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Roland HUREAUX

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20 juin 2012 3 20 /06 /juin /2012 07:00

Et si la partie franco-allemande  autour de la crise grecque, telle qu’on l’a encore vue au dernier sommet européen,  n’était qu’un vaste jeu de rôles ?

La  cause  semble  entendue :   l’Europe accablée par les plans d’austérité a besoin aujourd’hui de croissance  -  les méchants sont pour l’austérité, les gentils  pour la croissance : l’Allemagne est du  mauvais côté, la France du bon,  mais elle a du mal à arracher des concessions à  Mme Merkel, chancelière de fer  ( au dictionnaire des idées reçues de quel autre métal pourrit être un chancelier allemand ? ). L’Allemagne exige de la Grèce   des  mesures de plus en plus saignantes  pour continuer à l’aider ; la France tente de les adoucir.

A ce scénario franco-allemand, s’ajoute depuis deux semaines un scénario (ou une comédie ?) franco-français : la France serait désormais plus ouverte à la  problématique de la croissance, Hollande ferait davantage pression sur l’Allemagne, en   proposant en particulier de réviser le traité européen de stabilité et de mettre en place des euroobligations (dites eurobonds), au risque de remettre en cause le partenariat franco-allemand, moteur de l’Europe.

Hélas pour ceux qui colportent cette vision des choses, soit  une grande partie de la presse économique, tout  ou presque y est faux.

 

La France et l’Allemagne demeurent d’accord sur l’essentiel

 

La France et l’Allemagne demeurent d’accord sur l’essentiel : maintenir  l’euro et sauver suffisamment  les apparences pour que la Grèce y demeure – la laisser partir, c’est courir le risque  que tout  l’édifice s’effondre comme un château de cartes -  qu’il est. Pour sauver les apparences, il faut que la Grèce, pourtant à bout de souffle, ait l’air de faire toujours plus d’efforts. Paris et Berlin sont d’accord, mais à Paris, sur ce sujet, Sarkozy et Hollande le sont aussi.

Les sacrifices exigés de la Grèce ? Ils ne sont pas le remède au problème grec. Tout le monde    sait qu’aucune cure d’austérité, quelle qu’elle soit, assortie ou non d’une défaillance, ne remettra la Grèce dans le train de l’euro. Les déséquilibres croissants entre les pays d’Europe ne résultent pas d’abord de la politique  budgétaire ; ils  sont dus aux différentiels des  taux d’inflation et à l’évolution des compétitivités,  or, ces différentiels subsistant, les décalages de compétitivité   ne  cessent de s’aggraver. La déflation, qui serait la seule solution pour les pays du Sud, n’avait pas  réussi  dans l’Allemagne de 1930, même si les néo-nazis grecs que l’on découvre ces jours-ci semblent eux aussi de comédie à   côté des vrais  de 1933.  Pas davantage la déflation, engagée par Pierre Laval, n’avait abouti  dans la France de 1934. Proposer à l’inverse comme Paul Krugman[1] que l’Allemagne fasse plus d’inflation, c’est rêver, connaissant la  phobie  qu’elle inspire à  cette nation.  La seule solution  est la rupture de l’union monétaire de telle manière que les différentiels  de compétitivité  soient neutralisés par de nouvelles parités.

Pas davantage les euro-obligations  ne rétabliraient les  équilibres : des investissements publics dans l’Europe du Sud, financés par un grand emprunt garanti par l’Europe en théorie, par  l’Allemagne en pratique,   ne seraient qu’un expédient  provisoire en termes de flux financiers et une solution de fond  aussi lointaine qu’aléatoire.    

Tout le monde sait aussi que la Grèce, ni sans doute  les autres Etats, ne rembourseront jamais leurs  dettes,  en tous les cas pas toutes.

 

Angela Merkel s’adresse d’abord à l’opinion allemande

 

L’Allemagne, en exigeant de nouveaux plans d’austérité,  exprime   une position névrotique,    deux pulsions contradictoires qui se paralysent ;  elle ne veut pas que l’euro éclate, mais elle ne veut pas faire les efforts de solidarité nécessaires pour le sauver (et comment le lui reprocher, puisque cette solidarité serait sans doute le tonneau de Danaïdes ?)  C’est cela  le message qu’elle envoie  en durcissant toujours les conditions des  prêts  européens. Ces  conditions n’étant ni tenables ni  tenues, on aiderait la Grèce sans conditions que cela reviendrait au même. Mais le message  de Berlin    s’adresse d’abord à  l’opinion allemande qui  ne veut aider personne, ni courir le risque de l‘inflation : le seul choix cohérent serait dès lors de quitter l’euro.  Incapable de le  faire, Angela Merkel  fait de la gesticulation : elle pose des exigences très dures   et  qui,  de toutes les façons,  ne sont pas la solution du problème. Cela pour  consentir à des rapiéçages qu’elle ne peut  de toutes les façons pas refuser car, pour des raisons historiques, l’Allemagne ne veut rien faire qui donnerait le sentiment que c’est elle qui met fin à l’euro. Loin d’être une émule de Bismark, Angela Merkel apparaît aujourd’hui à beaucoup d’Allemands comme   une gestionnaire à la petite semaine incapable de faire de vrais choix.

En ayant l’air de vouloir,  davantage que l’Allemagne, « sauver la Grèce » (en fait sauver  les banques françaises et allemandes engagées auprès de l’Etat grec)  et relancer la croissance, le gouvernement français  aussi se valorise face à sa propre  opinion. Même si  notre pays   n’a aucun intérêt au maintien de l’euro, il  joue  le rôle de la France ouverte et généreuse qui plait tant à nos compatriotes.

Quant aux divergences supposées entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, au « changement de ton », selon l’expression consacrée pour  désigner une nuance  dans une position de toutes les façons fausse,   là aussi on est au théâtre. Tous les deux font la même politique : faire durer  l’euro  en faisant du rapiéçage au jour le jour ; entrer  dans le jeu  de l’Allemagne en donnant l’impression qu’elle  se fait prier, ce qui l’arrange et qui nous arrange.   Entre des pseudo-gaullistes qui déplorent que le nouveau gouvernement ne s’aligne pas davantage sur les exigences de Berlin et des socialistes qui font semblant de croire qu’il ne s’aligne pas, qui est le pus ridicule ?

Hollande serait plus ouvert à la problématique de la croissance ?   Mais introduire de la relance publique  dans la rigueur  est contradictoire : en stricte orthodoxie keynésienne, c’est l’un ou c’est l’autre,   pas  les deux. Dans la logique actuelle, celle de l’euro,  un peu plus de croissance, c’est forcément plus d’endettement et donc moins de rigueur. Vouloir à la fois la rigueur et la croissance, c’est faire comme l’automobiliste qui appuie  à la fois sur l’accélérateur et sur le frein.

Hollande serait–il plus gentil (pardon,  plus « social ») parce qu’il propose des euroobligations  et une révision à la marge du traité de stabilité ?  Mais il sait depuis le départ  qu’il ne les obtiendra pas, comme Sarkozy  le savait  aussi.  Et à supposer qu’il les obtienne, nous l’avons dit, ça ne changerait rien. Ca ne mange donc pas de pain d’en parler.   Mais du pain, les Grecs en  mangent  de moins en moins !     



[1] Der Spiegel, 23/05/2012

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 13:00

Le premier sentiment qu’inspire ce voyage de 4 jours à Moscou  est celui d’une certaine euphorie : 5 % de croissance annuels, pas de dette extérieure,  ni de déficit : qui dit mieux ?

Euphorie en tous les cas des milieux économiques français qui investissent en Russie et sont très contents de leur opération.   Ils comprennent mal  l’image négative dont pâtit ce pays en Europe de l’Ouest.

Sous réserve de confirmation,  la démographie,  point noir de la Russie nouvelle,  serait en voie de redressement. 10 000 € de prime au second enfant ; au  troisième, médailles de la Russie et logement gratuit. Les modèles sociétaux colportés par une presse du cœur sous contrôle valorisent la natalité. Le taux de fécondité serait remonté à 1,8.

Le pays se modernise  à grande vitesse ; le niveau de vie s’élève. Cette montée du niveau de vie  crée une classe nouvelle de « bobos » très critique de Poutine.

La croissance – essentiellement due à la hausse du prix du pétrole et du gaz, permettra d’augmenter le budget de défense  et de terminer de rénover un appareil miliaire encore obsolète par bien des aspects. L’achat de Mistral fut un geste politique de la Russie. D’autres occasions de vente du matériel militaire français vont se présenter.

Nous avons rencontré le rédacteur en chef de Nova Gazeta  principal journal de l’opposition libérale. Très critique des fraudes  lors de la dernière élection présidentielle,  il reconnait cependant que Poutine aurait été de toutes les façons élu mais par 55 % au lieu de 62  %,  la différence ayant bénéficié au parti communiste. Ses critiques se concentrent sur les questions constitutionnelles et  des libertés ; malgré des demandes réitérées,  il ne formule pas de critique de fond de la politique de Poutine.

Et si en France, un journal quotidien en rupture totale avec la pesée unique comme ce journal l’est avec Poutine, tirait à 1, 2 millions d’exemplaires ? La liberté d’expression y serait vraiment assurée : on croit rêver.

La politique de Poutine : beaucoup de pragmatisme. En matière économique, mariage de l’intervention de l’Etat et du capitalisme libéral. En matière diplomatique,   volonté d’affirmation nationale et  pragmatisme : les Russes s’abstiennent  par exemple  de vendre des fusées hautement performantes à l’Iran à condition qu’Israël leur vende des drones.

Sur la politique de l’ OTAN, la Russie appuie l’intervention en Afghanistan mais est très critique de l’action de l’OTAN en Syrie et du projet de bouclier antimissiles.

Sur la Chine : officiellement de bonnes relations mais « n’en parlons  jamais, pensons-y toujours ».

La Russie de Poutine ressemble à la France des années soixante : un Etat fort et pragmatique promouvant le développement économique et soucieux d’affirmation nationale. Une critique virulente du « pouvoir personnel » dans certains milieux.

La Russie est à la fois en voie d’occidentalisation (sur le niveau de vie, les mœurs) et ne l’est pas (résiste à la fascination américaine, exalte l’orthodoxie).

Si elle continue sur cette trajectoire, elle sera dans 5/10 ans la puissance dominante en Europe. Il faut s’y préparer.

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19 juin 2012 2 19 /06 /juin /2012 00:10

A la suite du Forum franco-allemand de Lyon du 7 octobre 2010 , un certain nombre d’ économistes  se sont réunis pour étudier un plan de démontage concerté de l’euro. Il a abouti au texte suivant, publié par Le Monde du 24 décembre 2010. Roland Hureaux a été un des initiateurs  et co-signataire  de ce texte.

 

Pour un démontage concerté de l'euro

Point de vue | | 23.12.11 | 14h05

par  Gabriel Colletis, Alain Cotta, Jean-Pierre Gérard, Jean-Luc Gréau, Roland Hureaux, Gérard Lafay, Philippe Murer, Laurent Pinsolle, Claude Rochet, Jacques Sapir, Philippe Villin, Jean-Claude Werrebrouck, économistes.

 

 La véritable cause de la crise de l'euro, c'est la montée inexorable de la dette extérieure dans la moitié des pays de la zone. La nécessité de faire appel à des capitaux étrangers indique que la question cruciale est que leurs ressources propres n'ont pas été utilisées suffisamment pour développer les capacités productives des pays concernés et les rendre compétitives. Si l'on retranche les créances que possède chacun des pays, une dette extérieure nette touche les deux tiers des membres de la zone euro.

Les plus affectés sont les pays les moins compétitifs, comme la Grèce, le Portugal et l'Espagne ainsi que l'Irlande. Un deuxième groupe de pays comprend l'Italie, où la dette extérieure nette est de 27 %, et la France, dont les 30 % sont dus pour l'essentiel à une accumulation de sorties de capitaux d'investissements directs à l'étranger ; pour la Finlande et l'Autriche, la dette nette demeure minime, représentant moins de 8 % de leur PIB. Non seulement les autres pays de la zone euro ne sont pas concernés, mais ce sont au contraire des créances extérieures nettes qui apparaissent pour les Pays-Bas, la Belgique, le Luxembourg et surtout pour l’Allemagne.

 

Dans ces conditions, l'obstination des gouvernants à foncer, à marche forcée, dans l'impasse de l'euro ne peut conduire qu'à une aggravation générale de la situation économique en Europe. Bien que nos concurrents américain et chinois aient intérêt à la survie de la monnaie unique européenne, celle-ci est condamnée, tôt ou tard, à une explosion incontrôlable. C'est pourquoi, afin d'éviter ce désastre, les signataires de ce texte proposent qu'une concertation européenne soit engagée en vue d'aboutir au démontage nécessaire de l'euro. Celui-ci pourra se faire selon les six modalités suivantes.

1) Des monnaies nationales seront recréées dans chacun des pays de la zone. Cela se fera en échangeant un euro existant contre une unité de cette nouvelle monnaie. Pour les billets, il suffira d'une courte période de transition, pendant laquelle les anciens billets en euros - émis par chaque banque nationale et portant aujourd'hui un signe distinctif selon le pays (marque "U" pour la France) - seront surchargés d'un tampon, avant qu'une quantité suffisante de nouveaux billets n'ait été imprimée en vue d'un échange. Pour les pièces, l'échange pourra se faire très vite puisque celles-ci comportent déjà une face nationale.

2) A la date du démontage de l'euro, les parités monétaires des nouvelles monnaies nationales, les unes par rapport aux autres, seront définies d'un commun accord, afin de rétablir des conditions normales d'échange. Là se trouve le seul moyen de résoudre valablement le problème principal, qui est celui des dettes extérieures nettes. On tiendra compte de la hausse des prix de chaque pays depuis la création de l'euro et de la situation de ses échanges extérieurs. Les dévaluations ou réévaluations nécessaires seront définies vis-à-vis d'une unité européenne de compte, dont la valeur internationale sera calculée par une moyenne pondérée des taux de change des monnaies nationales, comme c'était le cas pour l'ancien écu.

3) A l'intérieur de chacun des pays resteront inchangés, à la date du démontage, les prix des biens et des services, de même que les valeurs des actifs et des comptes bancaires. La disparition de l'euro fera que la dette publique de chaque Etat sera convertie dans la monnaie nationale correspondante, quels que soient les créanciers, à l'exclusion de ceux qui détiennent des créances commerciales. En revanche, les dettes extérieures des agents privés, de même que leurs créances commerciales extérieures, seront converties dans l'unité européenne de compte. Bien que cette solution favorise les pays forts et défavorise les pays faibles, elle est la seule réaliste afin d'assurer la pérennité des contrats conclus antérieurement.

4) Sans qu'il soit besoin d'établir un contrôle des changes, tous les gouvernements déclareront des vacances bancaires pendant une période limitée. Ils fermeront temporairement les banques pour déterminer celles qui sont viables et celles qui devront faire appel à la banque centrale. Les cotations seront arrêtées pendant cette période. La solution consistera sur la base d'un principe universel à décider que la garantie sera supportée par les banques centrales, qui abandonneront leur indépendance et retrouveront les statuts d'avant les années 1970. L'Etat protégera les épargnants, en prenant si besoin le contrôle d'une partie du système bancaire.

5) Les taux de change nominaux des monnaies nationales resteront fixés, durant cette même période, selon les parités décidées d'un commun accord. Ensuite, ils feront l'objet d'un flottement concerté sur le marché, à l'intérieur d'une marge de fluctuation de + 10 %. Un nouveau système monétaire européen pourrait alors être étudié afin de stabiliser les taux de change réels.

6) Cette opération serait facilitée si, préalablement au démontage de l'euro, son taux de change s'était fortement déprécié vis-à-vis des autres monnaies. La fin d'un euro cher ne sera sans doute pas acceptée par tous nos partenaires ni par la Banque centrale européenne, mais la France pourra y contribuer préalablement en abrogeant la loi Giscard de 1973. Celle-ci, qui interdisait le financement de la dette publique par la banque centrale, avait d'ailleurs été consolidée une première fois dans le traité de Maastricht, puis une seconde dans le traité de Lisbonne.

Dans le futur, nous pensons que l'on ne pourra pas faire l'impasse sur les problèmes qui ont été masqués par la crise de l'euro, en particulier l'emballement de la création monétaire privée et la dérive mondiale des systèmes bancaires, conséquence de l'abolition du Glass-Steagall Act.Adoptée en 1933 (abolie en 1999) à la suite de la crise de 1929, la législation bancaire stricte Glass-Steagall Act a, notamment, séparé les banques de dépôt des banques d'investissement aux Etats-UnisAdoptée en 1933 (abolie en 1999) à la suite de la crise de 1929, la législation bancaire stricte Glass-Steagall Act a, notamment, séparé les banques de dépôt des banques d'investissement aux Etats-Unis


Gabriel Colletis, Alain Cotta, Jean-Pierre Gérard, Jean-Luc Gréau, Roland Hureaux, Gérard Lafay, Philippe Murer, Laurent Pinsolle, Claude Rochet, Jacques Sapir, Philippe Villin, Jean-Claude Werrebrouck, économistes.

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 23:20

Trois paradoxes hypothèquent d’emblée le quinquennat de François Hollande.

Le premier est que le président socialiste  doit, de manière étonnante, son succès à un glissement à droite de l’opinion. Une analyse serrée des chiffres montre que la droite a progressé au premier tour  de   45,29  % en 2007 à  47,12 %  en 2012 [1]. La gauche  a, il est vrai, elle aussi,    grimpé  de 36, 44 %  à  43, 75 %, mais  surtout au dépens de François Bayrou  auquel  la méfiance de l’appareil socialiste  envers Ségolène Royal avait permis de bénéficier en 2007 d’un volant de voix de gauche.  La poussée de la droite est encore plus nette si on la pondère par la  radicalité : le   Front national  est passé de 10,44 % à 17,90  %.    L ‘extrême gauche  (à laquelle on peut assimiler les Verts) seulement de  11,38 %    à  15,12 % : moins qu’il n’a progressé,   ce vote s’est concentré sur  Mélenchon.  De manière notoire, la cause principale de la défaite de Sarkozy, beaucoup moins ample que prévue  au demeurant,  est   la désaffection d’une partie des électeurs du Front national au second tour. Or ce que cet électorat   a  reproché à Sarkozy, ce n’est   pas sa droitisation, au contraire. Virage à droite de l’opinion, basculement à gauche du gouvernement, ce sont les surprises de la démocratie qui s’apparente parfois au jeu de  billard. L’explication principale de ce paradoxe est, on le sait, le rejet de la personnalité de Nicolas Sarkozy par une majorité des Français même de ceux qui ont quand-même voté pour lui in fine. Qu’importe la raison : c’est une situation que François Hollande devra prendre en compte, et  cela d’autant plus que le glissement à droite (confirmé par les sondages thématiques) porte non pas sur l’économique et le social mais sur les aspects les plus clivants du programme socialiste : identité nationale et questions de société. 

Le second paradoxe est que rarement un gouvernement aura été,  autant que le premier gouvernement Hollande, l’expression de  l’oligarchie nationale et internationale qui, de fait, dirige depuis longtemps le pays : pas moins de cinq participants réguliers au Cercle Bilderberg,  autant de membres de la French-American Foundation,  au moins dix membres du Siècle !  Sans compter le Cercle de l’industrie.  Ces gens ne sortent pas de l’ombre : de fait,  ils étaient déjà au pouvoir, le vrai, celui qui, en symbiose étroite avec les médias, inspire la plupart des grandes réformes depuis vingt ans : celles de Sarkozy furent  préparées par Jacques Attali  et d’autres  dont  Luc Ferry, membres des mêmes clubs et d’ailleurs ralliés à Hollande. Ce n’est  à l’évidence  pas d’un tel  gouvernement  qu’il faut attendre une remise en cause  du capitalisme global.

Cette interpénétration de la haute gauche dont est issu le gouvernement et des cercles les plus influents de l’oligarchie  a des effets positifs. Comme ces cercles ne recrutent pas n’importe qui, les nouveau ministres, pris un à un, paraissent presque tous  plus qualifiés que leurs prédécesseurs : nous n’aurons pas la cruauté de citer des noms, seulement  une exception :   Bruno Le Maire, sans doute le meilleur ministre du gouvernement  Sarkozy.  Nous ferons aussi une réserve : dans un climat idéologique, l’adhésion à la pensée unique confère une fausse apparence de qualification. On mesurera un jour à quel point ce   qui a  discrédité le dernier gouvernement Sarkozy, ce n’est pas d’avoir été trop à droite ou trop à gauche, c’est son incompétence, inséparable d’ailleurs  de  sa dépendance intellectuelle par rapport aux cercles dont nous parlons, lesquels sont désormais au pouvoir,  si l’on peut dire,  sans truchement.

Mais cette collusion  a aussi son revers, et pas le moindre : les officines en question  sont les temples où s’élaborent ou à tout le moins se diffusent les idéologies qui inspirent la plupart des  réformes de droite ou de gauche depuis vingt ans. Or sur à peu près tous les sujets, ces réformes suscitent l’incompréhension, l’exaspération et , n’hésitons pas à le dire,   la sécession du peuple français  : politique d’assistance aveugle, gestion libérale des services publics, politique économique sacrifiant l’emploi à la monnaie , enseignement livré aux idéologies pédagogistes, administration territoriale toujours plus  complexe, réforme coûteuse  de l’Etat. Tributaire de la même inspiration,  Sarkozy a payé le prix  de l’impopularité de ces réformes, presque toutes contestables. Mais les Français ne tarderont pas à s’en apercevoir : s’étant vengés sur  la copie, ils ont désormais  l’original !   

Par  derrière ces réformes, les modèles anglo-saxons et  naturellement le dogme européen,  également rejetés par le peuple.    

L’Europe, nous y voilà : c’est le troisième paradoxe.  François Hollande est un « bébé-Delors ». Moins encore  que Sarkozy, il   n ‘a remis en cause dans sa campagne le dogme de la  construction européenne. Pas davantage  celui de la monnaie unique, au nom duquel la croissance européenne est, de plan de rigueur en plan de rigueur, bridée d’une manière qui commence à inquiéter le reste du monde et précipite le  déclin  du vieux continent.    

Or, au point où nous en sommes, personne ne doit se faire d’illusions : ce président archi-européiste  sera, qu’il le veuille ou non,    celui qui devra gérer la fin  de l’euro. Y a-t-il pensé ? Qu’a-t-il prévu face à cette échéance ? Qu’a prévu l’oligarchie d’où est issu son gouvernement et qui a, au fil des ans, fondé toute sa crédibilité sur la réussite de la monnaie unique, au point d’interdire tout débat sur ce sujet ?

Un gouvernement de gauche dans une France qui vire à droite, une émanation directe de l’oligarchie dont le peuple rejette plus que jamais l’idéologie et les politiques qui s’en inspirent, une crise européenne de première magnitude en perspective. L’euphorie des tous premiers commencements ne saurait nous voiler la face sur l’impasse dramatique dans laquelle se trouve   François Hollande, et la France avec lui. 



[1] La droite, c’est-à-dire en 2007,  Sarkozy, Le Pen (père)  Villiers et  Nihous  ( Chasse pêche)  et en 2012,  Sarkozy,   Le Pen (fille),  Dupont-Aignan 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 22:00

1 Au sujet de La grande démolition  -  La France cassée par les réformes ( essi de Roland HUREAUX paru en janvier 2012 chez Buchet-Chastel)

 

1) Vous fustigez des décennies de réformes : en quoi toutes ces réformes ont-elles été nuisibles ?

 

Toutes, non,  mais la plupart. Echappent  par exemple à ce jugement négatif   les réformes des retraites qui, bien que très imparfaites, ont été utiles, précisément parce qu’elles répondaient à une urgence financière et non à un parti pris idéologique.

La plupart des autres réformes sont dictées par des a priori idéologiques, de gauche ou de droite,   ou plus simplement par une analyse schématique, simpliste des problèmes. Ainsi les réformes successives de l’éducation nationale   reposent depuis cinquante ans sur le faux adage : si nous traitons de manière uniforme les enfants, ils seront plus égaux, ce qui est absurde ; dans la pratique, c’est le contraire qui se passe. La réforme de l’Etat : il faut gérer l’Etat comme une entreprise, en multipliant   les indicateurs  chiffrés d’activité et les  incitations financières, et en abolissant les corporatismes (alors que l’esprit de corps est un stimulant dont on n’a jamais vraiment prouvé la nocivité et qui ne coûte rien). L’administration territoriale :  il y a 36 000 communes, c’est trop , il faut en réduire le nombre : trop, pourquoi ? Qu’inconvénient réel y a-t- il ? En fait il n’en a pas et ce sont les dispositifs que l’on a inventés pour tenter  cette réduction qui ont  terriblement compliqué les choses. .

La mécanique en cours  est d’autant plus perverse que le malaise qui s’exprime ans tel ou tel secteur,  et qui est souvent réel,  résulte en fait, non point de l’évolution endogène des choses,  mais des réformes faites dans ces domaine depuis 20, 30, 40 ans. Ces réformes s’inspirent des mêmes partis pris idéologiques, quelle que soit la majorité au pouvoir parce qu’elles expriment la culture  de l’administration en charge ( je n’ose pas dire compétente !). Ces cultures sont très difficiles à changer. Si un   ministre peu inspiré demande,  comme cela arrive généralement, à ces   administrations des idées de réforme,  elles proposent d’aller un peu plus loin dans la voie fatale quelles ont toujours suivie

Une réforme idéologique est toujours nuisible : même s’il y a un vrai problème, elle ne le traite pas et quand il n’y en a pas, elle en crée.  Ce processus a été particulièrement net au temps de la présidence Sarkozy qui voulait à tout prix tout chambouler pour  montrer qu’elle « modernisait » la France,  et dont le personnel politique était , il faut bien le dire, particulièrement incompétent.  C’est cela et rien d’autre qui lui a coûté sa réélection.

 

 

    2) Votre livre porte un jugement pessimiste sur la situation actuelle : n'y a-t-il donc rien à faire pour la redresser et renouer les liens de la confiance entre le peuple et les élites ?

 

Il y a sûrement beaucoup de choses à faire. Mais cela exige une classe politique de qualité, qui pense par elle-même et non point en suivant les modes , le prêt à penser ou qui marque du courage face aux idéologies ambiantes , généralement dominantes dans les médias, généraux ou spécialisés : par exemple ceux qui dans l’enseignement  primaire voudraient revenir à la pédagogie traditionnelle, type méthode Boscher,  se heurtent au tir de barrage non seulement de l’administration, des syndicats ( je ne dis pas du corps enseignant en général qui est souvent d’accord,  mais n’ose pas le dire) et des journalistes spécialisés.

Ceci dit, je reste pessimiste parce que ce qui est une des causes majeures du malaise que vous signalez, le caractère pervers du processus réformateur, pervers parce que idéologique, n’a jamais été remis en cause par aucun candidat dans la campagne présidentielle. Rien n’empêche dès lors ce processus de se poursuivre, voire de s’aggraver – à moins que mon livre ne soit lu attentivement par  les nouveaux ministres  et qu’ils en tirent les leçons !

Mais pour qu’une politique se dégage de l’idéologie, c’est très difficile : quand l’Esprit Saint ne souffle plus, comme je le suggère ans la dernière ligne, c’est l’idéologie qui prend la place, même chez les plus intelligents. Jupiter, dit-on, rendait fous ceux qu’il voulait punir. L’idéologie est une forme de folie collective.

 

 

3) Quelle part à l'actuelle construction européenne dans nos difficultés et que préconisez-vous concrètement dans ce domaine ?

 

La construction européenne, telle qu’elle est menée depuis quelques décennies,  est un cas particulièrement exemplaire de la contamination de l’action politique par le virus idéologique. Prenez l’exemple de la monnaie unique : d’une certaine manière, on y retrouve le même schéma simpliste que dans le collège unique : donnons la même monnaie  à tous les pays d’Europe et ils convergeront peu à peu. Comme cette approche est archisimplite, c’est le contraire qui se passe : de même que le collège unique accroit l’inégalité entre les enfants, la monnaie unique entraine une divergence croissante des économies de la zone euro.

Mais l'idéologie agit comme les résonances sur les cordes d’un piano.   Même si nous n’avons plus d’idéologie unifiée, totalitaire, comme l’était autrefois le marxisme-léninisme, nous avons des idéologies  sectorielles qui ont tendance à se répondre  les unes  aux autres. Curieusement Bruxelles, qui est le haut-lieu d’une entreprise idéologique  de première grandeur: abolir les différences entre les nations d’Europe,  attire les idéologues de tout poil : écologistes intégristes, ultra-libéraux, ultra-féministes ,  mouvements homosexuels. De manière très logique, l’idéologie européenne, qui au départ avait eu les faveurs de certains catholiques, vire à la négation la plus radicale des racines chrétiennes de l’Europe  et de la morale naturelle. C’est le sort de toutes les idéologies : elles sont , comme dit, Rémi Brague, des gnoses « marcioniennes » ; les idéologues pensent que leur idée simple est si géniale que le passé ne saurait plus être une référence, puisque les hommes n’y avaient pas pensé avant eux, et que l’histoire, avec eux, recommence à zéro.

Je pourrais proposer beaucoup de choses en matière européenne : le contraire de l’idéologie, c’est le pragmatisme : il y a place pour toutes sortes de coopérations pragmatiques en Europe, par exemple celle qui se pratique en matière d’espace ou d’aéronautique. Mais la force de l’idéologie est si grande que cela ne sert à rien : les idéologues quand ils sont au pouvoir, le pouvoir médiatique n’étant pas le moindre, n’écoutent pas les gens raisonnables. Ils sont enfermés dans leur système, leur bulle. Jusqu’à la catastrophe. L’éclatement de l’euro est aujourd’hui imminent. Il provoquera un traumatisme considérable  mais  aussi, il faut l’espérer, une prise de conscience salutaire.

 

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18 juin 2012 1 18 /06 /juin /2012 00:20

Au vu du niveau d’impopularité atteint par Nicolas Sarkozy dans les mois qui ont précédé l’élection présidentielle, c’est par une marge de 60% - 40%  qu’il aurait dû été battu. C’est d’ailleurs ce qu’annonçaient la plupart des sondages.

N’être défait que d’une courte tête : 51,6 % - 48,4% relève pour le président sortant de l’exploit. A l’origine de ce redressement, d’abord son extraordinaire talent pour mener une campagne électorale. Ses derniers discours furent particulièrement flamboyants. Surtout, son énergie est demeurée intacte jusqu’au bout, l’énergie du désespoir peut-être, contrastant avec la relative placidité du candidat Hollande (sauf dans le débat final où, marqué par ces efforts, Sarkozy a accusé la fatigue).

On sait que Napoléon gagna ses plus belles batailles  lors de la campagne de France de 1814, acculé et avec des moyens diminués,    mettant tout son talent à retarder l’inévitable  défaite. Pour une fois, la comparaison des deux personnages n’est pas absurde.

Le président sortant aurait-il pu aller plus loin et gagner malgré tout, ne serait-ce que de justesse ?

Ceux qui le pensent mettront en cause  la « trahison » de tel ou tel, à commencer par François Bayrou dont l’impact sur un électorat centriste de toutes les façons appelé à se diviser est cependant difficile à mesurer.

Tout aussi difficile à mesurer : l’effet des discours (innocents ?) de certains lieutenants de Sarkozy qui, entre les deux tours, répétaient que l’UMP ne conclurait jamais d’accord avec le Front national : la langue française est pourtant  assez riche pour contourner  la question (comme sut le faire   le candidat lui-même) pour ne pas paraître cracher sur des électeurs dont on quémande par ailleurs les voix.

D’autres mettront en cause l’attitude de la presse, en grande majorité  acquise au candidat socialiste dans la  dernière phase  de la campagne. Surtout dans les chaînes publiques que l’on a tant accusé le « petit César » de vouloir mettre à sa botte. Mais cette partialité, aux limites de la démocratie,   n’a-t-elle pas contribué aussi à mobiliser la droite, comme jamais sans doute elle ne l’avait été depuis 1981 ?  Il se peut que la  droitisation de la campagne, reprochée au conseiller Patrick Buisson ait eu moins un effet direct qu’un effet en retour, le caractère manifestement excessif de certaines attaques contre le président sortant ayant conduit la plus grande partie de la droite, au départ réticente,  à resserrer les rangs. Cette ultime mobilisation s’est, semble-t-il, faite d’avantage sur des thèmes identitaires (droit de vote des étrangers) ou   les questions de société  (mariage homosexuel, légalisation du cannabis) que, comme en 1981, sur le risque du bolchevisme ou de la confiscation des richesses. Il n’est pas sûr, à cet égard,  que la propagande de l’UMP sur l’irresponsabilité financière des socialistes ait beaucoup porté, d’autant que le président sortant n’a jamais été sur  le plan de la rigueur, une référence.

Par le même effet boomerang, le candidat du Modem a largement perdu sa crédibilité en pointant le doigt, avant toute enquête, à la suite des attentats de Toulouse,  vers Marine le Pen et Sarkozy.

Du Front national, le candidat Sarkozy a récupéré à peu près tout ce qui était vraiment de droite.  En revanche la composante « nihiliste » du vote Le Pen - le  chômeur de longue durée rivé à son canapé depuis quinze ans ( il ne  le sait pas,  mais s’il en est là, c’est  à cause de choix économiques comme le franc fort puis l’euro fort où les responsabilités de la droite et de la gauche sont largement partagées ! ) -  fut sans doute peu portée au report vers l’homme au pouvoir.

 

Le prix de l’incompétence

 

Mais plus décisif, nous semble-t-il,  dans le déficit final de Sarkozy furent  les griefs de certaines catégories sociales déterminées que sa campagne du second tour n’a pu que très partiellement apaiser.

Magnifique candidat, Sarkozy fut en effet, il faut bien le dire, un piètre président.

On pourrait admettre à la rigueur que des réformes jugées nécessaires eussent  entrainé une impopularité qu’il aurait dû payer : par exemple la réforme des retraites (pourtant faite à minima). Les bienveillants diront  alors  que gouvernement a payé le prix de son courage. Mais les réformes de ce genre ont été rares et   plutôt  bien comprises.

Dans l’impopularité du président, il   y a davantage : combien de réformes  ont été  à la fois, inutiles voire  nuisibles  quant au fond et  désastreuses sur le plan électoral ?  La liste en est longue. Le remue-ménage brouillon des structures de l’ Etat (qu’il ne faut pas confondre avec la RGPP, non remplacement d’un fonctionnaire sur deux, qu’à la rigueur on pouvait comprendre dans un pays où les charges publiques ont atteint 56 % du PIB,  quasi record mondial). L’extension irréfléchie de méthodes supposée managériales au secteur public. La réforme de l’administration territoriale (inutile et qui avait déjà fait basculer le Sénat). Une réforme brouillonne de la gendarmerie qui a fait que ce corps,  généralement de droite, a largement voté à gauche. L’incapacité malgré ces réformes  de maitriser les dépenses publiques. D’inutiles camouflets infligés  aux armées (affaire du Rwanda). L’abolition des circulaires Robien à  l’éducation nationale, l’introduction de la théorie du  gender dans le programme scientifique des lycées – sans que le ministre concerné ait vraiment compris, à ce qu’il semble, de quoi il retournait ;  le lycée à la carte que personne ne demandait. Une réforme syndicale tendant à  ne laisser subsister que les deux grands syndicats de gauche (CGT et CFDT) et à faire disparaitre les trois syndicats de droite (CGC, CFTC, FO) : pour remercier le président sortant, la CGT a ouvertement appelé à  voter Hollande !   

On pourrait continuer longtemps à égrener les réformes ni faites ni à faire, génératrices de mécontentement et qui n’ont  pas fait avancer d’un pouce la « modernisation de la France ».

Paradoxe : certaines de ces réformes n’étaient que l’application de décisions prises par la gauche (ainsi la « LOLF »  loi de finances votée sous Jospin qui préconise le contrôle quantifié de l’activité de tous les fonctionnaires ou la fusion des corps supposés proches) ou  étaient tributaires d’une idéologie de gauche dominante dans certains ministères :  ainsi la  non-application de peines de moins de deux ans, en contradiction flagrante avec les promesses sécuritaires du candidat Sarkozy et qui, semble-t-il, a remonté la filière hiérarchique sans que personne  y trouve à redire. Mais dans bien des cas, c’est à des experts de gauche qu’on s’est adressé pour  réformer: ainsi  Richard Descoings pour la réforme des lycées. Reconnaissant ainsi  sa propre incompétence, la droite ne  signait-elle pas,  par anticipation, sa défaite ?

Cette incompétence ne fut naturellement pas seulement celle du président, mais aussi  d’une partie substantielle de son entourage.  A l’inverse dans les rares cas où  un ministre compétent a bien géré son département, par exemple, à l’agriculture,  Bruno Le Maire (ancien élève de l’Ecole normale supérieure et non d’HEC, soit dit en passant), le président  a fait le plein des voix – alors que les affinités de Nicolas Sarkozy avec le monde paysan étaient rien moins qu’ évidentes.

Cette incompétence a continué à régner jusque dans la campagne électorale : en proposant  stupidement  de  contraindre les professeurs à rester 26 heures au lycée, le président cautionnait le    préjugé répandu dans certains milieux selon lesquels « les profs ne fichent rien », et s’est aliéné ainsi  le tiers des enseignants qui votent habituellement à droite.

Le plus inquiétant est que le nouveau président ne remet pas en cause la plupart de ces réformes contre-productives à cause desquelles  des  professions entières ont voté pour lui. Lui aussi semble prisonnier du même moule idéologique qui mène à tous les niveaux d’ l’Etat, un  processus réformateur devenu fou, tributaire de schémas simplistes, de préjugés ambiants non vérifiés ou  de modes nationales ou transnationales.

Ainsi apparaît finalement Sarkozy : à l’instar de Chirac, dont il fut en réalité le véritable fils spirituel, un grand professionnel de la campagne électorale, un amateur de la gestion publique,  comme  si l’une et l’autre  exigeaient  des compétences si pointues que  plus personne désormais ne pouvait être à la fois un bon candidat et un bon président.  Inquiétante dérive de la démocratie élective.   

 

Roland HUREAUX *

 

 

  * Auteur de La grande démolition  La France cassée par les réformes – Buchet-Chastel – janvier 2012

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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 10:13

 

Intitulé La gauche contre le réel, le dernier  essai d’  Elisabeth Lévy pourrait laisser penser qu’il est question de la gauche politique, celle qui vient de gagner l’élection présidentielle, confrontée aux réalités économiques, vieux sujet de polémique, selon nous obsolète,  sauf pour quelques sous-ministres  UMP à la rhétorique attardée.

Non, la gauche dont il est question est la gauche médiatique, d’ailleurs en large symbiose avec le partis socialiste, dont elle a favorisé le succès et le réel, c’est tout simplement le peuple français. Il s’agit, on l’aura deviné,  d’un ouvrage de combat.

Fille de feu, ferrailleuse infatigable, écrit, comme elle parle,  pour se battre, en défense mais aussi, en contre-attaque. 

Ecrit de passion,  mais aussi, quoi qu’on pense,  de compassion. Pas d’abord pour elle-même contrairement à ce que prétendent ses censeurs, ni pour  ceux qu’elle  défend, non sans imprudence, les   Zemmour, les  Vanneste,  livrés aux rigueurs de la   justice et à la vindicte de l’opinion pour… avoir  pris le parti  du réel.  « Ne jetez pas à la pierre à la femme adultère, chantait Brassens, je suis derrière ». Derrière les personnalités précitées et quelques autres, Elisabeth Lévy n’oublie pas en effet que se trouve le peuple français, le vrai, en tous les cas sa partie la plus malheureuse, la plus en déréliction puisque elle a le   nouveau pouvoir spirituel, c’est-à-dire les médias,  contre elle. Ce peuple, fait d’autochtones et aussi de plus d’immigrés qu’on ne croit (mais pas les bons !)  ne vote pas nécessairement  pour le Front national, mais il en est suspect ( la « loi des suspects » !) et  les  idées , « populistes », qu’on lui suppose le  rendent « nauséabond»  à la gauche médiatique dont  traite  le livre. Une gauche dont s petits marquis moralisants on le nez de plus en plus délicat,  adeptes de la pince à linge et du déodorant devant les vapeurs fétides que, du haut de leur Olympe, ils sentent  s’élever de la France réelle.

Le sentiment d’humiliation de beaucoup d’ immigrés est sans nul doute bien réel, mais est-on vraiment au bas de l’échelle quand on dispose de l’appui des médias, de la solidarité communautaire et, quoi qu’on dise, d’un mouvement d’ascension sociale (la confiance que vos enfants feront mieux que vous), trois atouts que n’ont plus des millions de « petits blancs » ?  Sans vouloir opposer pauvre à pauvre, reconnaissons que certains sont  moins  à la mode que d’autres.

La mode, certains la font. Elisabeth Lévy les décrit. Qu’elle  ait sa place parmi eux ne  saurait réduire son combat à un règlement de comptes car elle n’a jamais demandé, elle, ni ses compagnons d’incorrection politique, les Zemmour, les Ménard, les Brunet,  qu’on fasse taire ses contradicteurs.  

 

Le phénomène idéologique au cœur de la sphère médiatique

 

Prolongeons l’analyse : la  dérive dont il est question a  un nom, c’est l’idéologie, au sens de Hannah Arendt (déraison collective), mais aussi  de  Marx (bonne conscience et fausse conscience). De  l’idéologie, les attitudes que l’auteur dénonce a   tous les caractères. La simplification outrancière : avant être nié, le réel est en effet violemment simplifié : le métissage généralisé, seule alternative au racisme, la frontière = repli sur soi = fascisme, la famille = pétainisme (rappelons qu’Elisabeth Lévy dut  quitter Europe 1 en 2004 pour n’avoir pas trouvé blâmable en soi un couple marié ayant beaucoup d’enfants !)

Ces simplifications sont  dans « sens de l’histoire ».  Que veut dire « réactionnaire »  pour les idéologues sinon d’aller contre ce sens supposé ?  M.Pigasse, milliardaire de gauche - la seule manière intelligente d’être milliardaire, soit dit en passant -, qui vient de s’offrir Le Monde,  assène à   Jean-Luc Gréau, économiste viré du Medef pour avoir prévu une crise financière,   qu’il est « réactionnaire » en prédisant   la fin  de l’euro ! Et oui,  l’idée d’un sens de l’histoire ne fait pas encore s’esclaffer de  rire à une époque où Leningrad d’appelle à nouveau Saint-Pétersbourg !

Simplification, pseudo-progrès, donc  négation du passé, avènement d’une ère nouvelle,    commencement absolu où la morale, les traditions, l’histoire héritées sont frappées d’obsolescence : voilà l’idéologie.

L’idéologie,  c’est  aussi le manichéisme. Il y a pour les idéologues un camp du bien (celui qui va dans le bons sens) et un camp  du mal (celui qui s’y oppose, par exemple celui qui s’oppose au mariage homosexuel, supposé figurer la modernité,  autre nom du  sens de l’histoire). Cette conviction explique l’intolérance véhémente qui règne dans la sphère médiatique,   principal sujet du livre d’Elisabeth Lévy,   une intolérance qui, croyons-nous, va souvent de pair avec le doute : comme l’intégriste, l’idéologue sent confusément, au fond de lui-même, qu’il se trompe. La véhémence lui sert de pare-doute. Tout idéologue  a   besoin de vipères lubriques. Ce fut, entre autres, comme dirait  Lacan,  la fonction symbolique du Front national, fascisme de théâtre.

L’idéologie a aussi besoin d’une police politique.  « Dénoncer » est devenu un verbe positif  dans la gauche morale, ce qui la distingue des cours de récréation. Il lui faut des cafteurs, rôle dévolu, nous ont montré les dissidents soviétiques, aux sous-intellectuels.  Dans quelle autre rubrique que policière ranger la liste de Lindenberg  consacrée aux « nouveaux réacs »  à  laquelle  Elisabeth Levy consacre bien généreusement un plein chapitre ?

Cela nous conduit à la vraie définition du « réac » : le « réac »  est quelqu’un qui échappe au  mode de pensée idéologique.  C’est quelqu’un qui est  pour la complexité, contre le simplisme, c’est-à-dire pour le réel qui est nécessairement  complexe. Il est pour  la civilisation qui l’est aussi. Il ne croit pas forcément au sens d’histoire   (sauf naturellement  en matière scientifique et technique) et ne pense en tous les cas pas que toute mode promue de manière terroriste en procède.  Contre l’idéologie, il tient  aussi à  la politesse : dès lors que les adversaires ne sont pas forcément des « salauds » (un qualificatif auquel Sartre, pris lui aussi  du prurit idéologique,  avait donné ses lettres de créance philosophiques), ils y ont droit : c’est en cela que Elisabeth retrouve Philippe Muray, défenseur  désespéré d’une certaine  civilisation.

Il est différents types d’idéologie. Celle qui règne aujourd’hui dans les médias et maintenant  dans l’Etat, est doublement singulière. D’abord parce qu’elle  est au centre du système social, du  triangle d’or qui assure aujourd’hui le vrai pouvoir : l’argent,   les médias et une réputation de gauche,  alors qu’au XIXe siècle, au temps des socialismes utopiques,  l’idéologie  était  reléguée à la périphérie, dans les banlieues ouvrières.  Ensuite parce qu’elle  vise à l’attrition du sentiment national  alors que le stalinisme  et le nazisme  hier, comme    le néo-conservatisme américain aujourd’hui,  l’exacerbèrent  (tout en  le dénaturant).  

La centralité  du phénomène idéologique nous conduit à la question essentielle. Y a-t-il d’autre problème que lui ?    Par exemple,  l’immigration, le supposé racisme seraient-ils   un problème si l’idéologie  n’avait pas opéré une cristallisation dessus ? Si, sur ces sujets,  une partie majeure de la classe  dirigeante   n’avait, par  idéologie, fait  sécession du peuple ? La Russie a 15 % de musulmans, environ deux fois plus que nous : ils y posent peu  de problèmes (hors la Tchétchénie, question plus nationale que religieuse)   car la classe dirigeante russe, vaccinée par un siècle de communisme,  n’est pas rongée par le virus idéologique ; le peuple se sentant soutenu en haut lieu dans son sentiment identitaire accepte la différence (1). Aux Etats-Unis, plus discrètement, les Wasps veillent  à ce que l’Amérique reste l’Amérique, ce qui permet à ce pays de demeurer plus ouvert  (du moins à ce qu’on dit). Si   les  migrations , réalités naturelle , le fait corrélatif tout aussi naturel qu’elles provoquent  des frictions , que, sans être pour autant xénophobe, tout  peuple  est attaché à son identité, que les plus anciennement  installés peuvent tenir à   des droits spécifiques, que  la sécurité vaut mieux que la délinquance , si tout cela était tenu pour normal, si l’idéologie n’en faisait pas autant de problèmes métaphysiques,  nul doute que les tensions seraient moindres dans la société française et l’intégration plus facile. Tout cela serait géré au jour le jour  sans crispation, sachant que la vraie politique est de trouver les compromis entre   de nombreuses  tendances dont  aucune n’est en soi illégitime. L’idéologie d’auto-attrition qui enveloppe une partie importante de la classe dirigeante française (et européenne d’ailleurs) plonge les peuples dans l’insécurité. Pour reprendre la vieille  image biblique, les brebis ont le sentiment  que les pasteurs,  au lieu de les défendre,  leurs crachent dessus :   c’est cela qui  exacerbe les tensions.  En bref  l’idéologie antiraciste  crée  le racisme. Plus encore qu’elle   ne croit, Elisabeth Lévy a traité  un  problème de fond.

Quand l’idéologie est dominante, il faut faire naturellement la part  de l’intimidation, de l’esprit grégaire, du carriérisme.  Tous ceux qu’Elisabeth Lévy dénonce ne sont pas également sincères. Les citations de certains, tel Laurent Joffrin, témoignent d’une étonnante lucidité.  Depuis Simon Epstein (2), on sait    comment les bureaux de Vichy furent massivement investis par la gauche antiraciste, membres de la LICA compris (3) ; on est effrayé à l’idée que  l’idéologie aujourd’hui  dominante  se retourne : le conformisme et le carriérisme joueront  alors en sens inverse ;  Elisabeth Lévy, qui n’est pas du genre à suivre le troupeau,  apparaîtra alors pour ce qu’elle est : une véritable humaniste.

 

(1) On pourrait aussi citer le cas de la Corse où des Musulmans, plus nombreux que sur le continent, se heurtent à une identité corse que personne ne met en doute.

(2) Simon Epstein, Le paradoxe français, Pacifistes à Vichy, antisémites dans la résistance, Albin Michel, 2008.

(3) Sauf les juifs naturellement.

 

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 14:33

S’il n’était qu’un motif de refuser l’élection de François Hollande, ce serait  le sectarisme qui a toujours caractérisé la gauche française.

Malgré les criailleries dont il a été l’objet, notamment l’accusation de vouloir mettre les médias à sa botte, Nicolas Sarkozy, comme avant lui Jacques Chirac, n’a cessé de nommer des gens de gauche à des postes importants. Ce fut d’abord le gouvernement d’ouverture avec  Bernard Kouchner, Eric Besson, Fadela Amara,  qui suscita des remous compréhensibles dans la majorité. Ce fut le recours aux compétences de Jacques Attali pour l’économie, de Martin Hirsch pour le RSA,  de Jack Lang pour la réforme constitutionnelle, ce furent des nominations à des postes clefs, comme   Didier Migaud   à la tête de la Cour des Comptes, de Philippe Val à France-Inter etc. 

Si l’on excepte le partage forcé des nominations en temps de cohabitation, la gauche ne renvoie jamais l’ascenseur. Un haut fonctionnaire compétent issu de la gauche a toujours l’espoir de trouver un grand emploi sous la droite, le même,  coloré à droite, n’a, c’est  bien connu, aucun espoir d’en trouver un sous un gouvernement de gauche.

Qu’en sera-t-il si, François Hollande vainqueur, la gauche contrôle l’Elysée, Matignon, l’Assemblée nationale, le Sénat, 21 régions sur 22, 60 départements, Paris, Lyon, Toulouse, Lille ?  Ajoutons que 80 % des journalistes sont à gauche : leur partialité se déchaînant au cours de l’élection présidentielle, en particulier  dans les chaînes publiques, qu’en sera-t-il si la gauche est au pouvoir ?

Certains départements, certaines petites villes font l’expérience de ce  monolithisme local, les monopoles de la presse régionale aidant : la crainte d’être écarté des marchés publics, de trouver un emploi à la mairie, d’un contrôle fiscal (car il est des administrations  qui subissent l’osmose du milieu local : nous connaissons des villes où tout engagement à droite est suivi d’un contrôle fiscal , d’autres où les parquets enterrent systématiquement tout ce qui met en cause les pouvoirs locaux !), tout cela y  rend les gens  prudents, au point qu’il est parfois  difficile de constituer des listes d’opposition. !  

Que sera-ce si cette chape de plomb est étendue à tout le pays ?

Si François Hollande est élu, ce ne pourrait-être  qu’avec l’aide des électeurs du Front national ou du Modem. Savent-ils qu’ils n’ont aucune gratitude à en attendre ?  La gauche, c’est bien connu, ne fait pas de cadeaux.  Si le vote de ces électeurs s’égarait fâcheusement au second  tour , ils en feraient la cruelle expérience. Et la  France avec eux.

 

Roland HUREAUX

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 14:32

Pourquoi le parti socialiste n’est plus capable de gouverner

 

 

La dernière fois que le parti socialiste a été au pouvoir, de 1997 à 2002, Lionel Jospin, premier ministre sortant, ne put même pas être qualifié pour le second tour. C’est dire l’ampleur du mécontentement que généra cette expérience.

Il est à craindre qu’une nouvelle  expérience socialiste ne  soit encore plus décevante.

Cela tient à l’évolution du parti socialiste français, de moins à moins à même de gouverner, cela pour deux raisons.

La première est connue, nous ne nous y attarderons pas ; acceptant la mondialisation et la construction suropéenne, les socialistes voient leur marge de manœuvre pour développer  un projet social propre, réduite au  strict minimum. Au moins sur le plan économique et social, de plus en plus la gauche et la droite présentent des programmes qui se ressemblent. Sarkozy et Hollande sont ainsi à peu  près d’accord pour appliquer la règle d’austérité décidée à Bruxelles.

Mais il est une autre raison, plus profonde, à cette impuissance, c’est la perte de contact des socialistes avec le réel, en raison  de l’envahissement idéologique.

Cette évolution explique l’éloignement de la gauche et du peuple. Du temps où le socialisme représentait vraiment un contre-pouvoir populaire, il amenait avec lui, quand il était aux affaires, des avancées sociales qui étaient des réalités, pas de chimères. Les congés payés, les assurances sociales étaient des réalités. Quand Guy Mollet, peut-être le dernier socialiste français authentique, instaure la minimum vieillesse ou prend des mesures décisives pour démocratiser l’enseignement secondaire et supérieur (IPES, bourses), il ne joue pas avec les symboles mais il traite des réalités : vingt ans après, cette démocratisation a considérablement avancé. Les mots lui sont si indifférents qu’il remplace en 1956 l’"allocation de salaire unique", conçue par le régime de Vichy, par une "allocation de la mère au foyer" à l’assise plus large (oui, nous avons bien dit Pétain : salaire unique ; Mollet : mère au foyer, une évolution sémantique impensable aujourd’hui). La mise en place en 1983 de l’allocation parentale d’éducation est sans doute la dernière mesure de cette veine : une mesure utile hors de toute considération idéologique ; elle se trouve aujourd’hui, qui s’en étonnera, contestée par le mouvement féministe qui y voit, à tort, un encouragement au maintien de la mère au foyer.

Le mondialisme interdisant tout projet social d’envergure, les socialistes en sont dramatiquement réduits à jouer avec les symboles. Il y a dans les sections socialistes, des mots chargés positivement, d’autres négativement. Plus rien de réfléchi là, seulement des réflexes pavloviens issus d’une idéologie fatiguée. Ou  d’un cocktail d’idéologies : un peu d’écologie, du féminisme, de l’antiracisme et peut-être même, qui sait ? encore un peu de social. Ces charges sémantiques sont bien connues des initiés:  banlieues : + ; monde rural : -, homosexualité : + ; famille : -, méthodes pédagogiques +, immigration : +, armée : -, police : -, catholicisme : -, islam +, nucléaire : -, nouvelles énergies : +, bio : + ; formation : +, apprentissage : - etc. La valeur de certains mots a changé au cours du temps : la défense des langues régionales était portée au début du XXe siècle par les "Félibriges", proches de l’Action française, l’homosexualité au temps de Proust paraissait l’apanage d’une aristocratie décadente, ce sont aujourd’hui des "marqueurs" de gauche particulièrement forts ! Le travail fut longtemps la valeur de gauche, la valeur ouvrière par excellence ; dans la gauche bobo qui rêve de la fin du travail, le mot est devenu suspect. La laïcité était à gauche autant qu’il s’agissait de combattre l’Église catholique ; elle vire à droite dès lors qu’elle veut s’opposer aux prétentions de l’islam.

Quelles peuvent être les réalités derrière ces mots ? Cela n’a aucune importance. Savoir si les méthodes pédagogiques dites modernes , promues par Philippe Meirieu, sont efficaces  pour élever le niveau des élèves n’est pas une question : être pour ces méthodes,  c’est être de gauche, contre, de droite. Savoir s’il est bon ou mal pour le pays que la population soit  plus ou moins dispersée n’est pas  en cause : être pour le rural, c’est être pétainiste, et cela parce qu’un porte-plume de génie, issu de la gauche, Emmanuel Berl,  mit dans la bouche du vieux maréchal  que « la terre, elle, ne ment pas ». Est-il vraiment nécessaire de donner le droit de vote aux étrangers ?  Peu importe : le mot étranger est connoté  positivement. Que représente psychologiquement un avortement pour une femme, cela n’a pas d’importance.  Poser la question, c’est déjà être réactionnaire  et ainsi de suite. Il y a longtemps qu’au parti socialiste on a cessé de penser aux problèmes réels. Celui qui maîtrise les mots n’a aucun mal à faire son chemin dans le parti. Dès lors que le programme socialiste est l’œuvre de comités, d’un travail collectif - et dans toute démarche collective, c’est le conformisme qui prévaut -, il n’est pas difficile de deviner ce qui en sortira : une combinatoire de symboles sans rapport avec les vrais problèmes. La dynamique interne du parti socialiste, à coup de motions que ne sépare qu’une scolastique comprise des seuls initiés,   ne repose que sur les symboles

Cette situation explique le caractère affligeant du programme de François Hollande : que ses arêtes saillantes soient une augmentation, sans doute irréalisable, des postes d’enseignants (un signal plus qu’un vrai projet) , le mariage homosexuel, les emplois-jeunes (association de mots magique, pur produit de communication dont il ne sort généralement rien), la remise en cause du quotient familial – pourtant voté par toute la gauche à la Libération mais déjà écorné en 1981, l’intégration de la charte des langues régionales à la constitution, le droit de vote des immigrés, tout cela n’étonnera personne. Une fois la charge des mots entrée dans la machine, un ordinateur aurait pu bâtir le programme socialiste !

Et malheur aux membres de ce parti qui rompraient avec cette sémantique ! Quand Ségolène Royal (un des rares esprits libres qui y subsiste) proposa d’impliquer l’armée dans les banlieues, elle jouait certes elle aussi sur les symboles : l’armée est symbole de discipline mais tout à fait inadaptée à ce genre de mission ; elle désignait cependant un vrai problème, connu du vrai peuple : il y a bien une question de la sécurité dans les banlieues et c’est largement une affaire de discipline, scolaire pour commencer. Évoquant un vrai problème et utilisant les mauvais mots, elle s’est trouvée assez vite marginalisée par le parti socialiste.  

L’empire que les mots ont pris au parti socialiste explique que presque toutes les réformes qu’il a engagées au cours des trente dernières années aient été mauvaises ou aient eu des effets pervers. La vraie politique consiste à résoudre les problèmes réels  et, si possible, à ne pas toucher à ce qui marche. La politique idéologique, qui se paye seulement de mots, crée des problèmes là où il n’y en avait pas. Problèmes : les réformes purement idéologiques, comme la volonté de fusionner des communes, l’application de principes absolus comme la médecine gratuite (génératrice d’abus et de frustrations dès lors que les petits salariés n’en bénéficient pas), la concurrence pure et parfaite, y compris dans les services publics, ou la libre circulation des hommes (idées venues de Bruxelles et pas particulièrement  socialistes à l’origine, certes, mais où le socialiste Jacques Delors joua un rôle clef), le maintien du tronc commun au collège, demain une euthanasie que l’on imposera au corps médical pourtant très satisfait du juste équilibre trouvé avec la loi Léonetti.

Que le programme socialiste ne prenne en compte pratiquement aucune des préoccupations profondes des Français, telles que nous les évoquions en commençant, qui s’en étonnerait ?

 Le programme de François Hollande montre que, non seulement le parti socialiste ne s’est pas remis en cause depuis sa défaite cuisante de 2002,  mais encore que le virus de l’idéologie a fait des progrès en son sein. Irréel, le programme socialiste est aussi inactuel : aucune mesure vraiment nouvelle, tout vient du vieux fonds du parti socialiste.

Ce programme est à mille lieues mille lieux de s’attaquer à  aucun de problèmes de la société française car il se situe dans une autre logique que celle de la politique classique, laquelle vise à résoudre des problèmes réels et non à agiter des chimères. Que cette déconnection du parti socialiste avec le réel  le rende incapable de gouverner, les Français le sentent confusément. Et même certains  électeurs socialistes !

 

Roland HUREAUX

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8 mai 2012 2 08 /05 /mai /2012 14:27

Si elle advenait, la victoire du candidat socialiste serait un non-sens.

Pourquoi ? Parce que sur à peu près tous les sujets importants, le parti socialiste se situe aux antipodes des    attentes des Français.

Allons plus loin. Si l’on regarde une à une les causes de leur mécontentement, pour presque toutes, la politique menée par le parti socialiste quand il a été au pouvoir porte une large part de responsabilité, la faute de la droite, bien réelle, ayant d’abord  été de ne pas avoir su ou osé remettre en cause ces politiques.

Immigration ? Comment attendre autre chose de la gauche qu’un relâchement des contrôles et une plus grande tolérance à l’immigration clandestine. François Hollande promet des  quotas, soit  la certitude d’ajouter aux clandestins un contingent  de réguliers. Et on sait ce que veulent dire pour les socialistes  les régularisations « au cas par cas » !

Éducation nationale ? La plus totale absence d’imagination caractérise le programme socialiste ; seul élément concret : la promesse irréalisable de 60 000 postes supplémentaires. Mais aucune remise en cause des motifs du déclin de l’institution : le "pédagogisme", le tronc unique, le relâchement des exigences que la gauche a introduits dans notre système éducatif depuis plus de 60 ans, aggravés par la loi Jospin de 1989.

Impôts ? À une France qui, parmi les grands pays, bat tous les records de prélèvements obligatoires, François Hollande promet une couche supplémentaire d’impôts. On sait qu’il est plus difficile de baisser les prélèvements obligatoires en période de croissance. C’est ce que n’a pas fait la gauche qui, chance pour elle, malchance pour le pays, s’est trouvée aux commandes, sous Rocard, puis sous Jospin, quand l’économie allait mieux. La droite, elle, revenue aux affaires au temps des vaches maigres, n’a pu le faire.

Social ? La France a un système social congestionné : si les classes supérieures, auxquelles il donne bonne conscience, s’en accommodent, sait-on que le principal motif de frustration de la classe ouvrière, celle qui travaille pour un salaire modeste, est de voir que beaucoup, qui ne travaillent pas, s’en sortent aussi bien qu’eux, voire mieux dans certains cas ? Comment cette situation pourrait-elle être remise en cause par ceux-là même qui sont à l’origine de ces avantages, lesquels peuvent se justifier dans leur principe mais qui sont, le plus souvent, distribués à l’aveuglette ? Non seulement le PS ne reviendra pas sur ces avantages qui révulsent une bonne  partie du peuple français, mais il est probable qu’il les développera encore.

Emploi ? Ce que certains observateurs appellent la "préférence française pour le chômage", le fait que la France traîne un volant de 2 à 3 millions de chômeurs structurels, est inséparable de la politique du franc fort, puis de l’euro fort, choix faits par le gouvernement Bérégovoy de 1992. Hollande ne remet pas en cause ces choix.

On pourrait continuer ainsi : comment les agriculteurs attendraient-ils que le PS, qui a promu la désastreuse réforme de la politique agricole commune de 1992, et qui compte dans ses rangs le directeur général de l’OMC, Pascal Lamy, remette en cause des orientations qui ont entraîné un effondrement dramatique des effectifs agricoles ?

Affaires ? Mais qui ne se souvient que les plus importantes ont éclaté au temps de Mitterrand ? Aucune n’a jamais  n’atteint en gravité l’affaire des frégates de Taïwan,  étouffée  par le secret-défense. N’oublions pas Elf, le Crédit Lyonnais, Saint-Gobain, les Irlandais de Vincennes, les écoutes de l’Elysée. Il est vrai que certaines affaires récentes pour lesquelles des instructions sont en cours (affaire Woerth, affaire de Karachi, etc.) entachent aussi  la réputation de la droite. Mais comment attendre une moralisation de la vie politique d’un secrétaire général du parti socialiste, François Hollande, qui a couvert les turpitudes que l’on sait dans les fédérations socialistes du Nord ou des Bouches-du-Rhône ? Aujourd’hui, 57 élus socialistes, maires de grandes villes, parlementaires ou présidents de conseils généraux, qui ont été mis en examen ou condamnés,  continuent à occuper d'éminentes fonctions

Les Français, même de gauche, auxquels les sondages promettent une   victoire du candidat socialiste, ont le blues... La perspective de cette victoire, donnée  pour acquise par certains sondages, les déprime.

Elle les déprime parce qu’ils savent qu’une grande partie de ce qu’ils reprochent à Sarkozy, plus ou moins consciemment, ne pourra qu’être aggravé par la gauche.

Elle les déprime parce que, la plupart des sondages, confirmés par les résultats du premier tour,  le montrent, sur la plupart des questions de société, la France est plus à droite qu’elle ne l’a jamais été, si tant est que ces étiquettes aient encore un sens aujourd’hui.

Une France de droite prête à élire un candidat de gauche, une France qui rejette d’avance tout ce que le candidat socialiste promet ? Comment est-ce possible ?

Des considérations personnelles liées aux maladresses du président sortant ou de sa politique, peuvent certes l’expliquer. Mais faut-il pour autant que la France tombe de Charybde en Scylla ?  Pour l’honneur de la démocratie, osons croire que les électeurs de France sauront se ressaisir à temps.

 

Roland HUREAUX *

 

*Ces arguments sont développés dans Roland Hureaux, Les épines du rosier,  www.atlantico.fr/

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Published by Roland HUREAUX
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