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Roland HUREAUX

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24 août 2008 7 24 /08 /août /2008 15:58

 

L’incroyable autisme des démocraties occidentales  les a empêchées  de se mettre à la place des Russes pour essayer de comprendre  comment ces derniers pouvaient avoir vécu les événements des vingt dernières années.

 

Les Russes ont été patients

Le recul territorial d’abord : si on ne peut que se féliciter que les pays d’Europe centrale et orientale aient été libérés du joug communiste  et de l’emprise de leur grand voisin,   le mouvement est allé plus loin : avec l’éclatement de l’Union soviétique, la Russie a  vu son emprise territoriale rétrécie en deçà même de la frontière de Brest-Litovsk (1918). Avec l’indépendance de la Biélorussie, Moscou se trouve à moins de mille kilomètres de la frontière. En réduisant, par des moyens il est vrai  hautement  contestables,  la dissidence tchétchène, la fédération de Russie a évité in extremis d’aller plus  avant dans le délitement. 

Les humiliations : la guerre de Yougoslavie de 1999, vit les Etats-Unis et l’Europe prendre parti comme un seul homme et en violation complète du droit international contre les Serbes orthodoxes amis traditionnels des Russes,  et en faveur  des Bosniaques et des Albanais du Kosovo musulmans. Un choix congruent avec le  statut de partenaire privilégié (et plus si affinités...) conféré à la  Turquie,  pourtant bien moins européenne.

Les menaces : comment, vu de Moscou l’entrée des pays baltes déjà réalisée et celle de l’Ukraine et  de la Géorgie promise dans l’OTAN,  une alliance  qui, historiquement, s’est constituée contre eux,  n’apparaîtrait elle pas comme telle ? Comment l’installation d’un bouclier  antimissiles  et de rampes de lancement de fusées en Pologne et en Bohême  ne les confirmeraient-ils pas dans  ce sentiment ? De même que la volonté d’évacuer le pétrole de la Mer noire en contournant leur  territoire.

N’oublions pas non plus  les vexations  infligées il y a quelques années par le FMI imposant à ce pays où la natalité est au plus bas d’abolir toute politique familiale : singuliers géo-stratèges qui voient d’un bon œil, face à  une Chine surpeuplée, la Sibérie continuer à se vider !

 

Du containment à l’abaissement systématique

Quelle autre solution d’ailleurs pour  qui veut réduire la puissance russe à sa plus simple expression que d’y  faire revenir  les Tartares ? Pour les tenants de cette ligne, il n’est  probablement  de bonne Russie que réduite aux dimensions de la  Moscovie. Ils sont en tous les cas passés fort imprudemment du containment à l’abaissement systématique.

Les faucons qui des deux côtés de l’Atlantiques brandissaient encore la menace russe après la chute du communisme et au plus profond de la dépression  de ce pays n’évoquent-ils pas ces  anciens soldats devenus fous qui continuent à voir l’ennemi bien longtemps après le retour de la paix ?  

Si vraiment il y avait menace,  il était alors bien imprudent de la part des Etats-Unis de dénoncer  unilatéralement le traité ABM,  ou de vider de sa substance, en refusant toute vérification, le traité START,  conclus avec l’Union soviétique. 

Ajoutons le dénigrement systématique du régime russe auquel se livrent sans mesure  certains médias occidentaux.  Sans doute la démocratie est loin d’y être parfaite : certes l’emprisonnement d’un Mikhaïl Khodorkovski ou l’assassinat hautement suspect d’une  Anna Politkovskaïa sont-ils  inacceptables, mais nous sommes néanmoins à des années lumières du Goulag. La Russie a infiniment   progressé depuis le temps de Staline et même de Brejnev ; ce pays  se trouve si l’on veut dans une situation de transition comparable à celle du Brésil des années soixante-dix ou du  Japon de l’après-guerre, qui, s’en souvient-on ? a  réélu le même parti pendant trente  ans sans que personne  y trouve à redire. Mettre la Russie, comme on l’entend  ici ou là,  sur le même plan  que la Chine, objet de tant de complaisances et où persistent  à un degré inouï  les structures totalitaire et  le mépris de l’homme,  relève d’une singulière absence de discernement.  Et que  dirait-on  si la Russie entretenait en dehors de ses frontières quelque chose comme Guantanamo ?  On peut trouver la question incongrue mais comment empêcher que les Russes la posent ?

Dans le même veine, les partis pro-occidentaux en Ukraine ou en Géorgie étaient tenus pour libéraux et les pro-russes pour autoritaires, corrompus  et mafieux alors qu’on sait aujourd’hui que si leurs allégeances sont différentes, les méthodes et la moralité  des uns et des autres sont comparables.

Même si la classe dirigeante russe n’a pas été bouleversée depuis 1990, qu’elle n’ait plus l’ambition de sauver le monde par une idéologie à vocation universelle est plus qu’une nuance ou alors toute la littérature libérale  du XXe siècle montrant de manière si éclairante  le  rôle pernicieux de l’idéologie est  à jeter à la poubelle.   

 

Pas de quoi s’étonner

Que dans ce contexte, l’Etat russe requinqué par les  bénéfices du gaz et du pétrole et le retour de la croissance,  ait saisi l’occasion que lui offrait l’insigne  maladresse du président géorgien  Saakatchvili   pour mettre les pendules à l’heure, on peut s’en indigner, on ne saurait s’en étonner.

Sans doute les Russes, quant au fond, se moquent-ils des Ossètes et des Abkhazes (en tout 7 % de la population de la Géorgie), mais les Etats-Unis s’intéressent-ils vraiment aux Albanais du Kosovo ou à libérer les femmes afghanes de la  bourka ?

Sans doute l’entrée des  troupes russes en Géorgie constitue-t-elle une violation flagrante de la souveraineté internationale de ce pays mais quelle leçon peuvent donner en la matière les Occidentaux qui ont ouvert la boîte de Pandore en bombardant Belgrade ?

Sans doute la Géorgie, même petite,  est-elle libre de sa politique extérieure. Elle n’est cependant, comme tout le monde,  pas dispensée du  devoir de modération. Le pays de Joseph Staline peut-il se transformer sérieusement en ennemi de la Russie ? De son côté,  l’Ukraine, berceau historique de l’Etat russe,  peut-elle  tourner le dos durablement à  ce dernier ?  

Au demeurant que dirions- nous si des puissances lointaines, les Chinois par exemple,  venaient exciter la Belgique ou le  Luxembourg contre nous ?

On dira que la Russie, pays  qui manque de mesure, est  naturellement dangereuse. Mais en abusant de sa faiblesse après  la chute du communisme, les Occidentaux ont démontré qu’eux aussi en manquaient singulièrement. En voyant la paille dans l’œil de leur vis-à-vis, ils n’ont pas vu la poutre dans le leur. Ils ont en tous les cas perdu une belle occasion de démontrer aux Russes leur volonté de paix.

 

Vigilance quand-même

Le général de Gaulle  aimait à dire qu’un Etat  n’a pas d’ami. La Russie pas,  plus que toute autre puissance,  ne saurait être considérée a priori comme un pays ami. Mais on ne saurait lui faire le grief  d’avoir de l’amour-propre (n’est-ce pas au fond ce que lui reprochent certains Européens de l’Ouest que ronge  la haine de  soi : d’être un peuple qui s’aime encore lui-même ?)

Même si  la réaction de la Russie à l’affaire géorgienne est compréhensible, rien ne garantit qu’ayant réussi  ce  coup,   elle ne cherchera pas ultérieurement à pousser plus avant ses avantages. Une bonne raison pour que les Européens réfléchissent aux moyens de   lui faire une place honorable dans le concert européen. Cela passe sans doute par une parfaite intransigeance sur l’intangibilité  de toutes les frontières et, malgré l’imprudence du bouclier antimissile,  l’indépendance des anciens satellites de l’Europe de l’Est,  Pologne en tête. Mais de leur côté  les Russes  ont droit,  nous semble-t-il, à des égards au moins égaux à ceux de la Turquie, à ce que  les affaires balkaniques ne soient pas réglées de manière unilatérale ou  encore que les anciennes républiques soviétiques observent à son égard une sage neutralité.

Il n’est pas d’autre recette au maintien de la paix que la modération. Dans les affaires de l’Europe de l’Est, ce n’est pas, jusqu’à preuve du contraire, les Russes qui en ont manqué le plus. Mais s’il en allait différemment dans l’avenir, sans doute faudra-t-il alors réagir en   conséquence.

 

                                            Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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