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Roland HUREAUX

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1 janvier 2006 7 01 /01 /janvier /2006 14:15

Article publié dans Libération le 17 août 2005

 

 

 

 

La donne démographique au Proche-Orient

 

 

IL EST URGENT DE DEVELOPPER LA BANDE DE GAZA .

 

 

Toujours déterminante à long terme, la variable démographique l’est particulièrement dans la crise du Proche-Orient. Le retrait de l’armée israélienne de Gaza est l’occasion de rappeler quelques données fondamentales qui conditionnent l’avenir de cette région.

D’après les derniers chiffres connus*, l’Etat d’Israël  est peuplé de  7,1 million d’habitants (y compris la minorité arabe : 1 million environ), les territoires palestiniens de  3,8 millions d’habitants ( y compris les colons juifs  : 0,2 million ). Cela sur un espace restreint : 21 946 km2 ( 27 752 km2  avec les territoires annexés) pour l’Etat d’Israël,  soit 5 % du territoire français,  6 242 km2 pour la Palestine ( dont 363 km2 pour la bande de Gaza) .

Le taux de fécondité d’Israël est de 2,9, celui des territoires palestiniens de 5,6 enfants par femme.

Le taux de croissance naturel (différence entre la natalité et la mortalité) de la population d’Israël, qui résulte en partie du taux de fécondité,  est de 1,5 % par an, celui des territoires occupés de  3,4 % par an.  

Il est facile à partir  de ces données de voir quand les deux populations s’égaliseront : vers 2035 autour de 11 millions d’habitants, cela sous réserve des mouvements migratoires : mais après l’explosion de l’Union soviétique, on ne voit pas de quel nouveau vivier d’immigrants dispose désormais Israël.

Si ces données sont bien connues,  la singularité croissante de la démographie palestinienne par rapport à celle du monde musulman, qui explique en partie ces évolutions,  l’est moins.

Ce  taux de fécondité, qui était il y a vingt ans  le même que le reste du monde musulman, voire des pays du Tiers monde, se trouve aujourd’hui sensiblement plus élevé : seul l’Afghanistan : 6,8 et le Yémen : 6, 2, particulièrement arriérés, se trouvent  à un niveau supérieur.  

Or  ce taux ne baisse guère alors que l’ensemble du monde arabe et musulman – comme le reste de la planète -  voit   depuis quelques années son taux de fécondité s’effondrer à un rythme rapide. L’indice synthétique de fécondité  n’est plus que de  2 en Tunisie ( soit au-dessous du seuil de renouvellement ),  2,2 au Liban,  2,4 en Algérie , 2,4 en Turquie,  2,5 au Maroc, 2,5 dans les Emirats arabes unis, 3,2 en Egypte  3,4 en Oman , 3, 7  en Jordanie et en Syrie. Dans l’Iran des ayatollahs, la fécondité a chuté, ô paradoxe, de  7,0 en 1980 à 2,1 aujourd’hui.

Que la fécondité se maintienne si haut   dans les territoires palestiniens est d’autant  plus surprenant  que les Arabes de Palestine représentaient il n’y a guère la partie la plus évoluée, la plus éduquée du monde arabe, à l’instar des Libanais ou  des  Tunisiens. Ils auraient donc du être les premiers à s’engager dans la voie de la modernité démographique qui se caractérise un peu partout dans le monde, suivant le modèle européen,  par la baisse de la fécondité.

Avec un taux de  fécondité de 2,9,  l’Etat d’Israël présente aussi, à un moindre degré,  une singularité par rapport aux pays de niveau de développement comparable :  2,1 aux Etats-Unis, 1,9  en France et 1,4 en moyenne en Europe ) . Le caractère composite de la population de ce pays ( forte minorité arabe, immigrés récents venus d’Afrique et surtout composante  ultra religieuse) n’explique pas tout : la    bourgeoisie  ashkénaze , qui vote généralement à gauche,  a  elle aussi une fécondité supérieure à celle de ses homologues européens , autour de  1,8. 

Dans le cas des Israéliens  comme celui des Palestiniens,    la situation de belligérance et la conscience qu’une course de vitesse démographique est engagée  peuvent  pousser vers le haut le taux de fécondité, insuffisamment cependant en Israël  pour que les Juifs résistent à terme à la marée montante des Arabes. La surnatalité n’est  d’ailleurs pas   un effet automatique de la guerre: dans  les pays de l’ex-Yougoslavie, la  situation de belligérance s’était  accompagnée d’une effondrement de la fécondité. 

Une autre singularité du Proche-Orient est le cas de l’Irak où la fécondité est elle aussi demeurée à un niveau très élevé : 5,1 , totalement  en décalage par rapport à  celle de ses voisins , notamment l’Iran : 2,1, alors qu’il y a environ quinze ans, ces deux pays se trouvaient à peu près à égalité . Là non plus la  situation de belligérance n’explique pas tout puisque  l’Iran  qui eut pendant toute cette période un régime non moins belliqueux que l’Irak a connu, lui,    une évolution «à l’occidentale ».

Il faut certes  faire la part d’ une politique nataliste délibérée dans le cas des Juifs religieux et de l’Autorité palestinienne au temps d’Arafat, peut-être même du régime de  Saddam Hussein. Mais la donnée la plus décisive est sans doute économique. Le décalage de l’Irak par rapport à ses voisins s’explique   d’abord  par la stagnation, voire la régression   économique de ce  pays , due  principalement aux   sanctions imposées  par les Nations Unies à partir de 1990. De même la stagnation économique des territoires palestiniens, notamment celle de la bande de Gaza,  y  rend compte  pour une part  du maintien d’un taux élevé de  fécondité. Quand le développement est réel, au contraire, comme dans le cas de l’Iran et de la Turquie, la   fécondité baisse, quelle que soit l’attitude des  pouvoirs publics.

Il résulte de ces considérations que la survie à long terme d’Israël ne dépend pas seulement d’une pacification sur le terrain. Le développement économique des territoires palestiniens et singulièrement de la bande de Gaza   est devenue une urgence : c’est la seule manière d’en assurer la normalisation démographique. Cela implique que soit levé  le blocus du port de Gaza, réparé à grands frais par l’Union européenne. Les fonds nécessaires, notamment européens et arabes existent en abondance, l’esprit d’entreprise des Palestiniens n’a rien, historiquement, à envier à celui des Libanais. La seule manière que Gaza, dont la densité  de population dépasse  les  2500 habitants au km2 ne devienne un foyer hautement explosif au flanc d’Israël est d’en faire rapidement   un nouveau Beyrouth ou  un nouveau Hong-Kong.

 

 

Roland HUREAUX *

 

 

 

* démographe, auteur  de Le temps des derniers hommes ( Hachette 2000)

 

* Cf. Population et sociétés n° 414, juillet-août 2005; données issues du Population reference bureau

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