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Roland HUREAUX

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9 novembre 2009 1 09 /11 /novembre /2009 00:48

Elevage laitier et viande, fruits et légumes, céréales ; tous les secteurs de l’agriculture ou presque sont en crise comme peut-être jamais ils ne l’ont été.

Quand l’Union européenne négocia les derniers accords du GATT (1994), les adversaires de la politique agricole commune obtinrent largement gain de cause : la préférence communautaire, tenue pour une relique du passé,  devait être progressivement abolie et l’ensemble des filières ouvertes au marché mondial.  La France,  plus réticente que d’autres,  n’obtient que des délais d’application qui expirent aujourd’hui les uns après les autres : la catastrophique réforme du marché du lait acceptée par Michel Barnier n’a pas d’autre sens

Il est vrai  que nos négociateurs n’alléguèrent à l’époque que des difficultés « politiques » à mettre en œuvre trop vite des décisions dont ils ne contestaient pas vraiment qu’elles fussent, quant au fond, fondées.

Mais l’étaient-elles vraiment ?

L’idée que le marché est  le meilleur régulateur, même en matière  agricole, doctrine officielle de l’OMC, ne tient pas  compte de la spécificité des marchés de matières premières.

Presque tous  les agents économiques encaissent aujourd’hui assez facilement les impulsions du marché, en les répercutant à l’amont ou à l’aval, le cas échéant  par un retrait. Les producteurs de produits  primaires, notamment agricoles, seuls, prennent ces impulsions « en pleine gueule » : d’abord  parce qu’ils sont en  bout de chaine , mais aussi parce que les marchés de produits primaires sont, selon le jargon des économistes, peu « élastiques », et parce qu’ils ont généralement dû faire   des investissements lourds et spécialisés : il est moins facile de vendre, en cas de crise,  un  mine ou une ferme qu’un fonds de commerce ou des bureaux , voire de  délocaliser des machines.

Cet inconvénient est neutralisé pour  la plupart des denrées primaires par l’existence de monopoles de droit ou d’ententes de fait entre grands groupes, contrôlant aussi bien les prix que les quantités : EDF, les « majors » pétrolières (et en amont les pays de l’OPEP), les multinationales minières etc. En définitive,  les seuls marchés « purs et parfaits », hors intervention de l’Etat,  sont les marchés agricoles. La commission européenne, impitoyable pour des producteurs de fruits et légumes exsangues dès lors qu’il s’agit de censurer une distorsion de concurrence, ne peut que fermer les yeux sur les ententes invisibles et de toute  autre portée des grands producteurs d’  énergie. L’hystérie disproportionnée déclenchée par  certaines épizooties (vache folle, grippe aviaire, grippe porcine) a encore accru la vulnérabilité de la profession agricole.

Cette situation particulière de l’agriculture n’avait au  XIXe siècle que des inconvénients limités du fait que les paysans pratiquaient alors une large autoconsommation,  n’avaient ni charges fixes, ni  dettes. La grêle  était alors plus redoutée que la mévente.

A partir des années trente, à la suite du drame américain des « raisins de la Colère », prodrome de la grande dépression,  on considéra assez naturellement, que, dans les grand  pays qui pouvaient se le permettre, le progrès social exigeait la mise en place d’amortisseurs institutionnels de ces secousses inhumaines, sous la forme de  soutien des cours, de protections, voire de subventions directes. Mis en pool au sein du  Marché commun  au cours des années soixante, ce système se perfectionna au fil des temps. Le monde agricole comprit que le contrôle des cours impliquait celui des quantités : ce fut le sens des quotas laitiers , puis des jachères. 

Au XXe siècle, tous les pays développés ont protégé leur agriculture : le Japon  beaucoup, les Etats-Unis moins, l’Europe entre les deux. Les accords de Lomé tentèrent timidement de faire profiter certains pays africains d’une protection analogue.

C’est au démantèlement de ces protections que, par idéologie et sous l’impulsion des Etats-Unis (qui n’hésitent pourtant pas à protéger fortement certains secteurs comme le coton) et de quelques autres pays (le groupe de Cairns), s’est attaché le GATT à partir de 1984.  Non seulement la commission européenne fut en la matière son  relais efficace (il est significatif que Pascal Lamy ait pu passer sans transition de la fonction de commissaire au commerce international à celle de directeur général de l’OMC), mais certains Etats comme la France avaient pris les devants avec la réforme de la PAC de 1992, fondée sur l’idée, elle aussi un peu courte, qu’au soutien des prix devait se substituer l’aide directe, pourtant  beaucoup  plus coûteuse pour les finances publiques.   

De ces nouvelles orientations, on  voit aujourd’hui les effets,  notamment dans notre pays  où les charges fixes de l’agriculture (sécurité sociale, impôt foncier, main d’œuvre) sont particulièrement lourdes.  25 suicides à France Télécom mais qui dénombrera ceux, encore plus nombreux,  des éleveurs du Massif central ?

Le consommateur, dit-on, y trouve son compte. Pas toujours.   

Les bons apôtres,   généralement abrités  du  marché  par leur statut ou par des  monopoles de fait,  ont beau jeu de préconiser toujours plus de  progrès de  productivité. Savent-ils que l’agriculture en a fait en soixante ans plus que toute autre branche ?  Ou que dans  des pays supposés compétitifs, comme le Etats-Unis   ou l’Argentine,    l’endettement  du  monde agricole est aussi lourd que chez nous et  sa déréliction aussi grande ?   

Il faut résolument accepter le principe que la spécificité technique des marchés agricoles au sein du marché mondial exige une régulation.  Il ne faut pas hésiter à le dire :   la doctrine du marché intégral,   appliquée au seul secteur qui soit pleinement exposé au vent du large, à la fois en bout de chaîne et non contrôlé par des oligopoles,   a un caractère inhumain. C’est dans les années 1960-1990, au temps de la préférence communautaire, que l’Europe était dans la vérité, aujourd’hui qu’elle est dans l’erreur. 

Roland HUREAUX

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