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Roland HUREAUX

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 01:41

 

A entendre les éloges funèbres, Claude Lévi-Strauss, aujourd’hui unanimement encensé, aurait été le plus politiquement correct des philosophes : antiraciste  avant l’heure,  anticolonialiste, promoteur des civilisations « premières »,  quelle meilleure référence ?

Il est certes incontestable qu’il défendit l’idée, fondamentale dans son œuvre,  que les cultures dites primitives sont aussi complexes que les cultures modernes. 

A cette figure d’hagiographie, les  fines bouches objectent cependant tel ou tel propos de jeunesse sur l’inégalité des races ou paraissant  hostile à l’islam. Mais avant  1945 -  cela est complètement oublié aujourd’hui -   ,  dans presque  toutes  les familles politiques et pas seulement les pro-nazis,  il était naturel de parler de race et  de s’interroger sur leur éventuelle inégalité. C’est à partir de la catastrophe hitlérienne  que  les mentalités changèrent  et encore très progressivement.  Lévi-Strauss  était  d’ailleurs resté plutôt discret sur ces questions.   

Ce n’est en tous les cas pas pour cela mais pour une toute autre raison qu’il fut considéré dans les années soixante comme  un fieffé réactionnaire.   

Connu seulement des spécialistes, Claude Lévi-Strauss  a passé la rampe de la célébrité, au moins dans le grand public cultivé,  quand fut lancée,  vers 1966, la mode du « structuralisme ». Il s’agissait au départ d’une expression journalistique, comme plus tard les « nouveaux philosophes »  regroupant de manière approximative des penseurs qui ne se connaissaient pratiquement  pas et dont les préoccupations étaient en réalité fort  différentes.

Lévi-Strauss avait tiré de la linguistique de Ferdinand de Saussure (Cours de linguistique générale, 1916)  l’idée  que les phénomènes humains sont organisés comme des systèmes ( structures),  de telle manière que si on bouge tel élément  - d’une langue pour Saussure, d’un système de parenté ou de représentations mythologiques pour Lévi-Strauss (Les structures élémentaires de la parenté, 1949)  - ,  c’est tout le système qui est affecté et pas seulement la pièce que l’on a bougée. Cela  parce que les  différents aspects de telle ou telle  réalité  humaine sont reliés par des logiques invisibles  qui expliquent ce genre d’effets, dits « effets de structure » : un peu comme quand on  modifie  l’un des quatre angles d’un parallélépipède, les trois autres en sont automatiquement affectés.

A Saussure  et Lévi-Strauss furent rattachés le psychanalyste  Jacques Lacan , qui lui aussi travaillait depuis longtemps mais n’était pas encore  très connu, lequel  allait répétant que « l’inconscient est structuré comme un langage », et   Michel Foucault qui montra dans  Les mots et les choses  (1966)  comment des éléments apparemment étrangers d’une même période de la culture   ( son analyse du XVIIe siècle français fut exemplaire ) étaient  reliés par des analogies secrètes  qu’on pouvait aussi qualifier de structures. Théorisant le structuralisme, Foucault  dit également  que l’étude de l’homme passe désormais par différents sciences humaines dont chacune construit  son objet à sa manière,  produisant un éclatement de la notion d’ « homme », désormais dépourvue de sens.

Il n’y eut pas d’économiste structuraliste mais l’économie de marché  fonctionne de manière si évidente selon une logique structurale que personne ne ressentit alors  le besoin de le relever.  

Tout cela était-il de nature à  provoquer la controverse, voire la  haine ? Oui, parce que les marxistes - dont on a oublié  l’hégémonie    idéologique   au cours des années soixante, mai 68 compris, supérieure  peut-être à ce qu’elle avait été au sortir de la guerre – virent dans le lancement  du structuralisme un nouvel artifice inventé par la bourgeoisie pour contrer le marxisme.  Pourquoi ?

Parce que le marxisme-léninisme standard  reposait sur l’idée d’une infinie plasticité de la nature humaine :  sinon comment prétendre sculpter l’homme nouveau du communisme ? Ce dogme avait conduit Staline  à soutenir, contre toute raison, les biologistes anti-mendéliens  et anti-darwiniens Mitchourine et Lyssenko. Lié à cette plasticité, le primat de l’histoire sur la structure : c’est dans un processus historique concret que l’homme se produit  lui-même sans être entravé par des structures prédéterminées. Or, personne n’avait  osé le dire  explicitement,  tant cela eut paru une grossièreté  (seul, un peu plus tard,  Edgar Morin  s’y risqua dans  Le paradigme perdu, 1973) :  le structuralisme ressuscitait l’idée de quelque chose comme une nature humaine. Pour Lévi-Strauss, il n’y avait  certes  pas un seul système de  parenté, de type monogamique occidental (c’est en cela qu’il était « tiers mondiste ») mais tous les systèmes de parenté n’étaient  pas pour autant possibles. L’humanité a dressé de manière inconsciente  une sorte de tableau de Mendeleieff  des systèmes de parenté   et elle  est condamnée à naviguer  de l’un à l’autre, sans échappatoire. Même chose pour Lacan : la castration du désir œdipien primitif est une constante de l’homme, un destin originel auquel nul n’échappe. Le pessimisme de Lacan – prolongement de celui  de Freud -, était exprimé en termes suffisamment cryptés pour qu’un public soixante-huitard avide de nouveautés mais ne comprenant pas bien ce qu’il disait lui fasse une  ovation. Seul Gilles Deleuze (L’Anti-Œdipe, 1972) saisit  combien cette pensée pouvait être « réactionnaire » car désespérante pour toute idée de progrès.  Les linguistes découvrent eux aussi des règles permanentes qui régissent l’évolution des langues. La pensée de Foucault est en revanche moins nette sur ce sujet : on n’a jamais su le statut épistémologique des concordances qu’il mettait au jour  à telle ou telle époque.  

Tandis que les intellectuels communistes officiels  se déchaînaient contre la vague  structuraliste,   il  y eut de tentatives de synthèse entre le marxisme et le structuralisme. Un anthropologue aujourd’hui oublié,  disciple de Lévi-Strauss et soigné par  Lacan,  Lucien Sebag,  s’y essaya dans un brillant essai justement appelé  Marxisme et structuralisme  (1964). Peut-être conscient d’une impasse, il se suicida l’année suivante.   

Mais l’homme qui se trouva, bien malgré lui, au carrefour des deux courants de pensée fut Louis Althusser. Il était à la vérité plus marxiste que structuraliste et  surtout influencé par Bachelard, mais en considérant qu’une configuration économique et sociale donnée était une réalité    globale dont    toutes les parties  étaient solidaires, il a paru faire une lecture structuraliste  du marxisme. Cela  lui valut une solide méfiance du  parti communiste. Il fut en revanche le maître à penser des premiers maoïstes mais pour une toute une autre raison : Althusser considérait que le mode de pensée idéologique ( par opposition au mode de pensée scientifique) ne s’arrêtait pas avec la révolution mais que dans une première phase,   le pouvoir « prolétarien » avait  besoin d’une idéologie  pour se consolider , une théorie qui justifiait à bon compte tous les délires,  tant staliniens que maoïstes,  à un moment où le parti communiste  dénonçait au contraire le « culte de la personnalité ».

Claude Lévi-Strauss, dont le nom fut utilisé bien malgré lui dans ces querelles germanopratines, se tint largement sur la réserve. D’abord parce qu’il était souvent  sur le terrain, ensuite parce que son tempérament distant et le souci de la rigueur scientifique le tenaient naturellement   éloigné des tumultes de  l’agora.

Roland HUREAUX

 

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commentaires

AlexM 31/10/2010 18:54



Sur la persistance des préjugés raciaux - même après-guerre, à laquelle vous faites allusion, on relira avec intérêt Les Animaux dénaturés (1952) de l'illustre Vercors (celui du
Silence de la Mer). A.M.


 



Véronique Hervouët 11/11/2009 17:34


Merci pour cette présentation qui rompt avec "l'infaux" qui fait dire à Lévi-Strauss le contraire de ce qu'il disait de son vivant en faisant de lui le père du relativisme culturel (les éloges
médiatiques de BHL, notamment, sont un véritable assassinat de la pensée de Claude Lévi-Strauss). Juste une petite critique : j'aurais apprécié de voir quelques citations politiquement incorrectes
de Claude Lévi-Strauss, dont se sont abstenus tous les zélateurs du grand homme. En voici un petit florilège sur cet article : http://www.arretsurimages.net/contenu.php?id=2477. Cordialement. Véronique Hervouët


P-A. Albertini 10/11/2009 20:16


Excellent texte,Roland Hureaux! C'est un régal de vous lire.
Cordialement
P-A. Albertini