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Roland HUREAUX

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24 avril 2011 7 24 /04 /avril /2011 14:34

Article paru dans Le Spectacle du Monde, avril 2011

 

L’indépendance de l’Algérie fut  vécue en son temps comme une double et douloureuse amputation.

Pour la France, elle signifia  la  perte d’une  terre  dont ses gouvernants  avaient dit  « l’Algérie, c’est la France » et qui, pour le prouver, lui avaient donné un  statut  métropolitain, la divisant  en départements  et   arrondissements, avec des préfectures, des sous-préfectures, des  gendarmeries, des postes, des écoles etc.  On s’était ainsi convaincu que, à la différence des autres territoires d’outre mer, elle  n’avait pas vocation à   s’émanciper.

Pour l’Algérie, ce fut   l’exode   d’un million de Français (sur dix millions d’habitants) qui constituaient  la colonne vertébrale de l’économie du pays. Exode provoqué par la minorité d’activistes accédant au pouvoir, désireuse d’occuper vite les villas libérées, mais qui prit  par surprise la majorité de la population, laquelle n’avait jamais imaginé que l’indépendance signifierait le départ des Français.  Il s’en faut de beaucoup en effet qu’au sein du FLN, quelqu’un   ait eu la hauteur de vue d’un Nehru, premier maître de l’Inde indépendante  ou d’un  Nelson Mandela, si soucieux de ménager les blancs après l’émancipation  des noirs d’ Afrique du Sud. Dirigée par des hommes médiocres, sélectionnés par un processus impitoyable d’éliminations internes, l’Algérie nouvelle, dépourvue d’aristocratie précoloniale,   n’a  trouvé  en son sein personne  pour  empêcher le drame.

On ajoutera l’ambigüité de la victoire  politique du FLN sur fond d’écrasement militaire,  propre, elle aussi,  à faire des amers  de part et d’autre. Les uns pour avoir été humiliés sur le terrain, les autres pour avoir été frustrés du bénéfice de leur victoire.

 

L’héritage maudit  de la guerre révolutionnaire

 

Les nouveaux dirigeants étaient imprégnés de la théorie de la guerre révolutionnaire,   fondement des terrorismes les plus sanguinaires, selon laquelle le pouvoir revient  au plus violent, théorie  aux effets exacerbés par  les  traditions violentes de cette contrée. Le sort terrible fait aux harkis fut à l’avenant, tout comme   celui dont étaient menacés les pieds-noirs en fuite.

Tous les pays qui ont adopté cette   méthode impitoyable d’émancipation l’ont payé  de décennies de convulsions et   de stagnation,    un   régime de fer y générant presque toujours une seconde guerre civile : outre la Chine maoïste, citons le Vietnam, le Cambodge, le Laos,  l’Angola, le Mozambique etc. L’Algérie n’a pas échappé à cette malédiction.

La chance apparente qui  aurait du compenser le désastre du  départ des pieds-noirs,  la richesse extraordinaire du sous-sol en pétrole et en gaz,  s’avéra  en réalité une autre  malédiction. Il n’y a pas non plus d’exemple que ces ressources, par les facilités qu’elles donnent, ne s’avèrent à la longue un frein au vrai  développement : la Russie   en fait aujourd’hui  l’expérience ; on voit au contraire, par contraste,  le dynamisme de pays privés de telles  ressources : hier le Japon, aujourd’hui  la  Chine, l’Inde, la Tunisie.

Ajoutons-y les absurdes méthodes de planification  inspirées de l’URSS, fondées sur la collectivisation des terres et la  priorité à l’industrie lourde, qu’adoptèrent les nouveaux maîtres de l’Algérie et on a les raisons des échecs persistants de ce pays.

 

Une culture du ressentiment

 

Cette double amputation a laissé des cicatrices à vif. La controverse sur l’indépendance  de l’Algérie continue en France. Le gouvernement algérien a choisi de faire, contre toute raison,  de l’ancien colonisateur le bouc émissaire d’échecs qui ne sont imputables qu’à lui seul.  La dénonciation obsessionnelle du passé colonial a imprégné l’enseignement de l'histoire dans l’Algérie nouvelle. L’ancienne génération qui avait connu la domination française savait qu’elle comportait  du bien et du mal, elle savait aussi qu’aucune ancienne colonie  française ou étrangère   n’avait  reçu  en héritage des équipements collectifs aussi développés que l’Algérie, grâce en particulier au Plan de Constantine (1958). La nouvelle génération, objet d’un  endoctrinement sommaire, est au contraire remplie d’hostilité envers l’ancien colonisateur. Les sentiments d’une partie de la  jeunesse algérienne immigrée en France s’explique par là.

Cette attitude, fondée sur le ressentiment, s’est traduite dans la politique menée par le FLN : une arabisation brouillonne  qui a  désorganisé l’enseignement, le relâchement des liens pétroliers.  Elle s’est aussi traduite par des procès incessants : l’Algérie voudrait que la France se reconnaisse  coupable de crimes contre l’humanité et fasse repentance,  en particulier pour  les événements de Sétif du  8 mai 1945, opération de maintien de l’ordre ayant mal tourné certes, mais en aucun cas  génocide.  Les cimetières français ont été, année après année,  vandalisés ou passés au bull dozer. Lors de visites officielles, telle celle du président Bouteflika en 2000, les présidents algériens ont pris à partie la France au-delà de toute convenance,  soi-disant pour de motifs de politique intérieure.  

A cette  mise en accusation permanente, la France n’a jamais réagi que par le silence. Certains hommes politiques français n’hésitent même  pas à donner eux-mêmes dans la  repentance. La profanation des cimetières n’a jamais donné lieu, à notre connaissance,  à des protestations officielles.

Bien que les droits de l'homme aient été violés de manière massive en Algérie depuis 1962, notre gouvernement -  et pas seulement lui -,  toujours prêt à faire  la   morale à la Chine, à la Russie, aux pays d’Afrique noire, se tait.

Le 1er novembre de chaque année, l’Algérie fête l’insurrection de 1954, marquée par un fait d’armes peu glorieux : le mitraillage  d’un couple d’instituteurs français dans les Aurès. Cette fête – et les autres fêtes nationales algériennes – sont depuis bientôt cinquante ans  l’occasion pour les ambassadeurs d’Algérie à travers le monde d’attaquer  la France devant le corps diplomatique. Non seulement on n’a jamais demandé à nos diplomates de s’abstenir de paraitre à la cérémonie sinistre du 1er novembre,   mais ils sont priés d’écouter sans broncher les insultes déversées sur notre pays à cette occasion.  

 

De De Gaulle à Chirac

 

 Une attitude que l’on retrouve sous des formes différentes à travers les grandes phases des relations franco-algériennes : le général de Gaulle, pensant qu’à  long terme la parenté entre les deux pays finirait par l’emporter   a maintenu contre  vents et marées, une coopération privilégiée avec l’Algérie sans cependant jamais s’y rendre, ni  recevoir  à  Paris ses homologues  algériens.

Pompidou dut essuyer la remise en cause des accords pétroliers à la suite de la nationalisation du pétrole par l’Etat algérien. En définitive, aucune disposition des accords d’Evian, de l’amnistie pour les harkis aux dispositions  pétrolières, en passant par le respect des biens français, qui n’aient été violée par Alger.

François Mitterrand signa les accords gaziers  de 1982, très avantageux pour l’Algérie. Il fut en 1987 fut  le premier  président français à se rendre en Algérie en visite officielle. Quoique le président socialiste ait été, sous la IVe République, un intraitable  partisan de l’Algérie française, dont il comptait maint nostalgiques dans son entourage, il donnait ainsi satisfaction à la composante anticolonialiste et pro-algérienne de la gauche.

Jacques Chirac a plus ou mois continué sur la même  ligne : poursuivant  des échanges dont on fait semblant de croire qu’ils sont normaux, se refusant à toute polémique avec un pays qui a le droit de dire sur nous ce qui,  venant de tout autre, serait jugé inacceptable.

Les motivations de cette attitude  des dirigeants français sont diverses.

L’importance des intérêts croisés : immigration, pétrole, commerce  (la France est le premier client, le troisième fournisseur de l’Algérie) les rend prudents. La France et l’Algérie restent l’un pour l’autre des partenaires commerciaux privilégiés.

Une   partie de l’intelligentsia française partage malheureusement la thèse algérienne d’une France criminelle.

Les dirigeants algériens ont aussi  toujours su manier le chantage au fondamentalisme,  surtout depuis que le Front islamique du Salut (FIS) eut   gagné les élections de 1992, victoire sans lendemain puisque elle fut suivie d’un coup d’état destiné à maintenir au pouvoir un FLN corrompu. Aucun gouvernement français n’a eu le cran d’envoyer paître Alger  sur le thème «  Et bien,  tant pis si les fondamentalistes arrivent au pouvoir ; pour le moment   cessez de nous couvrir d’injures ».

L’Eglise catholique avait, depuis le début, sous l’influence du cardinal Duval, évêque l’Alger au moment de l’indépendance,   suivi une ligne proche de celle du gouvernement français : maintien d’une présence discrète, respectueuse de l’islam, refus de tout prosélytisme, absence de réaction face aux multiples pressions, brimades, voire assassinats  dont furent victimes depuis 1962 les Algériens de confession chrétienne. L’assassinat des moines de Tibhirine en 1996, comme celui de Mgr Claverie, évêque d’Oran,  la même année, marquent l’aboutissement de cette politique. Ce qu’elle pouvait avoir, malgré tout,  de grand  a  valu au film « Des dieux et des hommes »   le succès que l’on sait.

 

Une longue crise d’adolescence

 

Mais la logique de l’Eglise est une chose, celle des  Etats en est une autre. Il n’est pas sûr que la passivité de l’Etat français face aux incessantes accusations algériennes, dont le but  officiel était d’apaiser  les rapports franco-algériens,  ne les ait pas, au contraire,  à la longue,  envenimés. L’Evangile  qui a semblé  nous  inspirer dans cette affaire, ne dit pas seulement : «Quelqu’un te donne –t-il un soufflet sur la joue droite, tend lui encore l’autre » (Mt 5, 38); il dit aussi :   « ainsi serez vous fils de votre Père qui est aux cieux car il fait lever son soleil sur les méchants et sur les  bons et tomber la pluie sur les juste et sur les injustes » (Mt 5,45). En d’autres termes, celui qui ne répond pas aux offenses se met à la place de Dieu ! Or, dans le concert international, aucun pays ne peut revendiquer cette place.

La mansuétude étonnante de la France à l’égard des gouvernements algériens successifs  a eu un premier effet négatif : passer pour un aveu de culpabilité, et un deuxième : apparaitre comme la marque d’un mépris "souverain". Au fond, nous n’avons cessé de dire aux Algériens : vos injures ne comptent pas car elles viennent de trop bas  pour que nous daignions y répondre.

Il n’était pourtant pas difficile de rappeler cet autre crime contre humanité que fut  l’enlèvement et la vente comme esclaves de plusieurs millions d’habitants du Sud de l’Europe par les pirates barbaresques (algériens). Et peut-on considérer l’exode des  pieds-noirs en 1962 comme autre  chose qu’une opération de « purification ethnique » ?

Enfin,  ne suffit-il  de dire tout simplement que, de tous temps et sur les tous les continents, les civilisations qui ont de l’avance « débordent » sur celles qui ont du  retard,  et cela  pour le meilleur et pour le  pire.  Si le sud de la Méditerranée avait été en avance, comme il l’était  au temps d’Hannibal, le mouvement se serait  fait en sens inverse. Il n’y a pas de quoi nourrir un procès interminable : c’est l’histoire.   On pourrait enfin demander à une commission paritaire d’historiens d’éclaircir les épisodes les plus douloureux du passé pour que les chiffres les plus fantaisistes cessent de circuler à leur sujet.

C’est tout cela qu’il faudra un jour savoir dire sans complexes aux Algériens.

Le devenir de la relation franco-algérienne est inséparable d’une prise de conscience  par le peuple algérien lui-même d’un certain nombre de vérités dures  à entendre :   comment ce pays a perdu des dizaines d’années par la faute d’une classe dirigeante complexée, avide et incompétente, comment le passé colonial est un alibi trop facile pour les échecs de celle-ci, combien il serait temps  de cesser d’imputer à   la colonisation française le responsabilité de ces échecs , comment on ne saurait espérer normaliser ses relations avec la France  sans redresser une mémoire biaisée par une propagande officielle incitant à la haine.  L’Algérie pourrait même   aller plus loin : ouvrir ses  portes aux descendants  des pieds-noirs et des harkis que tant de liens  charnels attachent à sa terre. Que de jeunes Kabyles, aussitôt sévèrement punis, aient, lors d’émeutes récentes,  brandi   par provocation, des drapeaux français,  pourrait être  le signe que la jeunesse de ce pays  n'est plus prête à recevoir sans esprit critique les ressassements officiels.

L’attitude de l’Algérie vis-à-vis de la France depuis cinquante ans ressemble à une longue crise d’adolescence. On en connait les caractères : revendication permanente, rancune injustifiée, mal-être. On n’en sort pas sans une crise ultime où chacun, le père et le fils, ose enfin dire à l’autre ses quatre vérités. L’attitude bien peu courageuse des gouvernements français a sans doute  fait, en définitive, plus de mal que de bien, retardant  la « sortie d’adolescence ».

C’est faute que l’Algérie ait encore atteint, dans sa relation avec la France, la maturité,  que Jacques Chirac n’a pu mener à bien son projet, prématuré à l’évidence,  de traité d’amitié et de coopération. Le projet a buté sur la question de la repentance. Elle sera réglée quand les Algériens comprendront  que la France ne se livrera jamais  à aucune repentance unilatérale.

Car le chantier des relations franco-algériennes est immense : malgré la propagande anti-française, malgré l’arabisation, la familiarité des Algériens avec la France, grâce aux paraboles, grâce aux allées et venues des migrants, demeure grande.  

Il se peut qu’il faille  une crise ultime et salutaire  pour que  les relations  entre la France et l’Algérie  puissent devenir, selon le vœu du président Bouteflika,  « exemplaires et exceptionnelles », car avant cela,  il faut d’abord qu'elles  deviennent  tout simplement normales.

 

Roland HUREAUX

 

   

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Gérard Couvert 24/04/2011 16:54



Merci Roland pour cet exellent papier.


Sur le site d'un courageux site kabyle il y cet exergue : l'Algérie n'a qu'un seul problème : l'islam.


Imaginons un referendum "voulez-vous que l'Algérie redevienne un ensemble de départements français ?" le résultat sera positif en Algérie, écrasant dans certaines régions, et bien sur négatif en
France ...


L'Algérie demeurée française aurait aujourd'hui le même niveau de vie que le reste du pays qui globalement serait plus riche que maintenant. L'islam serait en voie de sécularisation, voir
d'effondrement, un TGV relierait Oujda à Tunis (en ligne nouvelle pour le parcours "français")Alger serait la plus prospère des villes africaines, Khadafy n'aurait jamais existé, et la VI eme
flotte US devrait tout à la tenaille Meers-el-kébi/Toulon : c'et d'ailleur là, et uniquement là qu'il faut rechercher la victoire internationale d'un FLN (et ALN) écrasé militairement et en voie
d'isolement diplomatique (revirement Kroutchev hélas trop tardif).


Et pouis si nous fumes d'aussi sinistres colonisateurs (que dire des Turcs durant 5 siècles !) mais que font donc 4 à 6 million d'algériens sois-disant français chez nous ?


Algérie algérienne : 50 ans d'échecs