, presque tous  du Commonwealth,  pas de l’Union européenne. Le commentateur anglais invité par la télévision britannique nous dit, pour justifier cela,  que c’est un maraige pour les Britanniques, mais ceux-ci ne s’intéressent donc pas aux souverains étrangers ? On va même  jusqu’ à nous indiquer que le buffet sera entièrement composé de produits britanniques. La commission de Bruxelles ne va-t-elle pas protester contre cette atteinte à la libre concurrence ? Evidement pas un seul drapeau européen sur le cortège des mariés : qui s’en étonnera ?

On trouvera là  tous les signes de ce qu'il faut bien appeler un repli identitaire, d’autant plus surprenant en apparence  que le Royaume Uni est  le  pays le plus ouvert au monde : le pays du libre échange depuis le XIXe sicle  le pays du grand large, le siège de la City, marché de capitaux aux dimensions du monde :  comment serait-il donc  tenté par le repli ?

Le paradoxe n’est qu’apparent. C’est parce que le Royaume-Uni est le pays de la mondialisation par excellence qu’il s’attache à l’extrême aux  symboles nationaux. Les deux sont liés.

Quand un pays descend dans l’arène de la mondialisation, moins que jamais, il ne doit remiser au vestiaire l’armure de son identité.

En France où fleurissent les raisonnements simplistes, appelés à tort cartésiens, tous ceux qui se réclament d’une identité quelconque sont voués à l’opprobre au nom de la  mondialisation, de la nécessité de s’ouvrir au monde, de ne pas craindre le grand large. On les soupçonne de chercher le repli, l’autarcie.  Cette manière de prendre le problème est précisément ce qui entraîne les crispations  d’une partie de  nos compatriotes. : jetez quelqu’un  aux quatre vents  de l’hiver dévêtu et il se crispera d’avantage que s’il est bien couvert.  Et si vous le déshabillez, ne  dites pas qu’il est frileux !  En France, une certaine élite ne conçoit pas  l’ouverture au monde sans condescendance pour les vieux modèles français  et d’une façon plus large, pour tout ce qui est jugé « franchouillard » : l’Etat colbertiste, les formages, le drapeau, la gendarmerie, la laïcité,  le département.  Etre encore attaché à tout cela, c’est, dit-on,  refuser la mondialisation.

Le Royaume-Uni nous montre  qu’au contraire,   l’attachement aux symboles nationaux, n’est pas l’ennemi  de l’ouverture au monde mais son corollaire.   

 

Roland HUREAUX

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:54

Article paru dans Marianne 2

 

Ainsi ne restent en course, après l’affaire Strauss-Kahn, pour l’investiture  socialiste,  que François Hollande, Martine Aubry et Ségolène Royal.

A-t-on remarqué,  non seulement qu’il s’agit de trois   anciens élèves de l’ENA ?      

 On ajoutera qu’ils proviennent   du concours étudiant et cela par la filière la moins originale : droit (ou économie)  et Sciences po.  François Hollande a fait aussi HEC qui n’est pas non plus  une école d’originalité.

Comment ne pas évoquer  à leur sujet  ce que dit Emmanuel Todd: «  Le conformisme des hauts fonctionnaires socialistes est, statistiquement, supérieur à celui de leurs homologues UMP. Les énarques de droite trouvent souvent dans leurs valeurs de départ – la religion, l’argent, De Gaulle – un contrepoids à leur formation. Les énarques de gauche sont le plus souvent des méritocrates purs sans autre Dieu que l’Etat. Très bien formés à contrôler l’administration, ils sont encore moins bien armés pour penser tout  seuls. Cette simplicité étatiste de leur formation initiale explique peut-être, lorsqu’ils tentent de s’en libérer, la brutalité enfantine de leur engagement néolibéral. »[1]

Il est vrai que la présidence Sarkozy a montré comment  le mépris de l’ENA, voire des diplômes en général,  conduisait une  classe politique de moins en moins compétente  à avaliser,  avec encore moins d’esprit  critique et de recul que les énarques eux-mêmes,  toutes les propositions de la technocratie, y compris les plus néfastes.

Il n’en sera pas moins difficile au candidat qui émergera de la primaire de susciter l’enthousiasme et l’espérance nécessaires en cette situation de cirse.  Des trois, François Hollande est sans doute le plus brillant, sans que cette qualité lui donne toutefois les moyens d’enflammer  les grands rassemblements populaires : n’est pas Jaurès qui veut !  Ségolène Royal est la plus colorée, peut-être la plus émancipée intellectuellement de son conditionnement initial. Elle a aussi la qualité, essentielle dans  cet exercice, de vouloir le plus fort accéder au premier rang, mais elle se trouve,   pour le moment, marginalisée.

Dans un deuxième tour face à   Sarkozy, chacun des trois sera  confronté à un rival battant, pugnace et, comme Chirac, meilleur en campagne électorale qu’aux affaires.

Mais ce face à face aura-t-il lieu ? Car l’  épisode Strauss-Kahn n’a en rien  réglé le principal problème de Sarkozy, qui est d’être au second tour et donc de passer devant Marine  Le Pen au  premier.

Il avait fait reculer le père en 2007 en empruntant  sa rhétorique.  Il risque d’être devancé par la fille  en 2012, cette rhétorique s’étant avérée purement verbale.

Si le candidat socialiste se trouve, comme c’est aujourd’hui le plus probable, confronté  au second tour à la candidate du Front national, il aura, quelles que soient ses limites,   la partie facile.

 

Roland HUREAUX

 



[1] Emmanuel Todd, Après la démocratie, Gallimard 2009.

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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 06:38

 

 

Ne croirait-on pas que cette affaire sort tout droit  d’une  bande  dessinée de Lauzier, le persifleur  impitoyable de la  génération de mai 68 !

On aurait tort d’imaginer que le traumatisme profond éprouvé par le parti socialiste à la suite de l’affaire Staruss-Kahn tienne au seul fait d’avoir perdu son meilleur candidat à la  présidentielle.

D’ailleurs, beaucoup d’observateurs, y compris dans son camp, pensaient qu’il ne se présenterait  de   toutes les façons pas : déjà avant l’affaire de New York, la silhouette lasse et l’air blasé de l’ancien député de Sarcelles n’étaient pas  ceux  d’un candidat à la présidence.

Non le choc, pour une certaine gauche, est plus profond.

Dominique Strauss-Kahn était, après trente ans d’idéologie libéral-libertaire, la figure emblématique de ce qu’est devenue  la gauche soixante-huitarde, cela  au degré le plus accompli, à un niveau dont ses camarades rêvaient sans espérer jamais l’atteindre.

 Cet accomplissement : dans une société qui valorise l’absence de « complexes » (autre nom de l’antique scrupule ?),  il  avait dépassé depuis longtemps  ceux que pouvaient avoir les gens de droite par rapport au sexe (non que la droite soit plus vertueuse  sur ce chapitre ; elle est simplement  plus honteuse) et ceux que pouvaient avoir les gens de gauche vis  à vis de l’argent .

On ajoutera que,  par ses fonctions passées et récentes, Strauss-Kahn enlevait à la vieille gauche un autre de ses   complexes ; celui de ne pas être  compétente en économie. Qu’importe que l’ancien président du FMI  n’ait rien prévu de la crise : il était,  par son savoir  supposé,  le preuve vivante qu’on pouvait combiner ce que toute une  génération  de militants s’était  obstinée à chercher sans le trouver  : être de gauche et économiquement crédible, comme l’avait été en sont temps, croyait-on,  Mendès-France.

D’une certaine manière,  Dominique Strauss-Kahn incarnait pour  la génération post-soixante-huitarde, acquise à la morale  (ou   l’a-morale ? )  libertaire  et  convertie aux valeurs de l’argent, l’homme accompli, comme avait pu l’incarner pour les hommes de la Renaissance l’Hercule de   Michel Ange !

On ajoutera que cette gauche qui avait commencé par manifester contre l’impérialisme américain au Vietnam (nous ne savons pas si DSK l’a fait, mais qu’importe !  ) finit dans le culte de l’Amérique : dans la presse, le barreau, les hautes sphères de l’Etat , elle prêche depuis trente ans pour que la France « moisie » se modernise – entendez s’américanise : une revendication qui, il faut bien le dire, a largement déteint sur la droite. La découverte de l‘impitoyable système judiciaire américain – pour de vrai et non   dans une série policière – a dû, sur ce chapitre aussi, en refroidir quelques uns !  

 

Libéral et libertaire

 

Libéral et libertaire, Dominique Strauss-Kahn l’était plus que quiconque. De gauche, antiraciste, antisexiste, anti tout ce qui est mal aujourd’hui etc. , il présentait une figure  politiquement correcte sous tous  les rapports -  en  parfaite harmonie avec son actuelle épouse qui  avait été longtemps,  sur les écrans  français, la grande prêtresse de cette nouvelle orthodoxie.

Qui  a oublié le rire carnassier et la  morgue  hautaine  dont,  de la tribune de l’Assemblée, il accabla,  lors du débat sur le Pacs,   la pauvre Christine Boutin ?  L’homme  sans complexes face à la femme coincée, la souveraineté d’un expert international   face à la petite provinciale  à principes ! 

Se trouvant en même temps  à   la tête de la plus importante des institutions financières internationales – et, accessoirement, d’une  des grandes fortunes de France - , Dominique Strauss-Kahn n’était-il pas paré pour tous les triomphes : et pourquoi pas,   pensaient certains, pour la présidence de la République ? Même si on pouvait se douter que tant de succès feraient, problème judicaire ou pas, assez de jaloux pour être en fin de compte un point faible  électoral : quitte à être à contretemps  de l’opinion dominante,   nous ne  sommes pas loin de penser, en effet,  malgré les sondages, que Sarkozy a perdu son opposant le   plus  facile à battre !

Et patatras : voilà qu’ à Time square, la place la plus branchée du monde, tout s’effondre.

Nous parlions de mai 68 : je pense à   ce militant   trotskiste, activiste infatigable, mais pas autant que   son frère qui, sur tous les terrains,  le remplissait de complexes par ses surenchères , jusqu’au jour où le dit frère « disjoncta » et  se retrouva à l’asile. Le choc fut rude.

Il est rude  aussi aujourd’hui pour une certaine gauche, passée sans transition de l’internationalisme prolétarien au mondialisme économique et financier.

Pourra-t-on encore, après l’affaire  Strauss-Kahn, sur la culpabilité duquel nous ne nous prononçons évidemment pas,  proposer encore l’idéal de « jouir sans entraves » ? Ce n’est pas sûr.

L’esprit libertaire ainsi  remis en cause, le libéralisme économique (disons  l’ultra-libéralisme)  le sera-t-il à son tour  ?

Il aurait du l’être  à la suite de la crise de 2008. Or il  l’a été en définitive si peu. En attendant que le culte de l’argent, comme celui du sexe, aboutisse un  jour, lui aussi à Rikers Island. Mais ce n’est peut-être  pas  pour tout de suite !

 

 Roland HUREAUX

 

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