Beaucoup ont fait il y a quelque temps, le parallèle entre l’altercation du préfet Girot de Langlade avec les employés chargés des contrôles de sécurité à Orly et les propos dérobés à son ministre Brice Hortefeux. Le premier sous l’effet du stress, le second, au contraire, de la décontraction se seraient laissé aller à des propos racistes. Situation d’autant plus cocasse que le second venait de sanctionner le premier pour cela. Et dont la leçon est que pour ne pas se laisser aller à des propos inconvenants, il ne faut être ni trop stressé, ni trop détendu...
Mais c’est un autre parallèle que nous voudrions faire : entre l’affaire Girot de Langlade et la vague de suicides à France-Télécom, cette fois.
Le fond de l’affaire se résume dans les deux cas en un mot devenu le sésame de la réforme de l’Etat et des entreprises autrefois publiques : l’externalisation.
Cela veut dire que, de plus en plus, pour faire des économies, l’Etat ou les entreprises achètent tel ou tel service à un prestataire extérieur au lieu de l’assurer eux-mêmes « en interne » au moyen de leur personnel.
Tant qu’il s’agissait de services banalisés, personne ne s’offusquait que la Sodhexo ou une autre société de restauration fournissent les repas aux cantines des écoles ou des administrations ou que l’entretien des pelouses des casernes soit confié, depuis qu’il n’y a plus de « bidasses » pour l’assurer, à une société de « parcs et jardins ».
Mais c’est une loi de toute bureaucratie que quand elle adopte une logique, elle la poursuit les yeux fermés aussi loin que possible. C’est ainsi que le principe de l’externalisation a été récemment étendu à des activités naguère tenues pour régaliennes.
Le contrôle de sécurité des voyageurs qui montent dans les avions, autrefois effectué par les employés d’Aéroport de Paris ou la police de l’air et des frontières, sont désormais confiés à sociétés de sécurité. Que pour des raisons de coût ces sociétés recrutent largement parmi les immigrés récents, venus de pays où la culture ne donne pas la même valeur au temps, peut énerver des cadres supérieurs à la bourre et fonder tel ou tel rapprochement fâcheux avec le fonctionnement des aéroports d’ autres latitudes.
Le recours massif à des sociétés de sécurité est en train s’étendre à la conciergerie des palais nationaux. Certes, la garde républicaine ne se dessaisira pas de sitôt de la garde de l’Elysée, mais les autres ministères ont commencé à prendre cette voie. Il est vrai que les gendarmes, plutôt bien payés, coûtaient fort cher et il valait mieux qu’ils soient sur le terrain, mais un corps de l’Etat dédié et moins coûteux ne ferait-il pas l’affaire ?
France Télécom a déjà externalisé beaucoup de choses : non seulement l’annuaire électronique Pagesjaunes, qui était il y a peu entre les mains d’une société américaine, mais surtout le service de renseignements téléphoniques. Tenue par la commission de Bruxelles de faire jouer la concurrence, la société a éclaté le vieux « 12 » d’heureuse mémoire, en une multitude d’ opérateurs en concurrence. Toujours à la recherche des coûts salariaux les plus bas, ces sociétés ont, grâce aux miracles du télétravail, installé leurs centres de renseignement à l’île Maurice, au Maroc ou au Vietnam. Un personnel hâtivement formé à parler un français à peu près sans accent mais qui ne connaît pas forcément la géographie de la France ( il m’est arrivé d’avoir à préciser que le Havre s’écrivait avec un H) répond à la place des opérateurs de France Télécom d’autrefois. C’est tant mieux pour les pays en cause où l’emploi est une denrée rare ou pour la société qui améliore ses marges, c’est généralement tant pis pour l’usager, moins bien servi, c’est surtout tant pis pour les employés de France Télécom qui sont alors « redéployés » ou font l’objet de « plans sociaux ». L’entreprise poursuivant son propre désossement, nul, dans son personnel, ne peut dire aujourd’hui qu’il y est à l’abri d’une externalisation de son service. Une des raisons du malaise profond qui y règne et de la vague de suicides qui s’y produit.
Et en effet, l’externalisation des services publics peut aller très loin : qui sait si La Poste, quand elle aura un statut d’entreprise privée, ne remplacera pas ses facteurs par des sociétés de distribution auxquelles elle livrera le courrier tous les matins ?
Il ne faut pas s’imaginer que les hautes sphères de l’Etat ou les établissements publics qui en dépendent, grouillent de grands esprits habitués à résoudre des situations complexes. Pour y percer, il faut être d’abord en phase avec les dernières modes. Depuis quelques années, brillera, celui qui, face à tout problème, répète comme un perroquet : « privatisation, externalisation ».
La dernière trouvaille dans le genre est l’ « externalisation de la fonction propriétaire » : le ministère de la défense se prépare ainsi à vendre l’ensemble de ses locaux parisiens pour ensuite les louer à la société qui les achètera. En attendant d’entrer dans un ministère tout neuf, dira-t-on. Mais ce dernier doit être, aux dernières nouvelles, construit par une société privée qui percevra une redevance. Vendre les immeubles pour ensuite les louer est une pratique qui se répand dans l’Etat et les établissements publics. Il s’agit là, qui ne l’a deviné ? d’ une astuce à quatre sous pour cacher que l’endettement public est plus grave encore que ce que disent les chiffres officiels. On notera aussi qu’avec un tel client, l’investisseur qui s’engagera dans une telle opération ne courra pas beaucoup de risques. De quoi attirer les fonds de pension d’outre-Atlantique. Les grandes banques ne manquent pas d’agents dans les cabinets ministériels pour pousser à la roue. Quand ces fonds seront-ils propriétaires du Palais-Bourbon, de l’Elysée, du musée du Louvre qu’ils loueront à bon prix à l’Etat français ? Les paris sont ouverts.
La logique de l’externalisation se trouve à l’origine des péripéties rocambolesques du Clémenceau. Pendant que nos chantiers de Bretagne étaient en roue libre, l’application de ce principe a conduit à en confier le démantèlement à un chantier indien. On connaît la suite : l’Inde refuse, le vieux navire fait piteusement demi-tour, erre un moment tel le Hollandais volant, puis finit par accoster pour y recevoir le coup de grâce dans un chantier anglais.
Malgré ces déconvenues, aucun bilan d’ensemble de l’externalisation n’a été fait. Les économies générées sont-elles
considérables ou relativement faibles ? Quel est l’impact sur la qualité du service public ? Ne faudrait pas marquer d’une ligne rouge la frontière entre les services courants qui
peuvent être fournis par un prestataire extérieur et le noyau dur du service public qui doit être l’apanage de l’Etat , quitte à en réorganiser les modalités ? Pour le moment l’affaire est
taboue car le mot d’ordre est à l’externalisation. Si les désespérés de France-Télécom ont contribué à ce que la question soit posée, ils ne seront pas morts pour rien.
Roland HUREAUX