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Roland HUREAUX

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29 janvier 2012 7 29 /01 /janvier /2012 21:38

Compte rendu du livre de Roland HUREAUX

 La grande démolition 

 La France cassée par les réformes

  Buchet-Chastel - Janvier 2012

 

Au départ de ce livre, la grande  souffrance du peuple français, qui n’est pas chose nouvelle  mais qui prend un relief particulier à l’approche d’échéances électorales importantes.

Cette  souffrance ne se résume pas aux motifs officiels,  les seuls  reconnus  par la bien-pensance: le chômage, la précarité, les discriminations.

Elle est la souffrance méconnue du fonctionnaire qui demande une  retraite anticipée  parce qu’il est dégoûté de ce qu’est devenue son administration, celle du professeur d’histoire révulsé par l’appauvrissement   des programmes et de la culture générale de ses  élèves,  celle de l’ institutrice exaspérée par les circulaires contradictoires, de l’agent public témoin d’immenses gaspillages, souvent au nom de la modernisation,  par exemple en matière de communication,  celle des centaines d’agriculteurs qui se suicident , découragés alors même qu’ils auront été toute leur vie les  élèves modèles  de la  modernisation promue par  les officiels, celle des gendarmes ou des policiers qui ont le sentiment de vivre dans un monde déréglé où le fond des choses ne compte pas, mais seulement le  chiffre, celle des témoins de décisions judiciaires incompréhensibles, sans compter les victimes auxquelles la police a peur de venir en aide etc.  

On a assez parlé du décalage croissant entre les élites et le peuple, du mur d’incompréhension qui les sépare. Au  cours d’une récente campagne, l’auteur qui ne se contente pas d’écrire mais, à l’occasion,  descend dans l’arène électorale,   releva  l’unanimité  des élus de terrain, de droite ou de gauche,  sur à peu près tous  les sujets (discipline  à l’école, pédagogie, politique agricole, surenchère normative,  politique migratoire, réforme des collectivités locales, service publics…) sur des positions qui étaient, point  par point,  l’inverse de celles de  l’élite dirigeante , de droite ou de gauche.  Cette élite : pas seulement les trop dénigrés technocrates, ou les politiques, souvent plus  conscients qu’on ne le croit de ce  déphasage, mais,  au-delà, les figures de l’oligarchie qui conseillent la droite et la gauche , les grands prêtres de la pensée unique, en matière de réforme de l’Etat, de méthodes pédagogiques,  de politique économique  etc.

Mais en cette matière grave,  il faut aller au –delà du constat répétitif, il faut expliquer. Car la souffrance dont nous parlons  se trouve redoublée  du fait que les gens ne comprennent pas ce qui leur arrive. Les pénuries de la Libération, en matière de produits alimentaires, de logement, d’essence,  étaient  dures à vivre mais faciles à comprendre : les gens en savaient peu ou prou les raisons  même si beaucoup étaient tentés de les mettre sur le compte  du capitalisme  plutôt que du retard technique. Aujourd’hui, comment le nier ?  les gens vivent beaucoup mieux (tout en étant très inquiets que cela ne dure pas), mais ils ne comprennent pas ce qui leur arrive, ce qui arrive au pays. Dans beaucoup de domaines (éducation nationale, organisation  administrative etc.), ils éprouvent le même  sentiment d’absurdité que ressentaient les citoyens soviétiques devant une organisation profondément désordonnée, un discours officiel mensonger , un gaspillage considérable de ressources dont personne  ne profitait vraiment,  bref devant l’irrationnel.

C’est  pourquoi  l’auteur  a voulu  aller plus loin que le discours habituel sur les désordres administratifs. Si son expérience électorale lui a permis  de percevoir le malaise, son expérience de haut fonctionnaire, largement  transversale   (  préfectorale, DATAR,  cabinets,   université, Cour des comptes etc.) lui permet  de proposer  des clefs d’explication et c’est cela   qui fait l’originalité de cet ouvrage.  Un ouvrage qui est bien plus qu’ un pamphlet   contre la politique sarkoziste ,  d’ailleurs souvent inspirée, comme le relève l’auteur,  par des idées mises à la mode par la  gauche : le tableau de la page 250 qui montre que   presque toutes les réformes du quinquennat ont un  inspirateur  de  gauche est saisissant . 

Face  à  cette politique,  les uns, surtout dans l’opposition,  fustigent tout simplement l’exercice du pouvoir par une droite libérale et   sans complexe (alors quelle n’est que faussement libérale), d’autres déplorent, comme Villepin ou Bayrou,  la « remise en cause des valeurs républicaines » ou  la destruction  de l’héritage gaulliste dans ses fondements essentiels : la constitution, la politique d’indépendance nationale.  

Or ces procès, l’auteur les juge superficiels ; il veut aller plus loin. Ce qui est en cause dans la politique  de réformes brouillonnes menée depuis  quelques années,  ce n’est pas seulement l’héritage de la Ve République, ni la République tout court, « c’est l’Etat de Philippe le bel, de Richelieu, de Napoléon et de Clémenceau qui se trouve miné dans ses profondeurs », ce qui ne l’empêche pas de continuer à grossir : « comme une femme délaissée et dépressive, l’Etat fait de  la mauvaise graisse ». Mais au-delà de l’Etat,  sont mis en cause  tout un ensemble de repères qui structurent la vie publique : corps constitués, traditions, statuts, école, commune, ou privée : repères chronologies et culturels, différence des sexes, famille, orthographe, repos du dimanche etc.

Est-il nécessaire de dire que, loin d’adapter la France à la mondialisation, comme on le prétend, cette politique brouillonne et destructrice la prive de ses meilleurs atouts ?

Sarkozy partage avec ses adversaires de gauche l’idée qu’il représente la « droite libérale-sécuritaire », c'est-à-dire réduite à sa plus simple expression,  ayant  délaissé, modernité oblige, la patrie, la morale, la tradition. Mais les réformes qui s’inspirent de ces deux principes ,  la libéralisation de l’économie   et la sécurité,  sont largement  d’apparence.  Libéralisme ? Trente et un  impôts nouveaux   et des dépenses publiques record !  Sécurité, contrôle de l’immigration ?  Une  relance de l’immigration pour complaire au patronat, sous le nom   d’ « immigration choisie ». 

Non, les réformes qui comptent ne sont  pas   celles qui relèvent  du  « théâtre libéral-sécuritaire »,  seulement crédibilisées par les criailleries  de l’opposition.  Par delà ces réformes en trompe l’œil,  d’autres, plus importantes car plus destructrices,  sont à l’œuvre. Trois secteurs sont étudiés plus particulièrement dans cet ouvrage :   l’Etat,  les collectivités locales, l’éducation nationale.

Les lignes directrices qui, dans ces domaines,   inspirent les réformes sont  assez claires : le transfert, jusqu’à la singerie mimétique, des méthodes du secteur public dans le secteur privé,  l’imitation des modèles étrangers, supposés a priori meilleurs  et surtout  le refus de la complexité, l’esprit de simplification qui s’exprime autant dans le collège unique  ( remis en cause par Villepin, rétabli par Sarkozy !), que dans le regroupement systématique des administrations  ou des communes ( toujours générateur , curieusement, de coûts supplémentaires !), la réduction de toutes les activités à des indicateurs chiffrés   qui fait  ressembler  la sphère publique,  non pas au secteur privé, car le seul indicateur chiffré qui vaille en économie libérale , c’est le profit et il n’existe pas dans les  administrations, mais au Gosplan  soviétique où fleurissaient les statistiques biaisées ou mensongères.

Sur tous ces sujets, le gouvernement  Sarkozy n’a pas  innové.  Voulant montrer son dynamisme, il a demandé aux services    des idées de réformes  et ceux-ci ont fourni celles qu’ils avaient en magasin : rien d’autre que la continuation de celles  que, chacun en fonction de sa culture, poursuivait depuis vingt ou trente ans et qui étaient précisément la cause des dysfonctionnements  dont  les Français se plaignent !  Cette mécanique perverse  explique que  la plupart des réformes aggravent aujourd’hui les problèmes au lieu de les résoudre. Pour  qu’il en aille différemment, il faudrait un échelon politique intellectuellement  émancipé de l’ administration .  Or le gouvernement  Sarkozy, malgré son  mépris des énarques, est le plus « techno-dépendant » qu’il y ait eu, celui qui a apporté le moins de valeur ajoutée aux propositions  de la technocratie.

La technocratie n’est au demeurant pas le principale  responsable de ces dérives. Derrière la mauvaise inspiration de tant de réformes que la population  ne comprend pas, il y la diffusion sournoise dans la plus grande partie de nos élites d’un mode de pensée idéologique : une idéologie non systématique, en pièces détachées,  dit l’auteur, mais plus virulente  que jamais, « démontée » aux deux sens du terme. L’idéologie ? Le virus dans le logiciel de la décision. Le refus de la complexité, la simplification abusive des problèmes : le raisonnement simpliste « qui déduit tout d’une seule prémisse » (Hannah Arendt). Malgré la mort des idéologies totalitaires, cet esprit de  simplification et  de système  continue ses ravages à peu près dans tous les domaines de l’action publique. Fausse science  (de la pédagogie ou  de l’organisation par exemple), il  a l’effet de toutes  les idéologies : des résultats toujours contraires  aux buts poursuivis. C’est ainsi que le  chapitre intitulé « l’idéologie libérale contre  le libéralisme », que l’on aurait intérêt à lire avec soin dans  tous les think tanks libéraux, montre comment, ce sont des réformes  d’inspiration  libérale, mais mal conçues, superficielles et donc contre-productives, la décentralisation étant un cas emblématique mais pas isolé, qui sont  largement responsables de la dérive des dépenses publiques !

L’originalité de ce livre est de se situer à contre-courant de la doxa en matière de politiques publiques. Là   où la pensée dominante dit : «  Le malaise français vient de l’incapacité de ce vieux pays à se  réformer ;  pour avancer,  il faut encore et toujours plus de réformes », il est dit au contraire  que « L’origine du  malaise français, ce sont des centaines de  réformes mal conçues, mal étudiées,   brouillonnes et surtout inspirées  par une approche idéologique – et donc fausse  des problèmes. » L’auteur   oppose le vrai politique,  pragmatique,     qui  fait dès réformes seulement là où il y a des problèmes et en vue de  les résoudre, et les  idéologues,  grands et petits, qui  réforment ce qui va bien ( par exemple la structure communale),  créant des problèmes là où il n’y en avait pas   et  ne touchent pas aux vrais sujets , par exemple la désindustrialisation.

Toujours soucieux d’aller à la source du malaise,   l’auteur quitte le champ  de l’analyse politico-administrative pour faire  une incursion dans celui de   la philosophie. Cette volonté  systématique de détruire les héritages et les repères  rappelle  Karl Marx pour qui le capitalisme était plus révolutionnaire – et donc plus destructeur -  que tous les régimes qui l’avaient  précédé,  mais aussi Guy Debord, selon qui    « La société du spectacle dans sa phase avancée (…) n’est plus pour l’essentiel réformable. Mais le changement est sa nature même, pour transmuter en pire chaque chose particulière».  A  côté de Debord le marxiste, Muray le chrétien dit-il  autre chose ?

Le chapitre final  « Et maintenant que faire ? », propose  un retour au conservatisme libéral qui avait fait la grandeur du second  XIXe siècle :     peu de réformes,  concentrées   sur les problèmes essentiels, et n’étant engagées   d’ailleurs qu’après qu’on se soit  assuré qu’elles vont  vraiment améliorer les choses.  Primum non nocere, dit Hippocrate. Ce conservatisme libéral – mais aussi  social -  a pour  références  Burke et Chateaubriand  (et bien entendu de Gaulle),   plutôt  que les adeptes frénétiques d’un ultralibéralisme devenu  aussi idéologique que le marxisme auquel il prétend  s’opposer.  Craignant d’abord que la présidentielle prochaine ne suscite une course aux idées  de  nouvelles réformes,  toujours plus destructrices, l’auteur  termine par une proposition provocatrice : pour que la France aille vraiment mieux,  il faut commencer par abolir (presque) toutes les  réformes accomplies depuis vingt ans.

 

Roland HUREAUX

 

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Published by Roland HUREAUX
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