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Roland HUREAUX

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5 mars 2010 5 05 /03 /mars /2010 16:44

(article publié par Liberté politique)
 

Béatification ou pas, est-il encore nécessaire  de défendre le comportement du pape Pie XII au temps de la Seconde guerre mondiale ? En fait, tous ceux qui connaissent sérieusement le sujet   ont un jugement favorable,  ou au moins nuancé,   sur son action. Et on s’aperçoit assez vite que, a contrario,  ceux qui  répandent les poncifs habituels  sur son compte ne connaissent pas l’histoire  de cette période (1).  

La vraie question est plutôt de savoir pourquoi ce pape, dont la conduite avait fait l’objet d’éloges unanimes au cours des quinze années qui ont suivi la guerre, de la part du monde juif et non juif, a pu être  ensuite vilipendé comme il l’a été.

Quelques rappels de la manière dont son action  - et celle de l’Eglise – fut alors  saluée :  le 7 septembre 1945,  Giuseppe Nathan, commissaire de l'Union des communautés israélites, rend grâce  au souverain Pontife, aux religieux et aux religieuses « qui n'ont vu, dit-il,  dans les persécutés que des frères, selon les indications du Saint-Père ». Le  21 septembre 1945, le docteur Leo Kubowitski, secrétaire du Congrès Juif Mondial, est reçu par Pie XII afin de lui présenter ses remerciements « pour l'œuvre effectuée par l'Eglise Catholique dans toute l'Europe en défense du peuple juif ».  Le 29 novembre 1945,   l’ United Jewish Appeal envoie une délégation de 70 rescapés des camps de concentration au Vatican pour exprimer à Pie XII la reconnaissance des juifs pour son action en leur faveur.  En 1955, à  l’ occasion des célébrations du 10e anniversaire de la Libération, l'Union des Communautés israélites proclame le 17 avril « jour de gratitude »  pour l'assistance fournie par le pape durant la guerre. Le 26 mai 1955,   94 musiciens juifs, sous la direction de Paul Kletzki,  jouent  sous les fenêtres du Vatican  « en reconnaissance de l’œuvre humanitaire grandiose accomplie par le Pape pour sauver un grand nombre de juifs pendant la seconde guerre mondiale ». Le  9 Octobre 1958, à  la mort de Pie XII, le premier ministre israélien, Mme  Golda Meir déclare : « Pendant la décennie de terreur nazie, quand notre peuple a subi un martyre terrible, la voix du pape s'est élevée pour condamner les persécuteurs. Nous pleurons un grand serviteur de la paix ». On pourrait ajouter à ceux-là  bien d’autres témoignages, dont, bien sûr,  celui du grand rabbin de Rome Israël Zolli qui se  fit baptiser en 1945 sous le nom d’Eugenio, le prénom du pape,  en hommage à tout ce que ce dernier avait   fait pour les juifs.

 

Un montage ?

 

La seule vraie  question est: pourquoi un  basculement aussi radical de l’opinion, non seulement juive, mais aussi chrétienne, s’opère-t-il ensuite ?

Le point de départ est, on le sait, la représentation en 1963 de la pièce Le Vicaire ( il s’agit du Vicaire du Christ), dont  l’auteur serait un certain Rolf Hochhuth, montée pour la première fois à Berlin  le 20 février 1963, dans une mise en scène d'Erwin Piscator (2).

Que cette pièce ne soit pas une œuvre historique va de soi. On n’est certes pas obligé de prendre pour argent comptant le récit circonstancié de l’ancien officier du KGB passé à l’Ouest, le roumain Ion Pacepa,   expliquant comment elle aurait été fabriquée dans les officines du KGB – ou de la Stasi – pour déconsidérer  l’Eglise catholique, laquelle était  alors un des piliers de la résistance à la poussée communiste en l’Europe de l’Ouest ( nous sommes encore au temps de Don Camillo et Peppone…) (3). 

On se contentera de noter que Piscator est un disciple de Brecht, passé à l’Ouest en 1951 mais resté communiste, et que la suite de l’œuvre de Hochhuth,  sorti de l’obscurité avec  Le Vicaire  est essentiellement composée de pièces  provocatrices dont le dénominateur commun est de  discréditer  le camp occidental :  après la mémoire de Pie XII, Hochhuth s’attaqua en effet  à celle de Churchill que    dans  Nécrologie de Genève (1967)  il  accuse   d’avoir fait assassiner en 1943  le premier ministre polonais en exil  Sikorski pour mieux livrer la Pologne à Staline (4).  Une  autre de ses pièces tend à  réhabiliter  discrètement  la Bande à Baader.

L’affaire prend une tournure encore plus glauque quand on sait que  Nécrologie de Genève est inspiré d’un livre de l’écrivain anglais négationniste et pronazi  David Irving  et que les deux auteurs  ont entretenu une longue amitié.  Hochhuth  lui-même a été condamné pour négationnisme.

 

Une époque réceptive

 

Mais pour un historien sérieux,  l’action des services secrets explique rarement tout.

Le Vicaire et les thèses fallacieuses  qu’il véhicule auraient sans doute  été vite  oubliés s’ils  n’étaient tombés à un moment où toute une  génération, née après la guerre,  ne demandait qu’à  y  croire.

Le  message, tantôt ouvert, tantôt  subliminal,  que le nazisme et le catholicisme avaient partie liée a  en effet tout de suite trouvé des oreilles complaisantes, cela en rupture avec la vision  des générations antérieures.

Entre 1930 et 1950, compte tenu de ce qu’était  la configuration intellectuelle  dominante,  une telle proposition eut parue absurde.  Pour tous ceux qui ont vécu les drames des  totalitarismes  et de la guerre , il était clair qu’il y avait d’un côté, les  « nouveaux barbares », nazis ou communistes, de  l’autre,  les forces traditionnelles de la mesure, de la morale,  de la liberté et de la raison, au premier rang desquelles    les Eglises,  mais aussi  les régimes libéraux (5) . Pour  George Orwell, analyste pointu des folies  du totalitarisme, seule peut leur faire barrage  ce qu’il appelle la  common  decency, une expression très britannique qui fait évidemment référence à la  tradition.  

Pour ceux qui connaissent   les effets de balancier  électoraux  qui suivent les grandes  crises, on ne  comprendrait pas , hors d’une telle configuration  , qu’au sortir de la guerre,  les Allemands  et les Italiens, rejetant violemment le nazisme et le fascisme,  se soient  jetés par réaction dans les bras de la démocratie chrétienne (6). Dans le contexte de l’époque, il était évident qu’il  s’agissait  de deux pôles opposés (7).  

Aux approches de mai 68, s’opère  donc  une mutation  du paradigme dans lequel vivait jusque là  la culture européenne.  Le totalitarisme, spécialement nazi  et fasciste,  est plus que jamais le repoussoir mais les Eglises, et singulièrement  l’Eglise catholique,  ne sont plus le pole opposé ;  elles deviennent  au contraire suspectes  de collusion avec le fascisme et le nazisme.  Et avec elles,  la morale traditionnelle, voire toute forme  d’ordre ou d’autorité : c’est le moment où on braille le slogan absurde: « CRS= SS ». Ainsi  s’ouvre l’espace du  nouveau  pôle  positif  opposé au nazisme et au fascisme, l’esprit libéral-libertaire, fondé sur l’hédonisme sans frein, l’individualisme et le recul de toutes les régulations sociales,  pour le  plus grand bien du   capitalisme  et la satisfaction d’une génération de consommateurs qui aspire à se réaliser dans  la recherche du  plaisir.

La mutation avait été  préparée par  l’Ecole de Francfort : au terme d’une analyse sociologique contestable,   Theodor  Adorno (8) avait prétendu  montrer comment la « personnalité autoritaire » , issue de la  tradition, spécialement  allemande,   offrait  un terrain favorable  au fascisme -  alors même  que d’autres auteurs, comme  Boris Souvarine ou Hannah Arendt avaient au contraire établi  que   le terreau des partis totalitaires était la « foule solitaire », déracinée et sans repères.  Herbert Marcuse  prétendit  un peu plus tard que  l’ordre social bourgeois se doublait  d’un ordre sexuel également oppressif, fondé sur des interdits arbitraires,  et   William Reich    prôna, au côté de la révolution sociale,  la « révolution  sexuelle ». Le temps n’est pas loin où il suffira, dans une certaine gauche « caviar »,  de mener une vie de patachon pour être un antifasciste actif !  

En assénant lourdement la thèse de la complicité entre Hitler et  Pie XII,  emblématique représentant d’une tradition religieuse millénaire,  Hochhuth   va donc  dans le même sens que tout un courant de la culture contemporaine. Plus tard, un Bernard-Henri  Lévy croira déceler une  continuité entre l’humanisme chrétien de    Péguy et  de Mounier et  le pétainisme, voire le fascisme.

En France, ce mouvement de pensée prospère en effet plus facilement qu’ailleurs  en raison de l’épisode   pétainiste. Si le nazisme et le fascisme, se revendiquèrent  ouvertement  comme des antimorales, le pétainisme qui tenta au contraire  de réhabiliter la morale traditionnelle, offrait une cible plus facile. On ignore généralement que  cette préoccupation morale existait aussi dans les mouvements de  Résistance ou  que le retour aux valeurs morales était vécu par certains adeptes abusés du vieux maréchal comme une  résistance spirituelle à la barbarie.

Une toute nouvelle configuration culturelle se dessine ainsi,  une   configuration dont nous ne sommes pas encore sortis, malgré la contestation croissante de l’héritage soixante-huitard par les jeunes générations.  Les  effets de cette configuration ne sont que trop connus : ce que Finkielkraut et Bruckner ont  appelé le « nouveau désordre amoureux » et la déliquescence de la cellule familiale, la déchristianisation qui semble inéluctable  à beaucoup  malgré les efforts héroïques de nombreux apôtres affrontés  pour les raisons que nous montrons,  à de puissants  vents contraires. Ce ne sont    pas seulement la morale et la religion qui se trouvent ainsi érodées par un lent travail de sape, c’est aussi  la culture classique, c’est l’amour et le respect de soi :   l’histoire  de l’Europe  devient dans cette perspective  un long égrenage de crimes appelant la repentance.  Car il est évident que si l’Eglise catholique est complice d’Auschwitz,  toute l’Europe l’est avec  elle. Toute la culture européenne  doit donc  être remise en cause

Il est clair que si  notre époque laisse entendre avec complaisance une  petite musique qui  susurre que tout catholique  ou tout homme attaché aux traditions , quelles qu’elles soient,  sont suspects  de complaisance pour le  nazisme,  légitimement tenu pour  le summum de l’horreur , la disparition du christianisme  et l’anéantissement de toute espèce d’héritage européen  sont à l’horizon.

Que tout cela relève d’une  nouvelle idéologie,  aussi intolérante que celles qui l’ont précédée  et peut-être porteuse de risques analogues,    ne fait pas de doute.

Il  est clair  également que,  aussi longtemps qu’un  nouveau basculement culturel,  l’apparition d’une nouvelle configuration, plus conforme à la vérité historique et à la  juste hiérarchie des choses,  n’auront pas fait disparaitre les amalgames absurdes qui fondent  cette idéologie, l’Europe continuera sur la voie suicidaire  où elle est engagée.

C’est probablement parce qu’il   est intimement  conscient de cet enjeu que le pape Benoît XVI  a décidé de ne pas « caler » sur la procédure de béatification de Pie XII. Toute concession à l’air du temps sur ce sujet serait mortelle pour l’Eglise et pour la culture européenne. Vouloir béatifier Pie XII, apparait  aux yeux du vulgaire comme une provocation. C’est en réalité  une invite à un  vrai débat,  une  manière de déclencher  une « crise »  qui  ne peut-être que salutaire car, seule, elle pourra permettre, de   venir à bout des amalgames  fallacieux  qui  dénaturent la culture de l’Europe d’aujourd’hui.

Comme toute grande institution, l’Eglise catholique ne transige pas sur ses  valeurs propres, et parmi celles-ci  il en est une  qui lui est particulièrement précieuse,  c’est la vérité, non seulement la vérité de  la foi mais aussi la vérité historique.

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

1.                 Le cas de tel  grand patron de presse, très sévère pour la mémoire du pape mais qui n’a visiblement  jamais entendu parler de l’encyclique Mit brennender sorge,  est emblématique.  

2.                 Le film Amen de Costa-Gavras (2002) reprend largement les thèses du Vicaire.  

3.                  National Review, 25 janvier 2007. Un autre objectif  de ce montage ,que Pacepa n’évoque pas mais qui a bien été saisi par le rabbin David Dallin, pourrait être d’envenimer les rapports entre juifs et catholiques à un  moment où le concile Vatican II amorçait au contraire un rapprochement.

4.                 Est-il nécessaire de dire que cette thèse n’est pas confirmée par les historiens sérieux ?

5.                 Il est significatif que catholicisme et libéralisme, qui s’étaient opposés au XIXe siècle se rapprochent après la première guerre mondiale  contre la menace totalitaire.

6.                 La  tradition laïque et les compromissions, bien réelles elles, de l’épiscopat avec le pétainisme , empêchèrent le MRP , version française de la démocratie chrétienne, de remporter un succès aussi achevé ;  la gauche, socialiste et surtout communiste profita davantage de cet effet de balancier.

7.                 On ne comprendrait pas non plus, sans référence à cette configuration, comment de nombreux juifs se rapprochèrent alors, hors de tout opportunisme bien évidemment, du christianisme : Simone Weil, Henri Bergson, Edith Stein, Max Jacob, Joseph Rovan, Michel Debré,  le rabbin Zolli , le jeune Lustiger etc.

8.                 Bien qu’il ait été un des inspirateurs du mouvement de mai 68, le professeur Adorno fut alors  fort chahuté par les étudiants et ne s’en releva pas : il  mourut peu après.

 

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Published by france
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