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Roland HUREAUX

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31 août 2006 4 31 /08 /août /2006 21:27

 

Jean Roux, La grande braderie du patrimoine public des Français  - Une OPA géante sur la France , François-Xavier de Guibert , 2006, 327 pages

 

Ce que nous rapporte Jean Roux est   si effarant qu’on a peine le croire. Les privatisations opérées en France depuis 1987 auraient  été faites, en moyenne  à la moitié de la valeur des entreprises: la plus grande spoliation du patrimoine public depuis la vente des biens nationaux. Elles ont rapporté  de 1984 à 2002 au total 90  milliards € à l’Etat ; elles auraient dû lui  en rapporter deux fois plus.

Tout cela est énorme. Que faut-il en penser ?  Jean Roux est un  homme sérieux : commissaire aux comptes, financier international et historien, lauréat du Conseil supérieur de l’ordre des experts-comptables, il a  dépouillé pendant cinq ans toutes les informations et commentaires de  la presse économique  et les rapports officiels sur les privatisations. Ses sources sont donc publiques. Il  n’a pas de préjugés politiques apparent et en tous les cas ne remet jamais en cause les privatisations dans leur principe. C’est un homme simplement soucieux de la gestion du patrimoine public, de notre patrimoine.

On est d’ailleurs loin en la matière d’un clivage gauche droite : la gauche entre 1997 et 2002  ( gouvernement Jospin) a privatisé davantage ( 50 milliards d’€)  en cinq ans que  les trois gouvernements de droite  qui l’avaient précédée en dix ans ( 40 milliards € ), et dans des conditions généralement plus douteuses.

En 1980, le secteur productif public représentait 1 088 000 salariés ;  en 1984, soit après la grande vague des nationalisations Mitterrand, il passe à 1 762 000 salariés ( 16 % du secteur productif, 17 % du CA,  40 % des immobilisations). Après ce  pic historique  vient la décrue : il  ne représente plus que  1 132 000 salariés en 2003, moins encore aujourd’hui.   Il  est passé de 10,5 % de  l ‘emploi productif en 1984, à   5, 3 % en 2000.

L’estimation d’un rabais global de 50 % est une moyenne entre des opérations relativement convenables et des cessions d’actifs publics particulièrement scabreuses. Parmi celles-ci ,  on citera le cas du   BRGM  qui vend en 1993   pour 788 millions de F un patrimoine minier estimé ultérieurement  à 12 milliards de F  ou encore celui de  la SFP cédée pour 4,5 milliards € en 2001 , un montant que la profession cinématographique française dans sa totalité qualifia de scandaleuse, une opération intervenue après que l’Etat,  obligeant  les chaînes de télévision à acheter les programmes hors du secteur public, lui eut coupé les ailes. Comment ne pas évoquer aussi  la cession en 2001 des Autoroutes du Sud de la France qui permettent à l’acheteur final de réaliser en 2005, et cela sans le moindre risque, une marge brute d’exploitation de 65 % ! L’Aérospatiale elle-même a été cédée à un prix que l’on   estime généralement très sous-évalué.

Aux privatisations d’entreprises proprement dites, s’ajoutent  la cession du patrimoine immobilier de l’Etat ou des entreprises publiques, souvent en « bloc » , c'est-à-dire avec des rabais de 50 % :  appartements ou bureaux  de la Banque de France, de la SNCF , d’EDF, du Crédit lyonnais ou encore la cession d’une partie du stock d’or de la banque de France ,  « fausse bonne idée de Nicolas Sarkozy  » ( La Tribune 18 /11/04) , à un moment où   tout laisse supposer que l’or est durablement à la hausse. 

A cela s’ajoutent différentes techniques dont l’effet est aussi la réduction du patrimoine public : externalisation ( on en a vu les effets fâcheux  dans l’affaire du Clémenceau) , titrisation etc.  

Au chapitre  de la gabegie de l’Etat et de la légèreté de sa gestion au cours des dernières années, Jean Roux décrit aussi   les effets dévastateurs de l’affaire du Crédit lyonnais ( 1 milliard € au moins pour la seule affaire Executive Life : on dira à juste titre que ces erreurs là sont l’effet de la nationalisation, mais cela ne justifie pas que l’on privatise n’importe comment ),  la légèreté de la gestion de France-Télécom , qui a fait cadeau de 11 milliards  € à sa filiale allemande Mobicom ( dont 8 milliards sont revenus à  l’Etat allemand par le biais de la vente d’une licence  finalement inutile !).

Malgré les recettes des privatisations, les années 1980, 1990 et 2000 voient l’endettement public français croître de manière considérable. La dette publique était en 1969 de 15 milliards € , soit 14 % du PIB, en 1981 de 75 milliards (20 % du PIB ),  en 1986 de 180 milliards  (30 % du PIB ) , fin 2003 de  1000 milliards €  (60 %du PIB ) , début 2006 de 1120 milliards €  (66, 4 %du PIB) , soit 18000 € par habitant et bien davantage par famille, dont  plus de 50 % sont détenus par des institutions étrangères. Et rien ne laisse à ce jour prévoir que la dérive de la dépense publique  ( 5 milliards € par mois de déficit ) puisse être enrayée.

Non seulement l’Etat s’est appauvri  ( 807 milliards d’actifs en 1980, 290 milliards en 2002 selon le rapport Pébereau ) sans que cela ait un véritable impact sur les finances publiques  mais la politique menée a largement favorisé la mainmise de capitaux étrangers sur  l’ économie  française. On connaît la malheureuse prise de contrôle de Péchiney  par Alcan, prélude à son démantèlement : il a été donné à l’auteur de cet article d’assister au spectacle obscène de la remise, sous les applaudissements  de la fine fleur  de la finance française, du « prix de la meilleure fusion-acquisition de l’année » au PDG d’Alcan. Mais qui sait  que la politique fiscale a pour effet de favoriser   cette prise de contrôle ?  Un décret de 1993 pris par Nicolas Sarkozy,  ministre du budget, exonère de tout impôt  les dividendes versés à des fonds de pension étrangers  tout en leur maintenant l’ avoir fiscal  ( dispositif auquel un accord franco-britannique ajoute des avantages supplémentaires). Selon une estimation du Conseil national des impôts, là où le dividende versé est de 100, l’investisseur national reçoit 54, le fonds de pension 100 et s’il est anglais, 145 !

Mais de quoi faut-il encore s’étonner quand on voit  fin 2005  le gouvernement français  appuyer une action d’une mystérieuse société basée à Jersey  contre Etamet dont  le    principal actionnaire est l’Etat français, cette action conduisant à déposséder cette dernière au bénéfice de la  société étrangère d’un des  principaux gisements de nickel de Nouvelle Calédonie ! Ceux qui agissent ainsi  ne commettent pas seulement un crime vis-à-vis des intérêts français, ils ridiculisent notre pays face à la  communauté financière internationale !   

Les intérêts étrangers qui profitent des privatisations au rabais sont souvent des fonds de pension américains ( propriétaires par exemple  de 43 % d’EADS ) . Autrement dit , alors que  l’avenir des retraites n’est pas assuré en France, l’Etat français  subventionne  les retraités américains !  Cela n’est d’ailleurs pas propre à la France  : ce qui se passe dans notre pays s’inscrit dans une politique de prédation de dimension mondiale.

On sait comment la Commission européenne a systématiquement encouragé la politique de privatisation,  notamment en permettant cette aberration comptable :  prendre en compte les recettes de privatisations dans le budget  de fonctionnement de l’Etat, ce qui permet  une  réduction optique du déficit .

On sait moins comment, malgré le coup de semonce du 29 mai 2005, cette politique s’est aggravée, en particulier par la cession de ce qui restait d’ autoroutes publiques à vil prix. Le projet en cours de discussion de cession de GDF à Suez va dans le même sens. Les sociétés qui ne sont pas encore privatisées, les grands services publics comme EDF, GDF, SNCF, La Poste , sont en réalité les proies les plus juteuses   : jouissant d’un monopole durable , ils présentent une sécurité pour l’investisseur bien plus grande que les actifs proprement industriels, surtout s’ils sont acquis au rabais.

Ce panorama affligeant nous interdit désormais de considérer de haut des pays comme la Russie ou certains pays d’Amérique latine  où les privatisations ont été l’occasion d’un pillage généralisé du patrimoine public,  générant des fortunes aussi rapides qu’illégitimes : il n’est pas certain qu’en définitive,  nous ayons fait beaucoup mieux. Il est décidément bien difficile dans un pays comme la France de trouver les marques du vrai libéralisme  responsable, respectueux des deniers publics et par là distinct  de la recherche effrénée du profit , de la pure et simple corruption ( que l’on devine dans la pénombre des pratiques que dénonce Jean Roux ) et de l’irresponsabilité technocratique.

L’auteur  prédit à  la France une faillite à la mode argentine  pour les toutes prochaines années : cette prédiction est à rendre au sérieux. On lui reprochera en revanche d’entretenir quelques illusions sur les syndicats, seuls défenseurs à son gré du patrimoine public :   il semble ignorer que ceux-ci,    trop souvent serrés de près par les procédures judiciaires,  n’opèrent qu’une mobilisation de façade contre les pratiques qu’il dénonce : leur discrétion dans l’affaire Suez-GDF est stupéfiante. De même Jean Roux apparaît bien naïf quand il s’imagine que les élus locaux sont plus vertueux que les politiques nationaux ! Sur le plan formel,   on lui reprochera seulement  d’avoir exagérément élargi son sujet ( prédation de l’environnement, gaspillages sociaux,  exode des œuvres d’art etc.), ce qui peut affaiblir  la crédibilité de son ouvrage qui demeure néanmoins une mine de renseignements.

Voilà au total un travail sérieux et  courageux : sa large diffusion est souhaitable : que ces faits scabreux soient connus nous paraît  le préalable au redressement  des moeurs qui seul peut sauver notre pays du désastre  annoncé. 

 

Roland HUREAUX

 

 

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