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Roland HUREAUX

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1 décembre 2014 1 01 /12 /décembre /2014 11:12

 

 

  Paru dans Marianne.fr

 

 

 

La force de l'armée de l'Etat islamique en Irak et au Levant ( Daesh en arabe, Isis[1] en anglais) qui occupe  le nord de ce pays et une partie de la Syrie ne réside pas, comme on pourrait le penser, sur le fanatisme de ses troupes mais sur l'expérience et le savoir-faire de leur noyau dur, composé principalement des anciens soldats de Saddam Hussein.

 

Ces anciens soldats, qui semblent être devenus islamistes par opportunisme, sont d'abord des patriotes irakiens sunnites[2].  Ils ont été entrainés dans une armée qui , pour avoir été vaincue à deux reprises (1991, 2003) par une armée américaine dotée de moyens infiniment plus importants, n'en était pas moins une des meilleures du monde arabe,  du fait en particulier de la guerre contre l'Iran (1980-1988) où les Irakiens   avaient eu  le soutien, à la fois de l'URSS et de l'Occident. Dispersés après la guerre de 2003 et l'occupation américaine, ces soldats perdus  ont continué la lutte.  Depuis 2003, ils ferraillent d'une manière ou d'une autre, contre les Américains, contre les chiites que les Etats-Unis ont mis au pouvoir en Irak, contre les Kurdes, sunnites comme eux mais pas arabes. Beaucoup ont été détenus et torturés par l'armée américaine à la prison d'Abu Ghraib. Après avoir embrassé un moment la cause d'Al Qaida au nord de Bagdad, ils ont contribué à la formation de l'armée islamique.

 

C'est dire que tous ceux qui voudront les mettre au pas auront affaire à forte partie.

 

L'absurdité de la situation est que cette force, ni l'Etat islamique n'existeraient pas  si, après la guerre de 2003, les Américains n'avaient multiplié les maladresses.

 

Les flottements qui ont accompagné les débuts de l'occupation américaine n'étaient  déjà  pas de bon augure. Le premier administrateur nommé, Jay Garner,  s'avéra  si incompétent qu'il fallut le  remplacer au bout d'un mois  par Paul Bremer qui resta en poste jusqu'en 2006 et ne fut pas beaucoup plus brillant.

 

Tenant le régime de Saddam Hussein pour une incarnation du diable,   les Américains décidèrent de  purger l'administration irakienne de tous les membres du parti Baas. C'était aussi intelligent que si l'on avait décidé, à la chute de l'Union soviétique,  de gouverner le pays en écartant tous les anciens communistes, c'est à dire à peu près tout le monde !

 

Pour ce qui est de l'armée de Saddam, elle fut immédiatement licenciée , mais sans solde    tandis qu'on permettait  à ses soldats , probablement par négligence,  d'emporter leurs armes. On connait  la suite. Pour tous ceux qui connaissent les mœurs de la soldatesque, c'était évidemment le contraire qu'il fallait faire : lui permettre de partir sans armes mais avec solde maintenue, les revenus du pétrole  permettant aisément de financer ce maintien. 

 

Mais plus destructrice encore fut la volonté d'appliquer à toute force à l'Irak  la règle démocratique, c'est à dire majoritaire,   sans considération des circonstances particulières de ce pays. L'Irak était gouverné depuis des siècles par la minorité sunnite ( environ 35 % de la population )  dont les cadres du régime et de l'armée de Saddam étaient principalement issus . La règle majoritaire ne pouvait que conduire au gouvernement la majorité chiite (60 % de la population)[3]. Une minorité longtemps privilégiée n'abandonne pas de gaîté de cœur le pouvoir , surtout si cet abandon s'accompagne de brimades telles celles que l'on imposait aux anciens du régime baasiste. Par ailleurs la majorité chiite fut très peu portée à laisser une part de pouvoir aux minoritaires, sunnites et kurdes; l'exclusivisme chiite atteignit son sommet avec le   premier ministre récemment révoqué pour ses excès Nouri Al-Maliki ( 2006-2014).

 

Il est clair que laisser en rade comme les Américains et leurs protégés chiites l'ont fait une forte minorité , disposant  d'une assise territoriale dans le nord du pays, d'une habitude séculaire de domination et d'un bon entrainement aux armes  ne pouvait que conduire au chaos. Ce fut le cas d'abord avec la guerre civile en zone sunnite ( où étaient impliqués du côté sunnite des volontaires d'Al Qaida venus de différents pays )  et le terrorisme à Bagdad. C'est aujourd'hui le cas avec l'émergence de l'EIIL,  le fanatisme étant venu se conjuguer aux  frustrations sunnites  pour en démultiplier l'impact.

 

Une solution préservant le statut des sunnites, tout en transférant l'essentiel du pouvoir à la majorité chiite, aurait été  de restaurer la monarchie, sous forme constitutionnelle,  au bénéfice de l'héritier de l'ancien roi Fayçal II renversé par l'armée en 1958, Chérif Ali ben Hussein , sunnite mais marié à une chiite. Ce personnage fit    des offres de services  et ouvrit un site, mais. pas plus qu'en Afghanistan, les Américains, bon républicains, n 'envisagèrent cette option.

 

 

 

Les Américains ont eu tout faux

 

 

 

C'est dire que les  Américains qui s'étaient eux-mêmes instaurés comme pacificateurs et arbitres du Proche-Orient ont eu  à peu près tout faux. Ils ont détruit un Etat, celui de Saddam Hussein, certes peu sympathique mais qui ne menaçait personne; ils ont géré l'après-guerre en dépit du bon sens faisant tout en particulier pour exciter l'animosité des sunnites[4].

 

Au point que certains les soupçonnent, à tort ou à raison, d'avoir voulu volontairement entretenir le chaos.

 

L'inexpérience et la maladresse n'expliquent en tous les cas pas tout. Il y a la conception de la guerre que se font depuis toujours les Américains: une guerre d'où est absente tout respect  de l'adversaire et qui ne saurait être, que celle du bien contre le mal,  conçus  à partir de  critères moraux étriqués. Dès lors que l'armée de Saddam Hussein avait été détruite, il n'était pas question pour eux de tendre la  main aux vaincus du Baas  pour tourner la page et reconstruire le pays. Non, pour les protestants nord-américains, il n'y a pas de pardon : le Baasistes devaient être  maudits et exclus du  pouvoir   jusqu'a la septième génération. Nous voyons le résultat.

 

Il est clair que le problème posé par l'Etat islamiste ne pourra être réglé que si les sunnites et anciens baasistes retrouvent pleinement leur place dans l'Etat irakien.

 

 

 

                                                           Roland HUREAUX

 

 

 

 

 



[1] Islamic State in Irak and in Syria

[2] De même que les djihadistes touaregs du Mali sont d'abord des patriotes touaregs exaspérés par le centralisme prétentieux et  brouillon du gouvernement de Bamako.

[3] Les 5 %qui restent sont des chrétiens (3 %) et d'autres confessions comme les yezidis  aujourd'hui massacrés. 

[4] Et nous n'évoquons pas ici l'absurdité qu'il  y avait,  étant en conflit avec l'Iran de renforcer , l'arc  chiite, en faisant passer l'Irak du camp sunnite au camp chiite.

 

 

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Published by Roland HUREAUX
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