Monsieur Roland Hureaux

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(article paru dans Marianne2) 

             D’une manière  devenue désormais classique, Max Weber distingue l’éthique  de la responsabilité et l’éthique de  la  conviction. L’homme de conviction est  soucieux de témoigner de ce qu’il croit juste ,  même si cela le prive de moyens d’action , voire a des effets pratiques négatifs.  L’homme de responsabilité s’efforce de calculer dans chaque circonstance  les effets positifs et négatifs de ce qu’il dit et fait et mesure ses  propos en fonction de cela.

Devant  ce dilemme, il est évident que,  depuis toujours, les chefs de l’Eglise catholique se situent du côté de l’éthique de la   responsabilité. Parce que, contrairement à ce que pourraient laisser penser certains, les bons chrétiens  ne sont pas des  adolescents attardés,   et   parce que l’Eglise catholique a des responsabilités effectives : entre 1939 et 1945, celle de  millions de catholiques mais aussi de centaines de milliers de juifs réfugiés dans ses institutions  (1) !   Il y a une immaturité inouïe  à imaginer que le pape aurait pu prendre la parole à tort et à travers sans se préoccuper d’abord de cette responsabilité comme certains intellectuels désireux de passer dans l’histoire ont pris l’habitude de le faire.  C’est aussi plus largement la différence entre la morale classique , issue d’Aristote et des stoïciens,  fondée sur  l’objectivité   et une  morale  existentialiste  fondée sur la subjectivité, où le bien consiste à rechercher en chaque circonstance la posture « moralement correcte » ,  à  sculpter ,  de pose en pose , la statue  sublime de  quelqu’un  qui aura toujours été du bon côté.  

Il est vrai que la tradition de l’Eglise assigne aussi aux papes et aux évêques une fonction « prophétique ».  Mais les prophètes de  la Bible  se situaient  en dehors des institutions et  n’avaient  aucune responsabilité ; ils pouvaient  de ce fait, sans autre risque que pour eux-mêmes,  invectiver les pouvoirs en  place.  Il est évident que ce n’est pas la  position d’un pape ou d’un évêque qui est d’abord un  « pasteur »   , c'est-à-dire,  selon  la même Bible,    l’homme qui garde le troupeau contre les loups.

Ces évidences posées,  il est clair que ce qu’il convient de faire dans le cadre de l’éthique de la   responsabilité est affaire de circonstances. Rien  ne permet de dire que,  par rapport à telle situation, le pape aurait pu, en étant moins « prudent », améliorer la balance  bien/mal.  Il faut une présomption singulière à ceux qui n’ont  pas vécu les mêmes  événements, ni  jamais   exercé des responsabilités analogues,  pour porter des jugements péremptoires à ce sujet.

Dans cette logique, il est  aussi choquant d’entendre  certains catholiques dire  que   le procès  en béatification  est   une question  interne à l’Eglise, une affaire de sacristie  en quelque sorte,  qui    ne   concernerait que les vertus privées du pape,    sans considération de son  rôle historique.  Nul doute que si l’ «avocat du diable »  (une  fonction officielle   dans la procédure  en cours !)  arrive à prouver que  dans telle ou telle circonstance le comportement du pape   a eu des effets négatifs sur les juifs ou sur d’autres,     il ne saurait être   canonisé. 

Comme le dit Serge Klarsfeld  (2), une prise de parole  solennelle  lors de la rafle des juifs de Rome  aurait   « sûrement amélioré la propre réputation de Pie XII aujourd’hui. » Mais quel criminel aurait-il été s’il avait, pour forger son image devant l’histoire ou même préserver l’honneur de l’ institution, sacrifié la vie ne serait-ce que d’un des milliers d’enfants  juifs réfugiés  dans les jardins de Castel Gondolfo et de multiples couvents (3) !

Il faut une singulière méconnaissance  de ce qu’avait été le régime nazi pour imaginer que ce genre de proclamations aurait pu l’émouvoir. L’exemple souvent cité de la protestation forte des évêques hollandais face  la déportation des juifs  qui a attiré des représailles non seulement sur les catholiques mais surtout sur les juifs qu’ils protégeaient, est éloquent par  lui-même.

On dit qu’une parole plus  nette du pape aurait au moins  pu faire entrer  les catholiques dans la résistance. Tiens donc !  Les officiers catholiques allemands auraient compris que leur devoir était d’assassiner Hitler. Pie XII n’ayant  rien dit, ils n’y ont pas pensé !!

Comment peut-on dire aussi que le pape n’a rien dit contre le nazisme alors qu’il avait été le porte-plume qui rédigea de bout en bout l’encyclique  Mit brennender sorge  (1937) (4) ?  

Il fut, dit-on, obsédé par l’anticommunisme. Parole légère s’il en est ! Oublie-t-on qu’entre août 1939 et juin 1941, Hitler et Staline  sont alliés, un plan d’extermination des prêtres  et des élites polonais est à l’œuvre et des centaines de milliers  de catholiques  polonais  assassinés.  Pas de protestation mémorable non plus. Pourquoi ? Je ne sais.   On reproche assez à l’Eglise ses interdits, ses censures, ses condamnations  souvent bruyantes et si impopulaires mais elles  ne visent généralement que les siens avec le but et donc l’espoir de les  réformer. Rien de tel en  la circonstance ; comme tous les papes, Pie XII  croyait au diable et, de propos privés qu’il a tenus, il semble qu’il ait considéré Hitler comme un possédé. Nonce  en Allemagne sous la République de Weimar (4), il ne se faisait en tous cas aucune illusion sur le personnage et savait mieux que  quiconque l’abîme du mal auquel l’Europe était alors confrontée. Il savait que,  face  à la « Bête immonde », rien ne sert  de chercher à l’attendrir, il faut en priorité limiter les dégâts en n’attisant pas sa fureur

Rien à voir dans cette  attitude avec le pétainisme un peu ballot des   évêques français.  Le célèbre  regard  immobile de Pie XII derrière ses lunettes rondes n’est pas celui d’un couard  paralysé par la   trouille, mais celui d’un homme  totalement lucide sur l’ampleur de la catastrophe et   pénétré  de   son immense   responsabilité.

De fait, le vrai mystère de Pie XII n’est pas tant son comportement pendant la guerre que la lecture qui en est faite soixante  ans après. Comment ce pape qui fit de son vivant  l’objet d’éloges unanimes du monde juif  ( Ben Gourion, Golda Meir, Albert Einstein, Léo Kubowitski, secrétaire du Congrès juif mondial, le grand rabbin de Rome  etc.) et non juif, peut-il  être aujourd’hui ainsi vilipendé ?

Le basculement s’est fait avec la pièce « Le Vicaire » (1963), œuvre littéraire et non  historique due à un personnage douteux,  condamné pour négationnisme. Il coïncide surtout avec l’émergence de la génération d’après-guerre dont l’irresponsabilité en tant de domaines avait besoin d’un paravent idéologique : identifier, dans la ligne de l’Ecole de Francfort et au rebours du vécu des contemporains, nazisme et tradition en fut une des clefs de voûte. 

Mais quelque archéologie qu’on en fasse (au sens de Michel Foucault), la lecture rétrospective  du comportement de Pie XII n’en demeure pas moins un  mystère. « Bienheureux êtes vous si l’on vous insulte, si l’on vous calomnie de toutes manières à cause de moi ». (Mt 5, 11). Ceux qui font de Pie XII un « bienheureux » ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

 

                                                  Roland HUREAUX

 

1.    Est-il nécessaire de dire que ces centaines  de milliers de juifs cachés dans les institutions catholiques ne l’étaient pas à l’insu du pape ou malgré lui ?  

2.    Le Point,  24/12/2009

3.    Pour assurer la liaison avec l’extérieur dans une ville quadrillée par l’armée allemande , le pape disposait d’un agent particulièrement véloce appelé  Gino Bartali.

4.    On sait que cette encyclique condamnant le nazisme fut lue au prône de toutes les églises allemandes le même dimanche de 1937, au nez et à la barbe du régime qui n’avait pas éventé la chose.

5.    C’est à cette époque qu’il fut photographié à la sortie d’une réception, des militaires allemands lui rendant les honneurs. Comme ils portent déjà l’uniforme des soldats nazis, l’usage pas  toujours innocent de cette photo  prête à confusion.

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