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Roland HUREAUX

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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 21:24

CA BOUGE A DROITE

Philippe de Villiers, Eric Zemmour et Patrick Buisson se rencontrent, dit-on, régulièrement pour suivre la campagne des présidentielles.

Le but de Patrick Buisson serait de casser Sarkozy, qui d'ailleurs baisse sérieusement dans les sondages. On lui prête là une préoccupation bien mesquine : ne pourrait-on imaginer que l'ancien conseiller de Sarkozy , dans ses spéculations stratégiques, pense aussi à son pays ?

Fort du succès de son livre, Philippe de Villiers annonce dans Le Parisien: " Pour 2017, je n'exclus rien" .

D'autres personnalités marquées à droite seraient intéressées par la démarche: Henri Guaino, pour le moment fidèle à l'ancien président, mais sans illusions, Nadine Morano qui a elle aussi un compte à régler, Robert Ménard et même à présent Aymeric Chauprade et, sous toutes réserves...Marion Maréchal Le Pen.

Cette agitation est propre à donner à nouveau de l'espoir à ceux qui ne se reconnaissent pas dans les choix proposés aux Français depuis que la pré-campagne a commencé, en particulier parmi les patriotes eurocritiques.

Les uns se désolent que , malgré l'hostilité à l'euro et à l'Europe d'une partie des militants des Républicains , tous les candidats à la primaire annoncée: Juppé, Sarkozy, Fillon, Le Maire, Bertrand , Mariton soient partisans de l'euro. Dans son dernier livre , Fillon , qui fut pourtant un proche de Séguin, partisan du non au référendum de Maastricht (1992) propose même l'instauration d'une gouvernance économique de la zone euro. Seul des candidats affichés, Jean-Frédéric Poisson , successeur de Christine Boutin à la tête du Parti chrétien-démocrate, avance une autre option.

L'aboutissement est que, si l'on s'en tient aux seuls grands partis à même de propulser un candidat au second tour, seule la candidate du Front national, Marine Le Pen, propose une option alternative sur l'euro. Or il s'en faut de beaucoup que tous les opposants à la monnaie unique, notamment les gaullistes, se reconnaissent dans ce parti.

Des interrogations existent aussi sur les suites de la Manif pour tous. Si l'on considère que l'opposition au mariage des homosexuels menée par Frigide Barjot fut le grand mouvement social de droite du quinquennat Hollande et même de l'histoire de France, on ne peut qu'être perplexe à l'idée que la future majorité de droite fasse comme s'il ne s'était rien passé. C'est pourtant là l'attitude clairement affichée de gens comme Alain Juppé ou Bruno Le Maire, voire François Bayrou. La promesse de Nicolas Sarkozy d'"abroger la loi Taubira" a été faite aux militants de "Sens commun" du bout des lèvres . Fillon garde le silence. Nicolas Dupont-Aignan et même Marine Le Pen sont aussi discrets. Seuls Mariton et Poisson, dont on ne saurait dire qu'ils sont en première ligne, affichent leur volonté de rapporter la loi Taubira.

Sur d'autres sujets, la proposition politique de la droite classique semble bien décevante à beaucoup: on y retrouve les poncifs les plus éculés de la technocratie, qui ont déjà montré leur inutilité ou leur danger : rémunération au mérite ou suppression du statut de la fonction publique ( qu'un Macron se taille un succès à droite en faisant des propositions de ce genre est assez accablant ! ), réduction du nombre de députés ou des ministres , suppression du millefeuille territorial ( ce qui, en l'état actuel des choses, implique la suppression de la commune, que personne ne souhaite ), renforcement des pouvoirs des chefs d'établissements scolaires ( encore heureux s'ils utilisaient ceux qu'ils ont déjà !), suppression des 35 heures ( mais pourquoi la droite qui était aux affaires de 2002 à 2012 ne l'a-t-elle pas fait ? ) Bref l'imagination n'est pas encore au pouvoir de ce côté là.

Il est clair qu'il manque quelque chose à l'offre politique entre le Front national et les Républicains. Or , compte tenu de la droitisation de l'opinion , du rejet croissant, sinon de l'euro, du moins de l'Europe, de l'exaspération qu'ont provoquée chez beaucoup l'attitude jugée irresponsable d'Angela Merkel vis à vis des "migrants" et , plus généralement, de l'impuissance européenne, c'est sans doute là que se situe désormais le centre de gravité de l'électorat.

Si Nicolas Sarkozy émerge de la primaire comme le candidat républicain, il aura sans doute l'habileté , de manière plus ou moins déterminée ou sincère, de se positionner sur ce créneau. Mais si c'est Juppé qui l'emporte, une vaste espace politique se trouvera dégarni entre l'ancien premier ministre de Chirac qui , de son propre aveu, se positionne au centre gauche et la candidate du Front national. Or la nature a horreur du vide, la nature politique particulièrement.

Pour le moment nous n'en sommes qu'aux manœuvres d'approche des uns et des autres. Mais il est sûr qu'une candidature come celle de Philipe de Villiers ( ou Zemmour, pourquoi pas ?), ne déstabiliserait pas seulement l'ancienne UMP et singulièrement Nicolas Sarkozy, mais tout autant Marine Le Pen qui ne se trouverait dès lors plus aussi sûre d'accéder au second tour.

En tous les cas tous ceux que désespérait une offre politique en mal de renouvellement, suivront avec attention ces frémissements.

Roland HUREAUX

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16 novembre 2015 1 16 /11 /novembre /2015 21:23

Messieurs les djihadistes,

Permettez moi de vous le dire : vous y êtes allés un peu fort.

Non, je ne méritais pas cela, la France ne méritait pas cela.

Après les attentats que vous avez organisés à Paris ce 13 novembre au soir, vous avez clamé victoire sur les "croisés" que nous serions.

Vous nous faites injure. La France est une république laïque qui ne veut avoir rien en commun avec les croisés. Nous avons renié nos racines chrétiennes: vous comprendrez que nous ne pouvons pas nous voir appelés croisés sans déplaisir.

D'ailleurs les croisés , les vrais, combattaient les musulmans et protégeaient les chrétiens.

Or, nous, depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, non seulement nous ne protégeons pas les chrétiens, mais nous aidons ceux qui les massacrent. Ne prenez pas trop au sérieux tel ou tel ministre que nous avons dépêché dans les camps chrétiens d'Irak: c'est d'abord à usage interne.

Vous le savez, les gouvenrment français vous ont aidés depuis quatre ans autant qu'ils l'ont pu . Ayant réduit, année après année, notre budget militaire , comprenez que je ne pouvais pas faire beaucoup plus. Nous vous avons néanmoins envoyé beaucoup d' armes, y compris létales, et d'autant plus volontiers que c'étaient nos amis communs de la péninsule arabique, le roi d'Arabie, l'émir du Qatar et les autres émirs qui payaient. Et rubis sur l'ongle.

On a beau être le successeur de Jaurès, il y a de petits bénéfices sur lesquels nous ne crachons pas, même si ça fait un peu durer la guerre.

Comme certaines de ces armes que nos livrions étaient assez sophistiquées, nous vous avons envoyé des instructeurs, dont plusieurs anciens légionnaires. Quelques dizaines ont même été faits prisonniers à vos côtés quand les troupes de Bachar el Assad ( honni soit-il !) ont assiégé puis repris la ville de Homs. C'était il est vrai du temps de mon prédécesseur. Mais aussitôt arrivé au pouvoir, j'ai tâché, vous le savez, de faire encore mieux que lui.

Nous avons formé dans des camps d'entraînement en Turquie et en Jordanie, aux côtés de nos amis américains, dotés il est vrai de plus gros moyens, les jeunes recrues qui vous arrivent d'un peu partout, y compris de France. Il fallait certes sauvegarder les apparences. Nous les avons qualifiés d'"armée syrienne libre" mais nous ne sommes pas dupes : vous le savez, ces recrues ne vous ont pas manquées: aussitôt formées, la plupart ont rejoint vos troupes.

Il est vrai qu'entre les deux principaux groupes que vous constituez, nous aidons davantage Al Nosra que Daesh. Est-ce si important ? Nous savons votre proximité puisque vos djihadistes combattent indifféremment sous l'une et l'autre bannière. Mais vous comprenez que, Al Nosra se trouvant aux portes de Damas et notre objectif prioritaire restant, comme mon ministre Fabius ne cesse de la proclamer, la chute du régime de Bachar el Assad, c'est eux qu'il fallait aider d'abord. Et puis , je vous le dis, vous les gens de Daesh avez parfois de mauvaises manières : vous produisez des vidéos sur You Tube chaque fois que vous procédez à des décapitations , comprenez que ça fait mauvais genre ; comment voulez-vous nous vous approuvions ? Les gens d' Al Nosra , eux, ne font pas ça. Ils ont certes la main aussi lourde que vous , surtout quand ils prennent un village chrétien ou alaouite, mais ils sont plus discrets. Ils ont même pris la précaution de changer de nom : ils ne s'appellent plus Al Qaida, ce qui rappelait tout de même quelques mauvais souvenirs, spécialement aux Américains. Notre ministre des affaires étrangères, Laurent Fabius, est même allé jusqu'à dire qu'ils faisaient du bon boulot"! D'une certaine manière, cela s'adresse à vous tous. Mais il est entendu que nous parlions seulement de votre action contre Assad, pas ce que vous veniez de faire à Paris, bien sûr. Il n'était pas inutile de le préciser.

Puisque le régime d'Assad est votre pire ennemi, je vous le dis sans ambages, il est aussi notre pire ennemi. Raison de plus pour vous dire que vous avez exagéré. Au fond, si vous n'aviez pas entrepris ce genre d'action sur notre territoire national, nous aurions tout pour nous entendre.

Quand nous avons annoncé au mois de septembre, un peu bruyamment il est vrai, notre participation à une grande coalition contre Daesh, il ne fallait pas nous prendre au mot. Cela aussi était à usage interne. Le premier bombardement que nous avons entrepris, avant la session des Nations-Unis, n'a visé qu'un bâtiment vide en plein désert. Depuis, le régime de Damas nous a interdits d' approcher le porte-avion Charles de Galle de ses côtes, arguant que nous avons bombardé surtout des puits de pétrole lui appartenant. Sans doute exagère-t--il un peu, mais tout de même , si nous étions si dangereux pour vous, croyez-vous qu'il ne laisserait pas nos navires approcher des côtes ?

Nous avons un autre ami commun , le présidant turc Erdogan . Son parti vient de remporter les élections . Il vous aide de multiples manières, en bombardant vos ennemis kurdes, en permettant aux volontaires venus du monde entier de rejoindre vos rangs - et ils sont de plus en plus nombreux, vous le savez, à le faire - , en vous livrant des armes, et même en organisant une filière de départ vers l'Europe des jeunes syriens qui n'ont pas très envie de vous combattre dans les rangs de l'armée syrienne. Cet ami commun, loin de nous plaindre de lui, nous avons vu sans déplaisir et en tous les cas sans la désavouer, Angela Merkel aller le soutenir ostensiblement avant les élections - de fait, au nom de l'Europe et donc en notre nom. Les pays les plus riches de la planète qui forment le G 20 se réunissent dans quelques jours chez lui, à Antalya. Ce sera une consécration pour lui. Un proverbe arabe dit que "les amis de nos amis sont nos amis ". Vous voyez que nous sommes plus amis que vous le pensez !

Et d'ailleurs, si nous atteignons notre but qui reste la chute du régime odieux d'Assad, vous pourrez entrer à Damas. Vous avez dit que vous y établiriez la charia : c'est votre droit. Si vous entrez dans Damas, promis, juré : n'interférerons plus dans les affaires intérieures de la Syrie. Vous pourrez planter le drapeau du khalifat à 220 Km de Jérusalem et à 85 km de Beyrouth. Allah est grand !

Les attentats que vous avez revendiqués étaient donc inutiles .

Et , moi, président Hollande, compte tenu de ma bonne volonté à votre égard, je ne méritais franchement pas cela. Je vous en supplie, ne recommencez pas, vous me feriez vraiment de la peine.

F.H.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:15

Paru dans la revue Résurrection

En deux mille ans, l'Eglise militante s'est répandue dans de nombreuses contrées présentant des modèles familiaux très divers.

Il s'en faut en effet de beaucoup que l'organisation de la famille soit uniforme à travers les cultures : monogamie/polygamie, endogamie/exogamie, rôle plus ou moins grand de la femme, famille souche où cohabitent les générations ou famille nucléaire, égalité des enfants ou droit d'aînesse etc. La combinaison de ces critères multiplie les types familiaux pour le plus grand bonheur des anthropologues. La typologie qu'on en tire n'est pas nécessairement une hiérarchie même si, sur le plan de la dignité humaine, la monogamie est légitimement mise au-dessus de la polygamie ( qui est le plus souvent une polygynie) et , sur le plan de l'ouverture à l'autre ou de la santé, l'exogamie semble valoir mieux que l'endogamie.

L'Eglise n'a pas prétendu imposer un modèle familial idéal. Elle a , comme souvent, procédé moins par proposition positive que par interdiction: interdiction de la polygamie, du divorce, de l'endogamie, notamment. Elle s'est efforcée de faire évoluer les mœurs dans le sens le mieux compatible avec l'idéal évangélique. Et c'est ainsi que , loin de sacraliser la famille , ou tel ou tel modèle familial, elle est apparue , au long de son histoire, plus souvent en rupture avec ce que la société dans laquelle elle se répandait tenait pour le modèle familial de référence. En d'autres termes, elle a plus souvent cassé les structures familiales préexistantes qu'elle ne les a consolidées.

Affaiblissement de la famille romaine

Dans la société gréco-romaine qui a constitué la première aire d'expansion du christianisme, comme d'ailleurs dans la plupart des sociétés indo-européennes, on ne saurait considérer que le modèle familial dominant dans les classes dirigeantes était tout à fait primaire , si l'on tient pour primaire la relative facilité de mœurs qui régnait, semble-t-il, dans les sociétés néolithiques. La monogamie est la règle aussi bien chez les Grecs que les Latins et l'était aussi chez les Celtes avant la conquête. Elle l'est depuis longtemps chez les Indiens. Mais ce modèle s'éloigne de l'idéal chrétien au moins sous deux rapports : dans la société romaine au temps du Christ, à un stade déjà évolué donc, le divorce est répandu, mais il n'est pour autant libre: la toute-puissance du pater familias continue de limiter le choix des époux. Suétone nous montre Auguste , chef de la gens impériale, casser le mariage de son beau-fils Tibère dont la femme est pourtant enceinte pour le marier du jour au lendemain, pour des raisons politiques, à sa fille[1] . Que l'Evangile promeuve la monogamie ne constitue pas un problème dans l'Empire romain . Mais l' interdiction du divorce, introduite par Jésus lui-même (Mt 5, 31-32 et Lc 16, 18), en est un : elle représente de fait une promotion de la femme ( car bien entendu le divorce , c'était d'abord la répudiation par l'homme et non l'inverse) , une limitation au pouvoir, non seulement du mari mais du chef de la gens et l' affirmation d'une autonomie nouvelle du couple. D'une certaine manière, c'est aussi l'autonomie de la personne que promeut saint Paul quand il déconseille aux veuves de se remarier (1 Co 7, 8) car le remariage était jusque là pour elles non seulement un droit mais une quasi-obligation.

Le christianisme semble aussi avoir répandu dans les basses classes, et notamment les esclaves, le rituel du mariage , qui, jusque là, était réservé aux classes les plus élevées, ce qui représente l'accès à une forme de dignité.

On comprendra que , dans un tel contexte, l'exaltation de la famille ( à ne pas confondre avec le sacrement de mariage) , si habituelle dans la littérature religieuse des XXe et XXIe siècle ne se rencontre jamais dans le Nouveau Testament et chez les Pères de l'Eglise : dans une Eglise engagée dans la lutte contre les logiques claniques, elle aurait été comprise comme l'exaltation de la gens, équivalent ancien de la famille, ce qui aurait pu donner lieu à de redoutables malentendus. Presque tout au long de son histoire, ce n'est pas la famille en tant que telle, collectivité plus ou moins large gravitant autour d'un ou plusieurs couples, que l'Eglise a promue mais le mariage, comme sacrement de l' union d'un homme et d'une femme.

Autre élément de discorde avec la famille antique : l'Eglise par son enseignement et l'exemple de ses martyrs encourage les membres d'une famille à embrasser le christianisme, quel que soit l'avis du père, de la mère, du mari ou de l'épouse. Cette priorité donnée à la relation entre un individu et Dieu par rapport aux logiques du groupe , elle aussi clairement inscrite dans l'Evangile (Mt 11, 37 ; Luc 14, 26-27), constitue une nouveauté dans l'histoire des religions.

Après les invasions germaniques, à l'ancienne aristocratie romaine se substitue en Occident , une nouvelle aristocratie issue des tribus germaines ayant envahi le territoire . Même si cette nouvelle aristocratie se convertit assez vite au christianisme orthodoxe, les Francs d'abord puis, peu à peu, tous les autres, l'Eglise doit composer avec des mœurs encore plus éloignées de l'idéal évangélique que celles de la société gréco-romaine. La polygamie est répandue chez les chefs francs, même si généralement une seule épouse a rang officiel: Charlemagne lui-même, quoique tenu pour un empereur pieux et figurant même au calendrier des saints[2] en raison de l'appui constant qu'il apporta à l'Eglise , vécut entouré d'une sorte de harem.

Dès lors que les apparences sont sauves (une seule épouse officielle), l'Eglise ne s'attelle pas à la tâche impossible de contrôler la vertu des guerriers francs. Elle a déjà bien assez à faire à maintenir celle de ses évêques qui viennent des mêmes familles. Ce n'est qu'à partir des Carolingiens qu'elle s'oppose fermement à la répudiation des épouses, telle celle de Theutberge par Lothaire II en 869.

C'est aussi dans le courant du Moyen Age chrétien, que la dot change de sens. De temps immémorial, l'union de deux familles par le biais d'un mariage avait été accompagnée d'une transaction financière. Dans les sociétés primitives et musulmanes, la dot est le prix de l'épouse que paye le mari ou la famille du mari. Elle devient, sous l'influence du christianisme , ce qu'elle avait commencé à être dans la Rome païenne, une dotation que le père de la mariée fait à sa fille quand elle quitte le foyer paternel. Elle n'en aura certes pas la libre disposition, mais elle pourra revendiquer grâce à elle une certaine dignité patrimoniale. L'épouse était un bien que l'on vendait ; elle vient désormais avec du bien.

L'exogamie imposée au forceps

En revanche, L'Eglise catholique entre en guerre dès l'époque mérovingienne avec la société franque pour combattre la tendance des clans aristocratiques à pratiquer le mariage endogame[3]. L'endogamie était pratiquée dans les tribus germaines non seulement par souci de pureté lignagère mais aussi parce qu'elles ne voulaient pas abandonner leurs filles à des étrangers. L'endogamie signifiait que les clans vivaient repliés sur eux-mêmes[4] .Et c'est précisément cela que l'Eglise a tenté de casser. Elle n'hésite pas devant les mesures fortes : malgré l'étroitesse des liens de cette famille avec l'Eglise, deux Capétiens, Robert II le Pieux puis Philippe Ier sont excommuniés pour mariage incestueux, c'est à dire endogame. Cela au nom, moins de la génétique que de la charité et en se référant à saint Augustin qui , après Aristote, soutient qu' un mariage avec une famille étrangère est le signe d'une ouverture plus grande à l'autre et la possibilité d'établir de nouveaux liens d'amour (caritas) à même d'étendre le lien familial ( et donc des relations pacifiques) au loin.

Les interdits des mariages consanguins par l'Eglise mérovingienne, puis carolingienne, allèrent très loin, jusqu'au septième degré. Comme les généalogies étaient parfois incertaines, la découverte fortuite ( ou prétendue telle) d'un lien de parenté pouvait justifier l'annulation de certains mariages ( ainsi celui d'Aliénor d'Aquitaine avec Louis VII ).

Ce combat s'étendit à toutes les classes de la société . Dans les classes populaires , l'exogamie s'imposa mieux que dans l'aristocratie dans la mesure où l'éventail des choix possibles était plus large et les considérations patrimoniales plus réduites. La société européenne s'en trouva transformée. Elle était jusqu'à une date récente, selon Emmanuel Todd[5], la seule société sur la planète où du fait des règles en vigueur, un homme (ou ses parents ) avait la possibilité de choisir entre plusieurs épouses possibles .

L'Islam à rebours

Au moment où l'Eglise catholique s'efforce, siècle après siècle, de casser les logiques claniques primitives, l'islam, apparu au VIIe siècle dans le désert d'Arabie, suit l'évolution inverse. Mahomet rationalise mais , ce faisant, conforte et pétrifie les logiques claniques des sociétés primitives. Il instaure un système familial d'une particulière rigidité fondé sur la toute-puissance du chef du clan, y compris sur ses enfants majeurs, la polygamie ( ou polygynie), l'assujettissement et l'enfermement des femmes, l'endogamie stricte et donc la fermeture des groupes familiaux. Ce système consolide, à l'intérieur des familles musulmanes, l'attachement à l' islam et y rend très difficile les conversions à d'autres religions . Il n'y a pas sur la surface de la terre de systèmes familiaux plus antithétiques que ceux que le christianisme puis l'islam ont introduits à six siècles d'intervalle dans la périphérie méditerranéenne[6].

La liberté du mariage

Tout en affirmant d'emblée dans son rituel, le principe du libre choix des conjoints, homme et femme, l'Eglise resta plus prudente sur ce chapitre jusqu'à la Renaissance. Ce libre choix fut longtemps, on le sait, très théorique.

Elle entama au XVIe siècle, un nouveau combat pour affirmer le droit de son clergé d'administrer le sacrement du mariage à des fiancés majeurs ( la majorité était alors de 25 ans !) sans l'accord de leur parents. Le Concile de Trente dit qu'"il est criminel de violer la liberté du mariage" (chapitre XXIX, 9) [7] Le roi de France et le Parlement de Paris , maurrassiens avant la lettre, s'opposent à cette prétention de l'Eglise et refusent de reconnaitre ce droit des conjoints au regard de la loi civile. La position de l'Eglise est si révolutionnaire que Rabelais que l'on croit progressiste critique vivement les ferments d'anarchie qu'elle contient [8] . Luther et Calvin sont sur la même ligne.

Comme au tems de l'empire romain, comme au temps de Charlemagne, il s'agit d'affaiblir le pater familias tout-puissant, de casser les clans et de promouvoir ce qu'il faut bien appeler l'individu, même si le lien matrimonial qu'il contracte l'engage pour la vie.

Au même moment les mariages et les naissances commencent à être enregistrés par écrit dans toutes les classes de la société et plus seulement les élites.

Les guerres de religion

Dans la seconde moitié du XVIe siècle, la France est ravagée par les guerres de religion . Le clivage n'est pas seulement spirituel, il est aussi sociologique . Le cœur du parti protestant, c'est la noblesse du Sud-Ouest où survivent les logiques claniques sous la forme que Todd[9], après Le Play[10], qualifie de famille autoritaire : cohabitation des générations autour d'un ancien disposant de l'autorité, droit d'aînesse strict. Ces patriarches supportent mal que le clergé se mêle de leurs affaires de famille ; les cadets lorgnent sur les biens d'Eglise pour compléter un héritage réduit à la portion congrue.

Le centre du parti catholique, c'est le Bassin parisien , autour de Paris qui est déjà une grande ville, bourgeoisie et peuple ensemble. La moitié nord de la France est le domaine de la famille nucléaire fondée sur le mariage où les nouveaux époux vont habiter à part de leurs parents, où le droit d'aînesse n'existe pas : la liberté et l'égalité, déjà ! Libre choix du conjoint, égalité entre les enfants, séparation des parents et beaux-parents ( "L'homme quitte son père et sa mère" Gn 1,24). Aussi curieux que cela paraisse à ceux qui confondent catholicisme et traditionalisme social, le modèle du Bassin parisien est à la fois le plus moderne et le plus conforme à l'enseignement millénaire de l'Eglise catholique tendant l'émancipation du couple. Les catholiques parisiens se retrouvent dans la Ligue , premier parti politique moderne, dit-on, sur laquelle l'autorité du duc de Guise est assez théorique. Pour les Parisiens, le protestantisme, identifié aux prétentions d'une petite noblesse rurale arc-boutée sur ses mœurs patriarcales, n'est pas le bienvenu. C'est la résistance de la ville de Paris en 1590-1594 qui oblige le roi Henri IV à rallier le catholicisme , maintenant ainsi le royaume de France dans le giron catholique, même s'il réserve les meilleurs emplois à ses amis gascons restés huguenots.

On notera au passage que le clivage entre les deux France n'était pas nouveau. Il séparait déjà à peu près sur les mêmes lignes les Armagnacs, ancêtres des huguenots et les Bourguignons, ancêtres des Ligueurs. Comme quoi certaines réalités anthropologiques transcendent les divisions religieuses.

La victoire du catholicisme en France est bien celle d'un modèle familial, dit conjugal ou nucléaire que depuis quinze siècles, l'Eglise s'évertuait à promouvoir contre les pouvoirs laïques. Il faudrait aussi examiner ce qui se passe dans les autres pays mais la France joue alors en Europe un rôle de référence ; il est probable que si elle avait basculé vers la Réforme, celle-ci aurait triomphé dans la plus grande partie du continent. On ne s'étonnera pas que toute l'Europe luthérienne (Allemagne du Nord et Scandinavie) soit attachée au modèle familial autoritaire de type clanique , à moins que ce soit l'inverse, que cette Europe (sauf l'Allemagne du Sud et l'Autriche) ait été attirée par le luthérianisme qui renforce le chef de famille face au clergé.

Aux XVIIe et XVIIIe siècle, les questions familiales ne semblent plus être au cœur des préoccupations de l'Eglise ; d'autres questions, comme celle de la liberté et de la grâce, de la Bible et de la tradition et bientôt l'essor de la philosophie des Lumières l'accaparent. Elle n'en continue pas moins son combat pour garantir la liberté de mariages. Fénelon (après Molière ! ) fulmine contre les mariages arrangés entre vieillards riches et jeunes filles , où il voit , non sans motifs, un encouragement à l'adultère.

La lutte pour l'exogamie, acquise désormais dans les mœurs populaires, n'est plus au premier plan, surtout vis à vis des familles royales : Louis XIV épouse avec dispense une cousine deux fois germaine , ce qui au temps d'Hugues Capet n'aurait jamais été admis. L'extinction des Habsbourg d'Espagne n'est pas étrangère à l'abus de ces pratiques.

Au cours du XVIIIe siècle, la France du Bassin parisien , celle qui avait fait gagner la Ligue catholique deux siècles plus tôt, celle du mariage nucléaire et de l'héritage égalitaire se déchristianise avant le reste du pays , sous l'effet d'une diffusion populaire plus précoce de l'impertinence philosophique et peut-être d'un jansénisme aussi exigeant que décourageant. La Révolution française instaure le mariage civil, mais sous la réserve de l'introduction du divorce, celui-ci n'est pas très différent dans sa procédure du mariage catholique.

Le XIXe siècle est au contraire un temps de reconquête chrétienne. C'est ce qui permet de voir éclore de si nombreuses vocations de prêtres et de religieuses au point que vers 1900, malgré l'anticéricalisme qui se déchaîne en France , la moitié des religieuses actives aux quatre coins du monde sont françaises.

Inutile de dire que dans les nouvelles terres de mission, l'Eglise s'efforce , non sans mal, d'implanter le modèle chrétien du mariage, au moins dans ce qu'il a de monogame et de stable. Cela ne va pas de soi dans de nombreuses contrées, en particulier en Afrique et en Asie. Cela va encore moins de soi en terre d'islam où le modèle archaïque se trouve pétrifié : à tort ou à raison, les missionnaires contournent le massif musulman pour centrer leurs efforts sur les peuples encore païens situées au-delà. Faute de modifier immédiatement des modèles familiaux très éloignés de l'idéal chrétien, l'Eglise catholique doit s'y contenter souvent d'une évangélisation superficielle.

Changement d'alliance ?

Mais si l'on en reste à ce qui est encore alors le cœur de la chrétienté , l'Europe, l'Eglise catholique semble avoir depuis quelque temps déjà abandonné la lutte contre l'esprit de clan qui, sous différentes formes , l'avait occupée pendant près de 1800 ans.

Y a-t-il un rapport avec le fait que, en France et ailleurs, la reconquête catholique rencontre au XIXe siècle ses plus vifs succès dans les vieilles terres de familles souche alors décrites par l'anthropologue catholique Le Play , à la périphérie de la France : Pays Basque, Béarn, Sud du Massif central, et dans une moindre mesure Bretagne, Alsace, Savoie. Plutôt protestantes aux XVIe et XVIIe siècles, ces régions deviennent les meilleurs terreaux du catholicisme au XIXe siècle[11].

Au même moment, la famille , dont il n'avait jamais été question en tant que telle jusque là [12], commence à devenir un thème de discours essentiel de l'Eglise catholique . En 1893 est instaurée la fête de la sainte Famille[13] . Certes la famille de Jésus, quoique atypique, est , selon l'Ecriture , nucléaire, mais quel type de famille se trouve sacralisé aux yeux du peuple chrétien dès lors que l'Eglise n'est plus guère explicite sur les contours qui sont les siens ? Est-on sûr que dans telles régions, dans tels milieux sociaux, certains n'ont pas compris que ce que l'Eglise proposait de tenir désormais pour saint, c'était l'antique famille clanique qu'autrefois elle avait combattue ? Une vision qui est généralement celle des adversaires de l'Eglise persuadés que cette institution est toujours du côté de l'autorité contre la liberté. On ne voit plus , en tous cas, aucun effort pour libérer la notion de mariage chrétien de sa gangue sociologique.

On peut considérer cette évolution autrement. Nous avons vu, au cours des siècles s'imposer de plus en plus un modèle nucléaire et égalitaire de famille qui à bien des égards était le plus conforme à la conception chrétienne, centrée sur le sacrement de mariage. Famille nucléaire, monogamie, exogamie , extension du libre choix des conjoints : d'une certaine manière c'est cette famille conjugale qui triomphe aujourd'hui en Europe. Le XXe siècle a vu un peu partout , sous l'effet de l'urbanisation, la dissolution des familles hiérarchiques là où elles subsistaient et la généralisation d'un modèle conjugal .

Or c'est au moment où il parait triompher que ce modèle révèle sa fragilité . Cette fragilité s'exprime principalement par la progression des divorces , d'abord aux Etats-Unis puis en Europe. Elle s'exprime aussi par la dénatalité , phénomène européen au départ et qui, lui aussi, tend à s'étendre au reste du monde ( Afrique noire exclue) .

Pour beaucoup, cette fragilité est l'effet d'un individualisme excessif , une opinion qui va assez bien avec la nostalgie des logiques claniques ou , à tout le moins, de celle des belles familles souches qui ont soutenu le regain catholique du XIXe et de la première moitié du XXe siècles. Pour l'Eglise, l'heure ne serait plus à la promotion de la liberté individuelle mais, au contraire à la lutte contre les excès de cette liberté, afin de recréer le lien social autour de la famille .

Il y a pourtant d'autres lectures possibles des évolutions contemporaines: si parents et grands-parents se séparent géographiquement, l'allongement général de la durée de la vie assure à ces derniers une présence et parfois une emprise que la forte mortalité d'antan interdisait. La coupure du cordon ombilical que nous enseigne la Bible et qu'a promue ensuite la tradition catholique, n'est pas seulement un phénomène spatial, il est aussi un fait moral. Au cours des deux derniers siècles, la famille patriarcale de type périphérique s'est avérée en France plus féconde que la famille nucléaire du Bassin parisien, surtout à partir du moment où celle-ci a été touchée par la déchristianisation. Elle a donc exercé , par ses nombreux descendants, une influence beaucoup plus large que son aire géographique d'origine. Son fantôme - ou son "zombie" pour employer une expression mise à la mode par Todd[14], demeure à travers les influences diffuses des parents sur les choix de leurs enfants, des grands parents sur les parents, de l'esprit de la famille large sur les individus qui la composent. Si l'on considère par exemple le nombre de jeunes gens qui ne se marient jamais - ou qui ne mènent pas à terme une vocation religieuse, sous l'influence de leurs parents, des couples où l'interférence de la génération précédente a mis la discorde ou , sur un autre registre, le poids des retraites sur le niveau de vie de jeunes ménages, il n'est pas certain que les couples dits modernes soient encore pleinement libérés , malgré les apparences, de l'emprise des clans que l'Eglise avait si longtemps et si vaillamment combattues, et c'est peut-être là aussi un facteur de fragilité.

Jean MARENSIN

[1] Suétone, Vie des douze Césars , August, LXIII

[2] La régularité de la canonisation de Charlemagne effectuée par l'antipape Pascal III en 1165 est contestée.

[3] Sur 25 conciles mérovingiens , 17 se prononcent contre les mariages consanguins.

[4] En Irak, on parle encore de tribus, cinq mille ans après que la Mésopotamie soit entrée dans l 'histoire. C'est l'effet de l'endogamie musulmane.

[5] Emmanuel Todd, L'enfance du monde, Seuil, 1984

[6] Cependant, l'émigration et la vie urbaine ont aujourd'hui considérablement affaibli le modèle familial traditionnel de l'islam.

[7] Cité par Michel Rouche, Sexualité, intimité et société sous le regard de l'histoire , CLD, 2002, page 93.Cet ouvrage nous a beaucoup inspiré dans l'écriture du présent article.

[8] Rabelais, Tiers Livre, chapitre XLVIII

[9] Emmanuel Todd, L'invention de la France, Hachette, 1981

[10] Frédéric le Play, Paysans en communauté du Lavedan (Hautes-Pyrénées, France), 1864.

[11] Il est vrai que l'Eglise les avait surinvesties aux XVIIe et XVIIIe siècles pour y contrer protestantisme.

[12] Il n'y a pas d'article famille dans le Dictionnaire de théologie catholique.

[13] Un culte qui avait commencé à être répandu au Canada au XVIIe siècle par François de Laval.

[14] Emmanuel Todd, Le mystère français , Seuil, 2012.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:13

Compte-rendu de :

Cardinal Robert Sarah (avec Nicolas Diat), Dieu ou rien , entretien sur la foi, Fayard, février 2015.

paru dans la Revue Résurrection

Pour qui se demanderait s'il existe encore dans le monde francophone une personnalité religieuse suréminente, il est clair qu'avec le cardinal Sarah, originaire de la Guinée, l'Eglise dispose d'un homme à la mesure des défis de notre temps.

Malgré le cadre contraint de l'entretien, le livre où il expose à la fois son expérience et sa vision de la foi - et de l'Eglise - est traversé d'un souffle qui rappelle les plus grands textes de Jean-Paul II, qu'il cite d'ailleurs souvent, comme l'ensemble des papes de la période récente, notamment François.

Etonnant destin que celui de cet enfant de la brousse né en 1946 à Ourous (Guinée) , au temps de la colonisation française, dans une famille pauvre , convertie récemment, unie et pleine de foi. Il dit avec émotion tout ce qu'il doit aux missionnaires spiritains présents dans son village: non seulement la foi mais aussi une formation de base solide. Ils l'orientent très tôt vers le séminaire: successivement étudiant à Abidjan, Nancy, Rome, Jérusalem , il acquiert une formation d'une extrême solidité , notamment biblique et patristique, qui transparait à chaque page de son entretien . C'est ce qui lui permet d'être ordonné prêtre à 21 ans puis , quand le pouvoir expulse tous les missionnaires du pays , d'être nommé par Paul VI archevêque de Conakry à 33 ans ! Son prédécesseur est au bagne, il n'a pas de résidence et doit gérer au jour le jour une difficile relation avec le dictateur communiste Sékou Touré, plus complexe apparemment qu'avec la majorité musulmane. Il est appelé à Rome en 2001 comme secrétaire de la Congrégation pour l'évangélisation des peuples, puis nommé en 2010 , à la fois président de Cor unum et cardinal avant d'être désigné par François en 2014 préfet de la congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements .

La vision qu'il exprime tout au long de son ouvrage a la grandeur de la simplicité : "l'Eglise est uniquement faite pour adorer et pour prier", ce qui n'empêche pas de dire aussi que "la charité est la nature même de l'Eglise."

La prière - et le jeûne sur lequel il insiste - , est la base de tout. Elle est "le plus grand besoin du monde actuel". Quand elle est vivante , la foi se développe et les œuvres suivent, à commencer par l'évangélisation qui suit tout naturellement la prière : "Malheur à moi si je n'annonçais pas l'évangile" (1 Co 9, 16).

Une grande partie du chapitre VII est consacrée à la prière . Ce devrait être un grand classique par son originalité et sa profondeur. On en retiendra qu'elle "consiste finalement à se taire pour écouter Dieu qui nous parle et l'Esprit Saint qui parle en nous" , qu'elle est moins parole que silence.

Admirateur du monachisme qu'il a implanté en Guinée, il voit le sommet de la prière dans la liturgie qui doit refléter la gloire de Dieu. Toujours dans la ligne de son christocentrisme radical, il rappelle que "la messe est un acte du Christ et non des hommes" , que le sacrement est une actio dei - et pas seulement un signe comme on le dit trop, selon nous, depuis le Concile.

Très sensible à ce qui advient à l'Europe chrétienne et à l'Occident en général, lieu d' "un athéisme de plus en plus prosélyte", il y voit l'effet d'un effondrement de la prière et donc de la foi. L'Occident déchristianisé est selon lui le foyer d'un nouveau colonialisme beaucoup plus dangereux et pervers que le premier car il vise à l'"imposition violente d'une fausse morale et de valeurs mensongères". Sarah se réfère aux pressions insensées, peu connues en France, de l'ONU, des Etats-Unis et de certaine fondations (Bill Gates) sur les pays d'Afrique pour qu'ils adoptent le mariage homosexuel , sous peine de voir l'aide coupée.

La théorie du genre est pur lui un véritable "totalitarisme onirique", témoignant d'une perte de sens du réel . L'homosexualité n'est pas la cause d'une minorité mais "la pierre angulaire d'une nouvelle éthique mondiale" . Le vrai christianisme est au contraire du côté de la réalité qui, selon lui, est "supérieure à l'idée". L'officialisation de l' avortement et de l'euthanasie entrent dans le même projet alors que , "l'Occident est le continent qui humilie et méprise le plus honteusement la femme".

Les conséquences de cette situation pourraient être immenses : "L'immense influence économique, militaire et médiatique d'un Occident sans Dieu pourrait être un désastre pour le monde" .

Déjà une victime : les Chrétiens d'Orient: "Certaines puissances occidentales auront été actrices directement ou symboliquement d'un crime contre l'humanité ". On peut penser que la cardinal , qui évite les attaques directes, vise l'aide apportée par les Occidentaux aux mouvements djihadistes. Tout cela est l'œuvre du diable contre lequel Jésus nous dit que seuls sont efficaces la prière et le jeûne.

Envisageant que l'Afrique puisse être au contraire le lieu d'un "printemps de Dieu" et ne méprisant pas ce que les traditions africaines qu'il connait bien peuvent avoir de positif, le cardinal ne fait cependant preuve d'aucune complaisance, ni pour les rites d'initiation qui, dit-il, bloquent la société , ni pour les superstitions qui maintiennent l'homme en état d'angoisse. Il évoque le rôle passé de l'Afrique dans l'Eglise, depuis la fuite en Egypte et Simon de Cyrène jusqu'au concile de Carthage (IVe siècle ) qui imposa le célibat des prêtres, ce qui lui permet de dire : "J'affirme donc avec solennité que l'Eglise d'Afrique s'opposera fermement à toute rébellion contre l'enseignement de l'Eglise". L' enfant de l'Afrique n'hésite pas à contredire, avec déférence, le cardinal Reinhardt Marx , président de la toute puissante conférence épiscopale de l'Allemagne , s'indignant que "pendant que des chrétiens meurent pour leur foi et leur fidélité à Jésus, en Occident, des hommes d'Eglise cherchent à réduire au minimum les exigences de l'Evangile". "Pour beaucoup, il est normal que Dieu déverse sur eux sa miséricorde alors qu'ils demeurent dans le péché" . Pour lui, des questions comme la place des femmes ou celle des divorcés remariés , a fortiori des homosexuels sont "très typées géographiquement", c'est à dire cantonnées à un Occident en grave décadence spirituelle.

Le cardinal a au fil des pages de belles formules :"l'Eglise est comme la lune ; elle ne brille pas d'une lumière propre, elle reflète la lumière du soleil " , l'Eglise ne faisant que refléter la lumière du Christ. "La miséricorde consiste à jeter son cœur dans la misère d'autrui , à aimer l'autre au cœur de sa misère". Ou encore : "la recherche scientifique est toujours une avancée dans la compréhension de la Révélation et du monde" .

Il évoque les papes sous lesquels il a vécu , de Pie XII , le premier à ordonner des évêques africains et Jean XXIII, à Paul VI qui l'ordonna archevêque , Jean Paul II, Benoit XVI et François, sans oublier une mention de Jean Paul Ier.

Un seul regret : que, critiquant certaines idéologies contemporaines , ce parfait francophone use de l'anglicisme "droit humain" , au lieu de l'expression française correcte "droit de l'homme" !

RH

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:11

Compte rendu de :

Cardinal Walter Kasper, La miséricorde, notion fondamentale d'Evangile, clé de la vie chrétienne, EdB, mars 2015.

Paru dans la revue Résurrection

L'ouvrage du cardinal Walter Kasper rassurera ceux qui pourraient s'inquiéter de la pérennité de la grande érudition théologique allemande qui a tant illustré les deux derniers siècles. Encore que le cardinal, président émérite du Conseil pontifical pour la promotion de l'unité des chrétiens , né en 1933, ne représente pas vraiment une relève.

Son ouvrage , loué par le pape François, offre une synthèse d'excellente facture sur la théologie de la miséricorde, à la fois sur le plan biblique ( Ancien et naturellement Nouveau testament), patristique, canonique, philosophique etc.

Une synthèse d'autant plus nécessaire que le XXe siècle a entretenu un rapport particulier à cette vertu : les catastrophes humaines sans précédent qui l'ont marqué , grands massacres ou génocides, ont fait monter les cris angoissés: comment un Dieu d'amour et de miséricorde a-t-il pu permettre de telles ignominies ? Ou bien : comment pourrait-on jamais pardonner à leurs auteurs ?

C'est pourquoi les derniers papes ont traité de la miséricorde: Jean Paul II lui a consacré sa première encyclique Dives in misericordia (1980); Benoit XVI également avec Deus caritas est (2005). Jean-Paul II a institué le dimanche de la miséricorde, le premier après Pâques, à la demande de sœur Faustine, première canonisée du XXI siècle.

Pourtant , dit le cardinal Kasper, la miséricorde n'a pas été , comme elle aurait dû l'être, au centre de la réflexion théologique : l'idée de l'impassibilité de Dieu a longtemps occulté la compassion de Dieu pour son peuple constamment exprimée dans la Bible. La plupart des philosophes antiques, de Platon aux Stoïciens , Aristote un peu moins, tenaient la miséricorde en suspicion. Les fondateurs de la modernité en ont fait une idée suspecte : Rousseau, Lessing, Kant et surtout Marx qui y voyait l'opium du peuple et Nietzsche pour qui "Dieu est mort ; c'est sa pitié pour les hommes qui a tué Dieu" et qui développe l'idée de la sélection d'une élite fondée sur son caractère impitoyable, idée dont on connait la terrible postérité.

Au XXe siècle cependant, une partie du courant phénoménologue puis existentialiste est venu corriger la raideur de la philosophie moderne en réhabilitant la subjectivité et éventuellement le pardon : ainsi Max Scheler, Edith Stein, Martin Buber, Jacques Derrida, dont , dit Kasper, les idées sur le pardon sont incontournables ; il cite également Emmanuel Levinas, Paul Ricœur, Jean-Luc Marion. Kierkegaard et Dostoïevski ne sont pas évoqués.

Malgré la contestation philosophique des modernes, la vertu de miséricorde rejoint la Règle d'or reconnue par toute l'humanité : "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu' il te fasse", ce qui en fait une vertu universelle.

L'étude de Walter Kasper montre que la miséricorde est au centre du message de l'Ancien Testament , déjà, et surtout du Nouveau Testament. Entre les paraboles de la miséricorde, le nombreuses paroles du Christ appelant à la miséricorde , notamment les Béatitudes ( "Heureux les miséricordieux") et l'exemple même de sa vie, de sa passion et de sa mort , le sens même de l'Incarnation et de la Rédemption, tout dans l'Evangile est miséricorde.

Une miséricorde au sens large : aux envoyés de Jean Baptiste venus demander s'il est le Messie attendu , Jésus répond en citant Isaïe ( 61,1) : "Les aveugles voient, les boiteux marchent, les lépreux sont purifiés, les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne nouvelle est annoncée aux pauvres". Le mystère du Sacré-Cœur de Jésus exprime dans toute son étendue la miséricorde de Dieu.

Miséricorde contient deux racines : miser, le pauvre, cor , le cœur. Elle est attention du cœur pour les pauvres, quelle que soit l'origine de la pauvreté: matérielle ou morale, même si le mot recouvre d'abord , y compris chez Kasper, le pardon des offenses.

Comme le suggérait déjà Jean-Paul II, la miséricorde est encore plus essentielle que la justice si tant est que l'on puisse opposer l'une et autre . Pour saint Augustin : "qu'est ce que la justice de Dieu, si ce n'est sa miséricorde ?" La convergence mystérieuse de la justice et de la miséricorde est au centre du mystère chrétien.

Pour saint Thomas, la miséricorde est un attribut fondamental de Dieu, l' expression de sa souveraineté, le miroir de la Trinité. Il ne la confond pas avec la casuistique qui reste de l'ordre de la justice et dont saint Thomas d'Aquin considère qu'elle fait d'abord appel à l'intelligence. C'est à cet ordre que ressortit sans doute la question du divorce , sur laquelle le cardinal demeure, dans cet ouvrage, très discret.

L'Eglise depuis le commencement a pour vocation d'annoncer la miséricorde, et lui a même dévolu un sacrement spécial , la pénitence.

Si l'annonce de la miséricorde est particulièrement nécessaire au XXIe siècle, Kasper évite le travers d'une miséricorde trop facile. Il cite à ce sujet Dietrich Bonhoeffer : "la grâce à bon marché, c'est la justification du péché et non du pécheur" . Il récuse aussi les interprétations faussées , qui montreraient par exemple plus de mansuétude pour l'agresseur que pour l'agressé ou qui prôneraient l'euthanasie comme une forme de miséricorde.

S'interrogeant sur le rôle social de la miséricorde, il récuse l'idée qu' une société suffisamment juste n'aurait plus besoin de miséricorde. Une telle société est utopique , la société aura toujours besoin miséricorde. Même les structures les plus justes ne dispensent pas de la charité et les systèmes sociaux les plus parfaits ont eux-mêmes besoin d' accommodements fondés sur la miséricorde : "Pour faire durer la société, il faut pardonner ". Allemand, Kasper aurait pu à ce sujet s'interroger sur le rôle social de l'inflation, imperfection que, selon nous, toute société doit tolérer au moins à petite dose, ce qu'admet mal aujourd'hui la mentalité d'Outre-Rhin.

Le cardinal va plus loin : "Finalement, ni l'exigence de justice, ni la miséricorde ( celle des hommes) ne peuvent vraiment se développer en ce monde". Devant l'impossibilité d'abolir complètement l'injustice et de vivre pleinement la miséricorde, il ne nous reste en fin de compte qu'à faire appel à la miséricorde de Dieu.

Kasper termine sur le thème de Marie , Mère de miséricorde. Il dit pour l'essentiel des choses très justes. On est seulement étonné qu'il suggère que le souvenir de Marie n'aurait pas du permettre que l'Eglise en arrive à "une image dévalorisée de la femme" ? De quelle image parle-t-il ? Ne veut-il pas dire que les adversaires de l'Eglise n' auraient pas dû en arriver à considérer comme ils le font à tort, que l'Eglise dévalorise la femme ? Contestable est aussi l'idée que Marie n'est pas tant représentée dans la dévotion comme individu que comme archétype : les fidèles de Notre-Dame de Guadalupe ne le voient sans doute pas de cet œil. Mais ce ne sont que des détails.

Plus fondamental serait de voir si le cardinal Kasper qui insiste à juste titre sur la sensibilité particulière des XXe et XXI siècle à l'égard de la miséricorde a vraiment fait le tour du sujet . Il aurait pu évoquer les effets de la mentalité technicienne du risque zéro qui part d'un univers de machines où aucune faute , par exemple en matière de sécurité, n'est permise. Elle s'étend à presque tous les secteurs de la société : nous avons évoqué l'inflation zéro ; on pourrait évoquer la rigueur croissante de la lutte anti-tabac, l'application de plus en plus stricte du code de la route, peut-être légitimes mais aussi des dérives très dangereuses, comme l'eugénisme de fait visant le "handicap zéro". Il faut aussi s'interroger sur les idéologies nouvelles qui récusent toute morale, notamment sexuelle, et donc d'une certaine manière ferment la porte à la miséricorde.

Au moment où le pape François ouvre l'année de la miséricorde le cardinal Kasper a le grand mérite de remettre dans le champ de la théologie une notion qui y avait tenu peu de place. C'est sans aucun doute un sujet fondamental qui mérite de nouveaux approfondissements.

RH

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:08

Publié par la revue Résurrection

"Sa miséricorde s'étend d'âge en âge", dit la grande prière du Magnificat (Lc 1, 50), qui reprend ici le Psaume 107. Elle s'étend donc aux périodes où la corruption des mœurs paraît plus grande, qui sont précisément celles où elle est plus nécessaire. La vertu de miséricorde , au sens généralement entendu de pardon des fautes, occupe, est-il nécessaire de le dire, une place centrale dans les évangiles, que ce soit par les prescriptions elles-mêmes : "Heureux les miséricordieux, car ils obtiendront miséricorde" (Mt 2,7), "soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux" (Lc 6,36), "ne jugez pas et vous ne serez pas jugés, ne condamnez pas et vous ne serez pas condamnés" (Lc 6, 37) , ou dans les paraboles : la brebis perdue (Lc 15, 4-7) , la drachme égarée (Lc 15, 8-10), le fils prodigue (Lc 15, 11-33) ou encore dans les exemples donnés : la pécheresse pardonnée (Lc 8, 36-50), la femme adultère (Jn 8, 1-11), le bon larron (Lc 24 39-43).

Les débats sur les problèmes sociétaux, ayant en arrière-plan la morale, notamment (mais pas exclusivement) sexuelle, se multiplient aujourd'hui. Or il est rare qu'ils ne se traduisent pas par une mise en cause de l’Église catholique pour sa supposée raideur, son manque de compassion ; les tenants rigoureux de la norme traditionnelle sont assimilés aux pharisiens de l’Évangile, dépourvus du sens de la miséricorde et, comme on le sait, condamnés vivement par le Christ.

Les défenseurs de la morale chrétienne feraient-ils fausse route ? Tourneraient-ils le dos à l'Evangile? On peut certes se le demander, mais on se prend aussi à penser que la nécessaire vertu de miséricorde était plus simple à pratiquer au temps du Christ qu'aujourd’hui, et cela pour une raison essentielle qui tient à une situation radicalement différente où nous nous trouvons : la Loi n'était pas alors remise en cause dans son principe par ceux qui l'enfreignaient, alors qu'elle l'est le plus souvent aujourd'hui.

Les exigences morales du Décalogue constituaient dans le monde juif au temps du Christ, une espèce d'évidence, un fond commun que nul ne contestait, sinon sur des détails où s'exerçait la science des scribes. Même le monde païen, comme le montre saint Paul (Rm 2,15), reconnaissait la loi naturelle elle même en consonance les préceptes essentiels de la Loi.

Cette situation explique que les Évangiles contiennent si peu de morale proprement dite. Ce que l’Église a pris l'habitude d'appeler les « préceptes évangéliques », les Béatitudes par exemple, qui commandent d'être pauvre en esprit, miséricordieux, artisan de paix, doux etc… ne se substituent pas à la loi de Moïse que tout le monde connaissait, mais viennent en sus ; ils intéressent d'abord ceux qui, tel le jeune homme riche, cherchent le sentier, non de la seule justice humaine, mais de la perfection.

Ainsi, nul, dans l’entourage du Christ, ne remet en cause la loi qui interdit l'adultère. Personne qui vienne contester dans son principe la loi du mariage au nom de la liberté individuelle ou de l'émancipation des femmes. La femme adultère n'était pas une adepte de l'amour libre qui se serait sentie confortée dans ses convictions par la prise de position du Christ en sa faveur. Il lui dit "Va et ne pèche plus", mais, ne l'aurait-il pas dit, elle savait sans doute qu'elle faisait mal. Jésus ne remet pas en cause dans son principe, pour odieux qu'il nous paraisse, le châtiment de la lapidation issu de la loi de Moïse; il se contente de montrer que nul n'est digne de l'exécuter. Les seules discussions portent sur le remariage des divorcés sur lequel Jésus est plus rigide encore que les Pharisiens (Mt 19,7-9).

Dit autrement, la femme adultère fait bien partie de ceux sur qui la miséricorde s'étend car , même pécheresse, elle craint Dieu, cela conformément au Magnificat : "Sa miséricorde s'étend d' âge en âge sur ceux qui le craignent .

Le Christ signale certes l'incertitude qu'il peut y avoir sur la connaissance du bien et le mal en appelant son Père à la miséricorde pour ses bourreaux : "Pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font" (Lc 23, 34). Mais même là, le contenu de la loi n'est pas directement en cause. Ce que ne savent pas ces bourreaux, c'est qu'il est le Messie, c'est tout le bien qu'ils auraient à recevoir de lui, c'est son innocence absolue. Que celui qui blasphème en se faisant dieu doive être puni de mort, n'est pas non plus remis en cause. La question est de savoir si le Christ a blasphémé, ou s'il est vraiment le messie.

L'antiquité classique, qu'elle soit juive ou païenne, a très peu hésité sur ce qu’était le bien ou le mal[1]. Contrairement à ce qu'on dit, les hautes classes de la Grèce classique avaient beau s'adonner parfois à l'homosexualité, personne ne prétendait que ce comportement fut innocent. Même si Platon élude la question, Xénophon qui était aussi un disciple de Socrate, la tient pour un mal.

Ce sont seulement les sectes gnostiques du IIe siècle qui, les premières, ont brouillé les contours du bien et du mal, spécialement celles d’entre elles qui permettaient la débauche. Les Pères de l’Église s'en indignèrent, beaucoup plus que Jésus ne s'était indigné des débauches d'Hérode, car Hérode, en faisant la fête, ne prétendait sans doute pas agir bien, les gnostiques si.
Les gnostiques demeurèrent cependant dans une relative marginalité par rapport à ce qu'on appelle déjà la "Grande Église " et a fortiori par rapport au monde païen. Plotin, philosophe néo-platonicien qui a entendu parler des pratiques sulfureuses des gnostiques, les condamne.

La remise en cause des normes ancestrales

Notre situation, en ce début du XXIe siècle, a profondément changé. Ce ne sont pas des sectes ésotériques marginales qui remettent en question l’héritage moral judéo-chrétien, ce sont les forces idéologiques dominantes de la société [2].

La morale laïque qui enseignait le respect minimum d'autrui a été rayée des programmes scolaires. Elle a été remplacée par la chasse aux "phobies" supposées, cibles déterminées par l'idéologie : xénophobie, homophobie, islamophobie, racisme etc. Le prochain en général, qui pouvait être n'importe qui, a été remplacé par des catégories déterminées, qui sont loin d’englober tout le monde, catégories supposées mal traitées par la société mais insidieusement privilégiées du fait de leur promotion obsessionnelle par les médias.

La société de consommation valorise toutes les formes de jouissance et au contraire met au rancart les ascèses d’antan, que justifiaient tant le souci de l'hygiène ou de l'épargne que celui de favoriser la spiritualité. Le rejet de l'ascèse semble devenu une nécessité, au moins pour une partie de la société, si on ne veut pas voir s'arrêter l'immense machine à produire et à consommer qu'est devenue l'économie capitaliste [3]. La crise et le retour de la rigueur dans l'Europe des années 2000 n'ont pas remis en cause la nouvelle morale, qui tient la consommation de biens matériels pour une nouvelle obligation d'état.

Si l’appétit de consommation ordinaire peut se satisfaire au travers d'un marché ouvert au grand large qui offre toujours plus de possibilités d'achat, à des prix souvent en baisse, il n'en est pas de même de cette jouissance des sens, depuis toujours considérée comme essentielle, qu'est la jouissance sexuelle. Toute une série de contraintes anthropologiques limitent celle-ci : la nécessité d'une stabilité familiale pour élever un petit d'homme auquel il ne faut pas six mois comme les petits des animaux mais vingt ans pour arriver à l'âge adulte, l'exigence naturelle d'exclusivité et , par là, la propension universelle à la jalousie que même les plus émancipés des couples finissent par découvrir. Mais, au-delà, des raisons spirituelles plus importantes encore commandent que l'activité sexuelle soit non pas interdite mais réglée. Si l'appétit de jouissance illimitée avait pu s’accommoder parfois de ces contraintes, c'était seulement pour quelques privilégiés, hommes et non femmes, au travers de la polygamie. Mais ces pratiques se heurtent aujourd'hui à l'exigence croissante de respect de la dignité de la femme et de l'égalité entre les sexes.

Comme il était difficile, en raison des contraintes anthropologiques évoquées , d'encourager le principe de jouissance illimitée en matière sexuelle autant qu'on le faisait en matière de consommation de biens et de services, la société moderne a trouvé un compromis boiteux où l'exigence de fidélité est tempérée par la facilité du divorce, où le souci de la famille se combine avec la facilité des relations sexuelles précoces et l'acceptation d' une certaine instabilité juvénile, où la sexualité institutionnelle s'accompagne de la facilité de pratiques en marge comme la pornographie, voire, dans certains milieux sociaux, le libertinage. En outre, la tolérance à l’égard de l'homosexualité est plus grande.

La mise au point de moyens de contrôle des naissances fiables, mécaniques et chimiques, a permis le "nouveau désordre amoureux" (Finkielkraut), désordre tout relatif, puisqu'il doit composer avec quelque chose qui ressemble encore à une famille : père, mère (naturels ou recomposés), enfants, préservant bon an mal an, non sans blessures multipliées en cas de divorce, l’éducation de la nouvelle génération. La légalisation de l’avortement et sa diffusion consécutive, quoique non généralisée, malgré - là aussi - de tragiques et silencieuses blessures, prolonge les facilités de la contraception.

Cette nouvelle situation s'est accompagnée d'une impatience de plus en plus grande vis-à-vis de la morale traditionnelle de l'Europe chrétienne qui tendait à préserver la famille stable dans toute sa rigueur - et sa grandeur : stabilité de couple, relations sexuelles dans le mariage, respect de la vie dès la conception, bannissement des pratiques fermant la possibilité de la génération.

N'imaginons pas pour autant que ces règles aient toujours été acceptées : elles firent en tout temps, dans toutes les classes de la société, l'objet d'entorses qui faisaient partie de la vie commune. Ces entorses étaient plus fréquentes dans les classes populaires que dans le classes éduquées au Moyen Age et sont encore communes aujourd'hui dans les pays du Tiers Monde ; depuis le gigantesque effort de mise au pas des mœurs populaires qu'ont impliqué les Réformes protestante et catholique, les entorses semblent avoir été ensuite réservées , au contraire, à la haute société.

Mais qu'importe ! Jamais jusqu'à une date récente, les adeptes de l'adultère ou de pratiques dites alors « contre-nature » n'ont prétendu faire autre chose que déroger à la morale commune, à leurs risques et périls, s'agissant tant de leur réputation que de leur salut, et généralement dans la discrétion.

La situation a changé du tout au tout aujourd'hui. Ce qu'il est convenu d'appeler la révolution sexuelle, exonère les pratiques déviantes du discrédit d'antan, non seulement les autorise et les justifie (au sens de rendre justes) mais remet en question la norme traditionnelle, tant celle d'une fidélité stricte, du monopole du mariage, que celle de l'hétérosexualité. Critiquer un homme qui quitte sa femme et ses enfants est devenu de la dernière impolitesse : pour la mentalité moderne, cet homme ne fait qu'accomplir son destin qui est de chercher à s'épanouir, dans une relation certes nouvelle, mais "sincère" et donc légitime.

Ceux qui dérogeaient à la morale traditionnelle étaient autrefois des cyniques indifférents ou bien se considéraient humblement comme des pécheurs, vaincus par leurs passions, mais appelant la miséricorde de leur conjoint, de l'opinion et de Dieu ; une miséricorde qui leur était généralement accordée sans mesure, le statut de la femme lui imposant de tolérer les incartades de son mari, et l'opinion étant ouverte aux dites incartades, spécialement dans les classes dirigeantes, le Dieu des chrétiens quant à lui étant, comme on sait, miséricordieux et compatissant.

Mais aujourd'hui cette miséricorde ne satisfait personne. Ce que réclament souvent les nouveaux transgresseurs n'est pas d'être pardonnés mais d'être reconnus comme ayant toujours été justes devant Dieu et devant les hommes. Et s'ils ne croient pas en Dieu, comme cela arrive souvent, qu'au moins la loi positive, au besoin contre la loi naturelle, les tienne pour tels. Cette exigence de se trouver justifié est à l'origine de la "nouvelle morale". Elle explique la véhémence avec laquelle ses adeptes revendiquent la modification des lois qui s'appuyaient sur les principes ancestraux. Le mariage homosexuel n'a pas d'autre objectif : non point répondre à de vrais problèmes concrets mais imposer une morale officielle où l'homosexualité se trouverait définitivement exempte de toute stigmatisation, voire parfaitement normalisée.

L'infidélité n'est plus une faute pénale, mais elle demeure une faute civile que le conjoint peut invoquer pour obtenir le divorce aux torts de l'autre et par là certains avantages pécuniaires. Mais la pression pour une déculpabilisation totale de l'adultère est forte. Après la reconnaissance du mariage homosexuel, l'étape suivante anticipée ouvertement par les idéologues libertaires est tout simplement de vider le mariage de son contenu en supprimant les quelques obligations qu'il comporte encore comme la fidélité, la cohabitation et le secours réciproque.

Les ravages que font les séparations sur les enfants sont bien connus des psychologues, mais ils constituent, dans les médias comme dans les universités, un tabou absolu pour les raisons que l'on comprend: les rappeler serait remettre à la surface les fondements anthropologiques de la morale de toujours en disant que la rupture des couples fait du mal. Or c'est précisément cela qui est récusé. Il n'est jusqu’au remboursement à 100 % de l'avortement, dans un contexte où les frais dentaires le sont à 20 %, les autres à environ 50 %, qui n'ait une signification morale précise : en faire de par la loi l'acte médical le plus banal possible. Comme il arrive que la loi naturelle, même refoulée par la société et par l'État, reprenne ses droits, ces dispositifs n'empêchent pas, dans bien des cas, le retour à la surface du refoulé sous la forme d'une culpabilité destructrice du bonheur, voie de la dépression et du suicide.

Les institutions religieuses elles-mêmes, sont sommées aujourd'hui de lever toutes les règles qui pourraient culpabiliser ceux qui ne les respectent pas. La pression d'une partie de la bourgeoisie catholique européenne pour que les divorcés remariés, voire les homosexuels, soient "reconnus " par l'Eglise, telle qu'elle s'est exprimée dans le Synode de 2014, voire aient accès à la communion, n'a pas d'autre origine. Malgré le discours de miséricorde souvent utilisé, ce n'est pas le pardon que, le plus souvent, les intéressés revendiquent, c'est la reconnaissance qu'ils n'ont pas à être pardonnés.

On ne sera pas dès lors étonné que les églises du Tiers Monde soient largement étrangères à cette revendication. Non point que dans ces pays les mœurs soient plus pures, bien au contraire. Mais parce que les pauvres se sont toujours accommodés plus facilement du statut de pécheur. Quand on leur dit que tous les hommes sont pécheurs, ils l'acceptent. Les riches ont plus de mal ; non content d'être riches, ils veulent aussi être tenus pour justes. Le narcissisme de la justice, qui n'a nulle place dans la spiritualité, puisqu'il est établi que plus les hommes sont saints, plus ils sont conscients de leurs insuffisances, est donc une attitude de privilégiés. Elle est celle du pharisien de l’Évangile qui contemple sa propre vertu.

Le rappel d'une règle enfreinte, sous la forme d'une interdiction de la communion, par exemple, est comme la pierre qui brise le miroir de Narcisse et, par-là, d'autant plus insupportable. Le publicain, qui certes est riche lui aussi, mais se trouve relégué aux marges de la société et méprisé par ses contemporains, se tient au contraire, humblement, pour un pécheur.

C'est pourquoi il y a comme une sorte d’imposture intellectuelle à considérer comme on le fait aujourd'hui ceux qui refusent que soit remise en cause la règle traditionnelle comme des pharisiens dépourvus de miséricorde. Les vrais pharisiens, ce n'est pas eux, ce sont ceux qui n'acceptent pas de ne pas être tenus pour des justes.

La difficulté de la miséricorde

La remise en cause des règles ancestrales, surtout dans le domaine sexuel, mais aussi dans d'autres domaines, a aujourd'hui un effet particulièrement pernicieux pour l’exercice de la vertu de miséricorde, du fait de cette ambiguïté, sciemment entretenue : ceux qui veulent en réalité que l'on change les règles et qu'on reconnaisse qu'ils sont justes, font mine de demander la miséricorde et reprochent à ceux qui ne se prêtent pas à ce jeu, d'en manquer. Mais la miséricorde qu'ils demandent n'a rien à voir avec celle de l'Evangile qui supposait l'existence d'une unique Loi acceptée par tous.

Le refus des sacrements prévu par le droit de l’Eglise n'est pas à proprement parler une « excommunication », car il ne comporte aucune exclusion de la communauté, mais il est précisément un moyen pédagogique pour rappeler la règle, pour signaler un péché grave, là où l'opinion pourrait penser qu'il ne l'est pas. Les péchés graves comme les crimes de sang ne comportent pas ce genre de sanction, parce que tout le monde sait qu'il s'agit de crimes.

Mais, dira-t-on, pourquoi le magistère se sent-il tenu de maintenir la règle, alors qu'il lui serait tellement plus facile de l'assouplir comme la société le lui demande ? Pourquoi camper sur des positions que d'aucuns qualifieront de crispées, surannées et où les psychanalystes d'occasion ne manqueront pas de voir quelque complexe de supériorité ou quelque psychorigidité pathologique, d'incriminer le manque de cœur et de compréhension ?

Le fait d'être l'objet de ces accusations rend la position des tenants de la règle ancestrale très inconfortable. Elle est pourtant nécessaire. Si, en temps normal, quand les règles ne sont pas mises en cause, "c'est la miséricorde qui est demandée et non le sacrifice ", en ces temps troublés où les principes de toujours concernant la loi et les mœurs sont contestés, le devoir de charité ( et disons même de miséricorde dans son sens le plus large) le plus fondamental ne demeure-t-il pas pour la magistère de maintenir le cap, d'indiquer, contre vents et marées (et Dieu sait si les vents et les marées sont puissants), la vérité de toujours, dans le domaine moral comme dans les autres ?

Cela est particulièrement vrai dans la vieille Europe où jamais jusqu'ici les cadres dans lesquels les hommes avaient inscrit leur vie n'avaient été remis en cause autant qu'ils le sont aujourd’hui. C'est le cas déjà du cadre national et des frontières et des cadres territoriaux (région, département, commune) en réforme perpétuelle. La mémoire nationale est bouleversée par les nouveaux programmes d'enseignement de l'histoire non chronologiques. La justice est travaillée par des idéologies mettant en cause la distinction du bien et du mal, voire l'utilité de la sanction . La théorie du genre s'en prend aux repères sexuels. Les corps constitués les plus vénérables ont abrogés, les rites de passage (service militaire, baccalauréat) sont affaiblis ou supprimés. Le calendrier traditionnel (repos dominical, fêtes chrétiennes) est ébranlé. Le contrat de travail devient précaire. En bref, le capitalisme tend à transformer tout homme en "particule élémentaire", sans référentiel stable. Les Européens d'aujourd'hui, surtout ceux des milieux populaires, en sont gravement perturbés et certains cherchent dans des partis extrêmes une parole forte. La société ne leur donne plus de cadre stable, les Etats (et les institutions européennes) sont les premiers à détruire ces cadres : pris d'une frénésie de réforme, ils tendent à bouleverser en permanence les fondamentaux de la vie.

La déchristianisation participe à cette perte générale des repères. Mais, malgré une indifférence apparente, l'Eglise apparait à beaucoup comme un des rares moles de stabilité, comme le phare qui luit encore faiblement dans le brouillard, qui, "à temps et à contretemps", rappelle inlassablement les valeurs fondamentales : "Quand tous vont vers le débordement, nul n'y semble aller. Celui qui s'arrête fait remarquer l'emportement des autres comme un point fixe[4] ." Ceux-là mêmes qui critiquent le conservatisme de l'Eglise, même non croyants, sont souvent, en leur for intérieur, rassurés par sa constance. Parmi ces valeurs fondamentales figure en premier lieu, évidemment, la miséricorde, mais elle ne saurait être comprise comme l'affaiblissement de repères plus nécessaires que jamais. L'exercice de la vertu de miséricorde est particulièrement nécessaire dans une société qui l'ignore: malgré l'essor heureux de l’humanitaire, en matière technique, les erreurs "ne pardonnent pas" ; quant aux idéologues, ils sont impitoyables pour ceux qui contestent leurs idées. La miséricorde n'est pas seulement le pardon de péchés. Elle est aussi de prendre en pitié ce "troupeau sans pasteur", dramatiquement en perte de repères qu'est devenue l'Europe. Nous pouvons même dire que contribuer à la désorienter encore avantage serait gravement manquer à cette vertu. Être dans les temps troublés où toutes les certitudes vacillent, la pierre à laquelle les peuples, spécialement les petits et les humbles, peuvent se référer, c'est le sens par excellence de la fonction pétrinienne. Elle n'exclut pas le pardon des pécheurs bien évidemment, mais à condition que celui-ci n'apparaisse pas comme une remise en cause de la loi divine.

Roland HUREAUX

[1] Rémi Brague , La loi de Dieu, Gallimard, Paris 2005.

[2] Michel Pinton établit un lien entre les théories gnostiques et le mouvement libertaire contemporain . Cf. Abroger les racines de la loi Taubira in Liberté politique , Hiver 2015 .

[3] Nous ne voulons donner dans une dénonciation trop facile du consumérisme car personne n'a trouvé jusqu'ici un moyen alternatif de garantir un emploi au plus grand nombre conformément aux exigences de la dignité .

[4] Pascal, Pensées, 382, Edition Brunschvicg.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 19:01

Je viens de publier un livre intitulé

GNOSE ET GNOSTIQUES

des origines à nos jours

Desclée de Brouwer , 266 pages

Vous en trouverez ci-après un résumé

N'hésitez pas à le demander à votre libraire

La gnose constitue un des phénomènes les plus fascinants de l'histoire des idées. Elle est apparue sous le Haut-Empire romain (Ier-IIe siècle) , période brillante et inquiète, qui voit aussi l'essor du christianisme. Les étranges doctrines que prêchent Basilide, Valentin ou Marcion se présentant comme une connaissance secrète (gnose) que Jésus-Christ aurait transmise à ses proches et, de là, aux seuls initiés.

La crise gnostique apparaît ainsi comme la première grande épreuve intellectuelle qu'ait eue à traverser l'Eglise chrétienne à ses commencements. Crise d'autant plus redoutable pour elle qu'elle n'avait pas encore établi son assise dogmatique, comme elle l'aura fait deux siècles plus tard, et que la gnose comportait de redoutables ambiguïtés : sa différence avec l'orthodoxie était loin d'être claire au premier abord.

La gnose demeure active au sein de l'Empire romain, au moins jusqu'à la fin du IVe siècle.

Mais dès le IIIe siècle , prend son essor dans l'Empire perse, la doctrine de Mani . Longtemps tenue pour une religion exotique, issue du supposé "vieux fond dualiste" iranien, le manichéisme se situe pourtant dans la stricte continuité des gnoses gréco-latines du IIe siècle, en particulier celle de Marcion.

Après avoir rencontré un grand succès, le manichéisme s'essouffle en Occident et en Perse au cours du premier millénaire, ne poursuivant sa carrière, encore quelques siècles, qu'en Chine. Mais si Mani lui-même sombre dans l'oubli, comment ne pas voir que c'est sa doctrine qui se retrouve , à quelques détails près, dans des mouvements comme les pauliciens de l'Empire byzantin, les bogomiles de la péninsule balkanique et les cathares qui se répandent dans le Midi de la France entre le XIIe et le XIVe siècle ?

Tout en gardant une perspective historique, l'auteur a tenté de clarifier un certain nombre de questions controversées.

A l'encontre de ce qu'a longtemps propagé l'érudition allemande, la gnose n'est pas pour lui une religion sui generis mais, comme le dit Renan, une "maladie infantile" du christianisme . Une étude attentive des textes du Nouveau Testament et des indications plus tardives des Pères de l'Eglise conduisent même à penser que les doctrines gnostiques étaient probablement présentes dans l'environnement de la première génération chrétienne , dès le Ier siècle donc. Les traces des gnoses non-chrétiennes sont peu probantes, l'influence iranienne douteuse. C'est sans doute le manichéisme, lui-même issu de la gnose gréco-latine , qui a apporté le dualisme en Asie et non l'inverse. L' influence du manichéisme ne saurait être sous-estimée: sans s'appesantir sur le sujet, l'auteur évoque l'idée qu'il aurait pu avoir une influence décisive sur le bouddhisme .

Réserves aussi sur les origines juives de la gnose, dans la mesure où celle-ci se traduit toujours par un rejet du Dieu de l'Ancien Testament et de la Loi de Moïse. La gnose pourrait être plutôt interprétée comme une réaction de rejet du monde gréco-latin vis à vis de la dimension juive du christianisme, défendue par les Pères de l'Eglise. Elle n'en a pas moins, ultérieurement influencé la kabbale juive. Malgré l'influence indéniable de Platon, la gnose exprimerait cependant, selon l'intuition de Hans Jonas, un nouveau rapport de l'homme au monde, en rupture avec la philosophie classique et préfigurant l'existentialisme moderne.

La disparition des derniers cathares en Occident et des derniers manichéens revendiqués en Chine, au XIVe siècle, ne marque pas la fin des idées gnostiques, dont il est montré dans un chapitre de conclusion, qu'elles ont continué jusqu' à nos jours leur chemin , sous différents avatars. Cela au travers de ce que ses tenants eux-mêmes appellent une "tradition" initiatique où les principaux thèmes de la gnose des origines se retrouvent en totalité ou, le plus souvent , en partie. Mais cette gnose postérieure aux cathares n'apparaît plus sous la forme d' églises organisées ayant leurs adeptes, leurs lieux de culte, leur hiérarchie , leurs dogmes. Nous avons plutôt affaire à ce qu'on pourrait appeler une gnose de salon, sous la forme de cercles , de cénacles, de réseaux sociaux mouvants où se transmettent certaines idées gnostiques et non des moindres mais rarement toutes. La gnose se trouve en même temps , comme toutes les héritages religieux, confrontée à la modernité: là où certains perpétuent les antiques traditions, d'autres les laïcisent jusqu'à abandonner toute référence métaphysique.

La gnose en est ainsi venue à imprégner des courants comme la franc-maçonnerie ou le New Age et à inspirer des idées qui ont joué un rôle important dans l'émergence du monde moderne : sinon la science elle-même , du moins la primauté du savoir, l'idée que l'esprit peut tout sur la matière ou que des sachants, initiés à certains secrets, sont fondés à régenter les sociétés. La remise en cause libertaire de la morale judéo-chrétienne trouve aussi son origine dans la gnose.

L'intérêt que lui portent une multitude de philosophes, d'écrivains, d'artistes, surtout à l'époque romantique, montre que le mouvement gnostique a marqué de son empreinte toute la culture occidentale.

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 18:55

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Sur tous les terrains, Christiane Taubira épouse les positions les plus à gauche qu'elle peut .

Quitte à en épouser aussi les contradictions.

Elle déborde même vers les extrêmes Mélenchon qui pourtant, lui, n'est pas ministre.

La contradiction de l'extrémisme, surtout en matière sociétale, est la suivante : plus on élargit les droits des uns, plus on leur donne le droit d'abuser des autres.

Il en est ainsi de la gestation pour autrui (GPA) à laquelle Christiane Taubira a ouvert la porte par la circulaire du 25 janvier 2013 qui prescrit de reconnaître la nationalité française à un enfant né à l'étranger dont l'acte de naissance étranger reconnait un parent français, alors même que ce serait à la suite d'une "convention portant sur la procréation ou la gestation pour le compte d’autrui ». Le Conseil d'Etat, jamais en retard d' une dérive idéologique, comme presque toutes les juridictions suprêmes désormais en Occident, a validé cette circulaire.

Dernièrement, le Garde des sceaux a refusé de désavouer la décision du TGI de Nantes qui permet la transcription sur les registres d'état-civil des actes de naissance de trois enfants nés par GPA à l'étranger, pourtant contraire aux engagements du gouvernement, spécialement de M.Valls. Aux ordres, le Procureur général de la Cour de cassation, saisie, va dans le même sens.

La GPA, ouverte aux couples homosexuels dans beaucoup d'Etats étrangers, en voulant élargir les droits de certains, entraîne ce qu'on peut appeler un abus de faiblesse grave à l'égard d' autres , en permettant de mettre, contre argent, une femme dans une situation à la fois humiliante et potentiellement traumatisante. Elle vend ce qu' elle a de plus intime, l'usage de son utérus, et si d'aventure, ce qui risque fort d'arriver, elle s'attachait à cet enfant qu'elle aura porté de bout en bout, il lui serait arraché.

En outre, comme dans le cas de procréation assitée par un couple de lesbiennes, l'enfant est définitivement condamné à ne pas avoir deux parents de sexe différents. Il ne naitra pas "égal en droits".

Cela ne gêne pas, on le sait, le milliardaire Pierre Bergé qui dit récemment avec un insoutenable mépris : "Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l'usine, quelle différence ? C'est faire un distinguo qui est choquant ».

Dominique Reynié , candidat tête de liste UMP-UDI de Midi-Pyrénées-Languedoc Roussillon s'était aussi prononcé en faveur de la GPA. En revanche des personnalités de gauche et pas n'importe lesquelles: Mme Sylviane Agacinski, José Bové, ont pris position contre.

Le regretté Charb, victime de l'attentat du 7 janvier 2015, avait lui aussi pris une position nette. A la Une de Charlie-Hebdo, il avait publié un dessin définissant la GPA comme "deux parents et une esclave" : on y voyait deux homosexuels blancs et une femme noire en position humiliante. Inutile de dire que ce dessin avait fait scandale dans le landernau où son auteur évoluait.

Esclavage - il y a deux lois Taubira ( en attendant la désastreuse réforme de la justice quelle nous prépare ): d'abord la loi Taubira du 21 mai 2001 qualifiant l'esclavage (mais la traite des noirs vers l'Amérique seulement, pas les autres traites ) comme un crime contre l'humanité, ensuite la loi du 18 mai 2013 instaurant le mariage homosexuel. La contradiction entre les deux n'est, semble-t-il, pas apparue à l'auteur de ces lois.

Dans la mémoire antillaise, l'homosexualité n'est pas séparable du souvenir des abus de certains planteurs à l'égard de jeunes esclaves mâles, ce qui a amené les députés des Antilles et de la Guyane , droite et gauche confondues, à refuser de voter la loi Taubira . On s'en souvient, elle n'avait pu être déclarée adoptée que par un tout de passe-passe scandaleux : un vote à main levée surprise, sans décompte, sur la seule foi du président (socialiste) du Sénat qui a déclaré dans le brouhaha qu'il y avait une majorité pour le oui, déclaration qui, selon le règlement, aurait pu être contestée par les chefs de groupes de l'opposition mais qui ne l'a pas été. De fait à cause des Antillais, la loi n'a pas été votée.

"La liberté consiste à pouvoir faire ce qui ne nuit pas à autrui" (article 4 de la Déclaration des droits de l'homme) . Or, en toutes choses, il y a un point où l'exercice de la liberté nuit à autrui, même si ce dernier, en position de faiblesse, y consent formellement. Si un certain nombre de citoyens se mettent d'accord pour organiser entre eux des jeux de cirque à l'ancienne avec combat à mort de gladiateurs dument rémunérés et consentants, faudra-t-il l'autoriser au nom de la liberté ?

L'article 4 de la Déclaration du 26 août 1789 poursuit "Ces bornes (à la liberté) ne peuvent être déterminées que par la Loi" , ce que Lacordaire développa de la manière suivante : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c'est la liberté qui opprime et la loi qui affranchit. »

Il semble que Mme Taubira, comme les partisans de la GPA ,et même la plupart des féministes françaises, si vigilantes par ailleurs, n'aient pas conscience de cette limite, s'agissant des femmes que leur pauvreté contraindrait à accepter une convention de gestation pour autrui.

Mais il faut bien dire que la reconnaissance , légitimement odieuse à beaucoup, de la GPA, vers laquelle nous allons, se situe, comme Frigide Barjot et, avec elle, tout le mouvement de La Manif pour tous, l'avaient dit, dans la rigoureuse logique de la loi Taubira de 2013, qui, non seulement institue un droit au mariage entre personnes du même sexe , mais encore , il suffit de la relire pour le voir, rend officielle la théorie du genre. Une théorie selon laquelle, homme et femme sont interchangeables, fongibles, le sexe physique des uns et des autres étant indifférent aux yeux de la loi (et donc de l'école, de l'ensemble du droit, de la société toute entière ) . Interdire que des couples unisexe aient recours à des artifices pour avoir, eux aussi, des enfants, serait tenu pour une discrimination entre les couples, contraire à ce principe d'indifférenciation , quelques abus auxquels puissent conduire ces artifices.

On dit que la loi Taubira est désormais intouchable. C'est même l'opinion de presque toute la droite. Elle a pourtant des conséquences inacceptables sur le plan des droits de l'homme et de la femme - auxquelles conduit , on l'a vu, le déroulement inexorable de la logique initiale. A cette considération morale, on ajoutera cette autre , rarement évoquée, que la théorie du genre sur laquelle repose la loi n'est pas scientifique. Tout se passe comme si avait été votée une loi fondée sur l'astrologie ou le créationnisme. Or, en France, la République a , dès le départ , partie liée avec la science. Il suffit de se reporter aux déclarations de Jules Ferry à ce sujet: c'est parce qu'ils soupçonnaient, à tort ou à raison, l'Eglise de faire obstacle au progrès scientifique (et donc d'affaiblir la France face à la Prusse ! ) que les pères de la IIIe République voulurent instaurer la laïcité de l'Etat.

La théorie du genre n'est pas une superstition religieuse, mais elle est une superstition idéologique , analogue à la théorie de l'hérédité des caractères acquis ( fausse) de Lyssenko imposée par Staline.

Elle éclaire une vérité que la vague libertaire occulte : on ne peut pas être à la fois républicain et idéologue. Ce qui fait que Mme Taubira n'est pas républicaine. Quoi qu'en pensent Alain Juppé et Nathalie Kosciusko-Morizet, la loi Taubira est contraire aux principes de la République et pour cette raison doit être abrogée.

Roland HUREAUX

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23 octobre 2015 5 23 /10 /octobre /2015 18:53

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L'affaire Volkswagen, cette immense fraude aux normes antipollution, ne devrait pas seulement atteindre la réputation de la firme créée en 1936 et même de l'industrie allemande, elle devrait remettre enfin en cause l'image exagérément positive que véhiculent les Français de leur partenaire d'outre-Rhin.

Ils ne se sont encore jamais remis des complexes qu'ont fait naitre la malheureuse défaite de juin 40 ( due pour l'essentiel à l'incompétence de son état-major et non au peuple français). De Gaulle avait bien réussi un temps à les en débarrasser mais, pour faire moderne, les Français ont voulu tourner le dos à son héritage , ce qui a eu pour effet de les faire retomber dans l'ornière de leur complexe d'infériorité.

Imiter les Allemands n'est pas la solution

C'est une vérité établie chez nous que tout ce que font les Allemands est mieux et qu'il faut les imiter à toute force: monnaie forte, mégaländer, système scolaire ( qui n'a que vingt ans d 'avance sur nous dans la déliquescence !) etc. Ce qu'ils font ou ce qu'on croit qu'ils font : on a eu beau répéter que 10 Länder sur 15 sont plus petits que la moyenne des régions françaises , rien n'y fait, nous regroupons nos régions pour suivre le prétendu modèle allemand.

Il fallait déjà beaucoup de bonne volonté pour considérer comme un simple accident, le crash du vol 9525 de la Germanwings Barcelone-Düsseldorf du 24 mars 2015 dont l'enquête a montré de quelle incroyable suite d'erreurs humaines il était la conséquence.

Comprendra-t-on cette fois que l'affaire Volskswagen n'est que la pointe émergée de l'iceberg, que les Français ( dont on sait à Bruxelles qu'ils sont , en particulier en matière agricole, les moins tricheurs des Européens ! ) n'ont pas à rougir face à un partenaire auquel on prête beaucoup plus de vertus qu'il n'en a.

Pour s'en tenir à l'histoire récente, les réformes Schröder, admirées de ce côté-ci du Rhin ont été une manière de fausser le jeu de l'euro dès le démarrage. Il ne se relèvera sans soute jamais du déséquilibre massif introduit alors par le gouvernement allemand dans le système de la monnaie unique et dans l'économie européenne, par le biais de ce qu'on appelle aujourd'hui une "dévaluation interne" sans qu'aucun partenaire n'ose protester. Pas davantage qu'ils ne protestent face au recours massifs aux sous-traitances en Europe de l'Est qui faussent le jeu de la concurrence, particulièrement désastreuses pour notre élevage. Dans l'immédiat, l'effet de ces réformes a été un appauvrissement massif du tiers de la population allemande . Sans doute n'étaient-elles pas contraires à la lettre des traités mais elles sont à l'opposé de l'esprit de coopération qui aurait du prévaloir en Europe. Nous parlons de Schröder : qui se souvient qu'à peine battu aux élections, l'intéressé s'est lancé sans vergogne dans les grandes affaires avec la Russie : quel ancien premier ministre français s'est jamais permis cela ?

Les préjugés français sur la supériorité allemande sont tellement ancrés que des faits majeurs ont été passés sous silence : quand les fonctionnaires se mirent en grève une semaine, silence total alors que notre mini-mouvement social sur la réforme des retraites de la rentrée 2010 ou les récents incidents d'Air France ont fait la une dans le monde entier ; quand le programme Airbus a pris un important retard, personne n'a osé dire que la partie allemande en était entièrement responsable . Les universités allemandes sont encore moins bien placées que les nôtres dans les classements internationaux. Cette occultation des faiblesses allemandes provient en partie de la servilité mais elle résulte aussi de la tendance d'une grande partie de la presse au déni de tout ce qui sort des idées reçues, d'où résulte d'ailleurs son incapacité à les remettre en cause.

Remettre en cause les idées reçues

De la chancelière Merkel, on commence à dire qu'elle n'a fait aucune réforme en dix ans . Les Allemands sont plus lucides que les Français sur cette femme, habile manœuvrière plus apte à gagner les élections qu'à développer une véritable vision . On a cherché les raisons cachées de sa palinodie sur la question des réfugiés qui n'est dépassée dans le ridicule que par les dithyrambes de certains Français qui ont cru qu'elle allait ouvrir toutes grandes les portes de l'Europe aux immigrés du monde entier. Rien d'autre, semble-t-il que l'évolution des sondages au jour le jour. Sa versatilité sur la crise grecque fut à l'avenant: un jour - même si elle laissa Schäuble monter au créneau - elle ne voulait plus entendre parler de la Grèce . Le lendemain elle se ralliait à un accord . Que s'était-il passé entretemps ? Qui le dira ? La voix de l'Amérique ?

Des faiblesses de l'Allemagne d'aujourd'hui, la plus grande est naturellement la démographie. Que la fécondité, qui n'arrive pas à décoller au-dessus de 1, 4 ( soit deux enfants pour trois adultes de la génération précédente ) , immigrés compris, n'est pas nouveau: les pays de l'Europe du Sud ne font pas mieux, mais seule l'Allemagne a fait des efforts financiers importants pour la famille . En vain apparemment. Signe dune crise morale sans précédent d'un pays qui semble s'être résigné au "grand remplacement", dit autrement à sa mort programmée. Depuis 2000, pour la première fois depuis 1870, il nait plus de bébés en France qu'en Allemagne, et la tendance ne semble pas en passe de se renverser.

Les Européens que nous sommes ne doivent naturellement pas se réjouir du sombre futur de ce pays : même si rien ne justifie qu'il tienne la première place en Europe, il reste porteur d'une grande civilisation qui est notre patrimoine commun. Rappelons nous aussi son caractère "bipolaire" : de l'inflation galopante à l'intégrisme monétaire, du militarisme à l'antimilitarisme, de l'industrialisme à l'écologie ; aujourd'hui ouvert et tolérant ; demain ?

Qu'on ait allégué le déficit démographique pour justifier la politique d'ouverture de l'Allemagne aux migrants , pourquoi pas ? Mais cette raison n'aurait plus été valable huit jours après ? La chancelière a ainsi donné un faux espoir à des centaines de milliers d'hommes. Quelle vision de la part de la femme que l'on dit la plus puissante de l' Europe !

"Une tricherie d'une telle ampleur ne nous aurait pas étonné de la part de Grecs , mais de la part d' Allemands, elle est inconcevable" a dit récemment un chroniqueur de gauche bien connu[1] qui ne se rendait d'ailleurs pas compte du racisme de ce genre de propos , lesquels ont surtout le mérite de montrer combien les préjugés de nos compatriotes sont difficiles à déraciner.

Il le faut pourtant. La France doit saisir l'occasion de l'affaire Volkswagen et de celle des migrants pour reprendre conscience de ce qu'elle est. Dans une Europe en décadence avancée, elle doit cesser de chercher , comme le fait Hollande, un grand frère, de ce côté ou de l'autre de l'Atlantique qui lui dicte sa conduite. C'est d'elle et d'elle seule que dépend son destin - et avec lui celui de l'Europe tout entière.

Roland HUREAUX

[1] Gérard Carreyrou

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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 11:16

L'INCOMPREHENSIBLE POLITIQUE ETRANGERE DE LA FRANCE

Paru dans Figaro Vox du 18 août 2015

Laurent Fabius ne gardera pas un grand souvenir de sa visite à Téhéran de la fin juillet.

Elle avait été précédée d'un déchaînement d'attaques personnelles sur le thème du sang contaminé. Il voulait se faire accompagner d'une délégation d'hommes d'affaires . Mais Iraniens ont fait savoir qu'il n'y aurait que des discussions politiques , très froides au demeurant : de contrats, pas question. Le ministre des affaires étrangères français s'attendait-il à autre chose après avoir tout tenté pour faire échouer les négociations entre Washington et Téhéran ?

Il fut un temps où la France se démarquait suffisamment de la position des Etats-Unis pour jouer , le jour venu, un rôle d'intermédiaire , ce en quoi Fabius a échoué piteusement en juin dernier entre Israéliens et Palestiniens.

Il fut un temps, sous Mitterrand notamment, où la France suivait les Etats-Unis mais en gardant un profil assez bas pour sauver la mise.

Avec Hollande, la France suit les Etats-Unis mais en tentant de faire de la surenchère : cela fut le cas avec l'Iran ; c'est toujours le cas avec la Syrie.

C'est là le moyen le plus sûr de rester au bord de la route le jour où la notre grand allié décide de changer de cap. C'est ce qui risque de nous arriver en Iran malgré la sympathie que notre pays inspire aux Iraniens.

Le décollage économique de l 'Iran, imminent une fois les sanctions levées, pourrait se faire sans la France. II est peu probable par exemple que Peugeot récupère jamais le marché de 600 000 véhicules qu'il avait dans ce pays.

C'est ce qui nous pend au nez aussi avec la Syrie.

"Traiter ses ennemis comme s'ils devaient être un jour nos amis; traiter ses amis comme s'ils devaient être un jour nos ennemis" . Vieux proverbe arabe ou pas, c'est en tous les cas depuis belle lurette le b a ba de la diplomatie . Il est clair que ce b a ba , Fabius l'ignorait quand il est allé dire à la tribune des Nations-Unies en 2012 que le président Assad "ne méritait pas de vivre". Un peu plus tôt, Juppé avait prétendu que le même Assad ne tiendrait pas plus de quelques jours. Trois ans et demi après, il est toujours là.

Ce n'est pas faute que la France ait engagé des moyens lourds pour le renverser. Fourniture massive d'armes et de matériels aux opposants , assistance technique de plusieurs dizaines de militaires français ( dont plusieurs sont morts ). A la fin du mandat de Sarkozy, un accord entre la France et le gouvernement de la Syrie nous avait permis de récupérer une trentaine de prisonniers faits par l'armée syrienne. A son arrivée, Hollande a relancé la guerre.

Aide de la France aux djihadistes

Inutile de dire que nos armes et notre appui logistique sont allés exclusivement aux djihadistes, en particulier au Front Al Nosra , nouveau nom d'Al Qaida , dont les différences avec Daesh sont bien minces. Les mêmes qui enlèvent ou massacrent les chrétiens - et d'autres. La soi-disant Armée syrienne libre qui , disait-on , était l'objet de notre sollicitude demeure un fantôme - et un alibi pour aider les islamistes.

Pourtant le plus probable est que ce régime pris en grippe par notre diplomatie avec un rare acharnement tiendra. Il parait certes aujourd'hui sur la défensive mais s'appuie sur un dispositif solide autour de Damas et de la frontière libanaise . La Russie ne le lâchera pas . La population est mobilisée , notamment les femmes dont bien peu , même chez les sunnites, souhaitent tomber ente les mains des "barbus" . Ceux qui soutiennent les forces rebelles, Israël en tête , ne veulent pas vraiment qu'aucune des deux , Daesh ou Al Nosra, remplace le régime de Damas, se contentant de le maintenir en état de faiblesse.

La nouvelle politique américaine

Les accords entre Washington et Téhéran prévoient le maintien d'Assad jusqu'à la fin de son mandat et le relâchement progressif de la pression des islamistes, qui pourraient être recyclés contre la Russie.

La France qui avait de solides positons en Syrie, son ancien mandat, où on n'a pas oublié que Jaque Chirac fut le seul chef d'Etat occidental à assister aux obsèques d'Assad père (eut-il raison d'y aller? C'est une autre question ) , sera-t-elle cette fois encore prise de court par le revirement américain, déjà perceptible ? Ce serait confirmer l'amateurisme dans la quelle est sombrée notre diplomatie : Mitterrand qui fut le mentor tant de Fabius que de Hollande doit s'en retourner dans sa tombe.

Les arguments moraux ne sont plus pris au sérieux. Meurtres d'enfants à Homs, utilisation de gaz, lâchage de bidons d'essence sur les populations : au moins ces accusations là , portées à l'encontre du régime syrien, se sont avérées fausses , ce qui n'en fait pas pour autant un régime tendre.

Un premier geste serait d'accorder une reconnaissance officielle au Lycée Charles de Gaulle de Damas que les parents d'élèves syriens ont continué de faire fonctionner en autogestion quand la France l'a fermé en 2011, témoignage émouvant d' un attachement aujourd'hui rare à la culture française.

Le second serait de lever l'embargo sur les produits pharmaceutiques particulièrement odieux quand on sait les dégâts que cette guerre absurde continue de faire dans la population civile.

Mais pour renouer le fil d'une relation interrompue, peut-être Hollande devra-t-il trouver un autre ambassadeur que Laurent Fabius ?

Roland HUREAUX

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