Samedi 21 avril 2007

 

Rarement une élection aura suscité en France tant de passion et tant d’espoirs que la présente présidentielle.

Passion : non point que cette campagne ait donné lieu à des excès, au contraire,  mais du fait que, comme jamais, les Français s’y sont investis, ont suivi le parcours des candidats, les ont écoutés, ont discuté leurs propositions. Pour qui rêve d’une république citoyenne idéale, dont chacun des membres s’impliquerait profondément et gravement dans la chose publique, on n’est pas loin du compte. Tout laisse penser que le taux de participation sera dimanche très élevé.

Espoirs. La France a le sentiment de traverser une crise profonde. Pas seulement une crise économique et sociale : on a vu pire ; mais surtout  une crise de leadership : l’impression  confuse que les chefs qui ont eu mission de la diriger  au cours des trente dernières années n’étaient pas à la hauteur, que la classe politique a eu une action globalement négative,  ce pourquoi elle   est discréditée.

A cela s’ajoute une relève de génération : à droite  comme à gauche, les hommes qui ont dominé le paysage depuis trente ans ont disparu ou disparaissent de la scène : Giscard, Mitterrand, Chirac, Balladur, Jospin. Les candidats des deux grands partis  sont, sinon des hommes et des femmes neufs, du moins de nouveaux candidats,  relativement jeunes.

Les Français attendent une rupture avec le passé récent. Ils veulent, sans savoir exactement quelle forme elle doit prendre, une  nouvelle « gouvernance ». Malgré son côté fallacieux, voire dangereux, l’annonce d’une rupture constitutionnelle, voire d’une VIe République, vise à répondre à  cette confuse aspiration.

Or cette immense attente des Français est profondément pathétique.

Elle est pathétique parce qu’elle ne rencontre aucune offre politique qui soit à la hauteur, ni près.

Aucun des trois grands candidats qui se proposent à leur choix ne présente quelque garantie que ce soit d’instaurer  une nouvelle politique, fondamentalement différente de celles qui ont  au fil des  ans attisé leur  mécontentement.

Qui peut croire que Nicolas Sarkozy, clone de Chirac à presque tous  égards, d’autant qu’il n’a connu depuis ses vingt ans d’autre école politique qu’un  RPR déjà chiraquisé : pragmatisme sans principe, langue de bois, vide de la pensée, esclavage du politiquement  correct médiatique,  rodomontades de chef et  propension démagogique  à plier au premier obstacle, puisse représenter un changement  par rapport à ce qui se pratique depuis trente ans  à droite :  fausses réformes en trompe l’oeil, toc, concessions aux modes, laxisme financier et  policier, en dépit d’une rhétorique contraire ?  Comment attendre des miracles d’un gouvernement  Sarkozy  dont les membres  ne seront guère différents des équipes Raffarin ou Villepin ?

Qui peut croire que Ségolène Royal, élevée dans le sérail de François Mitterrand, bordée d’éléphants tous issus de la même école,  peut représenter quelque nouveauté que ce soit dans une gauche en grave crise idéologique ?  Quel effet fera sur l’opinion cette fine équipe rassemblée au sortir du premier conseil des ministres comme autrefois à  Solutré ?

François Bayrou est certes moins le fils de Giscard que les autres ne le sont de Chirac et Mitterrand  Mais à peine. Plaide pour lui un parcours personnel original, un tempérament plus calme, une vraie connaissance de l’histoire de notre pays (pas seulement  celle d’Henri IV ! ). Mais personne ne croit sérieusement qu’il réconciliera la droite et la gauche, ce qui d’ailleurs n’est pas souhaitable dans une démocratie moderne. Au mieux peut-il  espérer  renouveler en profondeur le personnel de la droite et du centre, ce qui ne serait déjà pas si mal. A condition toutefois d’élargir ses équipes  bien au-delà d’un vivier centriste à la culture politique singulièrement étriquée. Son populisme tourne en partie à vide dans la mesure où il  ne remet pas en cause la mécanique européenne actuelle, obstacle à toute  réforme profonde de la politique française (mais s’il l’avait fait, n’eut-il pas été impitoyablement marginalisé ? ) . C’est peut-être pour cela que,  au moins si l’on en croit les sondages, sa victoire n’est pas la plus probable.

Non seulement l’offre politique n’est pas à la hauteur de l’immense espérance que suscite   cette élection,   dans  le moment particulier que nous vivons, mais le risque, quel que soit l’élu, est celui d’une tout aussi immense déception. On sait que  Ségolène Royal n’arrive  pas, par ses capacités,  à la  cheville de François Mitterrand.  Sarkozy, enfant de Chirac quoi qu’on dise,  n’a aucun de ces stabilisateurs qui s’appelaient la Plateau de Millevaches ou Bernadette.  François Bayrou demeure une inconnue : avec lui,  la déception n’est pas d’avance certaine mais elle n’est pas à écarter non plus. 

Les partisans  des  uns et des autres ne  se  cramponnent à leurs illusions, parfois avec intolérance,   que parce qu’ils ont peur de regarder ce vide en face.

Non seulement donc les choses ont peu de chances d’aller mieux mais elles risquent d’aller plus mal. C’est parce que les Français  le pressentent qu’ ils hésitent tant .

C’est ce qui rend pathétique l’ espérance considérable que semble porter avec elle cette élection.

Quoi qu’en dise la chanson, il y a quelquefois des « sauveurs suprêmes » mais les peuples ne les méritent pas toujours.

Qui dira avec quelle ardeur combien  nous souhaitons nous tromper ?

 

Roland HUREAUX

 

 

 

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Samedi 21 avril 2007

 

 

LE

 

 

Deux des candidats les plus sérieux à l’élection présidentielle, François Bayrou et Ségolène Royal proposent, après Arnaud Montebourg et d’autres,  d’instaurer  une fois élus, une VIe République. Nicolas Sarkozy envisage  quant à lui, une réforme de la constitution   suffisamment profonde, dans le sens d’un régime présidentiel  à l’américaine,  dont  on peut penser que l’aboutissement n’en serait pas  très différent.

Devant de tels projets, il faut résolument dire : danger !

Une constitution vaut d’abord par sa patine. Chacun peut avoir son idée sur la constitution idéale. A supposer qu’il arrive à la réaliser, il y a des chances qu’un autre, qui aura une idée différente,  lui  substitue bien vite la sienne. Et ainsi de suite.

Il n’y a pas de constitution idéale. La seule bonne est celle que l’on respecte et, comme l’avait vu Montesquieu, il y a des chances qu’on la respecte davantage à la mesure de son ancienneté.

Qui ne se souvient  que ce qui fut longtemps, bien avant toute autre considération, tenu pour le malheur de la France , était l’instabilité chronique de ses institutions : entre 1789 et 1914 nous avons expérimenté pas moins de douze constitutions et quinze régimes !   La IIIe République , qui dura 70 ans, apporta  un peu de stabilité. La défaite de 1940  fit rechuter la France dans son vice. Il semble que depuis 1958 nous ayons à nouveau trouvé quelque rémission.  De grâce, ne tentons pas le diable !

Il était habituel, spécialement chez les tenants du libéralisme à l’anglo-saxonne,  d’opposer à notre instabilité la pérennité de la Constitution américaine, la même depuis 220 ans. Malgré de nombreux amendements, son principe  général n’est jamais remis en cause. Ce que les Français stupides qui veulent l’imiter ne savent pas : elle connaît aujourd’hui de  graves dysfonctionnements. Pourtant  personne dans ce pays ne s’avise de la changer. La monarchie britannique est encore plus stable. L’Allemagne et l’Italie  elles-mêmes, après de dramatiques convulsions, n’ont plus changé de régime depuis 70 ans. Et on voudrait nous faire retomber dans l’instabilité :   non !

Une autre raison à opposer à ce  « bougisme » : dans une société où tous les repères fixes disparaissent : la morale, la famille, la nation, la culture commune, l’orthographe et la langue elles-mêmes, il serait criminel de bouleverser en plus le cadre institutionnel.  Que dans notre société libérale libertaire, il passe pour normal de changer d’employeur (et d’employé ! ), de conjoint , de maison, voire de sexe  plusieurs fois dans sa vie, peut-être. Raison de plus pour ne pas toucher au cadre institutionnel. 

Il est vrai que depuis une quinzaine d’années a été prise la mauvaise habitude d’amender à la moindre occasion la loi fondamentale, la principale réforme à cet égard, lourde de conséquences, ayant été  le passage au quinquennat : c’est dans cette innovation récente, beaucoup plus que dans le texte de 1958, que  se trouve la  raison de l’abaissement du rôle du Parlement que tout  le monde déplore à juste titre.

Catastrophique dans son principe, le changement de république n’apporterait aucun avantage.

D’abord parce que la Constitution la Ve République est suffisamment souple, comme l’avait été celle de la IIIe ,  pour être adaptée à des besoins nouveaux : elle fonctionne déjà à deux vitesses :  le système majoritaire et la cohabitation. La loi électorale est du domaine de la loi organique : le système actuel n’est nullement intrinsèque au régime. Comme François Bayrou, le général de Gaulle penchait déjà pour la proportionnelle ; il concéda aux radicaux  le  suffrage uninominal à deux tours. Retour aux sources : si aucune majorité ne se dégage du scrutin, le nouveau président pourra expérimenter  le rôle que lui assignait déjà le discours de Bayeux : « la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. » Il faut peu de choses pour élargir le rôle de ce dernier, par exemple aux problèmes de société sur lesquels le gouvernement ne devrait plus intervenir. Une VIe République n’est nullement nécessaire pour accroître le temps consacré à la discussion des propositions de loi ou allonger l’article 34.

Mais surtout, on se tromperait gravement à imaginer que la crise politique actuelle tient aux institutions. Elle tient d’abord aux hommes. Une technocratie incontrôlée qui ne propose que des solutions stéréotypées, ayant largement fait la preuve de leur caractère inopérant voire malfaisant; la dictature du politiquement correct qui, au nom des bons sentiments, inspire presque toujours les plus mauvaises politiques ; une classe politique médiocre, non point coupée du terrain comme on le dit,  mais sans vision d’ensemble, sans repères éthiques, sans convictions assez fortes pour imposer à l’administration et aux médias des arbitrages courageux et pragmatiques. Imaginer, sans qu’aucune analyse sérieuse l’ait établi,  simplement parce qu’on veut changer pour changer,  que si on modifie  le cadre institutionnel  les choses iront mieux,  est illusoire.

Et même, chose douteuse,  si les institutions étaient effectivement améliorées, rappelons nous ce que dit une fois  le général de Gaulle : « en aucun temps et en aucun domaine, ce que l’infirmité du chef a, en soi, d’irrémédiable ne saurait être compensé par la valeur de l’institution ». Pire :  prétendre résoudre les problèmes des Français par une réforme brouillonne de la Constitution    procède   de la même démarche que celle qui a conduit au cours des derrières années , au motif de résoudre ces mêmes problèmes, à les aggraver par l’accumulation de réformes mal conçues et   contre-productives .

On comprend certes ce que les promesses des principaux candidats veulent signifier : le changement de république  est un symbole  de bouleversement radical , supposé répondre au  mécontentement profond des Français.

La surenchère à laquelle se livrent sur ce thème périlleux  les  principaux  candidats n’en est pas moins  irresponsable .

Aux maux bien réels dont pâtit la France d’aujourd’hui, une réforme institutionnelle de grande ampleur ne ferait qu’en ajouter un autre, peut-être plus grave, le retour à l’instabilité et à l’arbitraire institutionnels qui l’ont jadis tant desservie.

Comme aucun grand candidat ne défend en la matière le parti de la sagesse, il y a de quoi être inquiet. Contre la tentation de faire passer en force ces changements immédiatement après l’élection, contre les risques de l’ « état de grâce », on  ne saurait plus compter que sur la « grâce d’état » qui a toujours poussé les nouveaux présidents à s’accommoder, une fois élus,  du rôle que leur assigne la constitution.

Au futur élu, on souhaite la sagesse de François Mitterrand qui, après avoir tant vilipendé  le « pouvoir personnel »   et le « coup d’Etat permanent » sut si bien, une fois élu, se  glisser dans l’habit   étrenné par  le fondateur de la Ve République.

 

Roland HUREAUX *

 

 

* Auteur de L’Antipolitique, Privat, 2007

 

 

  

Par Roland Hureaux - Publié dans : roland.hureaux
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Samedi 21 avril 2007

 

 

Notre ami Roland Hureaux vient de publier l’Antipolitique. Il commente son livre dans un entretien dont voici le texte intégral.

 

 

 

Roland HUREAUX,  L’Antipolitique, Privat,  Collection Arguments ; 229 pages,  février 2007

 

 

 

Q. Roland Hureaux,  pourquoi l’Antipolitique ?

 

 

La politique au sens traditionnel du terme vise  à résoudre les problèmes de la Cité , en fonction d’une certaine idée du « bien commun », des problèmes dont l’origine est en  principe extérieure à la sphère publique. Depuis une quinzaine d’années, nous assistons en France   à l’inverse : l’action des gouvernements est la principale cause des problèmes de plus en plus graves qui se posent   à la société française.

 

 

Q. Beaucoup disent  que la France a aujourd’hui besoin de réformes radicales  et  que l’on n’a pas encore trouvé le gouvernement qui aurait le courage de les faire. Vous vous démarquez donc  de ce point de vue.

 

 

Clairement. Il n’y a jamais eu en France autant de lois et de décrets. Depuis quinze ans, on réforme à tour de bras. Le problème n’est pas qu’on ne réforme pas assez, il est qu’on réforme   trop et surtout que l’on réforme mal. Revenons à cette évidence qu’il vaut  mieux ne rien faire que de faire de mauvaises réformes.

 

 

Q. Vous n’êtes donc pas un enthousiaste de la « rupture » ?

 

 

Pas vraiment. J’ai même quelques craintes, au vu de ce qui s’est passé au cours des dernières années,   quand j’entends que l’on prône la rupture sans que se profile derrière ce slogan  un projet cohérent ou même une analyse sérieuse des problèmes de la société française.

 

 

Q.  N’est-ce pas   le sens de l’épigraphe de votre livre « Primum non nocere » ?

 

 

En effet. « D’abord ne pas nuire ». C’est une formule du serment d’Hippocrate. Le médecin n’est pas tenu de guérir le malade mais à tout le moins de  ne pas aggraver sa maladie. Au motif de soigner la  maladie, il ne doit pas faire n’importe quoi.  

 

 

Q. N’est-ce pas évident ?

 

 

Pas tant que  l’on croit : « réformer », « changer » - et aussi  « communiquer », par une  étonnante aberration, sont  devenus des verbes intransitifs. C’est ridicule : il faut préciser ce que l’on veut réformer et, en plus,  être sûr qu’on le fera bien. Le contraire de ce qu’on fait depuis plusieurs années.

 

 

Q. Des exemples ?

 

 

On en trouve dans les domaines les plus divers:  réforme de l’Etat, administration locale, éducation nationale, justice. Je tente  de montrer  dans cet essai  que   les principaux problèmes dont les Français se plaignent aujourd’hui résultent des réformes qui ont été faites au cours des quinze dernières années - en principe pour résoudre ces problèmes ! - ,  et non n, comme on le croit généralement,  d’un processus endogène. Ainsi  quinze  années de réforme  de l’Etat ont davantage compliqué l’administration que  l’inverse. Vingt années de prétendue libéralisation de l’  économie  ont servi d’alibi à une augmentation sans précédent des dépenses publiques, des prélèvements obligatoires et de la dette.   Le cas le plus  patent est celui de l’éducation nationale : la diffusion des nouvelles pédagogies,  la création des IUFM , la soi-disant « rénovation des programmes », loin de  porter remède à ses difficultés, les ont aggravées. Mais on peut aussi montrer que la complication réglementaire croissante dont les Français se plaignent ou le déficit persistant de la Sécurité sociale résultent  de décisions relativement  récentes et non d’un supposé « colbertisme »  ou d’un prétendu « modèle social français », venus du fond des âges.

 

 

Q. Rien ne trouve grâce à vos yeux

 

 

Les réformes des retraites étaient assurément nécessaires même si elles sont insuffisantes. Les lois sur la recherche ne semblent pas mauvaises. Je cherche en vain une autre réforme incontestable. Et ne parlons pas des dizaines de comités, hauts-comités, hauts-conseils, hautes-autorités,  autant de coûteuses machines qu’ont  entassées  au fil des ans  des légistes à court d’idées.  

 

 

Q. Et en matière d’immigration, de politique de la ville, de sécurité ?

 

 

Je me suis cantonné aux sujets  que je connaissais le mieux après vingt-cinq ans d’expérience de l’Etat. Mais je n’ai aucune raison de penser qu’il en aille différemment dans d’autres domaines, que la plupart des politiques menées n’y  aient pas été à l’inverse du but recherché.

 

 

Q. N’est-ce pas une opinion exagérée ?

 

 

Dans ce cas il faut  trouver une  autre explication au fait que les Français changent de majorité à chaque élection depuis  1981, ce qui est unique en Europe. La présence de Le Pen au second tour des élections présidentielles de 2001, vécue comme un séisme,  a entraîné un  sursaut : « Plus jamais cela, a-t-on dit. Maintenant, il faut se ressaisir ! » Et qu’a-t-on fait depuis cinq ans pour redresser la barre ?  Je vous le demande.

 

 

Q. La décentralisation,  que vous mettiez déjà en cause dans « les Nouveaux féodaux » !

 

 

Je ne suis pas   par principe hostile à la décentralisation mais presque tout le mal vient de ce que les réformes sont aujourd’hui décidées  en fonction de  principes abstraits ou de  considérations idéologiques sans que l’on prenne en compte  les conditions concrètes de leur application. En 2002,   la question de la lourdeur des prélèvements obligatoires était  infiniment plus grave que celle d’un prétendu centralisme. Or la droite qui avait promis de baisser les impôts avance alors  comme réforme emblématique une dévolution des pouvoirs dont toute personne douée de bon sens pouvait prévoir  qu’elle entraînerait une nouvelle hausse des prélèvements. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé. Pourquoi voulez –vous que les électeurs lui  disent merci ?  

 

 

Q. Et la gauche ?

 

 

Vous savez ce qui est arrivé à Jospin au premier tour des dernières présidentielles. A une masse de salariés qui souffre de voir son   revenu stagner depuis plusieurs années, on propose du temps libre, sans lui dire que les 35 heures lui feront perdre entre  15 % et 20 % d’augmentation du pouvoir d’achat. Ne serait-ce que pour cela, il  a eu la claque qu’il méritait.

 

 

Q. Pourquoi donc nos gouvernements agissent-ils si maladroitement ?

 

 

C’est un grand mystère. Je ne suis pas sûr d’en avoir le dernier mot. Il y a comme une crise de cette vertu cardinale  de tout dirigeant, le bon sens.

 

 

Q.  « Jupiter aveugle  ceux qu’il veut perdre. »  Mais qui veut nous perdre ?  

 

 

Je ne sais pas.

 

Au premier degré, les choses sont claires. Une fois admis que les dysfonctionnements dont se plaignent les Français sont dus aux politiques menées dans tel ou tel domaine  depuis vingt ou trente ans, que voit-on ? Des gouvernement sans inspiration   demandent à la même administration qui a instauré ces politiques,  avec ses idées fixes, sa culture, pourquoi ne pas le dire ?  son idéologie, de lui proposer  de nouvelles réformes. Comment s’étonner que l’on aille alors de mal en pis ?

 

Au deuxième degré, il y a la crise de la classe politique – et même administrative – qui depuis cinquante ans,  s’auto-recrute, les meilleurs  cooptant de  moins bons à chaque génération, un phénomène d’entropie propre à toutes les grandes organisations  auquel je consacre un chapitre .

 

Mais plus  subtilement, il faut sans doute mettre en cause l’effet des idéologies, non plus des grandes idéologies de type totalitaire mais d’idéologies sectorielles, en apparence limitées, qui traversent en tout sens et polluent le champ politique, lesquelles. Ces idéologies douces,   à  la réflexion et à l’expérience substituent le  prêt à penser, les clichés , les slogans médiatiques, les modes. Comme l’a bien montré Alain Besançon, les idéologies s’attaquent à ce qui marche  et ne touchent pas à  ce qui ne marche pas : c’est ainsi qu’on a vu ,   au cours des quinze dernières années,  les gouvernements de gauche ou de droite s’acharner sur les petites communes dont personne ne se plaignait et qui ne présentaient  aucun inconvénient objectif, sans autre résultat que de compliquer l’administration locale !   Aussi longtemps que les hommes politiques seront prisonniers des idéologies, il n’y a guère à espérer de redressement. 

 

 

Q. Et l’Europe ?

 

 

Je n’ai pas voulu mélanger les débats,  m’étant déjà beaucoup exprimé sur ce sujet. Mais il est évident que la manière dont on prétend la construire d’abord, la sauver ensuite par l’euro fort, le libre échange et l’abolition des frontières procèdent du mode de pensée idéologique. Il se peut qu’il y ait même là la clef de voûte du système idéologique contemporain. En tous les cas une bonne réserve de « prêt à penser ». La référence à la construction européenne  outre qu’elle dessaisit nos gouvernants, les dispense de réfléchir. Il y en a d’ailleurs beaucoup que ça arrange.   

 

 

 

Q. Les programmes des candidats à la prochaine élection présidentielle sont-ils eux aussi  idéologiques ?

 

 

Quand je vois qu’en guise de programme universitaire,  les  deux grands partis commencent par  proposer   de réformer les grandes écoles qui marchent bien, je suis inquiet.  

 

 

Q. D’où votre sous-titre :  « Peut-on  avoir  une classe politique encore plus nulle ? »

 

 

Un sous-titre que certains jugeront sans doute  peu démagogique. Mais il pose une vraie question et, pour les raisons que je viens d’évoquer,  je crains hélas que la réponse ne soit « oui ».

(Article paru dans différents sites politiques )

 

 

 

Par Roland Hureaux - Publié dans : roland.hureaux
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Samedi 21 avril 2007

A égalité avec Ségolène Royal dans les sondages, François Bayrou a aujourd’hui des chances de figurer  au second tour des élections présidentielles et donc de l’emporter.

L’émergence d’un candidat venu du centre ressemble au premier abord  à celle de Giscard en  1974 : le droite est sortante ; l’opinion veut le changement  mais refuse le candidat de la gauche : parce qu’il faisait trop peur alors, parce qu’elle ne le trouve pas crédible aujourd’hui.

La « troisième voie » que beaucoup jugeaient impossible il y a quelques semaines s’est également réouverte du fait que les deux premières paraissent insatisfaisantes à beaucoup. Tout le monde, même au parti socialiste,  connaît les faiblesses de Mme Royal. Plus que la bourgeoisie parisienne dont il est devenu l’idole, la province s’inquiète du  tempérament de Nicolas Sarkozy  avec qui , juge-t-on, pour  le meilleur et pour le pire,  « tout devient possible ».

Mais la montée de François Bayrou intervient dans un climat de crise  autrement plus dramatique qu’en 1974. Depuis le 29 mai 2005, le divorce est consommé entre une élite politique, économique, médiatique  acquise à la mondialisation et une population qui, obstinément  la refuse.

Dans un tel contexte le candidat de l’UDF a mis en œuvre une stratégie particulièrement    audacieuse, peut-être sans précédent dans la politique française, celle de ce qu’on appellera  le « populisme du centre ». Seul Jean-François Kahn de Marianne qui partage depuis longtemps  cette position l’y a encouragé. L’appareil de l’UDF, lui, n’a pas vu sans inquiétude son président prendre le ton d’une contestation radicale du système.

C’est dire que la victoire éventuelle de François Bayrou apparaîtrait comme celle de tous les paradoxes.

Elle serait d’abord la meilleure confirmation qui se puisse imaginer de la validité des institutions fondées par le général de Gaulle. Un homme seul, en marge du jeu des grands partis  accède  à la fonction  suprême. Il réussit parce que mieux que les autres il apparaît capable de rassembler. Il  remodèle à partir de là le jeu politique.  C’est très précisément ce qu’envisageait le général en instaurant en 1963 l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel. Terrible verdict pour le Béarnais qui avait fait du passage  fort aventuré à la VIe République , son cheval de bataille. On peut espérer qu’il aura , s’il est élu, la sagesse qu’eut l’auteur du Coup d’état permanent, celle de ne pas toucher à des institutions qu’il avait autrefois contestées et qui lui ont si bien réussi.

Le retour à la proportionnelle, cher aux centristes (et aussi au Front national) , ne remet nullement en cause , faut-il le rappeler, la Constitution de la Ve République  : le régime électoral est du domaine de la  loi organique ; en 1958, le général de Gaulle voulait aussi la proportionnelle,  il concéda aux radicaux le scrutin d’arrondissement à deux tours ( tandis que Michel Debré le voulait, lui , à un tour !).

Face à une assemblée disparate, François Bayrou serait fondé à appliquer les termes du discours de Bayeux  selon lesquels  revient au « au chef de l'État la charge d'accorder l'intérêt général quant au choix des hommes avec l'orientation qui se dégage du Parlement. »

Autre violent paradoxe :  François Bayrou a fait sa carrière au  centre , à mi chemin entre le PS et l’UMP , en un lieu où l’on se targue d’être encore plus politiquement correct que ceux-ci , où on n’a pas l’habitude de remettre en cause les logiques technocratiques de toutes sortes contre lesquelles nos concitoyens se rebiffent.   On y  cultive  un discours très européen , atlantiste ,  bon chic bon genre. On y  est proche de l’establishment euratlantique. Bien qu’issu de la démocratie chrétienne, Bayrou  n’a refusé dans sa campagne   aucune concession aux idées à la mode comme le mariage homosexuel – ni plus ni moins au demeurant  que .ses rivaux des grands partis, le démarcage de Nicolas Sarkozy sur ce sujet n’étant que verbal. A la différence de Gilles de Robien, il n’ose pas remettre en cause ouvertement le pédagogisme dont il connaît pourtant mieux que quiconque les effets destructeurs. 

Et pourtant,  si Bayrou  est élu, ce sera pour des raisons à l’opposé de toutes ces allégeances, ce sera en raison du refus global d’une certaine France, à majorité populaire , de tout ce que représente la pensée unique , non seulement en matière européenne mais aussi en matière de mœurs , d’éducation ou  de pratiques technocratiques. Cet  européen sera l’élu  d’une partie de la France du non !

Le paradoxe s’étend à l’image qu’il offre  à son électorat et qui, elle aussi,  contribue à son succès : celle d’un candidat enraciné dans un terroir, enfant du peuple, calme et de bon sens.  Cela aussi va  à l’encontre de l’internationalisme, de l’ouverture au grand large  que suppose son positionnement politique de départ.

Il  faudra alors à François Bayrou  un singulier génie pour gérer ces contradictions. Ou bien il suivra son électorat et trahira sa famille politique d’ origine ou bien il voudra rester fidèle à celle-ci et ne pourra éviter au peuple français qui en est déjà saturé, de nouvelles et amères déceptions.

« Populiste du centre », François Bayrou président risque de devoir  choisir entre le peuple et le centre. S’il y a une voie entre les deux, elle  est étroite.

 

 

 

 

 

Par Roland HUREAUX - Publié dans : roland.hureaux
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Mercredi 27 septembre 2006

 

 

Fallait-il que la France dépêche 2000 hommes sous casque bleu à la frontière du Liban et d’Israël ? Qui pourrait trouver à redire à première vue à cette noble mission de paix ? La France affirme , semble-t-il, sa place au Proche-Orient. Par delà, c’est l’Europe qui , après des années d’absence, paraît retrouver une rôle dans la région. 

Politiquement, pourtant,  la mission est  ambiguë. Les Israéliens depuis quelque temps déjà, se méfient de Européens, spécialement des Français,  et ne sont pas enthousiastes de les voir là. Les  Libanais – et les Arabes en général -  considèrent que nous venons faire à leur place  le sale travail des  Israéliens : contenir et neutraliser le Hezbollah. On peut en outre se demander s’il était bien opportun que des soldats français apparaissent sous commandement italien (ce qui sera le cas bientôt) dans un pays comme le Liban.

Même s’il y a longtemps – les services spécialisés le savent bien – que notre position dans la guerre d’Irak ne nous exonère pas  du terrorisme international, spécialement de celui d’Al Qaida, était-il bien  nécessaire  de s’exposer encore davantage ? 

Est-il  surtout de « bonne guerre », au sens premier du terme,   d’aller  se placer entre le marteau et l’enclume quand on n’y  est pas en position de force ?

Le contingent européen est bien plus faible que Tsahal. Il est encore plus vulnérable qu’ elle aux actions  non-conventionnelles du Hezbollah.

Si d’aventure, on tire sur nos soldats,  trois solutions. Ne pas riposter : est-ce bien digne d’une grande puissance dans une région où il est essentiel de ne pas perdre la face ?  Tirer sur des Juifs, tirer sur des Arabes ? Les trois solutions sont inacceptables. Spécialement pour un pays où se  trouvent présentes de fortes communautés  se sentant liées à l’un et l’autre camp.

Qu’on ne voie dans ces considérations aucune forme d’esprit munichois. Münich, c’était à nos portes et c’était un danger mondial. Les affaires du Proche-Orient sont tendues depuis 1948 mais ne sont jusqu’ici qu’un problème régional. En dehors de la malheureuse expédition de Suez de 1956, nous avons jusqu’ici évité une implication directe. Et de toutes les façons, ce ne sont pas nos 2000 hommes qui résoudront  les  multiples problèmes de la région, d’autant qu’ils ne sont impliqués directement dans aucun des  plus lourds : la question palestinienne, d’un côté, la menace du nucléaire iranien,  de l’autre. Rien de comparable à la Côte d’Ivoire où nos intérêts directs sont engagés, où nous sommes présents en position de force  et où notre présence est décisive.

Les affaires internationales sont graves.  L’utilisation de la force armée est toujours une décision lourde de conséquences. On ne la manipule pas sans l’élémentaire vertu de prudence. Le général  de Gaulle  auquel on se réfère à tort et à travers dès que notre  drapeau est   hissé quelque part avait horreur de ce genre d’engagements qui, pensait-il, restreignait la liberté d’action de la France:  non seulement il  retira 500 000 hommes d’Algérie, mais encore il ne se hasarda qu’avec une extrême prudence dans ce qu’on appelle, aujourd’hui que ce genre d’entreprise est banalisé, les « OPEX ».  Comme aime à le rappeler Pierre Messmer, ses successeurs n’ont pas tous eu cette prudence. A partir de Giscard,  ils se sont les uns après les autres engagés de plus en plus souvent sur les  théâtre   extérieurs. Il n’est pas sûr que ce soit la ligne à suivre.

Alors, dira-ton, faut-il laisser seuls les Américains actifs  dans la zone ? Répondons sans ambages : si c’est pour y patauger comme ils le font en Irak, oui.

On n’ a pas encore pris garde  que cette opération réduisait singulièrement notre marge de manœuvre dans les négociations en cours avec l’Iran sur le nucléaire. Les Européens, au travers du groupe de contact France-Royaume-Uni-Allemagne, s’y étaient engagés très loin . La France n’est désormais plus complètement libre de ses actes, ses soldats étant otages de la milice chiite, aux ordres de Téhéran. Comment pourrait-elle prendre désormais sur ce dossier une position en flèche si une  action terroriste ou une opération de commando peut être montée à tout moment contre la FINUL ?  

Mais dira-t-on encore : avions nous le choix ? Fallait-il en août dernier  se dérober honteusement quand l’opinion internationale a sollicité la France, si active alors sur la scène diplomatique,  pour trouver une issue  la crise ? Et bien, peut-être que oui. La France n’apparaîtrait pas moins forte en paraissant économe de ses troupes : un pays respecté ne s’engage qu’au compte gouttes, comme dans le « milieu », les vrais parrains ne manient pas la gâchette pour un oui ou pou un non !  En tous les cas, il ne fallait pas se laisser enfermer dans cette   alternative désastreuse de la    dérobade ou d’une aventure à haut risque. Pour constituer un contingent d’interposition des Nations-Unies, on faisait appel jadis à des pays neutres ou en tous les cas à des petits pays : Suède, Kenya, Thaïlande etc. Il aurait fallu faire pareil cette fois. C’est par une fâcheuse confusion des genres    que les Européens croient se hisser au premier rang de la scène internationale en jouant ce   rôle qui n’est pas celui d’une   grande puissance.

L’opinion française, pour le moment,  n’aperçoit pas cela. Elle trouve que le président Chirac s’en sort plutôt bien. La professionnalisation des armées  permet à nos dirigeants de s’engager davantage sans se préoccuper d’elle. Mais au premier incident sérieux – et tous les experts pensent qu’il y en aura – elle prendra conscience de l’engrenage diabolique dans lequel nous avons mis la main.

On ne voit qu’un seul intérêt en définitive à cette aventure. Si les Américains sont tentés, comme on peut le craindre, de faire la guerre à l’Iran pour détruire dans l’œuf ses velléités nucléaires, nous aurons un alibi pour nous abstenir de participer à une telle opération, elle aussi à haut risques,  sur le thème : « nous avons déjà donné ! ».

 

Roland HUREAUX

Par roland hureaux - Publié dans : roland.hureaux
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