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Roland HUREAUX

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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 14:17

20 novembre 2005

 

 

AGRICULTURE : L’ERREUR DE MONSIEUR LAMY

 

 

 

La charte fondamentale de ce qu’il est convenu d’appeler la « mondialisation » a été posée en 1947 avec la signature du protocole provisoire à  un Accord général sur les tarifs et le commerce (GATT), jamais ratifié par les Parlements ( sauf en Allemagne) jusqu’à la constitution de l’Organisation mondiale du commerce en 1995,  laquelle a donné à cet accord une forme solennelle, alors qu’il était déjà effectif depuis près de cinquante ans.

Le but poursuivi par l’organisation au travers de « cycles » (rounds) successifs, dont le dernier est celui de Doha, est simple : créer un monde sans restriction d’aucune sorte ( tarifaire ou non tarifaire ) aux échanges de biens et de services. Les traités européens depuis celui de Rome se sont calqués sur  le même objectif.

Les convictions qui le fondent   sont également simples : le libre-échange est la clef de la prospérité économique pour tous ; elle est facteur de paix alors que le protectionnisme ( et sa forme exacerbée, l’autarcie)  fut , croit-on, avant 1939,   facteur de guerre.

L’objectif est-il encore légitime ? Il ne manque pas d’esprits éclairés pour remarquer que l’économie mondiale était plus prospère de 1945 à 1975 alors que le GATT  n’ayant pas encore accompli  pleinement  son œuvre, le monde était bien plus cloisonné qu’il ne l’est aujourd’hui. On dira aussi que s’il favorise le commerce, le libre-échange prive chacun des acteurs étatiques pris à part  et par conséquent  l’économie mondiale  dans son ensemble, du moteur keynésien. Ou  bien  que l’OMC ne s’attaque pas aux protections monétaires et que  celles-ci, sous  la forme par exemple de la sous-évaluation flagrante du yuan sont bien plus efficaces que les droits de douane pour protéger et promouvoir un espace économique au dépens des autres.

Mais une des  questions les plus aigues qui se posent  aujourd’hui est : doit-on appliquer le même régime aux produits agricoles ?

Les années quatre-vingt ont vu des  avancées considérables du processus de libéralisation des échanges: outre  la libre circulation des capitaux, laquelle  s’est faite en dehors du GATT, l’extension des négociations aux services et à l’agriculture  jusque là tenus à l’écart du processus.

A ce   progrès apparemment inexorable du libéralisme, c’est aujourd’hui l’agriculture, sous la forme notamment de ce qui reste de la politique agricole commune européenne,  qui offre la plus forte résistance. On lui en fait reproche. Monsieur Lamy qui  le supportait déjà mal quand il était   en charge des intérêts commerciaux de l’Europe à Bruxelles, espère  depuis qu’il est à la tête de l’OMC en finir avec ce qu’il tient pour le dernier vestige d’une époque révolue. Le commissaire européen en charge de ces affaires, le britannique Peter Mandelson, malgré le mandat qui l’oblige à défendre l’agriculture européenne, sans doute aussi.  

La France  fait de la résistance. Elle a raison.

La théorie économique n’a pas assez souligné combien l’agriculture, comme tous les produits de base, occupe une place à part dans la chaîne des échanges et que pour cette raison on ne saurait lui appliquer   les mêmes règles qu’aux produits industriels et aux services.

Dans tout le reste de l’économie, les impulsions de  la demande sont répercutées de l’aval vers l’amont. Les nombreux intermédiaires qui se trouvent sur la chaîne, allant de la collecte  au commerce de détail en passant par les industries de transformation ou les services associés, y compris les services publics  – et qui constituent aujourd’hui 90 % au moins de l’économie -  souffrent peu de l’ouverture des marchés du fait de cette possibilité de répercuter sur d’autres ses aléas.

Seuls ceux   se trouvent en bout de chaîne   prennent, si l’on peut dire, « en pleine gueule »  les à-coups du marché: ce sont  les producteurs de produits primaires , produits agricoles, matières premières, sources d’énergie. La plupart se sont toujours protégés  de différentes manières généralement  par le monopole d’Etat ( charbon, électricité) ou  les cartels ( pétrole).

Seuls les secteurs dispersés  comme l’agriculture demeurent pleinement vulnérables ; ce sont aussi curieusement les seuls où les théoriciens voient à l’œuvre un marché qui ressemble à celui des manuels  d’économie. A la vulnérabilité économique s’ajoute, s’agissant de l’agriculture, celle du climat, des épizooties ( vache folle, grippe aviaire) aux effets dévastateurs sur des productions hautement sensibles.

Que pour cette raison , il faille   protéger celles-ci , tant sur le plan intérieur que sur le plan international, ne serait-ce que pour assurer un minimum d’équité vis-à-vis du reste de la population,  allait de soi dans les années cinquante, quand se mit  en place la politique agricole commune ( moyennement protectrice , à mi-chemin de la politique agricole du Japon qui l’était extrêmement et de celle des Etats-Unis qui l’était alors un peu moins)  ou que des personnalités aussi éminentes que Pierre Mendès-France préconisaient  une organisation des marchés des matière premières au bénéfice des pays du Tiers Monde , dont les accords de Lomé s’inspirèrent.  L’idée que le contrôle des stocks devait aller  avec celui des prix, comme il en va dans les monopoles ou les cartels, n’alla pas toujours de soi ; elle finit néanmoins par s’imposer au travers par exemple des quotas laitiers.

Le vent du libéralisme emportant  aujourd’hui  ces dispositifs, les petits et moyens producteurs d’Europe se trouvent voués à la disparition. La seule alternative  à l’organisation des marchés est en effet  la concentration de la production entre des entités  peu nombreuses et financièrement assez solides pour  amortir seuls des chocs que les autres secteurs économiques peuvent, eux, répercuter. Cela suppose une grande puissance financière et sans doute à terme d’autres formes de cartellisation.  

Le consommateur  trouve-t-il son avantage à la  logique du tout-marché promue sans restrictions par l’OMC  ? Payer le kilo de bananes 1 euro    au lieu de 1,5  est-il un avantage qui vaille par exemple la ruine de la production dans les Antilles françaises ? On peut en douter. En France, les baisses des prix à la production entraînées par la réforme de la PAC et l’alignement progressif des cours agricoles sur le marché mondial, n’ont pas eu d’effet sur les prix à la consommation.

En tout , l’excès est nuisible   et  les raisonnements  trop simples sont dangereux. Si instiller dans l’économie internationale une bonne dose de libéralisme pouvait être utile au sortir de la guerre, toute logique poussée jusqu’à ses extrémités finit par devenir perverse et  c’est ce qui se passe aujourd’hui en matière de commerce international.

 La  poursuite de cette  logique  signifie en particulier la fin de la civilisation rurale en Europe  et sans doute ailleurs. Pour quel avantage ?

 

Roland HUREAUX

 

Auteur de « Un avenir pour le monde rural » (Pouvoirs locaux)

 

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Published by roland hureaux - dans roland.hureaux
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commentaires

Henry de Lesquen 04/01/2006 22:42

Je ne suis pas convaincu. La profession agricole a usé et abusé de son poids électoral pour obtenir des avantages exorbitants qui coûtent très cher aux contribuables et aux consommateurs. Et ce n'est pas en faisant des agriculteurs de quasi-fonctionnaires que l'on sauvera la civilisation rurale. A mon avis, il faudrait supprimer les subventions agricoles, sauf, peut-être, pour les zones de montagne. Et encore. Quant à la protection douanière, elle peut se justifier pour préserver notre indépendance alimentaire, mais il ne faut pas exagérer, d'autant que le meilleur service à rendre aux pays pauvres du tiers monde, c'est d'accepter leur exportations agricoles (selon le principe juste : "trade, not aid").Cela dit, je suis prêt à organiser une émission sur Radio-Courtoisie (95,6 MHz en région parisienne) pour discuter du thème : "Faut-il subventionner l'agriculture ?"