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Roland HUREAUX

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18 mai 2013 6 18 /05 /mai /2013 08:32

 

Il y aura désormais deux lois Taubira. Le première , la loi du 21 mai 2001, sur l’esclavage dispose à  l’ article 1 que La République française reconnaît que la traite négrière transatlantique ainsi que la traite dans l'océan Indien d'une part, et l'esclavage d'autre part, perpétrés à partir du XVe siècle, aux Amériques et aux Caraïbes, dans l'océan Indien et en Europe contre les populations africaines, amérindiennes, malgaches et indiennes constituent un crime contre l'humanité.

Cette loi est, on le sait, biaisée puisque elle ne mentionne que les traites transatlantiques,  opérés donc par les Européens,  et non celles qui furent pratiquées par d’autres au même moment, ou l’esclavage en général.

L’autre loi Taubira,  qui devrait être  promulguée aujourd’hui,   ouvre  le mariage aux  personnes du même sexe.

La propagande libertaire  met en continuité  ces deux lois comme deux lois d’émancipation. N’est–il pas normal, laisse-t-on entendre, que la même personne  ait d’abord  rendu justice aux esclaves et descendants d’esclaves de l’outre-mer et ensuite fait droit à cette autre malheureuse minorité opprimée que sont les homosexuels ?

Vision totalement fallacieuse. Pour qui connait le contexte, la seconde loi Taubira s’oppose frontalement  la première.

On ne comprendrait   pas, sinon, le rejet  violent et  quasi-unanime des élus et de la population de l’outre-mer, si brillamment  exprimé à l’Assemblée nationale par le député  de la Martinique, Bruno Nestor Azerot,  devant le  mariage homosexuel. Au point que Mme Taubira ne pourra plus sans doute remettre les pieds dans sa Guyane natale !

 

Esclavage et homosexualité

 

La vérité est que pour les descendants d’esclaves, l’homosexualité évoque d’abord les pratiques de certains colons, ou de leurs  contremaîtres à l’encontre de leurs jeunes esclaves mâles. Pratiques qui avaient un caractère sexuel,  bien sûr, mais qui étaient aussi le signe de leur condition humiliante dans la mesure où  les esclaves n’avaient pas, de fait, le droit, de refuser les sollicitations des blancs.

C’est pourquoi le mariage homosexuel horrifie ben davantage les Antillais que les Africains pas enthousiastes certes, mais moins indignés.

Que l’homosexualité – et particulièrement  la pédérastie qui veut dire, on le sait,  en grec  la relation érotique avec des enfants ou  des adolescents,   ait partie liée avec l’esclavage,  constitue une des grandes réalités de l’histoire, aujourd’hui occultées, d’autant  moins étonnante que la relation homosexuelle est rarement égalitaire.

Occulté également, le fait qu’elle ait été presque toujours dans le passé l’apanage des classes dominantes – et, souvent contraint et forcé, de leur environnement ancillaire. Combien de villages français au temps de Proust où on ne savait même pas de quoi il s’agissait ?

Pratiquement inconnue des sociétés primitives, relativement égalitaires, ignorant d’autant plus l’esclavage qu’on n’y   laissait guère aux    prisonniers la vie sauve, l’homosexualité  apparait  en Grèce et à Rome, non point aux temps primitifs, mais à l’époque de la puissance, dans des sociétés où l’esclavage est très répandu, surtout chez les plus riches. 

Avoir à sa disposition un giton de condition servile, est alors rarement puni chez les jeunes aristocrates en mal d’amours juvéniles. Les  initiations hétérosexuelles avec une jeune esclave existent aussi mais elles sont plus surveillées, aucun  grand lignage  ne souhaitant  multiplier les bâtards. C’est pour cette raison  que, de manière notoire, de personnages comme Alexandre, Pompée, Jules César furent bisexuels  (pas Auguste en revanche, mais tous les successeurs de ce dernier : Tibère, Caligula, Claude et Néron). Ils  n’étaient pas les seuls. Initiés, dans leur prime jeunesse  grâce à des esclaves, les aristocrates grecs et romains pouvaient aussi avoir des relations homosexuelles avec des  pairs : ce fut particulièrement le cas,  on le sait,  dans l’Athènes des  Ve et IVe siècles.

Le recul de l’esclavage et l’avènement  du christianisme (parallèle à l’apparition d’un paganisme tardif plus rigoriste)  font reculer l’homosexualité à la fin de l’Antiquité.

Dans le monde musulman des origines, la polygamie crée un excédent de jeunes gens  n’ayant pas accès à la femme qui l’a peut-être favorisée  aussi, malgré  les terribles punitions du Coran.

L’homosexualité  ne disparait certes jamais dans aucune société, au moins au niveau des classes dirigeantes mais on ne sera pas étonné qu’elle se soit développée  dans les sociétés esclavagistes d’outre-Atlantique, dans les conditions humiliantes que l’on a vues.

C’est dire que donner un statut officiel  à cette pratique comme le fait la seconde loi Taubira  est , on ne peut plus contraire , à l’esprit de la première loi.

C’est pourquoi le principal obstacle à son adoption a été le refus  absolu de la voter d’une dizaine de  sénateurs  de l’outre-mer, le gouvernement ne disposant que d’une courte majorité au Sénat. Une majorité de rechange était certes possible sans eux grâce à la défection d’un nombre analogue de sénateurs de droite, mais elle eut  fait apparaitre au grand jour que la loi était passée  grâce à l’UMP,  ce que celle-ci voulait éviter. Pour résoudre  la  quadrature du cercle, une seule solution : un scrutin  à main  levée au décompte approximatif et où surtout, personne ne  saurait qui a voté quoi.  Notamment dans les Antilles où nul ne devait savoir  ce qu’avaient  voté les sénateurs de ces départements.

Le devenir de la loi Taubira  demeure  pour une part lié  à l’outre-mer dans la mesure où les maires de la Martinique ont déjà  fait savoir qu’ils  ne   l’appliqueraient pas.  

Cette antinomie entre la mémoire de l’esclavage et l’exaltation de homosexualité,  Mme Taubira la connait sans nul doute. Quelle  est donc sa motivation  si, levées les brumes  de l’idéologie, sa production législative révèle  une aussi violente incohérence ?

Disons-le clairement ; on ne voit pas d’autre  lien entre les deux lois Taubira  que l’hostilité à l’héritage de la France chrétienne.  La première loi Taubira  vise à porter atteinte à la France  (et à  l ’Europe en général),  tenue pour collectivement coupable d’un crime contre l’humanité, la traite négrière, tandis que les traites non européennes sont sciemment laissées hors du champ  de la loi.  La seconde loi s’en prend directement à l’héritage  chrétien  et à une de ses instituions clef, le mariage. C’est ainsi d’ailleurs que l’ont  ressenti  les centaines de milliers de manifestants qui ont tenté de lui faire barrage.

Que Mme Taubira ait pris en grippe l’héritage national  ne nous étonnera guère, puisque elle a commencé sa carrière comme  indépendantiste. Comme ses concitoyens  guyanais ne voulaient pas de l’indépendance, elle n’a pu devenir la présidente d’une  république tropicale !  Sa passion et,  il faut bien dire, son talent  ont alors cherché un  autre exutoire, avec la complicité d’un parti socialiste rallié au mondialisme libéral  et dont l’idéologie de référence est désormais la seule  volonté de déconstruire  l’héritage de la France chrétienne.  On aurait préféré qu’ils fussent mieux employés.

 

Roland HUREAUX

 

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 19:57

 

 

L’EXEMPLE DE LA SYRIE

 

Ceux qui dirigent la diplomatie française l’auront bien cherché ! L’annonce d’une conférence internationale sur la Syrie, avec la participation du  gouvernement  Assad, dont le principe  a été négocié directement entre les Etats-Unis et la Russie,  constitue un camouflet pour la politique française . D’autant que Londres, Jérusalem  et même Ankara, mais pas Paris, semble-t-il,  ont été immédiatement  associés au  processus.

En faisant au cours des derniers mois, au sujet de la Syrie, de la surenchère sur la politique américaine elle-même,  la France s’est ainsi  marginalisée.

Cette surenchère s’est exprimée par la reconnaissance du conseil national qui tient  lieu de gouvernent provisoire des rebelles, à la  représentativité douteuse, et  la  volonté frénétique  d’armer la rébellion syrienne, deux positions que le présent Obama a refusé de prendre.

Cet accord direct  entre Washington et Moscou, au nez et à la barbe des excités de Paris (et aussi de Londres),  est-il nécessaire de dire que tout observateur un peu lucide de la scène  proche-orientale pouvait le voir venir ?  

Le  plus suffocant dans cette histoire  est l’inculture diplomatique et historique dont  a témoigné la conduite de la politique française, signe d’une grave  dégénérescence de notre appareil  politique et diplomatique.

Notre projet  d’  armer la rébellion  était en soi  irresponsable dans une région qui est une véritable poudrière, surtout si l’on considère  que dans  cette rébellion,  les islamistes les plus radicaux, Al Qaida compris,  se trouvent en position hégémonique. Certains  de nos partenaires européens ne se sont pas privés d’accueillir le projet  de la France et du Royaume-Uni  en se gaussant.  Ils ont eu la sagesse de le bloquer. Ajoutons que notre position incompréhensible  nous brouillait avec deux partenaires naturels : la Russie et l’Algérie. 

Irresponsable, la ligne politique  française  démontre aussi une triple ignorance.  

 

L’oubli de la mission de La France au Proche-Orient

 

La première est celle de  l’histoire de la présence française au Proche-Orient. 

Même si nous sommes encore la 5e puissance  mondiale,  rien ne nous fonderait  à avoir  un avis sur ce qui se passe dans cette région  si on ne faisait référence à l’histoire.  De grands pays, comme l’Allemagne, le Japon, la Chine, l’Inde ne s’y impliquent guère et ne s’en portent pas plus mal.

La France a eu un mandat de la SDN entre 1919 et 1945 pour administrer la Syrie et le Liban.   C’est ce qui justifie encore  son intérêt. Mais ce mandat est lui-même fondé sur le rôle de protecteur des chrétiens de l’Empire ottoman que,  dès le temps de François Ier, la France s’était fait reconnaître par le sultan de Turquie.   Napoléon III était intervenu  au Syrie en  1860  sur le même fondement.

On veut bien admettre que  notre responsabilité s’étende aujourd’hui à toutes les minorités et pas seulement aux chrétiens. Mais notre intervention dans les affaires syriennes   joue   directement  à l’encontre des intérêts non seulement des chrétiens mais aussi   des autres minorités comme les alaouites ou les druses;  nous nous évertuons à renverser le seul régime, issu lui-même     de la minorité alaouite,  qui  les  protège.  Si notre entreprise de mettre fin sans délai au régime Assad avait abouti, il serait arrivé ce que   les  rebelles ne cessent d’annoncer :   l’exode de deux millions  de chrétiens et le  massacre de deux   millions et demi d’alaouites. Etonnant  retournement historique  pour  un pays dont la protection des minorités  justifie seule  la  présence dans la région.  

Il est vrai qu’invoquer ce passé n’est plus  à la mode. L’ultra-laïcisme qui est devenu la politique officielle de la gauche,  et même de la droite,   conduit nos dirigeants non seulement à ne  plus  faire   de référence   à la protection des   chrétiens, mais même à  les tenir, non sans  une forme de lâcheté, pour la   seule minorité qui ne mérite pas notre compassion.  Cela au moment même où ils sont devenus, de l’avis commun, le groupe religieux le  plus persécuté  dans le monde.

En invoquant la laïcité,  on  oublie  que les grands républicains de la IIIe République,  pourtant peu suspects de bigoterie, n’avaient jamais perdu  de vue ce rôle. Ils savaient l’histoire, eux !

 

La diplomatie des droits de l’homme, simpliste et contradictoire

 

La préoccupation des droits de l’homme, nouvelle religion laïque,  aurait remplacé  le souci  de protéger les chrétiens,  mais  que signifie la promotion des droits de l’homme si elle doit passer  par le massacre ou l’exode de toutes les minorités ?

Nous en arrivons au  deuxième signe d’inculture : organiser   notre diplomatie en fonction des régimes intérieurs des différents  pays,  diplomatie dite « des droits de l’homme ».  Nous serions supposés ne  nous lier  désormais  qu’avec les  régimes démocratiques ou les oppositions prétendant promouvoir la démocratie ( même s’il  s’agit , comme en Syrie, de fanatiques  barbus tout prêts à égorger  tout ce qui n’accepte pas la charia ).

La dissociation des  considérations intérieures et de la grande diplomatie constitue pourtant  une des grandes constantes de l’histoire de l’Europe, singulièrement de la France. C’est peut-être un des fondements de  la civilisation. Richelieu pouvait  combattre le protestantisme  en France et s’allier avec les princes protestants en Allemagne  contre l’Autriche.  Le très catholique  roi  d’Espagne  soutenait   à l’inverse   les protestants lors du siège de La Rochelle.  Louis XVI apporta une aide décisive aux  « Insurgents »  républicains  d’Amérique du Nord  contre son « cousin », le roi d’Angleterre.  Plus  près de nous,  la République radicale  n’hésita pas   à s’allier avec la Russie des tsars pour contenir l’impérialisme allemand.

Ces subtilités (pas si subtiles que cela  d’ailleurs)  sont  aujourd’hui  oubliées. Même un diplomate de profession comme Villepin, parce qu’il  avait, dans son équipée politique,   le soutien du monde arabe, se crut tenu de protester contre l’interdiction du voile,   deux sujets qui n’auraient dû avoir aucun rapport !     

Fixer sa   ligne diplomatique sur  la  seule considération  des droits de l’homme  est non seulement simpliste et dangereux  mais  hypocrite car on a tôt fait d’oublier ces droits    quand certaines  contraintes  géopolitiques ou  commerciales s’imposent , par exemple à l’égard de  l’ Arabie saoudite ou  de la Chine. Mais aussi de l’Algérie, qui, dans les années 1990, réprima l’islamisme de manière au moins  aussi sanglante qu’Assad sans que cela ne nous ait jamais émus.  La plus extrême sévérité s’exprime en revanche vis-à-vis de la Russie  - où pourtant  les minorités  religieuses  vivent  en sécurité, ce qui est loin d’être le cas dans la soi-disant démocratique Turquie bien davantage  ménagée.

L’urgence   nous  a imposé de voler au Mali   au secours d’un régime issu d’un coup d’Etat,   alors qu’au nom des droits de l’homme,  nous  boudons stupidement  des pays amis de  la France comme le Congo-Kinshasa  ou Madagascar confrontés à  des difficultés  internes immenses,  au motif qu’ils   ne seraient   pas assez  démocratiques.

Les nouveaux régimes d’Egypte et de Tunisie, issus des illusoires  « printemps  arabes » ont  été accueillis à bras ouvert : nous ne savons plus  que dire en voyant  s’instaurer dans la foulée, inexorablement,  le totalitarisme  des Frères musulmans , pour ne pas parler de la Libye  où la chute  de Kadhafi , par nous organisée, a conduit à  un chaos effroyable , ce pays servant désormais de base arrière aux milices islamistes que nous combattons au Mali .

Rien n’abêtit plus, on le voit,   que les postures idéologiques, comme  la prétention  de fonder la diplomatie  sur les seuls droits de l’homme, pas  seulement en Syrie.

 

Une hiérarchie fantasmée des régimes

 

D’autant que, troisième ignorance,  cette diplomatie se fonde,  pas seulement en France, sur une   hiérarchie   des pays, par rapport au critère démocratique,  qui  n’a qu’un rapport lointain avec les réalités. Une hiérarchie qui  résulte, non d’une  analyse socio-politique solide   des régimes avec lesquels on traite , qui serait basée sur des critères objectifs, mais sur  une sorte de doxa « politiquement correcte » produite  au carrefour des médias et des chancelleries   occidentales , compendium  de préjugés sommaires , de parti-pris  contestables, de jugements  à deux poids deux mesures  sans doute  inspirés  en dernière instance  par  les intérêts de puissance  nord-américains.

Cette hiérarchie ignore les catégories politiques élémentaires que l’expérience du XXe siècle nous avait  conduits à établir. Hannah Arendt   avait  eu le mérite de dégager,   la  première, la notion de régime totalitaire. Montrant que les régimes soviétique  et nazi  avaient en commun  ce caractère, elle avait apporté des nuances quant au  fascisme italien  qui , selon elle , ne pouvait être qualifié de totalitaire, car il était loin  d’avoir contrôlé – ni même   cherché à contrôler -   la totalité de la  société civile et n’avait pas multiplié, ni  près,  les crimes au même degré.  Entendu   en un sens  aussi   radical, il  est possible que le seul  régime qui mérite aujourd’hui l’appellation   de totalitaire soit  la  Corée du Nord.  Puis viennent, dans cette hiérarchie,  les dictatures classiques, comme l’étaient par exemple  l’Espagne de Franco ou les régimes militaires  d’Amérique latine. Si l’on fait de la vraie science politique et non de  la propagande,    trois  différences majeures séparent    ces dictatures des  régimes totalitaires :   d’abord le fait que les dictatures   ne visent  pas le contrôle de toute la   société, notamment  de l’économie, mais  seulement   du pouvoir politique,  ensuite que n’y  courent des risques véritables que ceux qui s’y opposent  , enfin que les dictatures ne demandent que l’adhésion  passive alors que les régimes totalitaires  exigent de tous un  engagement  actif. Et il y a enfin, plus haut  dans la hiérarchie,   les démocraties,   toujours  imparfaites et en évolution,  qui se caractérisent   notamment par le fait qu’il  y  est procédé à des élections qui ne sont pas complètement une parodie et  que le pouvoir peut même , à l’occasion,  perdre.

Foin de  ces catégories dont on pensait quelles étaient devenues classiques ! Nos dirigeants mélangent tout.  Le  régime d’Assad, dictature classique, comme tous les régimes baasistes, un peu plus raide peut-être , compte  tenu des risques qu’affronte  ce   pays à la fois  hétérogène et proche d’Israël,   est tenu pour un régime totalitaire.  Assad est,  absurdement, dans la logomachie ambiante,  assimilé à Hitler.  Chavez, défunt  président  du Venezuela,   était fréquemment   qualifié dans les médias de « caudillo », alors qu’il n’emprisonnait personne,   respectait  le résultat de urnes   quand il   lui était défavorable (par exemple lors du référendum de 2007). Tout comme  Milosevic, dont le parti  avait perdu les élections municipales dans  la plupart des  grandes villes, ce qui n’était jamais arrivé  naturellement  ni à Hitler,  ni à Staline auquel la presse internationale l’assimilait, ni même à Mussolini ou Franco.  On dit aujourd’hui  n’importe quoi sur la Russie, qui,    certes, n’est pas une démocrate parfaite, loin s’en faut,   mais ni plus ni moins que ne l’était le  Mexique  eu temps de la toute -puissance du PRI, voire le Japon du  PLD, et  qui demeure, si on la compare à sa situation en 1980, un des  pays qui ont   fait le plus de  progrès dans le monde.   En revanche, les mêmes moralisateurs ne trouvent rien à redire,   ou si peu,  à  la monarchie absolue d’Arabie saoudite qui n’est pas loin d’être un régime totalitaire.

C’est néanmoins en fonction de cette  échelle de valeurs superficielle  et partisane  que sont décidées les positions de la diplomatie française.

 

Gauche et droite  à la même enseigne

 

Le plus lamentable  concernant la France est que cette déficience de la  pensée  est  partagée entre la droite et la gauche. S’agissant de la Syrie, on cherche en vain une nuance entre les positions de    Hollande et de Sarkozy,  de  Fabius et  de Juppé. Les deux derniers, normaliens et énarques,   pourraient    pourtant, nous semble-il,  avoir le  recul historique  qui leur évite de prendre des positions  aussi simplistes et aventurées. Mais c’est apparemment trop leur demander.

Est-il  nécessaire de dire qu’avec cette diplomatie de gribouille,  nous sommes à des années  lumières  du mode de pensée de gens comme  De Gaulle ou Mitterrand qui possédaient   à un degré particulièrement  élevé  toutes ces nuances et qui   connaissaient  l’histoire ?

Une histoire  qui s’est toujours vengée de ceux qui en oublient les leçons.  Nous allons payer le prix fort  de cet oubli  au Proche-Orient, d’abord  par le ridicule, et ensuite, plus probablement, par notre éviction durable  de la scène. Cette ignorance, cette   inculture, cette superficialité avec lesquelles sont abordées les questions diplomatiques les plus graves peuvent avoir  des conséquences   dramatiques. 

Depuis le général de Gaulle, la France, en adoptant des propositions modérées et moyennes, comme par exemple sur le Vietnam ou la question palestinienne, avait pu proposer sa médiation.  C’était un peu sa  fonction  institutionnelle  dans le concert des nations.  Nous en sommes  loin après les gesticulations hystériques de ces derniers mois.   Et dire qu’il y a, parait-il, au Quai d’Orsay des gens qui se demandent pourquoi la Conférence   prévue se tiendra à Genève et non à Paris !

L’impasse  intérieure à  laquelle François Hollande se trouve confronté  témoigne de l’épuisement pathétique  de  la veine  social-démocrate dont il se réclame. Le même épuisement  a son pendant,  nous venons de le voir,  dans la diplomatie.  Notre appareil diplomatique, dépourvu de ligne cohérente,  se trouve en plein désarroi.  Le  quinquennat précédent montre hélas  qu’une droite ayant  remisé  depuis longtemps l’héritage gaulliste au rayon des vieilleries,  est encore loin    de  pouvoir proposer une doctrine alternative. 

 

Roland HUREAUX   

 

 

 

 

 

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12 mai 2013 7 12 /05 /mai /2013 11:26

  

    Paru dans Atlantico 

 

C’est déjà « plié » : voilà ce que tout le monde dit aujourd’hui    de l’examen en cours  de la loi Taubira « ouvrant le mariage aux couples de personnes du même sexe » par le Conseil constitutionnel;  le Conseil ne prendra pas le risque de censurer une loi de société de cette importance, ne serait-ce que par  peur de paraître « ringard ». Au maximum émettra-t-il quelque   réserve sur l’adoption.

Certains voient même la décision tomber juste avant le 17 mai,  journée mondiale de lutte contre l’homophobie

 

Le droit constitutionnel face à un paradigme nouveau

 

Pourtant les arguments  pour faire droit aux  recours déposés par  les députés et  les sénateurs ne manquent pas.

Le premier est sans doute le plus fort :   le fait que le mariage unit  un  homme et une femme  fait partie,  au même titre que les droits fondamentaux de l’homme,  de ces principes généraux de la République, reconnu par de nombreux textes,  qu’il était aventureux  de prétendre changer par une loi  ordinaire. Certes il ne figure pas dans la Constitution, mais tout simplement parce que l’idée allait tellement  de soi quand celle-ci  a été rédigée  (et quand furent  rédigés  la douzaine de textes  constitutionnels  français  antérieurs ! ) que personne n’a pensé  qu’il fallait l’y  inscrire noir sur blanc. La constitution ne dit  pas non plus que deux et deux  font quatre !  Que  l’article 34 de la  Constitution   précise  que  « la loi fixe les règles  concernant   les droits civils   et les  garanties  fondamentales accordées aux citoyen pour l’exercice des  libertés publiques », ou encore « les régimes  matrimoniaux » ne veut pas dire que, dans  l’intention des  constituants, ces formules comprenaient  le  droit de rendre officielle la théorie du genre et d’abolir dans tous les   codes français, Code civil en tête, toute mention de l’homme et de la  femme, du père et de la mère etc.

Une perspective plus immédiate qu’on ne  pense,  puisque  sont déjà sous presse de nouveaux  livrets de famille d’où  les mots père et mère auront disparu !

Le   gouvernement  a, si l’on peut dire,  aggravé  son cas en faisant voter la loi à main levée au Sénat, comme une loi de routine,   alors que,  dans toute  une série de cas, parfois moins graves,  la constitution exige une loi organique où le vote se fait par scrutin nominal.   Ainsi, le Parlement,  qui ne peut pas changer la procédure budgétaire sans  un vote par scrutin nominal, en forme solennelle,  pourrait  opérer ce que Mme Taubira elle-même appelle un « changement de civilisation »  à main levée et  à la sauvette !  

Si la loi Taubira sort à l’évidence du périmètre de l’article 34, définissant le domaine de la loi ordinaire, tel que l’avait conçu  les auteurs de la Constitution, à quoi se rattache-t-elle ? C’est là que le Conseil constitutionnel peut être embarrassé car il se heurte  un problème radicalement nouveau, post-moderne si l’on peut dire.  Tout autant qu’à la loi ordinaire il est en effet   difficile de rattacher cette loi au domaine constitutionnel au sens étroit.  La racine de cet embarras est le  changement profond de paradigme que nous vivons.  Nous sortons d’une époque « normale » où il y avait accord sur disons  90% des fondements de la société , notamment le sens des mots   et  une certain nombre de données anthropologiques de base  comme la nature du mariage,  où la constitution se  contentait de préciser l’organisation des pouvoirs publics et quelques détails ( drapeau, langue ), les lois ordinaires faisant le reste. Aujourd’hui, nous entrons dans une époque « orwellienne », on pourrait dire aussi bien folle,  où c’est ce socle de 90 % des fondements de la société  qui est remis en cause et que les idéologues prétendent changer par la loi ; après  la loi Taubira, rien en effet  ne sera plus à l’abri d’une telle  remise  en cause ;  ce socle  n’est certes pas, au sens  strict, d’ordre constitutionnel,  mais  il est clair qu’ il  constitue   quelque chose de plus fondamental  encore  que l’organisation des pouvoirs publics.

C’est un peu dans cette perspective que certains invoquent, pour plaider la censure,   le fait que  « la langue de  la République  est le français »  (article 2 de la Constitution)  et que selon  tant  l’Académie française que  l’ensemble des dictionnaires aujourd’hui en usage , le mariage  désigne en français  l’union d’un homme et d’une femme et rien d’autre.  Le  Parlement  peut-il changer le sens des mots à main levée ? On dira que l’article 2 est destiné à  nous protéger de quelque langue étrangère intrusive mais pas de la novlangue !   

Autre argument,  concernant celui-là la seule  filiation : l’article 4  de la Déclaration des droits  de l’homme et du citoyen, qui fait aujourd’hui partie du « bloc constitutionnel »    dispose que  « la liberté  consiste à faire ce qui ne nuit pas à autrui. » Or la liberté pour un couple homosexuel d’adopter un enfant   risque de nuire à cet enfant. On n’en est pas sûr ? Certes,  mais  le principe de précaution a été inséré  en février 2005  dans la Constitution. 

La loi Taubira ne confère pas  en l’état aux  couples du même sexe, le droit à la procréation médicalement assistée, ni a fortiori au recours à la gestation pour autrui ; mais l’application mécanique du principe   de non-discrimination  selon l’orientation sexuelle    tel qu’il est   interprété tant par la Cour de justice de l’Union européenne (Luxembourg) que par la   Cour européenne des droits de l’homme (Strasbourg)    devrait y conduire sans intervention nouvelle du législateur.

Enfin le Conseil pourrait  encore  censurer, comme  il l’a déjà  fait, le  recours aux ordonnances prévu  pour compléter le texte dans la mesure où,  même si la constitution ne  le dit  pas explicitement, cette procédure exceptionnelle , issue des décrets lois  des  IIIe et IVe Républiques est ordinairement réservée à des mesures  d’urgence dans le domaine économique et social. 

 

Le contexte politique : la donne européenne

 

Même  si le Conseil constitutionnel ne se prononce, bien entendu,  que sur des  arguments juridiques, l’inclination politique de ses membres  n’est pas  entièrement  neutre. A cet égard, le conseil est loin  d’être  composé de gens aux ordres du gouvernement socialiste : sur les 9  membres ordinaires, 7  ont été désignés par la droite et 2  par la gauche,  au moins   9  (en comptant les 3 anciens présidents de la République) peuvent  considérés comme étant de droite.

La rumeur   d’une approbation déjà acquise n’est cependant pas sans fondement. Le président Jean-Louis Debré est hostile à toute censure. Il est issu   de l’aile ultra-laïque du chiraquisme  (même si les quatre  grands-parents de Jacques Chirac, instituteurs laïques  eussent été sans doute horrifiés par la   loi  Taubira !).  Il  dit à juste titre qu’il n’appartient pas au Conseil constitutionnel de se substituer au législateur pour régler  les lois de société. Certes, mais quel législateur et selon quelle procédure ?

Au moins sept ou huit membres du Conseil, à notre connaissance,  se déclarent catholiques. Mais la plupart   sont  aussi de  fervents  partisans de  l’intégration européenne. Pour quelqu’un comme  Guy Canivet, le rapporteur désigné , la référence ultime  ne semble pas être  la Constitution  française, encore moins la loi de Moïse ,  mais les traités et la jurisprudence  européens, lesquels  semblent ( sous réserve d’un examen plus technique) aller dans le sens de la loi Taubira.  Dans cet aréopage plutôt bien-pensant, l’opposant  le plus déterminé à la loi Taubira pourrait être, paradoxalement,   Michel Charasse, esprit indépendant issu  de la gauche laïque,   ostensiblement irréligieux ! Il  sait mieux que d’autres  combien l’idée d’un droit  naturel, aujourd’hui récusée par les idéologues de tout poil, était au cœur de la philosophie des Lumières et sans doute aussi que rien  n’est plus nécessaire à la République que le bons sens.

Si le conseil est divisé,  les anciens présidents de la République  pourraient-ils  faire  la différence ?    Leur participation  à la délibération  est  problématique. Auraient-ils  déjà  intégré le caractère illégitime que certains voient à leur présence dans le conseil, présence qu’  il est question    d’abroger !  Ils auraient  tort. Nous pensons au contraire que cette présence , bien plus que celle de juristes pointus et souvent doctrinaires,  est  tout à fait  conforme à l’idée primitive de l’institution :  celle d’un  conseil des sages destiné à assurer  la continuité  de la République  dans la lignée du Sénat romain  qui était, comme on sait,  composé des anciens magistrats. Leur expérience sans égale des affaires de la France et du monde,  leur recul par rapport à l’action immédiate et à l’histoire  vaut largement une agrégation de droit.  

On comprend que Jacques Chirac soit  empêché par des raisons de santé. Mais si Nicolas Sarkozy se  faisait lui aussi, comme il en est question,  porter pâle,  il n’est pas certain que les millions d’opposants  la loi Taubira le comprendraient,  surtout s’il envisage de revenir un jour à la politique  active.  Quant à Valéry Giscard d’Estaing,  il demeure  à son habitude, drapé dans son mystère.

Compte tenu de la division profonde de l’opinion sur ce sujet, que l’entrée en vigueur  de la loi n’est pas du tout  susceptible d’apaiser, au contraire, une  censure  éventuelle  ne  serait pas forcément un mauvais service rendu à François  Hollande.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

      

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4 mai 2013 6 04 /05 /mai /2013 11:41

 

Communication au Colloque franco-allemand sur l’euro – Chambre de commerce et d’indistrie de Paris le 9 avril 2013


Sachons-le : ce qui nous réunit aujourd’hui, c’est d’abord  le souci commun de l’Europe et des Européens. Des Européens massivement frappés par la récession, ce qui signifie pour beaucoup d’entre eux le chômage, pour presque tous  la perte du pouvoir d’achat, souvent la misère. Pour tous ceux qui sont frappés par ces effets de la récession, en particulier les jeunes, c’est aujourd’hui l’absence de toute perspective que les choses s’amélioreront,  c’est au lieu de l’espoir, le désespoir.

Oui,  ce sont d’abord ces immenses souffrances que nous voulons conjurer,  car elles  ne nous paraissent pas inévitables.  Il est  donc clair que  nous ne faisons pas de l’économie en chambre.

La récession actuelle, c’est aussi le recul de l’Europe dans le monde,  de sa part sur le marché mondial (sauf l’Allemagne). De 8 à 6,2  % pour la France depuis 2000 avec un déficit aggravé par rapport à l’Union européenne. 

C’est même le recul du monde car l’Europe demeure  le premier marché mondial et sa mauvaise santé affecte le monde entier.

Or je le  dis : nous sommes, entre nous, tous d’accord pour penser que, loin d’apporter une solution à ces problèmes, l’euro, en tous les cas l’euro tel qu’il a été géré depuis sa fondation,  les complique et les aggrave.

Sa mise en œuvre illustre, de manière exemplaire,  ce que Hayek appelait « la loi des effets contraires aux buts poursuivis ».

L’idée qui avait  prévalu lors de sa création était simple (trop simple comme toutes les idées qui sont au départ des idéologies) : « L’union fait la force » ; « Mettons nos ressources en commun et nous serons les  plus forts », « Ayons un marché unique le plus grand possible et nous aurons la plus grande prospérité, les échanges entre nous seront multipliés ».  Un rapport produit sous les auspices de Jacques Delors en 1991 affirmait  que la monnaie unique apporterait 1 % de croissance de plus par an à tous les pays adhérents, qui s’en souvient encore ?

A cette idée majeure, s’en ajoutaient deux autres : en utilisant tous la même monnaie, nous serons, au sein du continent européen,  plus proches, nous nous aimerons davantage et donc consoliderons la paix qui règne entre nous.

Et encore  celle-ci : les comportements  des différents Etats  seront rendus  plus homogènes. En tous domaines, les  Européens se ressembleront  davantage, notamment au regard  des phénomènes monétaires ; on savait d’ailleurs que cette harmonisation des comportements sur laquelle  on pariait, était   en même temps la condition du bon fonctionnement de la monnaie unique.

Comme par une ironie du sort  (mais n’est-ce pas le même phénomène  que nous voyons à l’œuvre chaque fois   que l’homme transgresse les  règles fondamentales de sa condition  pour vouloir faire avancer trop vite l’histoire ? ), ce que à quoi nous assistons aujourd’hui en Europe  se situe  à l’opposé de toutes  ces espérances.

Au lieu d’être plus prospères, nous nous enfonçons dans une récession,  qui est la pire que le continent européen ait connue depuis 1930.

Au lieu d’être plus forts, nous  pesons de moins en moins dans le monde, en particulier sur le plan industriel, et cela même l’Allemagne.

Puisque il est question de puissance, ajoutons que sous les contraintes budgétaires  drastiques qui s’appliquent à tous, les budgets militaires qui étaient déjà les plus faibles du monde vont se réduire à presque rien sous l’effet des mesures d’austérité que le maintien de l’euro exige.  Plus que jamais l’Europe sera  la Vénus offerte sans défense  à la domination de Mars, selon l’expression crue de  de Robert Kagan.

En France, on veut s’attaquer aux prestations familiales qui avaient permis jusqu’ici que nous soyons encore le seul pays ( avec l’Irlande) proche du seuil de renouvellement de la population.

Et  au lieu que nous soyons  plus  homogènes,  nous  constatons une divergence croissante des économies des pays de la zone euro  au regard des    variables les plus  fondamentales : l’évolution des coûts de production donc la compétitivité, les déficits – et donc l’endettement public, la situation des banques, la balance du commerce.

Cette divergence est un phénomène plus large que l’économie : en dépit d’une constante rhétorique de rapprochement, de moins en moins de Français savent l’Allemand de moins en moins d’Allemands savent le Français, au risque de graves malentendus, car, ignorant la langue, c’est la civilisation, les mentalités qu’on va bientôt méconnaitre.   Si nous avons engagé, au cours de ce colloque, les frais d’un système de traduction simultanée, c’est pour  éviter  la solution de  facilité qui aurait été de  communiquer en mauvais anglais.

Nous espérions un rapprochement des  peuples d’Europe. Le carcan de la monnaie unique, comment l’ignorer ?  aigrit les rapports entre les états membres. Je ne sais combien d’Allemands vont  en vacances en Grèce, mais si j’étais allemand, je ne m’y risquerais  pas. Les récentes élections italiennes se sont faites sur l’excitation du sentiment antiallemand.  Beaucoup de nordiques sont exaspérés par l’indiscipline de ceux qu’on appelait le Club Méditerranée et qu'on appelle aujourd’hui d’un terme  moins plaisant, frôlant le racisme, que je ne répéterai pas. Témoin de cet état d’esprit : la déclaration récente de Mme Jutta Urpilainen,  ministre des finances de Finlande. 

Les relations entre la France et l’Allemagne ne sont plus ce qu’elles étaient, dit-on un peu partout,  mais quand on regarde point  par point  les motifs de divergence,  on voit qu’ils sont causés par l’existence de l’euro et qu’ils n’auraient pas, pour la plupart,   lieu d’être si l’euro n’existait pas ! Vous pouvez avoir les meilleures relations avec votre voisin de palier ; si vous décidez d’abattre les cloisons pour faire une famille unique, un phalanstère, il n’est pas sûr que les relations continueront d’être bonnes.

L’amitié franco-allemande suppose, je le pense,  une certaine égalité. S’il est vrai que sur le plan démographique, les deux pays se rapprochent, sur le plan industriel ils s’éloignent ; on a parlé hier de l’inclination  plus faible de la France vers  l’industrie. Quand j’étais au lycée, on me disait  que l’industrie française pesait  la moitié de l’industrie allemande, à l’université, pareil, en 1990, lors d’une conférence de M.Strauss-Kahn, même chose. Puis est venue la  réunification qui n’a pas bouleversé ce rapport. Aujourd’hui, la position de la France se dégrade ; elle représente moins de la moitié de l’industrie allemande. Depuis quand ? Depuis l’entrée dans l’euro.

On nous a dit que l’euro, contrôlé par  une Banque centrale européenne dont le souci premier serait d'éviter  l’inflation,  marquerait un progrès de la vertu monétaire en Europe. Or nous voyons que depuis quelques mois, la solution des crises à  répétition  a été trouvée dans ce qu’on s’était au départ interdit de faire :  la monétisation des dettes des banques – et même, de manière déguisée, des Etats, ce à quoi l’opinion allemande est particulièrement  sensible. Le remplacement de Trichet par Draghi a constitué un tournant qui a donné l’impression fallacieuse que la crise de l’euro était terminée, que le malade était rétabli,  alors que le nouveau médecin  avait seulement la morphine plus facile.

L’euro a été fondé sur  le  postulat, largement répandu dans les élites européennes, que la fin de l’inflation n’entraverait nullement la croissance, bien au contraire (on répétait que la courbe de Philips établissant une relation inverse entre le taux de chômage et l’inflation relative qui s’appliquait si bien à la France des années 50 et 60 était démodée !), mais aujourd’hui nous avons au contraire  à la fois la récession et l’inflation  - même si l’inflation de la masse monétaire  ne se traduit pas encore par la hausse des prix de détail.

Je ne m’étendrai  pas sur les  conséquences de cette situation sur la démocratie,  à la fois parce qu’en plusieurs  pays, notamment la France, des décisions ont été prises à l’inverse de la volonté exprimée par les peuples, des gouvernements  ont été imposés en dehors des  logiques parlementaires, des décisions ont été  forcées  par la pression internationale, mais aussi   parce que la légitimité des institutions démocratiques se trouve un peu partout affaiblie. Tandis que la classe gouvernante  se trouve discréditée.

J’ai évoqué Hayek et les autres théoriciens de ce virus  de la pensée qu’est  l  ’idéologie. La racine de ce processus peut être analysée  sur la plan moral : l’euro, ce fut, pour se référer à la Bible,  la tour de Babel, une entreprise destinée, elle aussi,  à rapprocher les peuples et qui, comme vous le savez,  se termina  mal !  L’euro, c’est aussi un vice de raisonnement : dire que si vous donnez une monnaie unique à différents peuples,  vous aurez des économies convergentes, c’est aussi simpliste que de dire, comme on le disait dans le régime soviétique, que les hommes sont mauvais parce  que la propriété privée existe, que si vous supprimez la propriété privée, vous les rendrez meilleurs ! On sait ce qui est arrivé dans les pays qui avaient  fait ce calcul.

J’aime le cyclisme.  Imaginez  l’entraineur d’une équipe cycliste qui dirait : qu’est-ce que   ce désordre ?  Vous,  les membres de l’équipe,  vous roulez en ordre dispersé ; je veux que vous arriviez  tous groupés en haut du col ;  pour cela vous aurez tous le même développement, le même braquet. On imagine la suite…

Cette idée simpliste qu’en appliquant le même cadre à des partenaires intrinsèquement inégaux, on les rendrait égaux,  aussi stupide que de penser qu’en multipliant une série de nombres  tous par 2 on les rapprocherait,  est une erreur commune  qui ne s’applique pas seulement à la monnaie. Elle fait partie de ce que les Allemands appellent, je crois,  le zeitgeist. Par exemple en pédagogie prévaut l’idée  qu’un tronc d’éducation unique, le plus long possible, sans redoublement, va accroitre l’égalité des chances alors  que c’est le contraire que l’on observe partout.

S’il est vrai , comme Alain Cotta nous l’a dit si bien dit, que   l’euro correspondait  aux intérêts égoïstes de certains, notamment des rentiers, une conception aussi erronée n’aurait pas prospéré comme elle l’a fait dans les élites, ou soi-disant telles, si elle n’avait   coïncidé  avec une grave ignorance de l’influence du fait culturel au sens large dans l’économie ; tant l’héritage de l’histoire que la    sociologie font qu’on ne change pas les comportements d’un peuple du jour au lendemain, en particulier ce paramètre fondamental que j’appelle la propension relative à l’inflation. La France n’a pas à rougir de la sienne ; elle est la meilleure du monde à l’exception de l’Allemagne, au moins parmi les grands pays ; sur 60 ans, elle est strictement parallèle à celle des Etats-Unis. Je ne l’aurais pas  souhaité   pour des raisons politiques mais, sur le plan économique,  si la France avait rejoint  la zone dollar, elle s’en porterait très bien. L’Allemagne pour des raisons historiques que je ne détaillerai pas (et non par un supplément de vertu) a une propension particulièrement faible à l’inflation. Ces divergences  « naturelles » s’étaient  toujours réglées par des ajustements monétaires et ça se passait, contrairement à une lecture rétrospective tendant à diaboliser ces ajustements,  très bien. On a créé un espace artificiel où ces ajustements ne sont plus possibles ; cet espace  éclate de toutes parts.

Dans cet espace, l’Allemagne semble s’en tirer mieux que les autres.

Il est vrai qu’  elle a fait le choix de maintenir la croissance par l’exportation, d’abord  en direction des autres pays de l’Union européenne. Sa balance commerciale est ainsi de plus en plus excédentaire (y compris, ce qui est sans précédent, en matière agricole). Cette politique s'appelle le mercantilisme. Nous, Français, ne saurions la lui reprocher puisque c’est nous qui avons inventé le mercantilisme sous Louis XIV !  Mais il faut bien dire que dans un espace économique donné, tout le monde ne peut pas avoir une telle  politique ; si les uns sont excédentaires, les autres sont nécessairement déficitaires. Nous sortons ainsi  clairement  du cadre de la morale de Kant pour qui une règle n’est bonne que si elle peut être érigée en  principe  universel !

En outre, les cigales ne sont jamais devenues fourmis, ni  l’inverse.  Les créances allemandes  et les dettes corrélatives de ses partenaires ne pourront donc  que s’accumuler aussi longtemps que l’euro continuera d’exister.  Les Allemands peuvent donc  craindre  de tout perdre un jour.  Cet argent qu’ils prêtent à leurs clients  est détourné de l'investissement productif. Surtout, la récession que les  politiques de rigueur  entrainent chez les pays déficitaires  rétrécit  le marché ouvert aux  Allemands ; c’est déjà ce qui se passe,  et l’Allemagne entre aujourd’hui, à son tour, en récession.

Ces mécanismes expliquent ce que les Français ont du mal à comprendre : que des Allemands puissent être contre l’euro. Je le dis parce que  cela va à  l’encontre des préjugés français selon  lesquels les Allemands sont pour    l’euro  et  que les Français sont comme de mauvais élèves qui renâclent à suivre le bon exemple allemand.  Ce n’est évidemment pas du tout comme cela que les choses se passent. Bien au contraire,  beaucoup d’Allemands ont le sentiment que l’économie allemande souffre de l’euro autant que les autres, quoique d’une autre manière.

Jusques à quand la situation  actuelle ?

Que l’on soit  pour ou contre l’euro, personne ne peut penser que ses jours  ne sont pas comptés.

Un exemple significatif : Chypre représente   1/300 de l’économie européenne. Presque rien. Et pourtant la crise de Chypre ébranle tout  le système et on ne l’a surmontée qu’en  allant à l’encontre d’un des dogmes fondamentaux  de la zone euro, en établissant le contrôle des changes, de même  qu’on n’a résolu la crise irlandaise  qu’en monétisant de manière déguisée la dette publique. Aujourd’hui la zone euro va ainsi  de subterfuge en subterfuge, de bricolage en bricolage.

Pourquoi le moribond est-il ainsi maintenu en survie ?

Je passe sur les raisons proprement politiques : on comprend qu’une classe  politique continentale qui s’est trompée aussi massivement ne soit  pas prête  à reconnaitre facilement ses erreurs. Sa crédibilité est déjà si faible ! 

Il y a aussi des raisons économiques : on craint, peut-être avec raison,  que l’éclatement de l’euro n’aboutisse à une déflagration qui pourrait aggraver encore la crise mondiale. Ce n’est pas sûr,  mais le contraire n’est pas sûr non plus.  Des trois  grands déséquilibres qui menacent la stabilité mondiale :   la balance extérieure des Etats-Unis, celle de la Chine,  le déséquilibre interne à la zone euro, ce dernier  est sans doute le plus facile à résoudre. Surtout,  on peut légitiment penser  qu'arrivera un moment où, quels que soient ces risques, la certitude de   détruire entièrement l’économie  européenne si on continue,  devrait nous contraindre à    trouver un autre système.

J’ajouterai que de plus en plus se répand la conviction que la question n’est pas : faut-il mettre fin à l’euro ou le garder ; mais préfère-t-on qu’il se termine par une conflagration cataclysmique, ou veut-on une mutation maîtrisée vers un autre système ?

Un autre système ? L’abbé Sieyès, un homme important de la Révolution française,  disait qu’ « on ne détruit  que ce qu’  on remplace ». Pour conjurer la crainte, il faut donc  réfléchir, de manière positive,  à ce qu’on fera après. Et plus on réfléchira, plus la crainte sera conjurée.

Il faut aussi abandonner cet optique franco-française de « sortir de l’euro » : un grand pays  comme la France, pas plus que l‘Allemagne,  ne sort pas par la porte de derrière en se lavant les mains sur ce qui va se passer ou en disant : « les amis, continuez sans  moi, je me tire ». Nous  sommes responsables, non  seulement du destin national,  mais de celui de l’Europe.

D’où l’idée de réfléchir à un système alternatif avec d’autres Européens et pourquoi pas ? d’abord avec les Allemands qui sont, depuis le traité signé par Charles de Gaulle et Konrad Adenauer  signé il y a cinquante ans juste  et  que nous avons fêté il y a deux mois,  nos partenaires naturels.

C’est M. Robatel qui a  eu le premier  l’idée de chercher des interlocuteurs de l’autre  côté du Rhin et je suis  heureux de les avoir trouvés.  Je dirai aussi  que nous nous sommes trouvés très vite en relation de confiance. Nous avons eu ainsi  le témoignage direct qu’en Allemagne,  l’opinion n’était pas unanime en faveur l’Euro.  

Notre  premier colloque a eu lieu à l’Institut d’études politiques de Lyon le 8 octobre 2012, il été suivi d’un séminaire à  l’Industrie Club de Düsseldorf, lieu emblématique de l’histoire de la grande industrie allemande   le 11  avril 2012  et nous nous retrouvons cette fois à la Chambre de commerce et d’industrie de Paris   pour une troisième rencontre.

Le colloque que nous organisons était d’abord, comme ceux qui l’avaient précédé,  un colloque d’experts. Certains  des universitaires allemands,  qui sont nos partenaires ont rejoint Altenative fur Deutschland, un nouveau parti politique  qui s’est constitué récemment hors du mainstream,  en particulier Bernt Lucke qui s’apprête à le présider  et que nous sommes heureux d’accueillir ;   il nous  en parlera.

Ces Allemands ne sont pas hostiles à l’Europe ni,  comme on dit,  tentés par le repli national,  mais ils souhaitent sortir l’Europe de l’impasse où l’euro l’a conduite et chercher un autre système de coopération européenne. Le public français   qui les connait mal est curieux  de savoir ce qu’ils sont, c’est pourquoi, je vais  bientôt  leur passer la parole.

 

Roland HUREAUX

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3 mai 2013 5 03 /05 /mai /2013 08:14

 

Paru dans Le Figaro 28/03/2013

 

Rien n’illustre mieux les vices du processus réformateur français que la question du cumul des mandats.

Sa suppression parait aujourd’hui à l’opinion, à droite comme à gauche, être la panacée qui doit permettre de résoudre les problèmes que connait la classe politique française. 

Or nous pensons  qu’ils  en seraient au contraire aggravés. Pourquoi ?

Le principal de ces problèmes est la crise de confiance considérable   qui la sépare du   peuple ; au-delà, le décalage formidable entre les politiques menées par  les   majorités  successives et les aspirations réelles de la population. 

Ce décalage, pour ne pas dire cet abîme,  est une réalité. Pourtant  le fait qu’une partie des députés et sénateurs  soient en même temps  élus locaux constitue un des rares canaux qui permettent aux aspirations populaires, perçues immédiatement par ceux qui ont un mandat local,  de remonter au sommet. La suppression du cumul de mandats réserverait les mandats nationaux à des professionnels de la politique parlementaire  choisis  par les états-majors des partis, sans  contact avec le terrain, au travers de campagnes électorales   dont le résultat dépendrait    très peu de la représentativité   personnelle et beaucoup du contexte national. Le fossé entre  les  hommes politiques et la population  s’en trouverait non point comblé  mais élargi !

Autres effets pervers que bien peu aperçoivent : la  vie politique   coûterait au total plus cher au contribuable puisqu’ il faudrait dédoubler un  certain  nombre de  postes – tout en assurant, ne soyons pas naïf, le maintien  du pouvoir d’achat. On oublie que le cumul des mandats est assorti  d’un plafond du  cumul des rémunérations qui en relativise l’intérêt financier   et donc   aggraverait les coûts en cas de dédoublement des titulaires.

Ce dédoublement aggraverait ce qui est  le vrai mal   de la politique française : l’insuffisance des ressources humaines. Malgré les nombreux avantages dont les mandats politiques sont, parait-il, assortis, les prochaines élections municipales témoignent d’une grave crise des  vocations, au point de Jean-François Copé a suggéré à Agen que  l’UMP aille chercher  des candidats par petites annonces !  Privée  de personnalités nationales, la classe politique   locale deviendrait encore plus médiocre qu’  elle n’est et, faute de grands ténors, la décentralisation reculerait.

Ne parlons pas du déchainement d’hypocrisie que la limitation des cumuls  provoque déjà et qui serait  aggravé. On peut interdire à l’épouse d’occuper la place laissée vacante par son mari, mais comment l’interdire à la compagne, surtout en temps de parité ? Les structures intercommunales sont généralement laissées en dehors ses lois sur le cumul : tel qui abandonne sa fonction de maire, garde la présidence de la communauté de commune etc.

Pour toutes ces raisons, la mal politique français  se trouverait à coup sûr aggravé par la fin du cumul.

 

Un processus réformateur vicié

 

En ce domaine comme en d’autres, on voit le vice du processus réformateur français, bien plus grave que le cumul des mandats lui-même.

Tout projet de réforme part d’  un vrai problème : en l’occurrence la crise, bien réelle, de la  représentation. Mais au lieu d’analyser finement le problème, l’opinion se  précipite sur une solution en forme de slogan dont personne ne s’est donné la peine d‘étudier en détail si elle  répond bien au problème posé. Cette fausse solution  néanmoins se répand, est répétée par les médias, l’administration et les politiques, elle aboutit dans le programme des partis. Quand  une commission d‘experts est réunie, loin  d’analyser  le problème en détail, elle collationne au fil des auditions    les idées qui sont sur la place publique pour leur donner un peu plus de poids. D’ailleurs, ceux qui s’éloigneraient de l’opinion commune sont généralement écartés des auditions. Et finalement, à force qu’on en parle, la réforme finit par être votée et elle n’a pas du tout les effets escomptés, quand elle n’est pas carrément contre-productive.  

La suppression du cumul des mandats attend encore, non parce que c’est une mauvaise idée mais parce qu’elle heurte à de puissants intérêts. Heureusement !  

Cette démarche réformatrice simpliste se rencontre  en bien d’autres domaines. Vrai problème :    la complication de l’admintiration locale. Faux remède : réduire les 36 000 communes à 360 car le vrai mal  n’est pas là, ces petites communes ne coûtant rien. Pour opérer peu à peu cette réduction, on a multiplié les structures intercommunales qui, elles, coûtent cher et  compliqué encore  les structures locales. 

Dans le régime soviétique, la suppression l’initiative individuelle fut catastrophique pour  l’agriculture. Les rendements s’effondrèrent ; quel remède appliqua-ton pendant des années ?  Une centralisation encore plus grande ! Jusqu’à la « chute finale ».

Pour améliorer le  politique française, il importe donc de  dépasser les idées reçues et de bien analyser les vrais problèmes.  

Si le cumul de mandats  a un inconvénient, c’est  surtout dans le vote des lois relatives aux collectives locales où le Sénat est à la fois juge et partie. Il faudrait l’empêcher de bloquer certaines  réformes. Or, au cours de toutes dernières années, son pouvoir en la matière a été au contraire renforcé. 

On veut empêcher que les appareils politiques  locaux dissuadent les jeunes de se lancer en politique. Là encore il y a bien  d’autres moyens. Par exemple enlever toute valeur légale aux investitures,  de telle manière que le soutien des appareils politiques   ne fausse pas la saine émulation  des talents.

Mais la question la plus importante demeure celle  du recrutement des hommes politiques. Leur émergence à partir du terrain  a des inconvénients, mais le recrutement par les    appareils nationaux en aurait encore davantage. Les raison d’un appauvrissement bien réel du personnel politique n’ont pas encore été analysées assez en profondeur pour qu’on se précipite sans réflexion sur le  premier remède proposé. 

     Roland HUREAUX 

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 15:30

 

Dans une déclaration récente, le président Obama, mieux placé que quiconque pour avoir une vue « panoramique »  des tragédies de    la planète,   fait un parallèle entre les massacres en cours  en Syrie et ceux de la  République démocratique du Congo,  plus spécialement au Kivu : «  Comment dois-je  considérer  les dizaines de milliers de personnes qui ont été tuées en Syrie face aux dizaines de milliers qui sont actuellement tuées au Congo? "

Une fois de plus le Kivu  est occupé par des rebelles qui  tuent, violent, pillent, détruisent.

Une fois de plus la rébellion, dite M23,  est appuyée en sous-main par le gouvernement du Rwanda voisin.  

Ce pays n’avait  causé aucun trouble hors de son territoire jusqu’en 1994, du temps où il était gouverné par la majorité hutue. Depuis la prise de pouvoir par  le président Paul Kagame, à la tête d’une milice tutsie ultra-minoritaire,  qui prétend avoir mis fin au  génocide  de  1994,  lequel   avait causé plusieurs centaines de milliers de morts, ce pays ne cesse de fomenter des rébellions voire de mener  des expéditions dans le grand voisin, la République démocratique du Congo.   

Quel que  soit leur motif avoué,  poursuite des milices hutues réfugiées en 1996,  renversement de la dictature de Mobutu en 1997,  ces expéditions  ont fait au total en RDC, directement ou indirectement,  près de quatre millions de victimes, venant s’ajouter aux morts du  Rwanda.  C’est du moins le chiffre qu’avance le Rapport Maping du Haut-Commissariat aux réfugiés des Nations -Unies,

Le malheureux gouvernement de Kinshasa, éloigné de 1500 km, dans un pays   depuis longtemps en pleine décomposition ne peut pas faire grand-chose. Ses troupes ne lui obéissent guère et, à l’occasion, participent elles aussi aux exactions.

Dans un pays très  bien   doté  en ressource naturelles de toutes sortes, principalement métalliques,  le Kivu  est particulièrement riche  et l’exploitation des ressources minérales ( on peut même  dire leur  pillage) se fait sans aucun bénéfice pour le gouvernement et le peuple du Congo mais pour  le plus grand avantage des compagnies internationales qui y ont obtenu des concessions et de celui du gouvernement  de Kigali.

A la curée, les Chinois qui achètent dans ce pays des mines et des terres par milliers d’hectares pour les exploiter en complète extraterritorialité, sans recours à la main d’œuvre locale et sans payer d’impôts, ne sont pas les moins  avides.

 

L’effacement de la France

 

La France ne saurait rester indifférente au devenir de ce pays, deuxième pays francophone du monde et avec lequel elle avait tissé, dès l’indépendance, pour le meilleur et pour le pire, des liens particuliers, profitant du repli de la Belgique. 

Face à la situation  dramatique  qui prévaut aujourd’hui, qu’a fait  François Hollande ?

Il a  essentiellement fait la leçon.

A qui ? A l’auteur  des désordres  déjà   responsable de millions de victimes et qui plus est ennemi acharné de la France, le gouvernement de Kigali ?

Non, au pauvre  président Kabila de la RDC, qui ne contrôle rien mais qui n’en a pas moins été mis  plus bas que  terre lors du sommet de la francophonie qui s’était  tenu à Kinshasa en octobre  dernier. Dans cette ville  où il n’avait  pas même pas daigné passer la  nuit ( une injure en Afrique ) ,  le président français avait,  dans  un discours bref et méprisant,  fustigé  les manquements « tout à fait inacceptables  sur le plan des droits et de la démocratie »  et    marqué ostensiblement   son mépris pour  la  pouvoir  en place.

Il ne savait pas encore, le malheureux,  que, quelques semaines après, la France serait amenée à s’engager au Mali  en soutien d’un pouvoir issu, lui, carrément d’un coup d’Etat militaire !

Pas plus que Sarkozy, particulièrement complaisant pour le président rwandais,  Hollande ne s’est risqué, depuis son arrivée aux affaires,  à dénoncer l’emprise du Rwanda sur la RDC  qui fait que beaucoup considèrent Kabila  comme un simple factotum de Kagame.   

Après les reculades de 1993 et de 1997, sous les présidents Mitterrand (il est vrai tributaire d’un gouvernement de cohabitation)  et Chirac, où la France, isolée  dans le camp occidental,    avait  refusé de barrer  la route à Kagame, d’abord au Rwanda,  puis au Kivu, notre pays ne compte, il est vrai, plus beaucoup dans la région.

Le Rwanda a quitté  la francophonie pour entrer dans le Commonwealth.   Les pays qui avaient pris le parti de la France dans cette région (Gabon, Congo, Angola), voyant sa passivité, ont établi des liens avec le Rwanda et songent même, eux aussi, à prendre leurs distances avec la francophonie.  De fait, personne n’ose plus  remettre en cause ouvertement  le rôle déstabilisateur du président Kagame.

D’abord parce que, par un savoir-faire consommé, il a acquis une bonne réputation dans la sphère internationale. Oubliant la capacité des dictatures  les plus impitoyables (Staline, Mao)  à montrer  des villages Potemkine aux visiteurs de marque, on le crédite d’avoir   remis son pays en ordre : quand la mendicité est punie assez sévèrement, personne ne tend la  main, quand la crainte de l’Etat est assez forte, les rues sont propres. On dit même qu’il a instauré un régime honnête (ignorant  le pillage des richesses  du  Kivu) et en plein   développement (par une aide extérieure massive).

Mais la vraie raison de la bonne réputation de ce régime  et du fait que personne n’ose plus le mettre en  cause ouvertement est l’appui inconditionnel qu’il reçoit des Etats-Unis et de  ses alliés (Royaume-Uni, Belgique, Israël, voire Afrique du Sud). Cela a  suffi  à faire passer le rapport Maping à la trappe, comme avait complètement disparu (au point qu’on n’en  trouve plus un exemplaire nulle part dans le monde !) un autre rapport publié en 1975 dénonçant le régime de Kagame. Dans la diplomatie des  droits de l’homme, la raison du plus fort est toujours la  meilleure.

A quoi va conduire la  résolution du Conseil de sécurité, adoptée le 28 mars dernier,  créant  la Brigade d’intervention de la Monusco, composée de 3000 hommes, tous africains (Tanzanie, Malawi, Afrique du Sud) dans le Nord-Kivu ? Même si elle semble fraichement accueillie par le pouvoir rwandais (qui vient  de livrer des missiles sol-air aux rebelles !),  il y a peu de chances qu’elle ramène la paix dans cette région. Même s’il faut faire la part de la forfanterie, on peut croire le lieutenant-colonel Vianney Kazarama, porte-parole militaire du M23, quand il dit, dans un entretien à l’AFP :  « La Brigade d'intervention de l'ONU n'arrivera pas à faire ce que les Forces armées de la République démocratique du Congo (FARDC), soutenues par les 20.000 casques bleus de la Mission de l'ONU pour la stabilisation du Congo (MONUSCO) n'ont jamais fait ».

La division récente  du  M23   en deux factions rivales risque de mettre un peu plus de désordre.  

  Le statu quo dans la région, sur fond de chaos,  globalement favorable au président Kagame et à ses protecteurs et  dont le peuple  congolais est la principale victime, n’est pas prêt d’être remis en cause.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 15:27

 

Paru dans Causeur 

 

Le débat sur le mariage homosexuel  qui a accaparé l’actualité au cours des derniers mois tend à apparaître comme un débat franco-français lié à l’affrontement des partis et des sensibilités propres à  l’hexagone et l’outre-mer français.

Il a pourtant une dimension internationale déterminante. Il n’est même, d’un certains point de vue,  que l'un des champs de bataille dans une guerre non déclarée qui fait rage dans  une grande partie du monde, pas seulement  occidental.

En même temps que les parlementaires français débattent de la loi Taubira, en effet, le mariage unisexe fait la une aux  Etats-Unis avec le recours auprès de la Cour suprême contre l’Etat de Californie qui a interdit le « mariage gay » par référendum (et un autre recours, le cas Wilson,  tendant à faire reconnaitre un « mariage » lesbien conclu au Canada).  Si la Cour suprême annule la décision de l’Etat de Californie comme contraire aux droits de l’homme, le mariage homosexuel qui, jusqu’ici,  n’avait été admis que par 9  Etats sur 50, deviendrait  obligatoire sur tout le territoire de l’union.

La décision de la Cour suprême est attendue pour la fin juin.

Une des dimensions de cette bataille particulièrement âpre est  l’intervention massive des plus grandes sociétés américaines en faveur du mariage homosexuel. 278   d’entre elles  ont signé un mémoire déposé à la Cour suprême en tant qu’amici curiae (une procédure propre aux Etats-Unis, qui permet à des tiers, « amis de la Cour », de donner leur avis dans une affaire) lui demandant instamment d’admettre cette revendication.

Parmi les signataires,  rien que  du beau linge: Apple, Bain & Co, Bank of New York Mellon, Black Rods, CBS, Facebook, Goldan Sachs, Jet Blue, Johnson & Johnson, Starbuck, Twitter, Viacom, Walt Disney. Tous les secteurs sont représentés  mais d’abord la banque et la communication.

Ce mouvement des grandes sociétés en faveur du mariage homosexuel se fonde sur l’idée  que le reconnaitre serait « bon pour le business ». Il est,   au dire d’observateurs,  un fait nouveau, illustrant l’emprise croissante de la culture « gay » sur l’Amérique des affaires.

La bataille qui fait rage outre-Atlantique va jusqu’à des campagnes de boycott commercial par l’un ou l’autre des camps. Que dirait Disney si les  familles nombreuses qui peuplent  notre La Manif pour tous boycottaient   Disneyland ?   

Relativement discret dans son premier mandat, le président Obama est aujourd’hui  ouvertement engagé du côté des partisans du mariage homosexuel. Il y a un an, le 9 mai 2012, il prenait clairement parti dans ce sens ; le lendemain, il déjeunait avec George Clooney à Hollywood et récoltait d’un coup 13 millions de $ pour sa campagne !

On peut mettre l’  engagement d’une partie du business  américain  en parallèle avec l’aide que reçoit de sociétés comme Microsoft ou Ernst &Young la Fondation  Terra Nova, proche du parti socialiste et  ardente promotrice des  réformes sociétales.

Un rapport récent de cette fondation  avait attiré l’attention  en 2011 car il  proposait que le parti  socialiste prenne définitivement  ses distances avec ses appuis historiques,  classe ouvrière ou   fonctionnaires,  pour se tourner  vers « une nouvelle alliance    des diplômés, des jeunes, des  minorités  , des femmes, des urbains et des  non-catholiques ,   tous supposés  tournés vers l’avenir  et adeptes  du libéralisme culturel. »

De ce côté  de l’Atlantique la fondation socialiste n’effraye pas non plus le grand capital : Areva, Air France, Casino, EADS, Suez, Sanofi, Vivendi lui apportent leur soutien.

On s’est interrogé sur le financement des femens, ces jeunes femmes venues d’Ukraine pour  perturber les manifestations anti-mariage unisexe en France. Il semblerait que pour une jeune femme de ce pays encore très pauvre,  où le taux chômage est élevé, la condition des femmes très difficile  (notamment en raison l’alcoolisme, générateur de brutalités), il y aurait d’autres priorités que  la condition des   homosexuels en France (si tant est que sa promotion aille de pair avec la cause féministe, ce qui reste à prouver). D’autant que vivre à Paris coûte cher. Mais elles y recevraient pour ce faire  un salaire  représentant  trois fois le salaire moyen ukrainien ! Qui paye ? Parmi  les financeurs possibles  de ce mouvement, on cite le nom  de  George Soros, le milliardaire américain  dont la Fondation pour une société ouverte s’attache à promouvoir la démocratie et surtout  les idées  libertaires en Europe de l ’Est. Elle a pris pour cible depuis quelques années, le régime de Poutine, encore trop attaché à son gré aux valeurs  chrétiennes et patriotiques

Le parti socialiste entretient, quant à lui,  des liens suivis avec la galaxie du parti démocrate américain, en particulier la National endowment for democracy, fondation chargée de  promouvoir à travers le monde la vision américaine « libérale »  de la démocratie.

 

La France sous surveillance

 

C’est dire que ce qui se passe en  France en matière de droits des  homosexuels est   observé attentivement par des forces internationales aussi puissantes que vigilantes. Pierre Berger,  qui a osé dire « Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence ? » et  dont on connait l’engagement en faveur des LGBT, est, sur ces sujets,   pleinement en phase avec George Soros.

Ces forces, largement relayées à la commission de Bruxelles,  ne séparent pas    ce qui est libéral de ce qui est  libertaire. La France était, à leurs yeux, en retard sur les deux plans.  Elles  attendaient du gouvernement Hollande, qu’il  « modernise » la France sur le  double plan social et sociétal. Sur le plan social, il s’agissait de remette en cause une  législation protectrice héritée d’un siècle de politique social-démocrate,  Le projet de loi « sur la sécurisation de l’emploi » est un pas dans ce sens mais jugé encore  trop timide.     Sur le plan sociétal, on attendait bien sûr de lui  qu’il fasse adopter à la  France   le mariage  dit « gay ».

Pressé par ces puissants mentors, Flamby,  ces derniers mois, a paru un peu mou  sur l’un et l’autre dossier. Il ne serait pas étonnant qu’on l’ait   mis en demeure de faire rapidement ses preuves, ne serait-ce que pour améliorer son image internationale désastreuse

François Hollande a pris la décision, immédiatement après le vote  du Sénat, d’accélérer le passage  en force  de la loi Taubira. On a d’abord pensé qu’il  voulait par là  se débarrasser vite  d’une question épineuse.  Mais cette accélération est  en phase avec le calendrier mondial de la question.

N’en déplaise à ceux pour qui la France n’est plus qu’un pays de second rang sans influence,  l’adoption du mariage homosexuel chez nous  pourrait avoir un impact  sur les décisions attendues de la Cour suprême. Si la loi n’avait  été votée qu’à  l’automne, comme il en avait d’abord été question,   elle  serait, à cet égard, venue trop tard.

Si dans le courant de cet été l’adoption de la  loi française se conjuguait avec une décision de la Cour suprême favorable au lobby « gay », l’équilibre mondial  basculerait de manière décisive en sa faveur Jusqu’ici en effet, contrairement à ce que prétend la propagande homosexuelle, seuls de petits ou moyens pays,  au total 11  sur 200, avaient adopté cette forme de mariage ; les grandes puissances étaient toutes réticentes.  L’adjonction à la liste  de deux   pays comme le Etats-Unis et la France serait une victoire emblématique pour les partisans de révolution libertaire ; la phase suivante, la destruction définitive du mariage pourrait être  rapidement engagée.

Mais nous savons qu’en France, la décision ultime est désormais entre les mains du Conseil constitutionnel. Nous voyons par tout  ce contexte combien  sa responsabilité  est lourde.  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

Plus le district fédéral de Columbia (Ville de  Washington) et trois tribus indiennes

7 monarchies : les Pays-Bas, la Belgique, le Danemark, la Norvège, la Suède,  l’Espagne, le Canada et 4 républiques : l’Islande, le Portugal, l’Afrique du Sud et l’Argentine, à quoi s’ajoutent certains Etats des Etats-Unis   du Mexique et du Brésil  (qui sont aussi des états unis).

 

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 15:25

Paru dans Atlantico 

 

Au Sénat : un vote, trois victimes.

 

Même si la loi Taubira est adoptée cette semaine, elle gardera un parfum d’illégitimité du fait des conditions scabreuses dans lesquelles elle a été votée au Sénat.

Il est probable qu’avec le recul, ce vendredi 12 avril où la loi instaurant le « mariage » entre personnes du même sexe,  a été approuvée par le Sénat par surprise et à main levée restera comme un jour noir de l’histoire de la République.

Il y a du hold-up dans la manière dont la chose s’est faite. Comme dans un hold-up, cela fut  si soudain que, le temps que les présents réalisent que ça s’était  passé, c’était déjà fait. Comme dans un hold-up, les   participants, selon leurs déclarations, ont  été  tétanisés par une opération audacieuse et imprévue qui a duré à peine une minute et ne pas avoir eu   le temps de  réagir. 

Les Britanniques  ont enseigné le parlementarisme au reste de    l’Europe, et on sait qu’à Westminster, pendant des siècles,    plus que  les  règles et les procédures écrites,  importait le respect des usages.  Tout homme politique anglais le sait : dans l’enceinte du Parlement, il y a ce qui se fait et ce qui ne se fait pas. Et   la civilisation, c’est cela.

Même si formellement, la procédure expéditive  utilisée  par le président du Sénat n’est pas contraire au règlement, personne jusque-là n’avait pensé à l’utiliser pour le vote final d’une loi que Mme Taubira  présente elle-même comme un « changement de civilisation »   et dont le résultat n’était pas, quoi qu’on ait dit, acquis d’avance.

Nul  n’en doute aujourd’hui : si le gouvernement a accompli  cette espèce de coup d’état au Sénat, c’est qu’il savait ne pas y disposer, à la différence de l’Assemblée nationale, d’une claire  majorité, notamment en raison des réticences  de la plupart des sénateurs de gauche de l'outre-mer.

Même s’il aura permis au gouvernement  de faire passer la loi en force, ce vote  fera des dégâts considérables dont seul le  temps permettra de mesurer pleinement  l’ampleur.

 

Première victime : le Sénat

 

La première victime est le   Sénat lui-même. Dans la véritable crise de régime que nous traversons, beaucoup doutaient de son utilité ; ces doutes seront renforcés par la  mascarade du 12 avril;  cela d’autant plus que  le public de la Manif’ pour tous, militants anti-mariage unisexe, issus en majorité de la droite modérée,  était sans doute , au sein de  la société française,  le segment le  moins hostile à l’idée d’une seconde chambre de « sages » élue au scrutin indirect, idée qui n’est dans la culture ni de la gauche adepte d’une chambre unique ou d’un Sénat d’apparatchiks  élus à la proportionnelle,  ni  de l’extrême-droite antiparlementaire qui, jour après jour, critique le Sénat sur internet.   Par cette opération foireuse, le Sénat s’est   coupé de son principal appui.

En outre, il parait clair que cette procédure a permis à beaucoup de sénateurs d’échapper à  leur responsabilité, en laissant ignorer leur choix à leurs électeurs, ce qui n’est pas particulièrement courageux.

 

Deuxième victime : la droite modérée

 

L’autre victime de ce scrutin est la droite.  Elle avait tout pour capitaliser, comme l’ont compris  les députés Henri Guaino ou  Hervé Mariton,  sur l’hostilité au mariage homosexuel. Or le vote du Sénat risque de la délégitimer singulièrement.  S’il faut en croire Bernard Seillier , ancien sénateur de l’Aveyron, fort de  dix-huit ans d’expérience de la Haute-Assemblée, la manœuvre surprise du gouvernement n’aurait pas pu être menée  sans l’assentiment  de l’opposition, au moins de ses chefs. Il est vrai que personne dans les rangs de celle-ci  n’a eu le réflexe de demander un scrutin public,  et qu’aucun président de groupe n’a  ultérieurement  protesté contre cette procédure. Si le président du Sénat, Jean-Pierre Bel,  renvoie immédiatement après le vote aux présidents  de groupe pour le décompte final, méthode  sans précédent selon Seillier,  il sait pouvoir compter sur eux. Puisque aucun décompte officiel des voix n’existe, des décomptes officieux circulent. Ils   montrent que,  dans un scrutin public, le vote  aurait été acquis (et ce   n’est même pas certain !) avec deux voix  d’écart seulement : dans un tel cas de figure, il est aisé de voir que les dissidents de la droite, partisans du mariage homosexuel ou abstentionnistes, ont joué un rôle décisif dans  l’adoption de la loi. 

On n’est pas obligé de suivre les suggestions  de l’ancien sénateur   de l’Aveyron  mais il suffit que ce genre de rumeur circule pour que se trouve affaiblie la légitimité de  l’opposition officielle.

Or, de cet affaiblissement, nul n’a à se féliciter. A qui profiterait-il sinon   à l’abstention ou aux extrêmes ? En tous les cas pas à la République.

On sait que le Sénat a une longue pratique de connivences transversales,  surtout quand le gouvernement n’y a pas de majorité assurée. En raison de leur  sagesse supposée, les sénateurs évitent traditionnellement de faire blocage à certains  projets phares du gouvernement, au nom du bon fonctionnement des institutions, par exemple les nationalisations en 1981.

Mais on peut  penser que cette pratique, légitime par exemple pour   des mesures économiques de rigueur répondant une nécessité nationale,  ne l’était pas   face à un projet  de loi hautement idéologique  et se heurtant  à  un rejet profond d’une partie des Français,  rejet dont   les immenses  démonstration  de la Manif’ pour tous, ainsi que l’évolution récente des sondages  portent   témoignage.

Toute  connivence devait alors s’effacer devant cette grande nécessité de la démocratie représentative : la théâtralisation du débat public au sein des enceintes parlementaires. Le Parlement est la scène où les citoyens doivent avoir l’impression que  s’expriment dans toute leur  force leurs sentiments contrastés, au travers de leurs représentants. Et qui dit force dit efforts pour faire prévaloir son point de vue dans le vote final.  Si le vrai débat se cantonne à la rue  - ou si un des camps se sent trahi,   la  République, qu’on le veuille ou non, est affaiblie.  

Ajoutons que si la constitution a prévu une deuxième chambre représentant les élus locaux, il revient à celle-ci d’exprimer les sentiments de ces élus. Or ce n’est un secret pour personne que, si l’opinion a paru  un moment partagée sur le projet de loi Taubira, la majorité des élus locaux, qui représentent, eux, la partie la plus « sage » (en tous les cas la moins soumise  conditionnement  médiatique) du peuple lui était, elle, clairement opposée.

La  nécessité de théâtraliser le débat public,  heureusement les députés d’opposition l’ont mieux comprise que les sénateurs, comme en témoigne   la vivacité des débats lors  du passage de la loi Taubira  en deuxième lecture.  Mais hélas, dans la chaîne de décision, c’est le passage au Senat  qui était   décisif  et ce passage, la droite officielle, volontairement ou pas, l’a  manqué.

 

Troisième victime : la paix civile

 

Plus grave : la troisième victime de ce vote pourrait être la  paix civile elle-même.

Certes, la loi Taubira ne  conduira pas, en tous les cas pas elle toute seule,  à une vraie  guerre civile, d’autant que Frigide Barjot ne cesse de rappeler que son combat est non violent.

Mais si la loi passe définitivement, si elle est votée en termes conformes par l’Assemblée nationale,  ce qui semble acquis,  et si elle n’est pas censurée par le Conseil constitutionnel, l’amertume sera grande dans le camp de la Manif’ pour tous qui aura pu mesurer à la fois sa force et le mépris dans lequel  le tient le gouvernement. Et gageons que,  dans l’autre camp, plus que la jubilation, prévaudra la gueule de bois, tant ce camp aura plus vaincu que convaincu.

La loi gardera, quoi qu’on fasse désormais, un profond déficit de légitimité.  D’abord parce que beaucoup d’opposants sont imprégnés de l‘idée, issue de la scolastique mais ravivée par soixante années d’exaltation de la Résistance,   selon laquelle   une loi contraire au droit naturel n’est pas légitime – et peut donc  justifier l’objection de conscience ou une  résistance  passive. Ensuite en raison des modalités du  vote : non seulement  le défaut absolu d’écoute (mais  comment en irait-il   autrement s’agissant d’une loi idéologique ?  L’idéologie et le dialogue sont antinomiques), mais du fait que le passage en force au Sénat  a été  ressenti comme une manœuvre totalement déloyale.  

Ce n’est pas seulement la loi qui sera illégitime, c’est le gouvernement,   et en premier lieu  le président Hollande. Déjà mis à mal dans l’opinion  par son  impuissance devant  la crise économique et les affaires, il le  sera bien davantage encore  avec la loi  Taubira dont les partisans motivés sont très peu nombreux alors que ses adversaires le sont considérablement.  Cette  loi qui, même si elle est  « passée » juridiquement, psychologiquement « ne passera pas ».

La suite du quinquennat risque d’être émaillée  d’incidents comme ceux, regrettables, qui accompagnent aujourd’hui presque quotidiennement les déplacements de ministres et qui ne cesseront  que si la loi ne voit pas le jour.  Il n’est pas certain non plus que les premiers   « mariages »  éventuels  de la nouvelle sorte se passeront dans la sérénité.  Le « mariage pour tous » n’aura pas de lune de miel !

L’opinion française acceptait l’homosexualité  mais dans la discrétion, comme tout ce qui relève de la sphère privée. Le projet de loi  l’a mise au centre du débat public à un point que beaucoup d’homosexuels  en sont de plus en plus gênés ; il semble même     qu’aujourd’hui  les plus acharnés à  obtenir le vote de la loi  soient les militants socialistes et non les personnes homosexuelles. Or il n’y a aucune chance    que, si   la loi est définitivement promulguée,  ce malaise cesse.  

Et même si les incidents s’avèrent  limités, l’obstination du président Hollande  a réussi à creuser un fossé profond entre  deux France : l’une désormais minoritaire (mais toujours très forte dans les médias) pour  qui  la loi Taubira constitue un progrès, l’autre, majoritaire, pour qui il constitue une absurdité. Entre ces deux France, une haine croissante qui transparait  chaque jour dans les conversations et  que le vote de d’une loi  obtenue d’une manière contestable ne pourra qu’aggraver, laissant l’opinion  française durablement divisée.

 

Roland HUREAUX

 

 

Le Figaro, 15 avril 2013

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 15:23

 

Beaucoup de choses ont été dites sur la  dernière élection présidentielle française  mais personne, à notre connaissance,  n’a  souligné  à quel point elle a  vu l’émergence, à un point inconnu jusqu’ici,  du paramètre identitaire, pas seulement national mais régional, voire ethnique. Avec le recul d’un an, cette considération peut contribuer à expliquer pourquoi la légitimité du  président Hollande a pu s’effondrer aussi vite.

En nommant premier ministre Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes (avec d’autres ministres importants de l’Ouest comme Jean-Yves Le Drian et  Stéphane Le Foll), le nouveau président de  la République avait  pris acte du fait que, au rebours de ce que fut pendant un siècle la géographie électorale française, la Bretagne (et plus largement le grand Ouest) était devenue une terre d’ « élection » du parti socialiste. François Hollande  obtient au second tout 56,35 % des voix dans cette  région, soit 4,5 % de plus que la moyenne nationale,   autant ou presque qu’en Aquitaine ou Midi-Pyrénées.  Phénomène surprenant puisque pendant plus d’un siècle d’histoire républicaine, cette région avait été au contraire le fief principal de la droite catholique.

 

Une nouvelle géographie électorale

 

Ce n’est pas là le seul changement que démontre ou confirme cette élection.

La droite nouvelle dessine un bloc qui ne recouvre qu’en partie ses fiefs traditionnels : le Bassin parisien rural, de la Manche à la Meuse, le Grand Est en particulier l’Alsace, une partie de Rhône-Alpes. Sur ces terres, non seulement la droite classique demeure forte mais le Front national   a  presque partout gagné des voix (22,2  % pour Marine Le Pen en Alsace, 23,6 % en Lorraine, 23,9 % en Champagne-Ardenne).

Le Sud-Est a un profil équivalent avec des résultats aussi élevés  pour le Front national (23,8 % en Languedoc -Roussillon et 23,4 % en PACA) qui a réussi à faire élire au scrutin uninominal, pour la première fois,  deux de ses candidats dans le Gard. Avec cette différence  par rapport au Nord-Est que, historiquement,  il s’agissait d’une terre  de gauche,  une gauche qui  s’y  trouvait, il est  vrai,  affaiblie depuis plusieurs  décennies, au moins en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Le Front national  a réussi  aussi une belle percée dans le Nord (23,3 %), comme dans tous les anciens bassins industriels frappés par la désindustrialisation, mais la gauche, malgré les difficultés judicaires de certains  socialistes, y demeure forte : il a fallu tout l’acharnement du parti socialiste pour empêcher que Mélenchon y soit élu  député.

A l’inverse,  le Sud-Ouest, comme l’Ouest mais  avec un arrière fond historique très  différent voit la gauche forte et le Front national  faible. La gauche classique, radicale ou socialiste,  de cette région s’est vue renforcée par un rejet de Sarkozy particulièrement violent : cette terre  de notables où on applaudit  les joueurs  de rugby mais où on élit les notaires et  les ambassadeurs,  a été particulièrement  sensible au  manque de tenue du président sortant. A  côté de cette  gauche classique a émergé, essentiellement au Pays basque,  un nouvelle gauche issue d’une terre traditionnellement catholique et de droite. Que Sarkozy fasse huit points de plus à Dax (48,6 % au second tour)   qu’à Bayonne (40,74 %) constitue, pour qui connait l’histoire politique de cette région, une vraie révolution analogue à celle qui s’est produite dans l’Ouest.

Pourquoi ce basculement  à gauche massif  dans l’Ouest et au Pays basque ?  La  déchristianisation en est certes  une des raisons. Une certaine rhétorique socialiste correspond assez bien au post-christianisme moralisant qui, dans les vieilles régions de catholicité,  est ce qui reste quand la foi et en tous les cas le pratique religieuse ont disparu. Pour des  socialistes de cette cuvée, le   « mariage » des homosexuels est une forme de  charité  chrétienne à l’égard des  « exclus » ! Pourtant  certaines régions du Bassin parisien, déchristianisées  depuis longtemps,  sont devenues, elles,  des fiefs de la  droite. Il faut, pour comprendre l’évolution de la Bretagne  et du Pays basque,  faire appel au phénomène identitaire. Il s’agit de deux régions à la  conscience régionale forte possédant ou ayant possédé une vraie langue et pas seulement un dialecte. Cette conscience régionale s’appuya longtemps sur l’Eglise   qui faisait le catéchisme en langue locale alors que l’école de la République enseignait en  français. Au Pays Basque, la revendication régionaliste est fortement marquée par le voisinage de l ’ETA. La gauche basque française n’est certes pas terroriste mais elle sympathise depuis longtemps avec le mouvement d’extrême gauche du Pays basque espagnol.  

En Bretagne,  même s’il n’y a jamais eu que des velléités terroristes et aucun  exemple  étranger (sauf l’Irlande), le mouvement régionaliste est depuis longtemps déjà porté par la gauche.   

D’une façon générale, la question de la langue régionale est assez typique  d’une certaine mobilité  des thèmes entre la droite et la gauche. De même que la promotion de l’homosexualité qui se trouvait associée au temps de Proust à une certaine aristocratie décadente, cultivant sa « différence », est devenue un marqueur fort de la gauche, la défense des langues régionales,    portée  par les maurrassiens sous la IIIe République,  a elle aussi basculé à gauche et même à l’extrême-gauche,  surtout  écologiste.

On peut se demander si cette évolution est bon signe pour le parti socialiste. Ces terres où on s’accroche aux racines (et d’autant plus qu’elles sont devenues mythiques, qu’elles n’existent presque plus : qui comprend encore le breton en Bretagne ?), résistent plus que d’autres au mouvement de l’histoire qui vide de plus en plus de sa signification la social-démocratie. Qui a dit que le dernier communiste serait un vicaire breton  ?

Le lien nouveau entre la gauche et les identités régionales explique que la  droite ait  mieux résisté  dans un département comme l’Aveyron  où  l’identité locale, quoique présente et là aussi longtemps associée au catholicisme,  est  cependant atténuée.

Même remarque pour la Vendée où le souvenir, ravivé par le villierisme, du génocide de 1793-1794,   éloigne pour le moment la tentation de   gauche.

C’est ainsi que le Sud-Ouest est devenu  presque entièrement une terre de gauche. Dans les Pyrénées-Atlantiques, le seul député modéré survivant est un cas  particulier.  Formellement rattaché au Modem, Jean Lassalle est un défenseur intransigeant de l’identité locale – ces vallée pyrénéennes ou fut, dit-il, dès  le XIe siècle, inventée la démocratie locale. Il parle et chante en béarnais à l’occasion. Dans une circonscription jadis inexpugnable de la droite, Hollande a  obtenu 60 % des voix. Lassalle a, dit-on, été élu, parce  que la vieille gauche béarnaise  l’a préféré, lui un béarnais, au candidat socialise qui était basque ! La gauche radicale du Sud-Ouest ne se reconnait en effet rien en commun avec la nouvelle gauche post-catholique du Pays Basque. Celle-ci a montré son particularisme  en agressant Nicolas Sarkozy lors de la campagne électorale (comme elle avait agressé Xavier Darcos aux régionales) ce qu’un vieux républicain du Sud-Ouest, de la vieille école,  n’aurait jamais  fait !

Qui n’a remarqué d’ailleurs que les deux seuls survivants du Modem à l’Assemblée nationale, Philippe Foliot dans le Tarn et Jean Lassalle dans les Pyrénées-Atlantiques  sont deux identitaires régionaux, hostiles à l’Etat central mais également à l’entreprise européenne ?  

L’Alsace, autre région à l’identité locale forte, n’a pas  suivi la même évolution, il s’en faut de  beaucoup : Sarkozy  y obtient  63,4 % des voix au second tour. Le  sentiment identitaire y serait-il plus faible ? Bien au contraire, mais au lieu de  se retrouver dans le Pati  socialiste, il s’est   retrouvé dans le Front national.

La situation n’est pas très différente  dans la partie Est de l’Occitanie, Languedoc-Roussillon et Provence-Alpes-Côte d’Azur. Qu’est-ce qui   différencie le Nord-Est et le Sud-Est de l’Ouest et du Sud-Ouest ? Une proportion beaucoup plus forte d’immigrés assurément. Mais aussi une plus grand proximité par  rapport  à l’axe central des courants européens  Allemagne-Suisse-Italie. Il se peut que  l’Europe soit, en France,  ressentie comme un facteur plus  déstabilisant à l’Est qu’à l’Ouest. Le cosmopolitisme de la Côte d’Azur et la présence massive de retraités riches et craintifs  a sans doute fait le reste.

La Corse  aussi, malgré l’existence d’un mouvement   indépendantiste ancien, défend, comme l’Alsace, son identité à droite (57, 9 % pour Sarkozy au second tout). Souvenir lointain des razzias barbaresques, inconnues de  la côte atlantique ? Le sentiment identitaire corse semble s’exprimer aujourd’hui plus contre les immigrés du Maghreb que contre les continentaux.

L’outre-mer, en revanche, s’est largement polarisé à gauche  à l’exception du Pacifique.

Si l’on met à part le cas de l’Ile-de-France, n’est-ce pas un paradoxe de voir,  à travers les provinces françaises, l’électorat  d’autant plus  à gauche que les immigrés y sont moins  nombreux : Ouest, Sud-Ouest ? Dans la mesure où rien ne laisse supposer que leur nombre va diminuer, cette perspective est, elle aussi, sombre pour le parti socialiste. 

L’influence du  facteur européen dans la montée du Front national pourrait être confirmée par le cas de l’Ile-de-France. Bien qu’elle soit, plus encore que le reste de la France,  une terre d’immigration, le Font national y est au plus bas (12, 3 %). La carte électorale de la région  montre que les clivages sociaux y demeurent décisifs : l’émergence  du phénomène « bobo », celui de quartiers aisés votant à gauche, y reste  cantonnée à certains arrondissements de Paris. Pour le coup, c’est le refus de toute identité qui pousse cette population très  particulière vers la gauche !

On sait par ailleurs que lors du referendum du 29 mai 2005, la région capitale vota nettement plus en faveur du traité européen que le reste de la France, sans doute en lien  avec sa plus grande aptitude à supporter le choc de la mondialisation dont elle tire profit  alors  que le reste de la France en pâtit. Pour un PIB par habitant de 100, l’Ile-de-France se situe à 157, alors que le reste de la France est à 86. Le taux de chômage y  est  plus bas qu’ailleurs. Même la Seine Saint-Denis est le 5e département de France par le revenu par habitant !  Une situation qui conforte  les thèses de Christophe Guillou pour qui les vrais pauvres ne sont plus dans les banlieues peuplées d’immigrés  mais dans la  France des pavillons, périurbaine ou rurale, et dans la province profonde : après tout, à  l ‘heure de la mondialisation, Bobigny est plus près de Roissy que Guéret, ce qui n’est pas un mince privilège !

 

La montée du communautarisme

 

Mais l’Ile-de-France  n’échappe au sentiment identitaire qu’en surface. En profondeur, on le  retrouve pleinement dès    que l’on considère le vote communautaire.

Selon certains sondages, les Musulmans auraient voté Hollande à 93 %. A l’inverse, les Juifs auraient voté Sarkozy  à plus de 80 %. Une évolution d’autant plus étonnante que les juifs de France votaient    traditionnellement  plutôt à   gauche.

Cette polarisation est-elle liée à la posture anti-immigration de  Sarkozy ou au contexte international et donc à certaines consignes venues de l’étranger ?  Sarkozy,  le plus sioniste des présidents français, en tous les cas si on le compare  à ses prédécesseurs,  devait être protégé par les uns et éliminé par les autres. Si, au lieu de Sarkozy, nous avions eu Villepin, l’homme du discours de New York contre la guerre d’Irak, au second tour de l’élection présidentielle, le résultat n’eut-il pas été très différent dans ces  communautés ?

Si tel était  le cas, ce serait la première fois  depuis les guerres de religion, heureusement terminées par le roi Henri IV,   que le jeu des  puissances étrangères structure l’opinion française, en tous les cas certains de ses segments.  Inquiétant phénomène,  propre aux périodes de déliquescence.

 

 

 

Et l’identité nationale !

 

Nous avons beaucoup parlé des identités régionales ou communautaires ;  n ‘oublions pas l’identité  nationale : le rejet de Sarkozy dans l’opinion était tel en début de campagne qu’il aurait dû être battu par un score de 60 % /40 %. C’est le résultat que donnaient les sondages à deux mois de l’  élection.  Or le candidat Sarkozy a effectué en fin de parcours une remontée spectaculaire en axant son discours  sur l’identité nationale et l’exaltation des  frontières, allant même jusqu’ à envisager  une remise en cause de la libre circulation dans l‘espace Schengen. Les observateurs superficiels (ou plutôt ceux qui ne veulent pas voir l’état réel de l’opinion française !) ont dit que cette ligne,   incarnée par Patrick Buisson,  l’avait fait perdre.  Evidemment   pas. Les chiffres du second tour montrent clairement que c’est l’électorat de droite et même d’extrême droite  qui lui a fait  défaut : 2  millions de votes blancs  ou nuls  alors que la différence entre les deux candidats n’  était que de 1,1 million de voix ! L’examen par bureau de vote ne laisse aucun doute sur la nature  de ces suffrages non exprimés : ils viennent pour l’essentiel de la droite.   Le discours identitaire de Nicolas Sarkozy visait la reconquête de cet électorat ;  il a sans doute eu un effet puisque le résultat final s’est avéré étonnamment plus serré que prévu : 51, 7 % contre 48, 3 %. Ce  discours  n’avait qu’un défaut : celui de contraster avec le bilan somme toute  bien maigre, voire négatif, du quinquennat  sur ces questions  et donc de manquer presque totalement de crédibilité. On l’a dit, non sans raison : une semaine ou deux de campagne de  plus et  le bagout   du président sortant aurait peut-être convaincu assez de ces abstentionnistes pour lui permettre de l’emporter !    

Le sentiment  identitaire a été  particulièrement offensé par la proposition  socialiste de conférer le droit   de vote aux étrangers aux élections locales. Il se peut que l’enjeu, dans cette affaire, soit plus symbolique que réel.  L’immigration  est assurément un vrai problème; mais la plupart des immigrés ont vocation, que cela  plaise ou non,  à devenir français et donc à voter ; leur accorder le droit de vote avant la naturalisation ne ferait qu'avancer les échéances ; compte tenu de l’abstentionnisme  élevé dans les banlieues, ce vote ne serait  pas forcément décisif. Mais la disjonction du droit de vote et de la nationalité constitue un brouillage, venant s’ajouter à d’autres, d’un des  repères les plus fondamentaux, celui de la citoyenneté, en même temps qu’une dévaluation de la nationalité à laquelle ceux qui l’on acquise récemment ne sont pas les moins sensibles.  

Le réveil de l’électorat de droite dans la dernière ligne s’est encore plus fondé  sur le thème des « valeurs »,  nom de code pour désigner l’hostilité aux  changements sociétaux annoncés  par la gauche,  à commencer par le « mariage » homosexuel. Il est probable que les centaines de  milliers de déçus du sarkosysme qui se sont, malgré tout, ralliés à lui au cours des dernières semaines de la campagne ne soient pas très différents de ceux qui ont répondu à l’appel  de Frigide Barjot à manifester, à partir du 16  novembre 2012,  contre la loi Taubira. Mais ne nous y trompons pas, ce qui motive   le plus une partie de l’opinion (devenue majoritaire selon les tout derniers sondages) contre le « mariage »  des homosexuels, ce n’est pas l’indignation morale, c’est plutôt le brouillage des repères supplémentaire  qui en résulte, c’est surtout  l’idée que ce « droit » constitue une  profanation  par rapport à une  « certaine idée de la France » qu’ils portent en eux. Vieille France sans doute, mais dont les défenseurs   pensaient que, malgré  tout,  malgré  la République,    malgré l’école laïque, malgré la séparation de  l’Eglise et de l’Etat, cette France demeurait  encore fidèle quelque part à son héritage chrétien. C’est cette image, image de leur pays, mais aussi image d’eux-mêmes, qui se trouve  brisée chez les plus ardents opposants  à   la loi Taubira, avec l’irruption d’une revendication  étrangère aux traditions françaises, venue des pays nordiques et anglo-saxons, une revendication  qui divise profondément ceux pour qui le mariage dit « gay » est une évidence et ceux pour qui il est une absurdité. Là aussi, c’est une identité blessée qui est en cause  et si Sarkozy a failli passer la barre des 50%, c’est que ceux que ce thème devait faire bouger  l’avaient vu venir.

Curieusement, dans cette affaire, la droite catholique est rejointe par la quasi-totalité des immigrés et des habitants de l’outre-mer lesquels  avaient pourtant voté massivement Hollande. La Manif pour tous a donné lieu à d’étonnantes scènes de fraternisation entre ces rupes.

 

Crise et identité

 

Et la crise, dira-t-on ? Sans doute a-t-elle joué son rôle ans la défaite du président sortant. Mais l’exacerbation de la sensibilité identitaire dans la France des années 2010  n’est pas que  l’effet de la crise. Les classes  moyennes qui défilent avec La Manif pour tous  ne s’offusquent pas d’abord du déclin de leur  position sociale ou  d’une fiscalité de plus en plus écrasante ; ceux qui restent chez eux dans des pavillons impayés, loin des  centres, ne votent pas pour le Front national que pour des raisons économiques. La crise identitaire se superpose à la crise économique mais la première ne s’explique pas que par la seconde. Même si la crise économique n’avait pas été là, les raisons d’une crise identitaire étaient déjà  présentes. C’est dire  la provocation que représente pour beaucoup de Français, une politique qui, sans rien faire qui laisse espérer une solution des problèmes  économiques, offense de tous côtés le sentiment identitaire.

D’autant que la  politique menée aujourd’hui ne fait que redoubler l’agression quotidienne que ressent une partie des Français confrontée jour après jour à un système médiatique largement idéologisé qui veut leur inculquer le contraire de ce qu’ils ressentent, qui s’évertue   presque systématiquement , sur le ton de la culpabilisation, à  déconstruire les  identités , au moins nationales, les frontières,  l’héritage chrétien  ou tout simplement  la morale commune. La Manif pour  tous est probablement moins dirigée contre les homosexuels que contre ce système, cette nouvelle cléricature du politiquement  correct.

Le jeu électoral est ainsi fait que, comme au billard, la boule  peut échouer finalement dans la direction opposée à l’impulsion initiale.

Conjuguée avec le glissement  à gauche de certaines vieilles identités régionales, avec la cristallisation  de l’identité musulmane, et le rejet de Sarkozy (dont une  des  causes était le caractère anxiogène de son réformisme brouillon et de sa volonté d’ouvrir,  lui aussi,  la France au grand large), la montée du sentiment identitaire a pu  conduire paradoxalement à l’élection d’un président   dont les points  principaux du programme vont à l’encontre de ce sentiment.

Il revenait à un véritable homme d’Etat de prendre la mesure  de ce malentendu,  de comprendre à quel point son programme, produit aléatoire des motions des comités socialistes,  se trouvait inadapté à l’état réel  de la sensibilité du peuple qui l ‘ avait élu. Tout laisse penser que François  Hollande n’a  pas eu cette lucidité. Comment s’étonnerait-il de plonger, plus qu’aucun de ses prédécesseurs,  extrêmement  bas dans les sondages si le principal message que porte sa politique depuis  onze mois, peut se  résumer  à « Je ne vous ai pas compris » ?  

 

Roland HUREAUX

Le vote de droite polynésien a été une réaction contre un  gouvernement indépendantiste discrédité ; la Nouvelle Calédonie a toujours été partagée ; Wallis et Futuna  a toujours voté à droite.

Christophe Guillou,  Fractures françaises, François Bourrin, 2010

Etude d’OpinionWay-Fiducial pour Le Figaro réalisée le 6 mai 2012.

Nous n’incluons pas, à dessein, la soi-disant « communauté homosexuelle » dans cette analyse ; d’abord en raison de  son importance numérique réduite  et aussi  de sa différence intrinsèque  avec les communautés religieuses. Elle pèse moins par son nombre que par ses positions stratégiques dans les médias ou les partis politiques.  

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2 mai 2013 4 02 /05 /mai /2013 15:22

 

Publié dans Liberté poliique 

 

C’EST PARCE QUE LA GAUCHE EST DEVENUE FOLLE QUE L’EGLISE LA  COMBAT.

 

Certains députés socialistes dénoncent aujourd’hui  une Eglise catholique qui  n’arriverait décidément pas à se débarrasser de son tropisme de  droite. 

Les manifestations  contre  le mariage homosexuel, notoirement composées d’une majorité de catholiques, l’engagement des évêques contre ce projet donnent en effet  le sentiment que l’Eglise catholique fait désormais cause commune avec la droite.

L’attitude de beaucoup de socialistes, notamment la réception particulièrement discourtoise de l’archevêque de Paris par la commission compétente de l’Assemblée nationale  confirme l’idée d’un divorce profond entre l’Eglise et la gauche.

Et, ajouteront les mêmes,  l’Eglise est toujours du même côté, le côté rétrograde, en retard sur son temps, celui qui finit par perdre, la gauche étant, elle, toujours en avance !

Une situation bien décevante du point de vue de  tous ceux qui se sont efforcés depuis un siècle de réconcilier l’Eglise et la gauche, des prêtres ouvriers aux chrétiens de gauche dans la lignée de Témoignage chrétien.

Ce serait pourtant une grave erreur que de penser qu’il y a, sur ce sujet, continuité depuis la Révolution française.

 

L’Eglise et la gauche ne se sont pas toujours combattues

 

D’abord parce que le rapprochement de l’Eglise catholique et de la gauche ne date pas d’hier : le père Lacordaire, pourtant figure éminente de la reconquête catholique au XIXe siècle, siégea sur les bancs républicains aux assemblées de 1848. Le pape ordonna en 1891 la réconciliation des catholiques  de France avec la République, non comme un revirement politique,  mais comme un  rappel de ce qu’ils auraient dû faire dès le début,  selon le principe paulinien de respect du pouvoir établi, même républicain.

La même année, la publication d’une première encyclique sociale, Rerum novarum,  donna le sentiment que l’Eglise catholique allait plus loin que beaucoup de républicains en matière   sociale et faisait même  cause commune avec  la gauche socialiste.

Après les  poussées d'anticléricalisme des années 1880 et 1900, républicains de tradition et catholiques se rapprochèrent, d’abord contre l’ennemi commun lors de la Grande Guerre, puis au sein du Front populaire,  qui comportait une frange catholique, dans la Résistance et enfin autour de la Troisième force de la IVe République, alliance du parti socialiste SFIO et du MRP démocrate-chrétien.

Entre 1920 et 1960, on peut dire que la gauche, à l’exception du parti communiste, avait à peu près fait la paix avec l’Eglise catholique. Léon Blum fut le premier président du conseil de la  IIIe République à se rendre à la nonciature, Guy Mollet tenta de négocier un nouveau Concordat.

 

Qui est d’arrière-garde ?

 

Loin de n’avoir mené que des combats d’arrière-garde,  l’Eglise catholique a surtout combattu les dérives les plus dangereuses, de nature généralement idéologique, de la gauche. Sur beaucoup de sujets, la suite lui a donné raison.

Au moment de la Révolution française, elle ne s’était opposée ni au changement de régime en tant que tel, ni même à la sécularisation  des biens de clergé, pourtant douloureuse pour elle, mais à la Constitution civile du clergé (1790) qui posait le  problème de   l'indépendance du pouvoir spirituel par rapport  au pouvoir séculier, en des termes guère différents de ceux du  Moyen-Age, au temps de la lutte du Sacerdoce et de l’Empire.  

Si la République a fini par entrer dans les mœurs françaises, c’est débarrassée des excès du jacobinisme. Sur la question de son statut, l’Eglise obtient largement satisfaction sous Bonaparte avec la signature du  Concordat (1801).

Elle n’a certes pas accepté la loi de 1905 sur la Séparation des Eglises et de l’Etat mais elle a obtenu gain de cause sur la question des associations cultuelles dont il fut décidé qu’elles   se conformeraient « aux règles d'organisation générale du culte dont elles se proposent d'assurer l'exercice. », c’est à dire au droit canon. D’une façon générale l’application de la loi devait lui être très favorable.

Moins qu’au socialisme en tant que tel, c‘est au communisme totalitaire qu’elle s’est opposée,  déclarant ce régime dans l’encyclique Divini rédemptoris (1937) « intrinsèquement pervers ».  Il nous semble que l’histoire là aussi lui a donné raison.

De même que  c’est de l’Eglise catholique qu’émane, quoi qu’on dise, le plus solennel des manifestes antinazi des années trente, l’encyclique  Mit Brennender Sorge rendue publique quelques jours après. Là encore, la suite a prouvé qu’il ne s’agissait pas d’un combat d’arrière-garde.

Si la guerre religieuse  s’est trouvée rallumée en France ( mais aussi aux Etats-Unis, en Espagne etc.) à la fin du XXe siècle , ce n’est pas , contrairement à ce qu’imaginent nos socialistes aux idées courtes,  en raison d’un retour à la surface d’un vieux fond réactionnaire de l’Eglise mais du fait  d’une nouvelle dérive idéologique de la gauche ; cette dérive, ce n’est plus   la volonté d’assujettir  l’Eglise comme en 1790 ou la suppression de la propriété  privée comme en URSS , mais une remise en cause  peut-être plus radicale encore, celle  de la  morale universelle telle que le christianisme la concevait  et qui n’est point très différente au demeurant  de la manière dont la concevait aussi  Jules Ferry. Cette remise en cause ne relève nullement de la dimension sociale de la gauche mais au contraire de  son reniement par une  nouvelle gauche ralliée  à l’idéologie libérale-libertaire  qui règne sur l’Occident depuis le début des années quatre-vingt.

Si l’Eglise catholique s’est opposée au cours des deux derniers siècles à une certaine gauche, c’était du fait qu’elle était tentée par les dérives idéologiques. Aujourd’hui l’opposition    se trouve  d’autant plus radicalisée que l’idéologie n’est plus une tentation ou un excès de la gauche  mais qu’elle est devenue son essence même.

De ces dérives, la droite n’est pas exempte, ne serait-ce qu’en raison de sa timidité face à l’air du temps.  Mais elle est moins atteinte. Cela peut la rapprocher de l’Eglise, mais la véritable opposition à l’idéologie, ne vient pas de la droite, mais  du bon sens populaire !

 

L’essence idéologique de la gauche post-moderne

 

La gauche de toujours (sachant que  le terme de gauche était ignoré avant le XVIIIe siècle), c’est un combat social,  celui des pauvres contre les riches : on le trouve à Athènes et à Rome, ou dans les villes italiennes  du Moyen Age. La gauche classique, celle qui est apparue   en 1789, combine cette dimension sociale avec un  projet idéologique  issu des Lumières, fondé sur  l  ’idée du progrès. Or c’est,  là aussi, d’abord  la deuxième dimension, l’idéologique, plus que la première, la  dimension sociale,  que l’Eglise a combattue.

La gauche postmoderne telle qu'elle apparait à partir de 1980, libérale libertaire,  nous entraine  dans un paradigme radicalement nouveau.  En   se ralliant à la  mondialisation, elle a, de fait, renoncé à la possibilité d’un projet social. Il ne lui reste que la dimension idéologique. Cette idéologie ne s’attaque plus seulement à une dimension de l’être humain, la propriété ou la religion,  mais à des réalités encore plus fondamentales, comme la famille, la commune,    la différence des sexes, la vie elle-même etc. Pour l’homme de bon sens, elle est marquée du sceau de l’absurdité : quoi de plus absurde que de vouloir éradiquer l’instinct de propriété ou la différence des sexes ?  Que le seul projet d’envergure du gouvernement Hollande soit l’instauration d’un mariage homosexuel, au moment où le  chômage et les inégalités sociales explosent, où l’école s'effondre, où la société éclate,  témoigne de la mutation considérable que connait  la gauche contemporaine.

S’il est une ligne de conduite qui apparait constante dans l’histoire récente  de l’Eglise c’est, outre la défense légitime de son indépendance, la lutte contre toutes les formes d’idéologie. Car toute idéologie est perverse. L’idéologie est la  volonté de reconstruire l’homme à partir d’une vision tronquée et simplifiée du monde, d’une rupture avec la nature (dont les idéologues dénient la réalité) et  avec  l’histoire – de fait avec la civilisation. Ce n’est pas là  seulement l'idée de l'Eglise,  ce fut aussi celle de tous les grands libéraux (à ne pas confondre avec les idéologues  ultra-libéraux) du milieu du XXe siècle comme George Orwell, Hannah Arendt, Raymond Aron qui n’étaient pas spécialement chrétiens.

Si l’Eglise s’oppose presque toujours à l’  idéologie, c’est qu’elle s’  appuie sur une tradition séculaire inséparable d’une riche civilisation, alors que les idéologues proclament presque toujours la rupture avec le passé. 

Loin de combatte le socialisme en tant que tel, l’Eglise catholique combat de fait son reniement, le socialisme d’après le socialisme, la gauche d’après la gauche.

D’une certaine manière, l’Eglise, aujourd’hui comme hier, garde la gauche de ses démons !  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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