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Roland HUREAUX

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5 février 2006 7 05 /02 /février /2006 23:16
 

Dominique Lormier, « Comme des lions - Mai-Juin 1940 , le sacrifice héroïque de l’armée française. »  Calmann-Lévy 2006, 326 pages. 

Il  n’est pas si fréquent que sur tel épisode de l’histoire récente de la France duquel  on croyait tout connaître, un livre bouleverse nos conceptions.

Quand l’épisode en cause est aussi capital dans la mémoire collective que la bataille de mai et juin 1940, nous ne nous contentons pas de mettre à jour  notre information, nous révisons  notre conscience historique,  dans le cas d’espèce pour le meilleur. 

A l’heure où la déprime  et l’autoflagellation font florès en France, apprendre que la bataille de France fut, certes une cuisante  défaite, mais  néanmoins un épisode héroïque où la plupart de nos soldats se sont battus, c’est le sens du titre,  « comme des lions » est  réconfortant pour l’honneur national.

Dominique Lormier  est membre de l’Institut Jean Moulin.  Son livre, fort bien documenté,  fruit d’une enquête approfondie notamment dans les archives allemandes, ne nous apprend certes pas tout. Il rappelle, mais d’autres comme le général de Gaulle dans ses Mémoires de guerre  l’avaient déjà dit,  que la France  était presque aussi bien armée que l’Allemagne. Dire qu’elle fut submergée « par la force mécanique aérienne et terrestre de l’ennemi » est donc exagéré.

Certes notre armée avait une grave lacune : les transmissions, encore archaïques à côté de celles des Allemands,  et  une insuffisance bien connue, l’aviation : 1300 avions seulement  (auxquels il faut ajouter 1200 anglais qui, contrairement à ce qu’a dit la propagande de Vichy furent largement engagés),  contre les 4000 appareils de la Luftwaffe. Mais pour les chars, l’équilibre existe sur le papier : 3000 français contre 3000 allemands. Les nôtres sont en majorité  moins bons, notamment parce qu’ils ne comportent pas un poste de tir séparé de celui du conducteur  et qu’ils sont plus lents ; toutefois sur ces 3000 chars, les 600 Somua S 35 surclassent tous les chars allemands.

Autre grande faiblesse : l’artillerie antiaérienne et antichars. En revanche, notre artillerie ordinaire est très  efficace: c’était déjà le cas en 1914-1918,  école polytechnique oblige.

La légende réactionnaire de l’insuffisance des crédits  militaires votés par le  Front populaire est ainsi démentie, même si ces crédits, suffisants dans l’ensemble, eussent pu être bien mieux utilisés.

Tout cela on le savait à peu près. L’originalité du  livre de Dominique Lormier  est de montrer aussi que,  loin d’avoir été une lâche débandade, ces deux mois virent sur presque toute la longueur du front une résistance pied à pied, remplie de faits d’armes héroïques, que l’armée française de 1940 n’eut  rien à envier à celle de 1914-1918 sur le plan de la bravoure, même si, dans une guerre où tout allait plus vite, elle fut assez rapidement  défaite.

Le bilan est là pour l’attester : en 45 jours, 552 900 soldats furent tués ou blessés dans les deux camps,  dont 342 000 Français. Pour la France, 92 000 morts  au champ d’honneur, pour l’Allemagne, 50 000, plus qu’à aucun moment  de la première guerre mondiale.  Les pertes quotidiennes allemandes y furent supérieures à celles de la campagne de Russie  de 1941. Sur les 3000 chars allemands, 1100 furent  détruits ou endommagés, principalement par les Français ; sur les 4000 avions allemands, 1400  furent mis hors de combat  par les Français et les Anglais,  autant  qui manquèrent à la Luftwaffe dans la bataille d’Angleterre trois mois après.

Tout cela se reflète  dans le  récit des événements. La première bataille de chars, celle de Hannut en Belgique, fut une victoire française : c’est un fait avéré que chaque fois que les  deux camps s’affrontaient à armes à peu près égales, les Français, meilleurs tireurs,  avaient le dessus ( nous pensons pour notre part que la diffusion populaire de la chasse n’y est pas étrangère) . Le village de Stonne dans les Ardennes, changea de mains dix-sept fois en trois jours. Fait d’armes incroyable : à  Landrecies, deux chars lourds français mirent hors de combat plus de cent véhicules blindés allemands. Sans l’efficace  couverture des Français à Lille et Dunkerque, le rembarquement anglais, qui permit de sanctuariser les Iles britanniques,  aurait été impossible.

Tout le monde sait comment  le colonel de Gaulle réussit une  contre-offensive significative sur la Somme, arrêtée faute de soutien logistique, ou que les cadets de Saumur bloquèrent plusieurs jours  40 000 allemands sur la Loire. L’arrêt  de l’offensive italienne sur les Alpes est également bien connu : on sait moins que les chasseurs alpins italiens n’étaient pas des soldats d’opérette, qu’ils ne manquaient ni de moyens ni d’ardeur. La résistance acharnée du général de Lattre de Tassigny à Rethel ou du général Aublet sur l’Aisne,  les exploits d’aviateurs comme Maurice Arnoux le sont moins. Des tirailleurs sénégalais grimpèrent sur les chars allemands pour abattre leurs conducteurs au  coupe-coupe ! Un bataillon de la Légion étrangère composé de juifs allemands, combattit  jusqu’à être  entièrement décimé. Si, dans  certaines  usines d’armement, des actes de sabotage sporadiques furent commis par des admirateurs du pacte Molotov-Ribbentrop, le 109e RI , composé en majorité de communistes, défendit héroïquement ses positions entre la Somme et l’Oise au point d’être cité à l’ordre de l’armée après l’armistice.  Parmi les nombreux héros de la bataille de France, se signalèrent Léon Zitrone,  Jean Ferniot,  François Mitterrand ( grièvement blessé à Verdun) , le compositeur Jehan Allain . 

Pétris d’idées chevaleresques, les  officiers allemands firent à plusieurs reprises présenter les armes à des prisonniers qui ne se rendaient généralement qu’  à court de munitions ( ce qui n’empêcha pas l’unité de Rommel de massacrer des prisonniers sénégalais près de Lille ! ) .

On sent tout au long des combats, notamment chez les conducteurs de chars et les aviateurs, cet esprit bricoleur,  ingénieux , enthousiaste qui était dans les années trente celui des pionniers de nos  industries automobile et aéronautique. Il se peut que le déficit des transmissions  et donc la coupure des lignes hiérarchiques, aient ici ou là libéré les initiatives. Parmi ces têtes brûlées tout aussi franchouillardes que les personnages de Marcel Aymé,  le capitaine de corvette Daillère  s’en alla  bombarder  Berlin le 7  juin 1940 ! Les réservistes ne furent  généralement pas inférieurs,  en courage  sinon en expertise,  aux soldats de métier.

Des moyens relativement importants, des soldats remplis de bravoure, que manqua-t-il ?  On le sait : la défaite est presque entièrement imputable aux  défaillances du commandement. Un commandement  en moyenne plus âgé de dix ans que l’ allemand, depuis longtemps éloigné du terrain, si tant est que plusieurs de se ceux qui le composaient l’aient jamais fréquenté. Un état-major séparé du front  par  plus de cent kilomètres et surtout par  une bureaucratie militaire  désordonnée. Cet état-major  s’était cramponné pendant des années  à des conceptions stratégiques et tactiques erronées. Mais  les défaillances du commandement étaient elles-mêmes sous-tendues par un certain nombre de vices bien français : une confiance exagérée aux valeurs scolaires ( Gamelin avait toujours été premier partout ! ) mais aussi des promotions au sommet politiques ou mondaines, la marginalisation des vrais talents ou des  esprits non-conformistes. Que ceux qui, souvent faute d’idées propres ou par arrivisme, campaient , en matière stratégique, sur la pensée unique de l’époque , aient été  violemment intolérants   à toute déviance,  refusé  le   débat ou  la critique,  est un comportement qui ne nous est  hélas que trop familier, pas seulement en matière militaire.

L’imposture du régime de Vichy ressort avec assez d’évidence de ce livre:  les mêmes hommes qui portent presque entièrement la responsabilité du désastre prennent le pouvoir le 17 juin 1940 . Comment Pétain qui, certes n’avait plus de commandement effectif, mais depuis vingt  ans faisait et défaisait les  carrières,  a-t-il pu apparaître alors  comme le sauveur ? Comment Weygand, après sa nomination  à la tête des armées  le 19 mai  1940,  et qui dès le 25 mai se déclarait partisan de l’armistice, put-il mener de front la conduite de la guerre  et  la  préparation du changement politique ? Comment le général Huntzinger, responsable de la charnière des Ardennes où il avait refusé des renforts  début mai,  put-il se retrouver ministre de la guerre ? ( Le comportement du général Giraud sur le front du  Nord avait en revanche  été exemplaire.) Poussant plus loin encore le mensonge, les mêmes responsables  imputèrent la défaite, non point leurs propres défaillances, mais  aux  vices et à la décadence morale des français dont le Front populaire avait été, selon eux,  l’expression. Une rhétorique morale fallacieuse qui devait non seulement  discréditer pour des décennies tout discours moral, mais encore être pris à la lettre par les générations ultérieures et l’opinion internationale.

S’il est vrai qu’il y eut une lâcheté française, elle fut plutôt à l’arrière. Alors qu’un peu partout, même au sud de la Loire, des unités isolées continuaient le combat, la population tentait de les en dissuader : à Bourges un officier qui voulait défendre la ville fut mis à mort  par les civils !  L’  esprit de résistance qui perdurait encore  fut brisé quand  Pétain demanda   dès le 17 juin aux soldats de   « cesser le combat », alors même que les Allemands n’acceptèrent l’armistice que le 22 juin.  Cinq jours fatidiques : tous ceux qui obéirent à cette consigne  prématurée furent capturés. Sur les 1 500 000 prisonniers français, 1 100 000  furent pris entre le 18  et le 25 juin ! Admettons que ce fut une erreur. N’était-elle pas  impardonnable  à ce niveau de responsabilité et à un tel moment ?

Il est indispensable de connaître et faire connaître ce livre, y compris  dans nos écoles. Au cours du dernier demi-siècle, la rhétorique défaitiste de Vichy et  l’anti-patriotisme  d’extrême gauche se sont conjugués avec l’esprit de dénigrement anglo-saxon pour refouler le souvenir du  comportement courageux de l’armée française en mai et juin 1940. L’histoire déterministe et marxisante,  dominante au cours de cette période,  joua le même jeu :  se refusant  à expliquer les événement  par les seules  erreurs humaines, elle eut  besoin d’explications plus « profondes » , démographiques, économiques et sociales , voire morales. N’est-il pas significatif que le seul prix Nobel de littérature que la France ait reçu en  trente ans soit allé à Claude Simon dont la « Route des Flandres » présente la version noire, cataclysmique de la défaite de mai-juin 1940 ? C’est dans un tel contexte que Donald Rumsfeld a pu, de manière aussi stupide qu’insupportable, dénoncer récemment « la lâcheté historique des paniquards de 1940. »  Seule la mémoire allemande n’a pas oublié  que la bataille de France  ne fut pas pour la Wehrmacht, durement éprouvée, une promenade de santé. Si la France, qui se vit imposer un dur armistice  ne connut cependant pas les conditions d’occupation de la Pologne et de l’Ukraine, c’est sans doute  moins   au « bouclier » de Vichy qu’à cette héroïque résistance qu’elle le doit. Faut-il rappeler qu’ une grande partie  des officiers qui se signalèrent en juin 1940,  entrèrent assez vite, sous une forme ou une autre, dans la Résistance ? 

 

Roland HUREAUX

 

 

 

 

 

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Published by france - dans roland.hureaux
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commentaires

John 02/04/2016 15:07

Bonjour, je ne comprends pas. 342 000 soldats français tués ou 92 000 ?

baptiste 26/07/2016 14:37

Bonjour, perte ne veut pas dire tué.
342 000 perte = blessé+disparu+ tué.

Charles de BEL-AIR 06/01/2016 18:29

Je constate que l'adresse de mon site n'apparaît pas dans mon commentaire. Je le donne donc ici :
https://zouavestuileriesaintcheron1940.wordpress.com

Charles de BEL-AIR 06/01/2016 18:26

Je suis heureux de savoir que d'autres que moi défendent notre armée de 1940. Si certains se sont débandés, d'autres ont courageusement, souvent pour l'honneur, combattu. Nous devons leur rendre cette justice et faire connaître leurs faits d'armes. Je vous renvoie à mon site ci-dessus.

Geneviève 12/01/2010 09:48


Bonjour.
Je viens de publier un livre (condensé de mon blog), sur Edilivre.com. Ce livre raconte presque au jour le jour ce que fut notre vie sous l'occupation. Il n'est pas triste, je ne raconte pas "que"
des faits de guerre, mais j'espère qu'il dépeindra au mieux l'état d'esprit de la jeunesse d'alors, quand nous ne voulions pas baisser les bras. Je devais ça à mes parents, à ma famille et surtout
à mon frère mort à 19 ans en 1940 pour ne pas avoir voulu se rendre...Et le le devais également aux générations plus jeunes, parties souvent sur des idées fausses.
Si vous avez l'occasion de le lire, je l'ai intitulé "Au fil de ma mémoire", les évènements comme ils me reviennent à l'esprit, dans un ordre un peu "dispersé"...Merci d'avance de vos commentaires
quels qu'ils soient !


france 05/03/2010 17:32


Je vous remercie de votre indication. Si j'ai un peu de temps...
RH


firdi 09/09/2009 20:18

mis a part le livre de dominique lormier;quel serait le meilleur livre de référence sur mai juin 1940?merci de votre aide.