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Roland HUREAUX

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25 juillet 2009 6 25 /07 /juillet /2009 20:55

Même si l’on peut débattre de son ampleur ou de sa réversibilité,  la  déchristianisation constitue sans aucun doute une des données capitales de l’Europe occidentale aujourd’hui. Elle n’est pas séparable du recul du fait religieux en général car, en dépit des fantasmes qui règnent sur ce sujet, il s’en faut de beaucoup  que les avancées de  l’islam ou des sectes compensent le reflux des Eglises établies, catholique ou protestantes.

La violence des réactions médiatiques aux  derniers actes  du pape Benoît XVI,  que ce soit la levée de l’excommunication de quatre évêques schismatiques ou ses déclarations sur les politiques de prévention du sida  en Afrique,  témoignent  de cet éloignement désormais patent des références chrétiennes. Dans la meute qui a crié haro sur le pape se trouvaient réunis  non seulement des journalistes et des intellectuels de gauche mais aussi, chose plus surprenante,  des hommes politiques de droite,  non seulement des agnostiques mais aussi des croyants.

Il faut pourtant le dire : ces réactions sont, sur la sphère mondiale, isolées : les évêques africains – et même certains chefs d’Etat -  se sont ostensiblement démarqués des médias européens, allant jusqu’à  leur reprocher dans cette affaire un comportement raciste ;  le patriarcat orthodoxe a, depuis Moscou,  apporté son soutien au chef de l’Eglise catholique.

De fait, le recul du sentiment religieux ne touche guère les autres continents – en dehors des quelques pays alignés sur le paradigme européen, comme le Canada,  l’Australie  ou  la Nouvelle Zélande.  

L’orthodoxie tient le haut du pavé en Russie après presque un siècle de catacombes, même si le peuple russe demeure en partie hors de son influence. Les religions se réveillent en Indochine et se réveilleront sans doute en Chine dès qu’y sera levée la chape de plomb du marxisme. Les Etats-Unis sont divisés en deux camps, l’un très religieux, l’autre non, mais le rapport de forces  y est beaucoup plus favorable au camp de la religion   qu’en Europe et il  n’évolue pas à son détriment, au contraire. Vitalité religieuse aussi dans le  monde musulman et, encore davantage, en Afrique noire. L’Inde également demeure religieuse, pour le meilleur et pour le pire puisque les affrontements communautaires s’y multiplient. En Amérique latine, ce sont les sectes évangéliques, pas l’athéisme qui grignotent le catholicisme où pourtant les vocations sacerdotales sont en hausse.

 

A contre sens

 

L’Europe roule ainsi à contre sens du reste du monde en matière religieuse. Mais ce n’est pas le seul domaine où il en va ainsi. Le fait religieux  n’est que l’un des caractères qui en font une région du monde  atypique.

La démographie l’a fortement  singularisée  à la fin du XXe siècle ; l’Europe  est depuis    1975  un  continent où le renouvellement des générations ne se fait  pas   - même si la position de la France, pourtant très déchristianisée, est sur ce point plus  favorable. Il manque un tiers de l’effectif à chaque génération, ce qui signifie que la population européenne de souche est promise à disparaître. Le léger redressement  intervenu depuis 2000 est encore peu significatif. Sur ce plan, la Russie est encore plus gravement touchée. Le fait nouveau depuis quinze ans est que dans cette trappe de la dénatalité où l’Europe s’enfonce, d’autres pays tombent  à leur tour: la Chine, le Japon,  le Brésil ne renouvellent pas non plus leurs générations. La natalité chute   à grande vitesse  dans le monde musulman,  l’Inde, l’Amérique latine. Quoique encore très haute, elle baisse même en Afrique.  Elle ne se maintient curieusement qu’aux Etats-Unis.

Les mouvements migratoires sont un des éléments de la démographie. Quand une région du monde combine la richesse et la dénatalité, son attraction est maximale, ce qui est le cas de l’Europe occidentale. La Russie, peu féconde mais encore pauvre n’attire guère les migrants, à la différence des  Etats-Unis plus féconds que l’Europe mais riches. On peut tenir l’immigration pour une richesse, ce qu’elle est en partie,  mais, compte tenu de la vulnérabilité qu’elle induit (et par analogie avec le solde commercial !),  nous l’avons marquée dans le tableau ci-dessous d’un signe négatif.

En matière politique, sans porter de jugement de valeur, on relèvera  que l’Europe occidentale est la seule région du monde où une organisation   supranationale, l’Union européenne, envisage à terme le dépassement du fait national et la fusion des entités qui la composent sous le paravent d’un seul Etat. L’Union africaine, qui n’empiète nullement sur la souveraineté des Etats, n’a avec elle de commun que le nom. Si l’Amérique a une organisation continentale, aucun projet de ce genre ne l’anime,  alors même que les pays hispanophones y sont culturellement beaucoup plus proches les uns des autres que ne le seront jamais les pays d’Europe. On pourrait en dire autant du monde arabe qui partage la même langue et, pour l’essentiel, la même religion. Quant à l’Asie, la construction d’une entité continentale est le cadet de ses soucis. Cette attrition du fait national pénètre profondément les mentalités : en France,  un particulier qui met  le drapeau national à sa fenêtre est l’objet de l’opprobre collectif,   alors que cela est presque l’inverse  aux Etats-Unis.

En matière de défense, quoique encore riche, le continent européen se repose de plus en plus pour sa sécurité, dans le cadre de l’OTAN, sur son grand allié américain. Alors que, pour le meilleur et pour le pire, les dépenses de défense   grimpent  depuis 1997 dans toutes les régions du monde (Etats-Unis, Russie, Inde, Chine notamment), elles   baissent depuis vingt ans dans l’Europe continentale jusqu’à ne plus dépasser dans la plupart des pays 1,5 % du PIB. Ainsi se vérifie la formule de Robert Kagan (1) selon laquelle l’Europe est devenue une puissance « vénusienne » oublieuse du tragique de l’histoire et qui, de fait,  sort  de l’histoire, par opposition à la puissance « martienne » par excellence, les Etats-Unis, qui demeurent dans  l’histoire, en mesurent le tragique et prétendent  le contrôler.   

Il n’est jusqu’à l’économie où la combinaison d’une monnaie forte, l’euro, et d’une économie ouverte fondée sur le  libre échange n’entraine l’Europe dans un processus de désindustrialisation rapide. Certes les Etats-Unis, quoique plus enclins au protectionnisme en dépit de leurs professions de foi libre-échangistes,  sont engagés dans un processus de déclin industriel analogue ; mais ils disposent encore  du privilège du dollar qui leur a permis jusqu’ici de régler une partie de  leurs achats en se contentant d’émettre de la monnaie.

Privilège à double tranchant  car il est le signe d’un déficit structurel  dont la contrepartie réside dans les soldes positifs de la Chine, de l’Inde, des pays producteurs de pétrole et de matières premières, dont la Russie. En Europe, seule l’Allemagne se rattache à ce groupe des pays structurellement excédentaires, alors que la plupart des autres pays, comme les Etats-Unis,  sont déficitaires. Si d’aventure, l’euro devenait une monnaie de réserve, c’est   l’Europe dans son ensemble qui se trouverait  alors déficitaire.

Tout cela n’empêche pas l’Europe de cultiver des valeurs humanistes très élevées. La Convention européenne des droits de l’homme place haut la barre, en en faisant par exemple le seul continent d’où la peine de mort est bannie (2) alors qu’elle demeure en vigueur   en Chine, au Japon, en Inde  et aux Etats-Unis. Elle n’est que suspendue en Russie.

L’Europe se distingue aussi par le niveau élevé de sa protection sociale, la qualité des services publics, la volonté de préserver l’environnement.  Tout cela a sa contrepartie : depuis la fin du communisme, elle  est la région du monde (Chine exceptée) où la sphère publique est la plus envahissante et sans doute celle qui a  la bureaucratie la plus développée, les réglementations les plus complexes.

Comment ne pas être frappé au vu de ces constats par le  nombre de signes moins qui affectent l’Europe, en particulier dans tout ce qui tient  à l’instinct de survie : démographie, défense, industrie, sentiment national ?  Il est significatif que la foi religieuse se trouve en congruence avec ces critères, ce qui tend à prouver que, sans doute parce qu’elle donne un sens à la vie, elle est pour un peuple, indépendamment de sa valeur propre un élément de survie. 

Il importe qu’un continent qui se tient,  à juste titre, pour porteur de valeurs universelles, mesure aujourd’hui sa singularité dans le monde.

L’Europe est-elle seulement une exception ou montre-t-elle le chemin au reste de la planète ? Elle semble le montrer en matière démographique, mais beaucoup moins en matière militaire ou économique. Par rapport à ces tendances récessives, les Etats-Unis sont en conjonction avec elle sur le plan industriel mais non sur  le plan militaire, démographique ou religieux.  La Russie traverse en revanche le même hiver démographique que l’Ouest du continent.

Jusqu’à quand durera cette « exception européenne », dont  le reflux du fait religieux est une composante essentielle, commencement ou aboutissement on ne sait ?    

L’Europe est elle un sommet de la civilisation ou un édifice fragile menacé  par des facteurs de décadence qui pourraient lui être fatals ?  Autant de questions qu’il convient assurément de poser et auxquelles chacun répondra  sans doute  à sa manière.  

 

Roland HUREAUX

 

 

 

1.                   Robert Kagan, La puissance et la faiblesse- Hachette-Pluriel – 2006

 

2.                   A l’exception de la Biélorussie

 

 

 

 

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Published by france
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