Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Roland HUREAUX

MrHureaux

Recherche

Articles Récents

Liens

30 septembre 2012 7 30 /09 /septembre /2012 20:57

 

Cher Monsieur,

Je vous remercie d’avoir pris le temps de répondre à mon article paru dans Valeurs actuelles contre le rapport de l’Institut Montaigne  et dont le titre originel  était plus violent : « Think tanks ou officines idéologiques ? »

Je passerai sur votre plus mauvais argument : ma qualité d’essayiste. C’est une couverture de diverses compétences, dont, je pense, un peu d’économie. Sachez que j’ai signé dans Le Monde du 24 décembre avec des économistes plus renommés que moi  (Alain Cotta, Jacques Sapir, Gérard Lafay, Philippe Villin etc.)  un texte intitulé « pour un démontage concerté de l’euro » que vous trouverez sans peine sur internet.  

Qu’importe : presque tous les prix Nobel d’économie encore vivants  ont pensé dès l’origine que l’euro n’était pas viable, y compris le seul Prix Nobel français, qui vient de nous quitter à 100 ans, Maurice Allais.

C’est dire  que  l’essayiste que je suis, appuyé sur de telles autorités, n’a aucun complexe. 

Votre position n’est pas une illumination pour moi : elle est celle d’à peu près tout l’establishment français depuis des lunes, position fondée sur  une fascination pour l’Allemagne venue sans doute  de la défaite de 1940, une ignorance de ses faiblesses, et une ignorance encore plus grande des problématiques monétaires (que l’on ne trouve pas par exemple en Angleterre où à peu près tout le monde sait  comment fonctionne la monnaie).

Je me souviens d’un jeune inspecteur des finances, aujourd’hui à la tête d’une grande banque, qui   m’avait dit avec cette hautaine simplicité (apparente) qui fait qu’on sort, comme lui,  1er de Polytechnique ou de l’ENA : « L’Allemagne a une monnaie forte  et elle a une économie forte ; il faut donc que nous ayons, nous aussi,  une monnaie forte et nous réussirons tout pareil ».

Comme il avait été mon stagiaire, je ne me laissai pas impressionner et je lui répondis du tac au tac : « Très bien, mon voisin réussit très bien dans les affaires, il a une Porsche ; j’achète une Porsche et je réussirai dans les affaires ».  

Revenons aux fondamentaux : que signifie la valeur d’une monnaie ?  Je répondrai, en assimilant un pays à un grand magasin : c’est le prix moyen auquel sont vendus les produits du pays. Quel commerçant imaginera faire fortune en vendant   10 % plus cher que ses concurrents (autrement dit en surévaluant sa monnaie de 10 %) ?   Il faut être français pour imaginer cela.

Vous dites : c’est la qualité qui compte. Ca dépend pour quel produit. Pas tous. Il y a aussi  la réputation. Elle ne se fait ni ne se refait  en un jour : aujourd’hui les entreprises automobiles ont les mêmes sous-traitants des deux côtés du Rhin et des ingénieurs de montage qui ne sont pas plus bêtes ici que là, mais un handicap de réputation ne se rattrape pas du jour au lendemain. Si les Allemands se lançaient dans la haute couture, ils auraient sans doute le  même handicap en sens inverse.  Et le prix importe aussi, bien entendu.

Mais en réalité vous ne vous référez pas à la valeur absolue de la monnaie à l’instant T mais à la dérive monétaire sous la forme de l’inflation. Car une monnaie peut être stable et sous-évaluée (« faible »), ce que le mark a longtemps été, ou se déprécier et être surévaluée (« forte »),  comme le franc l’a souvent  été et l’est aujourd’hui au travers de l’euro.

Si on oublie le florin et le franc suisse qui appartiennent à de petits pays, le dernier très spécial, rappelons  que le franc, sur le long terme,  ne s’est dévalué que par rapport au DM. Sur 60 ans, il évolue comme le dollar,  mieux que la livre, pour ne pas parler de la lire et de la peseta. En réalité, les grandes monnaies occidentales que je viens de citer évoluent à peu près en parallèle. Seul le DM a une évolution aberrante, au sens statistique – et probablement psychologique.

Ma qualité de généraliste me permet de combiner les considérations économiques, historiques et sociologiques. C’est pourquoi je pense qu’un taux moyen d ‘inflation ne se décide pas en chambre  ou en cabinet. Il  est une composante forte de la culture d’un pays sur lesquelles les politiques volontaristes se cassent le nez : de Gaulle en 1968,  les tenants de l’euro fort aujourd’hui.  Pompidou que vous citez a industrialisé la France mais en commençant par une forte dévaluation et laissant filer un peu l’inflation (comme  le fit le Japon des 30 glorieuses).

Le taux d’inflation n’est en effet pas une donnée décisive de la santé économique d’un pays : la seule qui compte, c’est la croissance ; avec l’Allemagne, nos deux courbes de croissance évoluent en  parallèle depuis 40 ans, avec même un léger avantage pour nous sur le long terme. Le taux de croissance français, presque toujours supérieur à la moyenne européenne auparavant, est inférieur depuis l’entrée dans l’euro. Et à cause de notre volontarisme, nous traînons environ 1 ou 2  millions de chômeurs structurels depuis  près de  20 ans, d’où le poids du social.

Une autre constante, c’est que l’industrie allemande pèse deux fois l’industrie française ; ce n’est pas un scoop : c’est comme ça depuis 40 ans. Nous nous rattrapions sur les services, tourisme compris et, jusqu’à une date récente, l’agriculture. L’avantage allemand a été légèrement amélioré avec la réunification, sans plus ; et aujourd’hui  les deux  pays se désindustrialisent ensemble à vitesse grand V , de manière homothétique,  avec la même inconscience.  Ou plutôt, ceux qui sont conscients n’arrivent pas à se faire entendre. Je suis reçu en avril par la Fondation Thyssen,  opposée à l’euro ; ceux qui la dirigent, dont l’ancien président du patronat allemand, voient avec consternation la désindustrialisation de leur pays (qui  rattrape ses  déficits avec les pays émergents  sur le reste de la zone euro).

L’inconscience de nos dirigeants est telle que nous avons fait en partie cadeau aux Allemands du  seul secteur où nous avions un net avantage :  EADS, par la grâce du gouvernement Jospin –Strauss-Kahn est à 50-50 % alors que les Allemands ne possédaient qu’environ 25 % du savoir-faire. Tous les retards sur Airbus viennent de la  partie allemande mais le politiquement correct interdit à la presse française d’en faire état.  

J’ajoute pour compléter votre information cette citation  d’un responsable du Pôle emploi allemand (Arbeitsagentur) que j’ai sous les yeux  : « Que l’on arrête de parler  de miracle économique. Aujourd’hui le gouvernement répète qu’il y a 3 millions de chômeurs. La réalité est toute autre, 6 millions de personnes touchent le Hartz 4 (sorte de RSA), ce sont tous des chômeurs ou de grands précaires. Le vrai chiffre n’est pas trois millions de chômeurs mais 9 millions de précaires». Vous me direz qu’on peut en dire autant chez nous !

Quant aux dépenses publiques, n’oublions pas que l’Allemagne est aujourd’hui un pays sans enfants (disons il en maque 1/3 par rapport au renouvellement normal, et ce serait ½ sans  les Turcs,  ce qui implique une quasi-disparition du pays en un siècle) : cela    permet de faire des économies de frais d’éducation et autres. Ce qui n’empêche pas l’Etat allemand d’être, en chiffre absolu, le plus endetté de la zone euro.

Non Monsieur, il ne faut pas « coller à l’Allemagne » !  La France est un grand pays qui doit jouer ses propres cartes et aller à son rythme comme un coureur cycliste use du braquet qui correspond le mieux à son physique. C’est précisément en ayant adopté l’euro et accepté qu’il ne soit qu’un double du mark que  nous nous  essoufflons comme un coureur qui s’obstinerait à  monter un col avec un développement qui ne lui est  pas adapté.  C’est avec ce genre de politique, une monnaie inadaptée à l’infrastructure économique, que le dictateur Salazar ruina le Portugal. C’est comme cela que nous nous ruinons aujourd’hui. C’est pourquoi il est absurde de présenter la sortie de l’euro comme une catastrophe  comme le fait l’Institut Montaigne; ce serait au contraire un gros ballon d’oxygène.

Si l’Allemagne et ses deux satellites n’existaient pas, la France serait d’ailleurs  le pays le moins inflationniste du monde. Il faut cesser d’être obsédé par ce pays et voir ailleurs.

Je prends la peine de vous expliquer tout cela. Mais je ne crois pas que je vous convaincrai  parce que tout le  monde parmi les gens que vous fréquentez  pense comme vous. Or c’est une erreur. Et même une erreur qui nous coûte cher.

Le problème des Français, ce n’est pas qu’ils ne travaillent pas assez, c’est qu’ils ont des élites qui déraisonnent avec une rare constance et dont la paresse intellectuelle se nourrit de préjugés sommaires.

Je joins quand même à cette lettre quelques articles parus ici ou là qui explicitent mon point de vue, lequel n’a  d’ailleurs rien d’original parmi les vrais experts.

Avec mes sentiments dévoués.

 

 

Roland HUREAUX

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Roland HUREAUX
commenter cet article

commentaires

Albertini 01/10/2012 12:14


Bien envoyé!


J'ajouterai que, malheureusement, "les faits ont beau être têtus, les ornières idéologiques le sont tout autant."


Cordialement.


P. Albertini