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Roland HUREAUX

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12 janvier 2012 4 12 /01 /janvier /2012 09:38

L’Institut Montaigne n’a pas craint de mettre en péril  sa crédibilité en publiant une étude économique qui présente la sortie de l’euro comme une catastrophe : de 6 à 19 points de PIB en moins, un million d’emplois perdus, de 150 à 500 milliards de dollars dilapidés, on en passe et des meilleures. Ces chiffres, dans leur exagération grossière, ressemblent à un tract de propagande électorale : il  en faut mais nous ne sommes plus  dans le même genre littéraire qu’une étude scientifique. 

Est-il besoin de dire pourquoi une telle étude ne tient pas debout ? D’abord, rien ne dit que l’éclatement de l’euro signifierait une dévaluation (parler de la sortie de la France seule n’a pas de sens, sa position stratégique en Europe excluant que l’euro puisse continuer sans elle). Les nombreux experts ( nous parlons de vrais experts pour le coup) qui se penchent sur le sujet à travers le monde, par exemple  ceux de la banque Nomura au Japon, pensent que la France serait peu affectée : le nouveau franc vaudrait, en interne et à l’international, ce que vaut aujourd’hui l’euro. Il n’y aurait dévaluation que par rapport au mark et encore limitée : de 12 % environ, réévaluation par rapport à presque tous les autres pays de la zone ; par rapport au dollar, tout dépendrait des marchés qui, la première émotion passée,  ne verraient pas forcément le retour des monnaies nationales  comme  une catastrophe  pour l’Europe.

Les chiffres fantastiques avancés par l’Institut Montaigne reposent essentiellement  sur le raisonnement  suivant : la dévaluation entraîne, outre la hausse des produits importés,  une  perte de confiance dans   la monnaie, donc un crédit  plus cher pour les entreprises, donc  des faillites, des licenciements, la baisse du PIB etc.

Pourtant, à supposer même que dévaluation il y ait,  une  hausse substantielle des taux d’intérêts ferait  remonter la monnaie et donc annulerait les effets de celle-ci ; par ailleurs  les entreprises les plus solides continueraient à s’autofinancer ; n’oublions pas non plus que  les banques, plongées dans leurs difficultés propres, n’ont pas attendu un tel événement pour resserrer le crédit aux entreprises et  il le serait encore davantage si est appliqué  le plan de rigueur qui est exigé  pour sauver l’euro. En matière de crédit public, le spread de la France prend déjà en compte une certaine décote par rapport à l’Allemagne. Surtout cette étude passe sous silence  le grand avantage de  la dévaluation, que tous les manuels classiques expliquent : la baisse des prix à l’exportation et donc   l’ouverture de nouveaux marchés. La valeur d’une monnaie est comparable au prix moyen auquel sont vendus les produits d’un pays ; tous les pays de la planète que n’étouffe pas la vanité française, ont compris que l’on vendait plus en baissant ses prix !

Ces gains sont tels que la plupart  des dévaluations dont  l’histoire économique récente  offre l’exemple, selon un scénario désormais monotone,  toujours redoutées et annoncées comme une catastrophe, se sont révélées bénéfiques. A condition, bien entendu, d’être accompagnées de mesures de rigueur, mais ces mesures  ne sont que passagères, car,  à la différence de celles qui sont appliquées aujourd’hui dans la zone euro, elles laissent, précisément parce que les prix redeviennent  compétitifs,  une espérance de redressement.  En France, celles de 1958 et de 1969 furent un stimulant puissant de l’activité : les cinq années Pompidou demeurent  comme celles des plus forts taux de croissance que la France ait connus. Plus près de nous, on citera le cas de l’Angleterre de Margaret Thatcher (en régime de changes flottants, il n’y eut pas de décision formelle de dévaluer mais le glissement de la livre rendit son tonus au pays), du franc CFA dévalué en 1993 en dépit des criailleries des gouvernements africains qui voyaient ce qu’ils allaient perdre, pas ce qu’ils allaient gagner, celui du peso argentin,  qui ont tous vu  les pays concernés sortir de l’ornière.  Et que dire de la Chine qui, en maintenant le yuan sous-évalué de 50 %,  envahit les marchés mondiaux, accélère son industrialisation, tout en précipitant la désindustrialisation du monde occidental.  Est-il nécessaire de leur opposer les années de langueur que valurent  le refus obstiné de dévaluer de la France de  Laval, de l’Angleterre des années cinquante et soixante, et plus récemment les effets récessifs de la politique du franc fort et de l’euro  qui nous a, elle, vraiment   coûté des centaines de milliers d’emplois ?   

A vrai dire,  la seule mauvaise nouvelle que nous donnent   les vrais experts, c’est que, quand l’euro éclatera,  la  nouvelle monnaie française demeurerait à peu près aussi forte que l’euro et que donc les produits français demeureront chers, alors que ceux des Etats de la Méditerranée, grâce à la dévaluation de la lire, de la peseta et du drachme, le seront moins. Mais la France retrouvant sa souveraineté monétaire  pourrait alors plus facilement ajuster la valeur de sa monnaie  ou, abolissant l’absurde loi de 1973,  monétiser une partie de sa dette publique.

Cela ne veut pas dire que l’éclatement de l’euro n’aurait pas d’inconvénients : le choc serait considérable non seulement pour l’économie européenne, mais aussi pour l’économie internationale. Ce serait un choc psychologique et politique, pas un choc technique : sur le plan technique, le principal perdant serait la Chine à laquelle l’euro, surtout l’euro fort, ouvre largement les portes du marché européen. Les marchés n’étant pas complètement stupides le comprendraient sans doute assez vite.

A vrai dire l’intérêt principal du rapport de l’Institut Montaigne, à cause même de ses outrances,  est de mettre au grand jour combien  on pense peu dans la plupart des think tanks français.

Leur  prétendue expertise, qui peut impressionner les moins avertis, est en réalité de l’idéologie et rien  d’autre. Loin d’être des instituts scientifiques, ces officines, publique  ou privées,  ne sont que   des laboratoires où se décline  et se met en forme    l’idéologie dominante, au sens soviétique du terme.
Le caractère endogamique de leur recrutement les prévient d’ailleurs  d’être toute autre chose.  Il est acquis depuis au moins trente ans, que si l’on n’est pas un atlantiste  à tous crins, on ne saurait diriger ou entrer dans un institut de recherche stratégique ou diplomatique, que si l’on n’est  pas archi européen, archi mondialiste et évidement croyant dur comme du fer à l’euro, on ne  saurait entrer ou se voir confier la moindre tâche par l’Institut Montaigne, la Fondation Concorde, la Fondation pour l’Innovation politique etc. Il ne s’agit pas là de l’effet d’un parti pris ouvert ; non, ceux qui ne sont pas adeptes de l’idéologie dominante ne sont pas même désignés comme des opposants ; ils sont disqualifiés a priori comme plus bornés, repliés sur eux-mêmes  (puisque  l’idéologie mondialiste est une idéologie d’ouverture !) et donc inintelligents, à vrai dire négligeables. Un  économiste hostile à l’euro est considéré dans ces officines comme un survivant de l’âge de Néanderthal, voire  une brute avinée, alors même que ses doutes  rejoignent l’opinion de tous les Prix Nobel d’économie.

Si l’adhésion à la pensée unique est aujourd’hui la condition non écrite de l’accès aux postes de responsabilité dans l’Etat, les banques,  les entreprises du CAC40 ou la plupart des grands cabinets d’avocat ou d’audit, cette adhésion doit être au carré dès lors que l’on prétend participer aux travaux des think tanks dits libéraux ( nous employons à dessein ce nom américain qui est lui-même significatif d’une certaine idéologie) .

Il faut donc bien se dire que là où on croyait trouver la science, on ne trouve que l’  idéologie, là où on croyait trouver un vrai débat, on ne  trouve que l’intolérance et la fermeture à toute opinion dissidente. 

C’est ce qui explique d’ailleurs la stérilité de ces institutions. Parce que l’idéologie est  en elle-même stérile, une règle qui ne souffre aucune exception, et aussi parce que le fonctionnement  du système ne tolère, on le comprend,  que les éléments les plus conformistes.

En fait d’expertise, la plupart des think tanks qui donnent le label d’expert – et tout ce qui va avec, comme le droit d’être consulté par  les grands  médias - , doivent être tenus pour ce qu’ils sont : une version libérale de l’Académie des sciences d’Union soviétique au temps de Mitchourine et de Lyssenko.

Le rapport de l’Institut Montaigne ne nous a rien appris sur ce qui se passerait vraiment  en cas de rupture de l’euro, mais il nous a rappelé opportunément ce qu’est la véritable nature des organismes de ce genre.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

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