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Roland HUREAUX

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14 juin 2012 4 14 /06 /juin /2012 10:13

 

Intitulé La gauche contre le réel, le dernier  essai d’  Elisabeth Lévy pourrait laisser penser qu’il est question de la gauche politique, celle qui vient de gagner l’élection présidentielle, confrontée aux réalités économiques, vieux sujet de polémique, selon nous obsolète,  sauf pour quelques sous-ministres  UMP à la rhétorique attardée.

Non, la gauche dont il est question est la gauche médiatique, d’ailleurs en large symbiose avec le partis socialiste, dont elle a favorisé le succès et le réel, c’est tout simplement le peuple français. Il s’agit, on l’aura deviné,  d’un ouvrage de combat.

Fille de feu, ferrailleuse infatigable, écrit, comme elle parle,  pour se battre, en défense mais aussi, en contre-attaque. 

Ecrit de passion,  mais aussi, quoi qu’on pense,  de compassion. Pas d’abord pour elle-même contrairement à ce que prétendent ses censeurs, ni pour  ceux qu’elle  défend, non sans imprudence, les   Zemmour, les  Vanneste,  livrés aux rigueurs de la   justice et à la vindicte de l’opinion pour… avoir  pris le parti  du réel.  « Ne jetez pas à la pierre à la femme adultère, chantait Brassens, je suis derrière ». Derrière les personnalités précitées et quelques autres, Elisabeth Lévy n’oublie pas en effet que se trouve le peuple français, le vrai, en tous les cas sa partie la plus malheureuse, la plus en déréliction puisque elle a le   nouveau pouvoir spirituel, c’est-à-dire les médias,  contre elle. Ce peuple, fait d’autochtones et aussi de plus d’immigrés qu’on ne croit (mais pas les bons !)  ne vote pas nécessairement  pour le Front national, mais il en est suspect ( la « loi des suspects » !) et  les  idées , « populistes », qu’on lui suppose le  rendent « nauséabond»  à la gauche médiatique dont  traite  le livre. Une gauche dont s petits marquis moralisants on le nez de plus en plus délicat,  adeptes de la pince à linge et du déodorant devant les vapeurs fétides que, du haut de leur Olympe, ils sentent  s’élever de la France réelle.

Le sentiment d’humiliation de beaucoup d’ immigrés est sans nul doute bien réel, mais est-on vraiment au bas de l’échelle quand on dispose de l’appui des médias, de la solidarité communautaire et, quoi qu’on dise, d’un mouvement d’ascension sociale (la confiance que vos enfants feront mieux que vous), trois atouts que n’ont plus des millions de « petits blancs » ?  Sans vouloir opposer pauvre à pauvre, reconnaissons que certains sont  moins  à la mode que d’autres.

La mode, certains la font. Elisabeth Lévy les décrit. Qu’elle  ait sa place parmi eux ne  saurait réduire son combat à un règlement de comptes car elle n’a jamais demandé, elle, ni ses compagnons d’incorrection politique, les Zemmour, les Ménard, les Brunet,  qu’on fasse taire ses contradicteurs.  

 

Le phénomène idéologique au cœur de la sphère médiatique

 

Prolongeons l’analyse : la  dérive dont il est question a  un nom, c’est l’idéologie, au sens de Hannah Arendt (déraison collective), mais aussi  de  Marx (bonne conscience et fausse conscience). De  l’idéologie, les attitudes que l’auteur dénonce a   tous les caractères. La simplification outrancière : avant être nié, le réel est en effet violemment simplifié : le métissage généralisé, seule alternative au racisme, la frontière = repli sur soi = fascisme, la famille = pétainisme (rappelons qu’Elisabeth Lévy dut  quitter Europe 1 en 2004 pour n’avoir pas trouvé blâmable en soi un couple marié ayant beaucoup d’enfants !)

Ces simplifications sont  dans « sens de l’histoire ».  Que veut dire « réactionnaire »  pour les idéologues sinon d’aller contre ce sens supposé ?  M.Pigasse, milliardaire de gauche - la seule manière intelligente d’être milliardaire, soit dit en passant -, qui vient de s’offrir Le Monde,  assène à   Jean-Luc Gréau, économiste viré du Medef pour avoir prévu une crise financière,   qu’il est « réactionnaire » en prédisant   la fin  de l’euro ! Et oui,  l’idée d’un sens de l’histoire ne fait pas encore s’esclaffer de  rire à une époque où Leningrad d’appelle à nouveau Saint-Pétersbourg !

Simplification, pseudo-progrès, donc  négation du passé, avènement d’une ère nouvelle,    commencement absolu où la morale, les traditions, l’histoire héritées sont frappées d’obsolescence : voilà l’idéologie.

L’idéologie,  c’est  aussi le manichéisme. Il y a pour les idéologues un camp du bien (celui qui va dans le bons sens) et un camp  du mal (celui qui s’y oppose, par exemple celui qui s’oppose au mariage homosexuel, supposé figurer la modernité,  autre nom du  sens de l’histoire). Cette conviction explique l’intolérance véhémente qui règne dans la sphère médiatique,   principal sujet du livre d’Elisabeth Lévy,   une intolérance qui, croyons-nous, va souvent de pair avec le doute : comme l’intégriste, l’idéologue sent confusément, au fond de lui-même, qu’il se trompe. La véhémence lui sert de pare-doute. Tout idéologue  a   besoin de vipères lubriques. Ce fut, entre autres, comme dirait  Lacan,  la fonction symbolique du Front national, fascisme de théâtre.

L’idéologie a aussi besoin d’une police politique.  « Dénoncer » est devenu un verbe positif  dans la gauche morale, ce qui la distingue des cours de récréation. Il lui faut des cafteurs, rôle dévolu, nous ont montré les dissidents soviétiques, aux sous-intellectuels.  Dans quelle autre rubrique que policière ranger la liste de Lindenberg  consacrée aux « nouveaux réacs »  à  laquelle  Elisabeth Levy consacre bien généreusement un plein chapitre ?

Cela nous conduit à la vraie définition du « réac » : le « réac »  est quelqu’un qui échappe au  mode de pensée idéologique.  C’est quelqu’un qui est  pour la complexité, contre le simplisme, c’est-à-dire pour le réel qui est nécessairement  complexe. Il est pour  la civilisation qui l’est aussi. Il ne croit pas forcément au sens d’histoire   (sauf naturellement  en matière scientifique et technique) et ne pense en tous les cas pas que toute mode promue de manière terroriste en procède.  Contre l’idéologie, il tient  aussi à  la politesse : dès lors que les adversaires ne sont pas forcément des « salauds » (un qualificatif auquel Sartre, pris lui aussi  du prurit idéologique,  avait donné ses lettres de créance philosophiques), ils y ont droit : c’est en cela que Elisabeth retrouve Philippe Muray, défenseur  désespéré d’une certaine  civilisation.

Il est différents types d’idéologie. Celle qui règne aujourd’hui dans les médias et maintenant  dans l’Etat, est doublement singulière. D’abord parce qu’elle  est au centre du système social, du  triangle d’or qui assure aujourd’hui le vrai pouvoir : l’argent,   les médias et une réputation de gauche,  alors qu’au XIXe siècle, au temps des socialismes utopiques,  l’idéologie  était  reléguée à la périphérie, dans les banlieues ouvrières.  Ensuite parce qu’elle  vise à l’attrition du sentiment national  alors que le stalinisme  et le nazisme  hier, comme    le néo-conservatisme américain aujourd’hui,  l’exacerbèrent  (tout en  le dénaturant).  

La centralité  du phénomène idéologique nous conduit à la question essentielle. Y a-t-il d’autre problème que lui ?    Par exemple,  l’immigration, le supposé racisme seraient-ils   un problème si l’idéologie  n’avait pas opéré une cristallisation dessus ? Si, sur ces sujets,  une partie majeure de la classe  dirigeante   n’avait, par  idéologie, fait  sécession du peuple ? La Russie a 15 % de musulmans, environ deux fois plus que nous : ils y posent peu  de problèmes (hors la Tchétchénie, question plus nationale que religieuse)   car la classe dirigeante russe, vaccinée par un siècle de communisme,  n’est pas rongée par le virus idéologique ; le peuple se sentant soutenu en haut lieu dans son sentiment identitaire accepte la différence (1). Aux Etats-Unis, plus discrètement, les Wasps veillent  à ce que l’Amérique reste l’Amérique, ce qui permet à ce pays de demeurer plus ouvert  (du moins à ce qu’on dit). Si   les  migrations , réalités naturelle , le fait corrélatif tout aussi naturel qu’elles provoquent  des frictions , que, sans être pour autant xénophobe, tout  peuple  est attaché à son identité, que les plus anciennement  installés peuvent tenir à   des droits spécifiques, que  la sécurité vaut mieux que la délinquance , si tout cela était tenu pour normal, si l’idéologie n’en faisait pas autant de problèmes métaphysiques,  nul doute que les tensions seraient moindres dans la société française et l’intégration plus facile. Tout cela serait géré au jour le jour  sans crispation, sachant que la vraie politique est de trouver les compromis entre   de nombreuses  tendances dont  aucune n’est en soi illégitime. L’idéologie d’auto-attrition qui enveloppe une partie importante de la classe dirigeante française (et européenne d’ailleurs) plonge les peuples dans l’insécurité. Pour reprendre la vieille  image biblique, les brebis ont le sentiment  que les pasteurs,  au lieu de les défendre,  leurs crachent dessus :   c’est cela qui  exacerbe les tensions.  En bref  l’idéologie antiraciste  crée  le racisme. Plus encore qu’elle   ne croit, Elisabeth Lévy a traité  un  problème de fond.

Quand l’idéologie est dominante, il faut faire naturellement la part  de l’intimidation, de l’esprit grégaire, du carriérisme.  Tous ceux qu’Elisabeth Lévy dénonce ne sont pas également sincères. Les citations de certains, tel Laurent Joffrin, témoignent d’une étonnante lucidité.  Depuis Simon Epstein (2), on sait    comment les bureaux de Vichy furent massivement investis par la gauche antiraciste, membres de la LICA compris (3) ; on est effrayé à l’idée que  l’idéologie aujourd’hui  dominante  se retourne : le conformisme et le carriérisme joueront  alors en sens inverse ;  Elisabeth Lévy, qui n’est pas du genre à suivre le troupeau,  apparaîtra alors pour ce qu’elle est : une véritable humaniste.

 

(1) On pourrait aussi citer le cas de la Corse où des Musulmans, plus nombreux que sur le continent, se heurtent à une identité corse que personne ne met en doute.

(2) Simon Epstein, Le paradoxe français, Pacifistes à Vichy, antisémites dans la résistance, Albin Michel, 2008.

(3) Sauf les juifs naturellement.

 

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Published by Roland HUREAUX
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