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Roland HUREAUX

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13 juillet 2008 7 13 /07 /juillet /2008 11:37

 


Le président de la République n’a pas tort de  considérer que  la politique de la Commission de Bruxelles porte  une lourde responsabilité dans le   non irlandais au Traité de Lisbonne (1 ).

Autant et plus qu’au  principe d’une Europe fédérale, la résistance des populations .au processus d’intégration  européen tient à la nature des politiques concrètes menées par les instances européennes.

On peut  déplorer qu’il y ait ainsi confusion entre le cadre juridique  de l’Europe et le contenu des politiques menées dans ce cadre. Mais n’est-ce pas  les textes eux-mêmes (tant le projet mort-né de constitution européenne que le traité de Lisbonne)  qui  entretiennent   la confusion,   voulant inscrire dans le marbre ce  qui, en matière économique et sociale, notamment ne devrait être que des options révisables ? 

Mais il ne suffit pas de récriminer contre la politique de Bruxelles en général, il faut  en comprendre les ressorts.

Le  principale  nous parait être, pour reprendre l’expression du professeur Henri Bourguinat (1)  l’ « intégrisme économique » qui sous-tend les politiques européennes.

Expliquons-nous : la politique concrète n’a jamais consisté, dans aucun pays, à aucune époque, à appliquer de manière absolue des principes. A tout principe, il y a des exceptions, souvent nombreuses,  qu’il appartient aux  hommes politiques de  déterminer en faisant preuve à  la fois de subtilité et de pragmatisme. La recherche de ces tempéraments à apporter aux principes, c’est cela même  l’essence du  politique. Le refus de ces tempéraments, c’est ce  qu’   en matière politique on appellera le  dogmatisme ou l’ esprit de système ou encore l’esprit utopique, en matière religieuse , l’intégrisme.

Or sur trois sujets au moins , les autorités européennes  se montrent intégristes, appliquant   de manière raide  des principes qui ne sont pas mauvais en eux-mêmes mais qui mériteraient d’être , en fonction des circonstances,  modérés et tempérés.

Le premier sujet  est la monnaie : pour le coup,  ce n’est pas  la commission qui est en cause mais la Banque centrale européenne. En cherchant à se rapprocher d’un idéal d’inflation zéro et de rendre  l’euro le plus fort possible, M.Trichet s’éloigne de l’économie des hommes pour poursuivre le rêve d’une économie idéale. On dira que c’est là l’objectif  que lui assignent les statuts de la banque (repris par le traité de Lisbonne).Mais le président de la BCE ayant  plus de pouvoirs que beaucoup de chefs d’Etat, doit-il se contenter   d’appliquer des textes comme s’il était resté  chef de bureau de Bercy ?  On dira aussi que c’est la vertu allemande qui inspire l’euro. Mais  une vraie communauté doit tenir compte des caractères  de toutes ses composantes,  pas seulement du mieux disant vertueux. Après tout,  le franc,  qui s’est en quarante ans  maintenu (comme la livre, mieux que la lire ou le yen)   au même niveau d’inflation que le dollar,  n’a pas à rougir  de ses performances. Dans le panorama des monnaies, c’est le mark qui a suivi une évolution atypique et qui pour cette raison ne saurait être pris comme étalon.

Le second intégrisme est celui du  libre échange. La commission – là aussi ne faisant qu’appliquer les textes – en est restée à la vision simpliste de l’après-guerre : libre-échange = garantie de démocratie = sésame de la prospérité. Plus l’échange est libre, mieux cela vaut. Certain disent même à Bruxelles – et au siège de l’OMC à Genève où on retrouve  souvent les mêmes... – qu’à supposer que  l’ouverture des marchés soit  unilatérale, comme c’est souvent le cas, l’Europe est néanmoins  gagnante. Cette vision un  peu courte, qui ne tient pas compte par exemple des travaux fondamentaux de Paul Bairoch  a amené la commission à réduire toutes les protections, industrielles et même agricoles au point que, du point de vue industriel en tous cas, le continent européen est devenu la zone la plus ouverte du monde.

Dévastateurs  pour l’industrie 

Les vrais économistes le savent : on  peut avoir la monnaie forte et le protectionnisme,  une monnaie sous-évaluée et des frontières ouvertes mais la combinaison des deux intégrismes, une monnaie surévaluée et le libre-échange,  est dévastatrice pour l’industrie : et c’est bien ce à quoi on assiste aujourd’hui.

Le troisième intégrisme est celui du marché intérieur. Depuis l’Acte unique de 1987, Bruxelles voudrait qu’il soit pur et parfait. De cette prémisse  découle  toute une série de conséquences auxquelles les peuples renâclent : refus de toute politique industrielle, privatisation et souvent démantèlement des services publics,  recul de la politique d’aménagement du territoire, uniformisation de toutes les normes en matière de production, de statuts professionnels,   de diplômes, harmonisation fiscale etc. Cet arasement de toute diversité à laquelle se livre, au  nom du marché et au  mépris du principe de subsidiarité,  la commission provoque de profondes frustrations. On nage là  à en pleine utopie. Le marché parfait n’existe que dans la théorie économique. Il n’a jamais existé dans la vie réelle (sauf  dans de très petits ensembles). Les Etats-Unis où chaque état a encore ses normes alimentaires et une grande latitude fiscale, sont d’ores et déjà un marché  moins parfait que l’Europe.

Cette revue   des intégrismes  n’est sans doute pas exhaustive : il faudrait voir aussi ce qui se passe en matière de  droits de l’homme ou d’environnement, mais on a voulu se cantonner ici au domaine économique et social, celui qui a les effets les plus directs  sur la condition matérielle des populations.

La grande question est de savoir si cet intégrisme est intrinsèque, congénital à la construction européenne : parce que l’utopie appelle l’utopie, diront certains,  parce qu’en tous cas on ne saurait  gouverner en finesse , diront d’autres,   un ensemble d’un demi-milliard d’habitants et  qu’à ce niveau il faut se fixer des règles carrées et s’y tenir, sous peine de  s’exposer à l’émiettement (une logique qui a longtemps prévalu dans l’empire de Chine !). C’est ce que dit un peu Jean-Jacques Rousseau : les trop grands ensembles politiques ne peuvent être ni démocratiques ni décentralisés (Le contrat social, Livre III, chapitre VIII).

Nos ne trancherons pas cette question de  philosophie politique.  L’essentiel  est que l’Europe ne se sauvera pas sans un retour du politique car en définitive, la politique, la vraie,  est le meilleur antidote à  l’esprit de système, elle seule apporte le sens de  la complexité et  cette prudence séculaire qui inspire de tempérer les  principes trop généraux, tout cela  en fonction des temps, des lieux et surtout de la volonté des peuples.

 

 

                                                  Roland HUREAUX * 

 

1. Et  dans la réticence des peuples en général : on ne saurait douter en effet  que dans la plupart des pays, la question posée au peuple irlandais eut reçu une réponse identique.

           2. Henri Bourguinat, Les intégrismes économique , Dalloz, 2006

 

Article piublié dans Le Figaro du 10 juillet 2008

 

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Published by france
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