De plus en plus de ministres, on l’aura remarqué, ne sont pas passés devant le suffrage universel.
C’est le cas de Martin Hirsch, haut-commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté, qui a rang de ministre.
Cela se voit.
Tous ceux qui ont fait une campagne électorale au cours des vingt dernières années savent que le thème qui suscite le plus de réactions de l’auditoire, quel qu’il soit, est celui des abus du social. L’idée qu’au bas de l’échelle sociale, « on a intérêt à ne pas travailler car en utilisant bien les dispositifs sociaux, on gagne autant qu’en travaillant » est répandue dans toutes les classes de la société, mais surtout les plus modestes. La rancœur de ce qu’il est convenu d’appeler les « travailleurs pauvres », de plus en plus nombreux vis-à-vis à mesure que le pourcentage de salariés smicards s’élève, vis-à-vis des «assistés », est une des données essentielles de la société française actuelle, peut-être une des explications à certaines dérives extrémistes. Les cités peuplées autrefois par une classe ouvrière solidaire sont aujourd’hui profondément divisées entre ceux qui travaillent et les autres, les plus amers étant les premiers.
L’auteur de cet article, à qui il est arrivé de se lancer dans l’arène électorale, se souvient d’une réunion « tupperware » dans un appartement HLM où se trouvaient ne majorité de travailleurs immigrés (nous disons bien travailleurs) : la conversation ne s’anima vraiment que quand un maçon maghrébin dénonça, avec l’approbation générale, « tous ceux qui vivent au crochet de la société ». Dans une mairie rurale, dans un dîner bourgeois, même antienne.
Il est très difficile de faire comprendre cette immense frustration dans la nomenklatura administrative ou médiatique, qui ne compte, il est vrai, guère les smicards.
Il doit être clair qu’en disant cela, nous ne faisons pas de l’ idéologie ni ne portons un quelconque jugement, nous répétons seulement ce que nous entendons.
D’ailleurs personne ne prétend aujourd’hui remettre en cause ni le RMI ni aucun des dispositifs existants en France.
Le candidat Sarkozy semblait avoir eu une bonne intuition du problème quand il lança le thème de la « réhabilitation du travail ». Les travailleurs pauvres eurent enfin le sentiment d’avoir été compris. Parce qu’ils pensaient qu’il mettrait fin aux abus de l’assistanat, il eut le succès populaire que l’on sait.
La faible différence de revenu réel entre les titulaires de revenus sociaux et les travailleurs « normaux » proches du Smic est, qu’on le veuille ou non, un vrai problème. Mais il n’apparaît pas complètement si l’on se réfère aux chiffres bruts ( même sans prendre en compte les cas de fraude ) ; à côté des revenus sociaux institutionnels ( RMI, API, AAH auxquels on peut ajouter l’allocation-logement), il y a en effet plusieurs autres choses : la possibilité de garder soi-même les enfants sans avoir à payer une crèche, les transports gratuits au motif de recherche d’emploi, la CMU, l’ accès aux œuvres caritatives (Emmaüs, Secours catholique, Secours populaire) où beaucoup de travailleurs, même pauvres, n’osent passe pas se présenter etc. Il ne fait pas de doute qu’une judicieuse combinaison de l’ensemble de ces dispositifs fait que beaucoup de chômeurs de longue n’ont guère d’intérêt à retravailler. D’autant plus grand est le mérite de ceux, nombreux, qui retravaillent quand même tout en sachant qu’ils y perdent.
C’est pourquoi le revenu de solidarité active ne part pas d’une mauvaise intention : son but affiché est de neutraliser les « les effets de seuil » que nous venons de décrire afin que ceux qui reprennent un travail y trouvent un intérêt.
Mais le dispositif envisagé a plusieurs défauts. Le premier est que les rapports administratifs sur les quels il est basé ne prennent guère en compte les avantages annexes que l’on vient d’évoquer.
Surtout le RSA ne fait que déplacer l’effet de seuil: aujourd’hui un actif à temps complet au niveau du SMIC gagne 65 % de plus que celui qui ne fait que 14 heures par semaine ; dans le nouveau dispositif, le gain ne devrait être que de 25 % (1). Si certains chômeurs sont incités par le RSA à travailler à temps partiel, tant mieux, mais le risque est que beaucoup préfèrent désormais le temps partiel au temps complet.
Les expériences menées dans certains départements sont positives, dit-on, mais sur des groupes restreints et au prix d’un encadrement social lourd.
Le risque d’aggraver la frustration des « travailleurs pauvres »
Il est pourtant aisé de comprendre que ce dispositif ne saurait qu’aggraver la frustration des « travailleurs pauvres », d’autant qu’ils voient en même temps leur pouvoir d’achat s’éroder. Cela d’autant plus que le RSA doit être principalement financé par un « redéploiement » de la prime à l’emploi qui est, rappelons-le, une sorte d’impôt négatif destiné à améliorer les revenus des petits salariés.
Dominique Medea, une spécialiste qui n’a pas une vue seulement technocratique de la pauvreté, écrit : « Si le RSA devait être mis en place seul, a fortiori dans un cadre budgétaire étriqué, plusieurs conséquences seraient à redouter. La première et la plus simple serait qu'il ne touche finalement qu'une maigre fraction du public des minima sociaux. La seconde porterait certainement sur les représentations sociales : loin d'endiguer la pauvreté, un RSA peu efficace en confirmerait beaucoup dans l'idée que, décidément, les pauvres ont un poil dans la main. »
A la fois technocrate et humanitaire, M.Hirsch a bonne presse: il donne à tous bonne conscience. Il est pour la droite l’alibi social commode d’une politique à prétention libérale ; et pour la gauche, le moyen de dénoncer un gouvernement qui se refuse par mesquinerie financière à appliquer le remède supposé miracle à la pauvreté.
La vérité est que le problème de la pauvreté n’est pas si facile à résoudre. La question des seuils est en particulier un casse-tête. Sauf à abolir tout « filet de sécurité » social, ce à quoi personne ne songe, il se posera toujours. Seul le « dividende universel », une idée un moment lancée par Christine Boutin, place le chômeur qui reprend le travail dans une logique gagnante et sans qu’il y ait besoin de multiplier les contrôles (puisque en tant que citoyen il conservera son allocation ) mais à quel prix !
Martin Hirsch a tout pour plaire aux bien-pensants mais n’imaginons pas qu’il a inventé la panacée. Encore heureux si son projet n’aggrave pas certains clivages qui se trouvèrent au cœur de la dernière campagne présidentielle.
Roland HUREAUX
1. Martin Hirsch, Au possible nous sommes tenus, rapport du 20/09/1987
2. Alternatives économiques, septembre 2007
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