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Roland HUREAUX

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 12:35

Paru dans Valeurs actuelles.

Un million de réfugiés et immigrants clandestins sont entrés en Europe au cours de l'année 2015 : 850 000 par la Grèce et 150 000 par l'Italie. Ils proviennent en majorité de Syrie, d'Irak, d'Afghanistan, pays en guerre, mais aussi d'Erythrée, du Soudan, du Sénégal. S'y ajoutent les migrants issus des Balkans (Albanie, Kosovo, Macédoine). Le flux s'est à peine ralenti en ce début d'année : 18 000 sont entrés en Grèce en 11 jours début 2016, et parmi les 15 millions de personnes déplacées au Proche-Orient, combien de candidats au départ ? L'Allemagne s'apprêterait à en recevoir encore 5 millions d'ici 2020.

Les malheureux payent entre 5000 et 10 000 € pour des traversées périlleuses (alors qu'un vol Istanbul-Berlin coûte 139 €), ce qui représente un bénéfice de 5 à 10 milliards € pour les mafias qui organisent ces passages. C'est trop cher pour les plus pauvres des réfugiés comme ceux qui sont parqués en Jordanie ou dans l'est de la Turquie. Les passeurs préfèrent aller chercher des clients dans la petite bourgeoisie de Damas, notamment parmi les jeunes qui refusent l'enrôlement dans l'armée : ils prennent le bus jusqu'au Liban, puis l'avion jusqu'en Asie mineure avant de tenter une traversée.

Or ces réfugiés se dirigent de plus en plus vers un cul-de-sac. Depuis les incidents de Cologne (et d'ailleurs), l'Allemagne ferme ses portes ; les arrivants s'accumulent dans les Balkans, dans des pays qui ne les veulent pas et ont d'ailleurs assez de problèmes sans cela : des centaines de points de fixation type Calais se constituent dans la péninsule. Des retours commencent à être organisés à partir d'Athènes mais peu nombreux.

Ne pas attendre

Il est clair qu'on ne saurait attendre que la paix soit revenue, en Syrie, en Irak, en Libye, pour tenter de résoudre le problème.

Sur le front de la Libye, l'Union européenne semble compter sur un accord du Conseil de sécurité pour intervenir. Accord douteux : on peut craindre que la Russie, échaudée par l'expédition de 2011 où le mandat de l'ONU avait été largement outrepassé, ne soit pas prête à lever son veto sur une nouvelle intervention en Libye. Mais cet accord n'est pas nécessaire: un simple arrangement bilatéral avec le gouvernement officiel de la Libye (qu'importe, en droit international, qu'il ne tienne qu'une partie du pays) légitimerait un contrôle, strictement policier, des ports de départ par deux ou trois pays européens plus directement concernés, dont bien sûr l'Italie.

Sur le front du Proche-Orient, il est une condition et une seule pour que le flux s'arrête : que le président turc Erdogan le veuille vraiment. Non seulement personne ne pourrait partir de la Turquie vers la Grèce s'il ne le voulait pas, mais encore les vols qui amènent du Liban les candidats à l'émigration, auxquels la mafia turque n'est sans doute pas étrangère, cesseraient. Recip Erdogan commande aussi la fin de la guerre en Syrie : Daesh serait vite vaincu, sans envoi de troupes au sol, si les nouvelles recrues djihadistes cessaient d'affluer, avec son accord également, sur la longue frontière Sud de la Turquie.

Pour des raisons incompréhensibles, Angela Merkel est allée fin octobre lui apporter un soutien électoral. Et le 15 novembre, honneur suprême, le G20 se réunissait chez lui à Antalya. L'Union européenne a cru le lier en lui faisant des promesses inconsidérées : réouverture des négociations d'entrée dans l'UE (malgré la dégradation de la démocratie dans ce pays), libre circulation des Turcs en Europe, trois milliards d'aide. Bruxelles s'étonne aujourd'hui qu'Erdogan tarde à jouer le jeu : au lieu de promesses, ce sont des menaces claires qu'il faut brandir : lui faire perdre les avantages commerciaux qui ont été concédés à la Turquie par l'Union si les flux ne cessent pas immédiatement. Parlera-ton aussi clair lors du sommet Union-européenne -Turquie annoncé pour le mois de mars. On peut hélas craindre que non.

Si la clef principale du problème est en Turquie, l'autre est en Europe. Pendant des années, la technocratie européenne s'est bercée de l'idée qu'on pourrait réparer la pyramide des âges, ébréchée par la dénatalité, et sauver les régimes de retraite par l'importation de quelques dizaines de millions d'immigrés. Les rapports de l'ONU allaient dans le même sens. C'était aussi la position d'Angela Merkel. Il est clair que des dirigeants imbus de telles idées ne feront pas de zèle pour endiguer les flux. Cette folle logique du nombre ignore les problèmes interculturels : pour elle, l'homme est une matière fongible dès lors qu'il s'agit de faire marcher les usines et de payer des cotisations. Mais disons-nous bien que si l'Europe dans son ensemble veut vraiment arrêter les flux, elle le peut.

Reste l'aspect humain : ceux qui ont inconsidérément fait croire aux migrants qu'ils étaient les bienvenus ne s'en sont pas beaucoup préoccupés. En attendant qu'ils repartent vers leur pays d'origine revenu à la paix, ne pourrait-on les former aux métiers du bâtiment, de l'architecture au gros-œuvre selon leur niveau ? Dès que les canons se seront tus, le plus vite sera le mieux, d'immenses chantiers de reconstruction vont s'ouvrir dans ces pays ravagés par les bombardements, que la vente d'hydrocarbures permettra aisément de financer.

Une dernière condition à la résorption des flux est nécessaire : lever les absurdes sanctions européennes qui pèsent sur la Syrie et qui punissent d'abord, comme toujours, la population, tout en encourageant les trafics de toutes sortes : ces sanctions qui paralysent l'économie sont une des causes de la migration vers l'Europe. D'autre part, la réouverture des lignes aériennes faciliterait le retour de tous ceux qui se rendent compte que des irresponsables et des criminels leur ont vendu des illusions.

Roland HUREAUX

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19 mars 2016 6 19 /03 /mars /2016 12:28

https://www.youtube.com/watch?v=mrFeTYOmBrc

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:35

Il est d'usage dans les milieux catholiques de France de compatir au sort des chrétiens d'Orient, de demander de l'argent, de prier pour eux. Certains ont été massacrés, beaucoup ont été contraints de s'exiler, probablement sans retour. Outre la bien connue Œuvre d'Orient, de nombreuses associations, dont l'Aide à l’Église en détresse ou encore la toute nouvelle SOS Chrétiens d'Orient , animée par des jeunes, se dévouent à leur service, sans pour autant exclure les autres victimes des conflits du Proche-Orient. Témoin de cette compassion, Georges Pontier, président de la Conférence des évêques de France : " Le drame vécu depuis trop longtemps par les populations du Moyen-Orient, des chrétiens particulièrement, nous affecte plus spécialement depuis plus d'un an" (8/09/2015).

Il est bien connu par ailleurs que le haut-clergé français ou celui d’Europe que fédère le Conseil de conférences épiscopales d'Europe affichent leur soutien à la construction européenne : le même Georges Pontier, de pair avec plusieurs de ses confrères déclarait au moment de la crise grecque : « L’inquiétude est vive chez les citoyens grecs autant que dans les autres pays membres. Face à cette situation, l’Église catholique tient à réaffirmer son soutien à la poursuite du processus de construction européenne » (7/07/2015). Des personnalités éminentes, tels les cardinaux Tauran ou Kasper ne manquent pas d'afficher le même soutien, même si le Saint-Siège, particulièrement au temps de Jean-Paul II [1], s'est montré bien plus prudent sur ce chapitre. Bien que les attitudes de l'Eglise vis à vis de l'OTAN soient plus mesurées, on n'a jamais entendu dire que l'alignement des Européens sur Washington (inscrite dans le traité de Maastricht, article J4 ) ait été ouvertement critiqué.

Qui est responsable des souffrances des chrétiens d' Orient ?

Qui ne voit combien ces prises de positions sont contradictoires avec le soutien aux chrétiens d'Orient ? Il ne suffit pas en effet de leur apporter un soutien par des prières ou des dons, il faut chercher à comprendre ce qui est la cause de leurs souffrances. Or la réponse ne fait aucun doute. Les États-Unis portent certes la responsabilité la plus lourde, par le désordre qu'ils ont mis en Irak à la suite de leur intervention de 2003 (même Donald Trump le reconnaît), par leur volonté de renverser le régime d'Assad et d'appuyer toutes les révoltes arabes, dont l'issue s'est avérée chaque fois calamiteuse, et surtout par une alliance historique rarement mise en défaut avec les forces les plus rétrogrades de l'islam, celles-là même qui persécutent les chrétiens. Cette alliance est ancienne, elle remonte au moins au pacte passé le 14 février 1945 sur le croiseur Quincy entre Roosevelt et le roi d'Arabie Ibn Séoud lequel était décidé à répandre le wahhabisme (islam rigoriste) à travers le monde. Elle ne s'est jamais démentie depuis sauf dans l'émoi qui a suivi le 11 septembre, mais qui a abouti à faire la guerre à un État qui précisément était un obstacle à l’islamisme, l'Irak de Saddam Hussein.

Le fait nouveau est que l'Union européenne et ses principaux États membres, au premier chef la France, l'Angleterre et l'Allemagne, ont épousé totalement cette politique depuis 2010 au point de faire de la surenchère. Le résultat est que les trois pays cités ont fourni des armes et de l’entraînement militaire à ceux qui exterminaient les chrétiens d'Orient, principalement les rebelles islamistes en Irak et en Syrie. Cette politique n'a jamais rencontré le moindre obstacle du côté de l’Europe institutionnelle : Commission, Parlement, bien au contraire. Les réfugiés qui affluent de Syrie sont non seulement victimes de la guerre mais aussi dans une situation économique catastrophique. Une des raisons de cette situation est l'embargo décrété par l'Union européenne dès le 10 mai 2011 qui vise en théorie le gouvernement syrien et, de fait, la population syrienne dans son ensemble. L'horreur est dépassée quand on sait que cet embargo, encore renforcé le 6 mars 2015, a pour conséquence d'interdire tout acheminement de médicaments pourtant si nécessaires au blessés et aux enfants qui souffrent de la guerre. On n'a pas entendu dire qu'aucun des éminences qui s'émeuvent du sort des chrétiens d'Orient aient élevé la voix pour demander la levée de ces sanctions.

Au passif de l'Union européenne, comment ne pas mettre les lâches complaisances vis à vis de la Turquie , candidate officielle à une adhésion que Bruxelles soutient ardemment, inondée de subventions et pourtant le principal boutefeu du Proche-Orient et de l'Europe ? Boutefeu à la fois par son aide à Daesh ( de la manière la plus efficace puisque elle permet le transit de milliers de volontaires qui vont rejoindre ses rangs, et qu'il suffirait d'arrêter pour arrêter la guerre) et par l'envoi délibéré de centaines milliers de réfugiés vers l' Europe ?

La seule puissance qui aide militairement les chrétiens d’Orient en combattant ceux qui les exterminent est aujourd’hui la Russie. Jean-Luc Mélenchon est un des rares hommes politiques français à le reconnaître et ainsi, de facto, un des meilleurs soutiens des chrétiens d'Orient ! Pourtant l’Europe institutionnelle a, au cours des dernières années, multiplié les signes d'hostilité à l' égard de la Russie allant jusqu'à lui imposer , à elle aussi, des sanctions : un homme aussi pondéré que l'ancien chancelier Helmut Schmidt, social-démocrate et protestant, soulignait peu avant sa mort combien était historiquement absurde le dessein de la Commission européenne de vouloir, avec les encouragements en sous-main des États-Unis, pousser les limites de l'Union - et par là de l'OTAN - jusqu'à l'Ukraine[2]. Il n'hésitait pas à dire que l' incompétence et la mégalomanie des commissaires faisait courir le risque d'une nouvelle guerre mondiale . C'est le même alignement qui a conduit à alimenter la guerre au Proche-Orient et à mettre les chrétiens victimes de l'islamisme dans le camp ennemi de l'Europe officielle, celui que soutient la Russie. En rencontrant le patriarche de Moscou Cyrille à La Havane, le pape François a montré qu'il ne faisait pas siens ces antagonismes, mais il s'en faut de beaucoup que toutes ses ouailles en aient tiré les conséquences. De fait l'Europe est aujourd’hui dans le camp opposé aux chrétiens d'Orient. Un évêque français[3] est allé jusqu'au bout de cette logique en attaquant publiquement le patriarche melkite catholique de Syrie pour son soutien au régime d'Assad, lui suggérant même de manifester plus de compréhension envers les islamistes, une déclaration que l'on peut juger assez honteuse quand on sait ce que souffrent au quotidien, de la part de ces islamistes, les évêques, prêtres et fidèles du patriarche : enlèvements, massacres, exil. Le prélat en cause ne faisait que s'aligner sur les positions de l'OTAN qui sont aujourd'hui, en ce début du XXe siècle, l'aune du politiquement correct international. Le silence de ses confrères signifiait-il la gêne ou l'acquiescement ? On aurait aimé le savoir.

Une logique intrinsèque au projet européen

Toutefois l'action de l'Europe au Proche-Orient ne résulte pas seulement de la tutelle de fait qu'exercent les États-Unis sur ses gouvernements ; elle découle de manière intrinsèque de la logique européenne elle-même. Faute d'un intérêt commun clair, les institutions de l'Union européennes ont défini leur politique étrangère en fonction de grands principes : extension d'un certain modèle démocratique, des droits de l'homme etc. Prétentions largement mensongères quand elles conduisent ces institutions à qualifier en Ukraine de dictature un régime issu du suffrage universel et de démocratique son renversement à la suite d'un coup d'État (c'est le mot qu'emploie Valéry Giscard d'Estaing pour qualifier les fameux événements de la place Maidan de février 2014) . Dès lors que la politique d'un État ou d'un ensemble d’États est conduite par des idées universelles, elle les fonde à s'étendre sans limites dans le monde et les prédispose à habiller ainsi une forme ou une autre d' impérialisme. C'est cela qui est au fondement des ingérences européennes, prétendues humanitaires, dont on a vu le caractère désastreux en Yougoslavie: 20 000 civils victimes de la guerre de 1999 et en Lybie : pas moins de 160 000 civils morts lors de l'intervention occidentale de 2011[4]. Il faut le savoir : quand les peuples du Tiers monde entendent aujourd'hui, de la part des instances européennes ou d'autres, des exigences un peu insistantes en matière de démocratie et de droits de l'homme, il savent que cela équivaut à des bruits de botte et laisse présager une intervention militaire qui causera des milliers de victimes.

Certains diront que l'entreprise européenne était fondamentalement bonne mais qu'elle est aujourd'hui affectée de dérives fâcheuses mais passagères et que les choses devraient rentrer dans l'ordre. C'est oublier que l’assujettissement à l'OTAN était dès le départ, dès la constitution de la CECA, au principe de la construction européenne: c'était en tous les cas ainsi que le voyait un Jean Monnet, dont la proximité avec les milieux américains n'est plus à démontrer et dont le pieux Robert Schumann ne fut jamais que le prête nom. Encore cet assujettissement pouvait-il se justifier au temps où la guerre froide était dans sa phase la plus aiguë. Beaucoup moins nécessaire maintenant que le communisme s'est effondré en Europe, elle n'en est pas moins plus étroite que jamais et conduit à cautionner, voire à participer directement à des politiques criminelles entrainant des guerres terriblement cruelles pour les peuples concernés , et spécialement pour les chrétiens d'Orient. La rancœur de ces derniers vis à vis de l'Europe en général et de la France en particulier est bien connue de tous ceux qui tentent de rattraper ces immenses lâchetés en allant à leur rencontre.

N'hésitons pas à le dire : les grands pays occidentaux, la plupart des Européens et les institutions européennes de Bruxelles avec eux se sont déshonorés dans leur action au Proche-Orient au cours des dernières années. Pour aider sérieusement les chrétiens d'Orient, les Européens de l'Ouest doivent recouvrer leur liberté , ce qui ne se fera pas dans le cadre institutionnel actuel. Loin de connaître une dérive, l'Union européenne telle qu'elle se construit depuis un demi-siècle a révélé sa nature d'entreprise idéologique et par là potentiellement criminelle. Il est politiquement incorrect de regarder la vérité en face. Tous ceux qui, voulant rester du côté de la bien-pensance , se taisent sur ces sujets sensibles tout en se prétendent solidaires de leurs frères d'Orient, font preuve d'une grave inconséquence.

Roland HUREAUX

[1] De même les évêques de Pologne ont pris récemment leurs distances vis à vis des institutions européennes.

[2] Bild, 16 mai 2015

[3] Radio Notre-Dame, 11 septembre 2013

[4] Chiffre donné par la Croix rouge

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:15

Parmi les documents exprimant la pensée du Saint-Siège, on connaissait l'encyclique, le motu proprio, l'exhortation, la lettre apostolique, la constitution apostolique, la déclaration, l'homélie, le bref. Depuis quelques années, nous en découvrons un autre: les libres propos tenus par le pape à la presse dans l'avion de retour d'un voyage.

Il n'est pas sûr que ce dernier genre soit celui qui ait le plus d' autorité. Il emporte en tous les cas le plus de risques de propos mal interprétés.

Dans son voyage de retour du Mexique, le Saint Père, si l'on en croit La Croix, a condamné avec la plus grande véhémence l'idée d'un mur séparant les États-Unis du Mexique destiné à barrer les immigrants mexicains. Il est même allé jusqu'à dire que "ceux qui construisent des murs et non des ponts ne sont pas chrétiens". N'était-il pas allé jusqu'à célébrer deux jours avant la messe au pied du dit mur ?

Sans doute, dans un monde idéal, il n'y aurait pas de murs, pas plus que d'inégalités sociales. Mais dès lors que l’humanité ne s'est pas encore remise du péché originel, les tensions sociales sont inévitables et il est difficile de dire a priori quelle mauvaise solution sera préférable à quelle autre, encore plus mauvaise. Cela relève de choix politiques pour lesquels les hommes d'Église, à quelque niveau que ce soit, n'ont pas été dotés de la grâce d'état.

L'enjeu le plus important : la guerre et la paix

Certains ont vu dans ces propos une condamnation de Donald Trump, le candidat républicain à la présidence des États-Unis qui fait aujourd'hui la course en tête. Le pape a certes a cru bon de préciser qu'il ne le visait pas spécialement. Trump semble pourtant le plus radical dans le refus de l’immigration clandestine aux États-Unis. Mais cela ne devrait pas suffire à le disqualifier ; nous pensons en effet que, dans l'exercice d' éventuelles responsabilités à la Maison-Blanche , il y a plus important que la question des murs, il y a celle de la guerre et de la paix. Les esprits superficiels diront que ces questions sont liées. C'est faux.

L'expérience de ces dernières années nous montre au contraire que ceux qui ont mis le plus de désordre dans le monde - et ils viennent des États-Unis - sont précisément ceux qui étaient portés par une vision universaliste fondée sur la condamnation de toute limite à la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes (de la main d’œuvre) et hostiles par principe à toute structure étatique qui voudrait contrôler son propre territoire (et donc ses frontières). C'est au nom de cet universalisme libéral qu'ont été entreprises les destructrices expéditions d'Irak, de Yougoslavie, d’Afghanistan, de Libye, qu'ont été encouragés les mouvements subversifs et par là de longues et douloureuses guerres civiles en Syrie, au Yémen, en Égypte, en Tunisie, et dans une certaine mesure en Ukraine. Dans ce dernier pays , la Fondation for an Open society de George Soros a été particulièrement active pour exciter les sentiments antirusses et promouvoir les femens[1]. Le bilan final de ces entreprises fondées sur la volonté d'établir un espace de libre circulation et par là de démolir les murs serait de 4 millions de morts, à en croire Michel Onfray[2] qui ne se trompe pas de beaucoup. Une des conséquences de ces guerres aura été le massacre et l'exode de centaines de milliers de chrétiens du Proche-Orient.

Dans cette affaire, il faut sans doute faire la part d'une certaine hypocrisie anglo-saxonne qui condamne les murs hors de chez soi et qui les bâtit à domicile.

Il reste que les plus grands crimes de guerre de ces dernières années l'ont été par ceux qui, comme le pape François, voulaient abattre les murs, mais avec des B 52.

En définitive, pour les Européens soucieux de paix que nous sommes, il est plus important que tout qu'un président des États-Unis préserve la paix dans le monde.

Peu nous importe à cet égard que Donald Trump soit plus radical que d'autres pour limiter l’immigration, dès lors qu'il a tenu, sur les grandes questions internationales, des propos qui nous semblent plus raisonnables que d'autres : quand il a condamné rétrospectivement la guerre d'Irak ou quand il préconise une politique d'entente avec la Russie.

Des propos de ce genre tranchent avec ceux que l'on tient dans l'establishment washingtonien sur la politique étrangère, démocrates et républicains confondus, peut-être parce que Trump est éloigné de ce monde fermé des think tanks, en osmose étroite avec l'administration américaine et le complexe militaro-industriel où se concoctent dans l'entre-soi les idéologies les plus folles qu'on qualifie généralement de néoconservatrices.

Hillary Clinton est sans doute plus ouverte à l'immigration que Trump, mais elle nous fait froid dans le dos quand elle suggère de démocratiser l’Égypte tenue d'une main trop ferme à son gré par le maréchal Sissi, c'est à dire d'aggraver encore la déstabilisation du Proche-Orient.

Pas de candidat idéal

Il est douteux que nous trouvions le candidat idéal à la présidence des États-Unis. Pour le Saint Père, on suppose que ce serait quelqu'un qui serait généreux avec les immigrés et pacifique sur la scène internationale. Les pires seraient ceux qui construiraient des murs tout en étant agressifs à l'égard du reste du monde : nous ne sommes pas sûrs que les deux principaux rivaux de Trump, Rubio et Cruz, n'entrent pas dans cette catégorie. Mais nous risquons d'avoir le choix entre des gens comme Donald Trump qui veulent construire des murs, mais ont une approche pragmatique et pacifique des affaires du monde et ceux qui comme Hillary Clinton ont peu ou prou la position inverse - et qui, qui plus est, se trouvent aux antipodes des exigences chrétiennes sur les questions sociétales. Compte tenu des enjeux, le choix devrait être vite fait.

L'expérience du XXe et du début du XXIe siècle montre que ceux qui tiennent à leur pré carré et veulent le gérer à leur manière tout en comprenant que les autres fassent de même, sont en définitive moins dangereux que ceux qui promeuvent une ouverture générale des frontières et tentent de l'imposer par la force au reste du monde. Décidément Chesterton avait raison de dire que "Le monde moderne est plein d’anciennes vertus chrétiennes devenues folles" . Or rien en politique, spécialement à l'ère atomique, n'est plus dangereux que la folie.

Roland HUREAUX

[1] Elle l'est aussi pour financer les mouvements en faveur de l'avortement.

[2] Interview à LCI

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:14

Un sommet Union européenne -Turquie doit se tenir le 9 mars.

Si l'Europe occidentale veut reprendre en main son destin, ne plus subir mais agir, ce sommet est capital.

Recep Erdogan, président de la Turquie, est en effet aujourd'hui un homme clef qui commande l'avenir du Proche Orient , celui de l'Europe et même, jusqu'à un certain point, celui du monde.

Un mot suffirait

Il lui suffit de dire que dès demain, il ne laissera plus passer des djihadistes en Syrie et en Irak pour que la guerre effroyable qui s'y déroule s'arrête vite faute de combattants. Ces djihadistes viennent du monde entier, y compris de pays comme le Japon qui ne savent même pas ce qu'est l'islam. Ils fuient un vide intérieur , effet d 'un nihilisme radical entretenu par l'idéologie libertaire euro-atlantique. Dès qu'ils passent la frontière de la Syrie, ils ont six mois d’espérance de vie. La guerre suicidaire où on les mène est en effet terriblement meurtrière. Elle cesserait très vite s'il n'y avait l’afflux continu de ces troupes fraîches qui n'ont rien de syriennes. Inutile de dire que ce flux est non seulement permis par Erdogan mais probablement encouragé.

Ajoutons que la Turquie sert toujours de base de transit d'armes et offre des camps d’entraînement aux hommes de Daesh que de manière mensongère Erdogan prétend combattre.

Il suffirait de même que demain Erdogan dise "stop, on ne passe plus" pour que cesse immédiatement le flux de réfugiés ou assimilés venus de Syrie, mais aussi d'Irak ou d’Afghanistan qui transitent par la Turquie puis traversent, grâce à des passeurs, la Mer Égée vers les îles grecques avant de tenter leur chance en Europe. 850 000 personnes sont passées par là en 2015. Il y en aura au moins un million cette année. Les "migrants" payent très cher (au moins 5000 euros) ce transit aléatoire par mer organisé par la mafia turque, en liaison probable avec les services secrets turcs et peut-être d'autres. Les réfugiés trop pauvres pour payer les passeurs, comme les deux millions de Syriens qui végètent dans des conditions concentrationnaires à la frontière syro-turque, n'ayant pas les moyens de payer, ne partent pas.

Il est faux, comme il tente de le faire croire de manière fallacieuse, qu'Erdogan est obsédé par le problème kurde. Ce problème était presque résolu, quand le président turc l'a réveillé en bombardant sans raison les zones kurdes de Turquie (son propre peuple !) pour exciter l'animosité de la majorité turque contre la dissidence kurde et ainsi gagner les élections du 1er novembre 2015. S'il est vrai qu'a émergé en Syrie et en Irak une force kurde vaillante contre Daesh, c'est bien parce qu'Erdogan y avait, avec d'autres, fomenté le désordre La dissidence kurde serait, sinon, moins redoutable.

Un projet impérial

De fait, Erdogan n'agit pas ainsi pour résoudre un problème intérieur. Il n'a jamais caché ses ambitions internationales : en Syrie et en Irak, reconstituer la zone d’influence qui fut jusqu'en 1917 celle du sultan de Constantinople , en Europe, étendre l'influence de l'islam à la fois par la perspective d'une intégration à l'Union européenne et par l'augmentation du poids des musulmans dans les différents pays qui la composent. C'est un projet d'expansion idéologique dans la ligne des frères musulmans auxquels il appartient.

Ajoutons qu’aujourd’hui Erdogan est un homme frustré qui s'impatiente de voir ses projets tenus en échec. Même si Washington et Bruxelles y poussent , les opinions occidentales s'opposent à l’intégration de la Turquie dans l'Union européenne. Mais cette perspective aura permis de protéger le gouvernement islamiste contre une armée kémaliste susceptible de faire un coup d'état. En intervenant massivement en Syrie depuis l'été 2015, la Russie fait obstacle aux projets turcs et risque chaque jour un affrontement dans le Nord de la Syrie. Erdogan a imprudemment abattu un avion russe, probablement sur le territoire syrien: il a essuyé aussitôt de très lourdes sanctions économiques de la part de Moscou . Si Erdogan a gagné les élections du 1er novembre dernier, sans doute par des manipulations électorales et en emprisonnant de nombreux journalistes, il ne se heurte pas moins à de nombreuses oppositions : outre les Kurdes, la partie occidentale de la Turquie demeurée kémaliste et la puissante minorité alévie proche des alaouites de Syrie, soutien du président Assad. Mis ainsi en difficulté sur tous les fronts, Erdogan, à la tête d'une Turquie dont la situation économique se dégrade, pourrait être tenté par la fuite en avant : provoquer des incidents face aux Russes pour entraîner l'OTAN avec lui dans ce qui ne pourrait être qu'un nouveau conflit mondial.

Erdogan s'étant récemment comparé à Hitler (qui en commettant la Shoah, s'est explicitement référé au précédent du génocide arménien), on ne peut que mettre en parallèle la passivité de l'Europe face à ses agissements avec celle de l’Europe des années trente face au nazisme.

Une des grandes forces d'Erdogan est que les États-Unis le soutiennent : parce qu'il est membre de l'OTAN et un rempart contre la Russie, peut-être même parce qu'ils sont secrètement complices de son projet de déstabilisation de l'Europe (comme ils avaient fait obstacle dans l'entre-deux-guerres à toute politique tendant à contenir l'Allemagne).

La faiblesse des Européens face à Erdogan

Jusqu'ici, la position de l'Europe face aux manoeuvres funestes de l'actuel gouvernement turc (que nous ne confondons nullement avec le peuple turc) a été d'une étonnante faiblesse.

Quand, toute pudeur écartée, Erdogan est venu à l'automne haranguer ses compatriotes à Strasbourg et à Bruxelles, en insultant l'Europe et les pays hôtes, personne n'a réagi.

Quand il s'est trouvé en difficulté électorale l'an dernier, devant la montée de son opposition interne, Angela Merkel est allée le soutenir, lui faisant , au nom de l'Europe qui ne l'avait pourtant pas mandatée pour cela, des promesses mirifiques. Des dernières rencontres , Erdogan a gagné à la fois la reprise des négociations d'intégration à l'Union européenne, la promesse d'une libre circulation des citoyens turcs dans l'espace Schengen et une aide de 4 milliards d'Euros en échange de promesses de contrôle des flux dont on ne voit pas le premier commencement de réalisation.

Ces 4 milliards s'ajoutent à tous ceux que la Turquie reçoit comme candidat à l'entrée et aux facilités commerciales dont elle dispose sur le marché européen, sa situation étant aujourd'hui de bénéficier de tous les avantages de l'Union en étant exonérée de ses inconvénients.

Si l'Europe veut continuer à exister, elle n'a qu'un seul discours à tenir lors de la rencontre du 9 mars : "Monsieur Erdogan, ou vous arrêtez immédiatement les transferts de djihadistes vers la Syrie et les flux de réfugiés, vrais ou faux, vers l'Europe , ou vous perdez les multiples avantages que l'Union européenne vous a si généreusement concédés jusqu'à aujourd'hui."

Roland HUREAUX

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:12

ERDOGAN ET POUTINE NE SONT PAS COMPARABLES

Au moment où les armées turque et russe se font face dans le Nord de la Syrie, au risque de déclencher un conflit de première magnitude, l'OTAN pouvant en cas d'accrochage, se solidariser avec la Turquie qui en est membre, bien des éditorialistes rapprochent Poutine et Erdogan comme deux nationalistes, hommes d'autorité, plus ou moins dangereux.

En réalité les positions des deux hommes ne sont pas comparables.

Régime nationaliste et régime idéologique

On ne saurait confondre un régime national, voire nationaliste, plus ou moins autoritaire et un régime idéologique. Le premier suit une politique étrangère classique de défense des intérêts nationaux et rien d'autre. Quand il s'agit d'une grande puissance, ce souci des intérêts nationaux peut s'étendre au voisinage immédiat (l'Ukraine s'agissant de la Russie) mais ce genre de régime n'a pas de plan de conquête du monde, tout simplement parce qu'il n'a pas d’idéologie à répandre.

Un régime idéologique, c'est autre chose. Le moteur profond de son action politique n'est pas la défense des intérêts nationaux, même s'il s'en préoccupe aussi, il est d'étendre une certaine idéologie au monde entier, ou en tous les cas à d'autres pays. L'idéologie pour cette raison est inséparable de l'impérialisme. Comme une idée peut s’étendre indéfiniment, l'impérialisme d'un régime idéologique n'a pas de limite, en dehors de celle que lui assigne la résistance des autres pays.

Pour dire les choses simplement, si la Russie était un régime idéologique au temps du communisme, elle s'est transformée depuis lors en régime nationaliste classique. On peut la considérer comme un pays qui a été totalitaire et qui ne l'est plus , en marche vers la démocratie, celle-ci étant encore sous Poutine très imparfaite.

La Turquie a suivi le chemin exactement inverse : du temps de Mustafa Kemal et de ses successeurs, elle avait un régime nationaliste classique. Avec Erdogan, elle est en train de se transformer en régime idéologique. Cette idéologie n'a naturellement rien à voir avec le marxisme-léninisme qui était le moteur de l'Union soviétique. Erdogan est un frère musulman qui considère que l’islam a vocation à devenir la religion mondiale et que cette religion doit s'étendre au besoin par la force. Il a aussi la nostalgie du sultanat ottoman qui s’étendait très loin dans les Balkans et qui dominait à la fois la péninsule arabique et le nord de l'Afrique, soit presque tout le monde arabe. Le projet ottoman de conquête de l'Europe a subi plusieurs coups d’arrêt : la bataille de Lépante contre les Espagnols (1571) , les sièges de Vienne successifs (1521 et 1683) . Au cours du XIXe siècle, les Turcs durent se retirer de la Grèce, puis des Balkans ; Erdogan a le désir secret de venger ces revers. Il pense le faire de deux manières: en entrant dans l'Union Européenne où son poids démographique de 80 millions d'habitants et la sidération de ses partenaires le mettraient vite en position hégémonique, en s'appuyant sur les communautés immigrées musulmanes présentes dans tous les pays d'Europe. On connaît sa fameuse déclaration de 1999 : « Les minarets seront nos baïonnettes, les coupoles nos casques, les mosquées seront nos casernes et les croyants nos soldats ». L'envoi délibéré de plusieurs centaines de migrants musulmans vers l'Europe à partir de l'été 2015, s'inscrit dans cette stratégie.

Lors de la première guerre mondiale, l'empire turc a été amputé de l'ensemble de ses possessions arabes : Erdogan rêve aussi de reprendre pied dans le monde arabe, à commencer par la Syrie voisine où il aurait aimé installer un gouvernement islamiste proche de lui et pour cela renverser le régime "hérétique" (alaouite) de la famille Assad . Si le régime turc a encore l'apparence démocratique, il ne cesse de se durcir : une partie de l'état major de l'armée , restée kémaliste, a été emprisonné. Des journalistes le sont également en grand nombre. Que ne dirait la presse occidentale si Poutine faisait la même chose ?

Poutine , lui, n'a aucune idéologie à répandre. Il ne rêve pas que le monde entier, ni même l'Europe, se rallient à la religion orthodoxe ou au culte de la terre russe. Si la démocratie russe est encore insuffisante, elle a fait d'immenses progrès depuis l'époque communiste, alors que, si le régime kémaliste n'était pas vraiment démocratique, il est douteux que la Turquie le soit devenue davantage , quoi qu'on en pense à Bruxelles, depuis la prise de pouvoir par Erdogan (2003).

Un conflit asymétrique

Sur le plan de la politique internationale, le conflit entre les Turcs et les Russes en Syrie n'est nullement symétrique. La Russie intervient en Syrie en plein accord avec le droit international, à la demande du gouvernement syrien légitime, celui de Bachar el Assad, alors que les interventions de la Turquie dans le Nord de la Syrie, notamment contre les Kurdes de Syrie, se font en violation de la légalité internationale. D'autre part, si la Russie défend le régime syrien , elle n'envoie pas de djihadistes comme la Turquie en envoie en Syrie ni des centaines de milliers des réfugiés en Europe occidentale comme le fait Erdogan, un afflux ravageur incontrôlé qui pourrait avoir un effet profondément déstabilisateur.

Des deux régimes, il est clair que l'un est en position défensive et que l'autre est au contraire en position d'agresseur.

Il est vrai que des experts prétendent souvent que le grand problème d'Erdogan est celui des Kurdes. Certes, le tiers oriental de son territoire est occupé par une population musulmane sunnite qui ne se sent pas turque et dont beaucoup rêvent de rejoindre leurs frères kurdes d'Irak, d'Iran et de Syrie pour constituer un Kurdistan indépendant. Si cela se faisait, la Turquie se trouverait réduite à la portion congrue. Mais si la guerre n'avait pas éclaté dans le nord de l'Irak et en Syrie, guerre dont Erdogan est largement responsable par l'appui qu'il a apporté à Daesh et à d'autres milices islamiques, il est probable que les Kurdes se seraient tenus tranquilles. Les Kurdes de Turquie ne se sont rebellés en 1995 qu'à la suite de bombardements du gouvernement turc. Cela s'est fait peu de temps avant les élections législatives ; sachant que la majorité de la population turque est hostile aux Kurdes, le réveil du séparatisme kurde a permis à Erdogan de resserrer les rangs autour de lui et de remporter une victoire électorale qui était loin d'être assurée.

Contrairement à ce qui se raconte, Poutine ne représente nullement une menace pour la paix en Europe. Comme l'a rappelé récemment Valéry Giscard d'Estaing, la question ukrainienne s'est envenimée au lendemain du coup d'État organisé par les Occidentaux sur la place Maidan en février 2014, lui même issu de la volonté de Bruxelles et de Washington d'englober l'Ukraine dans l'Union européenne et l'OTAN.

Si l'on peut lui reprocher de se mêler des affaires du Proche-Orient, Poutine n'y fait cependant que défendre une position que la Russie avait en Syrie depuis 1954 et que les Etats-Unis ont ouvertement voulu lui reprendre, mais il ne cherche apparemment pas à en conquérir de nouvelles.

Même si les deux sont de vrais chefs , comme on n'en rencontre plus guère en Occident, mettre dans la même catégorie Poutine et Erdogan, est fallacieux. Non seulement parce que Poutine est dans son pays plus populaire qu'Erdogan dans le sien, mais surtout parce que les logiques auxquelles ils obéissent ne sont pas les mêmes. Même si Erdogan est dans l'OTAN, il est le plus dangereux des deux.

Roland HUREAUX

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 21:09

Comme toutes les œuvres humaines, de la tour de Babel aux empires coloniaux, l'Union européenne aura un jour fait son temps.

Les craquements que l'on entend aujourd'hui : crises de l'euro, vagues migratoires hors de contrôle , guerre en Ukraine , récession, peuvent laisser présager que cette échéance est proche. Quel facteur sera fatal à l'édifice dont les bases , jetées dans le courant des années cinquante, semblent vermoulues: crise économique ou événement militaire ou encore l'élection d'une majorité hostile dans un grand pays membre ? On ne sait.

Ce que l'on peut affirmer en revanche sans crainte de se tromper , est que cette chute se fera d'un coup, comme celle de l'Union soviétique .

Même si l'Union européenne n'a, bien entendu, jamais généré à ce jour les horreurs du système communiste[1], elle n'en est pas moins elle aussi un système idéologique, d'une sorte différente. On pourrait dire un système utopique ou encore , selon l'expression de Hayek, constructiviste. De Gaulle disait une "chimère".

Des effets contraires aux buts poursuivis

Pour le décrire, nous pourrions commencer par ses effets : toujours le contraire de ceux qui sont recherchés. Lénine avait promis "le pain , la paix, la liberté", l'URSS eut la famine, une économie de guerre et l'esclavage. Les promesses des pères fondateurs de la construction européenne : la prospérité, une influence mondiale, la fraternité, la paix sont les unes après les autres démenties. La récession , la désindustrialisation , la crise agricole; la vassalisation au sein de l'OTAN, l'ignorance de plus en plus grande des cultures et des langues des partenaires ( au bénéfice du basic english ) disqualifient chaque jour ces promesses. Il n'est jusqu'à la guerre en Yougoslavie et en Ukraine, où la Commission de Bruxelles , comme l'a dit Helmut Schmidt[2], a eu sa part de responsabilisé, qui ne démente l'idée que la construction européenne pourrait être une entreprise de paix. On ajoutera : pensée pour contrôler l'Allemagne, elle lui a assuré la suprématie.

Il en résulte un sentiment d'absurdité suscité non seulement par ces contreperformances mais aussi par l'accumulation de règles qui paraissent arbitraires ( et qui ont conduit, par exemple, par pur dogmatisme, au démantèlement d'EDF ), un sentiment qui n'est pas sans rappeler celui qui prévalait au sein du système soviétique. Les ancien dissidents de ce dernier (Soljenitsyne, Zinoviev, Boukovski ) furent d'ailleurs unanimes à souligner les ressemblances. Chez les nouveaux adhérents de l'Est, les mêmes qui soutenaient le communisme sont devenus les meilleurs partisans de l'intégration européenne et ceux qui résistaient résistent toujours.

On pourra trouver notre tableau noir. Ceux qui ont étudié le processus idéologique ont abouti à un constat sans appel : il n'en sort jamais rien de bon. Ce qui semble prospérer et qu'on met de manière fallacieuse sur le compte de l'Europe de Bruxelles s'est en réalité développé en dehors, sous la forme d'une coopération naturelle sans caractère idéologique: Airbus, Ariane, l'OCCAR[3] . A l'inverse, Galileo, pur produit de l'Europe de Bruxelles ne sort pas des limbes.

Un principe unique

Le processus idéologique a été défini par Hannah Arendt[4] ou Jean Baechler[5] : il consiste à gouverner à partir d'une idée simple, trop simple, et par là fausse, réductrice du réel, dont toutes les conséquences y compris les plus folles sont tirées (puisque aucune idée concurrente ne vient se mettre en travers ) . Le communisme disait : les hommes sont aliénés par la propriété, supprimons la propriété et ils seront heureux. Les partisans d'l'Europe supranationale disent : la guerre a ravagé l'Europe, c'est la faute des Etats-nations , supprimons les Etats-nations pour ne faire qu'un seul Etat continental, ce sera la paix perpétuelle et par la grâce de la concurrence et de la monnaie unique, la prospérité . Tout le reste en découle. On ne se demande pas su si la guerre ne proviendrait pas plutôt des idéologies que des nations.

Ceux qui fondent leur politique sur une seule idée pensent qu'elle est géniale et qu'elle apportera le salut. Si elle s'oppose à certaines tendances naturelles de l'homme ( le sens de la propriété , le sens national ), il faut passer en force, au besoin contre le peuples: le jeu en vaut la chandelle. On le voit : chez les idéologues de l'Europe supranationale, la confiance ne règne pas; ils se sentent assiégés par le chauvinisme, le protectionnisme, le nationalisme, le populisme assimilés depuis peu au racisme. D'où le déficit démocratique (Junker : "il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens" [6]), l'intolérance à toute opposition, la pensée unique, la bureaucratie et il faut bien le dire le centralisme ( l'Europe qui s'est construite, en particulier depuis l'Acte unique de 1987, est tout sauf fédérale).

Les idéologues pensent que l' idée simple qu'ils professent doit transformer la condition humaine ; ils diviseront dès lors l'histoire entre un avant fait de guerres, d'affrontements , de fanatisme et un après plus ou moins paradisiaque.

Mais si cette entreprise , fondée sur une idée, est bonne pour les Européens, elle le sera pour les autres hommes. Toute entreprise idéologique a une vocation universelle. Le socialisme ne pouvait s'établir dans un seul pays. L' Europe de Bruxelles doit répandre son idéal dans toutes ses périphéries: l'Ukraine, la Turquie et pourquoi pas demain le Maghreb et le Machrek ? Elle fait déjà la morale à l'Afrique. Idéaliste, elle est de fait impérialiste.

Méfiante de la nature ( où subsistent les instincts mauvais ), l'idéologie se méfie aussi de la culture. Produit d'un passé rempli d'horreurs, que l'on veut précisément dépasser, elle est suspecte. On ne dit pas à Bruxelles "du passé faisons table rase" mais la politique culturelle et éducative qui y est promue , à base de repentance et de promotion du libéralisme libertaire (gender, ultraféminisme) , tend à dévaluer les immenses richesses que ce passé a produites. Par méfiance du passé, et parce que toute idéologie est, de fait, une religion séculière concurrente , l'idéologie ne pouvait qu'être hostile à la reconnaissance des racines chrétiennes de l'Europe . Des racines chrétiennes dont un ami agnostique nous disait que leur négation est contraire à la laïcité puisque la laïcité est fondée sur le respect de la vérité, scientifique ou historique.

Un château de cartes

Ce que porte le mot de "construction"( du socialisme, de l'Europe) est une entreprise prométhéenne dont la preuve du bien fondé est non point le bon fonctionnement mais la marche en avant. Elle est donc irréversible. Comme la bicyclette, elle chute si elle s' arrête, un principe qui a été opposé à satiété aux opposants des traités soumis à référendum en France en 1992 et 2005: ne pas aller plus loin, disait-on, c'est mettre en danger tout l'édifice. Cette marche en avant signifie à la fois l'approfondissement ( "vers une union toujours plus étroite" comme le dit le traité) et l'élargissement.

Le principe d'irréversibilité, qui s' appliquait déjà au socialisme est le talon d'Achille de l'entreprise, un facteur de vulnérabilité. On peut prendre une autre comparaison, celle du château de cartes où il suffit d'en enlever une seule pour qu'il s'effondre. C'est pourquoi tout a été fait pour maintenir Chypre puis la Grèce dans la zone euro, malgré le peu qu'ils représentent dans l'économie du continent (respectivement 0,1 et 1,2 % du PIB européen) . L'enjeu n'était pas économique mais idéologique.

C'est pourquoi le Brexit qui pourrait résulter du référendum britannique de juin 1996 engage l'avenir de la construction européenne. Techniquement elle pourrait continuer sans le Royaume-Uni qui n'est pas partie prenante aux deux politiques les plus importantes (la monnaie unique et la libre circulation) . Mais dès lors que l'Europe de Bruxelles est une construction idéologique qui doit toujours aller de l'avant, cet échec lui serait insupportable et pourrait précipiter la fin : qui osera, après une sécession britannique, imposer quoi que ce soit à la Grèce, quand se produira la prochaine crise monétaire ?

Il faut donc s'attendre à ce que les pressions les plus fantastiques soient exercées sur le peuple britannique d'ici juin. A moins que les promoteurs de l'utopie aient cessé d' y croire, comme le pouvoir soviétique au temps de Gorbatchev. Tout était alors allé très vite. Il faut espérer dès lors que l'Europe qui est déjà tombée bien bas n'ait pas à subir encore dix ou quinze ans d'ère Eltsine, avec tous les désordres que cela suppose, avant de repartir de l'avant , les égarements surmontés, sur des bases assainies, c'est à dire libérées de toute idéologie.

Roland HUREAUX

[1] Mais l'Union européenne peut encore déclencher une guerre continentale

[2] Bild, 16 mai 2014

[3] Organisation de coopération conjointe en matière d 'armement dont le siège est à Bonn

[4] Hannah Arendt , Le système totalitaire, Seuil , Collection Points, 1972

[5] Jean Baechler Qu’est-ce que l’idéologie? Idées-Gallimard, 1976

[6] Le Figaro, 29 janvier 2014

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27 février 2016 6 27 /02 /février /2016 15:12

Artice paru dans FigaroVox 26/02/26

Jamais le monde rural français dans son ensemble, pas seulement les agriculteurs, n' aura eu autant qu'aujourd'hui le sentiment de la déréliction. C'est la conséquence de quarante ans d'abandon où il faut bien dire que la gauche aura eu plus que sa part.

Depuis que celle-ci s'est "boboïsée", les hautes sphères du parti socialiste sont persuadées , de manière aussi sotte qu'injuste, que le monde rural est, dans son ensemble, incurablement pétainiste et de droite - ils ne sont jamais allés en Ariège ! - et que le moteur du développement de la France ne saurait être que les grandes métropoles , cela au rebours de la politique d'aménagement du territoire qui avait si bien réussi, dans les années 60 et 70, à maintenir un tissu économique étalé. Significatif de cet état d'esprit: le déménagement récente de la DATAR à Saint-Denis.

En 1984, Mitterrand céda aux pressions américaines d'inclure l'agriculture dans les négociations du GATT, dont elle avait été préservée jusque là, ce qui avait permis l'instauration par le traité de Rome (1957) , au grand dépit de Washington et de Jean Monnet, de la politique agricole commune première manière poussée par le général de Gaulle car très favorable à la France.

Le tournant de 1992

A partir de 1984, la main est dans l 'engrenage . Fait sans précédent dans les négociations internationales , l'Europe ( et spécialement la technocratie française) réformèrent la PAC en 1992 pour anticiper les demandes de la partie adverse: remplacement les soutien des prix agricole par des subventions, système jugé plus moderne parce qu'il était américain. Ce fut pour la vieille France paysanne le "coup du lapin": la déconnection prix-revenu les frappa dans leur honneur , ce système beaucoup plus cher pour les finances publiques, les faisant apparaître désormais, aux yeux du reste de la société, comme des assistés, avant qu'ils ne soient aussi tenus pour des pollueurs. La baisse de prix corrélative profita plus à l'industrie agro-alimentaire qu'aux consommateurs.

Le même année 1992 était votée la loi Joxe dont le but avoué était la disparition à terme des 36 000 communes rurales jugées archaïques parce quelle ne coûtaient pas assez cher.

Face à la complaisance des négociateurs européens, la partie américaine tordit le bras de la commission de Bruxelles pour lui faire accepter les accords de Blair House (1993) , consolidés par l'Accord de Casablanca (1995) prévoyant le démantèlement des politiques européennes de soutien ( pas plus lourdes pourtant que les américaines, moins que les suisses ou les japonaises ). L'habileté de nos adversaires fut d'introduire une "clause de paix " qui ne rendait les décisions exécutoires qu'au terme d'un délai d'environ dix ans. Etaient particulièrement touchées les céréales et l'élevage ( notamment laitier).

Le renversement de la balance France-Allemagne

Le délai passé, il fallut bien appliquer l'accord . L'affaiblissement de la PAC deuxième manière qui en résulta au milieu des années deux mille coïncida avec la mise en place de l'euro où l'Allemagne se tailla d'emblée un fort avantage compétitif particulièrement sensible dans l'agriculture. La mise en valeur des anciens kolkhozes de la RDA, le recours à une main d'œuvre bon marché venue de l'Est (pas de SMIC agricole !) , la sous-traitance polonaise et le coût plus faible des facteurs permirent très vite à l'agriculture allemande, qui avait toujours été déficitaire par rapport à la française, de devenir excédentaire, particulièrement pour le porc, la viande bovine et le lait. Quand les taux de change avaient désavantagé l'Allemagne, la France était venue à son secours par les "montants compensatoires" (1969-1986) ; aucun geste en sens inverse cette fois de la part de l'Allemagne; il est vrai que les gouvernements français ne lui ont rien demandé ! Les prix tirés comme jamais vers le bas provoquent le désespoir de nombreux éleveurs (un suicide tous les deux jours ! ) , par ailleurs harcelés par des contrôle sanitaires et environementaux de plus en plus tatillons et, pour les plus endettés, un Crédit agricole impitoyable.

Le monde rural dans son ensemble était au même moment frappé par la crise des industries rurales touchées plus que les autres par les délocalisations, le déprise des servies publics victimes d'une gestion de plus en plus libérale et le bouleversement incessant des structures administratives, tendant à faire disparaitre à peu près tous les repères qui avaient si longtemps structuré nos campagnes : la commune (héritière de l'ancienne paroisse) , le canton, le département et même les régions bien inutilement fusionnées : plus de capitale régionale désormais entre la Loire, la Garonne et le Rhône , soit un tiers de la France. Si la population rurale se développe dans la périphérie des grandes villes, elle continue à vieillir et à se raréfier, souvent misérable, dans de larges espaces ( Massif central, Plateaux de l' Est). Tandis que les gendarmeries ferment, la délinquance se répand dans les campagnes. Bien plus que l'immigration, c'est le sentiment d'abandon et la perte des repères , du fait de réformes aussi coûteuses qu'absurdes, qui a favorisé le montée du vote du Front national , jadis plus faible dans les petites communes, aujourd'hui plus fort.

Seul un renversement complet des politiques menées depuis une génération, permettra d'éviter un complet dépérissement de la plus grande partie de notre territoire et la perte sans retour d'un des grands atouts de la France.

Roland HUREAUX

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7 février 2016 7 07 /02 /février /2016 13:57

J'ai pensé intéressant, de manière exceptionnelle, de publier sur mon blog, avec son accord, ce texte très important de Michel Pinton, ancien conseiller de Valéry Giscard d'Estaing et député au Parlement européen, qui traite de la Syrie. On n'en sera pas étonné : il a été refusé par les grands journaux français, notamment Le Monde.

Les faits que je vais évoquer ici, ne sont pas anciens. Ils se sont produits il y a un peu plus de deux ans. Mais, après avoir fait la « une » de la presse, ils sont tombés dans un puits de silence et d’oubli. Ramenons-les brièvement à la vie.

En juin 2013, notre gouvernement, emboîtant le pas à Washington et Londres, lance soudain une mise en garde à Bachar El Assad. Il lui fait savoir solennellement que la retenue que la France s’est imposée depuis le début de la guerre civile, n’est pas intangible. Si le « dictateur syrien » s’avise à réprimer le soulèvement populaire par l’emploi d’armes chimiques, une « ligne rouge » sera franchie. En représailles, nos « Rafales » bombarderont les bases et dépôts de son armée, ce qui conduira à son effondrement rapide.

Deux mois plus tard, le 21 août 2013, les médias annoncent que Ghouta, un faubourg de Damas tenu par les insurgés, vient d’être attaqué au gaz sarin. On compte, selon les sources d’information, de 280 à 1720 victimes, presque toutes civiles.

Des commentaires horrifiés s’étalent dans la presse parisienne. L’opinion générale des éditorialistes, universitaires et porte-paroles de partis est que le « boucher de Damas » a voulu narguer la conscience universelle. Sa provocation est insupportable. Dans un appel retentissant, la directrice du journal « Le Monde » réclame une riposte armée. François Hollande fait aussitôt connaître sa détermination : il convoque nos chefs militaires à l’Elysée, approuve le plan de bombardements qu’ils ont établi et ordonne aux pilotes de Rafales de se tenir prêts à voler vers la Syrie en coordination avec les avions de nos alliés.

Mais l’expédition ne parvient pas à décoller. Les députés britanniques, qui n’ont pas oublié que Tony Blair leur avait menti dix ans plus tôt pour leur arracher l’autorisation d’envahir l’Irak, flairent la manipulation et refusent la participation anglaise. Barack Obama tergiverse. Le pape François, qui en sait plus long qu’il ne peut le dire, s’oppose à l’attaque occidentale avec vigueur. Finalement les Américains renoncent à la guerre. Hollande et Fabius se retrouvent seuls. Ne pouvant plus infliger à Bachar El Assad le châtiment promis, ils multiplient contre lui les condamnations morales et les sanctions politiques.

Pourquoi rappeler cet épisode ? Parce que l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OPCW), instance internationale qui regroupe la quasi totalité des Etats du monde, vient de terminer son rapport officiel sur le massacre de Ghouta. Il est le fruit de deux ans de travail. Les experts de l’OPCW ont analysé la nature du gaz qui a tué tant d’innocents, notamment par des prélèvements sur les corps des victimes. Leur conclusion est formelle : la composition de ce gaz est différente de celle que l’on trouve dans les stocks de l’armée syrienne. Bachar El Assad est innocent du crime qui lui a été imputé.

Le rapport ne s’arrête pas à ce constat. Il en fait un autre. Il s’intéresse aux armes chimiques que le colonel Kadhafi avait jadis fabriquées et entreposées dans le désert libyen. Une importante partie de son stock a été, après sa mort, vendue à des « groupes anti-Assad », transportée en bateau vers des ports turcs puis acheminée par la route jusqu’aux fiefs rebelles de Syrie. La composition du sarin libyen est la même que celle du sarin jeté sur Ghouta.

Voici nos dirigeants pris à contre pied. Non seulement ils se sont trompés sur l’identité du coupable mais ils sont dans une position moralement intenable. Si vraiment l’utilisation d’armes chimiques contre des civils est un crime contre l’humanité et si vraiment celui qui s’en rend responsable franchit la ligne rouge de la punition, qu’attend notre gouvernement pour châtier les rebelles syriens ? N’ont-ils pas aggravé leur responsabilité en empoisonnant une population qui était sous leur autorité dans le but cynique de nous entraîner à nous battre à leur profit ?

Mais notre gouvernement semble n’être au courant de rien. Hollande et Fabius continuent de reconnaître les chefs des insurgés comme seuls représentants légitimes du peuple syrien ; ils les reçoivent chaleureusement à Paris et leur prodiguent un soutien sans faille. Peut-être sont-ils trop accaparés par des tâches pressantes pour lire le rapport de l’OPCW ; peut-être estiment-ils qu’ils n’ont pas de temps à perdre dans une affaire presque oubliée ; peut-être jugent-ils inutile de lire ce document parce qu’il ne leur apprend rien : ils ont su à quoi s’en tenir depuis le début. En toute hypothèse, il est clair que, pour eux, la vérité et la justice n’ont pas leur place dans la politique étrangère de la France.

Quant à l’opinion publique de notre pays, elle reste dans l’ignorance de ce qui s’est réellement passé à Ghouta en août 2013. Les éditorialistes qui appelaient à la guerre contre Assad, se gardent bien de publier la moindre information sur les conclusions de l’enquête internationale. Ainsi protégées, les accusations de nos dirigeants, devenues mensonge d’Etat, continuent de prospérer. Tant pis pour la démocratie.

Michel Pinton

Ancien député au Parlement européen

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6 février 2016 6 06 /02 /février /2016 18:57

http://www.atlantico.fr/decryptage/abrogation-loi-taubira-apres-revirement-sarkozy-quelle-force-retorsion-manif-pour-tous-est-elle-capable-aligner-roland-hureaux-2556600.html

Nicolas Sarkozy annonce dans son prochain livre ne pas être favorable à un retour sur la loi sur le mariage homosexuel. Ne risque-t-il pas, avec cette posture, de se mettre à dos la partie conservatrice de l’électorat de droite ?

Je ne crois pas que ce soit une question d'électorat : même si les foules qui ont manifesté contre la loi Taubira étaient nombreuses, ceux qui se détermineront uniquement sur ce sujet le sont moins. Mais parmi eux se trouvent beaucoup de militants, pour ne pas dire d'activistes, dont une partie était entrée à l'UMP sous le label de Sens commun. D'autres y sont sous celui du Parti démocrate-chrétien.

Un sondage fait à l' automne dernier avait montré que l'opinion n'était pas aussi fermée que certains le pensent à la remise en cause de la loi Taubira: seuls 46 % souhaitaient la conserver telle quelle , 22 % voulaient l'abroger, mais 32 % des Français se prononçaient pour une “réécriture dans le sens d’une union civile en mairie pour les couples homosexuels". Si on ne considère que les électeurs de droite, une large majorité souhaite aujourd'hui une réécriture (40 %) ou une abrogation (36 %)», soit 76 % d' hostiles au maintien en l'état.

Il y a aussi, par-delà la question propre du mariage des homosexuels, l'image que va donner Nicolas Sarkozy en prenant cette position : celle d'un homme qui ne tient pas parole ou pire encore celle d'un homme qui se "dégonfle" devant le "politiquement correct", qui rentre dans le rang en quelque sorte. Les gens de la Manif pour tous ne sont pas les derniers ces jours ci à répandre cette opinion . On peut d'ailleurs regretter que le "buzz" fait autour de cette question ait un peu brouillé la sortie d'un livre qui contient par ailleurs d'excellentes choses. Mais n'était-ce pas prévisible ?

Or rien n'obligeait Nicolas Sarkozy (à moins qu'il ait fait l'objet d'un chantage de certaines forces ) de parler de cela dans son livre.

Je récuse par ailleurs l'expression "la partie la plus conservatrice de l'électorat de droite". Il est vrai qu'on ne sait plus très bien ce que des mots comme "conservateur" veulent dire aujourd'hui. Mais si vous entendez la partie la plus à droite de l'électorat , non : les gens qui ont manifesté en 2012-2013 sous la bannière de La Manif pour tous votent plutôt "Républicain " que Front national. Parlez en à Frigide Barjot.

2) Quel est le réel poids électoral d’un mouvement comme la Manif Pour Tous, qui a fait de la lutte contre la loi Taubira son cheval de bataille ?

Les homme politiques de droite ont tendance à penser que c'est quantité négligeable. Ou alors ils disent que se mettre à dos les gens de cette sensibilité n'a pas d' importance puisque de toutes les façons ils leur reviendront, n'ayant pas d'autre choix au second tour.

Ils auraient pourtant dû être attentifs à certains épisodes électoraux qui montrent que La Manif pour tous pèse plus qu'ils ne pensent. Les échecs à la mairie de Strasbourg de la sénatrice UMP Fabienne Keller qui avait voté, on se demande pourquoi, la loi Taubira ou, à la mairie de Paris, celui de Nathalie Kosciusko-Morizet, dont la simple abstention avait choqué beaucoup d'électeurs de la droite parisienne, ne sont certainement pas étrangers à leurs prises de position.

Le sénateur Jean-Pierre Michel (PS) , un des plus ardents promoteurs du mariage homosexuel - et fondateur du Syndicat de la magistrature, ce qui n' a rien arrangé - a perdu son siège en 2014 quand les maires ruraux de la Haute-Saône ont appris ce que leur élu faisait de son mandat.

Aux dernières régionales , La Manif pour tous a encore frappé . La liste UMP qui a fait le plus faible score, la seule au-dessous de 20 % au premier tour, est celle qu'a conduite en Midi-Pyrénées Dominique Reynié , président de la Fondation pour l'innovation politique, professeur à Sciences Po Paris et ardent promoteur du mariage homosexuel et même de la gestation pour autrui. Il eut beau, pour se défendre, prendre des représentants de LMPT sur sa liste, personne ne fut dupe.

Dans ces affaires, il ne faut pas voir seulement l'effet du nombre.

Les gens qui ont milité dans La Manif pur tous, même si certains les jugent ringards, ont généralement une intense vie sociale : dans les paroisses, les associations de parents d'élèves, voire les partis politiques ou tout simplement dans les dîners en ville. Bref , ils causent. Ils ne disant pas nécessairement : je suis contre Untel parce qu'il a voté pour La loi Taubira ou qu'il s'est abstenu, ou qu'il ne l'abrogera pas. Eux aussi font attention à rester politiquement corrects. Mais ils le critiqueront sur d'autres plans , ils répandront, ce qui est pire que l'opposition franche, un climat de scepticisme, ils diront à la cantonade qu'il est nul, en tous les cas ils ne militeront pas activement pour lui . Or à quoi sert de voter pour X quand on en a dit du mal chez le boulanger pendant des mois ? Dans le résultat final, il faut faire la part de ce genre de dénigrement au quotidien dans les mois qui précèdent le vote. Le résultat, c'est une campagne plombée: on a pu voir ça avec Nathalie Kosciusko-Morizet à Paris ou Dominique Reynié à Toulouse. Leur campagne démarrait mal, comme si les candidats avaient des semelles de plomb. Valérie Pécresse , elle , a évité cet écueil en votant contre la loi Taubira : heureusement, sinon je pense qu'elle n'aurait pas été élue à la région.

Il est important de prendre en compte ces facteurs invisibles qui font qu'une campagne électorale prend ou ne prend pas. Et je pense qu'en l'espèce La Manif pour tous a joué et peut encore jouer un rôle très important pour soutenir ou au contraire plomber un candidat.

Nicolas Sarkozy perd aussi de vue une donnée de marketing commercial : il faut se différencier. En s'alignant, sur ce sujet très dramatisé, sur Juppé, Le Maire, Kosciusko-Morizet , peut-être Fillon quoique ce dernier ne se soit pas prononcé , il aura plus de mal à se distinguer d'eux , d'autant que les programmes économiques des uns et des autres vont nécessairement se ressembler.

Pourquoi le mariage homosexuel, que l'on peut juger être un enjeu mineur, est-il un sujet qui fait la différence ? Parce qu'il suppose une transgression : vouloir réviser la loi Taubira, c'est être politiquement incorrect vis à vis de la force idéologique dominante. Une idéologie portée par les medias qui en ont fait un enjeu sacré au sens religieux du terme, ce que ne sera pas par exemple un taux de TVA.

Or c'est très difficile d'être transgressif. Où voulez-vous que la droite le soit ? Sur le programme économique ? Mais , jour après jour, Macron se positionne comme le champion d'un libéralisme bon chic bon genre. Sur la lutte antiterroriste ? Mais ce terrain là aussi , Valls l' a préempté. Se contenter de dire: nous ferons la même chose mais en mieux, c'est un peu court.

Je vois bien ce qui a pu se passer. Les conseillers en communication divers et variés qui entourent les grands candidats vivent tous en osmose avec les grands médias . Ils ont dit à leurs patrons ( et même à Marine Le Pen, on dit cela ! ) : si vous parlez de réviser la loi Taubira, ce sera une grande maladresse; vous vous mettrez tout le milieu médiatique à dos. Surtout dites que vous ne reviendrez pas dessus.

Quand vous êtes dans ce milieu il y une sorte d'évidence: il ne faut pas revenir dessus sous peine de se ringardiser , d'être un rétrograde, de sortir de l'histoire.

Mais il ne faut pas oublier que dans l'autre camp, pas seulement les catholiques, mais aussi les musulmans, les classes populaires sans attache religieuse, éloignées du milieu bobo, les anciens communistes par exemple, il y a une évidence inverse : marier les homosexuels, mais c'est complètent absurde ! Entre les deux camps, pas de moyen terme possible : il faut choisir et le choix est difficile . Si on va contre la médiasphère (ou bobosphère), il y a le risque d'attaques véhémentes, ou de la marginalisation, mais tous ceux qui n'aiment pas cette sphère, et il sont nombreux, iront au contraire vers ceux qu'elle attaquera : c'est un peu ce qui se passe avec le FN. Or c'est en définitive le peuple qui vote.

3) La Manif Pour Tous, si elle n’est pas entendue comme elle le souhaiterait, peut-elle avoir un vrai pouvoir de nuisance sur la droite et Nicolas Sarkozy ?

J'ai déjà répondu . La réponse est oui. Mais pas spécialement sur Nicolas Sarkozy. Il est vrai que, dans la primaire de droite, certains opposants au mariage homosexuel pourraient aujourd'hui préférer Juppé qui lui , ne leur a pas donné de faux espoir. A moins qu'ils n'obliquent vers le FN, ce qui n'était pas forcément écrit à l'avance .

4) Pourquoi est-ce une erreur, selon vous, de ne pas vouloir revenir sur la loi Taubira ?

Pour plusieurs raisons .

La première est celle d'une certaine logique historique. La loi Taubira fut la réforme emblématique de la présidence Hollande. La Manif pour tous fut le plus grand mouvement social qui s'y opposa et s'opposa donc au gouvernement Hollande. Ce fut aussi dans l'histoire de France et avant "Charlie" ( dont personne n'a vraiment compté les effectifs ), les manifestations les plus nombreuses de toute notre histoire.

Alors faire comme si ce mouvement n'avait jamais existé, s'asseoir sur la sensibilité qu'il représente, c'est, avouons-le, quand on est de droite, ne pas faire preuve d'une grande intelligence historique. En politique il ne faut certes pas être superstitieux: on ne dira donc pas que cet aveuglement portera malheur. Mais le manque d'intelligence, lui, porte rarement chance.

Parmi les raisons invoquées pour se justifier par Sarkozy mais aussi Juppé, Le Maire, il y a qu'"il ne faut pas diviser les Français" en tentant de revenir sur la loi Taubira. Louable scrupule. Mais les socialistes ont-ils eu ce scrupule quand ils ont imposé cette loi à une opinion globalement réticente ( en tous les cas pas aussi unanime qu'il aurait fallu pour une réforme sociétale de cette importance) ? Or, en politique, ce ne sont pas toujours le plus scrupuleux qui gagnent ! Les uns respectent leurs troupes, les autres ne les respectent pas.

Je veux bien que la réunion de Sens commun à laquelle Sarkozy a participé lui ait paru , comme il l'a dit, tempétueuse: certains candidats favorables au maintien de la loi ont bravé , assez crânement d'ailleurs, une foule hostile au mariage homosexuel et ça ne s 'est pas très bien passé ; mais que se serait-il passé si Ludovine de la Rochère était allé parler devant une foule socialiste ? Sarkozy croit-il que là cela aurait été consensuel ? Le sectarisme n'est pas d'un seul côté et , il le sait mieux que personne, la politique c'est d'abord l'affrontement.

Dernier point: le débat n'est pas seulement électoraliste, il est aussi philosophique . Ceux qui pensent qu'il ne faut pas revenir sur la loi Taubira se réfèrent implicitement à la théorie du sens de l'histoire. Essayer de revenir sur le mariage homosexuel, ce serait aller contre le sens de l'histoire , ce serait être réactionnaire, rétrograde. C'est ce que dit la gauche . Mais quel mauvais rôle joue dans ce cas la droite réduite qu'elle est à n'être que le mauvais coucheur qui dit non, non, non et qui finalement dit oui. Quelle crédibilité lui reste-il ?

A ce jeu la droite ne peut être que perdante : l'idée d'un sens de l'histoire est inséparable de l'idéologie. Or aujourd'hui , la gauche est presque entièrement idéologique ( sur tous les sujets, par exemple le méthode pédagogiques absurdes auxquelles elle s'accroche ). Se rallier à ce qu'on dit être le sens de l'histoire, c'est, de fait, se rallier à la gauche. Si la droite fait cela, elle ne perd pas seulement sa crédibilité, elle perd , de fait, son utilité.

Mais ce sens de l'histoire est lui-même problématique. Il va de pair depuis deux siècles, avec la science et la technique qui , elles, progressent vraiment. La République elle-même était inséparable de la science. La science, la vraie science, a toujours eu partie liée avec la République, la vraie république. C'est parce qu'ils pensaient, à tort ou à raison, que l'Eglise pouvait faire obstacle à l'enseignement de la science à l'école, et donc mettre le pays en retard par rapport à la Prusse, que Jules Ferry et les siens s'évertuèrent à lui enlever tout pouvoir sur l'enseignement. Pour eux, Science et République c'était tout un.

Or de quelque manière que l'on considère la question du mariage homosexuel, la République ne saurait accepter dans son ordre juridique une loi qui confère une valeur officielle à une théorie scientifiquement fausse.

La loi Taubira est bien plus qu'une cérémonie en mairie ou l'instauration de nouveaux droits à l'usage des homosexuels. A chacune de ses lignes, elle pose en dogme officiel la théorie du genre.

Or cette théorie n'est pas scientifique. Les études menées à Cambridge et ailleurs ont montré qu'il était erroné de penser que la différence somatique de l'homme et de la femme n'avait aucune conséquence sur leur psychisme. Comment en serait-il autrement à moins de revenir aux vieilles gnoses qui instauraient une césure radicale de l'âme et du corps ? Fonder une loi de la République sur la théorie du genre, c'est comme si on fondait une loi sur l'astrologie ou sur le créationnisme. Il y a un précédent, mais c'était au temps de Staline: la théorie de l'hérédité des caractères acquis , contredite déjà à l'époque par toute la communauté scientifique, avait été imposée par le pouvoir soviétique, par le canal de deux biologistes complaisants ( ou terrorisés) Lyssenko et Mitchourine. Quoique fausse, on la jugeait seule compatible avec le marxisme. Mais il y a une différence entre les vraies théories scientifiques comme la relativité ou la théorie quantique qui ont représenté un vrai progrès et des théories comme le marxisme, la biologie de Lyssenko ou encore les théories raciales des nazis, c 'est que celles-ci sont de la fausse science ( la fausse science, c'est l'idéologie) et qu'un jour on s'en aperçoit et qu'on revient dessus.

Je crois que la théorie du genre appartient à cette seconde catégorie , ce que le chefs de l'UMP devraient voir s'ils avaient un peu de hauteur de vue.

Hayek a dit : "En manière d'évolution sociale, il n'y a d'inévitable que les choses qu'on pense être inévitables".

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Published by Roland HUREAUX
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