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Roland HUREAUX

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:52

L’été n’est pas seulement le temps des vacances. Il est pour beaucoup de fonctionnaires civils ou militaires et  même de cadres de grandes entreprises, celui  des trains de mutations et parfois, sinon pour les intéressés eux-mêmes, du moins pour leurs enfants, des déchirements.

Au fil des ans, curieusement, l’Eglise catholique elle-même a pris l’habitude de gérer son personnel de semblable manière. Pour les curés de paroisses, voire pour les évêques, l’été est aussi le temps des mutations, parfois  espéré, plus généralement redouté.

Manifestement, un certain modèle administratif de la gestion du personnel a ainsi, au fil des ans, déteint sur l’institution ecclésiastique.  On peut se demander si cette imitation est bien légitime et si, au contraire, l’Eglise n’a pas,  en la matière, plutôt que de s’inspirer passivement de ce que font l’Etat ou les multinationales, à affirmer  son particularisme.

Qu’il y ait osmose entre le modèle administratif civil et le modèle ecclésiastique n’est certes pas nouveau. N’oublions pas que les diocèses étaient au départ  des circonscriptions  civiles, l’équivalent de nos départements dans l’Empire romain réorganisé par  Constantin. A partir du moment où, dans presque tous l’Occident, la désignation des évêques est passée des chapitres aux rois, au XVIe siècle, il était prévisible que ces derniers procèderaient  de manière analogue  aux nominations civiles et ecclésiastiques. A la Révolution française, les nouveaux diocèses, reconnus par le Concordat, se calquèrent presque tous sur les départements.

Il  est vrai  que le modèle administratif tel qu’il existait jusqu’à une époque récente était moins rigide que ce qu’il est devenu.  Les charges territoriales de comtes, de vicomtes ou de marquis, instituées par Charlemagne tendirent vite à devenir des charges à vie et même des fiefs héréditaires.  La monarchie moderne dut les doubler d’intendants ou  de lieutenants généraux  révocables mais qui  pouvaient, eux aussi, demeurer longtemps en place. Au XIXe siècle, un préfet de la Marne resta à son poste 38 ans.  De même certains  grands officiers civils ou militaires.

Dans la deuxième moitié du XXe siècle, la rotation s’est partout accélérée. Pour plusieurs raisons : d’abord des exigences de carrière. Pour que le maximum de sous-préfets puissent devenir préfets ou le maximum d’officiers supérieurs officiers généraux, il importe qu’un   roulement assez rapide soit assuré dans les fonctions de commandement. Comme on exclut que les fonctionnaires de rang N soient remplacés par des fonctionnaires de rang N-3 ou 4, seulement N -1,  chaque vague de départs en retraite entraîne toute la pyramide dans une cascade de promotions et donc de mutations. La règle est aujourd’hui de deux ans par poste pour le corps miliaire, y compris les chefs d’état-major.  Pour les préfets, la durée d’un poste est moins stricte mais elle a été généralement  ramenée de   trois à deux ans. De même pour les ambassadeurs. Cela au mépris de la voix  unanime des administrés qui déplorent cette brièveté et du sentiment largement partagé que ces fonctions gagneraient en prestige et en efficacité si elles étaient tenues plus longtemps par les mêmes hommes.

Les considérations de carrière ne sont pas tout. L’Etat a toujours aimé les serviteurs dévoués. Mais, aujourd’hui, s’affirme    une conception de plus en plus impersonnelle  de l’Etat  dont on considère que les grands serviteurs ne doivent pas s’attacher à telle ou telle province, et s’agissant des ambassadeurs,  à  tel ou el pays. Dès qu’ils s’incrustent, on craint qu’ils ne se lient trop aux intérêts locaux, qu’ils prennent de mauvaises habitudes, qu’ils cessent d’être les exécutants transparents et  totalement fongibles d’une  politique qui ne   décidée  au niveau central. On ne veut pas que, sous l’uniforme civil ou miliaire,  l’homme apparaisse.

A cette discipline d’Etat est venue s’ajouter  une conception apparemment  aux antipodes  mais aux effets analogues : celle de la philosophie   ultralibérale selon laquelle l’efficacité est  liée à la mobilité. Une grande mobilité, tant dans le secteur public que dans le secteur  privé, est, dans cette perspective,  un gage de faculté d’adaptation, de capacité à jeter un regard neuf sur les choses. A tous les niveaux,  une mobilité que nous n’hésiteront  pas à qualifier de vibrionnaire est aujourd’hui  encouragée. Cette mobilité va de pair avec la disponibilité mais aussi avec le détachement, la capacité à rompre.

On ne sera pas étonné de certaines affinités entre cette conception  moderne des responsabilités professionnelles et un nouveau  modèle familial où la fidélité n’est plus la valeur sacrée. On considère communément dans certains milieux que,  de même qu'une carrière accomplie passe par plusieurs changements d’entreprise, une vie accomplie passe par deux ou trois divorces.

Est-cl nécessaire de dire que la fidélité, est,  dans cette optique, la  valeur la moins prisée ? Certes, la plus stricte discipline est exigée des cadres  tant publics que privés: les bureaucraties sont de plus en plus contraignantes et des agents doivent être, peut-être davantage qu’autrefois,   des exécutants irréprochables : le service à la bonne franquette à la manière du sous-préfet d’Alphonse Daudet est mal vu au temps de la « culture de l’évaluation».  Mais si les mêmes cadres trouvent un autre poste, plus rémunérateur, dans une autre entreprise, si les hauts fonctionnaires  « pantouflent »  dans le privé, nul ne leur en fera   grief. Sur ce terrain comme sur d’autres,  l’infidélité est tenue pour un signe de dynamisme.

 

L’Eglise n‘a pas à suivre les modèles civils

 

Est-il vraiment dans la vocation de l’Eglise de s’inspirer d’un tel modèle, en mutant par exemple les curés  tous les trois ou quatre ans ? Parfois avec une froideur et une inhumanité  que les pires bureaucrates eux mêmes ne pratiquent pas.

Nous ne le pensons pas. 

Il n’y a  pas seulement  là une question d’efficacité  ou d’humanité.  Il y a d’abord  une question théologique. La théologie du sacerdoce diffère de la théorie  du fonctionnaire de bien des manières. Le prêtre n’est pas d’abord quelqu’un qui transmet des directives ou qui applique un programme. Il n’est que secondairement un « agissant » ; il est d’abord un «étant », le témoin de l’amour de Dieu pour son peuple. S’il s’inscrit dans une chaîne, le relais qu’il passe, ce ne sont pas d’abord des consignes, c’est  la charité. Pas n’importe quelle charité, celle du Père, du Père pour le Fils, du Fils pour les apôtres, des apôtres pour les disciples et les fidèles.  L’évêque de manière principale,  les curés de manière subsidiaire,  sont  successeurs des apôtres, et donc du Christ. L’ « administration »  des sacrements n’a rien à voir avec celle d’un service administratif ; le sacrement est la forme concrète de la charité de Dieu, des dons qu’il fait à son Eglise ; communion, pardon, guérison etc. Le  prêtre n’est pas seulement dans un rapport fonctionnel   à son troupeau mais aussi dans un rapport d’amour.  

Or le Christ est, par rapport à l’Eglise, dans le même rapport,  nous dit saint Paul, que l’époux à l’égard de l’épouse. « Maris,  aimez vos femmes comme le Christ a aimé l’Eglise » (Ep,  5 25). C’est ce type de rapport, véritablement nuptial qui doit  inspirer celui du pasteur à ses ouailles. La disponibilité à un lien aussi exigeant est d’ailleurs la principale  justification du célibat ecclésiastique.

L’image du mariage comme symbole de l’union de Dieu à son peuple, présente tout au long de la Bible, notamment chez le prophète Osée et dans le  Cantique des cantiques interprété par la tradition,  ainsi que dans plusieurs passages du Nouveau Testament, nous incite à penser que la fidélité constitue un caractère essentiel de cette relation.  

Certes le modèle du mariage, qui s’applique parfaitement à  l’union du Christ et de son Eglise, n’est qu’une image imparfaite du lien de l’évêque à son diocèse ou du curé et de sa paroisse. Le droit canon n’a,  pour cette raison, jamais dit qu’il était  indissoluble : seuls sont liés à vie à leur siège, et encore pas de manière absolue,  les papes et les abbés bénédictins. Mais   ce lien n’est pas pour autant passager. Il implique, sinon la fidélité absolue, du moins un minimum de stabilité.   Il n’est pas non plus impersonnel. De même que dans le mariage  l’homme n’aime pas une femme abstraite et interchangeable, le curé qui aime sa paroisse  l’aime dans sa particularité. Le sentiment  d’un curé pour sa paroisse n’a pas  à être plus impersonnel que celui d’un mari pour sa femme. L’affection du curé pour ses ouailles   n’a donc rien de blâmable comme pourrait l’être l’attachement  excessif d’un  préfet à son département ou d’un ambassadeur au pays-hôte. Qu’un curé de paroisse s’attache à elle,   qu’il y prenne d’habitudes de la même manière qu'un homme et une femme s’habituent l’un à l’autre au sein de leur ménage, ne saurait donc être  tenu pour une faiblesse, mais au contraire pour une valeur positive conforme à une donnée essentielle de la Bible et de l’ecclésiologie. Les évêques managers qui se croient obligés de briser systématiquement ces liens, comme le  ferait  un gouvernement pour ses grands commis  ou un patron de grande entreprise pour les directeurs de ses filiales feraient bien d’y réfléchir à  deux fois avant de décider leurs « trains de mutations ».

Ce caractère charnel du rapport entre le responsable et la communauté qu’il a  en charge n’est d’ailleurs pas propre à l’ordre ecclésiastique. Il se peut que, dans l’ordre civil lui-même, l’impersonnalité propre à l’Etat moderne ait le caractère  d’une regrettable dérive.

 

Une  double dérive ?

 

Même si elle n’a pas de valeur historique, la célèbre tirade  du  Soulier de satin de Claudel  dans laquelle le Roi d’Espagne fait le portrait robot du vice-roi des Indes qu’il appelle de ses vœux  mérite d’être rappelée :

« Qu’ai-je à faire  d’un homme raisonnable et juste, est-ce pour lui que j’ arracherai cette Amérique  et ces Indes prodigieuses dans le soleil couchant s’il ne les aime de cet amour injuste et jaloux,

Est-ce dans la raison et la justice qu’il épousera  cette terre sauvage et cruelle,  et qu’il la prendra toute glissante entre ses bras, pleine de refus et de poison ?

Mais celui que je veux, quand il a passé ce seuil que nul homme avant lui n’a traversé,

D’un seul éclair il a su  que c’est à lui, et cette sierra toute bleue il y a longtemps quelle se dressait à l’horizon de son âme ; il n’y a rien dans cette carte, sous ses pieds qui se déploie, qu’il ne reconnaisse et que d’avance je ne lui aie donné par écrit » [1]

 

Il se peut en définitive que le caractère charnel de la relation  du chef à son peuple ou à son territoire ait autant sa place dans l’Etat que dans l’Eglise.  La dérive dépersonnalisante que  l’on observe aujourd’hui ne tiendrait pas seulement à une contagion indue du modèle civil sur le modèle ecclésiastique  mais à une commune dérive de l’une et l’autre institution.

Saint Rémi fut évêque de Reims pendant 74 ans. Ordonné à vingt-deux ans, il mourut presque centenaire. On n’a jamais entendu dire que l’Eglise de Gaule s’en soit plus mal portée. Son disciple Clovis régna moins longtemps mais la monarchie véhiculait avec  elle  un idéal de stabilité et de fidélité. Cet idéal n’est  plus  d’actualité, dira-t-on. Voire :   l’actuelle  reine d’Angleterre règne déjà depuis 58 ans.  Mais elle ne gouverne pas, il est vrai !  Il est en revanche remarquable que l’instabilité croissante des fonctions n’affecte que celles qui procèdent de la désignation par une autorité hiérarchique. Cette instabilité va de pair avec l’alourdissement des bureaucraties de toutes sortes, qui n’est pas forcément le signe du progrès . Malgré la rhétorique réactionnaire sur le caractère volage  des peuples, on observe au contraire que, dès qu’on leur demande leur avis, ils peuvent reconduire pendant un temps très long des responsables locaux : Edouard Herriot, fut maire de Lyon 49 ans, Jacques Chaban-Delmas fut maire de Bordeaux  48 ans.  Dans bien des cas, les mutations inconsidérées sont ressenties comme une blessure par ceux que l’on mute mais aussi par le peuple chrétien.

Ce dernier ressent certaines décisions comme une absurdité. Il n’est pas exclu  qu’il en ressente aussi parfois la perversité. Jacques Lacan[2], dans un article célèbre, avait montré la secrète connivence qu’il percevait entre la froideur inhumaine de la règle kantienne – on pourrait en  dire autant de toute règle administrative – et la philosophie du marquis de Sade.  Passe encore pour l’Etat moderne, mais est-il vraiment dans la vocation de l’Eglise  de se faire « le plus froid des monstres froids » ?

Au cœur du message chrétien se trouve le primat absolu   de la relation entre des personnes,   relation singulière entre  des personnes singulières,   relation qui transcende toute considération fonctionnaliste ou  utilitariste. Cette relation, qu’elle soit celle des personnes de la Trinité, de Dieu avec son peuple, des pères (et des mères) avec leurs enfants, du mari et de la femme, des chefs avec leurs nations, des pasteurs avec leurs ouailles, n’est en aucune manière le moyen de réaliser quelque chose d’ autre que cette relation elle-même , que ce soit  une œuvre, le  développement d’une institution,  la réalisation d’un programme,   elle est une fin en soi, et à vrai dire la seule fin : tout le reste, notamment la dimension institutionnelle des choses,    les règles de droit, les instructions, et même les sacrements,  ne sont  que le moyen de cette fin . Car à la fin des fins, le ciel et la terre passeront mais la charité, autre nom de la relation, elle,  ne passera pas.

 

 Roland HUREAUX



[1] Paul Claudel, Théâtre complet, tome 2, Pléiade, p. 675.

[2] Jacques Lacan, Ecrits II, Points- Seuil,  1971, p.119.

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