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Roland HUREAUX

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12 mars 2011 6 12 /03 /mars /2011 07:37

 

Article publié dans Marianne2

 

Qui connait encore la grande tradition diplomatique sur laquelle  a si longtemps reposé le « concert des nations »,  en Europe et ailleurs ?

A entendre les principaux responsables de l’Etat ou de la diplomatie en Europe occidentale, on est confondu par l’amateurisme, la naïveté, l’immaturité avec lesquels   sont traitées les crises qui parcourent le monde arabe : Tunisie, Egypte et  peut-être Syrie, Yémen, Algérie  etc.

Les ministres  interviennent à  contretemps, tantôt semblant  protéger le régime en place (Mme Alliot-Marie en Tunisie),  tantôt demandant  à la légère  le départ d’un chef d’Etat (Mme Boughrab en Egypte). Les hommes politiques sont interpellés pour  n’avoir pas anticipé les événements. La commission européenne fait son mea culpa pour  n’avoir pas prévu ce qui s’est passé. Les oppositions reprochent aux gouvernements leur passivité, ceux–ci  prennent position contre les  gouvernements arabes en place dès que la tournure des événements limite leur risque d’erreur, les uns et le autres  semblent courir  derrière les foules arabes pour  n’avoir pas l’air dépassés. 

 Le président d’un petit parti   se réclamant  du gaullisme  a  appelé  bruyamment le gouvernement français à prendre parti pour les révoltés égyptiens   et la démocratisation de l’Egypte,  oubliant – ou sans doute  n’ayant jamais su    combien le général de Gaulle était  particulièrement à   cheval sur le principe de non-ingérence. On lui a même fait grief de l’appliquer trop strictement à l’Algérie nouvellement indépendante au point de ne pas y être intervenu pour protéger les harkis. En reconnaissant la Chine populaire en 1964, il précisa  bien que la France  ne connaissait  que des gouvernements de fait  sans   se prononcer, ce faisant,  sur leur  légitimité. Le gaullisme que certains  prêchent  aujourd’hui, c’est du gaullisme kouchnérisé.

Ces attitudes sans précédent dans l’histoire diplomatique classique forment un concert bruyant et désolant.  Elles reposent d’abord sur la présomption. Les   chancelleries  devraient prévoir ce qui va se passer partout et toujours. On sait certes que les tyrannies ont toujours une fin.  Le problème est de savoir quand.   En fait,  on reproche aux gouvernements européens  de ne pas  avoir lâché les régimes en perdition  à  J– 15 au lieu de J-1. De fait, tous ceux qui exaltent la démocratisation et voudraient en pousser les feux  s’intéressent à des régimes déjà  chancelants. Ils ne courront pas le risque d’appeler la démocratisation de régimes  encore plus  tyranniques  mais qui semblent pour le moment solides  comme l’Arabie saoudite, la Libye ou la Chine.

Présomption de tout  prévoir, présomption aussi  de pouvoir  influer sur les événements, ou plutôt naïveté.  Est-il nécessaire de dire que les déclarations de nos ministres ou les communiqués de la commission européenne ne sauraient avoir qu’une influence à la marge sur des événements  qui sont d’abord de politique intérieure ?  Il se raconte  que les Etats-Unis,  dont les moyens d’intervention sont beaucoup plus puissants que les nôtres auraient « suscité » la révolution égyptienne. Cela reste à prouver.

Non seulement, notre influence n’est pas grande, mais l’hostilité des  opinions publiques des pays arabes envers  l’Occident est telle qu’il y a de fortes chances que ces interventions soient contre-productives, qu’en soutenant un homme ou un parti, nous le décrédibilisions. Cette attitude est d’ailleurs de tous les temps et de tous les peuples : souvenons-nous de l’impact contraire aux intentions de son auteur qu’eut   le  manifeste de Brunswick au moment de la Révolution française ! Sans changer de registre, on peut se demander si l’emballement  démagogique de l’affaire Cassez, tout aussi marqué d’amateurisme et qui a pris une tournure offensante pour un grand pays comme le  Mexique,  ne va pas retarder de plusieurs années  la libération de la jeune femme.

Cet activisme  verbal  tout azimut est aussi un signe d’immaturité. Cette règle ancestrale  de sagesse selon laquelle on ne saurait se mêler des affaires de son voisin que dans les cas extrêmes, et qui vaut autant dans les affaires familiales  que dans  les affaires internationales,  semble perdue de vue  depuis longtemps. C’est  le retour aux illusions de l’adolescence !  

Enfin, l’interventionnisme en faveur de la démocratie est, on ne saurait l’oublier,  devenu depuis vingt ans  l’un des  masques de l’hégémonie américaine, laquelle au Kosovo, en Irak, en Afghanistan s’est toujours drapée dans les oripeaux de la démocratisation pour exercer une politique de  puissance, avec les résultats que l’on sait. Les idéologies universelles sont toujours la marque des empires. Le rôle de l’Europe, si elle  veut encore en jouer  un, n’est sûrement pas de mettre un peu plus  d’huile sur le feu ou de céder à l’  emportement général, mais au contraire de défendre un certain  classicisme et donc le principe de non-ingérence.

La langue diplomatique, qui sera bientôt aussi oubliée que le grec et le latin,  ne manquait  pourtant pas de formules  pour  gérer  le genre de situations que nous venons de connaître. Il n’était pas difficile de  dire que « le destin de l’Egypte est d’abord l’affaire du peuple égyptien », que   « même si la France souhaite partout la démocratie et les  libertés, elle n’a  pas à s’ingérer dans une  affaire qui est d’abord une affaire égyptienne », que «  les Etats reconnaissent des Etats, que la reconnaissance ses régimes de Ben Ali et Moubarak n’emportait aucune forme d’approbation »  etc. 

C’est enfin, faut-il le rappeler, une illusion idéologique, que  de croire que  tout changement va vers plus de démocratie, que la fin  de l’histoire, telle la Parousie, est  proche. Même si le renversement de  dictateurs depuis longtemps en place  ne peut que  réjouir les Français, ne  nous faisons pas trop d’illusions sur ce qui va suivre de peur d’être vite déçus. Un général proaméricain qui remplace un autre général proaméricain : est-ce cela que nous voulons ?  Les mêmes qui célébrèrent  la chute du régime du shah d’Iran durent déchanter.  Même sans céder au fantasme  du risque islamiste, sachons regarder ce qui se passe au sud de la Méditerranée - et ailleurs -  en gardant la tête froide.

 

Roland HUREAUX

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