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Roland HUREAUX

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7 août 2006 1 07 /08 /août /2006 08:31

Rien de plus affligeant pour ceux qui aiment la véritable Espagne que l’image artificielle qu’on s’en fait  trop souvent de ce côté ci des Pyrénées.

Il y avait jadis l’Espagne des toreros et du fandango, de Carmen et des pénitents de Séville, terre implacable de la foi la plus ardente et des guerres sans merci.

Il y a aujourd’hui l’Espagne de Zapatero, qui a fait   récemment  la une du   Le Nouvel Observateur , grand hebdomadaire de gauche,  mais est aussi célébrée par les   organes de presse de tout  bord, même  The Economist,   comme le pays à la mode : une social-démocratie ouverte et respectueuse de l’économie libérale,  une croissance économique exemplaire,     une décentralisation radicale, l’adoption sans réserves de l’euro,  le oui à la Constitution européenne ( quoique avec 60 % d’abstentions),  le mariage des  homosexuels et leur  possibilité d’adoption , les régularisations massives d’immigrés  et,  fait déjà plus ancien dont les Espagnols sont en train de revenir, le cannabis en vente libre. Bref : le pays catholique et traditionnel  par excellence  est devenu en quelques années, sous les applaudissements des médias  internationaux, le pays le plus branché,  l’Eldorado du politically correct. Une nation    audacieuse  à faire  honte aux Français, toujours jacobins rétrogrades, xénophobes sournois, encore rétifs au mariage dit « gay », refusant hargneusement l’intégration européenne  et, c’est bien fait pour eux, à l’économie stagnante !

Il est vrai que la réussite, bien réelle, de Madrid devenue – ou redevenue après des siècles de léthargie – une grande métropole internationale  ouverte au monde, contribue à nourrir ces illusions. Cette réussite contraste avec le provincialisme où s’enfoncent les autres grandes villes de la péninsule, à commencer par Barcelone, plus soucieuses de cultiver leur particularisme ethnique que de s’ouvrir au monde.  

De cette nouvelle Espagne, Pedro Almodovar, metteur en scène talentueux  et homosexuel affiché, et Pénélope Cruz,   symbole de la nouvelle Espagnole pleinement libérée ( bien qu’au « au bord de la crise de nerfs »…), de pair avec le nouveau président du gouvernement socialiste, à l’allure juvénile et décontractée, sont les symboles emblématiques largement reproduits par les couvertures des magazines. 

Hélas, la véritable Espagne est loin de ces clichés où se complaisent   les ayatollahs de la pensée unique internationale

Sa prospérité est fragile : liée à la bulle immobilière et à une explosion des crédits aux particuliers, elle réserve, dès que la bulle percera, des lendemains qui déchantent ; le respect apparent du pacte de stabilité européen repose sur des statistiques encore plus douteuses  que les nôtres ( même s’il est vrai que les prélèvements  obligatoires sont beaucoup moins lourds en Espagne qu’en France ), le rapport entre le centre et la périphérie est  loin d’être stabilisé.  Surtout, donnée majeure,  la situation démographique du pays est catastrophique.  Le taux de fécondité est à 1,2  (  rappelons que ce taux est de 2,1 aux Etats-Unis, 1,9 en France, 1,7 au Royaume-Uni). L’Espagne est en train de dépérir à grande vitesse  ou plutôt elle « brûle la vie par les deux bouts » comme on dit ;  elle  est comme un immeuble  en flammes : tandis qu’il se consume, les gogos admirent l’éclat de la flamme  et croient qu’il  embellit. Cette situation est grave sur le plan biologique:  les générations espagnoles ne se remplaçant qu’à moitié,   le pays  est vouée à la disparition  à l’échéance d’un siècle ; elle l’est aussi sur un plan plus général : l’indice de fécondité est comme la synthèse du moral d’un peuple ; l’effondrement de la natalité – que l’on retrouve dans toute l’Europe méditerranéenne et de l’Est, mais sans que l’on chante autant de louanges des pays en cause  -  reflète de graves déséquilibres. L’imprudente  liquidation de la politique familiale  (assimilée de manière historiquement erronée  au franquisme) n’explique pas tout,  la crise de la famille ( si bien illustrée par Carlos Saura ) non plus  : c’est toute une société qui, ayant perdu ses repères,  prise de vertige, se laisse aspirer  par le néant.

Gageons qu’en fait,  c’est bien pour cela que l’Espagne est si populaire dans certains milieux  dont le goût de la modernité n’est que le vernis du  nihilisme :  parce que d’une manière plus radicale que le reste de l’Europe, ce pays , où la déchristianisation est presque aussi avancée  que chez nous,  liquide dans la fiesta  l’héritage judéo-chrétien que, plus audacieusement que d’autres poursuit sa course à l’abîme. Derrière les feux de la rampe du « miracle espagnol », l’instinct de mort.  On aime l’Espagne qui apostasie et transgresse mais aussi, sans le dire,  l’Espagne qui se suicide avec panache.

Par derrière la crise de la société,  se profile celle  du système politique espagnol. Le pays avait forcé l’admiration du monde par la sagesse avec laquelle il avait su gérer l’après-franquisme : trois hommes y avaient plus que d’autres contribué : le roi Juan Carlos qui, même si son étoile  commence à pâlir , a longtemps impressionné par son charisme et sa prudence,  Adolfo Suarez, premier chef de gouvernement de l’Espagne démocratique (1976-1980) , castillan jeune et grave, conscient de la difficulté de sa mission  et  menant la barque avec   discernement : l’un et l’autre vinrent à bout avec courage de la tentative de  coup d’Etat anachronique   de 1980 , Felipe Gonzalez (1980-1996) , représentant de la gauche dans ce qu’elle a de plus respectable : fils d’ouvrier agricole andalou arrivé au sommet ,   fier des valeurs populaires qu’il incarne   mais en même temps  prudent social-démocrate  ayant le sens de l’Etat. La transition fut fondée sur un triple équilibre  que chacun, de quelque bord qu’il soit, s’attacha à préserver :

-  entre  le pouvoir central et les autonomies ;

-  entre la tradition ( représentée d’abord par l’Eglise catholique) et la modernité , inspiratrice d’une laïcité tempérée ;

-  entre la mémoire franquiste et la mémoire républicaine, chacun convenant que l’Espagne nouvelle ne pouvait se fonder sur l’exclusion d’aucune.

Avec le néo-conservateur  José Maria Aznar (1995-2004), vint le temps de la droite américaine et ultralibérale ( l’intéressé n’est pas pour rien l’inspirateur de Nicolas Sarkozy ! ). Si l’Espagne de toujours y perdait ses couleurs, les équilibres de la transition n’étaient pas remis en cause.

Le bilan du socialiste José Luis Zapatero n’est pas nul : avoir obtenu que l’ETA dépose les armes est une réussite considérable. Mais à quel prix ?

Avec l’actuel premier ministre, on assiste, pour la première fois depuis 1975,  à la remise en cause   radicale du triple équilibre de la transition :

-  les concessions qui sont faites à la Généralité de Catalogne et celles qui vont l’être au gouvernement basque  vont si loin dans la décentralisation que l’on peut se demander combien de temps l’unité espagnole y survivra : après la Catalogne et le Pays basque, viendront sans doute  le tour de la Galice et de l’Andalousie et puis après ? Le fédéralisme espagnol, comme le fédéralisme  belge, qui son acclamés en   Europe,  vont aujourd’hui plus loin que l’allemand  ou l’américain : il n’est pas encore prouvé qu’ils  soient  une molécule stable, autre chose qu’une  phase de transition avant la rupture du pacte national ;

-  l’adoption du mariage homosexuel en juillet 2005, malgré le défilé d’un million de manifestants à Madrid,  a mis l’Eglise et l’opinion catholique en position de rupture ;

-  enfin le nouveau pouvoir s’attaque sur tout le territoire aux signes de  la mémoire franquiste (noms de rues, d’institutions, statues) : au compromis entre les deux Espagne, n’est pas  loin de substituer la revanche de l’ Espagne républicaine, tenue pour celle de la lumière sur l’ombre.

On peut craindre qu’à  terme, ces ruptures soient porteuses de nouveaux drames.

En contraste avec  le sérieux plébéien de Felipe Gonzalez,  Zapatero  représente sans doute ce que les communistes détestaient le plus dans une certaine social-démocratie :    la légèreté petite-bourgeoise, l’insouciance du  fils de famille  qui  brade allègrement l’héritage reçu.  

Est-il nécessaire de dire que dans un tel contexte, la monarchie, mal enracinée, risque de d’apparaître assez vite comme un symbole suranné  et en porte à faux ?

Si la France est le pays de la mesure ( bien qu’elle ne l’ait pas toujours été !) , l’Espagne est , c’est bien connu, celui de l’exagération : elle a exagéré jadis la chevalerie, le catholicisme  tridentin ; puis l’anarchisme et le communisme ;  notre Front populaire ne fut que l’ombre policée du Frente  popular. Depuis dix ans, elle se lance à fond dans le « libéral libertaire »  au point que les Français ont l’impression  de n’être que des « coincés ». Les Françaises ont fumé avant les Espagnoles mais  jamais dans la rue comme ces dernières. Les Français ont mis les premiers le holà aux excès de l’Europe ; ils conservent jalousement  une politique familiale et ne sont pas encore prêts d’adopter le mariage homosexuel ( plus de 20 000 maires ont fait savoir  qu’ils ne les célèbreraient pas ), ils ne régularisent les immigrés que honteusement . Sur tous ces sujets, l’Espagne semble, elle,  aller « jusqu’au bout » sans complexes ; c’est pourquoi à  chaque phase,  y  voyant  la projection grossie  de ce qu’ils  voudraient être, certains  Français admirent l’exagération espagnole : au XVIe siècle, les Ligueurs admiraient l’Espagne de Philippe II, au XXe siècle la gauche française admirait le courage de la République espagnole ( sans se décider pour autant à l’aider, en dehors  des volontaires des brigades internationales ) ; aujourd’hui les libéraux libertaires  admirent dans l’Espagne un pays apparemment  plus « libéré » qu’eux.

Jusqu’à quand durera le mirage ? Déjà la Constitution européenne a marqué un divorce – plus apparent que réel – de sensibilités ; la théorie des « chocs asymétriques »  fait craindre qu’au  premier orage  d’une certaine ampleur, l’Espagne , avant même  la  France , ne soit conduite  à s’interroger sur la pertinence de son adhésion   à  la zone euro qui oblige son économie à monter les cols avec le même braquet que l’économie allemande . 

Après l’euphorie factice d’aujourd’hui,  il n’est pas exclu  que quelque choc   salutaire vienne   sauver l’Espagne   de sa marche flamboyante au néant.

                                                                     Roland HUREAUX

 

 

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Published by Roland Hureaux - dans roland.hureaux
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