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Roland HUREAUX

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 17:13

 

 Article publié par Marianne2 du 5/3/2010


         La profession agricole a vu son revenu baiser 34 %  entre 2008 et 2009 - et 54 % dans le secteur laitier -, avec peu d’espoir de relèvement dans l’immédiat.

Il y a toujours dans ces cas là des hommes politiques, des haut-fonctionnaires, des journalistes pour    donner des leçons. Pour sortir de la crise, les agriculteurs doivent,  disent-ils, faire des efforts de  productivité.  Le président de la République a lui-même repris l’antienne dans un discours récent.

Le Salon de l’agriculture, que pour la première fois  depuis 1995 le chef de l’Etat n’inaugurera pas, est une grande kermesse destinée à célébrer   la productivité : machines agricoles toujours plus grosses (et plus chères !),   vaches laitières plus productives,  semences plus efficaces etc.

Il y a fort à craindre pourtant   que cette course à la  productivité ne soit pour la  profession  un leurre. Non point que la recherche de la  productivité ne soit pas nécessaire dans  une  compétition mondiale très dure – nous ne prêchons pas le retour au moulin à eau ! -  mais parce qu’elle ne saurait suffire  par elle- même à relever le revenu  agricole.

 

Des progrès de productivité inégalés

 

Parle-t- on de  la productivité du travail ? Contrairement aux idées reçues, elle a augmenté au cours des 60 dernières années,  dans  l’agriculture,  plus que dans n’importe quel secteur,  y compris industriel.  Un  agriculteur nourrissait trois Français en 1950. Il en nourrit cinquante aujourd’hui. Les agriculteurs se comptaient par millions il y a cinquante ans,   encore par centaine de milliers aujourd’hui, par dizaine de milliers bientôt, ce qui veut dire que la  productivité du travail agricole va  encore augmenter. A quoi rimera d’ailleurs de n’avoir plus  que  50 000 agriculteurs  dans un pays qui aura peut-être  5 millions de chômeurs ?

Parle-t-on de la productivité des autres facteurs ? Les rendements de la terre sont devenus si élevés qu’on dut  un temps imposer des  jachères.  Le salon de l’agriculture est le grand festival des super-performances : taureaux de plus d’1,5 tonne, vaches à plus de 10 000 litres de lait par an, brebis  géantes etc.  . Or cette course  à la performance – qui implique chez les meilleurs une  conscience professionnelle extraordinaire et un grand amour du   métier   – n’a depuis  quelque temps aucune incidence sur le revenu.  On dira que ne vont au salon que les champions. Mais n’imaginons pas que ceux qui n’y  vont pas soient très en –dessous de ces performances.  N’imaginons  pas  non plus  que les champions gagnent beaucoup plus que les autres : malgré  les flonflons et les médailles,   certains sont  très en difficulté.

Veut-on que l’agriculture française investisse encore ? Mais la beaucoup des   exploitations  sont surendettées (c’est aussi le cas aux Etats-Unis souvent donnés en exemple).  Depuis   quarante ans, la  politique officielle  encourage les jeunes agricultures à investir le plus possible  en recourant à l’emprunt : pas  d’investissements, pas  de dotation.    L’escalade des  normes environnementales et sanitaires -  le ministre n’est plus d’abord celui de l’agriculture mais celui  de l’alimentation ! -  continue à exiger  toujours plus d’investissements. Ce n’est que depuis une date récente qu’on se préoccupe aussi  du caractère judicieux de ces investissements et du souci d’économiser les « intrants » (inputs) pour maximiser le bénéfice

L’amertume des agriculteurs vient du sentiment que,  au rebours  des discours officiels,  plus ils s’efforcent d’améliorer leurs rendements et leur productivité et   plus ils investissent,   plus leur revenu est laminé.

Beaucoup de fermes ne dégagent encore  du revenu que par  des artifices : ici  un retraité de 75 ans tient lieu  d’ouvrier agricole gratuit, là  le salaire de l’épouse  vient   boucher le déficit de  l’exploitation, presque partout les journées font plutôt  50 heures que 35.

Pour la plupart d’entre elles,  le revenu dégagé  est bien inférieur    à  ce que l’on obtiendrait  en ajoutant,   comme il serait normal,  un  SMIC     et  un rendement de 5 % du  capital investi , soit le  rendement moyen d’un portefeuille boursier normalement géré.

Hors le cas particulier de grands crus viticoles ou de quelques  « niches », seules dégagent encore  des bénéfices à peu  près  normaux  les fermes  qui combinent l’efficacité technique maximum et  les aides européenne les plus conséquentes,  principalement dans le secteur céréalier.

Si  on en est arrivé là, c’est que la  compétitivité  des exploitations  dépend en réalité de bien d’autres facteurs que de la seule productivité technique. Elle dépend du  taux de change :   comme l’industrie, l’agriculture française est piégée par l’euro fort.  Elle dépend  des charges  générales : quelle comparaison faire avec la Grande-Bretagne où il n’y a ni foncier non bâti, ni cotisations sociales lourdes (le National Health Service étatisé assure les soins de santé), ni chambres d’agriculture ?  Elle dépend dans certains secteurs comme les fruits et légumes, des charges   salariales :   pendant longtemps  le recours  des ouvriers saisonniers   sous-payés   était toléré ;  les inspecteurs du travail y ont mis bon ordre, mais comment résister à la concurrence de l’Allemagne où l’emploi de  main d’œuvre venue de l’Est n’est pas soumis au  SMIC ?   A tout cela s’ajoute   l’incertitude des cours mondiaux sur lesquels  Bruxelles voudrait que, de plus en plus,  l’agriculture européenne   s’aligne.

 

Prendre en compte le  rapport de force social  

 

Mais la course à  la productivité recouvre aussi l’illusion que  c’est la profession agricole qui va profiter des  gains  de productivité.   Les milieux dirigeants de l ‘agriculture, FNSEA en tête, qui imaginent que la libéralisation  des OGM sera pour eux  le Pérou, sont en plein dans   cette illusion.  En réalité, depuis soixante ans,  le gain de productivité ne bénéficie que rarement  à  la profession concernée et est au contraire confisqué par le reste du corps social.  Par quel mécanisme ?    La hausse de  la productivité en milieu concurrentiel   se traduit   par une hausse de la production et  donc une baisse des prix relatifs  qui lamine les marges.   Cela vaut autant pour  l’industrie (indépendamment   des délocalisations, les gains de productivité ont abaissé les prix  des appareils électriques) que pour l’agriculture. C’est ce qui explique ce phénomène que les agriculteurs ont tant de mal à comprendre : la baisse des prix relatifs de la plupart de leurs productions sur quarante ans.    Pour s’exonérer de cette confiscation, une entreprise a besoin d’une protection, soit par un brevet, soit par une position de monopole ou de cartel : c’est ainsi qu’avant d’en faire bénéficier le consommateur,  EDF a  pu faire  ses choux gras de la baisse du prix de revient de l’électricité induite par le nucléaire.

Savoir  quelle  part du gain de productivité sera  en définitive retenu par une profession  donnée  ne relève pas de l’économie pure, mais du rapport de force social : les agriculteurs qui  sont dispersés  , en bout de chaine et donc  sans possibilité de répercuter leurs coûts , dans un marché de produits fongibles  et aujourd’hui  ouvert aux   quatre vents de la mondialisation,  se trouvent à cet égard dans une position de vulnérabilité   toute particulière.  C’est pourquoi,  depuis de nombreuses années,  leurs gains de productivité   sont, par le jeu des prix,  confisqués par d’autres : l’industrie agro-alimentaire,   y compris  les grandes coopératives qui ne sont plus que formellement leur propriété,  les grandes surfaces mais aussi les  consommateurs.

C’est dire le caractère  trompeur d’un salon où la fête de la performance cache bien des misères. C’est dire l’inanité des discours qui ne présentent  d’autre  voie de salut aux agriculteurs que la course à la productivité.

Lors de  son discours de Poligny  du 26 octobre dernier , le président de la République a cru bon de servir au  monde agricole , outre le copié-collé  de vieux discours,  quelques   poncifs inspirés par  un   pétainisme grossier , plus  représentatifs des préjugés  du milieu   bobo où il évolue  que des véritables préoccupations des agriculteurs  .  Le ministre de l’agriculture  Bruno Le Maire,   qui a réuni  le 10 décembre   22 ministres de l’agriculture de l’Union européenne pour contrer  les orientations ultralibérales de la commission de Bruxelles  a,   lui,  bien mieux   pris  conscience des véritables enjeux.   Il lui reste à trouver, pour sauver du désastre une profession sinistrée,    à gagner la  bataille intellectuelle contre des institutions , européennes  mais aussi nationales, où les  think tanks libéraux exercent plus que jamais   une influence prépondérante  et  à convaincre une  classe dirigeante   qui croit encore que  l’agriculture coûte trop  cher  et que le  tout-marché est  la panacée.

                                                          Roland HUREAUX

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Henry Bossange 06/03/2010 12:25


Bravo et merci de cette belle analyse. Il y a dans beaucoup de Français un paysan qui sommeille peut-être, mais aussi qui se souvient parfois. Pour moi qui, pendant la guerre, ai travaillé durement
comme ouvrier agricole, je n'oublierai jamais que, sans nos paysans, je serais mort de faim ! On parle beaucoup du devoir de mémoire. Jamais de ce que nous devons aux paysans qui ont fait notre
pays. Ou pour stigmatiser un "relent de pétainisme" !


RH 10/03/2010 15:51


Merci.
Je me réjouis d'avoir été compris.
RH