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Roland HUREAUX

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29 décembre 2008 1 29 /12 /décembre /2008 10:31

Entre Washington et Berlin

 

 

La crise économique de 2008  a vu clairement prévaloir deux modèles distincts de réponse.

 

Deux modèles de réponse à la crise

 

D’un côté le monde anglo-saxon, dont il est vrai la responsabilité dans la crise était plus directement engagée, a fait preuve d’une réactivité très forte : quant à l’appui apporté aux banques en difficulté dans le cadre du plan Paulson, quant à l’injection de crédits pour relancer l’économie, quant à la volonté de contrôler le système bancaire. La Fed est même disposée à  prêter directement pour contourner les rigidités éventuelles de celui-ci. En dévaluant sa monnaie de 30 %,  le Royaume-Uni est allé plus encore plus loin. Vieux pays de flibustiers où l’on sait ce que veut dire virer de bord dans la tempête, y compris quand il s’agit de transgresser des principes libéraux tenus jusque là pour sacro-saints.

A ce bloc anglo-saxon s’oppose le bloc de l’Europe continentale, disons de la zone euro. Dans celle-ci, les sommes consacrées au sauvetage des banques ont été moins importantes (admettons pour le coup que le besoin y était moindre). Celles consacrées à la relance de l’économie encore moins.  Si les banques ont reçu quelques coups de pouce, on n’a pas cherché à en prendre le contrôle. Les mesures de relance n’y ont porté que sur les investissements publics de peur de  relancer l’inflation par les salaires. La baisse  des taux d’intérêt par la Banque centrale européenne a été plus lente et plus timide : les taux sont aujourd’hui de  0 % en Amérique, de 2,5 % chez nous (et encore cette baisse n’est-elle guère répercutée par les banques).

Entre les deux zones géographiques, seul point commun : la volonté de sauver l’industrie automobile, symbole de leur antique puissance industrielle.   

On dira que les uns et les autres se sont entendus au G20 pour ne pas remettre en cause le libre-échange, refusant ainsi de céder au courant néo-protectionniste. Mais qu’est-ce qu’une dévaluation massive comme celle de la Livre sterling sinon une barrière douanière ? Quant aux Etats-Unis, on sait bien qu’à la première difficulté, ils n’hésiteront pas, comme ils l’ont fait pour l’acier ou le coton, à protéger leurs productions, en dépit des principes libre-échangistes affichés.

 

Une dissymétrie fondamentale

 

Cette dissymétrie des deux rives de l’Atlantique (et du Channel)  est le reflet de celle que l’on a pu observer dans le comportement des deux économies dans les années qui ont précédé la crise. Contrairement à la rhétorique qui tend à remettre en cause les banques occidentales en général, les deux modèles de comportement étaient aussi très différents avant la crise.

Du côté anglo-saxon, l’extrême imprudence : imprudence du système bancaire bien connue aujourd’hui ,  prêts risqués aux particuliers peu solvables (subprimes) , transformation de ces prêts par la titrisation, spéculation sur ces titres et sur d’autres par les hedge funds , pyramides de crédit incontrôlées,  doublée de l’imprudence du système monétaire sous le régime du benign neglect d’Allan Greenspan entraînant  une expansion jamais vue des déficits américains ( budgétaire et commercial ) et de la masse monétaire mondiale.

Du côté de la zone euro,   on sait combien la politique de M. Trichet  fut au contraire tout au long de ces années, restrictive, ce qui eut pour effet  de surévaluer de  l’euro  et de brider la  croissance européenne en laissant subsister un volant de chômage lourd dans des pays comme la France, malgré les objections de la quasi totalité des économistes  ou des acteurs de l’économie réelle. Les banques européennes furent  certes imprudentes mais pas sur leur  marché domestique, au contraire. Restrictives à l’égard des PME, restrictives à l’égard des particuliers,  beaucoup moins endettés en France, en Allemagne, en Italie qu’ailleurs, elles ont en revanche utilisé leurs excédents de liquidités pour spéculer dans des proportions plus ou moins grandes sur les marchés sulfureux de Wall Street. L’argent que l’agence de quartier  refusait à ses clients était joué au casino par le back-office ! C’est dire combien  la surenchère actuelle sur le thème « il faut mieux réglementer les banques », justifiée aux Etats-Unis,  a des effets pervers chez nous où elle encourage tout le système à être encore plus restrictif vis-à-vis des entreprises et des particuliers (malgré l’institution d’un médiateur à la crédibilité douteuse).

 

La France a fait le choix du modèle allemand

 

Entre ces deux modèles, l’anglo-saxon  et le  continental, où se situe la France ?  

Même si  M. Sarkozy a su donner à l’opinion publique le sentiment qu’il épousait le dynamisme anglo-saxon, au-delà des mots, il y a les actes et ceux-ci sont clairs : la France  reste en définitive solidaire de la sone euro, non seulement en subissant la timidité de la BCE mais encore en se contentant d’une relance modeste. Un plan de 26 Milliards d’euros seulement, un léger accroissement du déficit budgétaire qui passe de  3% à 4 % du PIB (conforme au pacte de stabilité, assoupli en temps de récession) – alors que le Royaume-Uni saute à 8 %, l’absence de contrôle de l’activité bancaire.    

Derrière le comportement timoré des Européens, se trouve bien sûr tout le poids de l’Allemagne qui  n’avait concédé en 1992 de troquer le  mark contre  l’euro qu’à condition que l’euro soit géré comme le mark, un pacte fondamental dont M. Trichet ne fut jamais  que l’exécutant. Rien en Europe ne saurait se faire contre Allemagne. Qu’il pleuve ou qu’il vente le panzer allemand, au contraire de la frégate anglaise,  suit sa route. Malgré l’agitation de Nicolas Sarkozy tout au long de la présidence française, l’Allemagne a bloqué toute idée de relance européenne coordonnée et vigoureuse.

Ainsi, malgré ses rodomontades, Nicolas Sarkozy a dû se rallier au modèle allemand de relance  prudente.

 

Le maintien de ce choix comporte des risques lourds pour l’économie française

 

Ce choix est-il définitif ?

D’excellentes raisons politiques incitent à s’y tenir : préserver la construction européenne,  préserver l’euro, grande conquête de la fin du XXe siècle, maintenir le « couple » franco-allemand (on sait pourtant  combien cette notion de couple déplait aux Allemands !) et donc la paix en Europe, préserver un pôle de stabilité dans l’économie mondiale.

Le risque économique paraîtra  supportable aux tenants de cette option : parce que l’économie française, comme la plupart des économies continentales, contient des stabilisateurs – essentiellement la lourdeur et la rigidité à la baisse des dépenses publiques qui ont permis  à la France d’être jusqu’ici un peu moins touchée par la récession, comme si elle vivait en circuit fermé ; ensuite parce que même si l’Europe ne fait pas grand chose contre la crise, elle peut toujours espérer être portée par la vague de la reprise américaine.

Malgré ces arguments, il n’est pourtant pas sûr  que l’économie française puisse se permettre de rester dans le statu quo.  D’abord parce que le déficit de la balance des paiements française ne cesse de s’aggraver. Si l’euro permet de camoufler cette dégradation, il empêche d’y porter remède, car il interdit le seul moyen socialement acceptable de rétablir la compétitivité : la dévaluation (comme le Royaume Uni et la Chine viennent d’y avoir recours). 

Si la relance européenne ne devait se faire que  par l’entraînement de la relance américaine, les déséquilibres  s’aggraveraient : déficit de la balance des paiements américaine, excédent de la balance allemande (dont l’économie industrielle est  mieux à même de profiter de cette reprise), déséquilibre intra-européen entre l’Allemagne et ses partenaires, France en tête. L’exemple du Japon montre qu’une grande puissance industrielle peut, malgré le moteur américain, s’enliser dans une récession durable et semble-t-il inexorable.

Derrière le déficit de la balance des paiements, une réalité encore plus inquiétante : la désindustrialisation accélérée de la France, la plupart de ses branches (aéronautique comprise) étant les unes après les autres touchées par des délocalisations. 

Aucun pays ne peut se permette de sacrifier le cœur même de sa puissance économique. Comme on dit,  la France ne saurait se résigner à n’être dans vingt ans qu’un parc à thème historique.

 

Faut-il épouser les névroses allemandes ?

 

D’autant qu’en suivant la voie actuelle, la zone euro  n’a pas, comme certains se plaisent à le penser, épousé la sagesse allemande,  mais les névroses allemandes, liées à aux   traumatismes historiques que l’on sait. Le rejet viscéral de l’inflation que ce pays  a imposé au reste de l’Europe (mais non au monde anglo-saxon) est inséparable d’une  histoire  singulière qui n’est en aucune manière la nôtre. Le modèle antérieur à l’euro  d’un franc  légèrement inflationniste   réajusté de temps en temps par rapport au mark n’avait rien de honteux : c’était ni plus ni moins celui de la livre et du dollar, c'est-à-dire des démocraties occidentales «normales». Malgré des fluctuations, le rapport du franc au dollar n’a pas changé en  50 ans preuve que nos habitudes n’étaient pas  si honteuses. Par rapport à l’ensemble des monnaies occidentales, c’est le mark qui était déviant – aujourd’hui l’euro.

Il serait donc  dans la logique économique  que la France se rapproche du modèle  anglo-saxon plutôt que de  l’allemand, d’autant que cela n’entraîne a priori aucune sujétion politique : n’avons-nous pas au contraire aujourd’hui  l’exemple  d’une France à la remorque de  l’Allemagne sur le plan économique et de l’Amérique sur le plan politique ?  

Pour sortir de ces contradictions – qui apparaissaient avant la crise mais qui risquent de devenir insupportables avec elle, écartons les fausses solutions proposées par des hommes comme Peyrelevade, conseiller de Bayrou : rétablir la compétitivité française sans sortir de l’euro (l’ « économie de l’offre » chère aux libéraux) en diminuant les salaires, le pouvoir d’achat et les dépenses publiques, en bref  en faisant saigner un peu plus les Français. Il y a  heureusement peu de chances que l’actuel président, qui connaît la fragilité de l’équilibre social français, s’y risque.

 

Si l’Allemagne pouvait changer ...

 

On peut en revanche rêver que, voulant préserver le projet européen, un grand chancelier  allemand ait l’audace des grands  revirements historiques, comme Adenauer ou Brandt l’eurent en leur temps, qu’il fasse faire à son pays les pas nécessaires pour rétablir les équilibres européens et transatlantiques. La solution  n’est pas, comme le disent les esprits sommaires,   que l’Allemagne paye   pour les autres mais qu’elle paye pour elle-même,  qu’elle devienne moins sage, plus dépensière. Sachant que l’ordre économique mondial repose sur  des producteurs mais aussi sur des consommateurs, ce pays doit faire l’effort de dépenser autant qu’il gagne. Cela suppose sans doute une révision de la politique de l’euro, un retour aux déficits publics, ce qui serait en tout état de cause plus intelligent que de placer les économies des Allemands sur les marchés financiers américains. Que l’Allemagne cesse de demander à ses partenaires de s’aligner sur elle mais qu’elle s’aligne sur eux ! Ce faisant, elle ne rendrait pas seulement service à l’Europe mais au monde dont on sait combien il est malsain que l’économie soit  tirée par les  seuls déficits américains. L’Europe et singulièrement l’Allemagne demeurant le principal créancier des Etats-Unis, un changement de comportement allemand contribuerait au nécessaire retour de ceux-ci à l’équilibre.

Le chancelier allemand qui se risquerait à une telle révision déchirante  trouverait des appuis dans une partie de l’opinion allemande qui tient  aujourd’hui Mme Merkel pour trop timorée.

Encore faudrait-il que ses partenaires – à commencer par le président français – sachent le lui demander, au lieu de l’exaspérer pour rien.

Les dernières semaines ont montré combien  le « sur-moi » allemand étouffait l’  économie européenne. Les Anglais ont su s’en dégager. Un  piège fatal risque de se refermer sur la France si elle n’en fait pas autant  Si l’Allemagne ne révise pas ses pratiques de manière drastique, le seul moyen pour notre pays  de préserver ses intérêts fondamentaux – industriels en premier lieu -  sera de rompre les amarres pour basculer vers les modèle  anglo-saxon.

 

                                                     Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

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Albert 10/01/2009 18:54

J'apprécie généralement vos articles et votre dernier paru dans le Figaro comme sur ce blog est intéressant dans l'ensemble. Mais permettez-moi un certain étonnement ponctuel:"Ce pays (l'Allemagne)doit faire l'effort de dépenser autant qu'il gagne."De quel droit peut-on écrire cela?Cela me rappelle je ne sais plus quel olibrius (haut-placé)etatsunien qui expliquait il y a un an ou deux que l'Europe était la vraie responsable des déficits américains, parce qu'elle ne consommait pas assez (de produits américains).Chacun gère ses affaires comme il l'entend!Vous êtes plus sérieux quand vous écrivez que si le système où nous sommes nous dessert, qu'on le quitte!