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Roland HUREAUX

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13 mai 2008 2 13 /05 /mai /2008 06:21

 

Il est remarquable de voir à quel point  la signification d’ événements aussi récents que ceux de Mai 68 a pu être travestie.

Le point fort  dont il semble qu’on ait perdu le souvenir  est que la rhétorique dominante  tout au long de ces événements  fut marxiste. Peut-être le marxisme a-t-il là jeté ses derniers feux ? Il reste que les  principaux groupes  qui impulsèrent le mouvement, les maoïstes ( appelés alors « Union des jeunesses marxistes-léninistes » et plus tard « Gauche prolétarienne »), les trois mouvements trotskystes, le PSU (où les chrétiens étaient pourtant nombreux),  l’UNEF et même le « Mouvement du 22 mars » qui, plus ou moins les fédérait, se référaient d’abord à Marx et à Lénine, puis, qui à Trotski, qui à Mao, qui à Che Guevara. Pas à Freud (1). Il n’était question dans les couloirs des universités en grève que de la lutte des classes, de la Révolution,  de l’injustice faite aux ouvriers ou  aux fils d’ouvriers,   ou au Tiers monde : Bourdieu venait de publier Les héritiers que le théâtre de l’Ecole normale supérieure avait mis en scène au cours de l’hiver.  La  voisinage, invraisemblable aujourd’hui,  d’un immense bidonville n’avait pas fait peu pour alimenter la mauvaise conscience des étudiants de Nanterre où a débuté le mouvement.  Les manifestations contre l’intervention des Etats-Unis  au Vietnam et pour le Vietcong  avaient tout au long de l’hiver 1967-1968 servi de répétition  au mouvement  de mai. 

 

La lutte des clases avant le sexe

 

Certes quelques uns des initiateurs du mouvement, comme  Cohn-Bendit  connaissaient  les théoriciens de l’école de Francfort, Marcuse et Reich, dont la mode venait de   Californie, et qui avaient mêlé le thème sexuel à la lutte des classes,  mais l’austère Althusser eut bien plus d’influence.  Certes  encore le premier incident fut lié à la revendication des  étudiants du droit d’entrer dans les bâtiments des étudiantes à la cité universitaire de Nanterre, ce qui fit dire au  général de Gaulle, goguenard : « ils voulaient des locaux et des maîtres, ils veulent à présent des lits et des maîtresses ! » (2). Mais tout cela est anecdotique ; les romans de Françoise Sagan,  les films de Louis Malle, les dessins de Kiraz  étaient  déjà là pour nous rappeler que les filles de la bonne société n’avaient pas attendu mai 68 pour jeter leur gourme. La pilule était légale depuis 1967, le concile avait précipité la crise de  l’Eglise  quatre ou cinq ans plus tôt. Sur les barricades, il ne fut jamais question des droits des homosexuels. Qui peut douter que la « révolution sexuelle » aurait eu de toutes façons  lieu sans Mai 68 ? L’évolution parallèle des pays étrangers le démontre. Moins que la morale sexuelle, c’est en fait  la morale tout court qui fut atteinte : les leçons de morale héritées  de Jules Ferry,  qui n’avaient rien de sexuel, furent à ce moment là supprimées à  l’école élémentaire sans qu’aucune circulaire l’ait formalisé.

Mouvement de jeunesse sans doute, Mais 68 fut-il un mouvement des étudiants ? Moins qu’on croit. La manifestation du 13 mais 1968 rassembla près d’un million de personnes mais l’essentiel était composé de salariés répondant à l’appel des organisations syndicales, CGT en tête. Quand  les syndicats ouvriers n’y participaient  pas, les manifestations parisiennes  ne dépassèrent  guère les 50 000 personnes, dont une moitié de lycéens et, de plus en plus  de jeunes qui n’étaient pas étudiants. Or il y avait plus de  250 000 étudiants en région parisienne.  La proportion des étudiants manifestants  semble avoir été un peu plus forte en province.

La prégnance du discours marxiste explique certains dessins diffusés par l’Ecole des Beaux-Arts comme celui, odieux, qui montrait Hitler sous le masque de De Gaulle. Ce n’était là rien d’autre que l’illustration de la théorie marxiste selon laquelle tous les régimes bourgeois se valent, le régime hitlérien détenant  par sa radicalité la vérité cachée des autres.  Le thème « CRS-SS » est de la même eau. A cet égard, mai 68 fut moins une rupture que le prolongement  et la radicalisation de l’opposition de gauche au général de Gaulle qui s’était exprimée tout au long des années soixante. Opposition où  le marxisme (la « philosophie indépassable de notre temps » disait Jean-Paul Sartre), au moins  au lycée et  à l’Université,  était hégémonique.  Mai 68 : révolte contre les maîtres  ou   leçon trop  bien apprise ?  On peut se poser la question. Le fait nouveau en 1968 fut que malgré la forte présence de l’Union des étudiants communistes (UEC), le Parti communiste  avait  perdu son leadership  dans le monde étudiant au bénéfice des « gauchistes » (expression  inventée par Lénine et reprise par le PCF).  Pour ce dernier, c’était la conséquence du ralliement de trop de jeunes  bourgeois à la cause de la  Révolution. Même si les « fils du peuple » furent plus nombreux qu’on ne  l’a dit chez les  gauchistes, il n’avait sans doute  pas entièrement tort.

Il reste que  le marxisme-léninisme de ces derniers était en peau de lapin. L’auteur de ces lignes se souvient d’avoir un jour poussé dans ces retranchements un maoïste qui n’avait que la Révolution à la bouche:   « si vous  êtes  logique, ce n’est pas la Sorbonne qu’il faut prendre, c’est l’Elysée ». Il n’en fut pas  question. Il était entendu, sans que personne l’avoue,   que  cette révolution devait   être un coïtus interruptus. C’est sans doute là que la psychanalyse reprend ses droits. Tuer le Père (le général ?) d’accord,  mais seulement sur le plan symbolique.

A cette impuissance des soi-disant révolutionnaires répondait d’ailleurs celle du chef de l’Etat qui multipliait les consignes de fermeté, sans qu’on sache bien si lui aussi les prenait tout à fait  au sérieux. Si elles avaient été appliquées, le sang aurait  coulé et sa mémoire en eut été ternie. Mais ni ses ministres, ni le préfet de police, l’admirable Maurice Grimaud, ne prirent ces consignes à la lettre. D’où ce miracle d’une « révolution » où, au moins à Paris, personne n’a laissé la vie. 

 

Vers la fin de l’exception française

 

Mais il faut encore considérer  les conséquences paradoxales de Mai 68.

Le premier bénéficiaire de ce mouvement né dans la protestation contre l’impérialisme américain au Vietnam, fut  le dollar qui vit, grâce à la crise du franc,  sa dévaluation retardée de trois ans. Le monde anglo-saxon se réjouit dans l’ensemble d’événements  dans lesquels il vit la juste punition de la morgue du général de Gaulle à son encontre. Hasard ? Mai 68 suivit de peu les retournements spectaculaires de  la politique étrangère de la France : retrait  de l’Otan, attaques contre le dollar, visite en URSS, discours de Pnom-Penh, voyage au  Québec, condamnation d’Israël. La retraite du général de Gaulle en 1969, conséquence retardée du mouvement de mai fut leur  revanche. Les Américains n’ont sans doute pas provoqué le mouvement. En ont-ils soufflé sur  les braises ? Rien n’est exclu. L’évolution ultra-atlantiste de beaucoup de fils de mai,  en France et à l’étranger (3),  n’est en tous les cas un paradoxe qu’en apparence.

A l’intérieur, le grand vainqueur  fut  Georges Pompidou. Non seulement il gagna les élections : les législatives  de 1968 puis  les présidentielles  de 1969, mais la hausse importante des salaires qu’il concéda aux  accords de Grenelle, pour calmer le mouvement,   fut le plus beau coup de fouet keynésien qu’ait jamais  reçu l’économie française. Les cinq années qui suivirent connurent taux de croissance les plus élevés  de l’après-guerre. La contestation de la société de consommation déboucha sur l’  industrialisation à outrance. Autre paradoxe.

L’autre vainqueur fut François Mitterrand. Paradoxe aussi parce que s’il y avait un homme politique détesté par toutes les composantes du mouvement sans exception, c’était bien lui. Quelque part  de Gaulle était respecté, un Mendès-France apparaissait même comme le recours des franges les  plus modérées du mouvement de mai. Mais Mitterrand était alors le symbole abhorré de la gauche archaïque et de la Quatrième République. Il réussit pourtant à remonter le courant. Sa victoire de 1981 s’inscrit, qu’on le veuille ou non,   dans le sillage de Mai 68.  

Pompidou (et aussi Giscard), Mitterrand : chaque fois un pas fut accompli vers la normalisation de la France, mais les fondamentaux de la politique gaullienne d’indépendance nationale n’étaient pas encore remis en cause. Pas davantage la Constitution dans laquelle, Mitterrand, qui l’avait tant combattue, se déclara  même très à l’aise.

C’est pourquoi on peut se demander si l’avènement de Nicolas Sarkozy ne représente pas l’aboutissement ultime  de la trajectoire. La réintégration de l’OTAN, les revirements au Proche-Orient, vis-à-vis de la Russie,  du Québec même, marquent, comme à dessein,  la fin de l’exception française, laquelle ne s’était jamais exprimée avec autant d’éclat que dans les mois qui ont précédé les évènements de mai. Qu’un soixante-huitard comme Bernard Kouchner soit l’exécuteur de ces révisions est logique. Le projet de réviser la Constitution  - sans doute de la liquider – va dans le même sens. Ne parlons pas de la volonté ostensible du président de « jouir sans entrave » : là aussi c’est l’anecdote.

Quitte à choquer quelques  militants nostalgiques, il faut regarder les géopolitiques en face. Ce que Nicolas Sarkozy se propose de liquider, c’est très précisément ce qui s’est trouvé ébranlé en mai 68.  Le président  a beau dire à son électorat  de droite qu’il veut  « tourner la page de mai 68 », le véritable héritier, c’est lui.

 

Roland HUREAUX

 


 

1.                       Gille Deleuze (G.Deleuze & F.Guattari, L’Anti-Œdipe, 1972) a bien compris à quel point le freudisme se situait aux antipodes de la thématique de mai 68. C’était particulièrement vrai dans l’interprétation  qu’en fit à l’époque Jacques Lacan, sous une forme suffisamment cryptée pour que personne ne s’en aperçoive. 

 

2.                       On n‘a d’ailleurs jamais dit le calvaire que vécurent, cette revendication satisfaite,  certaines boursières de provinces logées dans la cité, à une époque où le délit de harcèlement sexuel n’existait pas encore.

 

3.   Cf. Marianne , 12 juillet 1999, Roland Hureaux , « Kosovo : une guerre soixante-huitarde ? »                             

 

 

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