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Roland HUREAUX

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 12:40

Qui s'étonnerait que , pour l'essentiel, le rapport final du Synode des évêques au pape François sur la famille [1] apparaisse comme un rappel de la doctrine traditionnelle de l'Eglise ?

Rappel des fondements bibliques du mariage :

Le christianisme proclame que Dieu a créé l’homme, comme homme et femme, et il les a bénis pour qu’ils forment une seule chair et transmettent la vie (cf. Gn 1, 27-28 ; 2, 24). Leur différence, dans leur égale dignité personnelle, est le sceau de la bonté de la création de Dieu. (§ 58)

Rappel de son fondement théologique , comme image de la Trinité :

C’est dans la famille humaine, réunie par le Christ, qu’est restituée « l’image et la ressemblance » de la Sainte Trinité (cf. Gnu 1, 26), mystère d’où jaillit tout amour véritable (§38).

Si cette dimension théologique n'a pas été davantage développée, c'est sans doute que le synode était réputé "pastoral" . Pourtant, quelle autre manière d'éviter au discours pastoral de sombrer dans la routine ou la langue de bois que de l'éclairer en permanence par la théologie la plus haute ? Comment par exemple expliquer à des jeunes que le lien du mariage n'aliène pas la liberté ( ne "passe pas la corde au cou") mais au contraire l'épanouit sans référence à sa dimension trinitaire ?

Des règles morales traditionnelles

Sur le plan moral, toutes les préoccupations habituelles de l'Eglise sont rappelées, longuement elles.

D'emblée, l'indissolubilité du mariage est proclamée au travers d'une citation du pape François :

Dieu « unit les cœurs d’un homme et d’une femme qui s’aiment et qui les unit dans l’unité et l’indissolubilité. Cela signifie que le but de la vie conjugale n’est pas seulement de vivre ensemble pour toujours, mais de s’aimer pour toujours ! Jésus rétablit ainsi l’ordre qui était à l’origine et qui est origine » (Homélie de la messe d’ouverture du Synode, 4 octobre 2015). (§ 1)

L’irrévocable fidélité de Dieu à l’alliance est le fondement de l’indissolubilité du mariage.(§ 48)

Et même :

L’indissolubilité du mariage (cf. Mc 10, 2-9), ne doit pas être comprise avant tout comme un joug imposé aux hommes, mais bien comme un don fait aux personnes unies par le mariage. (§ 40)

Et le seul vrai mariage pour un baptisé est sacramentel :

L’Église, maîtresse sûre et mère attentionnée, tout en reconnaissant que parmi les baptisés il n’y a pas d’autre lien nuptial que le lien sacramentel, et que toute rupture de ce dernier va à l’encontre de la volonté de Dieu, est également consciente de la fragilité de nombre de ses enfants qui peinent sur le chemin de la foi. (§ 51)

Les aspirations à l'émancipation des femmes sont encouragées :

La dignité de la femme a besoin d’être défendue et promue (...) L’émancipation féminine exige de repenser la répartition des tâches entre les époux et leur responsabilité commune envers la vie familiale. ( § 27)

Mais est récusée

Une certaine vision du féminisme qui dénonce la maternité comme un prétexte pour l’exploitation de la femme et un obstacle à sa pleine réalisation. (§ 8)

Et c'est aussi sans doute nos société imprégnées d'ultra-féminisme qu'évoque ce passage :

Encore de nos jours, dans de nombreuses situations, être une femme est cause de discrimination : le don même de la maternité, dans certaines cultures, est pénalisé au lieu d’être valorisé. (§27)

La suite, en revanche, comme pour respecter l'équilibre Nord-Sud, semble s'appliquer plutôt à d'autres sociétés :

D’autre part, dans certaines cultures, la stérilité pour une femme est une source de discrimination sociale. ( ibid. )

Dans le même souci d'universalité, est relevé au passage que

Dans certaines sociétés subsiste encore la pratique de la polygamie, et, dans d’autres contextes, celle des mariages arrangés. (§ 25)

Pointe avancée de l'ultra-féminisme, n'est pas épargnée l'idéologie (et non la théorie) du genre :

Un défi culturel de grande envergure émerge aujourd’hui avec l’idéologie du “genre” qui nie la différence et la réciprocité naturelle entre un homme et une femme. Elle laisse envisager une société sans différence de sexe et sape la base anthropologique de la famille. (...) Dans la vision de la foi, la différence sexuelle humaine porte en elle l’image et la ressemblance de Dieu (cf. Gn 1, 26-27). (...) Selon le principe chrétien, âme et corps, tout comme le sexe biologique (sex) et le rôle socioculturel du sexe (gender), peuvent être distingués, mais non séparés. (§ 58)

Ceux qui attendaient quelque "avancée" en direction de la reconnaissance de l'homosexualité, n'apprendront pas grand chose, sinon que les homosexuels doivent être respectés comme personne , ce qui n'est pas vraiment nouveau , quoi qu'on dise :

L’Église calque son attitude sur celle du Seigneur Jésus qui, dans un amour sans limite, s’est offert pour chaque personne sans exceptions (cf. MV, 12). À l’égard des familles qui vivent l’expérience d’avoir en leur sein des personnes présentant une tendance homosexuelle, l’Église réaffirme que chaque personne, indépendamment de sa tendance sexuelle, doit être respectée dans sa dignité et accueillie avec respect, avec le soin d’éviter « toute marque de discrimination injuste » (Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Considérations à propos des projets de reconnaissance légale des unions entre personnes homosexuelles, 4). Il faut aussi réserver une attention spécifique à l’accompagnement des familles dans lesquelles vivent des personnes ayant une tendance homosexuelle. (§ 76)

Pour ce qui est des unions homosexuelles, le Synode est particulièrement net :

Quant au projet d’assimiler au mariage les unions entre personnes homosexuelles, «il n’y a aucun fondement pour assimiler ou établir des analogies, même lointaines, entre les unions homosexuelles et le dessein de Dieu sur le mariage et la famille » (ibid) . (§ 76)

On notera au passage que l'expression "personnes ayant une tendance homosexuelle" est préférée à celle de "personne homosexuelle" qui semble essentialiser fâcheusement ce qui, selon la doctrine, n'appartient à l'essence de personne.

Intransigeance aussi vis à vis de toute forme d'euthanasie :

L’euthanasie et le suicide assisté constituent de graves menaces pour les familles dans le monde entier. Leur pratique est devenue légale dans de nombreux États. L’Église, tout en s’opposant fermement à ces pratiques, ressent le devoir d’aider les familles qui prennent soin de leurs membres âgés et malades et de promouvoir de toutes les façons possibles la dignité et la valeur de la personne jusqu’au terme naturel de la vie. (§ 20)

Et en conséquence, attention particulière aux handicapés :

Un regard spécial doit être porté aux familles des personnes frappées par un handicap qui surgit dans la vie. (§ 21)

( Mais il ne semble pas qu'ait été abordée la question de leur élimination massive à la naissance qui est en train de se répandre en Occident, spécialement en France).

L'avortement est cependant fortement condamné :

La vie est un don de Dieu et un mystère qui nous transcende. Voilà pourquoi on ne doit en aucune manière en éliminer son commencement et sa phase terminale. Concernant le drame de l’avortement, l’Église affirme avant tout le caractère sacré et inviolable de la vie humaine et s’engage concrètement en sa faveur (cf. EV, 58) . (§64)

Il est même précisé que

À ceux qui travaillent dans les structures de santé, on rappelle leur obligation morale à l’objection de conscience. (ibid.)

En conséquence, à l'encontre de toutes les tendances malthusiennes, se trouve hautement valorisée la procréation :

La présence des familles nombreuses dans l’Église est une bénédiction pour la communauté chrétienne et pour la société, car l’ouverture à la vie est une exigence intrinsèque de l’amour conjugal. (§ 62)

C'est pourquoi

Il faut exhorter sans relâche les jeunes couples à donner la vie. ( § 63)

Et aussi :

Le recours aux méthodes fondées sur les « rythmes naturels de fécondité » (HV, 11) devra être encouragé. ( § 63)

D'autant que :

La diminution de la natalité est le résultat de divers facteurs, parmi lesquels l’industrialisation, la révolution sexuelle, la crainte de la surpopulation, des problèmes économiques, le développement d’une mentalité contraceptive et abortive. La société de consommation peut aussi dissuader les personnes d’avoir des enfants, simplement pour préserver leur liberté et leur mode de vie. (§ 7)

La baisse de la démographie, due à une mentalité antinataliste et encouragée par les politiques mondiales de “ santé reproductive ”, menace le lien entre les générations. (§ 32)

C'est même, aurait-on pu préciser, l'avenir de l'espèce humaine et de beaucoup de cultures qui est menacé.

Les enfants nécessitent d'autant plus d'être protégés :

Les droits des enfants sont négligés de multiples façons. Dans certaines régions du monde, ils sont considérés comme une véritable marchandise, traités comme des travailleurs à bas coûts, utilisés pour faire la guerre, objets de tout type de violence physique et psychologique. Les enfants migrants sont exposés à différents types de souffrance. Par ailleurs, l’exploitation sexuelle de l’enfance constitue une des réalités les plus scandaleuses et perverses de la société actuelle. (§ 26)

Est saluée l'adoption:

L’adoption d’enfants, orphelins et abandonnés, accueillis comme ses propres enfants, dans l’esprit de la foi, revêt la forme d’un authentique apostolat familial (cf. AA, 11), plusieurs fois rappelé et encouragé par le Magistère (cf. FC, 41; EV, 93). (§ 65)

Autres positions que l'Eglise rappelle utilement mais sans surprise :

Viennent s’ajouter à cela les conséquences négatives de pratiques liées à la procréation, comme la gestation pour autrui ou le marché des gamètes et des embryons. (§ 28)

Ou encore :

Il faut dénoncer avec fermeté la grande diffusion de la pornographie et de la commercialisation du corps, favorisée notamment par un mauvais usage d’internet, ainsi que la prostitution forcée et son exploitation. (§ 32)

Sans leur accorder l'importance qu'auraient voulu lui donner certains évêques du Tiers Monde, le Synode dénonce les pressions publiques qui s'exercent sur les femmes :

L’exploitation des femmes et la violence exercée sur leur corps sont souvent unies à l’avortement et à la stérilisation forcée.(§28)

Et pire encore , ce qui est sans doute un des grands scandales de notre temps , il dénonce cette forme de néo-colonialisme qui amène les puissants de ce monde ( en premier lieu des Etats-Unis et la plupart des organisations internationales) à opérer le plus odieux des chantages sur le pays pauvres pour qu'ils renoncent à la loi naturelle :

Par amour de cette dignité de la conscience, l’Église rejette de toutes ses forces les interventions coercitives de l’État en faveur de la contraception, de la stérilisation ou même de l’avortement. (§ 63)

Le Synode considère en tout cas totalement inacceptable que les Églises locales subissent des pressions en ce domaine et que les organismes internationaux conditionnent les aides financières aux pays pauvres à l’introduction de lois qui instituent le “ mariage ” entre des personnes de même sexe.(§ 76)

Question politiques et sociales

Le Synode a en outre cru bon d'aborder certaines questions d'actualité , ayant, une dimension familiale, comme la persécution des chrétiens :

De violentes persécutions religieuses, en particulier à l’encontre des familles chrétiennes, dévastent des régions entières de notre planète, créant ainsi des mouvements d’exode et d’immenses vagues de réfugiés qui exercent de grandes pressions sur les capacités des terres d’accueil . Les familles ainsi éprouvées, sont très souvent contraintes à un déracinement et conduites au seuil de la dissolution. (§ 9 )

Mais aussi des fléaux sociaux plus généraux comme les addictions ou la misère, elle-même effets de l'injustice :

La dépendance vis-à-vis de l’alcool, des drogues ou des jeux de hasard est parfois l’expression de ces contradictions sociales et du malaise qui en découle dans la vie des familles. (ibid.)

L’accumulation de richesse entre les mains de quelques-uns et la substitution de ressources destinées au projet familial accroissent l’appauvrissement des familles dans de nombreuses régions du monde.(ibid.)

Certains groupes sociaux et religieux se trouvent partout en marge de la société : migrants, gens du voyage, sans domicile fixe, réfugiés, les intouchables dans le système des castes et ceux qui sont affectés par des maladies conduisant à une stigmatisation sociale. La Sainte Famille de Nazareth a connu, elle aussi, l’amère expérience de la marginalisation et du refus (cf. Lc 2, 7 ; Mt 2, 13-15). (§ 15).

A quelques jours de la COP 21, est mentionnée l'écologie , dans l'optique chrétienne qui n'est pas toujours bien reçue de ceux qui la promeuvent à travers le monde , souvent liés aux tenants du transhumanisme :

C’est par la famille que nous appartenons à l’ensemble de la création, que nous contribuons spécifiquement à promouvoir l’écologie, que nous apprenons la signification de la corporéité et le langage aimant de la différence homme-femme et que nous collaborons au dessein du Créateur (§ 16).

Une large place est consacrée aux migrants :

L’histoire de l’humanité est une histoire de migrants : cette vérité est inscrite dans la vie des peuples et des familles. Notre foi aussi le réaffirme : nous sommes tous des pèlerins. Cette conviction doit susciter en nous compréhension, ouverture et responsabilité face au défi des migrations, aussi bien vécues avec souffrance que pensées comme opportunités de vie. La mobilité humaine, qui correspond au mouvement naturel historique des peuples, peut se révéler être une richesse authentique, tant pour la famille qui émigre que pour le pays qui l’accueille. (§ 23)

Il est difficile de contester à une assemblée d 'évêques venus du monde entier le droit de tenir ces propos , même si les historiens nous diront que pendant dix siècles (950-1950) siècles , l'Europe n'a pratiquement pas connue de migrations massives. Plus ambigüe est la suite :

L’accompagnement des migrants exige une pastorale spécifique pour les familles en migration, mais aussi pour les membres du foyer familial qui sont demeurés sur leurs lieux d’origine. Cela doit se faire dans le respect de leurs cultures, de la formation religieuse et humaine d’où ils proviennent, de la richesse spirituelle de leurs rites et de leurs traditions, notamment par le biais d’une pastorale spécifique. (ibid.)

Le "respect de cultures", de "la formation religieuse et humaine" , "la richesse spirituelle" supposée des rites et des traditions des migrants signifierait-il qu'ils n'aient pas à connaître le Christ ? A moins que ce passage ne concerne que les chrétiens d'Orient ? Cela aurait demanderait à être précisé.

L'immense crise morale que la récente vague de migrations a suscité en Europe et dont ne nous connaissons sans doute que le commencement , laquelle se traduit par des réactions de rejet, n'est pas due comme les média dominants le prétendent à l'égoïsme individuel, pas même à la saturation de nos capacités , ainsi qu' un passage du rapport le suggère, mais à une inquiétude identitaire qui n'est pas un sentiment aussi blâmable que certains le prétendent . Cette inquiétude est d'abord due à la déchristianisation et à son corollaire, la dénatalité . Elle est considérablement aggravée par les vagues migratoires . Tout ce qui peut la rendre encore plus aigue - et nous n'excluons pas qu'une position comme celle-là , qui reflète celle de beaucoup d' épiscopats nationaux, en fasse partie - , ne peut qu'aggraver les réactions de rejet. D'autant que cette position semble rejoindre , pour le plus grand désarroi des fidèles, celle de médias généralement hostiles à l'héritage chrétien . Aurait-il été trop audacieux de suggérer aussi que ceux qui débarquent en Europe viennent peut-être y chercher le Christ ?

Un discours véritablement prophétique ne devrait-il pas aller plus loin et interpeller les puissances responsables des guerres qui sont à l'origine des mouvements d'exode ou les réseaux mafieux qui les organisent ?

La crise de la famille

Mais la préoccupation centrale qui a motivé la réunion du synode est la crise de la famille ou plus exactement du mariage dont il est rappelé à plusieurs reprise qu'il reste une réalité fragile :

Le couple et la vie dans le mariage ne sont pas des réalités abstraites, elles demeurent imparfaites et vulnérables. (§ 5)

« La famille traverse une crise culturelle profonde, comme toutes les communautés et les liens sociaux. Dans le cas de la famille, la fragilité des liens devient particulièrement grave parce qu’il s’agit de la cellule fondamentale de la société, du lieu où l’on apprend à vivre ensemble dans la différence et à appartenir aux autres et où les parents transmettent la foi aux enfants. Le mariage tend à être vu comme une simple forme de gratification affective qui peut se constituer de n’importe quelle façon et se modifier selon la sensibilité de chacun. Mais la contribution indispensable du mariage à la société dépasse le niveau de l’émotivité et des nécessités contingentes du couple » (EG, 66) François. (§ 38)

Un des symptômes de la crise est la désaffection, chez beaucoup de chrétiens, pour le sacrement de mariage :

Dans de nombreux contextes, et pas seulement en Occident, se diffuse largement la pratique de la vie en commun avant le mariage ou même de la cohabitation sans aspirer à un lien institutionnel. S’ajoute souvent à cela une législation civile qui compromet le mariage et la famille.(§ 25)

Le synode s'attache légitimement à rechercher les raisons économiques ou sociologiques de cette désaffection :

De nombreux jeunes continuent à considérer le mariage comme le grand désir de leur vie et le projet de fonder une famille comme la réalisation de leurs aspirations. Dans la pratique, ils adoptent cependant des attitudes différentes vis-à-vis du mariage. Ils sont souvent induits à repousser leur mariage pour des problèmes économiques, de travail ou d’études. Parfois aussi pour d’autres raisons, comme l’influence des idéologies qui dévaluent le mariage et la famille, l’expérience de l’échec d’autres couples qu’ils ne veulent pas risquer de vivre à leur tour, la peur de quelque chose qu’ils considèrent comme trop grand et trop sacré, les opportunités sociales et les avantages économiques qui découlent de la simple cohabitation, une conception purement émotionnelle et romantique de l’amour, la peur de perdre leur liberté et leur autonomie, le refus de quelque chose qui est conçu comme institutionnel et bureaucratique. (§ 29)

Dans certains pays, une forme traditionnelle de mariage existe, arrangé entre les familles et souvent célébré par étapes. Dans d’autres pays, en revanche, on constate une augmentation du nombre de ceux qui, après vécu ensemble pendant longtemps, demandent la célébration du mariage à l’église. La simple vie en commun est souvent choisie du fait de la mentalité dominante contraire aux institutions et aux engagements définitifs, mais aussi en raison de l’attente d’une sécurité existentielle (travail et salaire fixe). Enfin, dans d’autres pays, les unions de fait sont de plus en plus nombreuses, non seulement à cause du rejet des valeurs de la famille et du mariage, mais également parce que se marier est perçu comme un luxe : des conditions sociales difficiles marquées par la misère matérielle poussent à vivre des unions de fait. (§ 70)

Le choix du mariage civil ou, dans différents cas, de la simple vie en commun, n’est dans la plupart des cas pas motivé par des préjugés ou des résistances à l’égard de l’union sacramentelle, mais par des raisons culturelles ou contingentes. Il est donc nécessaire d’identifier plus précisément les motivations profondes de leur renoncement et de leur découragement. (§ 71)

Le Synode s'attache ainsi à ne pas condamner ceux qui refusent, au moins provisoirement, le mariage sacramentel :

La pastorale propose clairement le message évangélique et saisit les éléments positifs présents dans les situations qui ne lui correspondent pas encore ou qui ne lui correspondent plus. Dans de nombreux pays, un nombre grandissant de couples vivent ensemble sans être mariés, ni religieusement ni civilement. (§ 70 )

Face à cette situation, la pastorale sera incitative, d'abord par l'exemple :

Toutes ces situations doivent être affrontées d’une manière constructive, en cherchant à les transformer en opportunités de chemin de conversion vers la plénitude du mariage et de la famille à la lumière de l’Évangile. (§ 70)

Les jeunes peuvent prendre davantage confiance dans le choix conjugal en voyant ces familles qui, dans la communauté chrétienne, leur offrent l’exemple fiable d’un témoignage durable dans le temps (§ 71) .

Les médias n'ont retenu des débats du Synode que la question du sort qui devait être réservé aux catholiques divorcés remariés civilement . On retiendra que la plus grande compréhension à leur égard est recommandée, ce qui n'est sûrement pas en rupture flagrante avec la tradition :

La communauté chrétienne et ses pasteurs ont le devoir de demander aux conjoints séparés et divorcés de se traiter avec respect et miséricorde, surtout pour le bien des enfants, auxquels il ne faut pas infliger davantage de souffrances. Les enfants ne sauraient être des objets qu’on se dispute et il faut rechercher les meilleurs moyens pour leur permettre de surmonter le traumatisme de la scission familiale et de grandir de la manière la plus sereine possible. En tous les cas, l’Église devra toujours mettre en évidence l’injustice qui dérive très souvent de la situation de divorce.(§ 79)

Les baptisés divorcés et remariés civilement doivent être davantage intégrés dans les communautés chrétiennes selon les diverses façons possibles, en évitant toute occasion de scandale. La logique de l’intégration est la clef de leur accompagnement pastoral, afin que non seulement ils sachent qu’ils appartiennent au Corps du Christ qu’est l’Église, mais qu’ils puissent en avoir une joyeuse et féconde expérience. Ce sont des baptisés, ce sont des frères et des sœurs, l’Esprit Saint déverse en eux des dons et des charismes pour le bien de tous. (...) Non seulement ils ne doivent pas se sentir excommuniés, mais ils peuvent vivre et mûrir comme membres vivants de l’Église, la sentant comme une mère qui les accueille toujours, qui s’occupe d’eux avec beaucoup d’affection et qui les encourage sur le chemin de la vie et de l’Évangile. Cette intégration est nécessaire également pour le soin et l’éducation chrétienne de leurs enfants, qui doivent être considérés comme les plus importants. Pour la communauté chrétienne, prendre soin de ces personnes n’est pas un affaiblissement de sa foi, ni du témoignage concernant l’indissolubilité du mariage : au contraire, par cette attention justement, l’Église exprime sa charité.(§84).

Une utile référence à Jean-Paul II rappelle la nécessité, entre les divorcés, de distinguer les situations :

Saint Jean-Paul II a offert un critère général qui demeure fondamental pour l’évaluation de ces situations : « Les pasteurs doivent savoir que, par amour de la vérité, ils ont l'obligation de bien discerner les diverses situations. Il y a en effet une différence entre ceux qui se sont efforcés avec sincérité de sauver un premier mariage et ont été injustement abandonnés, et ceux qui par une faute grave ont détruit un mariage canoniquement valide. Il y a enfin le cas de ceux qui ont contracté une seconde union en vue de l'éducation de leurs enfants, et qui ont parfois, en conscience, la certitude subjective que le mariage précédent, irrémédiablement détruit, n'avait jamais été valide » (FC, 84). Il est donc du devoir des prêtres d’accompagner les personnes intéressées sur la voie du discernement selon l’enseignement de l’Église et les orientations de l’évêque (...) Par conséquent, tout en soutenant une norme générale, il est nécessaire de reconnaître que la responsabilité quant à certaines actions ou décisions n’est pas la même dans tous les cas. Le discernement pastoral, tout en tenant compte de la conscience correctement formée des personnes, doit prendre en charge ces situations. Il est en de même pour les conséquences des actes accomplis ne sont pas nécessairement les mêmes dans tous les cas. (§ 85)

On peut cependant s'étonner de l'incise :

Leur participation (celle des divorcés remariés) peut s’exprimer dans divers services ecclésiaux : il convient donc de discerner quelles sont, parmi les diverses formes d’exclusion actuellement pratiquées dans les domaines liturgique, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées. (§ 84 )

L'"exclusion" de l'eucharistie semble être mise sur le même plan que d'autres qui n'ont aucun caractère canonique, tout en étant assorties d'un point d'interrogation collectif. Est-ce bien nécessaire au moment où tant de nos concitoyens, spécialement en Europe, ont le sentiment que toute base stable disparait de ce monde et ont donc moins besoin que jamais d'ambiguïtés de ce genre ? Pas de mention non plus des richesses possibles de la communion spirituelle.

Une vision holiste de la famille ?

Ces nuances apportées au discours traditionnel sont cependant peu de choses à côté de certaines lacunes de ce texte. Tout se passe comme si le débat médiatique sur un aspect relativement mineur du problème, le sort des divorcés remariés, avait entravé la réflexion sur la question de fond : la crise du mariage.

A cet égard , le rapport demeure largement prisonnier d'une conception, non pas traditionnelle loin s'en faut, mais dominante depuis le XIXe siècle qui privilégie, au moins dans le discours ecclésiastique usuel, la famille sur le mariage proprement dit, et cela au rebours de ce qui avait prévalu durant les dix-neuf premiers siècles ( où le mot de famille est pratiquement absent du discours de l'Eglise, comme il l'est toujours du Dictionnaire de théologie catholique ).

La famille dont il est question ici est à la fois large et agrégative :

Nous pensons aux mères et aux pères, aux grands-parents, aux frères et aux sœurs, aux parents proches ou lointains, et au lien tissé par tout mariage entre deux familles. Toutefois, nous ne devons pas oublier la réalité vécue : la solidité des liens familiaux continue partout à maintenir le monde en vie. (§ 5)

La présence des grands-parents dans la famille mérite une attention particulière. Ils constituent le maillon qui unit les générations et assurent un équilibre psychoaffectif à travers la transmission de traditions et de coutumes, de valeurs et de vertus, dans lesquelles les plus jeunes peuvent reconnaître leurs racines. En outre, les grands-parents collaborent fréquemment avec leurs enfants pour les questions économiques, éducatives et pour la transmission de la foi aux petits-enfants.( § 18).

Même les célibataires y trouvent un port d'attache :

Il faut accompagner ceux qui vivent seuls ou qui ne forment pas de nouveau noyau familial, en restant souvent liés à leur famille d’origine. (§34)

Face à ce bloc compact, tenu pour essentiel sont dénoncés "les développements d’un individualisme exacerbé qui dénature les liens familiaux, en faisant prévaloir l’idée d’un sujet qui se construit selon ses désirs, en ôtant de la force à tout lien" (§ 5), "une culture individualiste exacerbée" (§ 8) . D'autant que, cela est dit aussi, la famille constitue l'assise d'une société elle-même agrégative .

Que nous soyons habitués ce genre de discours ne signifie pas qu'il soit pertinent.

Il oppose d'un côté le bloc familial , large et peu différencié à la chaleur tiède et réconfortante , et de l'autre , l'individu qui a coupé les attaches.

Qu'il y ait un risque de la solitude est compréhensible :

Dans les contextes culturels où les relations sont rendues fragiles par des styles de vie égoïstes, la solitude devient une condition toujours plus répandue (§ 13).

Le dévouement total requis par le mariage chrétien est un puissant antidote contre la tentation d’une existence individuelle repliée sur soi-même. (§ 30)

Il reste que cette vision de la famille ignore la dialectique fondamentale de la rupture nécessaire à la conclusion de nouveaux liens.

Il est difficile de reconnaître dans cette conception quasi-clanique , voire holiste, l'authentique tradition d'une Eglise qui avait , pendant dix-huit siècles, tenté au contraire de libérer le couple conjugal des contraintes du clan: en limitant à l'époque romaine la toute puissance du pater familias, en combattant au Moyen Âge, l'endogamie, en libérant à la Renaissance les fiancés majeurs voulant se marier de l'obligation de l'accord parental .

La conception élargie de la famille qui est celle du Synode nous semble ignorer certains aspects fondamentaux :

- la grande famille est certes un lieu de solidarité et aussi un lieu de tensions, comme le reconnait le texte, mais il faudrait aller plus loin : ces tensions sont une des causes de la destruction du couple . Les avocats, les psychologues le savent , les confesseurs le savent-ils aussi ? Cela n'apparait pas dans le texte. Combien de parents et beaux-parents qui se croient bien intentionnés travaillent à saper le couple ? Le commandement fondamental de la Bible : "L'homme quitte son père et sa mère" (Gn 2,24) ( qui a son pendant en Ps 45,11) le tout premier commandement concernant le mariage est celui d'une rupture ! Il est seulement cité en passant sans commentaire (§ 40).

- corollaire: l'individualisme mis en cause si facilement est-il vraiment mauvais en soi ? Si par là nous entendons l'acte de rupture avec le "cocon", dont la Bible nous rappelle qu'il est fondateur de la famille, comment le blâmer ? Au demeurant, la rupture est fondatrice dans bien d 'autres domaines que la famille, y compris la vie religieuse où tant de saints sont entrés contre l'avis de leur famille.

Une connaissance un peu plus précise de l'homosexualité et de certaine formes de sexualité atypique ou déviante , comme l'instabilité congénitale ( cf. Grégorio Marañón[2]) , montrerait assez facilement que loin d'y voir une affirmation individuelle, il faut y voir l'effet d'une incapacité à s'arracher à la matrice originelle, non point le comble de individualisme mais au contraire un déficit d'individuation - et donc l'effet de ces pathologies internes au clan que nous évoquions un peu plus haut.

On comprend que dans une société qui valorise au plus haut point la créativité, le renouvellement, cette vision qui oppose la famille compacte et l'individu apparaisse rébarbative à beaucoup de jeunes. Un des paradoxes d'aujourd'hui (au moins dans la bourgeoisie catholique occidentale ) est que ce qui devrait apparaitre comme un moment de rupture est au contraire perçu comme le ralliement à la loi du clan : "je me marie à l'Eglise pour faire plaisir à ma mère" !

Certes le rapport relativise le lien familial, mais cette rupture n'a rien à voir avec la rupture fondatrice dont parle la Genèse :

D’une façon bouleversante pour ceux qui l’écoutaient, Jésus a relativisé les relations familiales à la lumière du Royaume de Dieu (cf. Mc 3, 33-35 ; Lc 14, 26 ; Mt 10, 34-37 ; 19, 29; 23, 9). Cette révolution des liens affectifs que Jésus introduit dans la famille humaine constitue un appel radical à la fraternité universelle (§ 38)

La sexualité effleurée

Il est également assez peu question de la sexualité dans le rapport, sauf en passant :

Dans le Cantique (des Cantiques) , l’entrelacement constant, de la sexualité, de l’éros et de l’amour, est significatif, tout comme la rencontre de la dimension corporelle et la tendresse, le sentiment, la passion, la spiritualité et le don total. (§ 39)

L’« amour authentique entre mari et femme » (GS, 49) implique le don mutuel de soi, inclut et intègre la dimension sexuelle et l’affectivité, en correspondant au dessein divin (cf. GS, 48-49). Cela manifeste clairement que le mariage et l’amour conjugal qui l’anime « sont d’eux-mêmes ordonnés à la procréation et à l’éducation » des enfants (GS, 50).( § 42)

Sont dénoncées en revanche de manière rituelle "les tendances culturelles qui visent à imposer une sexualité sans limites" (§ 32). Voilà bien une expression de "vieille fille" comme dirait le pape François, sauf le respect que nous devons à celles-ci. Mais la sexualité sans limite n'est-elle pas précisément le mariage chrétien puisque il s' ouvre à l'infini, qu'il transforme une réalité naturelle en un immense symbole métaphysique, puisqu'il est rien moins que l'image de l'amour de Dieu pour son peuple ? Et cela pas seulement dans sa dimension spirituelle mais dans sa réalité totale .

C'est le sens de la deuxième partie du verset fondateur de la Genèse: "Et ils ne font qu'une seule chair" (Gn 2,24). Certes la finalité première du mariage, la fécondité, est largement rappelée, et c'est très bien, cela dans la lignée de saint Augustin. La valeur positive du plaisir , comme finalité seconde, que saint Thomas d'Aquin a introduite , elle , ne l'est pas . Encore moins le rôle de la sexualité dans la consolidation des couples , alors même que l'interrogation principale du synode , ce sont les raisons de la fragilité de la famille et que tous les professionnels du couple savent combien le déficit en la matière est cause de rupture . Saint Paul lui-même était plus conscient de cette dimension charnelle du mariage (I Cor 7, 4-5) que les gnoses anciennes et modernes, hors et dans l'Eglise, ont tenté d'occulter.

De cette dimension charnelle , il est dit seulement sans crainte du ridicule que

Le besoin d’un langage nouveau et plus approprié se fait surtout sentir au moment d’introduire le thème de la sexualité pour les enfants et les adolescents. Beaucoup de parents et de nombreuses personnes qui sont engagés dans la pastorale ont des difficultés à trouver un langage à la fois approprié et respectueux, qui conjugue la nature de la sexualité biologique et la complémentarité du couple qui s’enrichit réciproquement avec l’amitié, avec l’amour et avec le don de l’homme et de la femme. ( § 56)

Est-ce donc si compliqué ?

L'efficacité du sacrement du mariage

On peut aussi considérer le rapport comme insuffisant sur la dimension sacramentelle du mariage, alors qu'il en détaille tant la dimension sociologique ou économique. Le sacrement est d'abord vu dans sa dimension catéchétique :

Il faudra que cet effort éducatif débute avec la catéchèse de l’initiation chrétienne. Cette formation aura soin de mettre en valeur la vertu de chasteté, conçue comme intégration des sentiments, qui favorise le don de soi. (§ 31)

L’efficacité de cette aide requiert aussi l’amélioration de la pastorale préconjugale – dont le contenu est parfois assez pauvre – qui fait partie intégrante de la pastorale ordinaire. (§ 58).

La liturgie nuptiale devrait être préparée par une catéchèse mystagogique qui fasse percevoir au couple que la célébration de leur alliance s’accomplit "dans le Seigneur ”. Fréquemment, le célébrant a l’opportunité de s’adresser à une assemblée composée de personnes qui participent peu à la vie ecclésiale ou qui appartiennent à une autre confession chrétienne ou à une autre communauté religieuse. Il s’agit là d’une occasion précieuse d’annoncer l’Évangile du Christ, qui peut susciter, chez les familles présentes, la redécouverte de la foi et de l’amour qui viennent de Dieu. ( § 59)

Conformément à une habitude inaugurée par le concile Vatican II , qui n'est pas fausse, mais selon nous insuffisante, le sacrement est conçu comme célébration , comme témoignage ou comme signe de quelque chose qui existe déjà, l'amour des conjoints.

Ils sont des signes sacramentaux vivants, des sources de vie pour la communauté chrétienne et pour le monde. (§ 4)

La grâce de l’Esprit Saint fait de l’union des époux un signe vivant du lien du Christ avec l’Église. (§ 36)

La beauté du don réciproque et gratuit, la joie pour la vie qui naît et l’attention pleine d’amour de tous les membres, des plus petits aux plus âgés, sont quelques-uns des fruits qui confèrent au choix de la vocation familiale son caractère unique et irremplaçable. Les relations familiales concourent de façon décisive à la construction solidaire et fraternelle de la société humaine, qui ne se réduit pas à la coexistence des habitants d’un territoire ou des citoyens d’un État (§ 51)

Il n'est pas dit que , dans le sacrement, c'est Dieu qui instaure le véritable amour des futurs conjoints , qui lui donne un caractère surnaturel, "sans limites". Il n'est pas dit non plus, ou à peine, que ce sacrement n'est pas seulement un signe mais une opération du Saint-Esprit :

Pour la foi catholique, le mariage est un signe sacré où l’amour de Dieu pour son Église devient efficace. § 4

C'est le rappel de ce caractère opératoire qui seul permet de répondre à l'objection de nombreux jeunes : " à quoi sert-il de donner un signe, puisque nous nous aimons déjà ?" et encore davantage à cette autre : est-il vraiment possible, à échelle humaine qu'un couple tienne toute une vie sans rompre ou sombrer dans une déprimante routine ? Car par derrière la crise du mariage il y a , comme le rappelle excellemment François-Xavier Bellamy[3], un déficit de foi, justifié au demeurant, dans les aptitudes naturelles d'un homme et d'une femme à instaurer une relation pérenne et par là une méconnaissance de la puissance du sacrement à venir au secours de cette impuissance . Plus largement d'ailleurs , on peut se demander si le principales questions sur lesquelles a buté le Synode : fragilité du lien matrimonial, cohabitation sans cérémonie, accès à l'eucharistie de divorcés ne sont pas à mettre au chapitre d' une crise du sens du sacrement bien plus qu'à celui d' une crise de la famille.

Nos contemporains ne rejettent pas en tant que tel l'idéal d'un seul conjoint choisi une fois pour toutes et pour la vie. Mais ils tiennent généralement cet idéal pour inatteignable , ce qui les conduit à considérer que l'Eglise devrait composer avec le péché comme Moïse avait été obligé, selon les paroles mêmes du Christ, d'adapter la Loi "à cause du péché" (Dt 24, 1sq). Ce problème qui est une problème de foi au sens le plus large du terme, est sans doute le principal qui se pose aujourd'hui dans le domaine de la famille . D'où l'importance de montrer comment le sacrement ( dûment prolongé par la prière évidemment ) est bien plus qu'un signe : il est l'aliment surnaturel immensément efficace qui seul permet de réaliser ce qui à vue humaine semble impossible.

Roland HUREAUX

[1] http://www.vatican.va/roman_curia/synod/documents/rc_synod_doc_20151026_relazione-finale-xiv-assemblea_fr.html

[2] Gregorio Marañón, Don Juan et le donjuanisme, 1958.

[3] François-Xavier Bellamy, Les jeunes et l'amour in Magistro , http://www.magistro.fr/

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 12:37

Deux initiatives dont la coïncidence ne manque pas d'être inquiétante:

Du côté de l'OTAN, la décision de renforcer la présence militaire en Europe de l'Est . Lors de la réunion des ministres des 28 pays membres de l’Alliance, le 10 février 2016, des mesures de « réassurance » en direction des pays baltes et de la Pologne ont été annoncées. Afin de dissuader la Russie, l’OTAN va renforcer sa « présence avancée » sur son flanc oriental, avec le déploiement de nouveaux équipements. Cette présence militaire « avancée » et « renforcée » sera « multinationale » pour « montrer qu’une attaque contre un allié sera une attaque contre tous les Alliés », a dit Jens Stoltenberg, le secrétaire général de l’OTAN. Elle consistera à déployer, dans les pays concernés, des troupes alliées « par rotation », à organiser davantage d’exercices militaires et à installer de nouveaux dépôts d’équipements et de matériels afin de « faciliter l’envoi rapide de renforts » le cas échéant. En outre, deux autres centres de commandement (en plus des 6 premiers) seront créés.

A cet effet, le gouvernement américain a décidé d'augmenter sensiblement les crédits militaires destinés à l'Europe de l'Est. Utile précaution dira-t-on. Mais que dirait-on si le Russie annonçait le renforcement de sa présence militaire au Mexique ?

Il est douteux que ces mesures, en théorie destinées à rassurer les pays baltes et la Pologne mais dont on ne voit pas l'utilité immédiate, favorisent la détente entre la Russie et l'Occident. Puisque la présence de l'OTAN dans cette région doit être multilatérale , la France qui est pourtant engagée sur bien d'autres théâtres d'opérations, devrait en être aussi partie prenante : elle avais déjà participé à des manœuvres dans les pays baltes en juillet dernier.

Hollande intègre un peu plus la France à l'OTAN

Justement au même moment, c'est la seconde initiative, le gouvernement français a déposé le 4 janvier 2016 en catimini sur le bureau des assemblées un projet de loi destiné à compléter la réintégration plénière de l'OTAN amorcée par Nicolas Sarkozy . Il restait des interstices par lesquels cette réintégration demeurait incomplète : il doivent , pour M.Hollande, être comblés incessamment. Pratiquement cela veut dire que les Américains pourront investir tous nos états-majors (quid du nucléaire ?) et toutes nos bases sur l'ensemble du territoire, voire en construire pour leur compte.

Dans l'exposé des motifs de la loi , on lit : "en 2009, la France a décidé de réintégrer la structure de commandement de l'OTAN. En conséquence, elle a recommencé à accueillir du personnel de l'Organisation dans ses quartiers généraux militaires sans que ses QG ne bénéficient toutefois d'aucun statut international. Seuls des arrangements de circonstance ont permis jusqu'ici l'accueil de personnels de l'OTAN dans les QG situés sur le sol français. L'attractivité du territoire français s'en trouve affectée, de même que l'influence française au sein des structures de commandement." On se demande comment notre assujettissement à 100 % pourrait accroitre notre influence auprès de l'organisation !

Quand on voit le caractère confidentiel de ce projet de loi que seul Jean-Luc Mélenchon a relevé , comment ne pas évoquer la réaction du député Hollande quand Sarkozy décida en 2008 , de manière pourtant plus ouverte , la réintégration du dispositif militaire intégré de l'OTAN : "Dans toute démocratie digne de ce nom, de tels arbitrages auraient été rendus après un vaste débat dans le pays" . En matière de vaste débat, cette fois nous sommes servis !

"Crise émergente en Europe"

Ces changements, tant de l'OTAN en Europe de l'Est que de la France dans l'OTAN sont à replacer dans l'évolution de la pensée stratégique de l'autre côté de l'Atlantique. Un livre retentissait de George Friedman Flashpoints, an emerging crisis in Europe[1] est paru récemment aux Etats-Unis . L'analyste bien connu pense que l'Occident doit avoir à l'égard de la menace russe qu'il suppose, non seulement une stratégie de containment mais aussi de roll back en plaçant tout l'environnent proche de la Russie sous contrôle américain étroit. L'auteur envisage la possibilité d'un conflit de première importance entre l'OTAN et la Russie. L'Allemagne serait alors , dit-il, sur la ligne de front. La France serait la base arrière logistique : entrepôt de matériels, accueil de renforts venus d'Outre-Atlantique. C'est sans nul doute la même conception offensive qui inspire ceux qui ont dicté à Hollande le projet de loi évoqué plus haut.

Bien plus pondéré que Friedman , Henry Kissinger déclarait au New York Times en janvier 2015 : "Je pense qu'une reprise de la guerre froide serait une tragédie historique" .

Il est clair que de cette tragédie possible , l' engrenage se met en place, la folie idéologique des néoconservateurs américains aidant.

François Mitterrand disait à se proches que, dans le monde actuel, la France "pouvait seulement espérer passer entre les gouttes"[2]. Telle n'est pas la préoccupation de François Hollande pour qui, si une tragédie survient , il faut absolument que notre pays en soit ! Et pour cela il n'hésite pas à mettre , avec une légèreté affligeante , et une insigne servilité à l'égard de ses maîtres nord-américains , le doigt dans l 'engrenage. Le doigt et bientôt le bras.

Qui se souvient encore de ce passage de la célèbre conférence de presse du général de Gaulle du 21 février 1966 où il avait annoncé au contraire notre retrait du dispositif intégré ?

Et voici que des conflits où l'Amérique s'engage (...) risquent de prendre, en vertu de la fameuse escalade, une extension telle qu'il pourrait en sortir une déflagration générale. Dans ce cas, l'Europe dont la stratégie est dans l'OTAN celle de l'Amérique serait automatiquement impliquée dans la lutte , lors même qu'elle ne l'aurait pas voulu. Il en serait ainsi pour la France si l'imbrication de son territoire, de ses communications , de certaines de ses forces, de plusieurs de ses bases aériennes, de tel ou tel de ses ports dans le système militaire sous commandement américain devait subsister plus longtemps.

Que dire de plus ?

Roland HUREAUX

[1] CR in Revue politique et parlementaire ,, octobre-décembre 2015, article de Jean-Claude Empereur

[2] Confidence à Jean-Pierre Chevènement in L'Homme nouveau, janvier 2016, article de Thibaud Colin

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 12:35

Paru dans Valeurs actuelles.

Un million de réfugiés et immigrants clandestins sont entrés en Europe au cours de l'année 2015 : 850 000 par la Grèce et 150 000 par l'Italie. Ils proviennent en majorité de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan, pays en guerre, mais aussi d'Erythrée, du Soudan, du Sénégal. S'y ajoutent les migrants issus des Balkans (Albanie, Kosovo, Macédoine). Le flux s'est à peine ralenti en ce début d'année : 18 000 sont entrés en Grèce en 11 jours début 2016, et parmi les 15 millions de personnes déplacées au Proche-Orient, combien de candidats au départ ? L'Allemagne s'apprêterait à en recevoir encore 5 millions d'ici 2020.

Les malheureux payent entre 5000 et 10 000 € pour des traversées périlleuses (alors qu'un vol Istanbul-Berlin coûte 139 €), ce qui représente un bénéfice de 5 à 10 milliards € pour les mafias qui organisent ces passages. C'est trop cher pour les plus pauvres des réfugiés comme ceux qui sont parqués en Jordanie ou dans l'est de la Turquie. Les passeurs préfèrent aller chercher des clients dans la petite bourgeoisie de Damas, notamment parmi les jeunes qui refusent l'enrôlement dans l'armée : ils prennent le bus jusqu'au Liban, puis l'avion jusqu'en Asie mineure avant de tenter une traversée.

Or ces réfugiés se dirigent de plus en plus vers un cul-de-sac. Depuis les incidents de Cologne (et d'ailleurs), l'Allemagne ferme ses portes ; les arrivants s'accumulent dans les Balkans, dans des pays qui ne les veulent pas et ont d'ailleurs assez de problèmes sans cela : des centaines de points de fixation type Calais se constituent dans la péninsule. Des retours commencent à être organisés à partir d'Athènes mais peu nombreux.

Ne pas attendre

Il est clair qu'on ne saurait attendre que la paix soit revenue, en Syrie, en Irak, en Libye, pour tenter de résoudre le problème.

Sur le front de la Libye, l'Union européenne semble compter sur un accord du Conseil de sécurité pour intervenir. Accord douteux : on peut craindre que la Russie, échaudée par l'expédition de 2011 où le mandat de l'ONU avait été largement outrepassé, ne soit pas prête à lever son veto sur une nouvelle intervention en Libye. Mais cet accord n'est pas nécessaire: un simple arrangement bilatéral avec le gouvernement officiel de la Libye (qu'importe, en droit international, qu'il ne tienne qu'une partie du pays) légitimerait un contrôle, strictement policier, des ports de départ par deux ou trois pays européens plus directement concernés, dont bien sûr l'Italie.

Sur le front du Proche-Orient, il est une condition et une seule pour que le flux s'arrête : que le président turc Erdogan le veuille vraiment. Non seulement personne ne pourrait partir de la Turquie vers la Grèce s'il ne le voulait pas, mais encore les vols qui amènent du Liban les candidats à l'émigration, auxquels la mafia turque n'est sans doute pas étrangère, cesseraient. Recip Erdogan commande aussi la fin de la guerre en Syrie : Daesh serait vite vaincu, sans envoi de troupes au sol, si les nouvelles recrues djihadistes cessaient d'affluer, avec son accord également, sur la longue frontière Sud de la Turquie.

Pour des raisons incompréhensibles, Angela Merkel est allée fin octobre lui apporter un soutien électoral. Et le 15 novembre, honneur suprême, le G20 se réunissait chez lui à Antalya. L'Union européenne a cru le lier en lui faisant des promesses inconsidérées : réouverture des négociations d'entrée dans l'UE (malgré la dégradation de la démocratie dans ce pays), libre circulation des Turcs en Europe, trois milliards d'aide. Bruxelles s'étonne aujourd'hui qu'Erdogan tarde à jouer le jeu : au lieu de promesses, ce sont des menaces claires qu'il faut brandir : lui faire perdre les avantages commerciaux qui ont été concédés à la Turquie par l'Union si les flux ne cessent pas immédiatement. Parlera-ton aussi clair lors du sommet Union-européenne -Turquie annoncé pour le mois de mars. On peut hélas craindre que non.

Si la clef principale du problème est en Turquie, l'autre est en Europe. Pendant des années, la technocratie européenne s'est bercée de l'idée qu'on pourrait réparer la pyramide des âges, ébréchée par la dénatalité, et sauver les régimes de retraite par l'importation de quelques dizaines de millions d'immigrés. Les rapports de l'ONU allaient dans le même sens. C'était aussi la position d'Angela Merkel. Il est clair que des dirigeants imbus de telles idées ne feront pas de zèle pour endiguer les flux. Cette folle logique du nombre ignore les problèmes interculturels : pour elle, l'homme est une matière fongible dès lors qu'il s'agit de faire marcher les usines et de payer des cotisations. Mais disons-nous bien que si l'Europe dans son ensemble veut vraiment arrêter les flux, elle le peut.

Reste l'aspect humain : ceux qui ont inconsidérément fait croire aux migrants qu'ils étaient les bienvenus ne s'en sont pas beaucoup préoccupés. En attendant qu'ils repartent vers leur pays d'origine revenu à la paix, ne pourrait-on les former aux métiers du bâtiment, de l'architecture au gros-œuvre selon leur niveau ? Dès que les canons se seront tus, le plus vite sera le mieux, d'immenses chantiers de reconstruction vont s'ouvrir dans ces pays ravagés par les bombardements, que la vente d'hydrocarbures permettra aisément de financer.

Une dernière condition à la résorption des flux est nécessaire : lever les absurdes sanctions européennes qui pèsent sur la Syrie et qui punissent d'abord, comme toujours, la population, tout en encourageant les trafics de toutes sortes : ces sanctions qui paralysent l'économie sont une des causes de la migration vers l'Europe. D'autre part, la réouverture des lignes aériennes faciliterait le retour de tous ceux qui se rendent compte que des irresponsables et des criminels leur ont vendu des illusions.

Roland HUREAUX

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 12:28

https://www.youtube.com/watch?v=mrFeTYOmBrc

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:35

Il est d'usage dans les milieux catholiques de France de compatir au sort des chrétiens d'Orient, de demander de l'argent, de prier pour eux. Certains ont été massacrés, beaucoup ont été contraints de s'exiler, probablement sans retour. Outre la bien connue Œuvre d'Orient, de nombreuses associations, dont l'Aide à l’Église en détresse ou encore la toute nouvelle SOS Chrétiens d'Orient , animée par des jeunes, se dévouent à leur service, sans pour autant exclure les autres victimes des conflits du Proche-Orient. Témoin de cette compassion, Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France : " Le drame vécu depuis trop longtemps par les populations du Moyen-Orient, des chrétiens particulièrement, nous affecte plus spécialement depuis plus d'un an" (8/09/2015).

Il est bien connu par ailleurs que le haut-clergé français ou celui d’Europe que fédère le Conseil de conférences épiscopales d'Europe affichent leur soutien à la construction européenne : le même Georges Pontier, de pair avec plusieurs de ses confrères déclarait au moment de la crise grecque : « L’inquiétude est vive chez les citoyens grecs autant que dans les autres pays membres. Face à cette situation, l’Église catholique tient à réaffirmer son soutien à la poursuite du processus de construction européenne » (7/07/2015). Des personnalités éminentes, tels les cardinaux Tauran ou Kasper ne manquent pas d'afficher le même soutien, même si le Saint-Siège, particulièrement au temps de Jean-Paul II [1], s'est montré bien plus prudent sur ce chapitre. Bien que les attitudes de l'Eglise vis à vis de l'OTAN soient plus mesurées, on n'a jamais entendu dire que l'alignement des Européens sur Washington (inscrite dans le traité de Maastricht, article J4 ) ait été ouvertement critiqué.

Qui est responsable des souffrances des chrétiens d' Orient ?

Qui ne voit combien ces prises de positions sont contradictoires avec le soutien aux chrétiens d'Orient ? Il ne suffit pas en effet de leur apporter un soutien par des prières ou des dons, il faut chercher à comprendre ce qui est la cause de leurs souffrances. Or la réponse ne fait aucun doute. Les États-Unis portent certes la responsabilité la plus lourde, par le désordre qu'ils ont mis en Irak à la suite de leur intervention de 2003 (même Donald Trump le reconnaît), par leur volonté de renverser le régime d'Assad et d'appuyer toutes les révoltes arabes, dont l'issue s'est avérée chaque fois calamiteuse, et surtout par une alliance historique rarement mise en défaut avec les forces les plus rétrogrades de l'islam, celles-là même qui persécutent les chrétiens. Cette alliance est ancienne, elle remonte au moins au pacte passé le 14 février 1945 sur le croiseur Quincy entre Roosevelt et le roi d'Arabie Ibn Séoud lequel était décidé à répandre le wahhabisme (islam rigoriste) à travers le monde. Elle ne s'est jamais démentie depuis sauf dans l'émoi qui a suivi le 11 septembre, mais qui a abouti à faire la guerre à un État qui précisément était un obstacle à l’islamisme, l'Irak de Saddam Hussein.

Le fait nouveau est que l'Union européenne et ses principaux États membres, au premier chef la France, l'Angleterre et l'Allemagne, ont épousé totalement cette politique depuis 2010 au point de faire de la surenchère. Le résultat est que les trois pays cités ont fourni des armes et de l’entraînement militaire à ceux qui exterminaient les chrétiens d'Orient, principalement les rebelles islamistes en Irak et en Syrie. Cette politique n'a jamais rencontré le moindre obstacle du côté de l’Europe institutionnelle : Commission, Parlement, bien au contraire. Les réfugiés qui affluent de Syrie sont non seulement victimes de la guerre mais aussi dans une situation économique catastrophique. Une des raisons de cette situation est l'embargo décrété par l'Union européenne dès le 10 mai 2011 qui vise en théorie le gouvernement syrien et, de fait, la population syrienne dans son ensemble. L'horreur est dépassée quand on sait que cet embargo, encore renforcé le 6 mars 2015, a pour conséquence d'interdire tout acheminement de médicaments pourtant si nécessaires au blessés et aux enfants qui souffrent de la guerre. On n'a pas entendu dire qu'aucun des éminences qui s'émeuvent du sort des chrétiens d'Orient aient élevé la voix pour demander la levée de ces sanctions.

Au passif de l'Union européenne, comment ne pas mettre les lâches complaisances vis à vis de la Turquie , candidate officielle à une adhésion que Bruxelles soutient ardemment, inondée de subventions et pourtant le principal boutefeu du Proche-Orient et de l'Europe ? Boutefeu à la fois par son aide à Daesh ( de la manière la plus efficace puisque elle permet le transit de milliers de volontaires qui vont rejoindre ses rangs, et qu'il suffirait d'arrêter pour arrêter la guerre) et par l'envoi délibéré de centaines milliers de réfugiés vers l' Europe ?

La seule puissance qui aide militairement les chrétiens d’Orient en combattant ceux qui les exterminent est aujourd’hui la Russie. Jean-Luc Mélenchon est un des rares hommes politiques français à le reconnaître et ainsi, de facto, un des meilleurs soutiens des chrétiens d'Orient ! Pourtant l’Europe institutionnelle a, au cours des dernières années, multiplié les signes d'hostilité à l' égard de la Russie allant jusqu'à lui imposer , à elle aussi, des sanctions : un homme aussi pondéré que l'ancien chancelier Helmut Schmidt, social-démocrate et protestant, soulignait peu avant sa mort combien était historiquement absurde le dessein de la Commission européenne de vouloir, avec les encouragements en sous-main des États-Unis, pousser les limites de l'Union - et par là de l'OTAN - jusqu'à l'Ukraine[2]. Il n'hésitait pas à dire que l' incompétence et la mégalomanie des commissaires faisait courir le risque d'une nouvelle guerre mondiale . C'est le même alignement qui a conduit à alimenter la guerre au Proche-Orient et à mettre les chrétiens victimes de l'islamisme dans le camp ennemi de l'Europe officielle, celui que soutient la Russie. En rencontrant le patriarche de Moscou Cyrille à La Havane, le pape François a montré qu'il ne faisait pas siens ces antagonismes, mais il s'en faut de beaucoup que toutes ses ouailles en aient tiré les conséquences. De fait l'Europe est aujourd’hui dans le camp opposé aux chrétiens d'Orient. Un évêque français[3] est allé jusqu'au bout de cette logique en attaquant publiquement le patriarche melkite catholique de Syrie pour son soutien au régime d'Assad, lui suggérant même de manifester plus de compréhension envers les islamistes, une déclaration que l'on peut juger assez honteuse quand on sait ce que souffrent au quotidien, de la part de ces islamistes, les évêques, prêtres et fidèles du patriarche : enlèvements, massacres, exil. Le prélat en cause ne faisait que s'aligner sur les positions de l'OTAN qui sont aujourd'hui, en ce début du XXe siècle, l'aune du politiquement correct international. Le silence de ses confrères signifiait-il la gêne ou l'acquiescement ? On aurait aimé le savoir.

Une logique intrinsèque au projet européen

Toutefois l'action de l'Europe au Proche-Orient ne résulte pas seulement de la tutelle de fait qu'exercent les États-Unis sur ses gouvernements ; elle découle de manière intrinsèque de la logique européenne elle-même. Faute d'un intérêt commun clair, les institutions de l'Union européennes ont défini leur politique étrangère en fonction de grands principes : extension d'un certain modèle démocratique, des droits de l'homme etc. Prétentions largement mensongères quand elles conduisent ces institutions à qualifier en Ukraine de dictature un régime issu du suffrage universel et de démocratique son renversement à la suite d'un coup d'État (c'est le mot qu'emploie Valéry Giscard d'Estaing pour qualifier les fameux événements de la place Maidan de février 2014) . Dès lors que la politique d'un État ou d'un ensemble d’États est conduite par des idées universelles, elle les fonde à s'étendre sans limites dans le monde et les prédispose à habiller ainsi une forme ou une autre d' impérialisme. C'est cela qui est au fondement des ingérences européennes, prétendues humanitaires, dont on a vu le caractère désastreux en Yougoslavie: 20 000 civils victimes de la guerre de 1999 et en Lybie : pas moins de 160 000 civils morts lors de l'intervention occidentale de 2011[4]. Il faut le savoir : quand les peuples du Tiers monde entendent aujourd'hui, de la part des instances européennes ou d'autres, des exigences un peu insistantes en matière de démocratie et de droits de l'homme, il savent que cela équivaut à des bruits de botte et laisse présager une intervention militaire qui causera des milliers de victimes.

Certains diront que l'entreprise européenne était fondamentalement bonne mais qu'elle est aujourd'hui affectée de dérives fâcheuses mais passagères et que les choses devraient rentrer dans l'ordre. C'est oublier que l’assujettissement à l'OTAN était dès le départ, dès la constitution de la CECA, au principe de la construction européenne: c'était en tous les cas ainsi que le voyait un Jean Monnet, dont la proximité avec les milieux américains n'est plus à démontrer et dont le pieux Robert Schumann ne fut jamais que le prête nom. Encore cet assujettissement pouvait-il se justifier au temps où la guerre froide était dans sa phase la plus aiguë. Beaucoup moins nécessaire maintenant que le communisme s'est effondré en Europe, elle n'en est pas moins plus étroite que jamais et conduit à cautionner, voire à participer directement à des politiques criminelles entrainant des guerres terriblement cruelles pour les peuples concernés , et spécialement pour les chrétiens d'Orient. La rancœur de ces derniers vis à vis de l'Europe en général et de la France en particulier est bien connue de tous ceux qui tentent de rattraper ces immenses lâchetés en allant à leur rencontre.

N'hésitons pas à le dire : les grands pays occidentaux, la plupart des Européens et les institutions européennes de Bruxelles avec eux se sont déshonorés dans leur action au Proche-Orient au cours des dernières années. Pour aider sérieusement les chrétiens d'Orient, les Européens de l'Ouest doivent recouvrer leur liberté , ce qui ne se fera pas dans le cadre institutionnel actuel. Loin de connaître une dérive, l'Union européenne telle qu'elle se construit depuis un demi-siècle a révélé sa nature d'entreprise idéologique et par là potentiellement criminelle. Il est politiquement incorrect de regarder la vérité en face. Tous ceux qui, voulant rester du côté de la bien-pensance , se taisent sur ces sujets sensibles tout en se prétendent solidaires de leurs frères d'Orient, font preuve d'une grave inconséquence.

Roland HUREAUX

[1] De même les évêques de Pologne ont pris récemment leurs distances vis à vis des institutions européennes.

[2] Bild, 16 mai 2015

[3] Radio Notre-Dame, 11 septembre 2013

[4] Chiffre donné par la Croix rouge

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:15

Parmi les documents exprimant la pensée du Saint-Siège, on connaissait l'encyclique, le motu proprio, l'exhortation, la lettre apostolique, la constitution apostolique, la déclaration, l'homélie, le bref. Depuis quelques années, nous en découvrons un autre: les libres propos tenus par le pape à la presse dans l'avion de retour d'un voyage.

Il n'est pas sûr que ce dernier genre soit celui qui ait le plus d' autorité. Il emporte en tous les cas le plus de risques de propos mal interprétés.

Dans son voyage de retour du Mexique, le Saint Père, si l'on en croit La Croix, a condamné avec la plus grande véhémence l'idée d'un mur séparant les États-Unis du Mexique destiné à barrer les immigrants mexicains. Il est même allé jusqu'à dire que "ceux qui construisent des murs et non des ponts ne sont pas chrétiens". N'était-il pas allé jusqu'à célébrer deux jours avant la messe au pied du dit mur ?

Sans doute, dans un monde idéal, il n'y aurait pas de murs, pas plus que d'inégalités sociales. Mais dès lors que l’humanité ne s'est pas encore remise du péché originel, les tensions sociales sont inévitables et il est difficile de dire a priori quelle mauvaise solution sera préférable à quelle autre, encore plus mauvaise. Cela relève de choix politiques pour lesquels les hommes d'Église, à quelque niveau que ce soit, n'ont pas été dotés de la grâce d'état.

L'enjeu le plus important : la guerre et la paix

Certains ont vu dans ces propos une condamnation de Donald Trump, le candidat républicain à la présidence des États-Unis qui fait aujourd'hui la course en tête. Le pape a certes a cru bon de préciser qu'il ne le visait pas spécialement. Trump semble pourtant le plus radical dans le refus de l’immigration clandestine aux États-Unis. Mais cela ne devrait pas suffire à le disqualifier ; nous pensons en effet que, dans l'exercice d' éventuelles responsabilités à la Maison-Blanche , il y a plus important que la question des murs, il y a celle de la guerre et de la paix. Les esprits superficiels diront que ces questions sont liées. C'est faux.

L'expérience de ces dernières années nous montre au contraire que ceux qui ont mis le plus de désordre dans le monde - et ils viennent des États-Unis - sont précisément ceux qui étaient portés par une vision universaliste fondée sur la condamnation de toute limite à la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes (de la main d’œuvre) et hostiles par principe à toute structure étatique qui voudrait contrôler son propre territoire (et donc ses frontières). C'est au nom de cet universalisme libéral qu'ont été entreprises les destructrices expéditions d'Irak, de Yougoslavie, d’Afghanistan, de Libye, qu'ont été encouragés les mouvements subversifs et par là de longues et douloureuses guerres civiles en Syrie, au Yémen, en Égypte, en Tunisie, et dans une certaine mesure en Ukraine. Dans ce dernier pays , la Fondation for an Open society de George Soros a été particulièrement active pour exciter les sentiments antirusses et promouvoir les femens[1]. Le bilan final de ces entreprises fondées sur la volonté d'établir un espace de libre circulation et par là de démolir les murs serait de 4 millions de morts, à en croire Michel Onfray[2] qui ne se trompe pas de beaucoup. Une des conséquences de ces guerres aura été le massacre et l'exode de centaines de milliers de chrétiens du Proche-Orient.

Dans cette affaire, il faut sans doute faire la part d'une certaine hypocrisie anglo-saxonne qui condamne les murs hors de chez soi et qui les bâtit à domicile.

Il reste que les plus grands crimes de guerre de ces dernières années l'ont été par ceux qui, comme le pape François, voulaient abattre les murs, mais avec des B 52.

En définitive, pour les Européens soucieux de paix que nous sommes, il est plus important que tout qu'un président des États-Unis préserve la paix dans le monde.

Peu nous importe à cet égard que Donald Trump soit plus radical que d'autres pour limiter l’immigration, dès lors qu'il a tenu, sur les grandes questions internationales, des propos qui nous semblent plus raisonnables que d'autres : quand il a condamné rétrospectivement la guerre d'Irak ou quand il préconise une politique d'entente avec la Russie.

Des propos de ce genre tranchent avec ceux que l'on tient dans l'establishment washingtonien sur la politique étrangère, démocrates et républicains confondus, peut-être parce que Trump est éloigné de ce monde fermé des think tanks, en osmose étroite avec l'administration américaine et le complexe militaro-industriel où se concoctent dans l'entre-soi les idéologies les plus folles qu'on qualifie généralement de néoconservatrices.

Hillary Clinton est sans doute plus ouverte à l'immigration que Trump, mais elle nous fait froid dans le dos quand elle suggère de démocratiser l’Égypte tenue d'une main trop ferme à son gré par le maréchal Sissi, c'est à dire d'aggraver encore la déstabilisation du Proche-Orient.

Pas de candidat idéal

Il est douteux que nous trouvions le candidat idéal à la présidence des États-Unis. Pour le Saint Père, on suppose que ce serait quelqu'un qui serait généreux avec les immigrés et pacifique sur la scène internationale. Les pires seraient ceux qui construiraient des murs tout en étant agressifs à l'égard du reste du monde : nous ne sommes pas sûrs que les deux principaux rivaux de Trump, Rubio et Cruz, n'entrent pas dans cette catégorie. Mais nous risquons d'avoir le choix entre des gens comme Donald Trump qui veulent construire des murs, mais ont une approche pragmatique et pacifique des affaires du monde et ceux qui comme Hillary Clinton ont peu ou prou la position inverse - et qui, qui plus est, se trouvent aux antipodes des exigences chrétiennes sur les questions sociétales. Compte tenu des enjeux, le choix devrait être vite fait.

L'expérience du XXe et du début du XXIe siècle montre que ceux qui tiennent à leur pré carré et veulent le gérer à leur manière tout en comprenant que les autres fassent de même, sont en définitive moins dangereux que ceux qui promeuvent une ouverture générale des frontières et tentent de l'imposer par la force au reste du monde. Décidément Chesterton avait raison de dire que "Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles" . Or rien en politique, spécialement à l'ère atomique, n'est plus dangereux que la folie.

Roland HUREAUX

[1] Elle l'est aussi pour financer les mouvements en faveur de l'avortement.

[2] Interview à LCI

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:14

Un sommet Union européenne -Turquie doit se tenir le 9 mars.

Si l'Europe occidentale veut reprendre en main son destin, ne plus subir mais agir, ce sommet est capital.

Recep Erdogan, président de la Turquie, est en effet aujourd'hui un homme clef qui commande l'avenir du Proche Orient , celui de l'Europe et même, jusqu'à un certain point, celui du monde.

Un mot suffirait

Il lui suffit de dire que dès demain, il ne laissera plus passer des djihadistes en Syrie et en Irak pour que la guerre effroyable qui s'y déroule s'arrête vite faute de combattants. Ces djihadistes viennent du monde entier, y compris de pays comme le Japon qui ne savent même pas ce qu'est l'islam. Ils fuient un vide intérieur , effet d 'un nihilisme radical entretenu par l'idéologie libertaire euro-atlantique. Dès qu'ils passent la frontière de la Syrie, ils ont six mois d’espérance de vie. La guerre suicidaire où on les mène est en effet terriblement meurtrière. Elle cesserait très vite s'il n'y avait l’afflux continu de ces troupes fraîches qui n'ont rien de syriennes. Inutile de dire que ce flux est non seulement permis par Erdogan mais probablement encouragé.

Ajoutons que la Turquie sert toujours de base de transit d'armes et offre des camps d’entraînement aux hommes de Daesh que de manière mensongère Erdogan prétend combattre.

Il suffirait de même que demain Erdogan dise "stop, on ne passe plus" pour que cesse immédiatement le flux de réfugiés ou assimilés venus de Syrie, mais aussi d'Irak ou d’Afghanistan qui transitent par la Turquie puis traversent, grâce à des passeurs, la Mer Égée vers les îles grecques avant de tenter leur chance en Europe. 850 000 personnes sont passées par là en 2015. Il y en aura au moins un million cette année. Les "migrants" payent très cher (au moins 5000 euros) ce transit aléatoire par mer organisé par la mafia turque, en liaison probable avec les services secrets turcs et peut-être d'autres. Les réfugiés trop pauvres pour payer les passeurs, comme les deux millions de Syriens qui végètent dans des conditions concentrationnaires à la frontière syro-turque, n'ayant pas les moyens de payer, ne partent pas.

Il est faux, comme il tente de le faire croire de manière fallacieuse, qu'Erdogan est obsédé par le problème kurde. Ce problème était presque résolu, quand le président turc l'a réveillé en bombardant sans raison les zones kurdes de Turquie (son propre peuple !) pour exciter l'animosité de la majorité turque contre la dissidence kurde et ainsi gagner les élections du 1er novembre 2015. S'il est vrai qu'a émergé en Syrie et en Irak une force kurde vaillante contre Daesh, c'est bien parce qu'Erdogan y avait, avec d'autres, fomenté le désordre La dissidence kurde serait, sinon, moins redoutable.

Un projet impérial

De fait, Erdogan n'agit pas ainsi pour résoudre un problème intérieur. Il n'a jamais caché ses ambitions internationales : en Syrie et en Irak, reconstituer la zone d’influence qui fut jusqu'en 1917 celle du sultan de Constantinople , en Europe, étendre l'influence de l'islam à la fois par la perspective d'une intégration à l'Union européenne et par l'augmentation du poids des musulmans dans les différents pays qui la composent. C'est un projet d'expansion idéologique dans la ligne des frères musulmans auxquels il appartient.

Ajoutons qu’aujourd’hui Erdogan est un homme frustré qui s'impatiente de voir ses projets tenus en échec. Même si Washington et Bruxelles y poussent , les opinions occidentales s'opposent à l’intégration de la Turquie dans l'Union européenne. Mais cette perspective aura permis de protéger le gouvernement islamiste contre une armée kémaliste susceptible de faire un coup d'état. En intervenant massivement en Syrie depuis l'été 2015, la Russie fait obstacle aux projets turcs et risque chaque jour un affrontement dans le Nord de la Syrie. Erdogan a imprudemment abattu un avion russe, probablement sur le territoire syrien: il a essuyé aussitôt de très lourdes sanctions économiques de la part de Moscou . Si Erdogan a gagné les élections du 1er novembre dernier, sans doute par des manipulations électorales et en emprisonnant de nombreux journalistes, il ne se heurte pas moins à de nombreuses oppositions : outre les Kurdes, la partie occidentale de la Turquie demeurée kémaliste et la puissante minorité alévie proche des alaouites de Syrie, soutien du président Assad. Mis ainsi en difficulté sur tous les fronts, Erdogan, à la tête d'une Turquie dont la situation économique se dégrade, pourrait être tenté par la fuite en avant : provoquer des incidents face aux Russes pour entraîner l'OTAN avec lui dans ce qui ne pourrait être qu'un nouveau conflit mondial.

Erdogan s'étant récemment comparé à Hitler (qui en commettant la Shoah, s'est explicitement référé au précédent du génocide arménien), on ne peut que mettre en parallèle la passivité de l'Europe face à ses agissements avec celle de l’Europe des années trente face au nazisme.

Une des grandes forces d'Erdogan est que les États-Unis le soutiennent : parce qu'il est membre de l'OTAN et un rempart contre la Russie, peut-être même parce qu'ils sont secrètement complices de son projet de déstabilisation de l'Europe (comme ils avaient fait obstacle dans l'entre-deux-guerres à toute politique tendant à contenir l'Allemagne).

La faiblesse des Européens face à Erdogan

Jusqu'ici, la position de l'Europe face aux manoeuvres funestes de l'actuel gouvernement turc (que nous ne confondons nullement avec le peuple turc) a été d'une étonnante faiblesse.

Quand, toute pudeur écartée, Erdogan est venu à l'automne haranguer ses compatriotes à Strasbourg et à Bruxelles, en insultant l'Europe et les pays hôtes, personne n'a réagi.

Quand il s'est trouvé en difficulté électorale l'an dernier, devant la montée de son opposition interne, Angela Merkel est allée le soutenir, lui faisant , au nom de l'Europe qui ne l'avait pourtant pas mandatée pour cela, des promesses mirifiques. Des dernières rencontres , Erdogan a gagné à la fois la reprise des négociations d'intégration à l'Union européenne, la promesse d'une libre circulation des citoyens turcs dans l'espace Schengen et une aide de 4 milliards d'Euros en échange de promesses de contrôle des flux dont on ne voit pas le premier commencement de réalisation.

Ces 4 milliards s'ajoutent à tous ceux que la Turquie reçoit comme candidat à l'entrée et aux facilités commerciales dont elle dispose sur le marché européen, sa situation étant aujourd'hui de bénéficier de tous les avantages de l'Union en étant exonérée de ses inconvénients.

Si l'Europe veut continuer à exister, elle n'a qu'un seul discours à tenir lors de la rencontre du 9 mars : "Monsieur Erdogan, ou vous arrêtez immédiatement les transferts de djihadistes vers la Syrie et les flux de réfugiés, vrais ou faux, vers l'Europe , ou vous perdez les multiples avantages que l'Union européenne vous a si généreusement concédés jusqu'à aujourd'hui."

Roland HUREAUX

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:12

ERDOGAN ET POUTINE NE SONT PAS COMPARABLES

Au moment où les armées turque et russe se font face dans le Nord de la Syrie, au risque de déclencher un conflit de première magnitude, l'OTAN pouvant en cas d'accrochage, se solidariser avec la Turquie qui en est membre, bien des éditorialistes rapprochent Poutine et Erdogan comme deux nationalistes, hommes d'autorité, plus ou moins dangereux.

En réalité les positions des deux hommes ne sont pas comparables.

Régime nationaliste et régime idéologique

On ne saurait confondre un régime national, voire nationaliste, plus ou moins autoritaire et un régime idéologique. Le premier suit une politique étrangère classique de défense des intérêts nationaux et rien d'autre. Quand il s'agit d'une grande puissance, ce souci des intérêts nationaux peut s'étendre au voisinage immédiat (l'Ukraine s'agissant de la Russie) mais ce genre de régime n'a pas de plan de conquête du monde, tout simplement parce qu'il n'a pas d’idéologie à répandre.

Un régime idéologique, c'est autre chose. Le moteur profond de son action politique n'est pas la défense des intérêts nationaux, même s'il s'en préoccupe aussi, il est d'étendre une certaine idéologie au monde entier, ou en tous les cas à d'autres pays. L'idéologie pour cette raison est inséparable de l'impérialisme. Comme une idée peut s’étendre indéfiniment, l'impérialisme d'un régime idéologique n'a pas de limite, en dehors de celle que lui assigne la résistance des autres pays.

Pour dire les choses simplement, si la Russie était un régime idéologique au temps du communisme, elle s'est transformée depuis lors en régime nationaliste classique. On peut la considérer comme un pays qui a été totalitaire et qui ne l'est plus , en marche vers la démocratie, celle-ci étant encore sous Poutine très imparfaite.

La Turquie a suivi le chemin exactement inverse : du temps de Mustafa Kemal et de ses successeurs, elle avait un régime nationaliste classique. Avec Erdogan, elle est en train de se transformer en régime idéologique. Cette idéologie n'a naturellement rien à voir avec le marxisme-léninisme qui était le moteur de l'Union soviétique. Erdogan est un frère musulman qui considère que l’islam a vocation à devenir la religion mondiale et que cette religion doit s'étendre au besoin par la force. Il a aussi la nostalgie du sultanat ottoman qui s’étendait très loin dans les Balkans et qui dominait à la fois la péninsule arabique et le nord de l'Afrique, soit presque tout le monde arabe. Le projet ottoman de conquête de l'Europe a subi plusieurs coups d’arrêt : la bataille de Lépante contre les Espagnols (1571) , les sièges de Vienne successifs (1521 et 1683) . Au cours du XIXe siècle, les Turcs durent se retirer de la Grèce, puis des Balkans ; Erdogan a le désir secret de venger ces revers. Il pense le faire de deux manières: en entrant dans l'Union Européenne où son poids démographique de 80 millions d'habitants et la sidération de ses partenaires le mettraient vite en position hégémonique, en s'appuyant sur les communautés immigrées musulmanes présentes dans tous les pays d'Europe. On connaît sa fameuse déclaration de 1999 : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». L'envoi délibéré de plusieurs centaines de migrants musulmans vers l'Europe à partir de l'été 2015, s'inscrit dans cette stratégie.

Lors de la première guerre mondiale, l'empire turc a été amputé de l'ensemble de ses possessions arabes : Erdogan rêve aussi de reprendre pied dans le monde arabe, à commencer par la Syrie voisine où il aurait aimé installer un gouvernement islamiste proche de lui et pour cela renverser le régime "hérétique" (alaouite) de la famille Assad . Si le régime turc a encore l'apparence démocratique, il ne cesse de se durcir : une partie de l'état major de l'armée , restée kémaliste, a été emprisonné. Des journalistes le sont également en grand nombre. Que ne dirait la presse occidentale si Poutine faisait la même chose ?

Poutine , lui, n'a aucune idéologie à répandre. Il ne rêve pas que le monde entier, ni même l'Europe, se rallient à la religion orthodoxe ou au culte de la terre russe. Si la démocratie russe est encore insuffisante, elle a fait d'immenses progrès depuis l'époque communiste, alors que, si le régime kémaliste n'était pas vraiment démocratique, il est douteux que la Turquie le soit devenue davantage , quoi qu'on en pense à Bruxelles, depuis la prise de pouvoir par Erdogan (2003).

Un conflit asymétrique

Sur le plan de la politique internationale, le conflit entre les Turcs et les Russes en Syrie n'est nullement symétrique. La Russie intervient en Syrie en plein accord avec le droit international, à la demande du gouvernement syrien légitime, celui de Bachar el Assad, alors que les interventions de la Turquie dans le Nord de la Syrie, notamment contre les Kurdes de Syrie, se font en violation de la légalité internationale. D'autre part, si la Russie défend le régime syrien , elle n'envoie pas de djihadistes comme la Turquie en envoie en Syrie ni des centaines de milliers des réfugiés en Europe occidentale comme le fait Erdogan, un afflux ravageur incontrôlé qui pourrait avoir un effet profondément déstabilisateur.

Des deux régimes, il est clair que l'un est en position défensive et que l'autre est au contraire en position d'agresseur.

Il est vrai que des experts prétendent souvent que le grand problème d'Erdogan est celui des Kurdes. Certes, le tiers oriental de son territoire est occupé par une population musulmane sunnite qui ne se sent pas turque et dont beaucoup rêvent de rejoindre leurs frères kurdes d'Irak, d'Iran et de Syrie pour constituer un Kurdistan indépendant. Si cela se faisait, la Turquie se trouverait réduite à la portion congrue. Mais si la guerre n'avait pas éclaté dans le nord de l'Irak et en Syrie, guerre dont Erdogan est largement responsable par l'appui qu'il a apporté à Daesh et à d'autres milices islamiques, il est probable que les Kurdes se seraient tenus tranquilles. Les Kurdes de Turquie ne se sont rebellés en 1995 qu'à la suite de bombardements du gouvernement turc. Cela s'est fait peu de temps avant les élections législatives ; sachant que la majorité de la population turque est hostile aux Kurdes, le réveil du séparatisme kurde a permis à Erdogan de resserrer les rangs autour de lui et de remporter une victoire électorale qui était loin d'être assurée.

Contrairement à ce qui se raconte, Poutine ne représente nullement une menace pour la paix en Europe. Comme l'a rappelé récemment Valéry Giscard d'Estaing, la question ukrainienne s'est envenimée au lendemain du coup d'État organisé par les Occidentaux sur la place Maidan en février 2014, lui même issu de la volonté de Bruxelles et de Washington d'englober l'Ukraine dans l'Union européenne et l'OTAN.

Si l'on peut lui reprocher de se mêler des affaires du Proche-Orient, Poutine n'y fait cependant que défendre une position que la Russie avait en Syrie depuis 1954 et que les Etats-Unis ont ouvertement voulu lui reprendre, mais il ne cherche apparemment pas à en conquérir de nouvelles.

Même si les deux sont de vrais chefs , comme on n'en rencontre plus guère en Occident, mettre dans la même catégorie Poutine et Erdogan, est fallacieux. Non seulement parce que Poutine est dans son pays plus populaire qu'Erdogan dans le sien, mais surtout parce que les logiques auxquelles ils obéissent ne sont pas les mêmes. Même si Erdogan est dans l'OTAN, il est le plus dangereux des deux.

Roland HUREAUX

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:09

Comme toutes les œuvres humaines, de la tour de Babel aux empires coloniaux, l'Union européenne aura un jour fait son temps.

Les craquements que l'on entend aujourd'hui : crises de l'euro, vagues migratoires hors de contrôle , guerre en Ukraine , récession, peuvent laisser présager que cette échéance est proche. Quel facteur sera fatal à l'édifice dont les bases , jetées dans le courant des années cinquante, semblent vermoulues: crise économique ou événement militaire ou encore l'élection d'une majorité hostile dans un grand pays membre ? On ne sait.

Ce que l'on peut affirmer en revanche sans crainte de se tromper , est que cette chute se fera d'un coup, comme celle de l'Union soviétique .

Même si l'Union européenne n'a, bien entendu, jamais généré à ce jour les horreurs du système communiste[1], elle n'en est pas moins elle aussi un système idéologique, d'une sorte différente. On pourrait dire un système utopique ou encore , selon l'expression de Hayek, constructiviste. De Gaulle disait une "chimère".

Des effets contraires aux buts poursuivis

Pour le décrire, nous pourrions commencer par ses effets : toujours le contraire de ceux qui sont recherchés. Lénine avait promis "le pain , la paix, la liberté", l'URSS eut la famine, une économie de guerre et l'esclavage. Les promesses des pères fondateurs de la construction européenne : la prospérité, une influence mondiale, la fraternité, la paix sont les unes après les autres démenties. La récession , la désindustrialisation , la crise agricole; la vassalisation au sein de l'OTAN, l'ignorance de plus en plus grande des cultures et des langues des partenaires ( au bénéfice du basic english ) disqualifient chaque jour ces promesses. Il n'est jusqu'à la guerre en Yougoslavie et en Ukraine, où la Commission de Bruxelles , comme l'a dit Helmut Schmidt[2], a eu sa part de responsabilisé, qui ne démente l'idée que la construction européenne pourrait être une entreprise de paix. On ajoutera : pensée pour contrôler l'Allemagne, elle lui a assuré la suprématie.

Il en résulte un sentiment d'absurdité suscité non seulement par ces contreperformances mais aussi par l'accumulation de règles qui paraissent arbitraires ( et qui ont conduit, par exemple, par pur dogmatisme, au démantèlement d'EDF ), un sentiment qui n'est pas sans rappeler celui qui prévalait au sein du système soviétique. Les ancien dissidents de ce dernier (Soljenitsyne, Zinoviev, Boukovski ) furent d'ailleurs unanimes à souligner les ressemblances. Chez les nouveaux adhérents de l'Est, les mêmes qui soutenaient le communisme sont devenus les meilleurs partisans de l'intégration européenne et ceux qui résistaient résistent toujours.

On pourra trouver notre tableau noir. Ceux qui ont étudié le processus idéologique ont abouti à un constat sans appel : il n'en sort jamais rien de bon. Ce qui semble prospérer et qu'on met de manière fallacieuse sur le compte de l'Europe de Bruxelles s'est en réalité développé en dehors, sous la forme d'une coopération naturelle sans caractère idéologique: Airbus, Ariane, l'OCCAR[3] . A l'inverse, Galileo, pur produit de l'Europe de Bruxelles ne sort pas des limbes.

Un principe unique

Le processus idéologique a été défini par Hannah Arendt[4] ou Jean Baechler[5] : il consiste à gouverner à partir d'une idée simple, trop simple, et par là fausse, réductrice du réel, dont toutes les conséquences y compris les plus folles sont tirées (puisque aucune idée concurrente ne vient se mettre en travers ) . Le communisme disait : les hommes sont aliénés par la propriété, supprimons la propriété et ils seront heureux. Les partisans d'l'Europe supranationale disent : la guerre a ravagé l'Europe, c'est la faute des Etats-nations , supprimons les Etats-nations pour ne faire qu'un seul Etat continental, ce sera la paix perpétuelle et par la grâce de la concurrence et de la monnaie unique, la prospérité . Tout le reste en découle. On ne se demande pas su si la guerre ne proviendrait pas plutôt des idéologies que des nations.

Ceux qui fondent leur politique sur une seule idée pensent qu'elle est géniale et qu'elle apportera le salut. Si elle s'oppose à certaines tendances naturelles de l'homme ( le sens de la propriété , le sens national ), il faut passer en force, au besoin contre le peuples: le jeu en vaut la chandelle. On le voit : chez les idéologues de l'Europe supranationale, la confiance ne règne pas; ils se sentent assiégés par le chauvinisme, le protectionnisme, le nationalisme, le populisme assimilés depuis peu au racisme. D'où le déficit démocratique (Junker : "il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens" [6]), l'intolérance à toute opposition, la pensée unique, la bureaucratie et il faut bien le dire le centralisme ( l'Europe qui s'est construite, en particulier depuis l'Acte unique de 1987, est tout sauf fédérale).

Les idéologues pensent que l' idée simple qu'ils professent doit transformer la condition humaine ; ils diviseront dès lors l'histoire entre un avant fait de guerres, d'affrontements , de fanatisme et un après plus ou moins paradisiaque.

Mais si cette entreprise , fondée sur une idée, est bonne pour les Européens, elle le sera pour les autres hommes. Toute entreprise idéologique a une vocation universelle. Le socialisme ne pouvait s'établir dans un seul pays. L' Europe de Bruxelles doit répandre son idéal dans toutes ses périphéries: l'Ukraine, la Turquie et pourquoi pas demain le Maghreb et le Machrek ? Elle fait déjà la morale à l'Afrique. Idéaliste, elle est de fait impérialiste.

Méfiante de la nature ( où subsistent les instincts mauvais ), l'idéologie se méfie aussi de la culture. Produit d'un passé rempli d'horreurs, que l'on veut précisément dépasser, elle est suspecte. On ne dit pas à Bruxelles "du passé faisons table rase" mais la politique culturelle et éducative qui y est promue , à base de repentance et de promotion du libéralisme libertaire (gender, ultraféminisme) , tend à dévaluer les immenses richesses que ce passé a produites. Par méfiance du passé, et parce que toute idéologie est, de fait, une religion séculière concurrente , l'idéologie ne pouvait qu'être hostile à la reconnaissance des racines chrétiennes de l'Europe . Des racines chrétiennes dont un ami agnostique nous disait que leur négation est contraire à la laïcité puisque la laïcité est fondée sur le respect de la vérité, scientifique ou historique.

Un château de cartes

Ce que porte le mot de "construction"( du socialisme, de l'Europe) est une entreprise prométhéenne dont la preuve du bien fondé est non point le bon fonctionnement mais la marche en avant. Elle est donc irréversible. Comme la bicyclette, elle chute si elle s' arrête, un principe qui a été opposé à satiété aux opposants des traités soumis à référendum en France en 1992 et 2005: ne pas aller plus loin, disait-on, c'est mettre en danger tout l'édifice. Cette marche en avant signifie à la fois l'approfondissement ( "vers une union toujours plus étroite" comme le dit le traité) et l'élargissement.

Le principe d'irréversibilité, qui s' appliquait déjà au socialisme est le talon d'Achille de l'entreprise, un facteur de vulnérabilité. On peut prendre une autre comparaison, celle du château de cartes où il suffit d'en enlever une seule pour qu'il s'effondre. C'est pourquoi tout a été fait pour maintenir Chypre puis la Grèce dans la zone euro, malgré le peu qu'ils représentent dans l'économie du continent (respectivement 0,1 et 1,2 % du PIB européen) . L'enjeu n'était pas économique mais idéologique.

C'est pourquoi le Brexit qui pourrait résulter du référendum britannique de juin 1996 engage l'avenir de la construction européenne. Techniquement elle pourrait continuer sans le Royaume-Uni qui n'est pas partie prenante aux deux politiques les plus importantes (la monnaie unique et la libre circulation) . Mais dès lors que l'Europe de Bruxelles est une construction idéologique qui doit toujours aller de l'avant, cet échec lui serait insupportable et pourrait précipiter la fin : qui osera, après une sécession britannique, imposer quoi que ce soit à la Grèce, quand se produira la prochaine crise monétaire ?

Il faut donc s'attendre à ce que les pressions les plus fantastiques soient exercées sur le peuple britannique d'ici juin. A moins que les promoteurs de l'utopie aient cessé d' y croire, comme le pouvoir soviétique au temps de Gorbatchev. Tout était alors allé très vite. Il faut espérer dès lors que l'Europe qui est déjà tombée bien bas n'ait pas à subir encore dix ou quinze ans d'ère Eltsine, avec tous les désordres que cela suppose, avant de repartir de l'avant , les égarements surmontés, sur des bases assainies, c'est à dire libérées de toute idéologie.

Roland HUREAUX

[1] Mais l'Union européenne peut encore déclencher une guerre continentale

[2] Bild, 16 mai 2014

[3] Organisation de coopération conjointe en matière d 'armement dont le siège est à Bonn

[4] Hannah Arendt , Le système totalitaire, Seuil , Collection Points, 1972

[5] Jean Baechler Qu’est-ce que l’idéologie? Idées-Gallimard, 1976

[6] Le Figaro, 29 janvier 2014

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27 février 2016 6 27 /02 /février /2016 15:12

Artice paru dans FigaroVox 26/02/26

Jamais le monde rural français dans son ensemble, pas seulement les agriculteurs, n' aura eu autant qu'aujourd'hui le sentiment de la déréliction. C'est la conséquence de quarante ans d'abandon où il faut bien dire que la gauche aura eu plus que sa part.

Depuis que celle-ci s'est "boboïsée", les hautes sphères du parti socialiste sont persuadées , de manière aussi sotte qu'injuste, que le monde rural est, dans son ensemble, incurablement pétainiste et de droite - ils ne sont jamais allés en Ariège ! - et que le moteur du développement de la France ne saurait être que les grandes métropoles , cela au rebours de la politique d'aménagement du territoire qui avait si bien réussi, dans les années 60 et 70, à maintenir un tissu économique étalé. Significatif de cet état d'esprit: le déménagement récente de la DATAR à Saint-Denis.

En 1984, Mitterrand céda aux pressions américaines d'inclure l'agriculture dans les négociations du GATT, dont elle avait été préservée jusque là, ce qui avait permis l'instauration par le traité de Rome (1957) , au grand dépit de Washington et de Jean Monnet, de la politique agricole commune première manière poussée par le général de Gaulle car très favorable à la France.

Le tournant de 1992

A partir de 1984, la main est dans l 'engrenage . Fait sans précédent dans les négociations internationales , l'Europe ( et spécialement la technocratie française) réformèrent la PAC en 1992 pour anticiper les demandes de la partie adverse: remplacement les soutien des prix agricole par des subventions, système jugé plus moderne parce qu'il était américain. Ce fut pour la vieille France paysanne le "coup du lapin": la déconnection prix-revenu les frappa dans leur honneur , ce système beaucoup plus cher pour les finances publiques, les faisant apparaître désormais, aux yeux du reste de la société, comme des assistés, avant qu'ils ne soient aussi tenus pour des pollueurs. La baisse de prix corrélative profita plus à l'industrie agro-alimentaire qu'aux consommateurs.

Le même année 1992 était votée la loi Joxe dont le but avoué était la disparition à terme des 36 000 communes rurales jugées archaïques parce quelle ne coûtaient pas assez cher.

Face à la complaisance des négociateurs européens, la partie américaine tordit le bras de la commission de Bruxelles pour lui faire accepter les accords de Blair House (1993) , consolidés par l'Accord de Casablanca (1995) prévoyant le démantèlement des politiques européennes de soutien ( pas plus lourdes pourtant que les américaines, moins que les suisses ou les japonaises ). L'habileté de nos adversaires fut d'introduire une "clause de paix " qui ne rendait les décisions exécutoires qu'au terme d'un délai d'environ dix ans. Etaient particulièrement touchées les céréales et l'élevage ( notamment laitier).

Le renversement de la balance France-Allemagne

Le délai passé, il fallut bien appliquer l'accord . L'affaiblissement de la PAC deuxième manière qui en résulta au milieu des années deux mille coïncida avec la mise en place de l'euro où l'Allemagne se tailla d'emblée un fort avantage compétitif particulièrement sensible dans l'agriculture. La mise en valeur des anciens kolkhozes de la RDA, le recours à une main d'œuvre bon marché venue de l'Est (pas de SMIC agricole !) , la sous-traitance polonaise et le coût plus faible des facteurs permirent très vite à l'agriculture allemande, qui avait toujours été déficitaire par rapport à la française, de devenir excédentaire, particulièrement pour le porc, la viande bovine et le lait. Quand les taux de change avaient désavantagé l'Allemagne, la France était venue à son secours par les "montants compensatoires" (1969-1986) ; aucun geste en sens inverse cette fois de la part de l'Allemagne; il est vrai que les gouvernements français ne lui ont rien demandé ! Les prix tirés comme jamais vers le bas provoquent le désespoir de nombreux éleveurs (un suicide tous les deux jours ! ) , par ailleurs harcelés par des contrôle sanitaires et environementaux de plus en plus tatillons et, pour les plus endettés, un Crédit agricole impitoyable.

Le monde rural dans son ensemble était au même moment frappé par la crise des industries rurales touchées plus que les autres par les délocalisations, le déprise des servies publics victimes d'une gestion de plus en plus libérale et le bouleversement incessant des structures administratives, tendant à faire disparaitre à peu près tous les repères qui avaient si longtemps structuré nos campagnes : la commune (héritière de l'ancienne paroisse) , le canton, le département et même les régions bien inutilement fusionnées : plus de capitale régionale désormais entre la Loire, la Garonne et le Rhône , soit un tiers de la France. Si la population rurale se développe dans la périphérie des grandes villes, elle continue à vieillir et à se raréfier, souvent misérable, dans de larges espaces ( Massif central, Plateaux de l' Est). Tandis que les gendarmeries ferment, la délinquance se répand dans les campagnes. Bien plus que l'immigration, c'est le sentiment d'abandon et la perte des repères , du fait de réformes aussi coûteuses qu'absurdes, qui a favorisé le montée du vote du Front national , jadis plus faible dans les petites communes, aujourd'hui plus fort.

Seul un renversement complet des politiques menées depuis une génération, permettra d'éviter un complet dépérissement de la plus grande partie de notre territoire et la perte sans retour d'un des grands atouts de la France.

Roland HUREAUX

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