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Roland HUREAUX

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16 mai 2013 4 16 /05 /mai /2013 19:57

 

 

L’EXEMPLE DE LA SYRIE

 

Ceux qui dirigent la diplomatie française l’auront bien cherché ! L’annonce d’une conférence internationale sur la Syrie, avec la participation du  gouvernement  Assad, dont le principe  a été négocié directement entre les Etats-Unis et la Russie,  constitue un camouflet pour la politique française . D’autant que Londres, Jérusalem  et même Ankara, mais pas Paris, semble-t-il,  ont été immédiatement  associés au  processus.

En faisant au cours des derniers mois, au sujet de la Syrie, de la surenchère sur la politique américaine elle-même,  la France s’est ainsi  marginalisée.

Cette surenchère s’est exprimée par la reconnaissance du conseil national qui tient  lieu de gouvernent provisoire des rebelles, à la  représentativité douteuse, et  la  volonté frénétique  d’armer la rébellion syrienne, deux positions que le présent Obama a refusé de prendre.

Cet accord direct  entre Washington et Moscou, au nez et à la barbe des excités de Paris (et aussi de Londres),  est-il nécessaire de dire que tout observateur un peu lucide de la scène  proche-orientale pouvait le voir venir ?  

Le  plus suffocant dans cette histoire  est l’inculture diplomatique et historique dont  a témoigné la conduite de la politique française, signe d’une grave  dégénérescence de notre appareil  politique et diplomatique.

Notre projet  d’  armer la rébellion  était en soi  irresponsable dans une région qui est une véritable poudrière, surtout si l’on considère  que dans  cette rébellion,  les islamistes les plus radicaux, Al Qaida compris,  se trouvent en position hégémonique. Certains  de nos partenaires européens ne se sont pas privés d’accueillir le projet  de la France et du Royaume-Uni  en se gaussant.  Ils ont eu la sagesse de le bloquer. Ajoutons que notre position incompréhensible  nous brouillait avec deux partenaires naturels : la Russie et l’Algérie. 

Irresponsable, la ligne politique  française  démontre aussi une triple ignorance.  

 

L’oubli de la mission de La France au Proche-Orient

 

La première est celle de  l’histoire de la présence française au Proche-Orient. 

Même si nous sommes encore la 5e puissance  mondiale,  rien ne nous fonderait  à avoir  un avis sur ce qui se passe dans cette région  si on ne faisait référence à l’histoire.  De grands pays, comme l’Allemagne, le Japon, la Chine, l’Inde ne s’y impliquent guère et ne s’en portent pas plus mal.

La France a eu un mandat de la SDN entre 1919 et 1945 pour administrer la Syrie et le Liban.   C’est ce qui justifie encore  son intérêt. Mais ce mandat est lui-même fondé sur le rôle de protecteur des chrétiens de l’Empire ottoman que,  dès le temps de François Ier, la France s’était fait reconnaître par le sultan de Turquie.   Napoléon III était intervenu  au Syrie en  1860  sur le même fondement.

On veut bien admettre que  notre responsabilité s’étende aujourd’hui à toutes les minorités et pas seulement aux chrétiens. Mais notre intervention dans les affaires syriennes   joue   directement  à l’encontre des intérêts non seulement des chrétiens mais aussi   des autres minorités comme les alaouites ou les druses;  nous nous évertuons à renverser le seul régime, issu lui-même     de la minorité alaouite,  qui  les  protège.  Si notre entreprise de mettre fin sans délai au régime Assad avait abouti, il serait arrivé ce que   les  rebelles ne cessent d’annoncer :   l’exode de deux millions  de chrétiens et le  massacre de deux   millions et demi d’alaouites. Etonnant  retournement historique  pour  un pays dont la protection des minorités  justifie seule  la  présence dans la région.  

Il est vrai qu’invoquer ce passé n’est plus  à la mode. L’ultra-laïcisme qui est devenu la politique officielle de la gauche,  et même de la droite,   conduit nos dirigeants non seulement à ne  plus  faire   de référence   à la protection des   chrétiens, mais même à  les tenir, non sans  une forme de lâcheté, pour la   seule minorité qui ne mérite pas notre compassion.  Cela au moment même où ils sont devenus, de l’avis commun, le groupe religieux le  plus persécuté  dans le monde.

En invoquant la laïcité,  on  oublie  que les grands républicains de la IIIe République,  pourtant peu suspects de bigoterie, n’avaient jamais perdu  de vue ce rôle. Ils savaient l’histoire, eux !

 

La diplomatie des droits de l’homme, simpliste et contradictoire

 

La préoccupation des droits de l’homme, nouvelle religion laïque,  aurait remplacé  le souci  de protéger les chrétiens,  mais  que signifie la promotion des droits de l’homme si elle doit passer  par le massacre ou l’exode de toutes les minorités ?

Nous en arrivons au  deuxième signe d’inculture : organiser   notre diplomatie en fonction des régimes intérieurs des différents  pays,  diplomatie dite « des droits de l’homme ».  Nous serions supposés ne  nous lier  désormais  qu’avec les  régimes démocratiques ou les oppositions prétendant promouvoir la démocratie ( même s’il  s’agit , comme en Syrie, de fanatiques  barbus tout prêts à égorger  tout ce qui n’accepte pas la charia ).

La dissociation des  considérations intérieures et de la grande diplomatie constitue pourtant  une des grandes constantes de l’histoire de l’Europe, singulièrement de la France. C’est peut-être un des fondements de  la civilisation. Richelieu pouvait  combattre le protestantisme  en France et s’allier avec les princes protestants en Allemagne  contre l’Autriche.  Le très catholique  roi  d’Espagne  soutenait   à l’inverse   les protestants lors du siège de La Rochelle.  Louis XVI apporta une aide décisive aux  « Insurgents »  républicains  d’Amérique du Nord  contre son « cousin », le roi d’Angleterre.  Plus  près de nous,  la République radicale  n’hésita pas   à s’allier avec la Russie des tsars pour contenir l’impérialisme allemand.

Ces subtilités (pas si subtiles que cela  d’ailleurs)  sont  aujourd’hui  oubliées. Même un diplomate de profession comme Villepin, parce qu’il  avait, dans son équipée politique,   le soutien du monde arabe, se crut tenu de protester contre l’interdiction du voile,   deux sujets qui n’auraient dû avoir aucun rapport !     

Fixer sa   ligne diplomatique sur  la  seule considération  des droits de l’homme  est non seulement simpliste et dangereux  mais  hypocrite car on a tôt fait d’oublier ces droits    quand certaines  contraintes  géopolitiques ou  commerciales s’imposent , par exemple à l’égard de  l’ Arabie saoudite ou  de la Chine. Mais aussi de l’Algérie, qui, dans les années 1990, réprima l’islamisme de manière au moins  aussi sanglante qu’Assad sans que cela ne nous ait jamais émus.  La plus extrême sévérité s’exprime en revanche vis-à-vis de la Russie  - où pourtant  les minorités  religieuses  vivent  en sécurité, ce qui est loin d’être le cas dans la soi-disant démocratique Turquie bien davantage  ménagée.

L’urgence   nous  a imposé de voler au Mali   au secours d’un régime issu d’un coup d’Etat,   alors qu’au nom des droits de l’homme,  nous  boudons stupidement  des pays amis de  la France comme le Congo-Kinshasa  ou Madagascar confrontés à  des difficultés  internes immenses,  au motif qu’ils   ne seraient   pas assez  démocratiques.

Les nouveaux régimes d’Egypte et de Tunisie, issus des illusoires  « printemps  arabes » ont  été accueillis à bras ouvert : nous ne savons plus  que dire en voyant  s’instaurer dans la foulée, inexorablement,  le totalitarisme  des Frères musulmans , pour ne pas parler de la Libye  où la chute  de Kadhafi , par nous organisée, a conduit à  un chaos effroyable , ce pays servant désormais de base arrière aux milices islamistes que nous combattons au Mali .

Rien n’abêtit plus, on le voit,   que les postures idéologiques, comme  la prétention  de fonder la diplomatie  sur les seuls droits de l’homme, pas  seulement en Syrie.

 

Une hiérarchie fantasmée des régimes

 

D’autant que, troisième ignorance,  cette diplomatie se fonde,  pas seulement en France, sur une   hiérarchie   des pays, par rapport au critère démocratique,  qui  n’a qu’un rapport lointain avec les réalités. Une hiérarchie qui  résulte, non d’une  analyse socio-politique solide   des régimes avec lesquels on traite , qui serait basée sur des critères objectifs, mais sur  une sorte de doxa « politiquement correcte » produite  au carrefour des médias et des chancelleries   occidentales , compendium  de préjugés sommaires , de parti-pris  contestables, de jugements  à deux poids deux mesures  sans doute  inspirés  en dernière instance  par  les intérêts de puissance  nord-américains.

Cette hiérarchie ignore les catégories politiques élémentaires que l’expérience du XXe siècle nous avait  conduits à établir. Hannah Arendt   avait  eu le mérite de dégager,   la  première, la notion de régime totalitaire. Montrant que les régimes soviétique  et nazi  avaient en commun  ce caractère, elle avait apporté des nuances quant au  fascisme italien  qui , selon elle , ne pouvait être qualifié de totalitaire, car il était loin  d’avoir contrôlé – ni même   cherché à contrôler -   la totalité de la  société civile et n’avait pas multiplié, ni  près,  les crimes au même degré.  Entendu   en un sens  aussi   radical, il  est possible que le seul  régime qui mérite aujourd’hui l’appellation   de totalitaire soit  la  Corée du Nord.  Puis viennent, dans cette hiérarchie,  les dictatures classiques, comme l’étaient par exemple  l’Espagne de Franco ou les régimes militaires  d’Amérique latine. Si l’on fait de la vraie science politique et non de  la propagande,    trois  différences majeures séparent    ces dictatures des  régimes totalitaires :   d’abord le fait que les dictatures   ne visent  pas le contrôle de toute la   société, notamment  de l’économie, mais  seulement   du pouvoir politique,  ensuite que n’y  courent des risques véritables que ceux qui s’y opposent  , enfin que les dictatures ne demandent que l’adhésion  passive alors que les régimes totalitaires  exigent de tous un  engagement  actif. Et il y a enfin, plus haut  dans la hiérarchie,   les démocraties,   toujours  imparfaites et en évolution,  qui se caractérisent   notamment par le fait qu’il  y  est procédé à des élections qui ne sont pas complètement une parodie et  que le pouvoir peut même , à l’occasion,  perdre.

Foin de  ces catégories dont on pensait quelles étaient devenues classiques ! Nos dirigeants mélangent tout.  Le  régime d’Assad, dictature classique, comme tous les régimes baasistes, un peu plus raide peut-être , compte  tenu des risques qu’affronte  ce   pays à la fois  hétérogène et proche d’Israël,   est tenu pour un régime totalitaire.  Assad est,  absurdement, dans la logomachie ambiante,  assimilé à Hitler.  Chavez, défunt  président  du Venezuela,   était fréquemment   qualifié dans les médias de « caudillo », alors qu’il n’emprisonnait personne,   respectait  le résultat de urnes   quand il   lui était défavorable (par exemple lors du référendum de 2007). Tout comme  Milosevic, dont le parti  avait perdu les élections municipales dans  la plupart des  grandes villes, ce qui n’était jamais arrivé  naturellement  ni à Hitler,  ni à Staline auquel la presse internationale l’assimilait, ni même à Mussolini ou Franco.  On dit aujourd’hui  n’importe quoi sur la Russie, qui,    certes, n’est pas une démocrate parfaite, loin s’en faut,   mais ni plus ni moins que ne l’était le  Mexique  eu temps de la toute -puissance du PRI, voire le Japon du  PLD, et  qui demeure, si on la compare à sa situation en 1980, un des  pays qui ont   fait le plus de  progrès dans le monde.   En revanche, les mêmes moralisateurs ne trouvent rien à redire,   ou si peu,  à  la monarchie absolue d’Arabie saoudite qui n’est pas loin d’être un régime totalitaire.

C’est néanmoins en fonction de cette  échelle de valeurs superficielle  et partisane  que sont décidées les positions de la diplomatie française.

 

Gauche et droite  à la même enseigne

 

Le plus lamentable  concernant la France est que cette déficience de la  pensée  est  partagée entre la droite et la gauche. S’agissant de la Syrie, on cherche en vain une nuance entre les positions de    Hollande et de Sarkozy,  de  Fabius et  de Juppé. Les deux derniers, normaliens et énarques,   pourraient    pourtant, nous semble-il,  avoir le  recul historique  qui leur évite de prendre des positions  aussi simplistes et aventurées. Mais c’est apparemment trop leur demander.

Est-il  nécessaire de dire qu’avec cette diplomatie de gribouille,  nous sommes à des années  lumières  du mode de pensée de gens comme  De Gaulle ou Mitterrand qui possédaient   à un degré particulièrement  élevé  toutes ces nuances et qui   connaissaient  l’histoire ?

Une histoire  qui s’est toujours vengée de ceux qui en oublient les leçons.  Nous allons payer le prix fort  de cet oubli  au Proche-Orient, d’abord  par le ridicule, et ensuite, plus probablement, par notre éviction durable  de la scène. Cette ignorance, cette   inculture, cette superficialité avec lesquelles sont abordées les questions diplomatiques les plus graves peuvent avoir  des conséquences   dramatiques. 

Depuis le général de Gaulle, la France, en adoptant des propositions modérées et moyennes, comme par exemple sur le Vietnam ou la question palestinienne, avait pu proposer sa médiation.  C’était un peu sa  fonction  institutionnelle  dans le concert des nations.  Nous en sommes  loin après les gesticulations hystériques de ces derniers mois.   Et dire qu’il y a, parait-il, au Quai d’Orsay des gens qui se demandent pourquoi la Conférence   prévue se tiendra à Genève et non à Paris !

L’impasse  intérieure à  laquelle François Hollande se trouve confronté  témoigne de l’épuisement pathétique  de  la veine  social-démocrate dont il se réclame. Le même épuisement  a son pendant,  nous venons de le voir,  dans la diplomatie.  Notre appareil diplomatique, dépourvu de ligne cohérente,  se trouve en plein désarroi.  Le  quinquennat précédent montre hélas  qu’une droite ayant  remisé  depuis longtemps l’héritage gaulliste au rayon des vieilleries,  est encore loin    de  pouvoir proposer une doctrine alternative. 

 

Roland HUREAUX   

 

 

 

 

 

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Published by Roland HUREAUX
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commentaires

Albert 18/05/2013 12:04


Nos dirigeants mélangent tout, écrivez-vous avec raison.


Ceci rejoint vos analyses après la mort de Chavez, concernant les confusions sémantiques observées partout en France aujourd'hui. La pensée y est devenue "purée de
marrons".On n'est pas dans la m...e!!!