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Roland HUREAUX

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:11

 

Une expérience sur fond d’ignorance économique et d’inculture.

 

Le jour, sans doute  proche,  où l’euro  aura explosé, on se demandera longtemps comment, pendant presque une génération,  l’immense majorité de la classe dirigeante des pays d’Europe de l’Ouest – Royaume Uni excepté -  a  pu croire dur comme du fer que la   monnaie unique européenne pouvait  réussir !   

Dès le départ, plusieurs prix Nobel d’économie, dont le français Maurice Allais, avaient  averti que cette entreprise  ne durerait pas  plus de dix ans. De nombreux économistes,  des deux côtés du Rhin avaient  donné le même avertissement.

On ne reviendra pas sur les raisons qui plombaient dès le départ une telle entreprise. Dire que l’Europe n’est pas une zone monétaire optimale est un résumé un peu abscons, réservé aux spécialistes. Il est plus précis de rappeler que , aussi longtemps que les populations européennes n’auront pas été brassées, la propension à l’inflation n’est pas la même dans les différents  pays d’Europe, comme l’a montré l’histoire économique du demi-siècle précédent. Mais il faut compléter le raisonnement :  les prix évoluant de manière divergente , les balances commerciales  entre les pays à forte inflation et ceux à faible inflation ( essentiellement  l’Allemagne) ne pouvaient que se déséquilibrer de plus en plus,  et  cela indéfiniment,  le mécanisme correcteur de changements de parité monétaires ne jouant  plus.

A cela, les plus lucides des partisans de l’euro répondaient que la monnaie unique était une entreprise volontariste, qu'en plongeant les différents pays dans la piscine de la monnaie unique, on les obligerait à  s’adapter, comme les baigneurs débutants sont obligés d’apprendre à  nager ;  les comportements entre les pays s’harmoniseraient ; en outre  les gouvernements prendraient conscience de la nécessité de se doter, pour  réussir l’expérience, d’un vrai gouvernement économique, comportant des  transferts  budgétaires importantes des forts aux faibles.

Comme il était prévisible, rien de tout cela n’est arrivé : la mobilité entre les pays d’Europe n’existe presque plus ( il faudrait voir si l’appel, plus facile , à la main d’œuvre immigrée extra-européenne n’en est pas une des causes ) , la solidarité budgétaire européenne est peu de choses à coté de celle qui existe par exemple entre la France métropolitaine et son outre-mer ou , en Allemagne, entre les länder de l’ouest et ceux de l'est. Or plus un espace économique est hétérogène, plus cette solidarité doit être forte : Rousseau (2) disait justement que plus le royaume  était étendu  , plus il devait être centralisé.   Pour que l’expérience de l’euro marche,  ce n’est pas autant de solidarité et de centralisation que dans les Etats nationaux qu’il fallait,  mais  encore  plus !

Pourquoi donc tant d’illusions ?  Pourquoi  la   quasi-totalité de l’oligarchie française et  allemande  - et du reste de l’Europe  à l’exception des Britanniques - s’est-elle aveuglée au point de penser, contre l’avis de la  quasi-totalité des prix Nobel d’économie,  que l’entreprise avait une chance de réussite ?   Au point de manifester une intolérance  inouïe  à l’égard de ceux qui ne le pensaient pas.

C'est sans doute la question que  l’on se posera dans vingt ans, dans trente ans, quand les historiens se pencheront sur cette période et essayeront d’en  faire le bilan, quand ils chercheront  en particulier à  expliquer le grave traumatisme qui résultera de l’explosion de l’euro (traumatisme  que  l’on aurait  pu éviter si on ne s’était pas lancé dans cette aventure sans issue).

 

Connaissance superficielle  de l’économie

 

La première condition de cette illusion est l’ignorance, spécialement  en France,  de mécanismes fondamentaux de l’économie. A la différence des pays anglo-saxons, très peu de gens, en dehors des économistes de profession,    connaissent  ces mécanismes , par exemple le fait basique qu’une hausse excessive des  prix intérieurs par rapport aux pays voisins crée un déficit, presque irréversible,  de la balance des paiements : ce déficit est généralement confondu avec le déficit des finances publiques sans que la presse fasse grand-chose pour éclaircir les idées. A partir de l‘exemple allemand, totalement atypique, on se figure  qu’une monnaie forte est  un atout  dans la  compétition internationale,  alors que c’est bien évidemment  le contraire.   

Pour pallier cet ignorance, un enseignement de  l’économie avait  été introduit au lycée, notamment dans les sections ES ; mais privé de tout support mathématique et généralement mêlé de sociologie bourdeiusienne,  cet enseignement a sans doute plutôt fait régresser que progresser la culture économique.

Il faut de  l’économie pour entrer  à l’ENA  et  on en fait un peu à Polytechnique. Mais  sous la forme de dissertations à caractère littéraire ou de questions de cours. Cet enseignement superficiel est vite oublié. Il est une matière à bachotage dont  on  ne perçoit pas l’implacable rigueur.    Les inspecteurs des finances français, corps prestigieux s’il en est,  ont massivement adhéré à l’euro (2). Ils  avaient  certes  un vernis d'économie, mais sans plus ; imbus de la toute   puissance de l’Etat au sommet duquel ils se trouvent propulsés très jeunes,  ils ont pensé  que l'on pouvait plier les lois de l’économie comme on le fait  des structures de l’Etat, alors que la problématique n'est pas la même. La  position de  la majorité des énarques n’est pas différente.

Une connaissance superficielle, ce n’est pas seulement une connaissance où manquent les détails, c'est aussi une connaissance où manquent les reliefs, où tout est mis à plat sans que l’on différencie les lois inexorables, incontournables et celles qui ne sont que relatives. C’est ainsi qu'est née il y a 20 ans en France la théorie du franc fort selon laquelle plus la monnaie était forte, plus l’économie serait contrainte à devenir compétitive. Ou encore l’idée  selon laquelle le secteur tertiaire devait inéluctablement remplacer l’industrie, qu’un pays sans industrie serait un pays plus avancé,  qui a été le dogme de la classe dirigeante pendant vingt ans, dogme au nom duquel on s’est si longtemps accommodé des délocalisations.

 

Méconnaissance  du facteur culturel

 

Mais l’ignorance de l'économie ne suffit pas à expliquer que l’on ait pu croire avec autant d’ assurance  à une expérience aussi hasardeuse que l’euro. L’autre facteur est la méconnaissance de la dimension culturelle de   l’économie.  Rien ne sert de bien connaître les rapports entre les taux d’inflation  ou de change et les balances commerciales : on risque bien des déconvenues  si l’ on  croit que ces taux  d’ inflation sont manipulables à volonté, si l’on ignore que les différentiels dans ce que l’on appelle la propension à l’inflation sont une donnée culturelle fondamentale qui relève de ce que Braudel appelait l’histoire longue. En d’autres termes, à supposer qu’un expert ait une vraie science économique , elle risque d’être inopérante si elle ne s’accompagne pas d’une large culture générale , en particulier historique, culture que l’on trouve chez  la plupart des grands économistes, tel Hayek ou Maurice Allais ( qui aurait pu aussi bien avoir le Prix Nobel de physique ! ) mais  rarement chez les experts appointés des   banques ou des cabinets-conseil.

Penser que la    propension relative des différents pays à l’inflation   était seulement affaire de volonté, c’est la grande idée  qui a été à l’origine de l’euro. Ses initiateurs se sont dit : « certes,  les Grecs ont une propension à l’inflation plus élevée  que les Allemands,  mais si on les met ensemble, leurs propensions vont  s’harmoniser, surtout si on impose une politique économique plus dure à la Grèce ».  Même  présupposé s’agissant de la propension à la dépense publique ou aux déficits.

Cette vision «aculturelle » de l’économie   est généralement fondée sur une conception morale de l’économie. La morale  tient lieu de culture. Il y a les plus vertueux et les moins vertueux. Tout l’effort des « éclairés » doit tendre à élever les moins vertueux au niveau des plus vertueux. Quelle noble tâche, analogue toute proportion gardée à celle des premiers communistes qui prétendaient extirper l’instinct  de propriété pour rendre les hommes meilleurs !  Ce moralisme  explique que, parmi les initiateurs les plus ardents de l’aventure européenne et de l’euro,   ou encore parmi les propagateurs zélés du  libre échange, on trouve des honnêtes gens qui n’ont que le défaut de mélanger indûment la morale et  l’économie, la morale et la politique : l’enfer est pavé de bonnes intentions. Parmi eux beaucoup de  haut fonctionnaires  catholiques (à forte influence  protestante, comme toute la haute société française,  et donc moins tolérants au péché ) : Jacques Delors, Pascal Lamy , Michel Camdessus. Malgré la catastrophe sociale qu’a  constitué l’euro , les mêmes ont généralement des prétentions humanitaires qui les amène, sinon au parti socialiste , du moins aux Semaines sociales ou au  club des  Gracques.

Mais on peut aussi bien trouver les racines de cette vision morale de l’économie dans l’enseignement de  l’Institut d’études politiques de Paris  des années soixante et soixante-dix.  L’admiration  pour la rigueur allemande y était un dogme : Jacques Attali, jeune professeur, y déplorait, comme tout  le monde, qu’à la sortie de la guerre,  De Gaulle ait préféré le plan Pleven, jugé laxiste au plan Mendès-France, plus austère,  éloignant notre pays de la vertu germanique. C’est au nom de ce refus du laxisme  qu’en 1972 ,  sans qu’il y ait eu nulle part débat tant  la chose allait de soi , que l’Etat  s’est privé de la possibilité de recourir aux avances à taux zéro de    la Banque de France,  offrant pour 40 ans  aux banques , désormais seules habilitées à prêter et  avec intérêt  , le  plus immense cadeau qui soit,  puisque, cumulé,  il équivaut à la dette actuelle de la France !

L’autre grand dogme, incontesté, était le libre échange, duquel , croyait-on, en vertu de la loi de Ricardo sur les avantages comparatifs, tenue pour un absolu, ne pouvait venir qu’une prospérité toujours plus grande.

Idéal de la monnaie forte, du libre échange (et donc de l’Europe), admiration béate de l’Allemagne (dans le droit  fil de Vichy,  mais il ne fallait pas le dire !) :  Les meilleurs élèves, à Sciences po et à l’ENA,  ne sont pas forcément les plus  intelligents, ce sont souvent les plus aptes à  décliner  avec brio l’idéologie ambiante et donc les moins critiques à son égard.  C’est ainsi que ces préjugés sommaires   ont conditionné toute la génération qui a fait la politique économique à la fin du XXe siècle.

Cette vision des questions  économiques  sous l’angle de la morale fait  l’impasse sur le fait que le comportement d’acteurs supposés plus moraux, comme l’Allemagne,  est en réalité un trait culturel : l’horreur de l’inflation qui singularise ce pays s’enracine dans le souvenir traumatique des expériences  d’inflation galopante qu’il a connues  en 1923 et en 1947,  et que  la France a ignorées  depuis  1795.  Moins que de vertu,  il s’agit   d’une sorte de névrose, d’un modèle de développement parmi d’autres,  ni meilleur ni pire si on le rapporte au seul critère qui importe : le taux de croissance à long terme.

Les données culturelles, avons-nous dit,  sont inscrites dans   la durée. Il est frappant que la propension à l’inflation entre 1945 et 2011 ait été  la même en France et aux Etats-Unis, alors qu’elle était  trois fois moindre en Allemagne et plus importante dans presque tous les autres pays. Cela ne veut pas dire que les choses sont définitivement  verrouillées : les Français surent passer autrefois  des assignats au franc germinal, exceptionnellement stable durant 110 ans, les Anglais, autrefois  modèles de stabilité,  sont aujourd’hui davantage portés à l’inflation et aux déficits qu’il y a cinquante ans. Mais considérer qu'en dix ans de monnaie commune,  les cigales se feront fourmi (et qu’être fourmi est l’ idéal !) est une utopie que seule  pouvait fonder une certaine dose d’inculture.  

L’ignorance du fait culturel a fait des ravages ailleurs. Le FMI, sous l’impulsion de bons français comme Jacques de la Rozière ou Michel Camdessus s’est imaginé qu'on pourrait guérir en dix ans l’Amérique latine d’une  propension inflationniste bien plus forte encore que celle de la France, qu’une équivalence peso-dollar ou réal-dollar pouvait être, une fois le pécheur repenti de ses vices, établie ad vitam aeternam. Grave illusion qui a provoqué d’immenses souffrances ( analogues à celles que l’on inflige aujourd’hui au peuple grec) et qui a fait perdre des milliards à certaines sociétés françaises comme   EDF.

Car l’ignorance du fait culturel se retrouve aussi dans la gestion de nos grandes entreprises : Renault s’était en 1990 rapproché de  Volvo. Les dirigeants français, appartenant à l’élite mondialisée (les conseils d’administration se tiennent en anglais) s’imaginèrent  que les Suédois, supposés modernes selon le Dictionnaire des idées reçues et donc pas chauvins, accepteraient facilement que Volvo s’appelle Renault-Suède. Echec.  

Connaissance superficielle de l’économie, ignorance de  la dimension culturelle : ainsi s’explique  sans doute l’aveuglement dont ont  fait preuve nos élites pendant tant  années , lesquelles, contre les intérêts les plus évidents de la France, contre la véritable science ( celle des prix Nobel d’économie , pas celle des experts de cour ou des médias ), ont , non seulement poursuivi au-delà du raisonnable une expérience qui s’est avérée calamiteuse,  mais encore fait une chasse impitoyable à ses opposants, tenus pour des originaux dans le meilleur des cas, pour des néo-nazis dans le pire, en tous les cas   barrés systématiquement de l’accès aux responsabilités publiques et privées.

Le choc  sera rude. Il est probable que la chute de l’euro sera le détonateur qui remettra en cause, non seulement la politique monétaire, non seulement la machinerie de Bruxelles,  mais aussi tous les mythes sur lesquels les dirigeants français vivent depuis trente ans.

 

Roland HUREAUX

 

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:09

 

Publié par Marianne2.fr

 

L’inculture économique française aidant (mais se serait-on lancé dans l’aventure de l’euro sans cette inculture ?), beaucoup voient la fin de l’euro comme l’effondrement d’une monnaie.  Les actifs libellés dans cette devise ne vaudraient plus rien, beaucoup de gens seraient ruinés ;  au mieux, la fin de l'euro signifierait une réduction drastique et durable du niveau de vie des Européens, singulièrement des Français.

Il va de soi que les partisans de l’euro ne manquent pas d’agiter  ce scénario  à la fois pour se donner raison et pour dramatiser le suspense au sujet de la Grèce, mais aussi parce qu’ils y croient.

Il y a pourtant là une confusion entre deux notions : l’effondrement d’une monnaie et son éclatement. Ce n’est pas du tout la même chose.

L’effondrement d’une monnaie, c’est ce que la France a connu avec les assignats en 1795, l’Allemagne avec le mark en 1923, divers pays d’Amérique latine ou d’Afrique noire (hors zone franc) dans une période plus récente. Du fait de l’inflation galopante, la  monnaie, à un moment donné,  ne vaut plus rien ; ceux qui la détiennent ou qui détiennent des créances libellées dans cette unité  se trouvent ruinés.

Rien de tel n’attend les détenteurs d’euro, même  dans les pays périphériques comme la Grèce, le Portugal  ou l’Espagne où  la secousse sera cependant plus grande  qu'ailleurs.

L’euro ne s’effondrera pas car il est globalement assis sur des actifs puissants en France, en Allemagne et dans les autres pays ; il n’a pas été émis de manière inflationniste, bien au contraire. L’euro éclatera, ce qui n’est pas du tout la même chose. Il se transformera en plusieurs monnaies à des cours  de change différents mais qui,  en moyenne,  suivront sur  les marchés   la trajectoire qui fut jusqu'ici celle de l’euro : le mark fera sans doute mieux, le franc un peu moins bien ; la lire, la peseta, l’escudo, la drachme  perdront de la valeur par rapport à l’euro mais continueront à valoir quelque chose.

Ce sera en plus grand ce qui est arrivé entre la Tchéquie et la  Slovaquie lors de leur séparation à l’amiable en 1993 et la création subséquente de deux monnaies.

Cela ne veut pas dire que la secousse ne sera pas considérable, mais elle sera moins d’ordre technique que politique ou psychologique. Sur  le plan technique, il faudra certes assurer la survie des banques imprudemment engagées en Grèce ou au Portugal et d’autres questions liées aux dettes publiques, mais, si l’on veut bien s’en donner la peine,   il n’y a pas là de vraie difficulté.  En revanche, le choc moral, psychologique  et politique sera considérable ; les classes dirigeantes de l’Europe continentale dont tout l’horizon s’était jusque là cantonné à l’euro, seront profondément ébranlées. Des paniques financières – irrationnelles comme toutes les paniques – pourraient s’en suivre. Il  se peut que toute la sphère financière internationale en soit affectée.  Il faudra des chefs d’Etat et des banquiers centraux aux nerfs d’acier, une étroite coopération entre eux et  une active communication, fondée sur le parler vrai et non point sur le mensonge idéologique comme cela a été le cas jusqu’ici,  pour montrer que ce n’est pas la fin du monde,

Faut-il donc courir un tel risque ? diront certains. Hélas,  voilà le genre de question qui n’a plus de sens. Nous n’avons pas le choix car cet éclatement  arrivera de quelque manière qu'on s’y prenne, et qu’on le veuille ou non. Ce qu’il faut désormais, c’est  s’y préparer.

 

Roland HUREAUX

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22 juin 2011 3 22 /06 /juin /2011 20:41

 

Comment ne pas comprendre la réaction indignée de la plupart des associations féministes aux nombreux soutiens apportés en France  à Dominique Strauss-Kahn   et qui se sont traduits   par le retour aux clichés sexistes les plus éculés : « il n’y a pas mort d’homme », « ce n’est qu’un troussage de domestique »,  « le présumé coupable est d’abord  un séducteur » ?  

Il est très sain qu’à l’initiative d’associations comme Osez le féminisme, La barbe, Parole de femmes, 3000 personnes aient manifesté à Paris le 22 mai contre ces débordements verbaux, ou  que près de 30 000 personnes aient déjà signé le manifeste "Sexisme : ils se lâchent, les femmes trinquent", lequel rappelle opportunément que 75 000 viols auraient  lieu en France chaque année et  dénonce avec raison « une confusion intolérable entre liberté sexuelle et violence faite aux femmes ».  

Nous ne ferons que deux réserves à l’appel que ces associations ont lancé.  Quand elles dénoncent   « une fulgurante remontée à la surface de réflexes sexistes et réactionnaires, si prompts à surgir chez une partie des élites françaises. », il est dommage qu’elles ne précisent pas de quelle  partie il s’agit ;  c’est d’abord, paradoxalement,  celle où naviguent la plupart des  militantes féministes : la gauche bobo, libérale-libertaire, précisément la moins  « réactionnaire » selon les canons convenus. Ceux qui se sont ainsi  « lâchés » sont presque tous issus de cette partie des élites qui a toujours soutenu les revendications féministes.

La plupart de ces militants féministes considéreraient avec horreur de fréquenter des « réactionnaires ». Pourtant, si elles le faisaient, peut-être seraient-elles moins pessimistes sur l’homme car, autant et plus qu’une gauche devenue presque entièrement hédoniste,  il est des  conservateurs  qui savent ce qu’est le respect.

Pourquoi cette apparente contradiction entre les idées et les actes chez tant de « progressistes » ? La plaignante  de l’affaire de New York est femme, noire, musulmane, immigrée, prolétaire et même   chef de famille monoparentale (une expression plus politiquement correcte que  « veuve »). Elle a tout pour susciter l’empathie de la  gauche. Mais non, c’est  pour son  agresseur supposé que cette gauche, pour l’essentiel, prend parti.  Car lui est de leur monde, elle pas. Dominique Strauss-Kahn, totalement libéral (sinon il n’aurait pas été à la tête du FMI)  et totalement libertaire, est  la figure emblématique de tout un  milieu, l’expression la plus accomplie de sa vision de la société.  Quelque  favorables que ces gens prétendent être à tout ce  qu’incarne  cette femme, il est un principe qui passe avant : « Touche pas à mon pote !».  Or l’accusé est leur pote.

Nous ne voulons pas exonérer la droite dans cette affaire, mais elle s’est   dans l’ensemble montrée plus discrète, à l’exception de Christine Boutin qui a cru bon d’évoquer  une « machination ». Qu’en sait-elle ?

 

Des stéréotypes  bien d’aujourd’hui

 

L’autre réserve  au manifeste (et ce sera tout) porte sur l’expression « des stéréotypes qu’on croyait d’un autre siècle ». Non, mesdames, ces stéréotypes  sont bien de notre  siècle !

Parmi les fantasmes où s’égare le féminisme idéologique (à distinguer du féminisme authentique), se trouve la dénonciation d’un  Moyen Âge mythique  où le pouvoir de l’homme était supposé s’exercer sans frein, époque tenue pour révolue, mais dont les mœurs, croit-on, refont surface au moindre manque de vigilance.

Non, la multiplication des agressions contre les femmes, l’arrogance sexiste croissante, la transgression des règles de respect les plus élémentaire sont enfants du siècle : du XXe et du XXIe. Ils sont  l’héritage, n’hésitons pas à le dire,  de mai 68.

En invoquant le Moyen Age, les mouvements féministes pensent  en fait à l’héritage chrétien, spécialement à saint Paul : « l’homme est  le chef de la femme » (1C 11,3), tout en oubliant : « il n’y a plus ni homme ni femme » ( Ga 3, 28) « les hommes doivent aimer leur femme comme leur propre corps » (Ep 5, 28) »  et « celui qui veut être le premier se fera le serviteur de tous» (Mt 20, 27) : des maximes à l’opposé du comportement dominateur  des mâles de l’âge libertaire.

Ces mouvements  oublient  qu’au  Moyen Age,  comme ils disent,  toute violence faite à une femme (comme à un homme ou un enfant)  était tenue pour un péché mortel, et donc  passible du feu de l’enfer. Jusqu’au concile Vatican II, c’est là ce qu’enseignait tout  curé de campagne. Quoi qu’en pensent des mouvements féministes,  prisonniers des stéréotypes, le droit de battre sa femme, n’a jamais fait partie de l’héritage chrétien, ni juif, ni grec. Même le  Coran  est plus ambigu qu’on ne dit sur ce sujet.

La morale laïque, celle de Jules Ferry, enseignait, elle aussi, jour après jour le respect, pas spécialement celui des femmes ou des étrangers, de tout le monde. A la fin des années soixante, en même temps que le catéchisme perdait sa vigueur et son public, la morale était rayée des programmes de l’enseignement laïque.

Certes, cet enseignement ne suffisait pas  à empêcher   les violences, pas   davantage que les interdits sexuels n’ont jamais dissuadé   les relations sexuelles hors mariage.  En temps de guerre, les viols étaient  courants  (comme ils le sont  encore au XXIe siècle), mais les  interdits, infatigablement ressassés,  constituaient un frein , et  ce frein a disparu.

L’ordre moral que condamnent les associations féministes, c’était d’abord   ne pas forcer  la volonté d’autrui.

Les comportements que les féministes dénoncent  avec raison ne sont pas des survivances du vieil ordre judéo-chrétien mais, au contraire,  le produit de sa décomposition. 

L’esprit de mai 68, en proclamant  l’abolition des interdits  a diffusé chez les mâles, l’esprit  prédateur. N’être ni « coincé », ni « refoulé », savoir « se lâcher » (pour reprendre l’expression du manifeste) n’est-il pas le  nouvel impératif moral ?  Comment   les vrais libertaires  pourraient-ils considérer les réticences d’une femme, spécialement d’une « simple femme de ménage »,  comme  légitimes ?  « Il est interdit d’interdire » : comment  certains héritiers de mai 68 ne considéreraient-ils pas qu’une femme qui interdit son corps offense le sacro-saint principe  libertaire ? Habitués à ce qu’on ne leur résiste   pas,  les plus accomplis de ces héritiers, quand ils sont riches et puissants, finissent  par tenir  le refus d’une femme   pour illégitime, par penser  qu’en la forçant  un peu, juste un peu, on en aura raison. Raison : la raison des Lumières qui n’admet  aucun « obscurantisme », y compris moral tel qu’il s’exprime par exemple dans  les  scrupules d’une femme plus ou moins illettrée !

C’est pourquoi le  féminisme idéologique  se  fourvoie quand il se lie à  la cause   libertaire  dont le principe est : « jouissons sans entrave ».

La morale ancestrale qu’il combat, ce n’était pas d’abord  le pouvoir machiste, c’était la prise en compte du désir d’autrui.

Quel  que soit son fin mot, l’affaire Strauss-Kahn n’aura  pas été vaine si elle amène de la part de féministes justement indignées, un réexamen  en profondeur des mythes  qui ont trop longtemps dénaturé leur cause.   

 

Roland HUREAUX

 

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 17:01

 

Comme d’habitude, le gouvernement ne fait pas preuve d’habileté  en paraissant remettre en cause le revenu de solidarité active (RSA)  dans la foulée de l’allègement de  l’ISF. Laurent Wauquiez, qui a, sans doute sur commande, déclenché l’affaire,  n’a pas été non plus particulièrement adroit  en centrant la question sur le RSA lui-même, alors que le problème est bien plus complexe.

Un  concert d’indignation a accompagné le projet gouvernemental de réforme du RSA : « il ne faut pas   insulter  la misère », « cette remise en cause vient tout droit du programme  du Front national », « comment peut-on  s’en prendre à de pauvres  gens qui n’ont que   466  € par mois pour vivre ? ».

Parmi ces critiques, il en est de justes : ainsi de dire  que les sommes en jeu per capita  sont peu de chose à côté des milliards de bonus ou de dividendes qui sont distribués aux banquiers, aux traders ou aux  actionnaires.

Ces réactions critiques contrastent pourtant de manière singulière avec celles  du vrai peuple, qui approuve, ce n’est pas un secret, à près de 80 % la remise en cause de l’assistanat  - tout en étant sceptique sur l’action d’un gouvernement  qui a déjà fait sur le sujet beaucoup d’annonces  sans effet.

Ceux qui, dans cette affaire,  critiquent le gouvernement, y compris parmi ses proches, ont en commun de n’avoir jamais été candidats à une  élection. Parmi eux, Villepin qui s’est discrédité aux yeux des classes populaires en proposant de distribuer 850 € à chaque Français. En se présentant à des élections,  les uns et les autres auraient entendu tous les jours les récriminations de ce qu’il faut bien appeler la classe ouvrière, que les sociologues redécouvrent sous le nom de « travailleurs pauvres »  , rémunérés au SMIC ou un peu au-dessus,   contre les bénéficiaires des minima sociaux quels qu’ils  soient. Et rien ne prouve que ces récriminations  soient plus répandues dans l’électorat de droite que de gauche. Ni même chez les indigènes que chez les immigrés. Si une partie des « Français de souche »  met surtout en cause les assistés issus de l’immigration, les travailleurs immigrés (les vrais,  ceux qui travaillent effectivement) ne sont pas les derniers à en vouloir à leurs congénères  qui bénéficient de l’aide sociale.

Le ressentiment  du travailleur pauvre  vis-à-vis du pauvre sans travail –  supposé, à tort ou à raison, ne pas en chercher  – est depuis au moins vingt ans un des clivages  majeurs de notre société, largement méconnu dans les sphères  où se prennent les décisions.

Il  s’agit d’un vrai problème  et non pas d’un « marqueur idéologique », comme peuvent l’être  le mariage homosexuel ou le retrait de la nationalité des délinquants.

L’ignorance de ce problème  dans la classe dirigeante – où, gagnant dix, cent ou cinq cent fois les minima sociaux, on a scrupule, c’est bien compréhensible, à  le poser  -,  constitue une des fractures les plus profondes de la société française actuelle. A tel point  que,  dès qu’un député, en contact avec le peuple, lui, soulève la question, il se voit  tout de suite mis au pilori  par les médias.

Il ne suffit pas de dire que les fraudes constatées sont peu nombreuses (2,5  %  selon la CNAF). Il suffit encore moins de  mettre en cause les sentiments mauvais  (« populistes ») d’un  peuple mal éclairé,   plus jaloux de son voisin   que des vrais riches. 

Notre opinion est que  récuser par avance, sans l’examiner, un sentiment  populaire aussi répandu,  témoigne d’abord  d’un déficit d’analyse de la part d’une classe dirigeante infatuée d’elle-même.

Que  les fraudes soient peu nombreuses, peut-être. Mais un seul cas suffit à scandaliser tout un quartier. Et qui sait si elles sont si peu nombreuses ?  Ce n’est pas l’avis de la plupart des maires. Le travail au noir ne figure pas dans les dossiers.  Comment attendre d’une bureaucratie chargée des contrôles qu’elle comptabilise les fraudes qu’elle ne voit pas ? Ne serait-ce pas avouer son incompétence ? 

Surtout, le problème n’est pas tant celui de la fraude que  des  subterfuges légaux qui  permettent de percevoir  un revenu tenu par  le voisinage  pour illégitime. Le problème n’est pas , contrairement  à ce qu’a dit Wauquiez,  le RSA  en lui-même , qui  est effectivement bien faible,  et que bien peu remettent en cause en tant que tel,  mais son cumul avec toute une série d’autres aides  auxquelles ont aussi droit ses bénéficiaires : transport gratuit, logement quasi-gratuit, CMU, tarifs spéciaux d’électricité, exonération de taxe d’habitation, secours sociaux divers . L’un dans l’autre, ils   permettent  aux titulaires d’atteindre  un revenu qui,  certes,  n’est rien pour le  golden-boy ou   le  journaliste de télévision, mais qui est insupportable  au maçon, indigène ou immigré, qui trime 35 heures ou plus par semaine  pour ne percevoir  guère plus. Sans parler de l’agriculteur ou de l’artisan à qui   reste un bénéfice de    500€ par mois  pour 60 heures par  semaine. D‘autres dispositifs posent d’ailleurs autant de problèmes que le RSA : ainsi l’allocation adulte handicapé dont un médecin de campagne nous disait que quelqu’un de déterminé   finissait toujours par l’obtenir et que Christian Saint-Etienne propose judicieusement de réserver  aux handicaps physiques.

 

Le mépris du peuple

 

Il est évident, on ne saurait trop le répéter, que les sommes en cause sont  très faibles  par rapport à celles dont bénéficient les 1 % les plus  riches de la population et même une partie de la classe moyenne. Mais justement, une des ruses du capitalisme mondialisé n’est-elle pas d’acheter la paix sociale, de faire accepter un volant de chômage qui tire les salaires vers le bas,  en distribuant des aides sociales qui,  après tout,  présentent  pour lui  un bon rapport coût-avantage, sans compter  le bénéfice de la bonne conscience ?

Cette distribution serait encore un subterfuge excusable si elle  répondait à une analyse juste des besoins et des mérites de chacun, à une connaissance fine du public populaire à laquelle elle s’adresse. Mais précisément, faute de cette analyse fine, ceux qui promeuvent ces politiques,  bien-pensants très éloignés du peuple,  ne se comportent–ils pas comme ces duchesses d’autrefois qui jetaient  à l’aveuglette    des pièces aux pauvres à la sortie de la messe : les ramassaient les plus malins, pas  forcément ceux qui en avaient le plus besoin !

En niant qu’il y ait , en plus de l’exigence de   justice entre les classes sociales,  bien mise à mal aujourd’hui,  le  besoin d’une véritable justice   distributive au sein du peuple, entre des gens qui,  vu de loin , se ressemblent , mais qui savent , eux, que, tout en se situant tous au bas de l’échelle,  ils sont  de psychologie,  d’aptitude , de volonté,  de mérite   différents,  ne fait-on pas, sous couvert de générosité,  preuve d’un mépris du peuple redoublé ?

Cette dénégation touche au cœur  la valeur travail, valeur populaire par excellence, qui paraît méprisée par une mauvaise distribution des revenus sociaux.  L’importance de sa réhabilitation  avait été comprise par Sarkozy candidat quand il lança  son slogan « travailler plus pour gagner plus ». Mais les gens   sont conscients aujourd’hui que rien n’a suivi. Et ce n’est pas au moment où la fondation  Terra Nova propose que le parti socialiste largue  la classe ouvrière que les choses vont  changer ! 

Mépris  du peuple - ou habile stratégie. Car  le résultat de ces politiques sociales indiscriminées, bureaucratisées et ignorantes des  véritables sentiments populaires,  est clair : celui de diviser le dit peuple en deux camps , ceux qui font tourner  le système à petit  salaire et ceux qui en  profitent petitement, de manière plus ou moins habile. Et la haine des  premiers pour  les   seconds fait oublier aux uns et aux autres que le fossé entre les vrais riches et les pauvres ne cesse de s’élargir, mondialisation aidant.

Est-il nécessaire de dire que la solution gouvernementale qui consisterait à demander aux bénéficiaires du RSA quelques heures de travail collectif,  si elle sonne bien aux yeux de l’opinion,  témoigne,  elle-aussi,  d’une grave méconnaissance du problème ?  Pire :   d’une gesticulation stérile. On sait depuis  les ateliers nationaux de 1848 combien il est difficile de  créer  hors du marché, des emplois de substitution pour les pauvres. Ces emplois sont  dégradants, difficiles à mettre en  œuvre  et souvent inutiles.  A la rigueur pourrait on mettre les bénéficiaires du RSA sur une liste de réquisitionnables en cas d’évènements exceptionnels  (service d’ordre d’une fête par exemple, nettoyage de berges). Mais l’expédient est limité.

Augmenter le SMIC n’est pas à l’ordre du jour, surtout au moment où l’Europe, -  dont Martin Hirsch, comme tous les bien-pensants,  est un chaud partisan -, propose de le baisser. Diminuer le RSA est difficile. Etre toujours plus vigilant sur les abus illégaux ou même  légaux demeure nécessaire : transférer la gestion des différents dispositifs du département  à la commune,  où on sait mieux où sont les vrais besoins,  en  serait, parmi d’autres,  un moyen.

Mais la seule bonne solution est évidemment de rétablir le plein emploi.  Nous  en sommes, hélas, loin.

 

Roland HUREAUX

 

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:57

 

Avec raison, la France a mis à l’ordre du jour du G20 la question de la régulation des marchés des  marchés agricoles. Le gouvernement français plaide pour une meilleure organisation internationale de ces marchés à un moment où ils apparaissent de plus  en plus volatiles.

Les raisons pour lesquelles cette régulation est indispensable ne sont cependant pas toujours clairement expliquées. Trop souvent,  la  régulation est conçue comme une exception au principe libéral  de la souveraineté des marchés que ne justifieraient que la préoccupation sociale ou encore la démagogie politique, bref, comme la part du diable. C’est ainsi que la conçoit   Pascal Lamy, directeur de l’OMC.

La nécessité de la régulation s’enracine en réalité dans la spécificité de l’agriculture.

Elle est d’abord, comme celle de toutes les matières premières, une production de début de chaîne : alors que tous les maillons intermédiaires ( industries de transformation, commerce, services) peuvent répercuter en amont ou en aval les variations des prix qu’ils subissent, les producteurs, eux,  ne le peuvent   pas.  Seuls dans l’économie moderne, ils les prennent « en pleine gueule ». 

L’agriculture est ensuite un secteur éclaté : la production  agricole est dispersée entre des millions de producteurs dont aucun ne contrôle une  part significative du marché. C’est la différence majeure avec les autres productions de produits primaires : mines, énergie, qui sont concentrées en monopoles ou oligopoles, entre les mains de mastodontes à même d’amortir les chocs

L’agriculture est une exception par le fait que, paradoxalement, elle est, sans intervention publique, le seul vrai  marché (presque) pur et parfait ! Avec les conséquences que l’on sait : comme le dit Nicolas Sarkozy devant le G 120, forum des organisations agricoles mondiales :  « Citez-moi une autre profession où chaque année, l'on peut perdre 30% de son revenu ! Cela n'existe pas. »

S’ajoutent à cela des données  intrinsèques  des marchés  agricoles : une faible élasticité [1] de la demande  - même si le cours des bananes s’effondre, personne n’en mangera trois fois par jour !  L’offre elle-même est rigide sur une année donnée : en l’absence de stocks, comment augmenter une production dont le temps des semailles est déjà passé ?  Elle surréagit au contraire dans les années qui suivent, dès lors que les producteurs ont   intégré les variations de prix à leurs plans de production, entraînant alors des baisses  souvent excessives.

Si les aléas climatiques sont un fait ancien, les aléas sanitaires ( et l’hystérie qui les amplifie) sont une nouvelle source d’instabilité.

Enfin la spéculation sur les matières premières agricoles est venue au cours des dernières années compliquer d’autant plus la situation qu’elle est, à très court terme, déconnectée des transactions réelles,  et menée par des opérateurs non spécialisés  dans un marché mondial mal renseigné. Au lieu qu’une vraie spéculation (speculare = voir loin) amortirait les variations de prix, elle tend au contraire à les amplifier. 

Immémoriale, l’instabilité des prix fut longtemps supportée par un monde agricole en autosubsistance et peu endetté. La crise de 1929 ayant montré les limites de ce modèle, le président Roosevelt, par l’Agricultral adjustment act, le Front populaire par la création de l’ONIC[2]  posèrent les bases de la régulation moderne. En 1957, le traité de Rome fusionna les mécanismes des six pays membres dans le Politique agricole commune. De manière modérée  (Etats-Unis)[3], lourde (Japon, Suisse) ou moyenne (Communauté européenne), presque tous les pays riches  protégèrent leur agriculture jusqu’à ce qu’en 1984, le GATT (OMC) entreprenne, au nom du libéralisme, de démanteler ces protections. La régulation (notamment  par les prix) ne fut plus tenue pour un progrès, mais pour un archaïsme.  Mal défendue, la PAC fut en partie démantelée par l’Uruguay Round (1995). On en voit aujourd’hui le résultat.

Comme l’avait fait celle de 1929, la crise de 2008 devrait remettre au goût du jour la régulation agricole,   discréditée à la légère sous l’influence de l’ultralibéralisme.

Les Américains qui sont très  réticents  (de manière hypocrite puisque ils n’hésitent pas à protéger fortement leur coton) lisent la Bible. L’épisode de la Genèse qui narre comment  le patriarche Joseph, ministre de Pharaon, constitua des stocks de précaution[4], devrait leur rappeler que la régulation des marchés agricoles remonte aux temps les plus reculés. Loin d’être  une fâcheuse entorse au marché,  elle pourrait représenter au contraire  une constante anthropologique.

 

Roland HUREAUX

 



[1] Capacité de réagir aux variations de prix

[2] Office national interprofessionnel des céréales

[3] Mais si on considère  les aides directes aux producteurs ( deficiency payments), les exploitations américaines recevaient  plus que les autres

[4] Vers le XVe siècle avant J.C., si l’épisode est historique.

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:56

 Article paru dans Marianne.fr

 

Il n’est venu à l’esprit de personne de mettre les fastes du mariage du prince William et de Katherine Middleton sur le compte du repli identitaire de la Grande-Bretagne.

On préfère souligner que, pour la première fois, un héritier de la couronne britannique épouse une roturière, ayant même des ancêtres mineurs. La monarchie se démocratise.  Et c’est sans doute une des raisons du regain de sa popularité : les velléités républicaines de Tony Blair, qui n’a pas été invité, semblent passées de mode.

On a moins souligné que la mariée était anglaise. Parce que sans doute, cela va de soi.

Or cela n’est pas toujours allé de soi. Au contraire :   jusqu’ au XXe siècle, il était d’usage que les princes et princesses de sang royal prennent femme ou mari  dans les cours étrangères. Parce qu’il ne fallait pas déroger d’un rang royal, fut-ce en se mariant dans la noblesse nationale, parce que ces mariages servaient la diplomatie, peut-être  aussi parce qu’à travers eux, les pays   s’ouvraient les uns aux autres, au moins dans l’espace européen.

C’est ainsi que les dynasties mêlaient leur sang.  Louis XIV était aux trois quart espagnol et italien,   Edouard VII aux trois quart allemand.

C’est de cette manière que la France put de 1643 à 1661 être dirigée, sans que nul  n’y trouve à redire, par une régente espagnole et un primier ministre italien.

Mais la modernité ne signifie pas que l’ouverture : ce cosmopolitisme finit  par irriter les peuples. Pour Louis XVI, qui était déjà à moitié allemand et au quart polonais, le fait d’avoir épousé une autrichienne  contribua à lui aliéner les Français. La Révolution française fut d’abord une réaction patriotique.

L’horizon de la monarchie britannique se rétrécit aussi avec   George VI  qui  épouse une anglaise, noble mais pas de sang royal. C’est une première. Elisabeth II, elle,  revient à la  tradition : le pince Philip est d’origine grecque et allemande.

Mais désormais, le mariage  dans le pays devient la règle : le prince Charles, le prince Felipe des Asturies, la plupart des héritiers des familles royales  scandinaves se marient chez eux.

On peut même se demander si les princes Charles et Williams auraient pu épouser une étrangère sans que cela fasse scandale.

Certes, le fait que les mariages arrangés ne passent plus,  que même les princes et le princesses veulent se marier d’amour explique en partie cette montée de l’endogamie – à supposer qu’on ne puisse plus tomber amoureux d’un étrangère !  

Mais ce mouvement  va de pair avec d’autres signes de repli : lors de la transmission en direct de la cérémonie,  la BBC évite de montrer les personnalités étrangères invitées – 60 chefs d’Etat pourtant et, de manière significative, presque tous  du Commonwealth,  pas de l’Union européenne. Le commentateur anglais invité par la télévision britannique nous dit, pour justifier cela,  que c’est un maraige pour les Britanniques, mais ceux-ci ne s’intéressent donc pas aux souverains étrangers ? On va même  jusqu’ à nous indiquer que le buffet sera entièrement composé de produits britanniques. La commission de Bruxelles ne va-t-elle pas protester contre cette atteinte à la libre concurrence ? Evidement pas un seul drapeau européen sur le cortège des mariés : qui s’en étonnera ?

On trouvera là  tous les signes de ce qu'il faut bien appeler un repli identitaire, d’autant plus surprenant en apparence  que le Royaume Uni est  le  pays le plus ouvert au monde : le pays du libre échange depuis le XIXe sicle  le pays du grand large, le siège de la City, marché de capitaux aux dimensions du monde :  comment serait-il donc  tenté par le repli ?

Le paradoxe n’est qu’apparent. C’est parce que le Royaume-Uni est le pays de la mondialisation par excellence qu’il s’attache à l’extrême aux  symboles nationaux. Les deux sont liés.

Quand un pays descend dans l’arène de la mondialisation, moins que jamais, il ne doit remiser au vestiaire l’armure de son identité.

En France où fleurissent les raisonnements simplistes, appelés à tort cartésiens, tous ceux qui se réclament d’une identité quelconque sont voués à l’opprobre au nom de la  mondialisation, de la nécessité de s’ouvrir au monde, de ne pas craindre le grand large. On les soupçonne de chercher le repli, l’autarcie.  Cette manière de prendre le problème est précisément ce qui entraîne les crispations  d’une partie de  nos compatriotes. : jetez quelqu’un  aux quatre vents  de l’hiver dévêtu et il se crispera d’avantage que s’il est bien couvert.  Et si vous le déshabillez, ne  dites pas qu’il est frileux !  En France, une certaine élite ne conçoit pas  l’ouverture au monde sans condescendance pour les vieux modèles français  et d’une façon plus large, pour tout ce qui est jugé « franchouillard » : l’Etat colbertiste, les formages, le drapeau, la gendarmerie, la laïcité,  le département.  Etre encore attaché à tout cela, c’est, dit-on,  refuser la mondialisation.

Le Royaume-Uni nous montre  qu’au contraire,   l’attachement aux symboles nationaux, n’est pas l’ennemi  de l’ouverture au monde mais son corollaire.   

 

Roland HUREAUX

 

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21 juin 2011 2 21 /06 /juin /2011 16:54

Article paru dans Marianne 2

 

Ainsi ne restent en course, après l’affaire Strauss-Kahn, pour l’investiture  socialiste,  que François Hollande, Martine Aubry et Ségolène Royal.

A-t-on remarqué,  non seulement qu’il s’agit de trois   anciens élèves de l’ENA ?      

 On ajoutera qu’ils proviennent   du concours étudiant et cela par la filière la moins originale : droit (ou économie)  et Sciences po.  François Hollande a fait aussi HEC qui n’est pas non plus  une école d’originalité.

Comment ne pas évoquer  à leur sujet  ce que dit Emmanuel Todd: «  Le conformisme des hauts fonctionnaires socialistes est, statistiquement, supérieur à celui de leurs homologues UMP. Les énarques de droite trouvent souvent dans leurs valeurs de départ – la religion, l’argent, De Gaulle – un contrepoids à leur formation. Les énarques de gauche sont le plus souvent des méritocrates purs sans autre Dieu que l’Etat. Très bien formés à contrôler l’administration, ils sont encore moins bien armés pour penser tout  seuls. Cette simplicité étatiste de leur formation initiale explique peut-être, lorsqu’ils tentent de s’en libérer, la brutalité enfantine de leur engagement néolibéral. »[1]

Il est vrai que la présidence Sarkozy a montré comment  le mépris de l’ENA, voire des diplômes en général,  conduisait une  classe politique de moins en moins compétente  à avaliser,  avec encore moins d’esprit  critique et de recul que les énarques eux-mêmes,  toutes les propositions de la technocratie, y compris les plus néfastes.

Il n’en sera pas moins difficile au candidat qui émergera de la primaire de susciter l’enthousiasme et l’espérance nécessaires en cette situation de cirse.  Des trois, François Hollande est sans doute le plus brillant, sans que cette qualité lui donne toutefois les moyens d’enflammer  les grands rassemblements populaires : n’est pas Jaurès qui veut !  Ségolène Royal est la plus colorée, peut-être la plus émancipée intellectuellement de son conditionnement initial. Elle a aussi la qualité, essentielle dans  cet exercice, de vouloir le plus fort accéder au premier rang, mais elle se trouve,   pour le moment, marginalisée.

Dans un deuxième tour face à   Sarkozy, chacun des trois sera  confronté à un rival battant, pugnace et, comme Chirac, meilleur en campagne électorale qu’aux affaires.

Mais ce face à face aura-t-il lieu ? Car l’  épisode Strauss-Kahn n’a en rien  réglé le principal problème de Sarkozy, qui est d’être au second tour et donc de passer devant Marine  Le Pen au  premier.

Il avait fait reculer le père en 2007 en empruntant  sa rhétorique.  Il risque d’être devancé par la fille  en 2012, cette rhétorique s’étant avérée purement verbale.

Si le candidat socialiste se trouve, comme c’est aujourd’hui le plus probable, confronté  au second tour à la candidate du Front national, il aura, quelles que soient ses limites,   la partie facile.

 

Roland HUREAUX

 



[1] Emmanuel Todd, Après la démocratie, Gallimard 2009.

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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 06:38

 

 

Ne croirait-on pas que cette affaire sort tout droit  d’une  bande  dessinée de Lauzier, le persifleur  impitoyable de la  génération de mai 68 !

On aurait tort d’imaginer que le traumatisme profond éprouvé par le parti socialiste à la suite de l’affaire Staruss-Kahn tienne au seul fait d’avoir perdu son meilleur candidat à la  présidentielle.

D’ailleurs, beaucoup d’observateurs, y compris dans son camp, pensaient qu’il ne se présenterait  de   toutes les façons pas : déjà avant l’affaire de New York, la silhouette lasse et l’air blasé de l’ancien député de Sarcelles n’étaient pas  ceux  d’un candidat à la présidence.

Non le choc, pour une certaine gauche, est plus profond.

Dominique Strauss-Kahn était, après trente ans d’idéologie libéral-libertaire, la figure emblématique de ce qu’est devenue  la gauche soixante-huitarde, cela  au degré le plus accompli, à un niveau dont ses camarades rêvaient sans espérer jamais l’atteindre.

 Cet accomplissement : dans une société qui valorise l’absence de « complexes » (autre nom de l’antique scrupule ?),  il  avait dépassé depuis longtemps  ceux que pouvaient avoir les gens de droite par rapport au sexe (non que la droite soit plus vertueuse  sur ce chapitre ; elle est simplement  plus honteuse) et ceux que pouvaient avoir les gens de gauche vis  à vis de l’argent .

On ajoutera que,  par ses fonctions passées et récentes, Strauss-Kahn enlevait à la vieille gauche un autre de ses   complexes ; celui de ne pas être  compétente en économie. Qu’importe que l’ancien président du FMI  n’ait rien prévu de la crise : il était,  par son savoir  supposé,  le preuve vivante qu’on pouvait combiner ce que toute une  génération  de militants s’était  obstinée à chercher sans le trouver  : être de gauche et économiquement crédible, comme l’avait été en sont temps, croyait-on,  Mendès-France.

D’une certaine manière,  Dominique Strauss-Kahn incarnait pour  la génération post-soixante-huitarde, acquise à la morale  (ou   l’a-morale ? )  libertaire  et  convertie aux valeurs de l’argent, l’homme accompli, comme avait pu l’incarner pour les hommes de la Renaissance l’Hercule de   Michel Ange !

On ajoutera que cette gauche qui avait commencé par manifester contre l’impérialisme américain au Vietnam (nous ne savons pas si DSK l’a fait, mais qu’importe !  ) finit dans le culte de l’Amérique : dans la presse, le barreau, les hautes sphères de l’Etat , elle prêche depuis trente ans pour que la France « moisie » se modernise – entendez s’américanise : une revendication qui, il faut bien le dire, a largement déteint sur la droite. La découverte de l‘impitoyable système judiciaire américain – pour de vrai et non   dans une série policière – a dû, sur ce chapitre aussi, en refroidir quelques uns !  

 

Libéral et libertaire

 

Libéral et libertaire, Dominique Strauss-Kahn l’était plus que quiconque. De gauche, antiraciste, antisexiste, anti tout ce qui est mal aujourd’hui etc. , il présentait une figure  politiquement correcte sous tous  les rapports -  en  parfaite harmonie avec son actuelle épouse qui  avait été longtemps,  sur les écrans  français, la grande prêtresse de cette nouvelle orthodoxie.

Qui  a oublié le rire carnassier et la  morgue  hautaine  dont,  de la tribune de l’Assemblée, il accabla,  lors du débat sur le Pacs,   la pauvre Christine Boutin ?  L’homme  sans complexes face à la femme coincée, la souveraineté d’un expert international   face à la petite provinciale  à principes ! 

Se trouvant en même temps  à   la tête de la plus importante des institutions financières internationales – et, accessoirement, d’une  des grandes fortunes de France - , Dominique Strauss-Kahn n’était-il pas paré pour tous les triomphes : et pourquoi pas,   pensaient certains, pour la présidence de la République ? Même si on pouvait se douter que tant de succès feraient, problème judicaire ou pas, assez de jaloux pour être en fin de compte un point faible  électoral : quitte à être à contretemps  de l’opinion dominante,   nous ne  sommes pas loin de penser, en effet,  malgré les sondages, que Sarkozy a perdu son opposant le   plus  facile à battre !

Et patatras : voilà qu’ à Time square, la place la plus branchée du monde, tout s’effondre.

Nous parlions de mai 68 : je pense à   ce militant   trotskiste, activiste infatigable, mais pas autant que   son frère qui, sur tous les terrains,  le remplissait de complexes par ses surenchères , jusqu’au jour où le dit frère « disjoncta » et  se retrouva à l’asile. Le choc fut rude.

Il est rude  aussi aujourd’hui pour une certaine gauche, passée sans transition de l’internationalisme prolétarien au mondialisme économique et financier.

Pourra-t-on encore, après l’affaire  Strauss-Kahn, sur la culpabilité duquel nous ne nous prononçons évidemment pas,  proposer encore l’idéal de « jouir sans entraves » ? Ce n’est pas sûr.

L’esprit libertaire ainsi  remis en cause, le libéralisme économique (disons  l’ultra-libéralisme)  le sera-t-il à son tour  ?

Il aurait du l’être  à la suite de la crise de 2008. Or il  l’a été en définitive si peu. En attendant que le culte de l’argent, comme celui du sexe, aboutisse un  jour, lui aussi à Rikers Island. Mais ce n’est peut-être  pas  pour tout de suite !

 

 Roland HUREAUX

 

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26 mai 2011 4 26 /05 /mai /2011 06:35

 

A la suite de la condamnation d'Eric Zemmour 

 

Il est difficile de comprendre le rétrécissement  de  la   liberté de penser et d’expression auquel nous assistons aujourd’hui, sous la forme de la pensée  unique, du « politiquement correct », sans se référer à la notion d’idéologie.

Face aux désastres totalitaires du XXe siècle, le communisme principalement,  et aussi le nazisme, nous pensions savoir ce qu’était l’idéologie.

Toute une  série de penseurs libéraux : Souvarine, Orwell, Arendt, Aron, Papaioannou, Besançon, Baechler,  Popper, Hayek etc. avaient analysé le fait idéologique dans sa version totalitaire,  à  l’origine des tyrannies et des crimes  que nous savons.

Retenons en deux définitions : « l’utopie (notion proche de l’idéologie) se caractérise par la volonté d’organiser les  activités sociales jusque dans leur détail   à partir d’un principe unique « (Jean Baechler) « les idéologies sont des ismes qui peuvent tout expliquer en le déduisant d’une seule prémisse » (Hannah Arendt). Ces prémisses : l’université de la lutte des classes, la suppression de la propriété privée et de la religion, le primat de la race etc.

Hannah Arendt  dit aussi que l’idéologie est la « logique d’une idée ». Le mot important, c’est « une ». Là où un esprit bien conformé analysera une partie   du réel en tentant d’y vérifier un ou deux hypothèses , et, une fois transplanté dans une autre partie du réel, refera l’opération avec des hypothèses différentes, l’idéologue, lui part d’une idée, parfois opérationnelle dans un segment limité de la réalité et encore pas toujours et, une fois transplanté ailleurs, ne regarde plus la réalité : il continue de  lui appliquer l’idée unique  choisie  une fois pour toutes ou les déductions faites à partir de cette idée  unique.

Le savoir, comme l’action, ont certes besoin de principes simples ; mais il ne faut pas confondre la fausse science qui détermine ces principes a priori et la vraie qui les tire laborieusement du réel par une série d’essais et d’erreurs, considérant que toute généralisation n’est pas a priori opérationnelle, seulement celle que l’expérience vérifie. Et encore avons-nous le cas de la théorie quantique qui explique tout ce qui se passe au niveau des particules élémentaires, mais sans jamais se réduire à des principes simples aisément formulables.

Nous avons longtemps pensé que les régimes libéraux qui luttèrent contre les utopies totalitaires  étaient, eux, exempts de cette folie de la simplification, qu’ils faisaient  droit, au contraire, à la politique empirique, à la nature,  à la complexité du monde et donc à la liberté.

L’emprise qui  est exercée de plus en plus au sein de la sphère dite libérale par la pensée « politiquement correcte » amène à considérer qu’elle aussi pourrait être tombée dans l’ornière idéologique  qu’elle se targuait  d’éviter. De fait,  une série de prémisses simples dictent aujourd’hui l’essentiel  de la politique au niveau international, européen et national : la liberté du commerce tenue pour un absolu, la suprématie du marché, l’idéal de la concurrence pure et parfaite,  la péremption du fait national conçu comme une menace totalitaire (cette péremption ne valant que pour l’Europe de l’Ouest) etc.

Du fait que cette idéologie ne pratique pas l’emprisonnement arbitraire (sauf à Guantanamo), ne fait pas de camps de concentration, ne pratique pas la terreur de masse, il faut la considérer comme  différente des idéologies totalitaires. Si l’on assimile l’idéologie à une forme de folie, il ne s’agit plus de folie furieuse, seulement de folie douce (disons relativement douce puisque il lui arrive de plus en plus  de trainer en justice des citoyens en raison de leur seule opinion).  L’idéologie douce qui nous submerge peu à peu    exerce son empire  de  manière plus sournoise mais  non moins  efficace que l’idéologie totalitaire : ceux qui lui résistent  sont menacés de marginalisation, de diabolisation ; tels les partisans de la nation qui subsistent dans l’espace européen ou ceux qui clament leur refus de l’islamisation de  l’Europe. A la pression violente, s’est substituée la pression  indolore.  C’est donc  à une toute autre sorte de régime idéologique que nous avons affaire mais la plupart des  traits de l’idéologie  n’en sont pas moins présents dans  cette nouvelle forme de normalisation de la pensée.

Le point de départ est le même : la simplification, le fait de reconstruire toute une politique sur des principes généraux tenus pour des absolus, tels ceux que nous venons d’évoquer.

Le point d’arrivée est dans les deux cas   l’intolérance et la contrainte qui s’exerce sur la pensée, même si elle n’use pas des mêmes méthodes et n’atteint pas le même degré.

Quel est le rapport entre le principe de l’idéologie, la simplification, et son effet,   l’intolérance ?

 

De la simplification à l’intolérance

 

Il est  loin d’être évident.  Seule une analyse approfondie du fait idéologique permet de comprendre ce lien.

En simplifiant la réalité politique par le recours à des principes simples, trop simples et donc faux,  la démarche idéologique ne trahit pas seulement  la complexité du réel, elle va à l’encontre de  toute une histoire antérieure qui prenait au contraire  en  compte  cette complexité.

En disant que la clef du progrès économique est  la généralisation du libre échange – telle est la doctrine officielle de l’Organisation Mondiale du Commerce  –, l’idéologie ne se contente pas   de simplifier une réalité où le libre échange est non pas  mauvais en soi (être aussi systématique relèverait aussi de l’idéologie !) – mais tantôt bon, tantôt mauvais. Elle tend à considérer tous ceux qui, dans le passé, ont fait une autre politique que celle du libre échange comme des barbares, des hommes dépassés. Plus l’idée qui inspire les politiques idéologiques est simpliste,   plus elle apparaît    en    rupture avec un passé de civilisation où était préservé  le sens de la complexité.

L’idéologie est ainsi non seulement un rapport au réel, extraordinairement biaisé puisqu’il tend à en ignorer la complexité, mais encore un rapport  au temps, désormais divisé entre l’avant – où l’humanité n’avait pas encore saisi l’idée géniale  et simplificatrice qui doit faire son bonheur -,  et l’avenir qui s’organisera  sur la  base de cette idée. Marx lui-même disait que la préhistoire de l’humanité ne cesserait qu’avec le socialisme.

Ce n’est pas seulement tel ou tel trait du passé qui se trouve ainsi disqualifié  dans le mode de pensée idéologique, mais le passé en général. A partir du moment où elle prétend organiser l’Europe en gommant le fait national, la démarche européenne, tend à considérer les siècles où les nations existaient comme des siècles barbares, où presque tout était mauvais : des siècles  de guerre, d’obscurantisme, de haine, marqués par la traite des noirs, le colonialisme, le racisme, l’intolérance  etc. C’est pourquoi la mémoire ou les racines – en particulier les racines chrétiennes – sont toujours disqualifiées pour l’idéologie puisque elles renvoient à une époque où la politique n’était pas encore animée par l’idée formidable qui désormais l’inspire : suppression de la propriété privée et de la religion pour le communisme, suppression des nations et universalité du marché pour l’idéologie moderne.

Il est probable que l’idéologue pressent  au fond de lui, même s’il ne veut pas se l'avouer ou l’avouer, que son idée est fausse, fausse parce que trop simple. Il a l’intuition que, à cause de cette fausseté, il  rencontrera  des oppositions de toutes sortes, en particulier dans cette partie de la population qui est moins sensible  à la logique des idées qu’est le peuple.

En même temps, il a le sentiment  de tenir une idée si neuve, si radicale qu’elle ne peut être que salvatrice, qu’elle doit  permettre à l’humanité de franchir une nouvelle tape.

Porteur d’une idée extraordinaire, salvatrice mais qui rencontre des résistances, qui ne « passe »  pas, l’idéologue sera nécessairement à cran. Et c’est ce qui le rend méchant : non seulement il n’a pas raison, mais il  le sent confusément.

La simplification  opère en tant que vision du réel, offrant  une vision du monde à bon marché qui permet de le réduire à quelque principe simple.

La simplification opère aussi en tant que doctrine du salut. Puisque elle est entièrement nouvelle, l’idée géniale qui inspire l'idéologie est nécessairement porteuse d'un immense progrès, d’une forme de rédemption de l’humanité, ce qui place l’enjeu du combat contre les adversaires tellement  haut qu’ils ne méritent aucune mansuétude.

La simplification répond ainsi  à un besoin ancestral : celui de distinguer facilement le bien et le mal, les bons et les méchants. Les bons seront ceux qui adoptent l’idée, les méchants ceux qui y résistent, autre forme de simplification,  et ils sont nombreux puisque cette idée viole la nature, ce que l'idéologue se refuse à reconnaitre mais qu’en son for intérieur, il sait.

Le clivage entre les bons et les mauvais ne résulte pas seulement des résistances à l’idéologie. Le plus souvent, il  est déterminé à l’avance par l’idéologie elle-même : dans le marxisme léninisme, les mauvais  sont d’emblée les bourgeois et fils de bourgeois, les prêtres, les  paysans,   même s’ils n’opposent aucune résistance au régime, dans le nazisme, ce sont les Juifs, même s’ils ne font rien de subversif.

Rapport au réel, rapport à l’histoire, rapport au salut, l’idéologie est aussi, la plupart du temps, porteuse d’une histoire mythique, également simplifiée. L’expérience de la Seconde guerre mondiale a laissé croire à une partie des élites européennes, persuadée à juste titre que la cause de la guerre était l’idéologie nazie, que le nazisme n’était qu’une forme exagérée du fascisme, ce qui était déjà en partie faux, que le fascisme était une forme exacerbée du nationalisme, le nationalisme, une hypertrophie de l’esprit national et donc du patriotisme.  C’est sur  ce raisonnement, dont à peut près tous les maillons sont contestables, qu’a été pourtant entreprise la construction européenne. Pour les porteurs de l’idéologie européiste, ou du mondialisme qui en est difficilement séparable,  ou encore des formes les plus frénétiques de  l’antiracisme, une fois qu’ils ont admis que la cause de toutes les guerres c’est la nation,   aimer sa patrie, un sentiment qui, dans toutes les civilisations est, ainsi que le rappelle Léo Strauss, le plus moral qui soit, c’est être nationaliste, donc fasciste, donc nazi, donc, en puissance,  kapo dans un camp de concentration. D’où la haine qui anime ces gens là   vis-à-vis de toute affirmation identitaire, pour timide quelle soit. Pour eux, elle ne saurait être que  la manifestation des forces du mal, forces d’autant plus puissantes que, fondées dans la nature,  elles  résistent de toute part à son Idée

Et c’est ainsi que l’idéologie, partie d’une opération intellectuelle de simplification, conduit à l’intolérance, au refus absolu du dialogue et à la haine.

Les porteurs de l’Idée trop simple qui va  bouleverser l’humanité ne se trouvent pas seulement en rupture avec le passé ; ils sont aussi  en rupture avec la majorité de leurs contemporains qui résistent à la puissance lumineuse de l’Idée.

Le principal motif de cette résistance tient au caractère artificiel de l’Idée : quoi qu'en pensent les idéologues, le sens de la propriété existe, le fait religieux existe, le marché existe, le fait national existe ; et ils résistent  sourdement à ceux qui voudraient les abolir.

Parmi ceux qui résistent plus particulièrement, les classes populaires  en tous temps et en tous lieux : elles résistent parce qu’elles  sont plus près des réalités, parce qu’elles  éprouvent moins le besoin d’une vision logique des choses ou de la politique. Même si, la propagande aidant, le peuple peut se laisser séduire un moment par l’idéologie, il s’en détache vite. La haine des idéologues pour le peuple, au nom de la lutte contre les « koulaks » ou contre le « populisme » est une constante de l’idéologie.

L’autre motif de résistance peut être à l’inverse  une grande culture  et donc la conscience d’une dimension historique qui interdit de dévaloriser sommairement le passé. Une   culture approfondie conduit à éprouver la complexité des choses et donc à se méfier d’une simplification exagérée du réel telle que l’opèrent les idéologues.

L’idéologie prospère, dit Jean Baechler, chez les demi-intellectuels, assez évolués pour   subir la séduction de la logique, mais pas  assez instruits  pour avoir développé le sens de la complexité et le sens   critique.

Les résistances populaires qu’ils rencontrent  conduisent  les idéologues à se considérer comme une élite, plus éclairée, plus lucide, une avant-garde, voire une secte d’initiés. Lénine a fait la théorie du parti avant-garde. Les SS se voulaient aussi une avant garde idéologique. La Commission européenne se veut explicitement une avant-garde destinée à détruire peu à peu chez les peuples le sens national et son expression économique, le protectionnisme, et à faire entrer les nations d’Europe dans ses schémas nolens volens.   Les  idéologues s’impatientent d’autant plus des résistances qu’ils rencontrent qu’elles ne rentrent pas dans leurs schémas a priori. Au terme de cette démarche, le viol de la volonté populaire tel qu’il a eu lieu à la suite du référendum du 29 mai 2005 au travers de l’adoption d’un traité par les Parlements (l’élite éclairée), reprenant point par point  ce qui avait été refusé par le peuple.  

Les idéologues sont d’autant plus intraitables que l’idée qu’ils véhiculent est porteuse d’une perspective de salut : le socialisme, le dépassement des nations, la paix universelle, la prospérité générale.

Ainsi imbus de certitudes salvatrices, ils remplacent le débat par une démonologie. Ceux qui leur  résistent sont les prisonniers ou les complices des forces du mal.

La haine antiraciste qui prospère aujourd’hui n’a ainsi  rien à voir avec le sentiment des minorités que l’on est supposé défendre, noirs, Arabes, Roms, elle est la haine d’idéologues ayant décrété que le sentiment d’identité était dépassé,  qu’il faut à tout prix  l’extirper comme on extirpait autrefois la sorcellerie et qui sentent confusément combien leur doctrine est artificielle.

De la même manière, on se tromperait lourdement en réduisant la barbarie nazie à l’antisémitisme ancestral, même exacerbé : pour en comprendre la dimension apocalyptique, il faut faire entrer dans l’équation le fantastique multiplicateur de l’idéologie.

 

On n’aurait pas fait le tour de la dimension idéologique de l’intolérance contemproaine si on ne faisait sa part à la haine de soi.  Celui qui s’accommode du monde tel qu’il est et qu’  à bien des égards il a toujours été, n’éprouve pas le besoin de trouver une clef qui permettra sa transformation radicale. Cette philosophie simpliste qui doit permettre de transformer le monde existant en un monde meilleur  implique un regard largement négatif sur le monde tel qu’il est. Il implique la haine du réel et même, à bien des égards, la haine de soi puisque c’est non seulement le monde mais l’homme, tous les hommes, y compris lui-même, que l’idéologue veut transformer en éradiquant le sens de la propriété ou le sens national.

Qui dit haine de soi, dit haine des autres.  Comment aimer autrui comme soi-même si on se hait et si on hait le monde ? C’est pourquoi  les idéologues ont si souvent  le cœur rempli de haine, ils voient partout des « vipères lubriques ». Ils en voient d’autant plus  qu'ils  en portent en eux-mêmes.   Observons un procès  pour  « incitation à la haine  raciale » et regardons le ton  des parties en présence: qui, généralement sue le plus la haine sinon les antiracistes ?  Ce n’est pas sans raison que le regretté  Philippe Muray  a décrit, dans son style inimitable,  les « parties civiles » (les parties civiles de profession, organisées en associations, pas les victimes de crimes ou d’accidents)   comme des chacals haineux  désireux de dépecer un cadavre. En face,  les prétendus supposés racistes sont souvent des gens gentils, amoureux de la vérité, de bonne compagnie. Etonnant renversement des valeurs !

La haine précède-elle ou suit-elle la posture idéologique ? Les deux sans doute. Il est vrai que pour devenir un idéologue, il ne suffit pas d’être inculte, il faut aussi avoir un tempérament aigri  ou frustré. Mais on a vu bien des honnêtes gens  entrés en religion idéologique sous l’effet de la générosité et s’y dévoyer. On a vu  des amis de l’humanité entrer  au parti communiste par amour des « damnés de la terre »  et  finir par épouser les pires aberrations du stalinisme. Céline commença sa carrière comme médecin des pauvres, philanthrope donc. Par quels cheminement en est-il arrivé aux pires invectives antisémites, voir aux appels au meurtre ? C’est sans doute là  le mystère de l’idéologie.

Bien entendu les idéologies sont sous-tendues par des intérêts. Il est probable que l’intérêt et l’idéologie sont aussi inséparables que l’onde et la particule dans la mécanique quantique.  Là où il y a  l’un, il y a l’autre.  Le communisme était sous-tendu par les intérêts de la nouvelle classe bureaucratique dont parle Milovan Djilas. Le mondialisme sert  de manière tellement évidente les intérêts les plus étroits  de l’oligarchie financière mondiale, en élargissant partout l’échelle  des revenus et de la richesse,  qu’on comprendra qu'elle soit soutenue avec force par les grands médias qui appartiennent presque tous à cette oligarchie. Mais  ce serait une grave erreur de réduire les attitudes idéologiques à des logiques d’intérêt. L’idéologie prolonge  et sert les intérêts,  mais elle a  sa rigidité, sa logique propre. Il n’est pas vraiment besoin d’une eschatologie intolérante pour défendre des intérêts. Or, une fois déchaînée, la logique idéologique dépasse largement  les intérêts qu’elle prétend servir. Le communisme ne servait que jusqu'à un certain  point ceux de la nouvelle bourgeoisie russe ; il était en même temps une  terrible contrainte pour elle et un frein au  développement de l’économie russe. Cette bourgeoisie a fini par s’en apercevoir mais   avec   plusieurs dizaines d’années de retard qui furent  du temps perdu. Le nazisme fut une catastrophe autant  pour  la grande industrie allemande, qui,  paraît-il,  l’avait favorisé,  que  pour le peuple allemand.  Le mondialisme est, au dire de la plupart des experts, la cause de la crise mondiale qui sévit depuis 2008.

Non seulement les  idéologies n’ont pas disparu avec la chute des régimes totalitaires, mais elles sont revenues sous d’autres formes. Comme dans un feu d’artifice,  après une explosion initiale, on assiste à la retombée d’une gerbe d’étincelles, après l’explosion fantastique du régime totalitaire, l’idéologie revient sous une fore édulcorée et dispersée comme retombent de toutes parts des brandons. Même s’il n’y a plus ni terreur ni système global, le mode de pensée idéologique pénètre partout. Un de ses effets est de réformer à partir de schémas simples, dans le seul but de mise aux normes, des  matières qui n’avaient pas besoin de l’être et où donc, au lieu de résoudre des problèmes, on en crée. Les exemples foisonnent. Il faudrait tout un ouvrage (que nous préparons) pour les passer en revue. Deux ou trois cas :  cet hiver, la neige a posé un problème grave, alors qu’elle n’en avait presque jamais été un   dans notre pays ; que l’application mécanique de la décentralisation ait  conduit à démanteler les directions départementales de l’équipement, services d’Etat qui fonctionnaient parfaitement,  n’est pas sans responsabilité dans    cette désorganisation. Des voyageurs ont été bloqués pendant plus de 12 heures à Belfort : le démantèlement de la SNCF, prescrit par Bruxelles au nom de la libre concurrence, n’y est pas étranger. De la même manière, on veut fusionner la police et  la gendarmerie au nom de la théorie, ô combien simpliste, que la concentration accroît l’efficacité. Un officier de gendarmerie qui avait exprimé son désaccord dans un article  s’est vu infliger immédiatement la sanction la plus lourde qui soit : la révocation. Ce n’est certes pas le goulag,  mais la violence de cette réaction  est dans la ligne de ce que nous disions des idéologues qui, sachant  confusément qu’ils ont tort, sont à cran.

Il y aurait beaucoup à dire encore sur les racines idéologiques de l’intolérance contemporaine. Il y aurait encore plus à dire sur les moyens de lui résister. A ce stade, nous nous sommes contentés d’appeler l’attention sur un de ses  ressorts les plus fondamentaux. Cette approche ne saurait nous conduire à baisser les bras, au contraire. La seule issue est la résistance. Mais pour résister, la première chose à faire est de bien connaître l’  adversaire, de bien comprendre la manière dont il fonctionne. Les victimes des procès de Moscou, en 1937,  furent complètement décontenancées par une mécanique dont elles ne comprenaient pas les ressorts. Si Zinoviev  avait lu Hannah Arendt, sans doute eut-il été mieux à même   , sinon de sauver sa peau,  du moins de résister à la machine infernale qui l’avait pris entre ses griffes ;  mais le travail de compréhension et d’analyse du phénomène totalitaire commençait alors à peine. Nous sommes aujourd’hui déroutés par la nouvelle intolérance – qui, je le répète, n’est pas une nouvelle forme de totalitarisme, mais un phénomène sui generis,  à analyser en tant que tel.  Quand ses ressorts cachés seront  entièrement démontés et mis sur la place publique,  alors serons nous mieux à même de gagner le combat glorieux que tant d’entre nous ont engagé pour la liberté.     

 

Roland HUREAUX

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28 avril 2011 4 28 /04 /avril /2011 18:44

 

 

Dans le climat de sentimentalisme démocratique régnant, l’opinion a tendance à mettre sur   le même plan tous les Etats où les normes européennes en matière de droits de l’homme ne sont pas respectées.

On  ne saurait pourtant  établir une équivalence entre  des dictatures classiques comme l’Egypte de Moubarak ou la Tunisie de  Ben Ali où, certes, les  libertés fondamentales n’étaient pas respectées,  mais qui n’ont ni commis des massacres de masse,  ni répandu la violence en dehors de leurs frontières,  et  la Libye de Khadafi régime quasi-totalitaire qui a , depuis quarante ans,  passé son temps à   soutenir le terrorisme  ( y compris en Irlande et au Pays basque) , fomenter des attentats ,   provoquer des guerres   ( au Tchad en particulier) et  tenter  de déstabiliser à peu près tous ses  voisins  ( notamment le Maroc).

Autant une diplomatie mûre se devait, quitte à décevoir les  partisans de l’ ingérence tout azimut, de  garder une certaine  réserve vis-à-vis de pays comme la Tunisie et l’Egypte, autant une intervention armée pouvait être tenue pour  légitime dans un cas comme la Libye, quoique pas  dans n’importe quelles conditions.

Où situer la Syrie par apport à  cette distinction ? Clairement du côté de la Libye.

Le président Hafez el Assad,  issu, comme tout son entourage,  de  la secte minoritaire des Alaouites (variété de chiites) qui ne représente que 12 % de la population, est  venu au pouvoir par un coup d’état en 1970. Il  a toujours mené le pays d’une main de fer. Il n’  a ainsi  pas hésité en 1982 à massacrer   20 000 personnes  à  Hama, ville où s’était produite une révolte dite intégriste, ce qualificatif accolé aux rebelles  suffisant à  excuser  la répression aux yeux de l’opinion occidentale.

En 1980, son fils Bachir el Assad lui succède ; la répression sanglante qu’il mène depuis le début des révoltes est dans la lignée du  régime de son père.

Sur le plan extérieur, la Syrie, qui a longtemps  abrité  les plus extrémistes des mouvements palestiniens,  a,  faute de pouvoir  l’annexer,  toujours voulu  mettre le Liban sous sa tutelle. Il a ainsi, dans ce pays où chrétiens et musulmans avaient longtemps vécu en harmonie, attisé  une longue guerre civile (1975-1989), qui  s’est terminée par la reconnaissance de son  influence privilégiée  sur ce pays avec les accords de Taef en 1989. Et malheur aux Libanais, chrétiens ou musulmans qui auraient voulu  secouer le joug : ils étaient systématiquement  assassinés, le dernier en date étant Rafik Hariri en 2005, longtemps l’homme des Syriens, mais qui avait, semble-t-il,  pris ses distances.

De même que le comportement mûr exige de réserver les interventions extérieures aux cas les plus graves, il implique aussi   de ne pas  juger seulement un régime  au travers de  considérations  morales à caractère universel,  mais de son attitude par rapport à la France. Au passif de Khadafi, on le sait, l’attentat du Ténéré  du 19 septembre 1989 contre le DC-10 d’UTA Brazzaville-Paris (170 victimes), ainsi que des interventions incessantes dans les anciennes colonies françaises.  A  cet égard aussi,  le bilan de la Syrie est accablant. Animé de la volonté d’éliminer toute influence française au Liban, le régime d’Assad a multiplié les aggressions contre les intérêts français  : l’ assassinat de l’ambassadeur  Louis Delamarre, homme de paix,  en 1981,  et l’attentat-suicide contre le contingent français du poste Drakkar[1]  qui a fait 58 morts   en 1983,   lui sont généralement attribués, sans compter plusieurs  prises d’otage au Liban et  attentats à Paris dont les fils remontent généralement jusqu’ à Damas.

Le régime d’Assad est même plus blâmable encore que celui de Saddam Hussein, tout aussi répressif à l’intérieur mais  qui  n’avait jamais  soutenu  au même degré le terrorisme, en tous cas contre nous. Les deux régimes, que l’on qualifie abusivement de laïques, n’ont eu qu’un seul mérite, de plus en plus rare dans cette région et pour cela non négligeable, celui d’assurer la sécurité des  chrétiens.

Autre ressemblance, peu glorieuse,  entre la Libye et la Syrie : loin de sanctionner ces comportements comme un grand pays aurait dû le faire, la France  a, non seulement passé l’éponge,  mais multiplié les marques de bienveillance  à l’égard de ces régimes.

Celles dont a bénéficié le régime Assad dépassent  de loin la réception au goût douteux et à l’arrière-goût amer dont  avait été honoré Khadafi  à Paris  en décembre 2007. Le président Chirac a, seul occidental et  décidément peu   rancunier,  honoré de sa présence les obsèques de Hafez el Assad alors qu’il avait méprisé celles, autrement plus significatives pour nous, de l’ancien  président Senghor – dont la contribution à la culture française dépasse  il est vrai celle de  l’ancien maire de Paris ! En ce domaine comme en d’autres,  Nicolas Sarkozy s’est montré  le digne successeur de Jacques Chirac allant encore plus loin que lui en recevant  Bachir el Assad comme invité d’honneur au  défilé du  14 juillet 2008. On objectera le réalisme diplomatique : mais commandait –il de pousser aussi loin les complaisances ?

Comme ces comportements n’étaient guère inspirés par le courage, ils auraient du inspirer la méfiance de leurs  bénéficiaires : les difficultés venues, l’âne qui savait si bien encaisser,  est toujours prêt à donner le coup de pied.  Khadafi en fait l’amère expérience !

Cela veut-il dire qu’il faille  intervenir en Syrie comme on le fait  en Libye ?  Evidemment pas. Parce qu’il y a belle lurette que la Syrie ne se trouve plus dans la zone  directe de l’influence de la France. Parce qu’elle se situe dans une région autrement  plus dangereuse que la Libye, un Proche-Orient où toute intervention extérieure  pourrait avoir un effet explosif. Parce que,  parmi les puissances régionales proches, aucune n’a intérêt à bouger : la Turquie  a laissé de trop mauvais souvenirs dans les pays arabes pour se le permettre  et n’a d’ailleurs aucune raison de le faire; l’Arabie  saoudite et l’Iran ont toujours soutenu le régime d’Assad. Reste Israël qui, tout en subissant depuis longtemps l’hostilité verbale du régime syrien ainsi que  son soutien au Hezbollah et au Hamas, sait que la famille Assad est un adversaire rationnel,  conscient de sa faiblesse militaire,  et qui sait depuis belle lurette jusqu’où ne pas aller   avec son puissant voisin. La position des Etats-Unis n’est guère différente.

Il est donc à craindre  que le régime syrien ait, hélas, les mains libres pour réprimer sans pitié  la révolte en cours.

 

Roland HUREAUX



[1] Après l’attentat de Drakkar, le président Mitterrand  a ordonné un raid aérien de représailles contre un base   syrienne,  non sans avoir   prévenu Damas pour qu’il l’évacue avant.  

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