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Roland HUREAUX

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 21:19

APPEL A TOUS LES GAULLISTES, REPUBLICAINS ET PATRIOTES

SUR LE DEVOIR DE RESTER NOUS-MÊMES

 

Le repli apparent des  idées que nous représentons, gaullistes, républicains, patriotes,   plonge  beaucoup d’entre nous dans une grande incertitude :  malgré  le référendum du 29 mais 2005, le traité de Lisbonne s’applique et  notre pays consent chaque jour à de nouveaux reculs de sa souveraineté ; les institutions de la Ve République sont gravement  altérées ;  un tourbillon de lois plus brouillonnes  les unes que  les autres affaiblit  l’Etat sans empêcher sa congestion, les Etats sont impuissants à surmonter la crise économique et à enrayer les inégalités grandissantes qui l’accompagnent,  voyant  des élites qui tournent le dos à notre histoire,  les Français doutent de leur identité. Face à ces évolutions, nos troupes se sentent   faibles, éparpillées,    sans perspectives.

La tentation est forte, dès lors,  chez certains d’entre nous, de droite ou de gauche, au motif de  rechercher  l’efficacité, de se rapprocher et, par là,   de se  fondre dans des entités auxquelles les sondages accordent plus de poids à cette heure, et qui peuvent,  pour avoir repris une partie de notre patrimoine, tenir des discours qui paraissent familiers. 

Nous devons résister à cette tentation.

En disant cela, nous ne voulons en aucune manière mêler  nos clameurs à celle des tenants inconditionnels d’un  mondialisme  sans frein qui, au motif de stigmatiser   des  formes caricaturales de la revendication nationale,     veulent en réalité, ne nous y trompons pas,  discréditer la nation et les peuples en tant que tels et  faire obstacle aux régulations étatiques sans lesquelles il n’y a pas de projet social.

Pas davantage nous ne pensons en termes de tactique électorale, même si la montée des extrêmes  porte le risque d’offrir au   candidat du principal parti d’  opposition une victoire facile qu’il ne  mérite pas.

Mais la tradition politique qui est la notre est plus qu’un courant ordinaire. Dans une époque qui a perdu ses repères, c’est, d’une certaine  manière,   la France de toujours qu’elle incarne. Elle l’incarne à la fois  à l’égard de   nos concitoyens et à l’égard de  tous ceux pour qui, à travers le monde,  notre pays  demeure  une référence.

Même vis-à-vis  de ceux qui,  apparemment, ne partagent pas nos convictions, nous nous  devons  de les garder sans mélange, sachant que, quelque part, ils nous en sont reconnaissants. Aux  Français, nous devons d’abord de rester nous-mêmes.

Tant mieux si tel ou tel parti à court d’idées  -  il en est de tout bords - ,  emprunte tel de nos thèmes . Les valeurs que nous défendons ne  sont-elles pas  celles  de    la France ? Mais la flamme  où les torches  sont allumées,   nous seuls en  demeurons les gardiens légitimes.

La politique ne se confond certes pas avec une liturgie commémorative. Le  but du combat politique est   de  gagner pour influencer dans le bon sens le destin de la communauté nationale à laquelle nous nous rattachons.  Mais  il est un temps pour tout.

Etre minoritaires dans la France d’aujourd’hui n’est nullement un déshonneur. C’est   le lot de tous les résistants. Le 18 juin 1940, d’autres l’étaient plus encore. Cela ne signifie pas  que notre heure ne viendra pas. Et plus vite que beaucoup le pensent. La crise de  l’euro, prélude à son éclatement, et la  remise en cause radicale des institutions européennes  qui s’en suivra, amènera inéluctablement   ceux qui n’ont jamais pensé hors de cet horizon idéologique, en plein désarroi,   à  se tourner vers nous.

Gaullistes, républicains, patriotes, restons nous mêmes, c’est ce que nous devons à la France et aux Français. Quand viendra l’heure, ils sauront que  nous sommes là. 

Roland HUREAUX

Christophe BUGEAU 

Jean ROBIN

Joëlle BONDUELLE

Michel ROBATEL

Bernard BEAUDET

Jean-Luc PUJO

Hélène LEQUIEN

Thierry DELBOS

Eric DUFOUR

François PATIER

Nicanor TRANO

 

Pour signer, envoyer un message à : roland.hureaux@orange.fr  ou christophe.bugeau@voila.fr

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2 novembre 2011 3 02 /11 /novembre /2011 21:13

 Article paru dans Marianne2

 

Que l’actuel président connaisse peu les ressorts de l’Etat qu’il est chargé de conduire est depuis longtemps  avéré. Qu’il puisse être d’une rare maladresse politique l’était moins.  Il avait au contraire  la réputation d’êttre une bête électorale, remarquable par son sens de la manœuvre et de la communication, de rester malgré tout un gagneur.

On peut en douter après  ce qui s’est passé aux dernières sénatoriales qui ont vu la Haute assemblée basculer à gauche.

Les spécialistes de la carte électorale  pourront certes incriminer telle ou telle diversion : dissident UMP ou candidat MODEM qui a fait perdre à l‘ancienne majorité un siège ici, un siège là. Cela arrive toujours. Il est toujours plus facile de dire : « J’ai été trahi »  que de dire « J’étais mauvais ».

L’essentiel n’est pas là. L’UMP et ses alliés auraient gardé la majorité au Sénat si la loi de réforme des collectivités territoriales  du 16 décembre 2010 n’avait jamais  été votée.

Rejetée par les maires, cette loi a alimenté ce que Raffarin a appelé une « bronca de la ruralité » dont le parti socialiste a profité un peu partout, mais spécialement dans les départements les plus ruraux.

Plus que le volet région/département de la loi,  qui ne concerne qu’un petit nombre d’élus, sa dimension communale a été au cœur de la campagne : affaiblissement de la commune face aux communautés de communes et d’agglomération dont les instances seront désormais élues au suffrage universel,  regroupement de ces mêmes communautés en grands ensembles plus ou moins artificiels, subversion projetée  des communes urbaines par les métropoles. C’est cette perspective qui a été massivement rejetée par les grands électeurs.

Qu’importe que ce projet n’ait été que  la continuation d’un processus engagé par la gauche, notamment par la loi Joxe de 1992, et procède, quant au fond, d’une idéologie de gauche : coopération plus ou moins forcée,  arasement des communautés naturelles enracinées dans l’histoire : les maires, ont voté mécaniquement pour l’opposition  afin de  marquer leur mécontentement. Comment auraient-ils pu réagir  autrement ? Le langage électoral est binaire. 

Effet d’autant plus remarquable que cette réforme, personne ne l’avait demandée, qu’ elle ne répondait à aucune nécessité et que,  loin de résoudre aucun problème, elle a mis le désordre partout.

Le gouvernement, représenté en l’espèce par  Alain Marleix, pourtant député du Cantal et donc plus que quiconque à même de porter  un regard  critique sur  ce que  trament  les bureaux parisiens, a suivi dans cette affaire avec une rare passivité  les propositions de la  technocratie. Une technocratie qui se nourrit depuis quarante ans du même mythe : la France est un pays archaïque parce qu’elle a 36 000 communes, il faut en réduire le nombre. Comme il  n’a pas osé le faire d’autorité, l’Etat a entrepris depuis vingt ans de les vider peu à peu, subrepticement,  de leur substance pour  les remplacer par quelques centaines d’entités artificielles. Ces  entités, la dernière loi en dresse le cadre : il s’agit des  « communes nouvelles », fusionnées, point d’arrivée  de communautés de communes de plus en plus intégrées. Par derrière, l’illusion  très parisienne que ces 36 000 communes coûtent cher,  alors que c’est précisément le contraire : plus une structure publique est concentrée, plus elle coûte par habitant, le morcellement communal, quoi qu’en pensent les esprits simplistes, est la forme d’administration territoriale la moins chère qui soit ; si cette réforme aboutit  un jour, elle ne pourra que générer des dépenses publiques supplémentaires.

Une réforme qui ne sert à rien, que personne ne demandait, qui n’a que des inconvénients  et  qui, cerise sur le gâteau, procède d’une idéologie de gauche : tout cela pour perdre les élections : bonjour  Gribouille !

 

Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 18:00

Article paru dans Marianne2

 

Le 7 octobre dernier,  s’est produit à Lyon un événement de la plus haute  importance  pour l’avenir de l’euro et  peut-être même de l’Europe.

Un panel d’économistes de premier rang,  français et allemands, ont débattu pendant une journée de la crise de l’euro et des moyens d’en sortir : plus exactement de l’organisation monétaire qu’il convient de substituer à l’euro, dont l’éclatement est apparu  inéluctable aux  participants.

Côté français,  Gérard Lafay,  ancien économiste du Plan,   Jean-Jacques Rosa, professeur à Dauphine, Jean-Pierre Vesperini, membre du  Conseil d’analyse économique,  Gabriel Colletis, professeur à Toulouse et  André Vianès, de  Lyon,  se sont partagé la tribune.

Côté allemand , une délégation de haut niveau comprenant le Professeur Joachim Starbatty de l’Université de Tübingen, Wilhelm Nölling, doyen de l’Académie des sciences politiques de l’Université de Hambourg, ancien député ( SPD ) et membre du conseil de la Bundesbank et Bruno Bandulet, consultant indépendant et éditeur  à Münich , ancien  collaborateur du président du  Land de Bavière (CSU).  

Certains des  Allemands présents à ce colloque participent au groupe  qui a entrepris autour du juriste  Karl Schachtschneider de contester les plans de soutien à la Grèce auprès du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe .

Les débats ont mis en relief les contradictions internes de l’union monétaire européenne, dont les  chances de succès, à supposer quelles aient existé,  ont été obérées au départ par la féroce déflation des coûts salariaux menée par le gouvernement Schroeder en Allemagne  et par la politique de l’euro fort consécutive à l’arrivée de Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne en novembre 2003 :  son prédécesseur Duisemberg avait eu soin au contraire de maintenir  le cours de l’euro au plus bas et donc à portée des pays  les plus vulnérables.

Parmi les solutions alternatives, les participants ont envisagé, sans en exclure aucun, différents scenarios, depuis le plus libéral :   retour au monnaies nationales avec flottement généralisé,  jusqu’aux plus structurés : monnaie commune, nouveau système monétaire européen de parités fixes et ajustables, sans oublier la possibilité d’une Europe multizone ( un euro du Nord et un euro du Sud), qui pose la question de ce que serait la place de la France.  Les participants au forum ont promis de se revoir pour examiner notamment comment pourrait s’opérer une sortie ordonnée de l’euro.

Contrairement à la doxa officielle  qui tend à opposer aux Allemands,  premiers de la classe,   les Français mauvais élèves de l’euro ,  l’opposition à l’ euro est au moins aussi forte en Allemagne qu’en France, non seulement dans l’opinion mais aussi parmi les experts : les positons du  Pr Hans Werner Sinn, président de l’IFO de Münich, le plus important institut de recherche économique allemand  sont ainsi de plus en plus critiques vis-à-vis de la monnaie unique.

Mais face à cette division de l’opinion, le prisme politique a, des deux côtés du Rhin, le même effet déformant : l’opposition ouverte à l’euro est cantonnée aux partis extrémistes ( surtout  l’extrême gauche en Allemagne)  et à quelques personnalités atypiques  du « mainstream » , les participants allemands (et naturellement français)  au colloque de Lyon se rattachant à celles-ci. Mais dans les partis classiques, UMP et PS ici, CDU et SPD là,   la pression de la pensée unique est au moins aussi forte en Allemagne qu’en France. C’est pourquoi les eurocritiques allemands comptent beaucoup sur les Français : « L’Allemagne a provoqué d’immenses dégâts en 1914, elle a détruit l’Europe en 1940, elle ne peut se permettre la moindre initiative qui pourrait laisser penser qu’elle veut mettre à bas  l’édifice européen actuel  : c’est aux Français de prendre l’ initiative », dit un des participants allemands. « Si on regarde les chiffres de PIB, l’euro, c’est d’abord l’Allemagne et la France, les autres ne comptent guère, c’est à eux qu’il convient de prendre les choses en mains », dit un autre. 

Aussi curieux que cela paraisse, après cinquante ans de construction européenne marquée par le primat de l’économie, le monde des économistes français et celui des économistes allemands s’ignorent largement. Qu’une rencontre de ce type ait pu avoir lieu sous les auspices non point de la monnaie unique  mais du souci de la dépasser  n’est un paradoxe qu’en apparence. Il pourrait montrer que la fin de l’euro ne signifie pas nécessairement la fin d’une Europe fondée sur une étroite  coopération franco-allemande.

 

Roland HUREAUX

 

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:53

Article paru dans Valeurs actuelles

 

Les silences de la presse officielle ne signifient pas nécessairement que les informations tues sont subversives. Il suffit quelles n’entrent pas dans les schémas habituels pour faire l’objet d’une censure,  pas toujours consciente : ainsi une grève d’une semaine de la fonction publique allemande, il y a quelques années, avait été à peine évoquée en France tant elle heurtait le préjugé  de la discipline allemande.  La même en France aurait fait la une de la presse internationale.

Ce mois d’octobre,  s’est produit à Lyon, dans la  même discrétion,  un événement extrêmement important pour l’avenir de l’euro et  peut-être même de l’Europe.

Un panel d’économistes de premier rang,  français et allemands, ont débattu pendant une journée de la crise de l’euro et des moyens d’en sortir : plus exactement de l’organisation monétaire qu’il convient de substituer à l’euro, dont l’éclatement est apparu  inéluctable aux  participants.

Côté français,  Jean-Pierre Vesperini, membre du  Conseil d’analyse économique,  Gérard Lafay,  Gabriel Colletis,  André Vianès .

Côté allemand , une délégation de haut niveau comprenant le Professeur Joachim Starbatty de l’Université de Tübingen, Wilhelm Nölling, doyen de l’Académie des sciences politiques de l’Université de Hambourg, ancien député ( SPD ) et membre du conseil de la Bundesbank et Bruno Bandulet, consultant indépendant et éditeur  à Münich , ancien  collaborateur du président du Land de Bavière (CSU). Comme on le voit, il ne s’agit pas d’extrémistes.   Les deux premiers appartiennent  au cercle  qui a entrepris autour du juriste  Karl Schachtschneider de contester les plans de soutien à la Grèce auprès du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe.

Les débats ont mis en relief les contradictions internes de l’union monétaire européenne, dont les  chances de succès, à supposer quelles aient jamais existé,  ont été obérées au départ par la féroce déflation des coûts salariaux menée par le gouvernement Schroeder en Allemagne  et par la politique de l’euro fort consécutive à l’arrivée de Jean-Claude Trichet à la tête de la Banque centrale européenne en novembre 2003 :  son prédécesseur Duisemberg avait eu soin au contraire de maintenir  le cours de l’euro au plus bas et donc à portée des pays  les plus vulnérables.

Parmi les solutions alternatives, les participants ont envisagé, sans en exclure aucun, différents scenarios, depuis le plus libéral :   retour au monnaies nationales avec flottement généralisé,  jusqu’aux plus structurés : monnaie commune, nouveau système monétaire européen de parités fixes et ajustables, sans oublier la possibilité d’une Europe multizone ( un euro du Nord et un euro du Sud, qui pose la question de ce que serait la place de la France.) 

L’événement qui s’est produit à Lyon  contrefit bien des idées reçues.

Contrairement à la doxa officielle  qui tend à opposer aux Allemands,  premiers de la classe,   les Français mauvais élèves de l’euro ,  l’opposition à l’ euro est au moins aussi forte en Allemagne qu’en France, non seulement dans l’opinion mais aussi parmi les experts : les positons du  Pr Hans Werner Sinn, président de l’IFO de Münich, le plus important institut de recherche économique allemand  sont ainsi de plus en plus critiques vis-à-vis de la monnaie unique.

Mais face à cette division de l’opinion, le prisme politique a, des deux côtés du Rhin, le même effet déformant : l’opposition ouverte à l’euro est cantonnée aux partis extrémistes ( surtout  l’extrême gauche en Allemagne)  et à quelques personnalités atypiques  du « mainstream » , les participants allemands (et naturellement français)  au colloque de Lyon se rattachant à celles-ci. Mais dans les partis classiques, UMP et PS ici, CDU et SPD là,   la pression de la pensée unique est au moins aussi forte en Allemagne qu’en France.

A l’encontre du  stéréotype qui voudrait que les anti-euros  ne soient que des franchouillards chauvins sans ouverture internationale, le forum de Lyon montre que ce sont eux au contraire qui font preuve d’une vraie capacité de dialogue européen : aussi curieux que cela paraisse, après cinquante ans d’une  construction européenne marquée par le primat de l’économie, le monde des économistes français et celui des économistes allemands s’ignorent largement. Qu’une rencontre de ce type ait pu avoir lieu sous les auspices non point de la monnaie unique  mais du souci de la dépasser  n’est un paradoxe qu’en apparence.

Le forum de Lyon montre en même temps que la fin de l’euro, si elle se traduirait sans nul doute par un séisme financier de première magnitude, ne serait pas, pour  l’Europe et en particulier pour la coopération franco-allemande, la catastrophe que l’on redoute. Que les participants à ce  forum aient  promis de se revoir pour étudier  notamment comment pourrait s’opérer une sortie ordonnée de l’euro, est singulièrement prometteur pour cette coopération. Pour tous ceux qui pensent que l’euro est non une protection mais un insupportable  carcan, c’est un signe d’espoir.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:49

Article paru dans Marianne2

 

Elisabeth Badinter a récemment  jeté  un pavé dans la marre en  disant que seule Marine Le Pen défendait la laïcité.

Propos provocateurs qu’il ne faut pas trop répéter car ils pourraient avoir l’effet d’une self realizing prophecy : une réalité qui prend corps  du seul fait d’être formulée. Beaucoup risquent  désormais de ne plus oser défendre la laïcité de peur d’être catalogués à droite, comme le sont déjà   Résistance républicaine, Riposte Laïque et tous les amateurs de « saucisson-pinard ». Cela vaut surtout si    le combat laïque a l’air d’être dirigé contre  l’islam : mais qui d’autre menace aujourd’hui la laïcité ?  

Faut-il s’étonner d’une telle tendance ? Contrairement à ce que beaucoup pensent, il n’y a pas de valeurs politiques qui se rattachent intrinsèquement à la  droite ou à la gauche, en dehors peut-être de ce qui touche au partage de la richesse, et encore.

Les exemples sont à cet égard multiples.

 

Une symbolique instable

 

Etre « patriote » signifiait en 1793 adhérer aux valeurs de la Révolution française contre les aristocrates. L’esprit cocardier était alors l’apanage de la gauche. Jusqu’au milieu du XIXe siècle, le sabre et le goupillon ne faisaient pas bon ménage. Une  des motivations de la Commune avait été le jusqu’au-boutisme du peuple de Paris ulcéré que la droite parlementaire  fasse la paix avec l’Allemagne.  Cela jusqu’à l’affaire Boulanger où, du fait  d’  hommes comme Déroulède ou Barrès, le nationalisme bascula à droite, orientation renforcée par l’affaire Dreyfus.

Quoique combattu par Clémenceau et les radicaux, le colonialisme était aussi à ses débuts l’affaire de la gauche républicaine.

Plus près de nous, le Front national , qui désignait l’extrême gauche en 1945,  désigne l’extrême droite aujourd’hui.

La défense des langues régionales était une valeur de droite et même d’extrême droite sous la IIIe République. Les félibriges adeptes du provençal, qui se réunissaient autour de Frédéric Mistral, étaient notoirement proches de Charles Maurras ;  l’école de la République bannissait au contraire  les patois des cours de récréation. Aujourd’hui, l’intérêt pour ces langues, d’autant plus symbolique qu’elles ne sont plus guère parlées,  est, via l’écologisme,  un des marqueurs les pus sûrs de la sensibilité d’extrême gauche.

Et certains aspects de  l’écologie ne rappellent-ils pas le refus du machinisme de la  partie la plus rétrograde de l’opinion au XIXe siècle, voire le retour à la terre cher au régime de Vichy ?

L’homosexualité n’est devenue un thème politique qu’à une époque très récente : même en mai 68, personne n’en parlait.  Mais au début du XXe siècle, cultiver la différence homosexuelle était socialement assimilé à une certaine aristocratie décadente et donc à des opinions de droite ou d’extrême droite : les romans de Proust sont très significatifs  à cet égard. D’ailleurs, c’est ainsi que l’entend encore une partie de la classe ouvrière, surtout immigrée.  Par quel étonnant renversement, la promotion de l’homosexualité en est elle arrivée à être un des plus sûrs  marqueurs de la gauche ?  L’étude reste à faire.

Que la laïcité ait été longtemps le cheval de bataille, clairement marqué à gauche,  des républicains contre l’Eglise catholique et la droite contre-révolutionnaire, qui ne s’en souvient ? Les hussards noirs  de la République,  au service de l’école de Jules Ferry eussent été surpris  de voir que la laïcité pouvait passer à droite. Comme aussi bien  l’attachement à la bonne vieille école républicaine,  son tableau noir, sa craie blanche, ses blouses grises et ses méthodes éprouvées.

L’affaiblissement de l’Eglise catholique, qui n’est plus un épouvantail,   est sans doute une des raisons de cette évolution, encore que  le laïcisme à la  Mélenchon,  autant qu’il reste seulement anticatholique,  demeure de gauche.

 

L’islam, pole progressiste  

 

La difficulté vient de l’islam. Il constitue  aujourd’hui une référence assez puissante pour organiser autour de lui la symbolique politique. Il semble acquis que tout ce qui s’en prend  à l’islam est réactionnaire.

Cette  charge symbolique n’est pas nouvelle : sans remonter jusqu’à la guerre d’Algérie, souvenons-nous que, lors de la guerre du Liban, il y a 25 ans, parler du camp « islamo-progressiste » était devenu une sorte de réflexe chez la plupart des journalistes alors que le dit  camp visait déjà le rétablissement de la charia.   Les chrétiens phalangistes  étaient au contraire associés à l’extrême droite ; on évoquait avec complaisance le flirt  du fondateur de la phalange avec le régime hitlérien, sans jamais  rappeler    le compagnonnage  autrement plus  étroit entre les premiers mouvements palestiniens  et le nazisme.

Pourquoi l’islam, en dépit de son aspect socialement si rétrograde a-t-il réussi à s’installer symboliquement dans le camp progressiste ? Parce que,  sur le plan mondial, le monde musulman  se positionne contre les puissants, identifiés à l’Occident chrétien ? De même que le judaïsme et la judéité, connotés  à  gauche dans le monde occidental (y compris aux Etats-Unis), surtout depuis 1945,  sont au contraire, par une étonnante inversion de polarité,  à cause de l’Etat d’Israël sans doute, rattachés à  l’impérialisme américain et à la réaction dans le reste du monde. Mais l’ ancrage à gauche  de l’islam vaut-il aussi pour  les monarchies du Golfe   qui, à bien des égards, en sont encore au Moyen Âge ?  Vient-il tout simplement du fait que  l’islam de France est issu  de l’immigration ? On peut en discuter.

C’est cette polarité sémantique qui explique en partie  l’extrême timidité de la gauche française,  dès qu’il s’agit  de l’islam,  à défendre les valeurs laïques qu’elle portait jadis haut et fort contre le  catholicisme. Quand l’Eglise catholique interdisait la viande le vendredi, l’école laïque s’en fichait ; quelle école  ose  aujourd’hui servir du  porc en plat unique ? Seul au parti socialiste, Manuel Valls a voté  l’interdiction de la burqa !  Des femmes voilées sont entrées dans les instances du parti anticapitaliste de Besancenot, pourtant issu de la gauche trotskiste ultra-laïque. Et que dire de  l’autocensure de plus en plus grande des responsables et  militants de gauche  face aux prétentions rituelles, culinaires, scolaires ou hospitalières de l’islamisme, illustré par la politique de la mairie de Lille  en matière de piscines ou de cantines ( certains maires de droite n’agissent  pas autrement ) ?

Que l’on en soit arrivé là, qu’une gauche issue pour l’essentiel de la  philosophie des Lumières  marque des complaisances pour l’islamisme le plus rétrograde, est sans doute le signe d’une grave perturbation des systèmes de valeurs des uns et des autres.

 

Et l’économie ?

 

La confusion des valeurs est aussi  nette sur le plan économique. Jadis, le partage était clair : à la droite le libéralisme et l’Etat minimum, à la gauche l’intervention de l’Etat, les services publics,  la solidarité. Mais la gauche  était aussi internationaliste, voire universaliste ; et c’est par là que le virus du libéralisme est entré ! Comment, ouverte au monde et portée à la fraternisation des peuples, la gauche, en tous les cas la gauche social-démocrate, aurait-elle refusé le libre-échange, la construction européenne dont elle partage d’ailleurs la paternité avec la démocratie chrétienne ?  Mais l’Europe, telle qu’elle est,  impose une idéologie libérale : les syndicats ont beau protester en France contre le démantèlement des services publics, y voir aujourd’hui  l’effet du sarkozysme le plus débridé,  il y a généralement derrière une directive européenne avalisée par le parti socialiste. Le mondialisme, stade suprême de l’internationalisme économique,  accroit partout les inégalités, sans doute   jusqu’à disqualifier tout projet social.

De fait, personne ne sait si l’Europe est de droite ou de gauche : pour  une partie de la droite (et pour  l’extrême-gauche), c’est une concession qu’elle a arrachée à la gauche et qui prévient celle-ci de toute dérive aventuriste, qui la maintient dans le « cercle de raison » ; pour d’autres, au contraire, c’est une utopie internationaliste, une forme de constructivisme typiquement de gauche,  qui a fini par contaminer la droite. La seule chose sûre, c’est qu’être contre (comme contre le mondialisme) vous déporte vers les extrêmes : extrême-droite si vous êtes plutôt à droite, extrême gauche si vous êtes plutôt de gauche.  Aujourd’hui, l’oligarchie est au centre et ceux qui la contestent aux extrêmes.

En définitive, le seul marqueur constant du clivage droite-gauche pourrait être la question du partage des richesses, tel qu’il se posait, dans toute sa brutalité,  à Athènes au temps de Solon, à Rome au temps des Gracques à Florence au temps des Ciompi. Là se retrouve le clivage ancestral des patriciens et des plébéiens, des blancs et des rouges, des bourgeois et des prolétaires.  Il demeure largement pertinent quant à la géographie électorale. Socle stable enfin ? Rien n’est moins sûr. Le phénomène du vote bobo : vote de gauche dans les quartiers riches à la mode, voire les centres anciens, né à Paris, commence à toucher certaines villes de province, comme Bordeaux ou Toulouse (ou la liste municipale des « motivés », d’extrême gauche, avait eu ses meilleurs succès dans les quartiers bourgeois). La fondation Terra nova suggère que le Parti socialiste « largue »  la classe  ouvrière, vouée au lepénisme. Mais cette tendance n’est qu’à l’état d’esquisse : n’en tirons pas de conclusions trop hâtives : Neuilly et Versailles  ne votent  pas encore à gauche !  

 

Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:46

Article paru dans la revue Résurrection

 

Démocratie contre droit  divin : une fausse alternative

 

 Longtemps a prévalu dans les milieux catholiques français,  et aujourd’hui encore dans certains cercles traditionnalistes,  l’opposition entre la monarchie   tirant sa légitimité d’ « en haut » et la démocratie, la tirant d’ « en bas » : la première de droit divin, la seconde, non seulement de droit humain mais fondée sur  une autoconstitution du pouvoir « du peuple, par le peuple »,  l’une exprimant le respect de Dieu, l’autre sa méconnaissance orgueilleuse, voire sacrilège.

La persistance de cette vision, issue des théoriciens contre-révolutionnaires, comme Bonald et de Maistre,  explique en partie la difficulté qu’eut la démocratie chrétienne à s’enraciner en France.

Le problème se posa de manière moins aigue aux Etats-Unis où la démocratie vit    le jour dans une ambiance marquée par la Bible,  au Royaume-Uni où elle fit bon ménage avec une monarchie se réclamant toujours, au moins en théorie, du droit divin  et,  a fortiori,  en Irlande et en Pologne où l’Eglise catholique fut  clairement du côté de la démocratie contre des monarchies étrangères et non-catholiques, anglaise ou russe.   L’Italie offre l’exemple paradoxal, étranger à la tradition française,  de républiques médiévales, dont le caractère chrétien n’était contesté par personne, et d’une monarchie plus  récente, violemment  anticléricale d’abord, paravent du fascisme ensuite. Seule l’Espagne a, sur ces sujets,  une expérience  proche de la notre.

L’opposition entre démocratie et  catholicisme fut si vive chez nous, qu’elle eut même sa version laïcisée au travers de la théorie maurassienne,  qui séduisit  les nombreux  catholiques ayant  refusé le ralliement à la République prôné par Léon XIII et qui aboutit  à la condamnation de l’Action française  en 1927.

Dans ce débat, il fut peu question de distinguer la république de la démocratie tant les deux principes  se trouvèrent superposés  dans l’histoire française du XIXe siècle, les monarques  d’ancienne (Bourbons) et de nouvelle (Bonaparte) race acceptant mal la démocratie, les républicains  révérant  au contraire, au moins verbalement,   le principe démocratique qui trouva son épanouissement dans la  IIIe République. La suspension des règles démocratiques par le régime de Vichy en 1940  accompagna  la fin de la référence républicaine.

L’expérience de monarchies parfaitement démocratiques et de républiques, populaires ou autres,  l’étant fort  peu,  date surtout du XXe siècle et est étrangère à l’histoire française.

 

De saint Paul à Pie X : toute autorité vient de Dieu

 

L’opposition entre une monarchie supposée monopoliser le  droit  divin et une démocratie supposée le répudier est pourtant clairement battue en brèche par la  célèbre phrase de saint Paul dans  l’Epitre aux Romains « Il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu et celles qui existent ont été constituées par Dieu. Si bien que celui qui se rebelle contre l’autorité résiste  à l’ordre établi par Dieu » (Rm XIII, 1-2). Une doctrine dans la continuité de ce  que dit le Seigneur à Pilate : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi s’il ne t’avait été donné d’en haut » (Jn XIX, 11)

De quelque manière qu’on lise ces  passages, on ne saurait en tirer autre chose  que, non seulement un pouvoir monarchique mais aussi bien un pouvoir républicain ou démocratique, viennent de Dieu.

C’est d’ailleurs un des arguments qu’invoqua   le pape Léon XIII quand il appela les catholiques français à se rallier à la  République en 1892.  

Contrairement à ce que beaucoup imaginent, la condamnation du Sillon, mouvement démocratique catholique,  en   1910,   ne revint pas sur cette position.   Pie X prit au contraire le soin de s’appuyer sur son prédécesseur, qu’il cite : « Ceux  qui président au gouvernement de la chose publique peuvent bien, en certains cas, être élus par la volonté et le jugement de la multitude, sans répugnance ni opposition avec la doctrine catholique. Mais si ce choix désigne le gouvernant, il ne lui confère pas l'autorité de gouverner, il ne délègue pas le pouvoir, il désigne la personne qui en sera investie. »[1]

Un gouvernement peut donc  être démocratique, une fois admise la distinction entre  le fondement de l’autorité, qui ne peut venir que de Dieu et du mode de désignation de celui qui s’en trouve  investi. Ce mode de désignation est indifférent à l’Eglise[2], ce qui veut dire que, même si  le mode démocratique de désignation n’est pas lié à la doctrine chrétienne, l’Eglise ne lui est pas hostile par  principe.

C’est pourquoi Pie X réfute  vigoureusement l’idée que l’origine de l’autorité puisse résider dans le peuple lui-même, même par délégation de Dieu, comme le prétendaient les Sillonistes : « il  est anormal que la délégation monte, puisqu'il est de sa nature de descendre ».  

C’est pourquoi le pape conclut que   le Sillon, s’il se veut mouvement d’Eglise, doit se soumettre au magistère et s’occuper d’affaires d’Eglise, mais que « tout sillonniste catholique restera libre de garder par ailleurs ses préférences politiques (et donc  la  démocratie), épurées de tout ce qui ne serait pas entièrement conforme, en cette matière, à la doctrine de l'Église. »[3]

Quoique formulée dans un contexte apparent de réaction,    la distinction entre l’origine de l’autorité et le mode de désignation de son titulaire, dans la lignée de saint Paul, disqualifie la prétention des  monarchistes au monopole du droit divin. C’est tout pouvoir,  quel qu’il soit,  qui s’en trouve investi.

On peut d’ailleurs se demander s’il ne faudrait pas  ajouter un troisième terme à cette distinction: entre l’autorité qui vient de Dieu et le mode de désignation de son titulaire, qui est de l’ordre humain, le mécanisme anthropologique qui soutient  l’autorité, qui lui donne  son aura, lequel s’apparente au sacré mais qui, dans la tradition chrétienne fondée sur la distinction entre Dieu et César,  n’est pas le sacré[4].

Par exception au principe paulinien, la scolastique avait développé la théorie du tyran  tenu, soit  par l’origine   de son pouvoir, soit par sa pratique contraire à  la conservation de la Cité, pour  privé de  légitimité et dont l’assassinat même (tyrannicide)  pouvait être  licite.  Une théorie qui connut quelques abus au moment des guerres de religion (les rois Henri III, puis Henri IV furent assassinés par des catholiques se voulant « tyrannicides » !)  mais qui fut reprise au XXe siècle  sous la forme de la dénonciation de régimes « intrinsèquement pervers », expression attachée par l’encyclique Divini Redemptoris  (1937) au communisme, puis, par analogie,  au nazisme[5]. Le père Gaston Fessard[6]  tenta de démontrer  que,  pour d’autres raisons tenant à sa situation de dépendance à l’égard de l’occupant,   le régime de Vichy était,  lui aussi,  illégitime. Jamais cependant une telle clause d’illégitimité ne fut  invoquée, est-il nécessaire de le dire ? à  l’encontre  de la démocratie libérale.

Ces exceptions  ne sauraient cependant affaiblir la portée de la doctrine de saint  Paul, surtout   si on considère que le pouvoir suprême, au moment où il écrivait l’épitre aux Romains, était celui de l’empereur Néron, dangereux psychopathe d’une cruauté et d’une perversion  passées  dans la légende.

 

Le fondement chalcédonien de la théologie politique

 

Loin d’être originale, la distinction opérée par le magistère entre l’origine du pouvoir et le mode de désignation de son dépositaire ( et, dirons-nous, d’une façon plus générale les logiques humaines du pouvoir) s’inscrit dans la suite  de la théologie de l’incarnation telle que, appliquée à la seule nature du Christ, elle fut formulée au Concile de Chalcédoine (455) : « un seul et même Christ Seigneur, Fils unique, que nous devons reconnaître en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation ».

Quand la théologie met indument  l’accent sur la division des deux ordres, divin et humain, on parle de nestorianisme, quand elle  affaiblit au contraire  leur distinction au point de conduire à leur confusion, on parle de monophysisme.

Appliquée d’abord  à la nature du Christ, cette théologie peut être, à condition d’être adaptée à la spécificité de chaque objet, étendue à toute l’articulation de l’action surnaturelle de la Divine Providence et de la causalité  naturelle, par exemple à la théorie de l’évolution ou à l’exégèse.  Marcel Gauchet[7] a   montré combien la formulation de Chalcédoine était fondatrice de la culture occidentale,  en bien d’autres domaines que celui de la personne du Christ  - à supposer que celle-ci ne les englobe pas tous puisque « Tout fut par  lui et sans   lui, rien ne fut » (Jn I, 3). Elle intéresse donc aussi l’ordre politique.

En symbiose avec le droit divin d’où procède l’autorité, se trouve non pas seulement un droit  humain mais l’ensemble des péripéties qui font que le pouvoir se trouve entre les mains d’Untel. Si l’homme était parfait, ces péripéties ne seraient rien d’autre que l’application d’une règle de droit, mais les vicissitudes de l’histoire font que la rationalité  humaine du pouvoir englobe toute la dimension « machiavélienne » qui permet à ceux qui ne l’ont pas de l’obtenir et à ceux qui l’ont de le conserver. Que ces moyens soient généralement humains, trop humains, n’ôte rien à l’autorité divine qui imprègne celui qui se trouve finalement investi.

 

Le monophysisme  politique en France

 

Dans le cas qui nous occupe, celui du fondement du pouvoir politique, la théorie du droit divin telle qu’elle fut entendue, non pas par le magistère mais par la tradition contre-révolutionnaire française, s’apparente à un véritable monophysisme politique.

Le monophysisme du droit divin, qui semble remonter à la phase tardive de l’Ancien régime,  n’a  pas eu  pour seul effet de disqualifier  les régimes non monarchiques, il a eu sans doute aussi  celui de  minorer la dimension  temporelle de la conquête, du maintien et de l’exercice du pouvoir par des monarques  supposés  de droit divin, et plus largement  la logique machiavélienne intrinsèque à tout  pouvoir, quel qu’il soit.  

Cela particulièrement en France où la longévité exceptionnelle de la dynastie capétienne et la clarté de la règle de succession par les mâles seuls, unique en Europe, a dispensé pendant longtemps  les rois qui en étaient issus de lutter pour conquérir le pouvoir. Mais cette longévité – et,  on y reviendra,  le consensus qu’elle supposait -, même si elle fut qualifiée de « miracle capétien », n’en était pas moins un fait humain dont l’anthropologie et la science politique pouvaient rendre compte. A tort on a confondu cette stabilité avec le droit divin qui est, lui, d’une autre nature.

Cette confusion « monophysite »  semble une dérive récente. Dans l’histoire de l’Europe, les rois et les princes  savaient   depuis longtemps qu’il ne suffisait pas  de se réclamer du droit divin (généralement assimilé au droit dynastique) pour régner. Dans les pays  où la fonction suprême   était soumise à l’élection ( Saint  Empire germanique à partir de 1356, Pologne)  et ceux où  les règles de succession n’étaient pas aussi univoques qu’en France (Angleterre, Espagne) , les souverains et leurs entourages savaient bien que l’accession au trône n’allait  pas toujours  de soi et qu’avant de se  proclamer princes de droit divin, il leur  fallait souvent gagner le trône par l’épée. Pour ce qui concerne l’Angleterre, les drames historiques de Shakespeare sont assez éloquents à cet égard[8].

Même dans le royaume de France, plusieurs souverains durent batailler pour accéder effectivement  ou se maintenir sur le  trône : Philippe VI,  Charles VII,  Henri IV.

Dans ce contexte, le « Miroirs des princes »[9] écrits par les  clercs, tout au long du Moyen Age et au début des Temps modernes, à l’usage des jeunes souverains, bien que d’inspiration chrétienne,  insistaient de manière unanime sur ce qui était tenu pour  le premier devoir du monarque dans l’ordre temporel : avoir  la main ferme  contre tout ce qui pouvait menacer l’Etat, l’hérésie en premier lieu, mais aussi  les troubles civils,  la  désobéissance aux lois et même le vice. Par exemple, dans   le Testament politique de Richelieu[10] écrit à l’intention du futur  Louis XIV, on lit   « En matière de crime d’Etat, il faut fermer la porte à la pitié ».

C’est avec Fénelon que se répand, pour la première fois,   un enseignement  de nature différente : en réaction aux excès belliqueux de Louis XIV, l’archevêque de Cambrai brosse, dans son Télémaque et dans l’Examen de conscience sur les devoirs de la royauté[11],  le portrait  d’un prince débonnaire qui serait, y compris dans ses méthodes de gouvernement et sa propension à la  mansuétude, directement inspiré de l’esprit évangélique. C’est ainsi qu’il éduqua  le duc de Bourgogne, héritier présomptif du trône, jusqu’à ce que Louis XIV l’écarte de la fonction de précepteur.

« Quelque lâche et corrompu flatteur ne vous a-t-il point dit (…) que les rois ont besoin de se gouverner pour leurs Etats par certaines maximes de hauteur, de dureté, de dissimulation  en s’élevant au-dessus des règles  communes de la justice et de l’humanité ?». Message ambigu qui laisse entendre que la dissimulation serait contraire à la justice, mais qui marque clairement  une idéalisation de la fonction politique. Le contraste est net avec Richelieu pour qui « savoir dissimuler est le savoir des rois » ou encore « le secret est l'âme des affaires. »

Fénelon, en cela précurseur de Jean-Jacques Rousseau et du « droit-de-l’hommisme » moderne, met en garde le prince contre tous les abus de pouvoir qui pourraient être commis par ses officiers grands et petits à l’encontre du peuple, mais jamais contre les abus du peuple lui-même tenu a priori  pour innocent.

  Il est vrai que, pour Fénelon, le pouvoir va de soi, la seule question qui se pose à son dépositaire  est la manière de l’exercer. Elle doit être réglée par la morale commune. Cette attitude idéaliste était sans doute rendue possible par l’enracinement exceptionnel de la dynastie capétienne au début du XVIIIe siècle. Mais c’est à tort que certains ont pu confondre cet enracinement, fondé sur des mécanismes anthropologiques et historiques que l’on peut analyser, avec l’effet direct du droit divin. Fénelon n’alla pas jusque là mais il rendit possible cette attitude.

Les idées de Fénelon eurent un immense  succès au XVIIIe siècle.  Les philosophes des Lumières reconnurent en lui un de leurs inspirateurs.  Toute laisse penser que le jeune Louis XVI a  été éduqué dans une atmosphère imprégnée des idées de Fénelon.  « Le roi très chrétien ne saurait  faire couler le sang de son peuple », disait-il volontiers, en particulier  lors de la prise de la Bastille ou de la journée du 10 août 1992[12],  oubliant  la rude répression des révoltes de Normandie par Richelieu ou de celles de Bretagne par Louis XIV.  Chez Louis XVI, se conjuguent la conscience profonde d’un droit transcendant et une approche étroitement moraliste de la fonction royale.  Les événements se chargèrent de lui  montrer  que la seule  invocation    du   droit divin ne  suffisait pas à soutenir la monarchie. La monarchie absolue, comme tous les  régimes, ne pouvait, au nom d’un principe surnaturel, faire  l’économie de l’art   machiavélien de l’exercice du pouvoir[13].

Si la tradition a insisté sur la nécessité pour le monarque ou le chef politique quel qu’il soit, d’avoir la main ferme, c’était  au nom d’une conception pessimiste de la nature humaine après la chute , celle de saint Paul et celle de saint Augustin,  selon laquelle l’homme déchu est intrinsèquement porté au mal et,  si on le laisse faire sans qu’il ait à craindre le châtiment, la communauté politique se trouvera  menacée de dissolution :  « Celui qui résiste à l’autorité résiste à l’ordre établi par Dieu. Et les rebelles se feront eux-mêmes condamner. En effet,  les magistrats ne sont pas à craindre quand on fait le bien, mais quand on fait le mal. Veux-tu n’avoir rien à craindre de l’autorité ? Fais le bien et tu en recevras des éloges, car elle est un instrument  de Dieu pour te conduire au bien. Mais crains  si tu fais le mal. Car ce n’est pas pour rien qu’elle porte le glaive : elle est un instrument  de Dieu pour faire justice et pour châtier qui fait le mal. « (Rm  XIII, 2-5)

Si cette conception   fait reposer l’autorité politique sur la crainte, l’ordre qu’elle a  en vue n’est  cependant  pas seulement un ordre temporal défini par l’absence de troubles, comme  celui  du Léviathan de Hobbes, mais aussi un ordre moral, voire spirituel. Avec son réalisme habituel, l’Eglise a toujours considéré que la guerre civile,  forme extrême mais toujours possible de dissolution de la communauté  politique, était un état de la société où les péchés ne pouvaient que se multiplier. La paix civile,  c’est  donc aussi un climat propice au salut des âmes. L’épisode  de la Révolution française, qui se traduisit par dix ans de guerre civile et d’immenses  conséquences,  certaines  heureuses mais beaucoup malheureuses,  ne   contredit pas  ce constat.  

L’exercice vigoureux du pouvoir, à la manière de Richelieu,  s’il semble, au premier degré,  contraire à la charité, ne l’est donc pas en regard de la recherche  du moindre mal.

Le monophysisme politique ne fit pas perdre  le  sens du réalisme au seul Louis XVI. La tradition légitimiste française, toute à son opposition des  deux principes, l’un bon, le monarchique,  l’autre mauvais, le démocratique,  toujours en perdant de vue la dimension machiavélienne du pouvoir,  ne   maîtrisa jamais le mécanisme démocratique.  Comment expliquer que,  sous la IIIe République, à partir de 1876, un pays majoritairement  catholique ait pu élire  régulièrement  des assemblées anticléricales ?  Sans nécessairement  invoquer la fraude, il est clair que durant toute cette période, les républicains   ont eu,   beaucoup  plus que les monarchistes et les catholiques, le sens de la technique   électorale.  La démocratie n’eut   bien vite,  pour  les républicains,    rien de mystique, elle fut  un cadre qui devait permettre aux plus habiles, aux plus « pros »,  dirait-on aujourd’hui, de gagner les élections.

Cet irréalisme du courant traditionnaliste, se retrouva sans doute dans le Sillon et une partie de  la démocratie chrétienne, prompte, non plus à condamner, mais au contraire  à tenir  la démocratie pour un absolu. A plusieurs reprises, dans sa lettre, et parfois avec une discrète ironie,  Pie X dénonce cet irréalisme.  D’une certaine manière, le Sillon, sacralisant la démocratie, était un traditionalisme inversé. L’un et l’autre étaient, chacun à sa manière, monophysites.

Pour rendre justice  à un certain courant laïque, il faut rappeler que sa méfiance vis-à-vis des catholiques provenait en partie (pas seulement), de la crainte d’une approche immature de la chose politique, marquée par un idéalisme déplacé. 

 

La démocratie désacralisée

 

Dès lors qu’on ne la sacralise pas, la démocratie  apparaît pour ce  qu’elle est : un   avatar  moderne,  formalisé et codifié,  de la désignation des hommes qui auront  le privilège   de gouverner les autres. Privilège si grand que, ainsi que l’a montré  Carl Schmitt[14], il ne peut  que susciter une vive compétition, souvent violente.  En démocratie, la  désignation est pacifique, ce qui constitue un immense progrès. Elle se trouve, pour cela,   médiatisée par des règles constitutionnelles qui peuvent par exemple  aboutir dans les cas extrêmes à ce que celui qui n’a pas eu la majorité des voix emporte les élections (ainsi Bush contre Gore en 2000).  Dans une vraie démocratie, le dernier mot est au droit, non à la mystique du nombre.

Si l’Eglise catholique a autrefois favorisé la monarchie héréditaire  et aujourd’hui la démocratie élective[15], cela est moins contradictoire qu’il n’y paraît : dans les deux cas, elle privilégie le droit. Mais ce souci du droit, qui est aussi celui de la paix civile, ne l’a pas empêchée, dans son grand réalisme,  de   tenir aussi pour légitimes des pouvoirs de fait, issus par exemple d’un coup  d’Etat, dès lors qu’ils remplissaient les missions fondamentales d’un Etat.

Le  mode de désignation démocratique, à condition qu’on consente à le regarder d’un œil machiavélien[16], hors de toute sacralité  - et c’est bien ainsi que nous invite à le regarder le magistère catholique -, n’est d’ailleurs pas aussi en rupture que l’on croit avec les pratiques immémoriales de la politique. D’abord parce que, en tous temps et  en tous lieux, le pouvoir a reposé, non seulement sur la force,  mais aussi  sur une forme ou sur une autre de consentement, ce que la théorie du droit divin avait également  perdu de vue.  Ni le droit dynastique seul, ni la  force pure n’ont  généralement suffi pour   s’imposer  à la tête d’un Etat ; ils n’ont en tous cas  jamais dispensé de rechercher aussi  le consentement : le Deuxième livre de Samuel ne nous montre-t- il pas le jeune Absalon  préparant un coup d’Etat contre son père David en menant  une véritable campagne électorale (2S XV 1-6) ?  Les empereurs romains  les mieux établis ne se sentaient pas dispensés d’offrir des jeux au peuple pour entretenir leur popularité.  

A l’inverse, tous ceux qui ont pratiqué de près la compétition démocratique savent que les électeurs apportent généralement leurs suffrages, non à celui qui leur plait le plus, mais à celui qu’ils ressentent comme le plus fort  de  l’heure. D’où l’importance des grands appareils de parti et des investitures qu’ils donnent. Avant de créer un rapport de forces, l’élection le ratifie. Il arrive cependant, généralement contre les pronostics, qu’elle le bouleverse ; cela n’est pas si fréquent,  mais  le  charme de la démocratie, c’est d’abord cela !    

Par ailleurs, si la démocratie élective apparaît comme une forme policée de la lutte pour le pouvoir, elle garde de ses origines anthropologiques  un caractère agonistique et passionné, où la violence est toujours susceptible de ressurgir.  Même dans les pays civilisés, la  tentation de la fraude est moins contenue  par la vertu républicaine que par la surveillance étroite de l’adversaire et la crainte du juge.

Dans le domaine politique comme en d’autres, apparaît la radicale nouveauté du christianisme, telle  que Marcel Gauchet l’a bien perçue : en refusant toutes confusion entre les ordres, celui des choses divines et celui des  choses humaines – sans nier leur conjonction étroite dans le Christ -, il nous invite à regarder la politique, comme toutes les  réalités humaines,  avec des yeux décillés, autrement dit sans idéologie.

 

Roland HUREAUX



[1] Lettre sur le Sillon, 25 août 1910, § 21.

[2] Sous la réserve exposée infra , page 10.

[3] Op.cit. § 46

[4] A quel ordre fallait-il rattacher le sacre des rois à Reims ? On peut en discuter.

[5] C’est en raison de cette doctrine que les initiateurs  des attentats contre Hitler furent presque tous catholiques.

[6] Gaston Fessard, Au temps du Prince esclave, écrits clandestins (1940-1945), Critérion, 1989

[7] Marcel Gauchet, Le désenchantement du monde, Une histoire politique de la religion,  Gallimard, 1985.

 

[8] Il n’en allait pas différemment  dans les cultures non européennes  par exemple en Chine où, selon la doctrine de Confucius, les dynasties entrées en décadence pouvaient être remplacées, et ses membres cesser  de pouvoir prétendre  au titre de  Fils du Ciel. 

[9] Ce genre est apparu dès l’époque carolingienne. Après Louis le Pieux et Lothaire II, en sont destinataires  Charles le Chauve (De regis persona et regis ministerio d'Hincmar de Reims) et  son successeur Louis le Bègue (De ordine palatii, également d'Hincmar). Plus tard, Jean de Salisbury s'y essaie dans son Policraticus, Étienne de Fougères rédige un Livre de manières pour le roi, Hélinand de Froimont adresse un De bono regimine principis à Philippe Auguste, Giraud de Barri compose un De principis eruditione. Saint Louis se voit dédier La Somme le roi de son confesseur frère Laurent, Vincent de Beauvais rédige un De filiorum nobilium institutione sur le thème de l'instruction, et Jean de Limoges un Morale somnium Pharaonis, miroir par lettres. Richelieu, Mazarin puis Fénelon s’inscrivent dans cette tradition.

[10] Richelieu, Testament politique, rééd. Ed. Complexe

[11] Fénelon, Œuvres, tome II, Pléiade, page 972 et sq.

[12] Le 10 août 1792, Louis XVI demanda aux gardes suisses de ne pas tirer  la foule, ce qui entraîna leur massacre.

 

[13] C’est paradoxalement Napoléon Ier qui, en se proclamant « empereur des Français par la grâce de Dieu et la volonté du peuple », revint à la logique chalcédonienne.  

[14] Carl Schmitt, La notion de politique, Théorie du partisan, préface de Julien Freund, Champs Flammarion, 1985

 

[15] Ainsi en Afrique sub-saharienne où elle s’est engagée à partir de 1990 dans les processus de démocratisation.

[16] Machiavélien, c'est-à-dire réaliste et non point « machiavélique » au sens vulgaire du terme, ni « selon la philosophie de Machiavel » qui était probablement athée. Contemporain de Machiavel, le pape Jules II qui conduisait  l’armée pontificale à la bataille, avait bien compris la « double nature »  de la politique.

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:39

Beaucoup,  parmi nos compatriotes, se méfient, non sans motifs,  des Etats-Unis.

Beaucoup ont désapprouvé ou désapprouvent leurs interventions en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan,  voire leur politique au Proche-Orient.  Plus critiquable  encore, quoique  à ce jour peu connue, est leur intervention en Afrique centrale depuis 1990, d’autant qu’elle a pris une tournure nettement antifrançaise.

Le risque est dès lors de tomber dans l’antiaméricanisme systématique, de condamner  sans nuances  tout ce qui vient d’outre Atlantique. Un  risque dans lequel tombent habituellement  les partis d’extrême gauche ou d’extrême droite. Un risque dont ne sont  pas exempts non plus des mouvements  qui se réclament  du gaullisme comme Debout la République.

C’est ainsi que, par une assimilation sommaire, les mêmes fustigent l’intervention de l’OTAN  en Libye comme ils condamnaient  l’intervention en Yougoslavie.  N’hésitons pourtant pas à le dire : Milosevic était un homme  plus honorable que Kadhafi. En outre, le premier n’avait rien fait de mal à la France, au contraire, alors que le second n’a cessé, depuis quarante  ans qu’il est au pouvoir, de lui marquer son hostilité et de lui causer des nuisances. C’est pourquoi, on peut être hostile à l’intervention en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan et favorable à celle de Libye.

L’antiaméricanisme  systématique, pas plus que tout systématisme, ne  saurait se référer au général de  Gaulle.  Critique de la  position des Etats-Unis au Proche-Orient, en Indochine, en Amérique centrale, il  les avait en revanche appuyées  plus fermement que quiconque dans la crise de Cuba  ou dans celle de Berlin. Car, à la différence des antiaméricains d’aujourd’hui, le général  ne considérait que l’intérêt national.

Or l’intérêt national, dans un monde multipolaire, ne saurait être univoque : il implique un jeu d’alliances complexe à géométrie variable et qui  change au cas par cas selon les théâtres, les circonstances et le moment. Nulle règle systématique  ne saurait les fixer une fois pour toutes.  Ce que résume un proverbe arabe - à moins  qu’il ne soit chinois !  - : « Traite  ton ami comme s’il pouvait devenir un jour ton ennemi ; traite  ton ennemi comme s’il pouvait un jour devenir ton ami ».  

Le    souci  de l’intérêt national bannit donc l’allégeance systématique (ou systémique !) quelle qu’elle soit. Même bénéfique en beaucoup de cas, elle risque de s’opposer à l’intérêt national dans certains autres.

Et même à  supposer que, la plupart du temps,  un pays A ait intérêt à s’appuyer sur un pays B, il perdrait, au sein de son alliance, toute considération à ne jamais faire exception.  Si cette alliance était tenue pour systématique, elle ne serait plus très vite  qu’un assujettissement.

Quand,  sur aucun sujet, un pays n’est plus à même de prendre ses distances vis-à-vis d’un grand allié, c’est qu’il a perdu son indépendance. Telle  la France de Vichy sous l’occupation ou la Hongrie au temps des Soviets. Un allié qui n’a plus la capacité d’être indocile n’est plus un allié, c’est un vassal. 

La réciproque est vraie : comme toute puissance  a nécessairement des adversaires  - c’est ainsi que les Etats-Unis considèrent encore, à tort ou à raison, la Russie -, s’y opposer systématiquement pourrait assez vite  nous assujettir à sa rivale.  Ceux qui, à juste titre, ressentent aujourd’hui lourdement la tutelle américaine  et lorgnent pour cela  vers la Russie comme un utile contrepoids doivent prendre garde à ne pas  aller jusqu’à la vassalité à l’égard de celle-ci.

 

Contre l’intérêt national, l’idéologie

 

Le souci de l’intérêt national doit être le seul guide en diplomatie. Ce qui tend généralement à le contrecarrer, en dehors de l’esprit de servitude,  porte un nom : c’est  l’idéologie  laquelle  conduit toujours aux allégeances systématiques. C’est  la raison pour laquelle les superpuissances, soucieuses d’établir un contrôle étroit de leurs féaux, produisent  naturellement  de l’idéologie, hier le communisme, aujourd’hui  l’ultralibéralisme. Une des idéologies qu’utilise l’hyperpuissance américaine est   la guerre des civilisations, concept simplificateur qui  ne saurait résumer à lui seul le jeu complexe des intérêts  de pays de civilisations différentes ou de même civilisation. Depuis longtemps archétype de l’Etat nation, la France, en s’alliant avec le Grand Turc ou les princes protestants d’Allemagne, avait montré qu’elle  savait éviter  cet écueil.  Les idéologies, au contraire, conduisent à des  prises de position simplifiées et systématiques dont l’ultima ratio  ne saurait être que contraire à un intérêt national nécessairement  complexe et changeant. Ce systématisme de l’idéologie est rarement  au service d’une idée pure ; il n’est généralement que trop conforme aux intérêts de l’Empire qui s’appuie dessus. L’empire et l’idéologie sont inséparables.

L’alignement systématique -  ou l’hostilité de principe à  tel ou tel -, n’ pas  seulement contraire à l’intérêt  national ; on peut même dire qu’il procède d’un   comportement immature.

Ceux qui, face aux abus bien réels de l’Amérique d’aujourd’hui, se laissent aller à l’antiaméricanisme systématique  ne sauraient en tous cas se référer  à l’héritage du général de Gaulle.    

 

Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:36

 

Le moindre paradoxe de l’euro n’est pas que  ceux qui sont la cause de sa mort (prochaine, mais certaine) sont les mêmes que l’on a  identifiés le plus à lui dans l’opinion internationale.

D’abord l’Allemagne, qui a donné longtemps l’impression au moins aux Français,  que l’euro était sa chose, qu’elle   était le meilleur élève de la classe : certes l’initiative d’une monnaie unique était plutôt partie de la France mais l’Allemagne avait dicté ses conditions : l’euro serait un mark bis élargi à l’Europe et il supposait un pacte de stabilité imposant à tous les pays de la zone une rigueur de type allemand.

Ensuite Jean-Claude Trichet, huit ans gouverneur  de la Banque centrale européenne, laquelle connait sans doute ses derniers jours. Militant de l’euro dès l’origine, il l’avait préparé en imposant dès 1992 la politique du franc fort et  s’est fait l’artisan, dès qu’il pu accéder à la tête de la BCE,  d’un euro également fort.

L’Allemagne a tué l’euro dès le départ en s’imposant un régime draconien de déflation des salaires et des prix intérieurs pour  trouver d’emblée une marge de compétitivité substantielle par rapport aux autres européens  d’environ 10 %  - dont 3 % de TVA sociale. Pour la plupart des pays de la zone, l’euro a signifié l’argent facile, l’adoption d’une monnaie au fort pouvoir d’achat ; au même moment, les Allemands  entreprenaient de se serrer  la ceinture pour mieux vendre à  ces nouveaux  consommateurs du reste de la zone, provisoirement déresponsabilisés. On a vu dans cette politique mercantiliste la volonté hégémonique de l’industrie allemande ; certes, mais il faut y voir aussi le caractère anxieux d’un pays, qui , congénitalement a besoin de faire des réserves ; il faut y voir surtout la stratégie du patronat  allemand (au moins d’une partie)  qui en promouvant une croissance uniquement fondée sur l’exportation pouvait vendre beaucoup sans avoir à  augmenter  le pouvoir d’achat des salariés allemands et donc accroître ses bénéfices et verser de meilleurs dividendes. Le paradoxe est que c’est  le  gouvernement social-démocratie de Schroeder qui a imposé cette politique  plus  favorable au capital qu’au travail.

Le résultat  a été un déséquilibre des échanges courants entre l’Allemagne et les autres pays qui n’a fait que s’aggraver depuis 1999 et qui  continuera de le faire  tant que les autres pays n’auront  pas réajusté leurs coûts par une dévaluation, ce qui veut dire une sortie de l’euro. Epreuve de vérité pour eux, dans la mesure où l’euro les a fait vivre au dessus de leurs moyens, mais aussi pour l’Allemagne qui ne pourra exporter aussi  facilement qu’aujourd’hui dans la zone euro et sera obligée de développer  son marché intérieur. Comme on n’a jamais vu les fourmis devenir cigales et les cigales devenir fourmis, il n’y a évidemment pas d’autre solution pur rééquilibrer les échanges intra-européens.

L’autre tueur de l’euro aura été  Jean-Claude Trichet : à la rigueur l’euro aurait-il pu être supportable  pour les pays européens les plus faibles   si ces derniers avaient pu continuer à exporter hors de la zone euro grâce à un euro relativement faible. C’est ce que  comprit  Wim Duisemberg , le premier président le la BCE  qui s’évertua à maintenir l’euro autour de  0,9 $. Mas dès que Trichet lui succéda en 2003, il  favorisa la remontée du cours de l’euro à 1,3 – 1,4 $, quelque fois plus. Seule l’Allemagne,  et encore,  pouvait résister à cette situation qui renchérissait tous les produits européens sur le marché mondial. Dans toute l’Europe, les industries périclitèrent et se délocalisèrent. Cette  politique folle est la principale responsable de la  désindustrialisation de notre continent. Les tensions sur les pays du Sud devinrent assez vite insupportables : on connait la suite.

On pourrait comparer la  monnaie unique européenne à une course    course contre la montre par équipes en montagne. Le peloton que constitue l’équipe doit rester groupé jusqu’au sommet du col,  c’est la règle. Cela suppose que tout le  monde joue le jeu ; or dans l’euro  certains n’ont pas joué le jeu. L’Allemagne peut être comparée à un  coureur  plus athlétique, qui dès le départ de la course, aurait mis  des bouchées doubles pour lâcher le reste de l’équipe.  La politique de  l’euro fort est comparable à celle d’un directeur sportif qui imposerait à l’ensemble de l’équipe un gros braquet, y compris aux coureurs  qui, par leur gabarit, auraient besoin d’un braquet plus faible. L’euro, c’est le même braquet pour toute l’équipe Europe, ce qui est  déjà très difficile  à tenir ; à tout le moins  fallait-il  que ce fut  un braquet moyen adapté aussi bien aux coureurs les pus athlétiques qu’aux  légers. Ce ne fut pas le cas.

Tout se passe comme si, sournoisement, l’Allemagne, restée attachée au mark, avait fait payer au reste de l’Europe d’avoir dû se rallier à l’euro en le sabotant, et comme si Trichet , pour mieux passer à l’histoire, s’était   efforcé de ne pas avoir de successeur à la tête de la Banque centrale européenne.

 

Roland HUREAUX

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31 octobre 2011 1 31 /10 /octobre /2011 17:34

Immédiatement après avoir été investi  candidat du parti socialiste à l’élection présidentielle, François Hollande n’a rien trouvé de mieux que de  participer à l’inauguration d’une plaque en l’honneur des Algériens de France  victimes de la répression de la manifestation du 17 octobre 1961. Et donc de mettre en cause par une repentance de plus la mémoire de la France,   se  plaçant  ainsi  du côté de ceux qu’alors notre pays combattait.

Cette manifestation fut organisée par le FLN, qui, encadrant  étroitement, par la  terreur, les 350 000 Algériens alors immigrés en métropole, en  contraignit une partie à se rendre au centre de Paris pour protester contre le couvre-feu imposé par le gouvernement à la suite de meurtres de policiers.

Manifestation inutile puisque,  à ce moment là, le général de Gaulle était décidé, tout le monde le savait, à mettre fin à la guerre d’Algérie par la négociation avec le FLN, elle  avait pour but de faire monter la pression et aussi de démontrer  que le gouvernement n’acceptait de négocier  que sous   la contrainte.

Il s’agissait d’un acte de guerre puisque nos soldats se trouvaient encore, sur le sol d’Algérie,  en lutte armée contre le FLN. Demander à des militants du FLN de manifester dans la capitale en un pareil moment  était une  provocation délibérée.  Que, dans une France au bord de la guerre civile,  le  pouvoir, au plus haut niveau , ait donné l’ordre d’être impitoyable face à une telle provocation , est dans l’ordre des choses.  Qu’aurait-on dit d’une manifestation d ‘Allemands sur les Champs Elysées en pleine bataille de la Marne ? Que le préfet de police se soit appelé Papon est anecdotique : l’ordre d’avoir la main ferme est sans doute venu de  haut.

Combien de victimes de la répression policière ?  Cette manifestation s’inscrivant dans une stratégie de  guerre   révolutionnaire, impliquant le recours à tous les moyens de la propagande la plus mensongère, le nombre des victimes fut tout de suite exagéré : on parla de centaines de corps flottant sur la Seine, qu’à vrai dire, personne ne vit jamais.   Une enquête confiée au conseiller d’Etat Mandelkern à la  demande de Jean-Pierre Chevènement  n’a dénombré que sept  décès  avérés et, sans fermer complètement l’hypothèse qu’il y en ait eu plus,    exclut que l’on puisse parler de centaines.   Certes, ce sont autant de  trop,  d’autant qu’il s’agissait sans doute de pères de famille amenés là par la contrainte. Mais ce n’était pas la première fois qu’une manifestation  tournait mal en temps de guerre. Il n’y a rien là qui déshonore la mémoire de la France, surtout si on rapporte ces morts aux milliers de victimes des règlements de compte internes de la rébellion  dans la population algérienne de métropole ou aux dizaines de milliers de harkis tués après d’affreuses tortures après l’indépendance.

On peut penser tout ce que l’on veut de la guerre d’Algérie, juger  qu’elle ne pouvait déboucher que sur l’indépendance,  trouver même légitime que certains  Français aient  pris alors le parti du FLN , mais ce n’est pas le rôle d’un  candidat à la présidence de la République   de commencer sa campagne en insultant , sur un sujet controversé,  la mémoire de la France. François Mitterrand qui refusa toujours de faire du  19 mars, anniversaire des accords d’Evian,  une fête nationale, l’avait compris. Le capitaine de l’équipe de France a le devoir de prendre  le parti de son équipe face à l’équipe adverse, quelle qu’elle  soit. Si son premier mouvement  le porte à faire l’  inverse, il est clair qu’il n’est pas qualifié pour l’emploi. Car  « méfiez vous du premier mouvement, c’est le bon ! » Dans la jungle internationale où le chef de l’Etat a la mission  conduire les destinées de notre pays, il y aura toujours assez de loups pour s’attaquer à la France sans que le berger ait besoin de se joindre à eux.

En se rendant  cette cérémonie douteuse, François Hollande laisse bien mal augurer    de sa capacité à porter haut les couleurs de l’équipe France.   

 

Roland HUREAUX

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22 juillet 2011 5 22 /07 /juillet /2011 08:14

 

On devrait  au premier abord  se réjouir de l’accession à l’indépendance, le 9 juillet dernier,  du  Soudan du Sud, qui regroupe les provinces non musulmanes du Soudan, chrétiennes ou animistes, longtemps opprimées  par le pouvoir central de Khartoum,  lequel prétendait  leur  imposer la charia.

La révolte de ces  provinces a donné lieu à deux guerres atroces, l’une entre 1956 et 1972, l’autre entre  1983 et 2005 qui ont fait chacune plusieurs  millions de victimes.

Il nous faut pourtant émettre au moins deux réserves  sur cet événement.

 

Une stratégie géopolitique aux résultats contestables

 

La première est que cette accession à l’indépendance  s’inscrit dans une stratégie géopolitique de remodelage de l’Afrique centrale, conduite par les Etats-Unis, le Royaume-Uni et  Israël  (avec l’aide ponctuelle de la Belgique et de  l’Afrique du Sud), inspirée par la théorie de la « guerre des civilisations »,   et qui s’est avérée une des opérations les plus désastreuses des années  récentes.

Le premier but de cette stratégie était d’affaiblir un grand pays  musulman, le Soudan, suspect de complaisances pour le  terrorisme,  et de  constituer, en arrière du monde islamique,  dans la région des Grands  Lacs,  un glacis chrétien, susceptible de servir à Israël d’allié de revers. Jusque là,  rien à dire.

Mais le second but était d’éliminer  l’influence française de l’Afrique ex-belge  (Rwanda, Burundi, Congo-Kinshasa), ce qui fut fait  entre 1990 et 1995, le passage du Rwanda de la francophonie à l’anglophonie et son adhésion au   Commonwealth  en 2008    étant le symbole le plus voyant de cette élimination. 

Peut-être pourrait-on  passer par pertes  et profits  ce recul français   dans la mesure où les territoires en cause se trouvaient  hors du pré carré traditionnel constitué par les anciennes colonies françaises  et ne représentaient  qu’une avancée  récente, datant de la période  Giscard-Mitterrand.   

Mais il y a plus grave :  l’opération conduite par  les Anglo-Saxons  dans la région des Grands Lacs a été aussi la cause directe ou indirecte des  deux génocides  les plus atroces de la fin du XXe siècle,  principalement  au Rwanda et au Kivu ( province nord-est du Congo –Kinshasa)  lesquels ont fait ensemble  plusieurs millions de victimes.

En résumant, on dira que le premier de ces génocides, commis au  printemps  1994 est le fait de Hutus et a d’abord visé  des Tutsis, le second, qui  s’étale de 1994 à 2005 est le fait de Tutsis et a d’abord  visé  des Hutus. Le premier  a fait des centaines de milliers de victimes, le second des millions[1].   

 Pour comprendre ces événements complexes[2], rappelons  qu’au Rwanda (comme au Burundi), les Tutsis représentaient 10 % de la population, le Hutus 90 %. Moins que deux tribus, il s’agissait de deux castes : une  minorité guerrière et pastorale qui dominait depuis le Moyen-âge, une  majorité cultivatrice, laquelle  a pris le pouvoir à l’indépendance en 1962.

Le président Habyarimana, qui n’était  ni meilleur ni pire que le reste des dirigeants africains, soutenu par la France,  s’appuyait  sur la majorité hutu. Un groupe d’exilés tutsi, dirigé par Paul Kagame, ayant entrepris  à partir de l’Ouganda, de reconquérir le pouvoir au bénéfice de la minorité, entre dans le pays à partir de 1990, et s’approche de la capitale, Kigali,  en 1994, affolant la majorité hutue par des massacres.  L’avion du président Habyarimana, où se trouve aussi le président du Burundi,  également   hutu,  est abattu le  6 avril 1994. Les milices hutues massacrent alors les Tutsis de l’intérieur et aussi beaucoup de Hutus jugés trop tièdes. Dans cette confusion, Kagame prend le pouvoir, exerce des représailles terribles à l’intérieur du pays et envahit bientôt la province du Kivu où se sont réfugiés des centaines de milliers de Hutus. En 1995-1996, il  massacre presque tous les réfugiés et, dans la foulée, ses troupes envahissent le Congo-Kinshasa, provoquant, de pair avec l’armée congolaise (passée sous le contrôle des Rwandais) ou différentes milices, la mort de   Congolais encore plus nombreux.    Ce second épisode fait plusieurs millions de victimes.

Non seulement Kagame est l’auteur direct du plus grand des deux  massacres, le second,  mais il est aujourd’hui établi qu’il a organisé l’attentat  contre les deux présidents qui a déclenché le premier de ces massacres. De toutes les façons, s’il n’avait pas tenté de reprendre le pouvoir au nom de la  minorité tutsi, rien ne serait arrivé.

Mais on n’aura pas une vue complète de ces   épisodes horribles si l’on ne  considère pas la manipulation extraordinaire  de l’opinion  à laquelle ils ont donné lieu. Si l’opinion internationale a   été immédiatement informée du premier génocide, au point qu’elle  ne connaît toujours  que celui-là, elle a       du attendre la fuite d’un rapport du haut commissariat aux réfugiés de 2010, dit rapport Mapping[3], pour commencer à soupçonner le   second, encore plus grave. Un premier rapport de 1995, produit par   le même commissariat  aux réfugiés,  avait  été détruit au point  de devenir introuvable.  L’appel du commissaire européen Emma Bonino en 1997 était passé inaperçu.  Kagame put ainsi, aux yeux de tous ceux qui ne connaissent que le premier épisode,  se faire passer pour un justicier. Sa stratégie de communication lui a même permis de faire porter à la France la responsabilité de ces massacres alors que l’intervention militaire de celle-ci à l’été 1994 , dite opération Turquoise, sur mandat de l’ONU,  n’avait pour but que d’en limiter l’ampleur, sans considération de partis. Malgré la fausseté évidente de ces allégations,   les organes de presse les plus sérieux ont relayé en France cette version[4], déshonorante pour l’armée française et  le gouvernement n’a pas daigné répondre.  

Autre point capital :   le fait que  la sinistre équipée de Kagame, au Rwanda d’abord, au Congo ensuite,  n’aurait pas été possible sans l’appui indirect et parfois direct des Etats-Unis et de leurs alliés : fourniture d’armes, de conseillers (en particulier de conseillers en communication !), renseignement. Des témoins crédibles ont  même vu des militaires  américains apporter un soutien logistique au second génocide, le plus important[5]. Dans la mesure où  les Etats-Unis demeurent une démocratie,  on peut  présager qu’une grave crise morale  surviendra  le  jour, désormais plus si lointain ,  où l’opinion de ce pays prendra pleinement conscience de la responsabilité de l’Amérique, en premier lieu  du président Clinton,  dans les massacres d’Afrique centrale.

Dernier point important :   l’entrée  des forces rwandaises tutsi   ( et aussi  ougandaises) au Congo n’a pas seulement abouti à des massacres effrayants mais aussi à une mise en coupe réglée des immenses richesses, principalement minières, du Kivu et du reste du  Congo où ont accouru des aigrefins de tout acabit ,  sous l’égide du gouvernement  de Kagame , en liaison avec plusieurs multinationales . L’actuel président du Congo-Kinshasa,  Kabila le jeune, trop faible et  qui semble  entièrement inféodé à Kagame[6], n’a d’autre choix que de laisser faire. Ce pillage, sur fond de travail forcé des indigènes,  dont le pays n’a aucune retombée,  laisse loin derrière lui  les pires horreurs de la période coloniale.

Quand on sait que le organisateurs  anglo-saxons et israéliens  de  l’opération Sud-Soudan,  agents de tout statut , public ou privé,  civil ou militaire, diplomatique ou spécial, généralement  sous couverture humanitaire,  sont les mêmes que ceux de l’opération Rwanda-Kivu , on comprendra  qu’il n’y ait pas lieu de s’enthousiasmer pour l’indépendance du nouvel Etat. On comprendra aussi  qu’on puisse craindre le pire pour ce qui est de l’exploitation des ressources de cet  Etat, riche, lui, non point en minerais  mais en pétrole.

 

Un fâcheux précédent

 

La seconde réserve qu’inspire la toute  nouvelle indépendance du  Soudan du Sud, c’est qu’elle constitue un fâcheux précédent : pour la première fois depuis le temps des  indépendances,  est  ouvertement violée la règle posée alors : le caractère intangible des frontières héritées de la colonisation[7]. On a critiqué ces frontières tenues pour artificielles ;  mais quelle frontière ne l’est pas,  peu ou prou ? Les pires  tragédies du continent ont eu lieu au Rwanda (ou autour), un des rares  pays  dont  les frontières,  loin d’être artificielles, sont bien antérieures à  la colonisation. Mais désormais,  la boîte de Pandore est ouverte. Toute sécession pourra revendiquer ce précédent. Les plans américains prévoyaient aussi la partition  du Congo ex-belge, notamment pour pouvoir placer  de  jure le Kivu sous l’autorité de Kagame. Mais comme tout finit par se savoir, les révélations sur la responsabilité indirecte ou directe de plus en plus évidente du personnage dans les tragédies  d’Afrique centrale, qui le rendent de moins en moins fréquentable,  risquent de remettre en cause ces plans.  On peut craindre néanmoins que si l’indépendance du Soudan du Sud doit améliorer la situation des chrétiens de ce pays, elle ne serve pas nécessairement à moyen terme la paix du  continent.

 

Roland HUREAUX

 



[1]  C’est le propre des massacres de masse du XXe siècle que le nombre des  victimes n’est jamais connu exactement. On doit se contenter le plus souvent du nombre de zéros…Pour le premier génocide, le chiffre le plus  vraisemblable est de 600 000, dont environ une moitié de Tutsis. Le régime de Kagame, peu crédible,  parle de un million, tous tutsis. Pour le second, on parle de 4 millions, dont plusieurs centaines de milliers de  Hutus et des Congolais de différentes ethnies. Dans la mesure où, stricto sensu, un génocide vise à éliminer un génos (race, ethnie etc.), une partie des victimes seulement se rattache à ce concept. D’autre part beaucoup de victimes, surtout parmi les Congolais,  sont mortes de faim ou de maladies du fait de la guerre et non d’assassinat direct.  Mais  l’aboutissement est   le même, quel  que soit le concept utilisé…

[2] Cf. les ouvrages de Pierre Péan, Noires fureurs, blancs mensonges (2005) et Carnages  (2010).   Ceux qui défendent une thèse différente , telle Colette Braeckmann, Histoire d’un génocide, 1996,  ont pour la plupart révisé leur position.

[3] Le Monde, 26/8/2010

[4] En Afrique, où tout le monde sait ce qui s’est vraiment passé, ces allégations ont eu beaucoup moins de crédit que dans l’establishment français. Le prestige de la France a néanmoins été atteint du fait de sa maladresse à répondre à  ces attaques et des bassesses du gouvernement français à l’égard de Kagame.

[5] Les nombreux militaires français qui ont  participé à  des opérations dans la région connaissent cette implication américaine. « La France est en guerre,  mais elle ne le sait pas », disait  le président Mitterrand en 1995, sans préciser contre qui.

[6] En 1997, après la chute de Mobutu,  les Rwandais imposèrent  la tête du Congo Laurent Kabila. Celui-ci s’émancipe de ses tuteurs et  est assassiné en 2001 ; il est remplacé par son fils présumé, Joseph Kabila qui est probablement tutsi.  

[7] Seule  exception antérieure : le rattachement du Sahara occidental au Maroc.  Mais, en l’espèce, le Maroc  peut  invoquer  des frontières précoloniales.  La Somalie qui regroupait une ancienne colonie italienne et une ancienne colonie britannique connait aujourd’hui une partition de fait.

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