Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Roland HUREAUX

MrHureaux

Recherche

Articles Récents

Liens

28 septembre 2007 5 28 /09 /septembre /2007 21:42

 

On peut être choqué  que Nicolas Sarkozy se soit évertué de « débaucher » un certain nombre de figures symboliques de la gauche pour en faire ses ministres ou leur confier une mission.  C’est pourtant le jeu normal de la politique : de Gaulle alla chercher des ministres de gauche comme Edgard Pisani ou Edgar  Faure, Giscard le tenta à son tour, avec moins de succès : il retourna néanmoins J.J. Servan-Schreiber. Mitterrand fit la même chose en sens inverse avec Jean-Pierre Soisson. Rien de  nouveau dans tout cela.

Ce qui l’est   en revanche est le   succès étendu de l’entreprise,  le nombre de personnalités de gauche qui ont répondu, d’une manière ou d’une autre,  aux  avances du chef de l’Etat : Kouchner, Strauss-Kahn, Rocard, Lang,  Bockel, Védrine, sans compter Jouyet, Hirsch, Amara etc. et tous  ceux qui attendent l’arme au pied qu’on fasse appel à eux.

On peut  voir là  le signe d’une certaine dégradation des mœurs politiques et on  n’aura pas  complètement tort.  

Mais il faut y voir surtout la marque  de la profonde crise que travers la gauche.

La défaite de Ségolène Royal a donné lieu à une abondante littérature qui commente  cette défaite, le livre de Lionel Jospin en étant le dernier fleuron. Trop souvent cependant, ces ouvrages mettent en cause les personnes sans   poser le problème de fond.

Or dans cette crise   la qualité des hommes – et des femmes – n’est pas en cause : bien au contraire, on notera que c’est la gauche  qui apporte ses  ressources humaines à une  droite, qui, à cet égard, paraît à court.  Ainsi  les affaires étrangères se trouvent aujourd’hui  entièrement entre les mains de transfuges de la gauche. L’épisode peu glorieux du ministère  Douste-Blazy avait, il est vrai, montré que le degré d’incompétence atteint en la matière par une certaine droite.

La crise de la gauche  tient à un épuisement idéologique sans précédent et probablement sans remède.

Faute de voir encore un  avenir au parti  socialiste, ses figures les plus marquantes le quittent.

Dans cette crise, ce n’est pas, comme on le dit souvent, le succès du libéralisme qui est en cause. D’abord parce que ce succès est loin d’être complet : la multiplication des tensions sociales, l’existence dans plusieurs pays, comme la France , de volants persistants de chômage et de précarité, les lourdes incertitudes qui pèsent sur les marchés financiers et partant  l’avenir de nos économies, tout cela montre que, malgré ses succès incontestables, le retour au libéralisme qui prévaut depuis vingt-cinq ans est loin d’être une réussite achevée.  Précisément pour cette raison, il y a encore  place pour des régulations étatiques ou sociales : protection sociale, services publics organisés, redistribution des revenus, réglementation  hygiénique, environnementale etc. Il  n’est pas sûr au demeurant que malgré la vague de privatisations en cours en Europe, ces régulations soient elles-mêmes  en recul : tous les pays souffrent d’une inflation réglementaire persistante et bien peu arrivent vraiment à maîtriser les dépenses publiques.

 

La mondialisation contre la gauche

 

 

Plus que le libéralisme en tant que tel,  ce qui est en cause, c’est la mondialisation.  Encore faut-il s’entendre sur le sens de ce mot dont aujourd’hui on use et abuse.    La libre circulation de l’information à travers le monde, notamment sur la « toile »,  qui avait tant fait pour ébranler   le communisme ne touche guère,  heureusement,  les gauches  européennes. C’est la seule globalisation économique qui est en cause :   libre circulation des biens et services, des capitaux et, de plus en plus, des travailleurs. Cette globalisation suscite, qu’on le veuille ou non,   un effet de vases communicants, entraînant entre les grandes zones du monde  une contagion des inégalités  et parfois de la précarité. Qui ne voit que la tendance naturelle du libéralisme mondialisé est  l’alignement par le haut des inégalités mondiales ?  La globalisation du marché de l’immobilier en est un signe parmi d’autres. La course au moins disant fiscal ou au moins disant social entrave les régulations  de l’Etat providence, dont les partis sociaux démocrates, même s’ils n’en avaient pas l’exclusivité, avaient fait leur fond de commerce.

Encore cette globalisation n’aurait-elle pas eu tant d’effets si  les grands partis de gauche avaient pu y faire obstacle.

Or non seulement ils ne l’ont pas fait mais ils ont au contraire encouragé cette évolution, parti socialiste en tête.

Ils l’ont fait d’abord parce que la gauche n’a jamais surmonté sa contradiction fondamentale : elle se veut à la fois le parti de la justice sociale et celui de l’universalisme, pour ne pas dire de l’internationalisme. C’est en raison de sa propension originelle à l’universalité qu’elle n’a pu s’opposer à un progrès des échanges de toute sortes qui prenait le visage de l’ouverture au monde et du dépassement des frontières, sans mesurer que  cette ouverture à un monde qui n’est pas encore, ni près, socialiste ne pouvait que compromettre son autre objectif, celui de la justice sociale.

 

Le relais européen

 

 

Cette contradiction originelle a pris un visage particulier  en raison du projet européen qui,  à bien des égards, est apparu comme le relais de la globalisation. Il n’était certes pas écrit d’avance que l’Europe aurait fait le choix d’accompagner  la mondialisation comme elle le fait depuis vingt ans.  Tel est pourtant le sens de ses engagements constants en faveur du libre échange extérieur, de la plus totale liberté dans le mouvement des capitaux,  de son encouragement systématique à la concurrence et aux privatisations. Cette propension, déjà en pointillé dans le traité de Rome n’a cessé de s’affirmer du fait de l’influence croissante en son sein des pays anglo-saxons ; elle   s’est  épanouie tout naturellement  dans  la Constitution européenne. Que le commissaire européen en charge du  commerce extérieur, Pascal Lamy, pourtant membre du parti socialiste,  ait pu, sans vraiment changer de costume, devenir directeur général de l’OMC est à soi seul,  riche de sens.

Facteur connexe : la raideur dont fait preuve la Banque centrale européenne, à l’instigation de l’Allemagne,  dans la défense d’un euro fort,  prive les Européens de la seule arme dont les pays – ou groupes de pays – disposent encore dans la compétition féroce d’une économie  mondialisée : l’arme   monétaire, dont un pays comme la Chine joue si bien pour développer ses parts de marché.  

C’est par le biais de leur soutien à la construction européenne que les socialistes français sont tombés dans le piège mondialiste. Etait-il écrit que, dans sa majorité, la social-démocratie européenne, en particulier le parti socialiste français, jouerait ainsi   à fond le jeu de l’Europe ?  Sans doute, la construction européenne, entreprise dans les années cinquante devait autant aux sociaux démocrates (Monnet, Mollet,  Spaak) qu’aux démocrates chrétiens (Adenauer, Schumann, De Gasperi). Pour les uns comme pour les autres, confrontés  à la   guerre froide, l’unification de l’Europe serait  à l’internationalisme communiste, ce que la social démocratie était au bolchevisme : une version tempérée et acceptable de l’universalisme idéologique,  en même temps qu’un contrepoids. Au fur et à mesure que le projet européen se libéralisait, les partis socialistes, dont l’invocation rituelle d’une Europe sociale s’avéra de plus en plus  un vœu pieux, sont demeurés prisonniers de leur orientation originelle en faveur du projet européen. Seule une minorité en leur sein (Benn, Chevènement, Lafontaine)  a osé le remettre en cause.

C’est ainsi  qu’en s’alignant sur une mécanique européenne, devenue au fil des ans bien plus libérale que sociale et même  plus mondialiste que véritablement continentale, le parti socialiste a perdu la plus grande part de sa marge de manœuvre pour mettre en œuvre une authentique politique de régulation sociale et  de rééquilibrage des inégalités.

Cette contradiction, déjà arbitrée en faveur de l’Europe sous le premier septennat de Mitterrand, contribua au caractère terne du second. Voulant réaffirmer  l’identité socialiste, Lionel Jospin  ne trouva  en 1997 que les contestables  35 heures, moyen détourné de  faire du social sans augmenter les salaires,  en respectant donc la contrainte européenne. Cette idée, la dernière qui ait singularisé la gauche dans le champ économique et social,   porta le préjudice que l’on sait  à l’économie. 

Les 35 heures ne furent d’ailleurs qu’un paravent, derrière lequel se déchaîna un libéralisme sans frein : le  gouvernement  Jospin  a privatisé plus que ses  prédécesseurs de droite (et souvent dans des conditions de braderie : cf. EADS) ; les logiques libérales de la commission de Bruxelles en matière énergétique  reçurent l’aval de la France   Jamais autant que sous le gouvernement Jospin, le partage de la valeur ajoutée  ne fut  plus favorable au capital.

 

Le marqueur sociétal

 

 

L’opinion s’habituant peu à peu à ce que les majorités de gauche ne fassent pas, en matière économique, une politique différente de celles de  droite, restait à la gauche la seule possibilité de s’affirmer  sur les  problèmes de société : Jospin ne fut pas seulement un  privatiseur  aussi ardent que honteux ; il fit aussi voter le  Pacs. Il imposa la parité. La gauche historique était fondée sur la lutte des classes, la gauche post-moderne ne se distingue plus que sur  les questions de  sexe !  

Héritier de mai 68 mais devenu emblématique de la « gauche américaine », le journal Libération,  ne trouvait plus ses marques de gauche qu’en tirant sur Christine Boutin.

Mais c’était là un piètre marqueur, éminemment vulnérable. Non seulement parce qu’il allait dans le sens d’un capitalisme intrinsèquement hédoniste, mariant sans difficulté le libéral avec le libertaire. Mais parce qu’il était facile de deviner qu’une droite, dépourvue de complexes dès lors que les intérêts des puissances d’argent ne sont pas directement en jeu, n’aurait pas de mal  à tailler des croupières à  la gauche dans le champ culturel et sociétal où elle s’était réfugiée.

La gauche  aura beau faire : hors de la  lutte des classes, il lui sera difficile de trouver quelque champ identitaire que ce soit où elle puisse garder son monopole. L’argent n’a pas d’odeur. La droite affairiste n’a pas de scrupules à invoquer Jean Jaurès ou  Guy Mocquet (dont on se moque bien qu’il ait été communiste), de promouvoir la lutte contre les discriminations, de faire entrer de manière massive et voyante  des  ministres femmes ou issues de l’immigration au  gouvernement, de promouvoir la diplomatie humanitaire et de réunir un Grenelle   de l’environnement.

La déchristianisation, longtemps un des objectifs  inavoués de la gauche,  a finalement joué contre elle, affaiblissant un électorat soucieux des bonnes mœurs à un point que la droite classique n’a plus guère à en tenir compte.

 

Fin de partie

 

 

Comme ces dynasties fatiguées qui tombent en quenouille, l’histoire du parti socialiste a abouti à   Ségolène Royal.  Elle qui  avait soutenu avec ardeur  la candidature ultra-européenne de Jacques Delors en 1995,  résumait sur le plan économique  les contradictions du socialisme pro-européen et mondialiste : la difficulté de présenter un projet alternatif  sur le plan économique.  Elle incarnait certes mieux que d’autres,  par son image de femme libérée, l’avatar libertaire de la social-démocratie mais à un moment où la gauche perdait sur ce terrain sa spécificité. Faute de pouvoir de manière crédible revenir aux fondamentaux  de la gauche historique : la réduction des inégalités, la lutte  contre les puissances d’argent, notamment   dans la presse,  il ne lui restait à se singulariser que par un « plus social », en matière d’aide à l’enfance, d’enseignement,  d’allocations et donc de dépenses publiques  ignorant  la crise profonde de l’Etat providence. Une crise qui conduit les classes moyennes menacées de  prolétarisation et ce qui reste de la classe ouvrière ( les « travailleurs pauvres » récemment redécouverts par les statisticiens)  à rejeter  tout ce qui peut passer pour un excès du social, toute politique trop généreuse en faveur des exclus. Parce qu’ils ressentent confusément que c’est eux et non les vrais riches qui vont en payer le prix , parce que passé un certain seuil, la redistribution  en faveur du bas de l’échelle est vécue comme injuste par  ceux qui travaillent. Même sur le terrain social, qui avait été longtemps le sien, la gauche en est  venue à exaspérer  la classe ouvrière !  

En se présentant comme le candidat de  «  la France qui travaille », Nicolas  Sarkozy a bien perçu la faille  d’une surenchère sociale par rapport au sentiment populaire dominant, même  si on se demande encore par quoi va se traduire cette prise de position.   

Qu’à l’inverse de tous ses prédécesseurs, Mme Royal ait néanmoins pris le pouvoir au PS par la droite, en insistant sur la sécurité et les valeurs patriotiques marque aussi une époque nouvelle. Mais  sur ces thèmes, en phase avec les aspirations du peuple réel, la gauche se trouve, à l’évidence, en  déficit de crédibilité.

En définitive l’alignement de la gauche sur les politiques économiques de droite et celui de la droite sur les valeurs sociétales de gauche aboutissent à une indifférenciation des valences politiques que l’univers des média, lui-même fondé sur l’équivalence généralisée des valeurs ne peut que ratifier. Un des buts, parfaitement atteint, de Sarkozy quand il a fait appel à des hommes de gauche était de mener à son terme ce travail de subversion du sens,  d’indifférenciation  droite/gauche.  Dans cette nouvelle donne, la compétition pour le  pouvoir est devenue un concours de mode dont  la presse people est l’arbitre. Si la gauche en tant que classe ou idéologie ne peut être à ce jeu que perdante, la gauche en tant que syndicat d’intérêts électoraux ou faction (au sens que ce mot avait dans les républiques italiennes du Moyen Age) a encore quelque chance de revanche si  d’aventure elle se trouve  un leader qui fasse plus mode  que celui de la droite. Le succès de Tony Blair n’eut  pas d’autre base. C’est un peu ce qui se trouvait sous-jacent dans la candidature atypique de Ségolène Royal. C’est le facteur mode qui lui a permis de surclasser aisément à la « primaire » ses rivaux socialistes. Mais à ce jeu, elle s’est trouvée elle-même  surclassée en finale.

 

Que le projet social-démocrate ait perdu largement son   sens au sein d’une économie mondialisée,  qu’il ne puisse s’accomplir qu’à l’abri d’un   sas  douanier ou à la rigueur monétaire,    c’est ce qu’avaient  compris depuis longtemps les amis de Jean-Pierre Chevènement. C’est aussi ce qu’a perçu Laurent Fabius quand il a refusé  en 2005 la Constitution européenne au nom  d’une Europe  sociale bien différente de celle qui est  promue aujourd’hui  à Bruxelles.

Jean-Pierre Chevènement a échoué en 2002 à accéder  au second tour des présidentielles. Laurent Fabius n’est pas allé jusqu’au bout de sa démarche référendaire qui eut été de présenter sa candidature  aux présidentielles de 2007 en dehors du parti socialiste : en rupture avec ce qui avait été   la logique doctrinale  du parti socialiste depuis 1945, il n’a pas osé l’être avec sa logique d’appareil.

Il est vrai que tout candidat de gauche qui prendrait le risque de remettre en cause la logique mondialiste ferait sans nul doute l’objet d’un tir serré des media, sur le thème de la ringardise, au même titre que ceux qui l’ont tenté à droite. Or, nous l’avons montré, il est désormais mortel de ne pas être  fashionable.

Entre l’acceptation du libéralisme  international, dont la machine européenne n’est plus que le relais et qui ne laisse guère d’espace  à une  authentique politique de gauche et les positions de  refus radical du libéralisme promues par les chapelles   d’extrême gauche, dont la crédibilité  est proche de zéro,  il n’y a plus guère d’espace.

Il  se peut  que la gauche française soit comme ces étoiles qui continuent de briller faiblement dans le ciel  du fait de la distance et de la force d’inertie  mais qui sont en réalité  des astres éteints.

 

Roland HUREAUX

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Roland HUREAUX - dans roland.hureaux
commenter cet article

commentaires