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Roland HUREAUX

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24 août 2008 7 24 /08 /août /2008 12:26


            Avec l’embuscade tragique qui a coûté la vie à dix de ses soldats, la France a compris brusquement qu’elle était engagée en Afghanistan dans une vraie guerre.

Avant tout, ces soldats méritent notre hommage et, avec leur famille,  notre compassion. Ils sont vraiment « morts pour la France. » Honneur à eux. My coutry, right or wrong disent les Américains.

Mais l’émotion n’interdira  pas longtemps de  poser la question de la  justesse de l’engagement de 3000  soldats français dans la guerre d’Afghanistan.

Quelles peuvent en être les justifications ?

Pour les Etats-Unis, il s’agissait au départ de « punir » et de  chasser du pouvoir les complices de l’attentat du  11 septembre : le régime taliban du mollah Omar, lequel  abritait  Ben Laden et les camps d’entraînement d’Al Qaida.

Gent fort  ingrate  au demeurant puisque le mouvement taliban avait été créé de toutes pièces par les Américains en 1994  afin, déjà, de punir et chasser du pouvoir un de leurs  protégés, Gulbuddin Hekmatyar maladroitement  compromis dans un premier attentat contre le World trade center.

L’objectif  de chasser les talibans fut très vite atteint, à un prix il est vrai lourd : pour les 3000 victimes du 11 septembre, plus de 100 000  victimes civiles et militaires afghanes environ, dont la quasi totalité n’était impliquée ni de près ni de loin dans l’attentat de New York. « Œil pour œil, dent pour dent », dit l’antique adage biblique, finalement point si inhumain: on est, on le voit, dans cette affaire,  très  au-delà du compte.

L’incapacité des Américains  à installer un pouvoir stable à Kaboul ( leur  refus d’une  restauration du roi Zaher Chah  n’a pas facilité les choses) et la haine  bien naturelle de l’occupation étrangère ont vite permis aux talibans de reprendre du poil de la bête au point qu’ils seraient déjà revenus à Kaboul si celle-ci n’était défendue par les Occidentaux.

 

La « guerre des civilisations » ?

 

On arrive au second but de la guerre : empêcher  une faction  susceptible de protéger les terroristes islamiques de reprendre le pouvoir.  La guerre en Afghanistan ne serait dans cette perspective que la pointe avancée de la lutte de l’Occident contre le terrorisme, singulièrement islamique, un avatar de la nécessaire « guerre des civilisations ».

Ce but de guerre s’inscrit dans une conception aujourd’hui répandue – et qui a largement inspiré  le récent Livre blanc de la défense nationale -,   de « stratégie globale », selon laquelle   le concept de défense du territoire national  au sens classique serait périmé, à la fois parce que territorial  et parce que national. 

L’idée de contrer  un parti pro-terroriste  semble  tenir la route sur le papier. Elle ne prend cependant pas en compte un certain nombre de données concrètes :

- la base afghane n’a joué qu’un rôle accessoire dans le 11 septembre : loin d’être un coordonnateur tout-puissant, Ben Laden  a surtout labellisé  cet attentat - et d’autres ; si les « camps afghans »   ont permis une mise en condition idéologique de certains comparses,   l’attentat du 11 septembre a d’abord  été préparé en Occident  par des éléments  occidentalisés, arabes et non afghans ;   

- de toutes les façons, les talibans contrôlent aujourd’hui suffisamment de territoire pour protéger Ben Laden ; est-il vrai, comme le disent  certains militaires français,  que les Américains à qui ils  avaient signalé sa position,  ont  refusé de l’arrêter ? Comme si  le méchant devait rester vivant jusqu’à la fin du film !   

- il n’y a plus eu d’attentat significatif aux Etats-Unis et dans la plupart des pays d’Europe depuis 2001 ;

- l’efficacité de la coordination policière entre les partenaires occidentaux,  singulièrement entre les Etats-Unis et la France,  est   la cause principale de ce reflux du terrorisme : c’est là un facteur    autrement sérieux,   dans la lutte contre le terrorisme, que d’obscurs  combats dans les vallées du Panshir ; 

- les talibans  se préoccupent peu de Ben Laden : ils ont d’abord le sentiment de se battre pour défendre leur patrie et   leur foi ; c’est d’ailleurs leur force ;

- si les talibans revenaient au pouvoir, il y aurait moyen par des frappes ciblées de les dissuader d’apporter un concours aux terroristes, concours qui, de toutes les façons, vu leur position géographique, ne pourrait être que modeste ;

- le vivier des talibans est la tribu des Pachtounes à cheval sur la frontière du  Pakistan : ce pays immense, bien plus peuplé que l’Afghanistan, à la « gouvernance » catastrophique, travaillé par les intégrismes, disposant de l’arme nucléaire  et pourtant protégé par les Etats-Unis, représente un risque autrement grave  pour la paix que ne le serait un Afghanistan islamiste ;

- le concept de « sécurité globale », dépassant le seul cadre militaire,  est à la mode : malgré ses défauts,  le régime taliban avait supprimé la culture du pavot ; sept ans après l’Afghanistan fournit 93 % de l’opium consommé en Occident !

A supposer que malgré ces considérations, on accepte encore la logique « guerre contre les talibans = guerre contre le terrorisme », il faudrait pour que notre engagement  soit justifié,    qu’on ait l’espoir de  gagner cette guerre.

Or aucun stratège raisonnable n’imagine aujourd’hui une telle victoire possible. Comment croire  qu’un engagement en définitive assez limité viendra à bout de milices aguerries et bien armées, recrutées dans des tribus aux fortes traditions guerrières,  se battant dans un terrain particulièrement difficile qu’elles seules connaissent, et qui, après avoir résisté à la colonisation, ont tenu pendant dix ans la dragée haute aux  Russes, voisins directs engagés avec des moyens autrement puissants ?  Cette guerre est, de l’avis commun, encore bien plus mal emmanchée que ne l’était celle du Vietnam.

On dira en désespoir de cause que,  même s’il ne peut gagner la guerre, l’Occident  se doit d’être présent à cet endroit là pour marquer une attitude offensive dans la  guerre générale qui  est menée contre l’islamisme. Mais à quel coût et jusqu’à quand ?

De plus cyniques, - il en est dans nos états-majors -, avouent en privé que peu importe la légitimité de cette guerre : elle est un utile    terrain de manœuvre en  en vraie grandeur, permettant  aux armées de l’OTAN  de rester aguerries. C’est faire bien peu de cas des   victimes civiles afghanes, d’autant plus nombreuses que les  bombardements indiscriminés, aussi habituels en ces circonstances que contre-productifs, sont  pratiqués à grande échelle.

 

La défense est d’abord nationale

 

Mais par-delà les considérations d’opportunité se pose la question de principe de la « stratégie globale »

Qui ne voit que les  considérations géostratégiques fumeuses peuvent  justifier n’importe quelle expédition lointaine ?

Elles vont  en tous les cas à l’encontre de la conception traditionnelle, capétienne si l’on veut (mais  aussi bien républicaine) de la défense nationale : dans cette conception, la guerre est tenue pour une chose grave qui ne se justifie que quand se trouve en  jeu pour un pays un intérêt à la fois essentiel,  spécifique, et certain. Si la lutte contre le terrorisme est assurément un intérêt essentiel, il s’en faut de beaucoup qu’il soit certain  ni spécifique.

Nous avons montré le caractère incertain du lien entre la lutte contre le terrorisme et la guerre civile d’Afghanistan. 

Même si les Etats-Unis furent bien peu solidaires de la France au temps où celle-ci subissait de plein fouet le terrorisme tout aussi islamiste du FIS algérien, on veut bien admettre que par son ampleur, l’attentat du 11 septembre mérite notre solidarité, mais pas au point   que l’intérêt de la France soit entièrement  fondu dans  un intérêt occidental unique.

Un pays n’est pas une entité abstraite perdue dans le champ de la mondialisation : il  a une géographie et une histoire particulières qui déterminent  ses intérêts propres.  Même si ses frontières nationales ne sont pas pour le moment menacées, la France a des intérêts spécifiques, notamment  en Afrique, qui ne sauraient être sacrifiés,  comme on s’apprête à le faire, à des considérations de « stratégie globale. » Empêcher les milices Jandjaouies d’entrer au Tchad est   aussi   important pour nous que fermer la route de Kaboul aux talibans.  L’Afghanistan se trouve   très clairement en dehors des zones d’intérêt traditionnelles de la France.  

Cette conception  de la défense nationale  fut celle du général de Gaulle qui, lui, savait combien la guerre est une chose grave : c’est peut être pourquoi il termina deux guerres et n’en commença aucune ; il fut aussi, on l’ignore trop, à partir de 1962, plus avare d’expéditions outre-mer qu’aucun de ses successeurs.

La vertu  qui gouverne  cette conception  est la  prudence,  laquelle ne signifie nullement une quelconque   pusillanimité munichoise mais implique au contraire de savoir frapper fort quand il  le faut, c’est à dire rarement.

Le faut-il dans le cas de  l’Afghanistan ? Les considérations qui précèdent montrent clairement que non.

 

 

 

                                                                Roland HUREAUX

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